Les Carnets de Madeleine (4) Le Mythe du Vampire de l’Europe de l’Est.

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───────  CARNET DE TERRAIN  ───────

Journal de Bord

de Madeleine

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Quatrième partie

Les Vampires ne veulent pas mourir

CONFIDENTIEL

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5 janvier 1923 — Suite du cinquième étage, Claridge’s, dix-sept heures

CE QUE NOUS AVONS FAIT

ous sommes de retour au Claridge’s. Tous, ou presque. Ender et Marcello sont restés chez Beddows, à surveiller, à attendre l’ambulance qui finirait bien par arriver. Quelqu’un devait rester auprès de Julius. Quelqu’un devait s’assurer que cet homme ne mourût pas seul dans un taudis pendant que les autres rentraient au chaud. Le médecin et le bagarreur ; le diagnostic et la force ; les deux qui, parmi nous, avaient encore assez de sang-froid pour demeurer en face de cela. Je note pour mémoire, et sans y trouver le moindre agrément, que cette journée aura tué deux de mes hypothèses en une heure : celle de l’imposteur, et l’autre, celle que j’avais osé former hier soir et qui faisait de lui un mort qui m’écrivait. Je m’étais préparée à découvrir une supercherie. J’ai découvert un vieil homme.

Isidore, Timothée et moi sommes rentrés. Et nous n’avons rien fait. Rien d’utile, rien de sensé, rien qui ressemblât à ce que nous savons faire. Nous nous sommes retrouvés dans ma chambre tous les trois, et nous avons parlé, si l’on veut bien appeler cela parler. Des bribes. Des silences plus longs que les phrases. Des propositions commencées que personne n’achevait et que personne ne relevait. Trois adultes assis dans une suite hors de prix, incapables d’autre chose que de fixer le tapis en cherchant des mots qui n’existent pas.

Car il n’y en a pas. Pas pour ce que nous avons vu aujourd’hui. La résidence en cendres. Le verre vert. Le taudis. Et Julius. Surtout Julius, et son visage. Ce sont des images qu’on n’oublie pas ; elles s’impriment quelque part derrière les yeux et elles y demeurent, à guetter le premier silence pour reparaître. Je le sais mieux que les deux autres, car j’en ai déjà. La nécropole. Le Douât. Et voici la troisième, aujourd’hui, à verser aux deux premières. Trois images. Je m’aperçois que je viens de les compter, et que je les compte comme je compte tout depuis trois jours, et pour la première fois cela ne m’apprend rien et ne me sert à rien. Ma manie s’est retournée contre moi. Ce n’est plus une méthode, c’est un tic de vieille femme qui range son buffet pendant que la maison brûle.

Et voilà l’aveu que je dois faire à cette page, puisqu’elle reçoit tout : je n’ai pas de mots. Moi qui vis de cela, moi qui traduis neuf langues dont quatre ne se parlent plus, moi qui ai passé la journée d’hier à reprocher aux autres de mal nommer les choses, je suis assise sur ce tapis et je n’ai rien. Ce n’est même pas le vocabulaire qui manque ; c’est la forme. On ne trouve pas la phrase parce qu’il n’y a pas de phrase à trouver, et l’on tourne autour comme on tourne autour d’un puits sans fond, en jetant des pièces pour entendre le fond qui ne rend rien.

Bastet est sur mes genoux. Elle ne bouge pas et, pour une fois, elle ne réclame rien. Notre querelle d’hier est devenue inaudible, ce qui est peut-être la seule bonne chose que cette journée ait produite. Isidore est assis dans le fauteuil près de la fenêtre, les mains jointes, le regard perdu dans la nuit londonienne, et je n’ai pas envie de me souvenir de ce que j’avais à lui reprocher. Timothée est par terre, le dos contre le lit, son carnet fermé à côté de lui ; personne ne l’a rouvert, et c’est bien la première fois que je vois le poète manquer à son office. Nous formons un tableau pitoyable, trois survivants d’une journée qui nous a tout pris.

Nous reprenons pourtant, à mi-voix, ce que nous avons fait. Non pour comprendre, il est beaucoup trop tôt pour comprendre ; seulement pour poser des mots, même maladroits, sur le désordre. Pour changer l’horreur en un récit, parce qu’un récit, au moins, a un commencement et une fin. Je reconnais le procédé, et je le laisse faire sans rien dire, car c’est exactement celui de mon métier : devant du bruit, on impose une forme, et le bruit devient supportable avant même de devenir lisible. On oublie seulement de préciser que la forme est parfois fausse, et qu’on s’en aperçoit des semaines plus tard. Ce soir, cela m’est égal. L’incendie. La police. Beddows. Le Simulacre. La Révolution. Et toutes ces questions qui demeurent suspendues au-dessus de nos têtes comme des couteaux, et dont aucun de nous, ce soir, n’a le courage de lever les yeux pour compter les lames.

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LA THÉORIE D’ENDER — UN SEUL MAKRYAT

Ender et Marcello finissent par nous rejoindre. L’ambulance est venue chercher Smith. Ils ne disent pas grand-chose de l’état dans lequel ils l’ont laissé, et leurs visages parlent pour eux. Mais Ender, lui, a besoin de réfléchir ; c’est sa manière de tenir debout. Là où je m’effondre, où Timothée se tait, où Isidore prie, Ender théorise. Il a l’esprit le plus construit d’entre nous, et c’est lui qui pose sur la table l’idée qui change tout.

Mehmet Makryat ne serait pas mort trois fois, pour la bonne raison qu’il n’y aurait qu’un seul Makryat. Un seul, unique, bien vivant. Les autres, ceux des registres, ceux qui meurent et reparaissent, ne seraient que des hommes de main. Des prête-noms. Des silhouettes interchangeables qui portent le même nom, font le même travail, et qu’on remplace quand l’une d’elles disparaît. Cela expliquerait les trois décès. Cela expliquerait l’homme qui ne vieillit pas. Pas de surnaturel : une organisation, une façade, un nom porté par plusieurs corps.

Et c’est ici que je suis revenue dans la pièce, parce que je connais cette figure et que je l’ai décrite à ces pages voilà deux jours sans savoir qu’elle servirait à cela. Ce qu’Ender vient de décrire n’a rien d’exotique : c’est une raison sociale. Aux postes, cela s’appelle un indicatif que l’on conserve en changeant l’opérateur, et c’est même l’un des plus vieux procédés du monde pour faire croire à la permanence d’un homme. On m’a payée quatre ans pour démasquer ce genre de chose, et il n’y a qu’une méthode, toujours la même : la main. Un homme peut prendre le nom d’un autre, sa boutique, sa clientèle et jusqu’à ses habitudes ; il ne peut pas prendre son écriture, ni sa façon d’abréger, ni sa manière de barrer un sept ou de fermer un neuf, parce que ces choses-là ne sont pas voulues et ne s’imitent pas sur des centaines de lignes.

Or nous avons le livre de comptes. Il est ici, dans cette chambre, à trois pas de mon fauteuil, subtilisé par ces deux hommes-là dans la boutique de cet homme-là, et j’en ai déjà tiré ce qu’on avait glissé sous le carton. Des colonnes, des chiffres, des dates, tenus sur des années : c’est-à-dire le seul document au monde qui puisse trancher la thèse d’Ender avant demain matin. S’il n’y a qu’un Makryat, une seule main court d’un bout à l’autre du registre et vieillit doucement en cours de route, comme vieillit toute écriture. S’il y en a eu trois, la main change, et elle change à des dates que je pourrai relever, comparer aux décès, et poser en regard. C’est un travail de lampe, de règle et de patience, et je n’ai besoin de personne pour le faire. J’ai dit à Ender que sa thèse était vérifiable et je me suis entendue le lui dire d’une voix qui était de nouveau la mienne ; il faut croire qu’il me suffit d’une tâche pour rentrer dans mon corps.

Car jusque-là, il faut bien l’écrire, je n’étais pas là. J’essayais de suivre, sincèrement, et mes pensées étaient restées dans le taudis, sur le lit, sur le visage de Julius. Je hochais la tête aux bons endroits, je posais une question de loin en loin pour donner le change, et une part de moi flottait ailleurs. Et il y avait ce détail qui m’accrochait sans que je susse pourquoi : Makryat est turc. Un sujet ottoman. Pas un Égyptien. Et moi qui passe ma vie à chercher des liens, je n’arrive à relier cet homme à rien de ce que je connais, ni à l’Égypte, ni à Nour, ni à la nécropole. Turc. Istanbul. Le Simulacre forgé à Paris. Tout cela tourne autour d’un monde qui n’est pas le mien, et un enquêteur honnête doit se demander, lorsqu’il ne parvient pas à rattacher un fait, si ce n’est pas tout simplement que le fait ne le concerne pas. Le fez, la Porte, les parchemins de Topkapi, le marchand : ce fil-là tient debout tout seul, et il est ottoman de bout en bout. L’égyptien, dans cette affaire, n’existe que chez moi. Il faudra que je considère un jour, de sang-froid, l’hypothèse que je lise ma propre vie dans le dossier d’un autre.

Notre objectif, en tout cas, ne change pas : retrouver l’adresse de sa boutique, ce commerce d’antiquités d’Islington. Et celui-là au moins me repose, parce qu’il s’agit enfin d’un problème qui se traite. Un antiquaire n’est pas un fantôme : il vend, il achète, il expédie, il assure, il paie des droits. Christie’s, Sotheby’s, les registres de vente, les catalogues annotés, les listes de commissionnaires. Un homme peut changer de corps trois fois s’il lui plaît ; il ne peut pas vendre sans laisser de papier. Quelque part dans cette ville, il y a une porte, et derrière cette porte l’homme qui nous suit depuis des jours. Nous la trouverons par les factures.

