Les Carnets de Madeleine (6) Train infernal sur la voie des morts

You are currently viewing Les Carnets de Madeleine (6) Train infernal sur la voie des morts

───────  CARNET DE TERRAIN  ───────

Journal de Bord

de Madeleine

─────────────────────────

Sixième partie

Deux voies

CONFIDENTIEL

─────────────────────────

6 janvier 1923 — Du Claridge à Greenwich, et retour

LE REGISTRE SUR LA TABLE — ET L’ARSENAL DÉBALLÉ

Ils étaient donc là, tous les deux, plantés dans l’entrée de la suite, Isidore les bras chargés de petites malles, Marcello sur ses talons, les mains vides. Je ne leur ai pas dit bonsoir. Je les ai regardés l’un après l’autre, longuement, sans un mot, de ce regard que je réserve d’ordinaire aux ouvriers de fouille pris à vendre des tessons ; et eux, qui commencent à me connaître, ont posé leurs petites malles sans en ouvrir une seule. Puis c’est moi qui les ai fait asseoir, ce qui en dit long sur l’état du monde renversé où nous voici, et j’ai posé le registre sur la table, ouvert à la page du nom, tourné vers eux : Wentworth, et ses trois éternités. Voilà comment j’ai ouvert la séance : sans une phrase. Il y a des soirs où les pièces parlent mieux que les plaidoiries.

Isidore, hélas, a pris mon silence pour une invitation, et il a voulu verser ses pièces à lui avant d’entendre les miennes. Il a ouvert ses petites malles une à une sur le tapis, avec un sérieux d’officiant, et ce sérieux m’a fait plus de peine que tout le reste : deux crucifix d’argent, dont un long comme l’avant-bras ; des flasques d’eau bénite bouchées à la cire ; des pieux de frêne tournés de frais, et le maillet qui va avec ; des tresses d’ail ; un missel de voyage ; et un coffret de médailles de saint Benoît qu’il destine, m’a-t-il dit, à chacun de nous, comme on en donnait aux hommes qui montaient au front. Voilà donc où étaient passées les deux cents livres de la malle : étalées sur le tapis d’un hôtel de Mayfair, entre le seau à charbon et la chatte endormie.

Je n’ai pas su cacher ce que j’en pensais, et à la vérité je n’ai pas essayé. Plus que dubitative : j’ai désapprouvé, et je le lui ai dit. Non par mépris de sa foi, qu’il me pardonne, ni même par rancune pour l’affaire de l’hostie, qui n’est pas soldée ; mais parce qu’on n’achète pas une guerre pareille au comptoir d’un fournisseur d’articles de piété, et parce que la certitude m’effraie plus que le danger. Isidore s’équipe pour le monstre des veillées, celui qui recule devant l’ail et fuit la croix ; or rien ne garantit que ce qui nous fait face ait jamais lu nos bestiaires, ni qu’il se sente tenu d’en respecter les règles. Et je leur ai dit une phrase très simple, si simple qu’elle aurait dû suffire, et qu’ils n’ont guère écoutée : on ne peut pas tuer ce qui est déjà mort. Dix mots. Je les ai répétés deux fois. Ils ont glissé sur la table comme le reste. J’ai regardé mon demi-frère au milieu de son arsenal, si content, si sûr, et j’ai pensé : voilà un homme qui se prépare à la mauvaise guerre avec application. Je ne le lui ai pas dit en ces termes. J’avais mieux, ou pire, à leur montrer.

─── ◇ ───

UNE LONGUE EXPLICATION POUR PAS GRAND CHOSE — DES DESSINS POUR LES VIVANTS

Je suis allée tirer de ma malle ma grande feuille, celle du triangle, et j’ai commencé. Par le commencement : la conférence du 3 janvier et ses trois films. Puis le nom de Wentworth et ses trois éternités. Puis les trois morts, les trois destructions, la roue, les cycles, la lune de sang qui ouvre, la porte qui ferme mal. Et comme les mots ne portaient pas, j’ai dessiné. J’ai retracé mon triangle sous leurs yeux, en plus simple, comme pour des étudiants de première année : trois sommets, le ciel, la terre, le monde d’en bas ; trois côtés, ce qui naît, ce qui meurt, ce qui renaît. J’ai aligné mes dates en colonne, 1789, 1914, 1923 avec son point d’interrogation, et des flèches de l’une à l’autre, et des annotations en marge, et la roue au coin de la feuille avec son serpent qui se mord la queue. Et j’ai tenté de leur faire comprendre, vraiment, en pesant chaque mot, l’essentiel de toute l’affaire : qu’il y aura possiblement trois destructions ; que deux ont déjà eu lieu ; et que 1923 pourrait être la troisième. Je l’ai dit lentement. Je l’ai dit deux fois. Je l’ai montré du doigt sur la feuille. J’ai parlé longtemps. Je crois n’avoir jamais parlé aussi longtemps de ma vie, ni mis tant de soin à descendre une démonstration marche après marche, comme on fait visiter une fouille couche par couche.

Et j’ai vu, à mesure, ce que voit tout conférencier qui perd sa salle. Marcello d’abord, qui a tenu dix minutes en homme poli, puis dont le regard s’est mis à glisser vers la fenêtre, et qui a fini par examiner ses ongles avec l’attention qu’on réserve d’ordinaire aux reliques. Isidore ensuite, et lui, c’était pire : il me suivait, lui, il s’y efforçait de toutes ses forces, le front plissé, les lèvres remuant parfois comme au bréviaire ; mais entre mon triangle et son catéchisme le pont ne se jetait pas, et chaque fois que je disais cycle, ou fréquence, ou cosmique, je voyais le mot tomber entre nous comme une pièce dans un puits, longtemps, sans bruit de fond. Ils ne comprenaient rien à ma démarche. Pas par sottise : aucun des deux n’est sot. Mais ce que j’avais bâti en une après-midi, avec sept ans d’études et une mort pour mortier, ne pouvait pas se transmettre en une heure à deux hommes trempés, dont l’un croit au diable et l’autre au couteau.

J’ai fait de mon mieux. Puisque les destructions ne passaient pas, j’ai repris le trois depuis le commencement, le trois nu, celui qui mène à l’éclipse : trois films, trois marques, trois morts, et le ciel pour horloge. J’ai simplifié, retourné mes images : la destruction, la lune de sang, les morts-vivants. J’ai vu venir le moment où simplifier davantage eût été mentir. Alors j’ai renoncé aux preuves et j’ai donné la conclusion toute nue, comme on jette l’ancre quand le vent refuse : ma logique, leur ai-je dit, toute ma logique, du premier trois jusqu’au dernier, me mène à une éclipse. Et pour les éclipses, il n’est qu’une maison qui fasse autorité dans ce pays. Il faut aller à l’observatoire, à Greenwich, ce soir. Voilà. C’était tout ce qui restait de ma cathédrale une fois traduite en langue de tout le monde : une éclipse, et une adresse. Et une certitude m’est restée de cette heure-là, plus froide et plus sûre que toutes mes dates : ce cheminement, je suis la seule à l’avoir compris, et je serai la seule à le suivre jusqu’au bout. Qu’on mesure ce que cela signifie.

Si j’ai raison, si c’est bien une lune de sang qui relie le tout, les films, les morts, les destructions, la porte, alors aucun de nous n’est de taille, et nous courons, tous, au-devant de quelque chose qui a déjà défait des royaumes et broyé une génération. Ils ne le savent pas. Moi je le sais, et je ne peux pas le leur faire savoir : voilà ma part exacte, et nul ne m’en déchargera. Je n’ai ni Couronne derrière moi, ni armée, ni personne qui me croie de ce côté-ci des mers ; j’ai une cheville qui porte la marque de ce qui n’est pas de ce monde, des côtes qui se plaignent dès que le froid me gagne, une feuille couverte de triangles, et une date à aller chercher demain matin. C’est peu. C’est ce que j’ai. Les héroïnes des feuilletons que je lis dans les trains continuent avec moins, et elles continuent parce que s’arrêter ne sauverait personne. Je continuerai donc. Seule s’il le faut. Surtout s’il le faut.