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CE QUI SENT LE PIÈGE

Mais Ender ne s’arrête pas là. Bon théoricien qu’il est, il flaire quelque chose de louche, et plus il en parle, plus son malaise me gagne. Ce n’est pas seulement Makryat. C’est l’ensemble, et c’est surtout le comportement de Smith. Ender a le sentiment que nous sommes conduits ; qu’on nous pousse, qu’on nous oriente, qu’on nous amène exactement là où quelqu’un veut que nous allions. Je note, et cela me console mal, qu’il y arrive par un chemin qui n’est pas le mien : moi j’y suis venue par un indicatif dans la marge d’un registre, lui par la seule observation de nos allées et venues. Deux routes séparées qui aboutissent au même point, c’est ce que mon ancien métier appelait une confirmation, et c’est la seule espèce de preuve à laquelle je consente.

Et c’est là que la question monte. Pas chez lui : chez moi. Parce que de nous tous, c’est moi qui ai connu l’au-delà. C’est moi qui ai traversé le Douât, qui ai vu les douze heures de la nuit se succéder, qui ai senti le froid des régions où les morts marchent. Alors quand Smith parle de fantômes et d’âmes errantes, ce n’est pas pour moi une abstraction de conférencier. C’est un territoire où j’ai posé le pied. Et c’est précisément pour cela que la question me ronge.

Comment sommes-nous passés de ces épiphénomènes fantomatiques dont Smith prétendait faire l’étude scientifique à cette histoire de statue brisée éparpillée à travers l’Europe ? Quel rapport entre les deux ? Entre des fantômes et un artefact ? Entre l’au-delà que j’ai vu de mes propres yeux et un objet de pierre sorti de mains d’hommes ? Deux dossiers ont fusionné en trois jours sous nos yeux sans que personne demande à voir la couture. Or il n’y a jamais que deux explications à une fusion pareille, et mon métier m’a appris à les nommer avant de choisir. Ou bien il n’y a toujours eu qu’un seul dossier et nous l’avions mal séparé. Ou bien on en a réuni deux qui n’avaient rien à faire ensemble, pour nous égarer, pour nous faire courir après un fantôme pendant que l’affaire véritable se joue ailleurs. Et il existe un moyen de trancher, un seul, que j’écris pour m’en souvenir demain : la jointure. Un faux assemblage se dénonce toujours à l’endroit du raccord, là où les deux pièces ne s’ajustent pas tout à fait, une date qui ne tombe pas juste, un mot qui appartient à l’autre vocabulaire. Il faudra que je cherche la couture au lieu de contempler l’étoffe.

Reste l’autre branche, celle que j’ai gardée pour la fin comme d’habitude. Si le Simulacre est la cause, si cette statue démembrée émet quelque chose, une influence, une vibration, un je ne sais quoi qui dérange la frontière entre les vivants et les morts, alors tout se tient et tout est lié. Et alors il faut que j’aille au bout, puisque je m’en fais une règle. Cette frontière-là, je l’ai franchie. J’en porte encore la marque à la cheville. Et ce que j’ai toujours tenu pour un accident de chantier, un éboulement, une malchance de fouilleuse imprudente, deviendrait dans cette hypothèse tout autre chose : un effet. Ce que j’ai vécu dans le Douât ne serait pas un accident. J’écris la phrase et je m’arrête, parce qu’elle en appelle une autre que je vois venir depuis un moment et que je vais devoir écrire aussi.

Car voilà des jours que je cherche les termes manquants de ma série. Voilà des jours que j’aligne des effondrements datés, que je mesure des intervalles, que je note dans la marge tout ce qu’il faudra vérifier. Or si la frontière cède sous l’effet d’une cause, alors il s’est produit, une nuit, dans une nécropole, un effondrement de cette frontière, avec un lieu, des témoins, une heure et une trace matérielle qu’on peut examiner à la lumière d’une lampe. Ma mort n’est pas un chagrin privé que je traîne de chambre d’hôtel en chambre d’hôtel. C’est un fait daté. C’est un terme de la série. Et il faudrait, si j’avais le courage que je réclame aux autres, que je reprenne ma grande feuille, que je la déplie sur le tapis, et que j’aille inscrire ma propre date à la suite de huitante-neuf et de quatorze, de la même écriture et de la même encre. Je ne le ferai pas ce soir. Je ne le ferai pas parce que je n’ai plus de forces, et je m’aperçois en l’écrivant que c’est un mensonge : je ne le ferai pas parce que, ce faisant, je cesserais d’être celle qui tient le registre pour devenir une ligne dedans.

Je n’ai pas de réponse, et c’est ce qui me terrifie, moi qui ai vu ce qu’il y a de l’autre côté. S’il existe un moyen de manœuvrer la frontière des morts au moyen d’un objet, alors quelqu’un, quelque part, dispose d’un levier dont je suis peut-être une démonstration. Et l’idée qu’on nous mène, qu’on tire nos ficelles depuis l’ombre, ajoute une couche de froid à une journée qui en comptait déjà trop. Chaque fois que je crois comprendre quelque chose dans cette affaire, le sol se dérobe et découvre un gouffre plus profond, et je commence à me demander si ce n’est pas là, très exactement, ce qu’on attend de moi : que je continue de creuser.

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CE QUE JE NE SAIS PAS DIRE

Et pendant qu’ils parlent, une question tourne en moi sans que j’ose la formuler. Comment leur dire ? Comment leur expliquer que moi, Madeleine, je suis morte ? Que je suis revenue ? Que j’ai traversé le Douât et qu’Anoup lui-même m’a laissée repartir ? Si la frontière des morts est au cœur de cette affaire, alors mon expérience est peut-être la pièce qui manque à leur table. Mais comment pose-t-on cela entre deux tasses ? Au fait, messieurs, j’ai rencontré un dieu d’Égypte, il m’a regardée, et il m’a renvoyée parmi les vivants.

Je connais pourtant le problème, et c’est ce qui m’exaspère : il est de mon rayon. Un renseignement ne vaut pas seulement par sa teneur, il vaut par l’instant où on le transmet. Une nouvelle exacte, versée au mauvais moment, est détruite par ce qui l’entoure ; le contexte mange le contenu et il ne reste rien, sinon un émetteur discrédité pour le reste de la campagne. Or la conversation glisse en ce moment même vers les complots, les manipulations et les forces invisibles. Si je pose ma mort là-dedans, je ne serai pas crue : je serai versée au dossier des symptômes, et l’on parlera de moi à mi-voix dans les couloirs de cet hôtel avec cette douceur qu’on réserve aux personnes qu’on ne contredit plus. Voilà mon raisonnement, et il est bon. Voilà aussi ce qu’il vaut : le moment ne s’y prête pas est la phrase exacte que prononcent, depuis que le monde est monde, tous ceux qui ne parleront jamais. Je m’accorde donc un sursis de plus, en sachant très bien ce que je fais. Seule Nour sait. Et Nour est loin, sous un ciel où l’on m’aurait crue sans que j’aie à choisir mon heure.

D’autant que Timothée, lui, commence à trouver que nous déraillons. Le poète a retrouvé sa langue, et c’est pour nous traiter, gentiment, de comploteurs : à l’entendre, nous tissons des liens qui n’existent pas, nous voyons des marionnettistes derrière chaque ombre, nous transformons une suite de malheurs en machination universelle. Et pourtant. Pourtant c’est lui, à la fin, qui formule l’hypothèse qui nous glace tous : et si quelqu’un, ou quelque chose, se servait de nous ? S’il nous laissait rassembler les morceaux du Simulacre à sa place, pour nous les prendre ensuite et s’en servir ? Je retiens la chose et je retiens surtout qui la dit, car en cette matière le sceptique vaut trois croyants : une conclusion à laquelle un homme arrive contre son propre penchant pèse infiniment plus lourd que celle où l’on court avec enthousiasme. Timothée vient de démolir sa propre objection sans s’en apercevoir, et personne autour de cette table n’a relevé qu’il l’avait fait.

Nous serions donc les petites mains. Les ouvriers d’un chantier dont nous ignorons le maître. Et il faut que j’écrive ici, puisque personne ne me l’a fait remarquer et que j’aurais préféré ne pas y penser, que je suis la seule de cette chambre à connaître ce dispositif par l’autre bout. Depuis sept ans, j’engage des ouvriers de fouille. Ils sont trente, quarante parfois, ils creusent où je leur dis de creuser, ils passent la terre au panier, et pas un sur dix ne sait ce que nous cherchons ni pourquoi telle couche compte plus que la précédente. Ce n’est pas de la cruauté, c’est de la méthode : un homme qui sait ce qu’on cherche le trouve trop vite, ou l’emporte le soir sous sa chemise. On les paie bien, on leur donne un objet plausible à se mettre sous la dent, et on les laisse croire qu’ils s’apercevraient très bien s’il se jouait autre chose. Ils ne s’en aperçoivent jamais. Je l’ai fait faire, et je l’ai fait faire avec la conscience tranquille de celle qui protège son chantier. Alors si ce soir quelqu’un me tient dans ce rapport-là, je ne puis même pas prétendre à l’indignation : je puis seulement reconnaître le procédé, en connaisseuse, et me demander depuis quand on m’a mise au panier.

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L’AVENIR EST UN LONG PASSÉ

Et c’est là qu’Ender lâche ce que, je crois, il portait depuis le début de la soirée sans oser le dire. Le passé finit toujours par vous rattraper. Ce Makryat, ce n’est pas la première fois qu’on le cherche : les aïeux ont voulu le rencontrer, eux aussi. Un groupe. Et dans ce groupe, il y avait le père d’Ender. Ils étaient partis à Istanbul, pour le même homme, peut-être pour les mêmes raisons, et il existerait encore un moyen, par ces vieilles connexions de famille, de remonter jusqu’à lui. Ender parle aussi d’une scission, d’un groupe qui s’est divisé, brisé, comme le Simulacre lui-même s’est brisé en morceaux. Je ne saisis pas tout. Les noms, les dates, les allégeances se mêlent dans ma tête épuisée, et je note seulement, en passant, qu’une image qui s’ajuste aussi bien mérite d’être surveillée : quand une affaire se met à rimer, c’est souvent qu’on l’aide à rimer.

Mais il y a autre chose, et je l’ai senti descendre en moi pendant qu’il parlait, avec cette lenteur qu’ont les évidences qu’on refusait de voir. Ender est un Beaumin. Et je suis, par ma mère, de cette lignée-là. Nous ne nous sommes pas rencontrés par hasard dans cette affaire, nous nous y sommes retrouvés. Ce ne sont donc pas ses aïeux qui sont partis pour Istanbul : ce sont les mêmes aïeux. Les siens et les miens. J’ai passé la soirée à me plaindre de ne pouvoir rattacher ce marchand à rien de ce que je connais, à répéter que le fil ottoman n’était pas le mien et que le mien était égyptien, et pendant ce temps le seul fil qui me concerne vraiment était assis dans le fauteuil d’en face à me raconter l’histoire de son père.

Et il y a pire, car je l’ai écrit de ma main voilà deux jours sans en tirer la moindre conséquence. J’ai dit à cette table qu’il paraissait que ma propre famille savait des choses sur la Révolution, du temps où ma mère les contait et où je n’ai pas écouté. La Révolution, c’est-à-dire huitante-neuf, c’est-à-dire l’année où l’on a forgé le Simulacre à Paris et la première borne de ma série. Je tenais donc, depuis le commencement, la seule pièce personnelle de tout ce dossier, et je l’ai traitée comme une anecdote de veillée parce qu’elle venait d’une femme et non d’un livre. Voilà ma faute, et elle est plus lourde que celle de n’avoir pas compté trois films : on m’a raconté cette histoire quand j’avais dix ans, gratuitement, et j’ai attendu d’être morte pour m’aviser qu’elle m’était adressée. La lettre pour Vannes, que je remets depuis trois jours, cessera d’être une politesse. Il faut que j’écrive à cette tante brouillée dont je n’ai jamais vu le visage, et il faut que je lui demande ce que ma mère racontait.

Remettre ce puzzle en place n’est pas évident du tout, et pour moi moins que pour aucun autre ce soir, avec le visage de Julius qui s’interpose entre chaque pièce. Une forme s’esquisse pourtant dans le brouillard. Une statue forgée à Paris sous la Révolution. Un homme turc qui meurt et renaît. Un groupe d’ancêtres parti à Istanbul. Une scission. Et nous, aujourd’hui, qu’on pousse à reprendre une quête vieille de qui sait combien d’années, comme si nous n’étions que les derniers en date d’une longue lignée de pantins. Le mot est juste et il ne l’est pas assez. Nous accusons Makryat d’être une raison sociale, un nom permanent porté par des corps qu’on remplace à mesure ; et nous voici, nous, à reprendre le poste de nos pères sur la même affaire, contre le même homme, avec les mêmes moyens et probablement les mêmes illusions. Les deux camps de cette histoire sont donc tenus de la même façon : une maison qui dure, et des mains qui passent. La seule différence, à cette heure et pour autant que je puisse en juger, c’est que lui sait qu’il en est une, et que nous venons seulement de l’apprendre. Il y a une génération entre le départ de nos pères et le nôtre. Ce n’est pas une coïncidence, c’est un intervalle, et je note l’intervalle comme je note tout, parce que demain matin je serai de nouveau en état de m’en servir.

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LE MANOIR DE FÉNALIK — LE MOT INTERDIT

Ender continue. Il est lancé, et rien ne l’arrête. Il nous promet qu’une fois à Paris il nous donnera un texte à lire, un document de ses archives familiales, conservé depuis des générations, et qui raconte la fin d’un certain Fénalik dans son manoir, et le rôle que la statue y a joué.

Fénalik. Le nom ne me dit rien, et pourtant Ender le prononce avec une gravité qui me fait dresser l’oreille malgré ma fatigue. D’après ses archives, Fénalik était comte. Pas pendant la Révolution : bien avant. Un aristocrate de l’Ancien Régime, dans le Paris d’avant la chute, un homme dont le manoir abritait des choses que les honnêtes gens préfèrent ignorer. Et la statue, le Simulacre, était là. Au cœur de tout. Au cœur de sa fin.

Puis Ender prononce un mot. Un mot hors du commun, qu’on n’attend pas dans la bouche d’un médecin militaire, d’un homme de science, d’un rationaliste, et que je n’aurais jamais cru voir écrit dans ce carnet, moi qui ai pourtant vu un dieu d’Égypte me juger dans la salle des Deux Vérités.

Les Vampires.

Le mot tombe dans la chambre comme une pierre dans un puits. Personne ne rit. Personne ne proteste. Même Timothée, notre comploteur en chef, notre rationaliste de service, ne dit rien. Parce qu’après ce que nous avons vécu aujourd’hui, après l’homme qui meurt trois fois, après le froid qui n’est pas naturel, après les ombres sans traces dans la neige, le mot ne paraît plus si absurde. Il paraît, au contraire, terriblement à sa place. Je n’ai rien dit non plus, et pour une raison qui m’est propre : il y a, dans une certaine ville que je ne nommerai pas, une maison où l’on ne reçoit qu’après le coucher du soleil, et un monsieur d’une courtoisie exquise avec qui je corresponds encore. Je n’ai jamais eu à me poser la question dans ces termes. Ce soir, quelqu’un l’a posée pour moi, et il ne le sait pas.

Et c’est là que je remarque le visage d’Isidore. Mon demi-frère est horrifié. Pas surpris, pas sceptique : horrifié. Le mot l’a frappé quelque part de profond, là où un homme d’Église garde ses certitudes les plus intimes. Tiens. Intéressant. Lui qui prie chaque soir, lui dont la foi est le pilier de tout, vacille devant l’idée d’un mort qui refuse de rester mort. Ce n’est pas qu’il croie soudain que la chose existe : c’est qu’il ne peut pas même la penser. Sa religion lui enseigne le repos des âmes, le jugement, le paradis et l’enfer, un ordre clair et rassurant. Un mort qui se relève, dans cet ordre-là, n’est pas un monstre : c’est une hérésie, une pièce qui ne tient dans aucune case, une faute de comptabilité dans un registre tenu par Dieu lui-même.

Si tu savais, mon cher Isidore. Si tu savais à quel point les morts sont réels, et à quel point ils le sont autrement que tu ne l’enseignes. Je les ai vus. J’ai marché parmi eux. Pas de saint Pierre à une porte de nuages, pas de trompettes, pas de chœurs d’anges. Un fleuve noir. Des gardiens à tête d’animal. Une balance et une plume. Un dieu à tête de chacal qui m’a regardée et qui m’a connue. C’est plus vaste, plus ancien et plus complexe que tout ce que ton catéchisme t’a appris, et je te le dirais que tu ne saurais pas où le ranger.

Il n’y a pas de paradis. Il n’y a pas d’enfer. Pas de récompense pour les justes ni de châtiment pour les damnés, pas de cette comptabilité morale dont les hommes ont besoin pour dormir tranquilles. Ce que j’ai vu n’est ni bon ni mauvais : c’est un lieu, simplement, qui obéit à des lois que notre langage ne sait pas nommer et où nos catégories n’ont pas plus de sens qu’un mot français crié dans le vide. Nous avons inventé les flammes et la lumière parce que nous ne supportions pas l’idée que l’au-delà pût être indifférent. Il l’est. Et contrairement à ce qu’on croirait, je n’y ai éprouvé ni crainte ni douleur ; c’était apaisant, neutre, un passage calme vers quelque chose qui nous dépasse. Le plus troublant, ce que je n’ai confié qu’à Nour, elle seule, c’est que cet endroit était beau. D’une beauté insolente, qui ne cherche ni à nous accueillir ni à nous punir, souveraine et magnifique ; la beauté d’une géométrie que l’œil humain n’était pas fait pour voir et qui m’a pourtant éblouie jusqu’à la moelle. Smith ne l’a jamais su. Le reste du groupe non plus. Nour, et Nour seule.

Et il faut que j’écrive ici la seule chose qui m’empêche de me tenir pour honnête. Car enfin, je suis catholique. Je le suis restée. Je me signe en montant en voiture, je récite mes prières le soir dans les termes qu’on m’a enseignés enfant, et je souffre de ne plus approcher de la sainte table. Comment tient-on cela ensemble ? Je l’ai retourné cent fois, et je ne m’en tire que par une distinction dont je ne sais pas si elle est de la rigueur ou de la lâcheté : ce que j’ai vu là-bas, ce n’est pas la réponse, c’est l’administration. Un chacal à une porte, une balance dans les étoiles, douze heures à traverser : cela m’apprend comment le bureau fonctionne, cela ne m’apprend rien sur qui l’a ouvert ni pourquoi. Le catéchisme d’Isidore s’est trompé sur la géographie ; il ne s’ensuit pas qu’il se soit trompé sur tout. Voilà pourquoi je crois encore, et voilà mon état exact : une femme qui prie tous les soirs sans plus savoir à qui elle écrit, et qui poste tout de même.