Marcello a regardé la pluie contre la vitre, puis moi, et a déclaré qu’on ne tirait pas sur les astres, et que quelqu’un devait bien garder la maison ; c’est sa manière à lui d’être utile, et après l’affaire de l’hostie je préfère, à tout prendre, que la suite ne reste pas vide. Isidore n’a rien dit. Il a repris son manteau qu’il n’avait pas fini d’ôter, et il a attendu près de la porte, les mains jointes devant lui, comme on attend à la sacristie. Pas un mot de foi, pas un mot de doute. Le demi-sang, chez nous, tient lieu de discours. Nous sommes sortis ensemble dans la pluie.

───  ◇  ───

LA ROUTE DE GREENWICH — DEUX SILENCES DANS UN TAXICAB

J’écris ces lignes dans le taxicab qui nous porte vers le sud-est, le carnet sur les genoux, au crayon, dans les cahots, et l’on me pardonnera une écriture qui s’en ressent. J’ai dit au chauffeur : l’Observatoire royal, à Greenwich, et il a eu ce hochement de tête des hommes qui ont cessé depuis longtemps de s’étonner des courses qu’on leur demande. Londres défile derrière la vitre embuée, grise et luisante, et la Tamise, quand elle paraît entre deux rangées de toits, a la couleur du plomb fondu. La nuit de janvier est tombée tout à fait. Isidore est assis à ma droite, très droit, les yeux sur la nuque du chauffeur. Il n’a pas dit un mot depuis la porte du Claridge.

Et il faut que je l’écrive, parce que c’est la vérité de cette voiture : je me sens bien seule dans cette histoire. Plus seule accompagnée que je ne l’étais ce tantôt dans ma chambre, entre mes cinq livres, car alors du moins je n’avais sous les yeux la preuve de rien. À présent je l’ai : mon demi-frère, qui m’aime à sa manière revêche, qui a retraversé la moitié de Londres sous la pluie pour ne pas me laisser sortir seule, est assis à me toucher et ne trouve rien à me dire. Pas un reproche, ce qui serait quelque chose. Pas une question, ce qui serait beaucoup. Rien. Il vient parce que je suis sa demi-sœur, non parce qu’il m’a crue ; il escorte ma personne et laisse ma raison au bord du chemin. Et je songe que c’est peut-être cela, désormais, ma condition : être suivie par affection et n’être précédée par personne. Ceux qui m’aiment viendront. Aucun ne comprendra. Une seule personne au monde m’a écoutée jusqu’au bout et m’a crue, une seule : Nour, qui sait ce que je suis sans que j’aie jamais eu à le prouver. Et Nour est à Louxor, à l’autre bout des mers, sous un ciel où l’on sait encore lire ces choses-là.

───  ◇  ───

Isidore et Madeleine devant l'observatoire de Greenwich

LA FRACTURE — UN PRÊTRE SANS UNE QUESTION

Et il y a, dans ce silence-là, une chose plus précise qui me déchire, et que je n’avais pas encore osé écrire noir sur blanc. Mon demi-frère est prêtre. Il sait ce que je suis ; il l’a entendu de ma bouche, comme les autres. Une femme de son sang est morte et en est revenue, et elle est assise à côté de lui dans cette voiture. Or il ne m’a posé aucune question. Aucune. Pas : as-tu vu Dieu. Pas : étais-tu au Paradis, ou ailleurs. Pas même : est-ce le Christ qui t’a ressuscitée, comme Lazare au quatrième jour. Rien de tout cela. Rien. Qu’on y songe : voilà un homme qui a voué sa vie entière à l’au-delà, qui en parle chaque dimanche du haut d’une chaire, qui en dresse la carte et en promet le passage ; et la seule personne au monde qui en revienne, sa demi-sœur, est à portée de sa voix depuis des jours, et il ne lui demande rien. Je ne vois que deux explications, et elles me font mal l’une et l’autre. Ou bien il ne me croit pas, et je suis pour lui une folle ou une menteuse qu’on escorte par charité. Ou bien il me croit, et alors il se tait parce qu’il a peur des réponses : peur que je n’aie pas vu son Dieu ; peur que le gardien de la porte n’ait pas figure d’ange ; peur que son catéchisme ne tienne pas debout devant ce que j’ai traversé. Et il me vient une troisième explication, plus cruelle que les deux autres, et je l’écris parce que je la pense : je doute, sincèrement, que mon demi-frère soit un réel croyant. Car qu’on y réfléchisse. Si Isidore croyait, de cette foi qu’il professe, ma présence dans cette voiture serait pour lui un miracle. Le miracle. La preuve vivante, assise à sa droite, que Dieu existe bel et bien ; et non pas Dieu comme une idée de chaire, mais le Christ lui-même qui, par ses anges ou de sa propre main, aurait voulu que je sois là, devant lui, rendue aux vivants. Un croyant véritable serait tombé à genoux. Il aurait pleuré, rendu grâces. Et qu’on imagine seulement la suite, car elle donne le vertige : une morte rendue aux vivants, cela ne se garde pas dans une poche de soutane. Il aurait couru à son évêque ; il m’aurait menée devant lui, sa demi-sœur, par la main, comme on apporte une relique qui respire. Et de l’évêché, l’affaire serait montée, parce que ces affaires-là montent toujours : enquête canonique, médecins, théologiens, procès-verbaux ; et de degré en degré, jusqu’à Rome. Jusqu’au Vatican. Une enfant de Dieu ressuscitée par Jésus, en l’an mil neuf cent vingt-trois : il n’est pas, dans toute la chrétienté, de nouvelle plus grande, et il ne s’en est pas annoncé de pareille depuis dix-neuf siècles. Voilà jusqu’où cela pouvait aller. Voilà ce qu’un prêtre qui croit avait entre les mains. Isidore, lui, a acheté de l’ail. Voilà ce que la foi de mon demi-frère a trouvé à répondre au plus grand prodige que le Ciel pût mettre sur sa route : des gousses d’ail et une planche de salon. Ou bien sa foi dort, ou bien elle n’a jamais été éveillée ; et dans les deux cas, l’homme qui m’escorte ce soir porte une soutane comme on porte un uniforme dont on a oublié la guerre. Pour Lazare, on a écrit un Évangile. Pour moi, mon demi-frère en soutane n’a pas une question. Voilà la fracture, la vraie, et elle passe exactement là : entre un homme qui parle de l’au-delà sans y être allé, et une femme qui en revient et à qui l’on ne parle pas.

Et qu’on mesure, une fois encore, jusqu’où cela pouvait aller, si seulement mon cas était tombé entre les mains d’un prêtre qui crût. Une morte rendue aux vivants. Un fait, pas une vision de moniale : un fait, avec des témoins, une date, un corps qui marche. Le curé de la moindre paroisse aurait écrit à son évêque le soir même ; l’évêque m’aurait fait venir, interrogée, fait examiner ; et de l’évêché la chose serait montée, de lettre en lettre, jusqu’à Rome. Jusqu’au Vatican. Une enfant de Dieu, ressuscitée par Jésus, en plein vingtième siècle. Le plus grand événement de la chrétienté depuis Lazare précisément, et c’est ma personne qui en aurait été le siège : les théologiens penchés sur ma marque comme sur une relique, les commissions, les enquêtes, les foules peut-être. Voilà ce que cela pouvait être. Voilà ce que cela a été : un haussement d’épaules et des gousses d’ail. Mais à dérouler cette montée d’échelons qui n’aura jamais lieu, je suis arrivée à la dernière marche, et c’est elle qui me retient ce soir, bien davantage que la paresse de la foi d’Isidore. Car admettons. Admettons que ce soit vraiment Lui, par ses anges ou de sa main, qui m’ait remise debout de ce côté-ci. Alors une seule question demeure, et elle est sans fond : pourquoi ? Pourquoi moi, qui ne suis pas une sainte, pas même une bonne paroissienne ; pourquoi une cryptologue de Vannes, entre tous les morts de la Grande Guerre qui attendaient mieux que moi ? On ne ressuscite pas quelqu’un pour rien. Si c’est Lui, alors je suis rendue pour quelque chose, renvoyée avec une tâche que personne ne m’a lue ; et je marche depuis des mois vers une lune de sang sans savoir si j’y suis attendue comme sentinelle ou comme offrande. Et si ce n’est pas Lui, alors je ne veux pas écrire ce soir le nom de ce qui m’a rendue, ni la question de ce que cela attend de moi en retour.