Alors je me tais. Parce que te dire ce que j’ai vu ne te rassurerait pas : cela te détruirait, et cela ferait tomber l’édifice entier sur lequel tu as bâti ta vie. Comment dit-on à un homme qui a consacré son existence au paradis chrétien qu’il n’y a pas de paradis, mais quelque chose d’infiniment plus grand et d’infiniment plus terrible dans son indifférence ? Je le regarde donc trébucher devant un seul mot, et je garde le silence sur l’abîme que j’ai contemplé. C’est ma façon de le protéger, la seule qui me reste. Je note en passant que je protège un homme qui m’a volée ce matin et qui a soudoyé ma chatte cet après-midi, et que je le fais sans effort, ce qui est peut-être de la tendresse et peut-être une forme achevée de mépris ; je n’ai pas la force de trancher ce soir. Qu’il continue de croire l’au-delà simple, ordonné et chrétien. Je porterai seule ce qu’il en est. Et que Dieu me pardonne, si tant est qu’un Dieu existe, c’était splendide.

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APARTÉ — CE QUE JE SAIS DES BUVEURS DE SANG

Et c’est là que mon esprit fait ce qu’il fait toujours quand il a peur : il se réfugie dans le savoir, comme un enfant se cache sous les draps. Pendant que les autres digèrent le mot d’Ender, moi, l’archéologue, la cryptologue, je déroule en silence ce que je connais des vampires. Non pas la créature des veillées : l’histoire de la croyance. Car une croyance se déchiffre comme une inscription. Elle a une origine, une grammaire, une géographie, et l’on peut en dresser la carte sans avoir à décider si elle dit vrai.

Le mort qui revient est vieux comme l’humanité. Toutes les civilisations ont craint le retour des défunts : les Grecs avaient leurs revenants assoiffés, les Mésopotamiens leurs esprits affamés qui remontaient des enfers dès qu’on négligeait les offrandes, et j’ai vu moi-même, dans le Douât, ce que devient une âme qui n’a pas trouvé le repos. Mais le vampire, le véritable, celui qui boit le sang des vivants pour prolonger sa propre non-mort, est une créature plus précise, plus tardive, et profondément européenne.

Son foyer, c’est l’Europe de l’Est, les terres slaves. Le mot lui-même nous vient de là, de ces régions où l’on enterrait les morts suspects face contre terre, une faucille en travers de la gorge, une pierre dans la bouche. Pendant des siècles ces croyances sont restées confinées aux villages, transmises de bouche à oreille, ignorées des savants. Jusqu’au siècle des Lumières, paradoxalement : c’est au moment où l’Europe se croyait la plus raisonnable qu’elle a connu ses plus grandes paniques. Les années vingt et trente du dix-huitième siècle, les territoires des Habsbourg, aux confins de la Serbie. Des affaires qui ont fait trembler des provinces entières, des cadavres exhumés qu’on disait intacts, gonflés de sang, et qu’on brûlait pour s’en défaire. Les rapports sont remontés jusqu’à Vienne. On a dépêché des médecins militaires, des commissions, des hommes de science chargés d’établir la vérité, et l’un d’eux a rendu un procès-verbal en bonne et due forme, avec relevé des corps et signature des officiers. C’est par cette voie, par la paperasse d’un empire, que le mot est entré dans les langues de l’Ouest. Un bénédictin en a même tiré une dissertation fameuse, dom Augustin Calmet, que j’ai feuilletée jadis dans une bibliothèque et qui reste à ce jour le meilleur ouvrage sur la question. Voilà l’ironie, et je la garde pour moi : la raison a baptisé le monstre, et c’est un religieux qui l’a catalogué. Mon demi-frère, qui pâlit à l’entendre nommer, n’a visiblement pas lu la bibliothèque de sa propre maison.

Et puis il y a le chapitre roumain, celui qui me revient dans cette chambre avec une insistance désagréable. Les principautés de Valachie et de Moldavie, la Transylvanie, ces terres-frontières entre la chrétienté et l’Empire ottoman. Là-bas le mort-vivant a un nom à lui : le strigoï. Une âme qui ne quitte pas son corps, qui sort la nuit, qui revient tourmenter les siens. Les paysans de ces provinces craignent leurs morts plus qu’aucun peuple d’Europe, et je commence à trouver qu’ils ont eu, sur ce point comme sur celui de la lune, un peu trop souvent raison à mon goût.

Au cœur de ce chapitre, une figure que je connais bien pour avoir étudié les chroniques. Vlad Tepes, Vlad le troisième, l’Empaleur, prince de Valachie au quinzième siècle, qui combattit les Ottomans avec une férocité restée légendaire et empalait ses ennemis par milliers le long des routes. Son père appartenait à l’Ordre du Dragon : en roumain, Dracul. Le fils fut donc Draculea, le fils du Dragon, ou le fils du Diable, car le mot porte les deux sens et l’on ne sait jamais lequel l’usage a voulu. C’est à ce prince, ou du moins à son nom, que le romancier irlandais a emprunté le titre de son comte de Transylvanie, voilà un quart de siècle, dans ce livre que tout Londres a lu. Un voïvode bien réel, un boucher de chair humaine, changé en buveur de sang par l’imagination d’un homme de lettres. La légende avait fait de lui un monstre des siècles avant que la fiction n’en fît un vampire, et je note que c’est presque toujours dans cet ordre-là que les choses se passent.

Mais voilà ce qui me trouble, et c’est la seule chose utile de toute cette récitation. Fénalik n’est pas roumain. Fénalik est parisien, un comte français sous l’Ancien Régime. Et le Simulacre vient de plus loin encore, d’Istanbul, des confins ottomans, ces mêmes Ottomans que Vlad combattait à coups de pals. Les fils ne tiennent pas dans la géographie ordinaire du vampirisme. C’est comme si je tenais entre les mains une inscription dont chaque signe appartiendrait à un alphabet différent. Slave. Roumain. Français. Turc. Égyptien peut-être, par ma seule présence dans cette histoire.

Or ceci, pour une fois, est de ma compétence exacte, et il faut que je l’écrive avant que le sommeil me le reprenne. Un texte composé de signes empruntés à plusieurs alphabets n’est pas une langue. Aucun peuple n’a jamais parlé de cette manière. Ce qu’on a devant soi, dans ce cas, porte un nom dans mon métier, et c’est un chiffre : quelqu’un est allé prendre ses caractères où il les trouvait, du grec, du cyrillique, du latin, des chiffres arabes, et leur a assigné des valeurs de son cru, précisément pour que le mélange décourage la lecture. L’incohérence n’est donc pas une énigme d’origines. C’est une preuve. Un texte pareil ne se forme pas ; quelqu’un a composé, et le désordre apparent est son travail, non son accident.

Je m’impose pourtant la réserve d’usage, parce que je me connais et qu’il est tard. Il existe un cas, un seul, où des signes de partout se rassemblent sans qu’aucune main les ait réunis : les langues de port. Là où les commerces se croisent depuis assez longtemps, il pousse tout seul un parler bâtard qui prend un mot ici et une tournure là, et personne ne l’a voulu ni écrit. Or il se trouve que toute cette affaire converge vers Istanbul, qui est le port des ports, et qu’un carrefour de trois empires produit ce genre de mélange sans avoir besoin d’auteur. Voilà donc ma question, la même que je retourne depuis deux jours et qui a seulement changé de vêtement : ce que je tiens là est-il un chiffre ou une langue franque ? Une main qui compose, ou un carrefour qui dépose ? Je n’ai pas de quoi trancher ce soir. Mais je sais reconnaître le jour où une question cesse d’être vague, et celle-ci vient de le devenir.

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UNE FAILLE DANS LA FRONTIÈRE

Et plus j’y réfléchis, plus une évidence s’impose. Avoir affaire à un possible mort-vivant, à un être qui ne devrait plus marcher et qui marche, me ramène tout droit aux épiphénomènes de Smith, à ces manifestations qu’il traquait, à ces débordements de l’au-delà sur le monde des vivants. Et si c’était la même chose ? Si le vampire n’était que le nom populaire de ce que Smith décrivait en termes savants ? Une erreur. Une faille. Un endroit où la frontière entre les morts et les vivants s’amincit jusqu’à se déchirer et laisse passer ce qui ne devrait pas passer. Deux vocabulaires pour un seul phénomène, l’un des paysans et l’autre des conférenciers, et ni l’un ni l’autre ne sachant qu’il parle de la même chose que son voisin.

Cette idée, étrangement, ne me choque pas tant que cela. Qu’on me parle du vampirisme d’Europe orientale, qu’on me dise que les morts y reviennent, je n’ai pas le réflexe d’en rire, et ce n’est pas seulement à cause de ma condition. C’est que je sais lire un contexte, et que le contexte de ces terres est celui du traumatisme. Des siècles de traumatisme. Car une croyance n’est pas une fantaisie : c’est un procès-verbal. Elle ne consigne pas ce qui s’est passé dans le ciel, elle consigne ce qui est arrivé aux gens, et il faut la lire comme on lit un document, en cherchant l’événement sous la figure.