───  ◇  ───

LA BONNE PISTE — OU CE QU’ON M’A TU

Et pendant que la ville s’étire, je fais ce que je fais toujours quand je n’ai plus rien à préparer : je doute. Suis-je seulement sur la bonne piste ? Voilà la question que je retourne depuis le pont de Westminster. Une cryptologue qui a trouvé une fréquence peut, à force de la chercher partout, finir par la mettre elle-même dans tout ce qu’elle regarde : c’est le péché de notre métier, voir le code qu’on espère au lieu du code qui est. Trois films, trois éternités, trois morts, trois destructions ; j’ai bâti là-dessus une cathédrale, et je vais à Greenwich en vérifier les fondations. Si le calendrier du ciel ne dit rien, si les dates n’y sont pas, alors ma belle figure n’aura été qu’un château de sable de plus, et je rentrerai le déposer humblement au pied de mes amis avec mes excuses. Je le souhaite presque. Ce serait tellement plus simple.

Mais il y a une autre pensée, moins avouable, qui me tient chaud et froid à la fois depuis que la voiture roule. Si ma piste est la bonne, alors cette information existe quelque part depuis longtemps. Les éclipses se calculent des siècles à l’avance ; les tables sont publiées ; n’importe quel astronome de troisième ordre peut dire ce que le ciel fera en mars comme en novembre. Et dans ce cas, des hommes qui ont passé leur vie dans ces matières, qui désignent une année devant un parterre de savants comme on prononce une sentence, ne peuvent pas l’ignorer. Smith ne peut pas l’ignorer. Et me vient alors cette question que je n’aime pas écrire, parce qu’elle accuse avant d’avoir instruit : pourquoi ne nous l’a-t-on pas dit ? Si la réponse que je vais chercher à Greenwich dormait depuis le début dans un almanach que n’importe qui peut consulter, alors ou bien personne autour de nous n’a su regarder, ou bien quelqu’un a regardé, a vu, et s’est tu. Et je ne sais laquelle des deux hypothèses me déplaît le plus.

───  ◇  ───

L’OBSERVATOIRE — REVENIR DEMAIN, NEUF HEURES

La colline de Greenwich, de nuit, sous la pluie, est une masse noire où veillent quelques fenêtres jaunes, et le dôme, là-haut, a l’air d’un casque posé sur la tombe d’un géant. On nous a reçus, je dois le dire, avec une parfaite courtoisie. Un portier d’abord, puis un secrétaire en manches de lustrine, descendu de son perchoir avec sa lampe, qui a écouté ma requête, examiné ma carte de l’Institut, regardé Isidore, dont le col, je l’avoue, fait toujours son effet dans ce pays. Et qui nous a répondu ce que répondent les maisons sérieuses : qu’on ne consulte pas les archives ni les tables sur la simple présentation d’une carte, fût-elle de Paris ; que les messieurs astronomes sont à leur ouvrage de nuit et qu’on ne les dérange pas ; qu’il faut un rendez-vous. Et qu’il nous en accordait un, le premier disponible : demain, neuf heures.

J’ai failli dire quelque chose. J’ai senti monter la phrase folle, celle qu’il ne faut jamais dire : que c’était urgent, que c’était grave, qu’il y allait peut-être du monde entier. Je l’ai ravalée. On n’obtient rien dans ce pays en ayant l’air d’une exaltée, et tout en ayant l’air d’une dame contrariée dans ses projets de villégiature. J’ai donc remercié, pris le carton qu’on me tendait, où une main soigneuse avait écrit l’heure, et nous sommes redescendus dans la pluie. Voilà donc où j’en suis, et je l’écris avec le calme des gens qui n’en ont plus : je tiens peut-être le fil d’une chose qui défait les mondes, et ce fil passe par un guichet. Le ciel, dans ce royaume, reçoit sur rendez-vous. Demain, neuf heures. J’aurai la nuit pour apprendre la patience, et je sens déjà que ce sera ma plus mauvaise matière.

───  ◇  ───

LE CONSEIL DE CHAMBRE — RIEN, ET ENCORE RIEN

C’est à partir de là que les choses sont devenues très compliquées, et j’écris compliquées par politesse envers moi-même. Car mon tour est venu, et j’ai recommencé, pour la seconde fois de la soirée, l’explication. Comment faire comprendre à des mortels ce qu’une cryptologue a vu ? Que ce chiffre trois qui se répète m’a menée, de marche en marche, aux éclipses ; à la lune de sang ; aux trois destructions possibles, 1789, 1914, et celle qui porte encore son point d’interrogation ; et à… Et c’est sur ce et que tout s’est gâté. Car au moment où j’approchais de la porte, de ce qu’il y a derrière la porte, sans dire comment je le sais, l’un de nous, je ne dirai pas lequel, par charité, a fait observer, du ton dont on remet une pendule à l’heure, que l’enfer n’est qu’un mot, paraît-il. Rien d’autre. Une pure invention de l’homme, fabriquée pour tenir les peuples tranquilles. J’ai souri. Qu’aurais-je pu répondre ? Qu’il est des inventions de l’homme dont on revient ? Je l’ai gardé pour ces pages.

Je ne dirais pas qu’ils se sont moqués de moi. Quoiqu’à des moments, c’était très limite ; il y a une façon d’échanger un regard au-dessus d’une tasse qui vaut tous les rires du monde. De l’incrédulité, oui, et servie à pleines tasses. Il a fallu que je les remette à l’ordre, plusieurs fois, du ton que je prends sur les chantiers quand on rit au bord d’une tombe : c’est un sujet sérieux. Je l’ai dit une fois, je l’ai redit, j’ai fini par poser ma tasse pour le dire ; et chaque fois le calme revenait pour deux minutes, comme une eau qu’on écope. Et la plus belle objection de la soirée, je la recopie ici parce qu’elle mérite d’être conservée : comment une femme qui n’a pas été au front, qui ne connaissait même pas sa propre histoire, a-t-elle bien pu deviner qu’il y avait eu, possiblement, des morts-vivants à la Révolution française, et surtout pendant la Grande Guerre ? Voilà ce qu’on m’a opposé, et l’on croyait me clouer. Or qu’on me pardonne, mais je sais entendre une phrase : pour me demander comment j’ai deviné, il faut d’abord m’accorder qu’il y avait quelque chose à deviner. Et j’ai répondu, posément, en abattant mes deux seules cartes. Pour la Révolution, je n’ai qu’un indice, et je le leur ai donné tel quel : des années avant 1789, et durant des saisons entières, les témoignages parlent d’un ciel âcre et d’une odeur de soufre sur tout le royaume, d’un soleil voilé qu’on regardait à l’œil nu en plein midi ; les récoltes en sont mortes, et la colère en est née. D’où venait ce ciel-là, je l’ignore. Une montagne qui brûlait quelque part au bout du monde, peut-être ; ou autre chose, et je n’écarte plus rien ; mais le fait demeure, têtu comme une colonne de chiffres : le ciel s’est gâté d’abord, le royaume ensuite. Pour la Grande Guerre, je n’ai pas été au front, c’est exact, et je le leur ai accordé sans me défendre. Mais j’ai fait la guerre à ma manière : j’ai passé ces années-là à intercepter les messages des Allemands, à les déchiffrer, à les traduire. Et tout ce qui traversait mes tables n’était pas que coordonnées d’artillerie et mouvements de divisions. Il y passait aussi, certaines nuits, des dépêches qu’aucun état-major n’aurait voulu signer, et dont je ne dirai pas davantage ici. Voilà mes sources : des archives qui sentent le soufre, et des câbles ennemis qui parlaient de choses dont on ne parle pas. Des morts qui ne restent pas morts, donc, il y en a eu, ou l’on a cru en voir, ou l’on en a parlé à voix basse. Au front, dont ceux qui en reviennent ne disent pas tout. Et à la Révolution, dont il paraît que ma propre famille savait des choses, du temps où ma mère les contait et où je ne les écoutais pas. Et c’est à cet instant, je l’ai bien vu, que ma thèse a cessé d’être risible pour devenir possiblement croyable : non quand j’alignais mes dates, mais quand leurs propres souvenirs se sont mis à répondre à ma place. L’incrédulité de mes amis vient de m’apprendre, sans le vouloir, davantage que leur confiance ne m’a jamais appris. Je note. C’est mon métier, de noter.