Les Balkans, les Carpates, ces marches sans fin entre des empires qui n’ont jamais cessé de se les disputer. Les invasions. Les guerres ottomanes. Les massacres, les famines, les épidémies qui vidaient des villages entiers. Des terres où la mort était partout, brutale, où l’on enterrait à la hâte dans des fosses trop peu profondes, et où les corps revenaient parfois à la surface, gonflés, méconnaissables, avec ces apparences que le savant explique aujourd’hui et que personne n’expliquait alors. Quand un peuple vit des siècles entouré de cadavres mal ensevelis, il finit par croire que les morts ne tiennent pas en place. Le vampire naît là, dans cette plaie ouverte de l’Histoire, et il n’est pas une superstition : il est le nom qu’un peuple a donné à ce qu’il voyait sortir de sa propre terre.

Et c’est en écrivant cela que ma démonstration s’est retournée contre moi, comme elles le font toutes depuis trois jours. Car si ces conditions produisent cette croyance, alors qu’on veuille bien regarder ce que nous venons de faire. De mille neuf cent quatorze à mille neuf cent dix-huit, sur une bande de terre qui va de la mer du Nord aux Vosges, nous avons enterré des hommes à la hâte, par millions, dans une boue qui les recrachait à chaque bombardement et qui les recrache encore ; nous avons perdu des corps, nous en avons retrouvé d’autres qui n’étaient plus reconnaissables, nous avons rempli des ossuaires avec ce qu’on ne pouvait pas nommer. Ce que les Balkans ont mis cinq siècles à produire, le front l’a produit en quatre ans, à deux cents lieues d’ici, sous les yeux d’une civilisation qui se croyait guérie de ces bêtises. Ender y était. Il a passé quatre ans à recoudre ce qui pouvait l’être. Et mon père est resté dans la boue de la Somme, où l’on n’a jamais rien retrouvé de lui à me rendre. Je m’arrête ici sur ce point, parce que la conclusion se forme toute seule et que je ne veux pas encore la voir écrite : si le sol qui rend mal ses morts fabrique des revenants, alors nous venons d’en préparer le plus grand chantier de l’histoire des hommes, et la génération qui l’a creusé est encore vivante pour en voir sortir ce qu’elle y a mis.

Il n’y a pas que le vampire, du reste. Ces mêmes terres ont enfanté le loup-garou, l’homme qui devient bête ; un autre mythe de frontière, une autre faille, non plus entre les morts et les vivants mais entre l’humain et l’animal. Là où les forêts sont profondes, où les loups rôdent vraiment autour des hameaux l’hiver, où la civilisation n’est qu’un vernis mince sur la sauvagerie du monde, l’homme a inventé la créature qui passe d’un état à l’autre. Le mort qui vit, l’homme qui bête. Toujours la même angoisse, celle des frontières qui ne tiennent pas ; et je remarque que ces peuples n’ont jamais eu peur de ce qui est franchement de l’autre côté, mais uniquement de ce qui se tient entre les deux.

Vampire. Je tourne le mot dans ma tête. Un comte de l’Ancien Régime. Un manoir. Une statue maudite. Un homme turc qui ne meurt jamais tout à fait. Et nous au milieu, qui croyions enquêter sur un simple incendie. Moi qui ai traversé la mort et qui en suis revenue, je devrais être la dernière à douter que de telles choses existent. Et pourtant ce mot-là me glace plus que tous les autres, et j’ai mis la soirée entière à comprendre pourquoi. Les dieux d’Égypte, au moins, restaient de leur côté de la porte. Ils ne sortent pas, ils reçoivent. Un vampire, lui, marche parmi les vivants. Il s’assied à leur table, il tient une correspondance, il se fait servir des repas auxquels il ne touche pas, et personne autour de lui ne remarque rien. Voilà ce que je ne supporte pas d’entendre nommer à voix haute dans une chambre où je suis assise.

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NOTE DE CORINNE

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Quelques mots de ma part, en marge du récit. Si j’ai donné à Madeleine cette connaissance du folklore vampirique, ce n’est pas un hasard. Je viens de Bucarest. Le vampire, le strigoï, les histoires de morts qui ne tiennent pas en terre, tout cela fait partie de ma culture, de mon enfance, des récits que l’on se transmet là-bas depuis des générations. C’est quelque chose que je connais depuis très longtemps, bien avant d’écrire ces lignes.

Je tenais aussi à préciser une distinction qui me tient à cœur, parce qu’elle est souvent confondue. Derrière ces deux mythes, il y a en réalité deux ordres de phénomènes bien différents : d’un côté des maladies mentales, de l’autre des maladies génétiques. Et il ne faut pas mélanger les deux.

Côté maladies mentales : il existe ce qu’on appelle le vampirisme clinique, parfois nommé syndrome de Renfield, où une personne développe une fascination pathologique pour le sang, le sien ou celui des autres. Et son pendant, la lycanthropie clinique, un trouble psychiatrique rare où le malade est convaincu de se transformer en animal, en loup notamment. Ce sont des souffrances de l’esprit, des délires, qui ont sans doute alimenté les légendes à travers les siècles.

Côté maladies génétiques, c’est tout autre chose. Le mythe du vampire doit beaucoup, pense-t-on, à la porphyrie : une affection rare qui rend la peau extrêmement sensible à la lumière, fait fuir le soleil, peut faire reculer les gencives au point que les dents semblent des crocs, et donne parfois aux urines ou à la salive une teinte rougeâtre. On a aussi évoqué la rage, qui rend agressif, sensible à la lumière, et se transmet par morsure. Quant au loup-garou, il trouve un écho troublant dans l’hypertrichose, cette maladie qui couvre le corps et le visage d’une pilosité abondante, au point qu’on l’a longtemps surnommée le « syndrome du loup-garou ».

Si je connais ce nom et cette maladie, ce n’est d’ailleurs pas par simple curiosité d’érudite. Mon frère adoptif souffre d’hypertrichose. J’ai grandi aux côtés de quelqu’un que des siècles plus tôt on aurait peut-être montré du doigt, exhibé dans une foire, ou pire encore. Alors quand j’écris que derrière le monstre il y a presque toujours un être humain incompris, je ne parle pas en l’air. Je parle de quelqu’un que j’aime. Et c’est sans doute pour cela que ce thème, celui de la créature qu’on prend pour un démon alors qu’elle n’est qu’un humain de plus, me touche autant et revient si souvent sous ma plume.

Un point que l’on oublie trop souvent : la France n’a pas été épargnée, loin de là. On imagine volontiers le vampire confiné aux Carpates et le loup-garou aux forêts germaniques, mais les archives judiciaires françaises regorgent de procès pour vampirisme et surtout pour lycanthropie. Aux seizième et dix-septième siècles, en pleine époque des procès en sorcellerie, des dizaines d’affaires de loups-garous ont éclaté, en particulier dans le Jura, la Franche-Comté et les campagnes reculées. Des hommes ont été jugés, condamnés, et brûlés vifs pour s’être prétendument transformés en bêtes et avoir dévoré des enfants. On garde le souvenir de Gilles Garnier, l’« ermite-loup » de Dole, brûlé en 1573. Et celui, plus troublant, du jeune Jean Grenier, en 1603 : un adolescent qui s’accusait de crimes de loup-garou, et que les juges de Bordeaux, dans un sursaut de lucidité remarquable pour l’époque, n’ont pas envoyé au bûcher. Ils l’ont enfermé dans un monastère, reconnaissant en lui non un monstre, mais un esprit malade.

Ce que l’époque moderne nous a appris, c’est précisément cela. Là où nos ancêtres voyaient des démons, nous reconnaissons aujourd’hui des maladies : l’ergotisme, cet empoisonnement par un champignon du seigle qui provoquait hallucinations et convulsions dans des villages entiers ; la rage ; les troubles psychiatriques ; les affections génétiques. Le procès du loup-garou était, le plus souvent, le procès d’un pauvre hère que la misère, la faim ou la folie avait poussé au crime ou au délire.

Autrement dit, derrière le monstre, il y a presque toujours un malade. Un être humain incompris, rejeté, parfois brûlé vif par une époque qui n’avait pas les mots de la médecine pour nommer son mal. C’est, je crois, ce que Madeleine pressent à sa manière lorsqu’elle dit que sous chaque mythe se cache un noyau de vérité. Sauf que ce noyau, parfois, n’est pas surnaturel. Il est simplement, tragiquement, humain.

Vampire de l'Europe de l'Est

LE PROBLÈME MAKRYAT — UNE CONTRADICTION

Et c’est en repensant à tout cela que mon esprit revient à Makryat. Car si nous parlons de vampires, il faut confronter la légende aux faits, et les faits, dans son cas, ne s’ajustent pas.

D’un côté, ce détail que je n’ai jamais pu expliquer : l’homme qui nous suivait ne laissait aucune trace dans la neige. Aucune empreinte, aucun pas. Marcello l’a vu, je l’ai vu, nous l’avons tous remarqué. Un homme qui marche sur la neige fraîche sans y imprimer son passage, c’est l’un des signes les plus anciens et les plus universels de la créature qui n’appartient plus tout à fait au monde des vivants. Le revenant ne pèse pas. Le mort ne marque pas le sol. Sur ce point, Makryat remplit la case avec une précision dérangeante.