Car j’ai fini par voir clair dans leurs silences, et voici le relevé exact de ce qu’ils ont retenu. Une histoire de lune de sang : cela, oui, ils l’ont compris ; c’est joli, c’est rouge, cela se retient. Mais que tout fût lié, le chiffre, les dates, la porte, l’éclipse, voilà ce qui leur demeure impensable ; chaque pièce, prise à part, ils me l’accordent du bout des lèvres ; l’assemblage, jamais. Et il faut que je consigne aussi ceci, qui m’a fait plus de mal que le reste : ils en ont assez de mon trois. Au premier trois que je prononce, les yeux montent au plafond ; au deuxième, les soupirs ; au troisième, quelqu’un achève ma phrase à ma place, oui, oui, le trois, nous savons, trois films, trois marques, trois morts. Mon chiffre est devenu une plaisanterie de table, qu’on se passe avec le sel. Ils en ont assez avant d’avoir compris. Et il y a eu pire. Quand j’ai parlé de la Grande Guerre, et de possibles morts qui ne le restent pas, j’ai vu les visages se fermer un à un comme des volets avant l’orage. J’avais touché la corde sensible, celle qu’on ne pince pas entre gens bien élevés : leurs morts à eux, ceux du front, ceux qu’on a laissés là-bas. Le malaise a fait le tour de la table plus vite que la théière. On ne m’a pas contredite, à ce moment-là. On a regardé ailleurs, ce qui est pire.

Et dans ce malaise général, deux visages m’ont retenue, parce qu’ils ne disaient pas la même chose. Celui d’Ender, d’abord. Notre médecin était mal à l’aise, et le mot est faible ; lui qui découpe le monde au scalpel ne savait plus où poser les yeux. Officiellement, il tient mon idée pour farfelue : qu’une lune de sang soit responsable de quoi que ce soit lui paraît indigne d’un esprit sérieux, et il l’a dit, avec cette politesse de praticien qui enrobe les diagnostics qu’on n’adoucit pas. Mais son malaise durait après ses phrases, et celui-là, je ne sais pas le lire : est-ce du déni, celui d’un homme qui a vu au front des choses qu’il a choisi d’appeler autrement, ou autre chose encore, que je ne devine pas ? Je note la question ; elle attendra. Et puis il y a eu Isidore. Mon demi-frère, peu parlant comme à son habitude, n’a rien plaidé ni rien raillé ; mais quand j’ai parlé de la lune, j’ai vu qu’il me comprenait. Lui, ce que la pleine lune veut encore dire dans les pays de l’Est, il le sait ; les hommes d’Église entendent en confession ce que les médecins n’inscrivent pas dans leurs registres. Là-bas, ce n’est pas une superstition qu’on range au grenier : c’est une chose ancrée, vivante, qui ferme les volets à la nuit et cloue l’ail aux portes. Il n’a rien dit. Mais pour la première fois de la soirée, quelqu’un autour de cette table ne me regardait pas comme une malade ; et il a fallu que ce fût lui.

Alors j’ai conclu, puisqu’il faut bien conclure, et j’ai posé sur la table la seule histoire qui me reste quand toutes les autres ont échoué : celle de la Grande Porte. Il existe, leur ai-je dit, une porte qui sépare les mondes ; ne me demandez pas de la dessiner, elle ne tient pas sur une feuille. C’est elle qui fait qu’un mort est mort, qu’un vivant est vivant, et que les deux ne se croisent pas dans l’escalier. Or tout ce que je lis depuis des jours me dit qu’elle ferme mal. Et s’il y a bien une lune de sang dans cette affaire, alors ce jour-là, à l’heure dite, cette porte ne fermera plus mal : elle cédera. Et il n’y aura plus rien, j’ai bien dit plus rien, entre le monde des vivants et celui des morts. Plus de mur, plus de seuil, plus de douane. Un seul pays, et nous dedans. Le silence qui a suivi n’était plus de l’incrédulité ; c’était du malaise à l’état pur, celui qui cherche la porte des yeux, et je l’ai laissé durer. Puis j’ai ajouté la dernière pièce, à voix égale, parce qu’elle me coûte plus qu’à eux : souvenez-vous de ce que je suis. Je suis une anomalie. Une porte qui ferme mal a suffi à me laisser repasser, moi, une seule, et vous m’avez à votre table, et vous ne savez déjà plus comment me regarder. Imaginez maintenant la porte abattue. Imaginez que mon cas devienne la règle. Personne n’a répondu. C’est la première fois de la soirée que mon silence et le leur disaient la même chose.

Et c’est dans ce silence-là, le seul que j’aie gagné de la soirée, qu’on a trouvé le moyen de me répondre par des préparatifs de voyage. Quelqu’un a toussé, quelqu’un d’autre a parlé de l’heure, et la conclusion est tombée, pratique, raisonnable, expéditive : nous n’avons plus rien à faire à Londres ; nous partirons dès demain après-midi pour Paris ; le chapitre Makryat est achevé. Voilà. J’apporte la fin du monde sur la table, et l’on me répond billets, malles et correspondances. Je me suis étonnée tout haut de cet empressement soudain ; on m’a parlé de la mission, du temps qui presse, de la route qui est longue. Soit. Mais je doute. Je doute, et je l’écris deux fois parce que je l’ai pensé cent. Le chapitre Makryat, achevé ? On ne ferme pas un chapitre écrit par cet homme-là ; c’est lui qui ferme ses chapitres, et toujours d’une main que personne n’a vue venir. Et cette hâte qui leur est venue d’un coup, à l’instant précis où je leur montrais la porte béante, je ne sais pas si c’est de la méthode ou de la fuite. Mais je sais, de mes chantiers, ce que coûte la précipitation : on étaie trop vite, et la galerie s’effondre sur les vivants. Se précipiter ainsi peut nous mener tout droit à la mort. Je le sens comme on sent le vide sous une dalle. Et personne, ce soir, ne veut sonder la dalle.

Et quoi qu’il en soit, je l’écris ici parce que ce journal est le seul endroit où j’aie le droit d’être injuste : je me sens, à la limite, vexée. Oui, vexée, comme une élève qu’on n’a pas écoutée. J’ai fait l’effort, moi. J’ai cherché, recoupé, vérifié ; j’ai passé ma journée à tenter de comprendre et ma soirée à tenter de l’expliquer. Et eux, pendant ce temps, à quoi pensent-ils ? À partir pour Paris. À boucler les malles, à consulter l’indicateur des chemins de fer, à reprendre la route comme si la route, à elle seule, allait quelque part. Qu’ils partent, donc. Mais s’il fallait qu’à force de regarder l’horaire des trains ils viennent à manquer cette information capitale, la seule date qui compte peut-être dans toute cette affaire, alors, qu’on me passe l’expression, car il n’en existe pas d’autre : ils ne seraient pas dans la merde. Et moi avec eux, du reste. Voilà. C’est écrit.

───  ◇  ───

APRÈS LE CONSEIL — PARIS DEMAIN, C’EST LE PLAN

Le conseil levé, chacun est retourné à ses occupations, et je suis restée assise au bord de mon lit, désemparée comme je ne l’ai plus été depuis Louxor. Je ne sais pas quoi faire. Voilà, c’est écrit aussi. En dehors, bien entendu, d’être demain à neuf heures devant la grille de l’Observatoire, je ne sais pas quoi faire. Mon demi-frère ne m’est pas d’une grande utilité ; il faut bien l’écrire comme je le pense. Il m’a suivie sous la pluie, il s’est tenu droit, il s’est tu, et c’est tout ; et cette fracture entre nous, je la sens à présent comme on sent une fêlure dans une tasse, au doigt, avant de la voir. Alors je me suis contentée d’écouter. On part pour Paris demain après-midi. Les malles, le train, la traversée. C’est le plan. Le plan.

Et ils n’ont même pas regardé ma cheville, ni la marque qu’une entité y a laissée et qui ne ressemble à rien de ce que la médecine inventorie. Pas un. J’ai eu droit, en tout et pour tout, à un haussement d’épaules, comme si une marque pareille s’effaçait par décret. Soit. Mes côtes non plus n’intéressent personne ; elles se sont pourtant remises à me faire mal dès que le froid m’a gagnée, ce soir, de cette douleur sourde et mesurée qui revient comme on frappe à une porte, toujours au même endroit, toujours au même rythme. Certains soirs, je jurerais que c’est un message de l’au-delà, et que je n’en ai pas encore trouvé l’alphabet. J’ai donc continué mes recherches de mon côté, mes livres ouverts en demi-cercle sur le lit faute de tapis disponible, et je me suis reposée un peu, la jambe allongée, le carnet contre le genou. Et ma solitude, dans cette chambre pleine de monde une heure plus tôt, avait exactement le goût de celle de l’Oriental Club : des hommes tout autour, du confort, des règles, du thé, et personne. En quoi sont-ils différents, au fond, mes compagnons de route, des messieurs du club qui lisent leur journal pendant qu’une ombre traverse leur fumoir ? Ils sont plus braves, sans doute. Pas plus présents. Je me suis reposée ainsi jusqu’à l’heure d’aller manger. Il faut se lever tôt demain ; tout le monde me l’a assez répété.

───  ◇  ───

LE LIVRE DE COMPTES — UN BILLET SOUS LA RELIURE

Restait le livre de comptes, dont personne n’avait encore rien fait. Ender et Marcello l’avaient subtilisé dans la boutique de Makryat, tout simplement, et le volume dormait depuis dans leurs affaires sans que nul s’en soucie. C’est Ender qui s’en est souvenu d’un coup, au milieu de notre conseil sans fond ; il s’est levé et il est allé le chercher dans sa chambre. Je l’ai posé à plat sur la table et je l’ai ouvert devant tout le monde. Des colonnes. Des chiffres. Des dates. Un livre de comptes, ni plus ni moins, la chose la plus banale et la plus muette qui soit : des entrées, des sorties, l’ennui même.

Mais rien n’échappe, paraît-il, à l’œil d’une archéologue. Penchée sur le volume, j’ai remarqué ce que personne d’autre n’avait vu : la couverture m’a semblé légèrement enflée. Bombée. Comme si quelque chose s’était glissé sous le carton. J’ai ouvert la reliure du bout des doigts, avec cette délicatesse que je réserve aux objets qui ont survécu aux siècles, et j’en ai sorti un petit billet plié. Vente, le 28 décembre 1922, d’un set de train miniature sur mesure de marque Wrightson, autrement dit Hornby, acquis auprès de la succession de feu monsieur Randolph Alexis, et livré à monsieur Henry Stanley, demeurant à la pension Atkins, Stoke Newington, Londres, pour la somme d’une livre sterling.

Pas un seul trois dans ce billet. J’en ai éprouvé un soulagement que je n’avoue qu’à mi-voix, tant il était puéril. Et puis c’était là notre première histoire de train. Double soulagement, double étonnement. Mais qu’est-ce que c’était que cette histoire de train ? J’ai eu la sensation très nette, à cet instant, que notre aventure allait de mal en pis. Qu’elle bifurquait sans cesse, qu’à chaque détour une porte se refermait et qu’une autre s’ouvrait sur un mystère plus opaque que le précédent. Méfions-nous. Et voilà que mon mot, mon vieux mot fatigué, recommençait à hanter mes pages. Revenait gratter à la porte que je m’efforçais de tenir close. Je l’ai repoussé. Pas encore. Pas pour si peu.

Timothée, lui, a réagi aussitôt à l’un des noms. Randolph Alexis, a-t-il dit : ce nom-là, je le connais. Un occultiste d’un certain renom. Il a fouillé sa mémoire et nous en a même tiré le fils, Albert Alexis, de la même eau, paraissait-il. Nous irions le voir. Il devenait évident que notre beau projet de départ pour la France prenait du plomb dans l’aile : car nous tenions là notre toute première piste sérieuse sur Makryat. Quel était son lien avec la famille Alexis ? Il faudrait leur rendre visite. Mais où ? Timothée s’est rué sur le bottin, l’a compulsé, l’a retourné. Rien. Pas d’Alexis à l’adresse qu’on aurait pu espérer, pas de trace : le bottin restait muet.

Puis c’est l’autre nom qui s’est insinué entre nous. Henry Stanley. Cela nous disait quelque chose. À tous. Mais quoi ? Mais où ? Mais quand ? On l’avait sur le bout de la langue, à la lisière de l’esprit, dans cette zone exaspérante où une chose connue se tient juste hors de portée et vous nargue. Et c’est le père Isidore, je crois bien, qui a fini par mettre la main dessus. Les journaux. Les journaux du matin. C’est là qu’il avait croisé ce nom. Nous sommes descendus les réclamer à la réception ; et l’un de nous, parcourant fébrilement les pages, a fini par lever la tête : ça y est, je l’ai. Un article. Et le voici, tel que j’en ai fait lecture à voix haute, dans le silence qui s’est fait autour de la table.

───  ◇  ───

L’ARTICLE — MAKRYAT, UN TRAIN, ET UN MORT QUI BRÛLE

Une étrange histoire, en page intérieure, de celles que la presse sert entre un mariage et un cours de la laine ; et celle-ci portait un titre qui, à lui seul, valait tout le silence qui l’a accueilli : COMBUSTION SPONTANÉE. Voilà ce que le journal a imprimé en tête d’article, en lettres grasses, comme on annonce une victoire. Sous le titre, l’affaire : un certain M. Henry Stanley, quarante et un ans, retrouvé mort dans son logement de Stoke Newington. Et sous l’affaire, l’aveu ; car tout l’article s’emploie ensuite à reconnaître qu’on n’en sait rien. Comment est-il mort, et de quoi exactement, nul ne le sait : le coroner se tait, la police ne dit rien, et le journaliste n’a pour tout témoignage que celui de la propriétaire, une dame Constance Atkins, qui dit avoir entendu des cris cette nuit-là. Un titre qui affirme, un article qui ignore : voilà la presse, qui baptise les choses avant de les comprendre. Mais une mort étrange et mystérieuse, cela, c’est imprimé ; encore une. Et au détour de l’article, le nom que nous attendions tous, noir sur blanc : M. Stanley venait d’acheter, chez un certain antiquaire du nom de Makryat, un train. Notre train. Celui du billet, la mécanique miniature de la succession Alexis, vendue de sa main quelques jours à peine avant cette mort que personne ne sait expliquer. Et le journal, qui n’a pas ma prudence, avance que cette mystérieuse combustion spontanée pourrait bien être liée à l’affaire des trois Makryat, dont Londres s’entretient depuis quelques jours. Les trois Makryat. Encore un trois ; et celui-là, ce n’est pas moi qui l’ai compté, c’est la presse.

Hors de question que je m’en mêle. Je l’écris en toutes lettres pour m’y tenir : hors de question. Bien qu’il y ait Makryat derrière, et très exactement parce qu’il y a Makryat derrière. Car enfin, qu’est-ce qu’il veut encore nous dire, celui-là ? Chaque mort autour de cet homme est une phrase, et voilà qu’il nous en écrit une nouvelle, avec un train en guise de signature, à la veille du jour où nous devons en prendre un. Je sais reconnaître un appât ; j’ai passé ma journée à apprendre à lire. Qu’il siffle. Je ne courrai pas. Demain, neuf heures, Greenwich : j’irai chercher la date moi-même. Et après Greenwich, une lettre à écrire à Vannes.

Timothée et Marcello, eux, se sont enflammés, si l’on me passe le mot un soir pareil. L’article à peine lu, les voilà debout : il faut aller voir, disaient-ils, l’adresse est dans le journal, on questionnera la logeuse, on trouvera bien quelqu’un du coroner. Et ils n’ont pas attendu demain : le temps d’avaler leur café, ils avaient leurs manteaux sur le dos et la porte refermée derrière eux. L’étudiant voulait l’histoire, Marcello voulait en avoir le cœur net ; chacun sa raison d’y courir. Ender, lui, n’était pas des nôtres ce soir : il dînait au Club des Moustaches, et n’apprendrait tout cela qu’à son retour. Moi, non. Je l’ai dit une fois, posément, et je n’ai pas eu besoin de le répéter, parce que ce n’était plus mon non vexé de tout à l’heure : c’était mon non de plomb. J’ai assez d’une porte à surveiller ; je laisse à d’autres les morts sans explication.

───  ◇  ───

L’ATTENTE — LA CHATTE QUI VEILLE, LE PRÊTRE QUI DORT

Pendant qu’ils couraient vers Stoke Newington, je suis remontée dans la chambre pour réfléchir à tout cela. J’ai repris mes recherches de mon côté, mes livres ouverts en demi-cercle sur le lit faute de tapis disponible, et je me suis reposée un peu, la jambe allongée, le carnet contre le genou. Bastet est venue d’elle-même, ce qu’elle ne fait jamais à cette heure, et elle a réagi à tout cela à sa manière, qui ne trompe pas : collée contre mes côtes, la tête tournée vers la porte, les oreilles qui se couchaient au moindre pas dans le couloir. Elle ne dormait pas. Elle veillait. Les bêtes ne discutent pas la fréquence d’un signe ; elles la sentent ; et celle-là sentait ce que mes compagnons refusent de voir.