De l’autre, une contradiction, et elle est de taille. Nous l’avons vu en plein jour. À la conférence. Dans les rues. Sous un soleil d’hiver, pâle mais réel. Or toutes les légendes s’accordent sur ce point comme sur aucun autre : la créature de la nuit fuit le jour, se terre dans la terre de son cercueil, ne sort qu’à la faveur des ténèbres. C’est le cœur même du mythe, et Makryat se promène à midi comme n’importe quel commerçant d’Islington.

Alors quoi ? J’ai écrit, la nuit dernière, que je me méfierais de moi-même, et voici l’occasion d’y regarder. Car ma main est aussitôt partie chercher l’accommodement : peut-être que le soleil n’annihile pas ces créatures mais les affaiblit seulement ; peut-être en existe-t-il d’une autre espèce, plus anciennes, que la lumière n’incommode plus ; peut-être les légendes simplifient-elles, comme elles font toujours. Tout cela est peut-être vrai. Tout cela est surtout une exception ajoutée pour sauver une hypothèse qu’un fait vient de contredire, et je connais ce geste mieux que personne pour l’avoir vu ruiner des bureaux entiers. C’est exactement ainsi qu’on tient six semaines sur une clef fausse : on ne renonce pas, on rafistole, on invente une règle particulière pour chaque ligne qui résiste, et l’on finit avec un déchiffrement qui n’explique plus rien parce qu’il explique tout. Une hypothèse qui rend compte d’un fait et se fait démentir par un autre n’est pas à demi vraie ; elle est fausse telle qu’elle est posée, et il faut la reposer autrement ou la jeter.

Reste à savoir pourquoi je m’acharne, et je crois que je le sais. Parce que le mot est confortable. Un monstre qui porte un nom se combat, se répertorie, s’achète en gousses chez l’épicier ; un monstre sans nom ne se combat pas du tout. J’ai passé ma vie à nommer, c’est ma discipline et ma fierté, et je viens de me surprendre à m’en servir comme d’un calmant. Voilà pourquoi je consigne ce soir, en toutes lettres, que je ne sais pas ce qu’est cet homme. Ni tout à fait vivant ni tout à fait mort, peut-être ; quelque chose pour quoi nous n’avons pas encore de terme. Comme moi, d’une certaine façon. Moi qui suis revenue d’entre les morts et qui marche pourtant au soleil, sans que cela m’ait jamais fait rien du tout.

Et il faut que j’écrive la question qui vient de se lever et qui ne m’était jamais venue en six mois, ce qui en dit long sur le soin que je mets à m’examiner. Je n’ai jamais vérifié si je laisse des traces dans la neige. Je n’y ai pas pensé une seule fois. J’ai marché tout l’hiver sur des trottoirs mouillés, dans la boue, sur des tapis, et pas une fois je n’ai regardé derrière moi avec l’attention que j’ai portée aux empreintes de cet homme. Il pleut sur Londres depuis trois jours et il n’y a pas un pouce de neige fraîche à cinquante lieues. J’attendrai donc, et j’attendrai en sachant ce que j’attends, ce qui est une manière neuve et fort désagréable de guetter le ciel.

Car j’ai cessé depuis longtemps de prendre les mythes pour de simples histoires. Trop d’archéologues rient des malédictions gravées à l’entrée des tombes, jusqu’au jour où ils en font les frais. Moi, j’ai vu Anoup peser les cœurs. J’ai senti le froid de la onzième heure du Douât. Je porte à la cheville la marque de ce que j’ai traversé. Chaque mythe est une inscription que le temps a érodée, recopiée, déformée de bouche en bouche ; mais sous la déformation il reste toujours un noyau, un fait premier, une vérité que quelqu’un, un jour, a vécue dans sa chair avant de la transmettre. Et c’est cela qui me dérange, non pas l’idée que le vampirisme soit une superstition, mais l’idée contraire : que derrière le strigoï roumain, derrière le revenant slave, derrière le comte Fénalik et son manoir, il y ait eu une chose réelle. Une chose qui buvait. Une chose qui revenait. Et que cette chose, peut-être, nous suive dans les rues de Londres sans laisser de traces dans la neige. Et si Makryat et moi étions, chacun à notre manière, des anomalies ? Deux êtres qui ont franchi la frontière et qui n’auraient pas dû revenir ? Je chasse l’idée, c’est trop pour ce soir, et je la note tout de même, parce que c’est ce que fait une cryptologue : elle consigne les signes même quand elle ne sait pas encore les lire.

Et puis, d’un coup, tout cela retombe. Toute cette érudition, ces vampires, ces strigoï, ces frontières qui ne tiennent pas : un échafaudage, rien d’autre. Une manière de ne pas regarder le trou béant au milieu de moi. Car dès que je cesse de réfléchir, dès que les mots savants se taisent, le visage de Julius revient. Sa peau en lambeaux. Ses yeux intacts dans ce qui n’était plus un visage. Et l’odeur, toujours l’odeur, accrochée à mes narines comme une chose vivante.

Les autres finissent par partir, chacun vers sa chambre et vers son insomnie. Isidore s’attarde un instant sur le seuil et me jette ce regard inquiet que je lui connais désormais, mais il ne dit rien ; il a compris, je crois, que ce soir aucune parole ne sert à rien, et c’est peut-être la chose la plus intelligente qu’il ait faite de la journée. Je reste seule. Avec Bastet. Avec mon carnet. Avec le poids de tout ce que je sais et que je ne peux dire à personne.

On me croit forte. On me croit solide, l’aventurière qui a survécu à la nécropole, la femme qui a regardé un dieu dans les yeux. Mais ce soir, dans cette suite trop grande, je ne suis qu’une femme brisée qui caresse sa chatte d’une main qui tremble encore, et je remarque, sans même en tirer de leçon, que j’ai cessé de compter ces tremblements dans le courant de la soirée. Demain il faudra se relever ; demain il faudra chercher Makryat, et Christie’s, et Sotheby’s, et la vérité ; demain il faudra remettre l’armure. Mais cette nuit, je m’autorise à être ce que je suis vraiment : épuisée, terrifiée, infiniment seule. Bastet ronronne contre ma cheville. Contre la marque. Comme si elle montait la garde devant une porte que je suis seule à voir.

FÉNALIK N’EST PAS MORT

J’ai remis l’armure, comme prévu. On dort mal, on se lève quand même. Le visage lavé à l’eau froide, les cheveux relevés, et de nouveau cette femme que le monde croit indestructible. L’eau froide, du reste, ne me fait plus l’effet qu’elle faisait ; je m’en sers par discipline, parce qu’une femme qui néglige de se laver le visage au réveil finit par négliger d’autres choses. Et je note, puisque cette page reçoit tout, que je me suis coiffée sans lever les yeux vers la glace, comme je le fais depuis quelques mois sans me l’être jamais avoué. Ce n’est pas de la coquetterie inversée. C’est que je redoute de constater une chose que je soupçonne, et que tant que je ne l’aurai pas regardée en face, je pourrai continuer de la tenir pour une lubie de femme fatiguée. Je m’en occuperai un jour, quand j’aurai moins d’ennuis pour la semaine.

Au matin, Ender nous lit d’autres passages de ses archives familiales, et ce qu’il en tire me glace plus que tout le reste. Fénalik n’est pas mort. Ou plutôt, d’après ces vieux documents, le groupe d’autrefois, celui des aïeux, celui de son père, n’a jamais réussi à le tuer. Ils ont cru en finir avec lui dans son manoir parisien, sous la Révolution. Ils se sont trompés. La chose qui se faisait appeler le comte Fénalik a survécu à sa propre fin, comme elle avait sans doute déjà survécu à plusieurs autres avant celle-là. Un mort qui ne meurt pas. Encore. Toujours.

Et c’est ici que je réclame qu’on m’écoute quand nous serons à Paris, car il y a une manière de lire ces archives et une seule. Un rapport rédigé par des hommes convaincus d’avoir gagné est le document le plus trompeur qui soit. Ils ont écrit leur victoire, ils l’ont datée, ils ont refermé le dossier avec le soulagement de gens qui rentrent chez eux ; et tout ce qui nous intéresse commence précisément à la ligne où ils ont posé la plume. Ce n’est donc pas ce que ces papiers racontent qu’il faudra examiner, c’est où le rapport s’arrête : la dernière chose vérifiée, la première chose supposée, le moment exact où l’on cesse de constater pour se mettre à conclure. C’est toujours là que dort la faute, et c’est toujours là qu’on l’a recouverte de belles phrases.

Car si Fénalik est encore quelque part, alors la quête que nous croyions reprendre n’est pas une vieille histoire close : c’est la plaie jamais refermée, et nos pères n’ont pas échoué faute de courage, ils ont échoué faute d’avoir vérifié. Je note enfin, puisque personne autour de cette table n’a songé à le relever, la seule chose qui m’occupe depuis qu’Ender a lu ce passage à voix haute. Ils ont signé un certificat de décès qui était faux. J’en porte un aussi, quelque part, dans un registre d’Égypte, et je le crois exact. Entre cette chose et moi, il n’y a peut-être pas de différence de nature : seulement une question de nombre. Il a survécu à plusieurs de ses morts. Je n’ai survécu qu’à une seule, pour l’instant.

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CE QUE J’AI RÊVÉ

Et c’est là qu’Ender se tourne vers moi. Il a remarqué, l’autre soir, ma réaction au mot Révolution, et il me demande, avec cette douceur de médecin qui sait poser les questions difficiles, ce que je sais et ce que je tais. Pour une fois, je parle. Pas de tout ; jamais de tout. Mais d’assez.