Et ma solitude, dans cette chambre pleine de monde une heure plus tôt, avait exactement le goût de celle de l’Oriental Club : du confort, des règles, du thé, et personne. En quoi sont-ils différents, au fond, mes compagnons de route, des messieurs du club qui lisent leur journal pendant qu’une ombre traverse leur fumoir ? Ils sont plus braves, sans doute. Pas plus présents. Isidore est monté à son tour, un peu plus tard, et il est venu dormir un peu sur le sofa du salon, son missel posé sur la poitrine ; et son sommeil, au moins, était sincère. Nous sommes restés ainsi un long moment, la chatte qui veillait, le prêtre qui dormait, et moi qui comptais. Puis les deux autres sont rentrés enfin, et nous sommes redescendus pour manger, et pour entendre ce qu’ils rapportaient. Il faut se lever tôt demain ; tout le monde me l’a assez répété. Personne, pourtant, ne semblait pressé de dormir.

───  ◇  ───

LE RETOUR DES ÉCLAIREURS — LA VOIE DES MORTS

Ils sont revenus plus tard dans la soirée, mouillés, essoufflés, et avec cette mine particulière des gens qui rapportent plus qu’ils n’étaient partis chercher. Nous nous sommes installés à table tous ensemble, et c’est entre le potage et le rôti que leur récolte a été versée ; voici, mis en ordre, ce qu’ils ont raconté. M. Stanley, le locataire, aurait été réduit en cendres : c’est la version qui court l’immeuble, et celle que Mme Atkins, la propriétaire, répète en se signant, elle qui a entendu les cris de cette nuit-là et qui n’en dort plus. Mais il y a là-dessus de forts doutes, que Marcello a rapportés par le menu : les cendres sont maigres pour un homme entier, rien n’a brûlé autour, et personne, ni la police ni le coroner, ne s’avance à dire que ces cendres sont lui. Et puis il y a l’autre histoire, la rocambolesque, celle qu’on ne raconte qu’à voix basse et que Timothée a recueillie de deux bouches différentes : un train. Un train réel, à taille réelle, dans la chambre. Des témoins jurent avoir entendu, vu, senti une locomotive là où une locomotive ne peut pas tenir, le fracas, la vapeur, la lumière sous la porte ; le train serait venu, disent-ils, et reparti. Et Stanley, lui, a disparu. Et le plus étrange est encore ailleurs : il n’est pas le seul de sa famille. D’autres, avant lui, du même sang, se sont évanouis de la même manière inexpliquée, comme si cette famille tenait un abonnement sur une ligne qu’aucun indicateur ne mentionne.

Mais le plus fort n’est pas ce qu’on leur a raconté : c’est ce qu’ils ont vu. Car ils sont entrés dans la chambre, Mme Atkins ayant l’âme assez retournée pour ouvrir à deux messieurs qui parlaient bien, et Marcello sait parler aux logeuses. Et dans la chambre, il y a des traces. De la suie. La suie grasse d’une cheminée de locomotive, déposée en traînées au sol et, ce qui ne s’explique d’aucune manière honnête, au plafond. Un plafond de chambre à coucher, sali comme une voûte de gare ; il aurait fallu, pour le noircir ainsi, une cheminée haute comme une flèche d’église, et Timothée jure que les retombées y dessinaient comme les nervures d’une voûte. Un train à taille réelle s’est donc bel et bien tenu dans cette pièce ; les dépôts en témoignent, et Timothée lui-même, qui cherchait une explication raisonnable, a fini par y renoncer. Mais voici l’impossible par-dessus l’impossible : aucune trace de fracture aux murs. Pas une lézarde, pas une brique déplacée, la fenêtre intacte et trop étroite, la porte risible. Comment la chose est entrée, comment elle est ressortie, nul n’en a la moindre idée ; la chambre est close comme une boîte, et la boîte a contenu un train. Quant aux cendres qu’on dit être M. Stanley, nul n’y croit plus guère : trop peu de matière, pas d’os reconnaissable, rien qui ressemble à ce qu’un feu laisse d’un homme, et Ender, à son retour, l’a confirmé d’un mot quand on le lui a décrit. La combustion du titre est peut-être la seule chose fausse de toute l’affaire ; la disparition, elle, est certaine.

Et il s’est produit, pendant ce récit, une petite chose que je consigne parce qu’elle m’a fait tourner la tête. Isidore, qui n’avait pas dit un mot de tout le rapport, a posé une question, une seule, et si précise qu’elle ne s’improvise pas : la suie sentait-elle le soufre, ou l’encens ? Marcello, qui l’avait touchée, a réfléchi avant de répondre : ni l’un ni l’autre ; une suie froide, grasse, d’un charbon qu’aucun foyer de ce pays ne brûle. Isidore a hoché la tête comme on coche une case, et il s’est tu de nouveau. Mon demi-frère semble s’y connaître en trains qui traversent les chambres closes. Je me demande depuis quand, et par quelles confessions ce savoir-là lui est venu.

Pendant qu’autour de la table on s’exclamait, on doutait, on tournait, comme toujours, autour du pot, moi je traduisais. C’est mon métier, traduire. Et dans ma langue à moi, cela s’appelle la voie des morts. Un train qui passe où nulle voie ne passe, qui vient et qui repart, et après lequel il manque un vivant : de deux choses l’une. Ou bien ce train va chercher les morts de ce côté-ci pour les expédier là-bas, là où je suis allée, et il fait le service de la porte comme d’autres font Douvres et Calais. Ou bien c’est le contraire : il sort du monde des morts pour venir chercher les défunts, le fourgon de l’au-delà, le ramassage des âmes en souffrance. Aller, ou retour. Je ne sais pas encore dans quel sens se lit cette ligne-là. C’est intriguant, et j’emploie ce mot faible exprès, pour ne pas en employer un autre : un train qui viendrait de l’au-delà. Et une question, surtout, me regarde plus que toutes : pourquoi Makryat lui a-t-il vendu ce train miniature, ce jouet de vitrine, qui s’est donc transformé, si tout cela est vrai, en train de taille réelle ? Un objet qui change d’échelle une fois la porte refermée. Je tourne cette question dans tous les sens, et chaque sens me déplaît. Qu’est-ce qu’il nous offre là, ce marchand : un indice, un avertissement, ou un billet ?

───  ◇  ───

Alice Retour au pays de la folie (inspiration)

LA PLANCHE D’ISIDORE — ON NE JOUE PAS AVEC LES MORTS

Et c’est alors que mon demi-frère a eu son idée, et qu’il a fallu que je me retienne de hausser le ton dans un restaurant de Mayfair. Isidore possède une planche de oui-ja. Un curé. Une planche à esprits dans la malle d’un curé, rangée, je suppose, entre l’eau bénite et les pieux, comme si l’on pouvait tenir boutique des deux côtés du comptoir. Et le voilà qui, échauffé par le récit du train, se met à fouiller son sac et, pour un peu, nous la sortait en plein restaurant, entre les tasses et le sucrier, devant les serveurs. J’ai été acerbe. Je l’avoue sans peine et, au besoin, je ferais pire : mais quel imbécile ! On ne joue pas avec les morts. Je le lui ai dit en ces mots, à voix basse et tranchante, et j’aurais voulu pouvoir lui dire le reste : que je le sais mieux que personne au monde ; qu’on ne dérange JAMAIS le repos des morts ; que ce repos-là n’est pas une image pieuse mais un équilibre, et que les équilibres qu’on trouble se vengent ; et que les conséquences, quand elles viennent, ne se contentent pas de faire trembler les tables.

De retour dans la chambre, j’ai consigné ma désapprobation, formellement, devant tous, pour qu’elle soit au procès-verbal de cette folie. Mais il faut que j’écrive ici, avec tout le sérieux dont ce journal est capable, ce qui s’est passé en moi à l’instant où j’ai compris qu’il allait réellement le faire : appeler un mort, par son nom, à voix haute. Quelque chose s’est dressé dans ma poitrine qui n’était pas de la colère ; c’était plus froid. La marque de ma cheville s’est mise à brûler de ce froid-là, et mes côtes ont frappé leurs coups, tous à la fois, comme à un signal. Car je ne suis pas une dame qui désapprouve une superstition. Je suis une morte revenue de là-bas, et ce qu’il s’apprêtait à ouvrir, je l’ai vu de l’autre rive. Alors je me suis levée, et je le leur ai dit, lentement, sans plus rien d’acerbe dans la voix, du sérieux seulement, le vrai, celui qui fait baisser les yeux.

Écoutez-moi une fois. Je n’ai pas eu peur, là-bas. C’est même ce que personne ne veut entendre : là-bas est calme. Apaisant. Neutre comme une immense salle d’attente où nul ne s’impatiente, parce que le temps n’y compte plus. Si c’était cela, le danger, je vous laisserais à votre jouet. Mais voici ce que je sais, et que je suis seule dans cette pièce à savoir. Les âmes ne sont pas toutes bonnes. La mort ne lave personne : les méchants y arrivent méchants, les menteurs y restent menteurs, et ce qui haïssait de son vivant n’a pas cessé de haïr pour avoir cessé de respirer. Quand on appelle dans le noir, on ne choisit pas qui décroche. Et surtout, surtout, ceci, que je n’avais encore confié à personne : les dieux existent. En chair et en os. Je ne parle pas d’idées, ni d’allégories, ni de ces figures qu’on peint aux plafonds des chapelles : ils sont là-bas, réels comme cette table, et certains gardent la porte. Et l’on ne s’y promène pas comme dans un jardin public : il y a des épreuves à passer, l’une après l’autre, des portes après la porte, des gardiens après les gardiens ; et au bout de toutes, la balance. La fameuse balance cosmique, celle qui pèse les âmes et les juge, devant laquelle ni le rang, ni l’or, ni les prières des vivants ne pèsent rien. Je l’ai vue. Voilà les usages de la maison. Et vous, vous vous apprêtez à sonner à cette porte-là, dont les portiers sont vivants, au nom d’un mort que vous n’avez jamais vu. Voilà ce que j’ai dit, mot pour mot ou presque. Le silence qui a suivi a duré ce que durent les silences : le temps qu’un homme convaincu se trouve une raison de passer outre.

Puis, puisqu’on passait outre, je me suis assise à l’écart et j’ai pris Bastet dans mes bras. Elle s’y est laissé prendre sans une protestation, ce qui ne lui ressemble pas, et elle s’est tassée contre moi, les oreilles couchées, l’œil rond fixé sur la table : ma chatte est bien plus intelligente que nous tous réunis, et elle savait déjà qu’elle n’allait pas aimer ce qui venait. Moi non plus. Alors je me suis tue, et j’ai écouté, et j’ai observé, parce que c’est tout ce qui restait à faire d’utile. Les lampes baissées, les doigts sur la planchette, les questions de mon demi-frère prononcées de sa voix de confessionnal. Et la chose s’est mise à répondre. Il parlait, littéralement, à un mort, par l’entremise de son jouet de salon. Du moins le croyait-il. Car voilà ce qui me déconcertait, moi, pendant que les lettres défilaient : il ne sait pas à qui il parle réellement. Aucun de nous n’en sait rien. Nous n’avons pas la moindre preuve que ce qui répond soit un mort, et non autre chose ; et de l’autre côté de cette porte-là, je venais enfin de le leur dire, il n’y a pas que des morts. Surtout venant de là-bas.

Et il faut que je consigne aussi le sentiment qui m’a saisie pendant qu’ils se penchaient sur ce verre, parce qu’il n’était pas de la peur : c’était du dégoût. Un dégoût froid, complet, comme on en a pour les choses à l’envers. Les voilà donc, suspendus aux allées et venues d’une planchette de bazar, buvant ses lettres une à une, prêts à croire tout ce qu’elle voudra bien épeler. Et moi ? Moi qui suis assise à trois pas, dans la même lumière de lampe baissée ? Si l’on prend leur Livre au mot, je suis un miracle. Un miracle chrétien, du genre qu’on ne compte qu’une fois par Testament : une morte rendue aux vivants, Lazare en jupe d’archéologue, assise dans un fauteuil du Claridge avec une chatte dans les bras. J’ai vu là-bas. J’en témoigne depuis des jours, avec des dates, des calculs, une méthode. On me sourit, on me rappelle de me reposer, on m’achète de l’ail. Mais un verre qui glisse sur du bois verni, cela, on le croit. On préfère une planche de oui-ja à un miracle de la Bible, quand le miracle a le mauvais goût d’être assis à table et de parler. Voilà où nous en sommes ; voilà ce que vaut un témoin, dès lors qu’il dérange. Je l’écris sans colère, ou presque. Le dégoût n’est pas de la colère ; c’est de la colère qui a compris.

Et puis les lettres ont fini par faire des mots, et les mots tenaient en peu de chose. MORT. TRAIN. TÉNÈBRES. VENIR. Voilà ce que la planche a donné, en tout et pour tout : un mort, un train des ténèbres, et l’ordre de venir. Charmante invitation à aller mourir, oui ! Voilà ce que j’ai pensé, et je l’écris tel quel parce que le sarcasme est ce qui me reste quand le sang se retire : on nous convie. Un aller simple pour le royaume des morts, sans correspondance et sans retour, là où le jugement n’est pas celui des hommes et ne se laisse ni fléchir ni acheter ; là où la pesée est implacable ; et là, qu’on m’en croie, Anoup, celui qu’on nomme ici Anubis, ne sera d’aucune aide. On ne se présente pas devant la grande porte sur l’invitation d’une planchette de salon. Ceux qui s’y rendent convoqués par les ténèbres n’ont pas de gardien pour se souvenir d’eux du bon côté.

Et pendant que le verre achevait sa course, mon esprit, qui ne demande jamais la permission, m’a peint la chose. Car un train qui roule sur la voie des morts ne saurait ressembler aux nôtres. Je l’ai vu, l’espace d’un battement, comme on voit dans les mauvais rêves : un train infernal, une cathédrale noire lancée sur des rails, avec des flèches en guise de cheminées et des vitraux pour fenêtres, crachant la cendre au lieu de la vapeur, et qui hurle à travers le pays d’en bas comme hurlent les choses qui n’ont pas de bouche. Une cathédrale qui roule. Voilà l’image qui m’est venue, et je la consigne parce qu’elle ne m’a pas quittée depuis : si ce train existe, c’est ainsi qu’il est fait. J’allais écrire : j’en mettrais ma main au feu. Je ne l’écrirai pas ce soir.

DEUX VOIES — L’HEURE ET LE MOYEN

Et qu’on me note ici comme très sceptique : je n’accorde à cette planche ni foi ni crédit d’office. Mais la cryptologue, en moi, n’a pas pu s’empêcher de relever ceci : train, ténèbres ; c’est, presque lettre pour lettre, ma voie des morts de tout à l’heure, rendue par le verre une heure après que je l’ai formulée à cette même table. Si quelque chose ment là-dessous, cela ment en confirmant mes calculs, et je ne sais ce qui m’inquiète davantage. Quant à l’invitation, l’ironie veut qu’elle s’adresse fort mal à moi : la mort, je ne la crains point. J’ai vu ce qu’il y a de l’autre côté, et l’on n’a pas peur deux fois du même pays. Mais la demande, cette fois, est d’une netteté qui se passe d’analyse, et le tableau de la soirée tient en deux lignes qu’on croirait tirées d’une carte de restaurant : une lune de sang, très probable, pour l’heure ; un train de la mort, pour le véhicule. Fabuleux. Voilà le mot que j’ai écrit, et je le laisse : il a exactement le goût de mon humeur.

Et il y a, dans toute cette affaire, une ironie que personne autour de la table n’a relevée, et que je consigne parce qu’elle ne doit rien au hasard. On nous parle d’un train infernal, d’un train des ténèbres qui passe les murs ; et demain, c’est dans l’Orient-Express que nous devons monter. Demain. Le plus fameux train d’Europe, celui dont les affiches promettent Istanbul, le confort et l’Orient. Qu’on m’accorde que le calendrier a de l’esprit. Ou plutôt non : qu’on m’accorde que quelqu’un en a pour lui. Car je vois là-dedans un message de Makryat, aussi clairement que je vois cette page. Le train miniature vendu de sa main, le train réel dans la chambre close, les quatre mots de la planche, et notre billet pour demain : quatre wagons du même convoi. Il sait que nous partons. Il sait par où. Et il a pris la peine d’accrocher une lanterne rouge au-dessus de notre quai. Et tout cela renforce, point par point, ce que je soutiens seule depuis ce matin : les morts vont se manifester de plus en plus. La porte ferme de plus en plus mal, la date approche, et ce qui filtre par l’entrebâillement sera chaque semaine plus nombreux, plus hardi, plus difficile à prendre pour autre chose que ce que c’est. Stanley n’est pas une fin. C’est un commencement. Le premier wagon d’un convoi qui s’allonge.