Je leur révèle mes rêves. Ce ciel rougeâtre, ce souffle âcre, cette Europe empoisonnée de l’été mille sept cent huitante-trois. Je leur explique que je me suis toujours moins intéressée à la Révolution elle-même qu’à ce qui l’a précédée, à ses causes, à cette catastrophe venue du ciel que personne n’a comprise sur le moment. Mes recherches, mes lectures, cette obsession ancienne pour les famines et le climat détraqué d’avant la chute. Ils m’écoutent sans m’interrompre. Pour des gens qui parlent de vampires depuis la veille, une femme qui rêve de volcans n’a rien d’extravagant, et je crois même qu’ils ont été soulagés qu’on leur offrît enfin un phénomène qui figure dans les livres.

Mais il faut que j’écrive ici ce que je n’ai pas dit à table, parce que je l’ai compris pendant que je parlais et que cela m’a coupé le souffle au milieu d’une phrase. Ce brouillard sec de huitante-trois, j’en connais la cause depuis l’enfance. Ce n’est pas de l’érudition, c’est un souvenir de famille. René me l’a expliqué un été, une carte des îles du Nord dépliée sur la table, avec ce sérieux qu’il mettait à tout : une montagne d’Islande s’est ouverte cette année-là, non par le sommet mais par une fissure de plusieurs lieues, et elle a soufflé pendant huit mois de quoi voiler le soleil de l’Europe entière. Le ciel de cuivre, le soufre dans les gorges, les bêtes qui crèvent, les récoltes brûlées sur pied, et l’hiver qui a suivi, l’un des plus durs du siècle. On l’a su et on l’a écrit ; il se trouve même qu’un Américain fort célèbre, qui vivait alors à Paris, en a laissé la première description honnête. Or j’ai dit à cette même table, voilà deux jours, qu’il s’agissait peut-être d’une montagne qui brûlait quelque part au bout du monde. J’avais raison. J’avais raison depuis toujours, et je tenais la réponse depuis mes sept ans, de la main d’un homme qui m’apprenait à reconnaître le soufre les yeux fermés. Je ne les ai jamais rapprochées, parce que l’une de ces choses était de la science et l’autre un rêve, et que je range mes tiroirs comme tout le monde.

Il y a autre chose, que je n’ai comprise que récemment et que je leur ai dite aussi. Longtemps, dans ces rêves, j’ai cru me voir, moi, sous ce ciel de cuivre : une femme à ma ressemblance, le visage levé vers la lueur. Puis j’ai compris. Ce n’est pas moi. C’est mon aïeule. Une femme de mon sang, morte bien avant ma naissance, qui a vécu ces années-là dans sa chair. Je rêve par ses yeux. Je vois ce qu’elle a vu.

Et c’est ici que je cesse d’être une femme qui raconte ses songes pour redevenir ce que je suis. Car si l’on m’avait soumis ce cas comme on me soumettait des dossiers, j’aurais tranché en trois lignes. Un rêve qui restitue un ciel exact, une odeur exacte, une année exacte, à quelqu’un qui n’a jamais rien lu là-dessus avant d’en rêver, ce n’est pas un symptôme : c’est une réception. Ce sont des choses qui arrivent de quelque part, et le mot de mon métier pour cela est trafic. Voilà six mois que je recevais, toutes les nuits ou presque, sur un poste dont je n’ai jamais tenu le journal. Pas une date. Pas une heure. Pas un relevé de ce qui revenait et de ce qui variait. Je réclame des protocoles à toute la troupe et je n’ai pas su en tenir un sur moi-même, et je ne trouve à cela aucune excuse, sinon qu’il est plus facile d’instruire le dossier d’un autre. Je commence ce soir un registre des rêves : la date, l’heure du coucher, ce que j’ai vu, ce que j’ai entendu, et le nom, quand il y a un nom. Il y a toujours un nom.

Oui, c’est lié. C’est lié à ma famille, à la Révolution, au Simulacre forgé à cette époque. Mais à quel point ? Voilà la question que je n’ose pas formuler à voix haute, et je m’aperçois en la couchant ici qu’elle en cache une seconde, plus laide et mieux dissimulée. Jusqu’où remonte le fil, et qu’est-ce qui m’attend au bout ? Je crois que je puis vivre avec cette incertitude-là. Mais si une morte voit le monde par mes yeux depuis des années sans que je l’aie su ni permis, alors il faudra bien que je me demande un jour à qui je prête les miens, et laquelle de nous deux, dans cette affaire, est le poste et laquelle est l’opérateur.

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6 janvier 1923 — Suite du cinquième étage, Claridge’s

CHACUN DE SON CÔTÉ

Le groupe décide de se séparer. Trop de pistes, trop peu de temps, et chacun ses compétences. Nous avalons un déjeuner hâtif, et à huit heures chacun part de son côté ; nous enquêterons séparément et nous remettrons nos trouvailles en commun le soir venu. Makryat, Christie’s, Sotheby’s, les archives, les antiquaires. Chacun tire un fil.

Et Isidore annonce qu’il va passer chez un antiquaire. Non pour des antiquités : pour acheter de quoi combattre les vampires. Des crucifix, sans doute. De l’eau bénite. Des objets de sa foi convertis en armes. Décidément, cette histoire l’a ébranlé, lui, le plus solide d’entre nous dans sa certitude tranquille. Bon sang, Isidore.

Avant de sortir, il s’arrête un instant près de la fenêtre, ferme les yeux, et murmure quelques mots. Pas en latin, cette fois. En grec. Une vieille prière que je ne lui connaissais pas et que mon oreille saisit au vol : tīn anō exousia, phōs pros tīn exousia, aoratī exousia. L’autorité d’en haut. La lumière vers l’autorité. L’autorité invisible. Une invocation à la puissance céleste, aux armées de la lumière, aux anges dressés contre les ténèbres. Il la récite avec une ferveur qui me serre le cœur.

Et il faut que j’écrive tout de suite ce que cette même oreille a relevé et qui ne m’a pas quittée de la journée : ce n’est pas une prière. Ou du moins, ce n’est pas du grec. Ce sont trois formules posées bout à bout, avec les cas qui ne s’accordent pas, un article qui manque, une préposition qui gouverne l’inverse de ce qu’elle devrait ; on n’a pas composé cela, on l’a juxtaposé, et celui qui l’a écrit ne savait pas la langue. Mon demi-frère non plus, ce qui achève de me troubler : il ne lit pas le grec, il l’a donc appris de bouche, comme un enfant apprend une comptine, sans jamais pouvoir contrôler ce qu’il dit. Or un prêtre de rite latin prie en latin. Ce n’est pas un caprice, c’est son office et sa langue de travail. Un homme de sa maison qui murmure à une fenêtre du grec fautif ne récite pas ce qu’on lui a enseigné au séminaire : il récite ce qu’on lui a donné ailleurs. Je verse la pièce au dossier, à côté de la liste de deux réponses qu’il tenait toute prête sur l’odeur de la suie, et de cette planche vernie qui a traversé la Manche pliée entre deux chemises. Trois pièces qui disent toutes la même chose et que je n’ai pas fini d’instruire : quelqu’un forme mon demi-frère, et ce n’est pas son évêque.

Je le regarde se préparer à partir et je garde pour moi ce que je pense. Oui, mon frère, ce sont sans doute des morts-vivants ; oui, ils sont peut-être bien réels ; sur ce point la réponse est oui, et tu as raison d’avoir peur. Mais ton crucifix ne te sauvera pas, et pas pour les raisons que tu crois. Ta lumière contre leurs ténèbres, ton autorité d’en haut contre leur nuit d’en bas : il n’y a pas de camp de la Lumière et de camp des Ténèbres, Dieu d’un côté et le Diable de l’autre, le bien contre le mal. Cela, c’est une histoire que les hommes se racontent pour ne pas avoir peur du noir.

Et je ne le lui oppose pas comme une opinion. Je l’ai vu. Il y avait, au bout des douze heures, une balance dont les chaînes étaient faites d’étoiles, et dans ses deux plateaux, à gauche une boule blanche d’un blanc sans grain, à droite une boule noire comme la nuit d’avant les lampes. Ce sont là ses deux camps, à mon frère, mis en regard l’un de l’autre par une mécanique plus vieille que sa maison. Et la balance ne penchait pas. Pas d’un cheveu, pas d’un souffle, dans un mouvement immense où tout le reste tournait. Voilà ce que j’ai à répondre à sa prière et que je ne lui répondrai jamais : personne ne gagne. La lumière et la nuit ne se combattent pas, elles se tiennent ; elles sortent de la même source et retournent au même gouffre ; et contre cela un crucifix ne pèse pas plus lourd qu’une plume, ce qui, dans la seule salle où j’aie jamais vu peser quelque chose, est pourtant l’étalon.

Mais je ne dis rien. Je le laisse acheter ses croix et son eau bénite. Parce que la foi, même impuissante, est parfois la seule armure qui empêche un homme de sombrer, et que je ne suis pas assez cruelle pour la lui retirer. Je note tout de même l’étrangeté de ma position : voilà deux jours que j’instruis contre cet homme un dossier qui s’épaissit d’heure en heure, et voilà que je le protège d’une vérité qui le briserait. Il faudra bien qu’un jour je décide si ces deux gestes sont compatibles. Aujourd’hui je n’en ai pas le loisir : il est huit heures, il pleut, et chacun de nous a un fil à tirer.