Et une dernière pensée m’est venue, que je n’ai dite à personne et que j’hésite même à confier à cette page, parce que l’écrire, c’est presque la rendre possible. Et si le message était celui-là : que ce voyage, au bout du compte, ne nous mènerait pas à Istanbul, mais à l’autre. Pas la ville des vivants, avec ses minarets et son Bosphore, mais l’Istanbule de là-bas, celle qui se dresse sur l’autre rive, au pays calme où les âmes attendent. Deux villes du même nom, aux deux bouts de deux lignes du même nom ; et un seul billet, dont personne ne sait de quel côté il sera poinçonné. Je rayerai cette phrase demain, si le soleil se lève. Je la laisse ce soir.

Et me voilà donc, au terme de ce six janvier, avec deux pistes sur les bras, là où ce matin je n’en avais aucune. Deux pistes, ou, pour parler le langage du jour, deux voies. La première est la Lune de Sang : une heure inscrite au calendrier du ciel, que j’irai demain, à neuf heures, demander aux tables de Greenwich. La seconde est ce train infernal : un véhicule, une ligne qui ne figure sur aucun indicateur, et un marchand qui en distribue les billets miniatures. L’heure d’un côté, le moyen de l’autre. Et ce qui m’ôte d’avance le sommeil, c’est qu’en cryptologie deux pistes qui sortent du même message ne sont presque jamais deux messages : ce sont deux lectures de la même ligne. Si la lune dit quand, et si le train dit comment, alors quelque part ces deux voies se rejoignent, comme toutes les voies finissent par se rejoindre, en gare. Et je préférerais ne pas être sur le quai ce jour-là. J’y serai, naturellement.

───  ◇  ───

FIN DE SOIRÉE — LA VAPEUR ET L’AUTRE PAROISSE

Là-dessus, je suis allée prendre une douche, et je l’ai prise longue, plus longue que la politesse ne l’autorise dans un hôtel où l’eau chaude se partage. C’est sous l’eau que je pense le mieux, depuis toujours ; les chantiers m’en ont privée assez d’étés pour que j’en connaisse le prix. J’ai laissé la journée se dérouler une dernière fois dans la vapeur : le registre tourné vers eux, mes dessins qui ne portaient pas, le guichet de Greenwich, le carton du rendez-vous, Stanley, dont nul ne sait s’il est mort ou disparu, le train de la vitrine et le train de la chambre, et les quatre mots de la planche. Tout cela tournait dans l’eau comme des feuilles dans un bassin, et rien ne voulait couler. Puis je me suis couchée.

En traversant le salon, j’avais vu Bastet. Elle était restée un moment sur les genoux d’Isidore, roulée, l’œil mi-clos, et lui la flattait d’une main distraite en lisant son missel, comme si l’affaire de l’hostie n’avait jamais existé entre eux trois, elle, lui et moi. Je n’ai rien dit. On ne plaide pas contre un chat ; on perd. Mais j’ai noté, parce que je note tout désormais, que ce soir même ma propre déesse domestique a choisi l’autre paroisse.

───  ◇  ───

LA NUIT — SUIS-JE SEULEMENT RÉELLE ?

Puis j’ai regagné ma chambre, et mon lit, pour dormir ou pour essayer ; et c’est dans cet entre-deux où l’on n’est plus tout à fait éveillée que tout s’est mis à rouler. Car on rêve mal, après un soir pareil. Le train de la mort est venu s’ajouter au reste, naturellement, comme une pièce qui manquait au dossier : je le voyais passer derrière mes paupières, cathédrale et cendres, et je l’entendais siffler dans des gares sans nom. Et les questions tournaient avec lui, à la file, comme des wagons. Première question : ce train est-il lié à la défaillance de la Grande Porte ? Tout me le souffle. Une porte qui ferme mal laisse passer des courants d’air ; peut-être laisse-t-elle aussi passer des convois. Peut-être ce train est-il précisément cela : ce qui circule quand la frontière faiblit, la première ligne ouverte entre les deux pays, en attendant que la lune de sang abatte la gare tout entière. Deuxième question, et celle-là me tient éveillée davantage : qui a répondu, ce soir, sous le verre ? Est-ce réellement ce Stanley, arraché à sa chambre de Stoke Newington et déjà assez savant des usages de là-bas pour épeler ? J’en doute ; les nouveaux morts ne savent rien, j’en sais quelque chose. Est-ce Makryat, qui aura trouvé dans la planche d’un curé un guichet de plus pour distribuer ses billets ? Cela lui ressemblerait. Ou est-ce autre chose, une entité, une divinité, l’un de ceux dont j’ai dit ce soir qu’ils existent en chair et en os, et qui aura jugé bon de répondre à la place du mort qu’on dérangeait ? Je l’ignore, et c’est bien cela qui m’effraie : nous avons posé des questions dans le noir, et nous ne savons même pas à qui.

Et la dernière question, je la garde pour la fin parce qu’elle ne concerne que moi. Ce train, s’il vient nous chercher, de quel côté de la machine suis-je ? Suis-je la conductrice, celle qu’on a renvoyée de là-bas avec une tâche que personne ne m’a lue, et qui mènerait le convoi sans le savoir depuis le premier jour ? Ou suis-je une passagère, la première inscrite, celle dont le billet de retour a été poinçonné d’avance, et que la ligne ramènerait simplement là-bas, au pays calme, comme on rapporte à la douane une marchandise passée en fraude ? Sentinelle ou offrande, conductrice ou passagère : c’est la même question, posée deux fois en un seul jour, et je n’ai toujours pas la réponse. Je sais seulement que dans mon demi-rêve, quand le train passait, je n’étais jamais sur le quai.

Et me voici au lit, la lampe baissée, le carnet pour dernier interlocuteur de la journée. Une pensée me tient, que je n’ose confier qu’à lui : je me demande si je suis bien réelle. Qu’on ne sourie pas. Je leur ai dit, redit, répété sur tous les tons que je suis cryptologue ; que c’est mon métier, ma méthode, la seule raison pour laquelle mes conclusions tiennent debout. Et à chaque fois, le mot glisse sur eux sans laisser de trace, et il faut le redire au repas suivant, comme si la phrase s’effaçait de leur mémoire à mesure que je la prononce. On n’entend pas ce que je dis ; on ne retient pas ce que je suis. Une femme qu’on n’écoute pas finit par douter de sa voix. Une revenante qu’on n’écoute pas finit par douter de bien davantage : peut-être la porte n’a-t-elle laissé repasser qu’une moitié de moi, et est-ce l’autre qui parle à table, celle qu’on ne voit pas, celle dont les mots ne pèsent rien. Allons. Demain, neuf heures. Je m’endormirai triste, ce soir ; c’est écrit d’avance, comme le reste. Et pour fermer ce cahier, une phrase me vient, dans la langue des vieux chrétiens d’Égypte, celle qui a recueilli les mots des temples quand les temples se sont tus. Je l’écris en copte, parce que certaines phrases ne doivent pas rester lisibles pour tout le monde, et que la page, après tout, choisit ses lecteurs ; et je la traduis dessous, pour le jour où, peut-être, je ne saurai plus la lire. « Ⲁⲛⲟⲩⲡ, ⲡⲣⲉⲥⲁⲣⲉⲭ ⲙ̄ⲡⲣⲟ, ⲁⲣⲓⲡⲁⲙⲉⲉⲩⲉ ⲩⲙ̄ ⲡⲥⲁ ⲉⲧⲛⲁⲛⲟⲩⲫ. » Anoup, gardien de la porte, souviens-toi de moi du bon côté. C’est la prière du larron, je le sais ; elle n’était pas adressée à ce dieu-là. Mais le larron a été entendu. On verra bien si l’on m’entend aussi.

───  ◇  ───

Grande Porte