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LES TERREURS DE L’ORIENTAL CLUB

Les rôles se distribuent vite. Timothée file à la bibliothèque du British Museum, fouiller les rayonnages pour tout ce qui touche à Fénalik, au Simulacre, aux vieilles affaires de morts qui ne restent pas morts ; le poète est dans son élément parmi les livres. Ender et Marcello partent en chasse de l’adresse de la boutique de Makryat, le médecin pour la méthode et le bagarreur pour les portes qui ne s’ouvrent pas de bon gré. Un bon attelage.

Et moi, j’hérite de la tâche que je redoute le plus : affronter l’Oriental Club. Ses fauteuils de cuir, ses messieurs en costume, ses regards qui pèsent une femme avant qu’elle ait ouvert la bouche. Y aller, c’est mesurer ce qui me reste de légitimité maintenant que mon protecteur agonise dans un taudis. C’est tendre le cou aux vautours pour voir s’ils mordront. Mais il le faut : c’est là que circulent les informations, les rumeurs et les noms, et peut-être, qui sait, quelque chose sur Makryat ou sur Smith.

Avant de partir, je m’agenouille devant Bastet. Je lui dois des excuses. Je l’ai laissée seule, trop seule, ces derniers jours, prise dans le tourbillon des cendres et du sang. Je la caresse longuement, je gratte ce point précis derrière l’oreille qu’elle aime tant, je remplis sa coupelle. Elle me fixe de ses yeux d’ambre et j’y lis une indulgence que je ne mérite pas. Au moins une créature en ce monde ne me juge pas. Au moins une.

Puis je sors, à pied, sous une pluie diluvienne qui s’abat sur Londres comme si le ciel avait lui aussi quelque chose à pleurer. Je n’ai pas voulu de cab. J’avais besoin de marcher, de sentir l’eau froide sur mon visage, de laisser la ville me cingler. L’eau dégouline de mon chapeau, trempe mes épaules, et je marche vers le club en pensant à Smith. À son état. À cette peau qui n’était plus une peau, à ces yeux intacts dans le désastre. Et je pense qu’il faudra bientôt prévenir Nour. Lui écrire. Trouver les mots pour annoncer à mon amie, à celle qui est comme moi la fille de cet homme sans qu’aucun papier l’atteste, que l’homme qui nous a tout donné est en train de mourir loin de nous dans une ville de pluie. Je n’ai pas ces mots. Cela fait la deuxième lettre que je lui dois et que je n’écris pas.

Car c’est bien de cela qu’il s’agit, même si personne n’ose le dire franchement. Personne sauf Ender. Le médecin l’a formulé tout à l’heure, de cette voix plate qu’il prend pour énoncer un diagnostic : débrouillons-nous sans Smith, il va mourir. Sur le moment j’ai voulu le gifler. Maintenant, sous la pluie, je sais qu’il avait raison, et c’est très précisément ce qui le rend insupportable ; c’est aussi ce qui fait de lui le seul d’entre nous capable de nous mener au bout de cette histoire, même si cela doit nous coûter ce qui nous reste de cœur.

J’arrive enfin. L’Oriental Club dresse sa façade cossue sous la pluie battante. Je n’y suis venue qu’une poignée de fois, toujours le soir, toujours au bras de Smith, dans la chaleur des dîners et la protection de son nom, si bien que je ne connais même pas les horaires de la maison. Je pousse la porte au jugé, en espérant qu’elle ne soit pas close. À peine entrée, le majordome me toise de haut en bas, de ce regard que les domestiques de bonne maison réservent à ce qui détonne. Une femme. Seule. Et trempée jusqu’aux os, l’eau dégoulinant de mon manteau sur le marbre ciré. J’imagine le tableau et je n’ai pas la force d’y penser davantage. Je ne relève pas ; je ne suis pas venue me quereller avec un homme en livrée. Je le remercie d’un mot et je passe mon chemin. Qu’il pense ce qu’il veut. J’ai vu Anoup ; le mépris d’un majordome ne pèse pas lourd sur cette balance-là.

Je connais à peu près les lieux : en bas un salon, à l’étage une bibliothèque. Je commence par le bas. Le salon m’accueille dans un nuage de fumée de cigare qui empeste l’air, s’accroche aux tentures et pique les yeux ; les miens, du reste, ne piquent plus, et je note en passant le seul avantage de mon état dans une maison pareille, à savoir qu’on ne peut plus m’y incommoder autrement que socialement. Deux hommes s’y tiennent, en pleine conversation, leurs voix feutrées se mêlant au crépitement du feu. Le premier, un vieillard qu’on m’avait jadis désigné comme Sir Archibald, est un vieux méprisant de la plus belle eau, de ceux qui ont fait de la condescendance un art de vivre. Le second, Sir Brians, la cinquantaine sanglée dans un costume de coupe militaire, tient davantage de l’aristocrate que du savant. Ils ne m’ont pas encore vue, ou font mine de ne pas me voir. J’inspire lentement. Pas de Smith pour m’introduire, pas de nom pour me couvrir, pas de bras où poser ma main. Juste moi, trempée, épuisée, le cœur en charpie. Je redresse les épaules. L’armure, encore. Et je m’avance.

Cela se passe mal. Très mal. À l’instant où j’entre, les deux hommes cessent de parler d’un coup, et le silence tombe comme un couperet. Ils me dévisagent l’un après l’autre, avec le même mépris que le majordome mais en pire, car eux ne s’en cachent pas. Sir Archibald me toise par-dessus son cigare sans daigner se lever. Sir Brians m’adresse une courbette raide, une de ces courbettes de troufion qui en disent plus long qu’une insulte : tout le mépris du monde emballé dans un simulacre de politesse militaire.

Je reste polie. Je m’accroche à la politesse comme à une bouée. Je leur demande, presque doucement, s’ils ont entendu parler d’un certain Makryat, s’il fréquente ces murs, s’il en est membre. Je ne sais pas trop s’ils me prennent au sérieux. Mais leur réponse, quand elle vient, est claire : cet homme n’est pas des leurs, pas un membre. Le reste, je m’en serais volontiers passée. Car ils enchaînent, et jamais frontalement. C’est par sous-entendus qu’ils opèrent, par insinuations feutrées, par demi-sourires entendus. On me demande d’un ton mielleux ce qu’une dame comme moi pouvait bien chercher auprès d’un homme comme Smith. On s’étonne, l’air de rien, qu’une jeune femme se déplace seule, par un temps pareil, pour de telles questions. Tout est dans le ton, dans la pause appuyée avant certains mots, dans le regard qui glisse ; rien que je puisse relever sans paraître hystérique à leurs yeux. C’est l’art de l’humiliation qui ne laisse pas de trace, et j’en pourrais rédiger la grammaire, car il en a une, aussi réglée qu’un chiffre : le silence à l’entrée, la question qui feint l’intérêt, l’accent porté sur un mot ordinaire pour le rendre sale, et la faculté de tout nier ensuite puisque rien n’a été dit.

Et surtout, ils ne me prennent pas au sérieux. Pas une seconde. Mes questions glissent sur eux comme la pluie sur les vitres. Je ne suis pour eux ni une enquêtrice ni une savante : je suis une distraction, une anecdote qu’ils se raconteront ce soir entre deux cigares, la Française trempée qui jouait les détectives. Smith lui-même est balayé d’un revers de main, comme un vieil excentrique dont on tolérait les foucades. Je bouillonne, et c’est un brasier : j’ai déchiffré des langues mortes, j’ai survécu à une nécropole, j’ai marché dans le royaume des morts, et ces deux messieurs gras de suffisance me parlent par énigmes graveleuses. Mais je garde la tête haute. Je ne leur offrirai le spectacle ni de ma colère ni de mes larmes. Pas à eux. Jamais à eux.

Puis vient la dernière flèche, et celle-là n’a rien d’un sous-entendu. Sir Archibald, en reposant son cigare, laisse tomber bien fort que la place d’une femme n’a jamais été et ne sera jamais entre ces murs, et que ma seule présence est une anomalie que la mort de Smith ne tardera pas à corriger.

Et voilà. Il a raison, du reste, sur le fond juridique, et c’est ce qui me tient debout et me glace en même temps. Je n’ai jamais été membre de cette maison : j’y ai été admise, ce qui n’est pas la même chose. Ce ne fut pas un titre, ce fut une dérogation, obtenue par un homme, pour une femme, contre les usages, et une dérogation ne survit pas à celui qui l’a arrachée. Il n’a pas prononcé une insulte, il a énoncé une règle d’administration, et il l’a fait avec la satisfaction tranquille du greffier qui voit un dossier se refermer tout seul. Ce qu’il ignore, ce vieil homme, et ce qu’il ignorera jusqu’à sa mort, c’est le mot qu’il a choisi. Anomalie. Je me désigne ainsi depuis six mois, dans ces pages, faute d’un autre terme ; c’est le nom que je me donne à moi-même quand je pense à ce que je suis devenue. Et voilà qu’un imbécile en fauteuil de cuir m’explique, entre deux bouffées, que les anomalies finissent toujours par être corrigées. Il croyait parler de mon sexe. Il vient de dire tout haut la seule chose qui m’empêche de dormir : qu’une exception, tôt ou tard, se rectifie, et que celle qui en bénéficie ferait bien de ne pas s’installer.

Je comprends qu’il n’y a rien à tirer d’eux, sinon du fiel. Je choisis donc de me retirer, non par lâcheté mais par économie : je n’ai pas, aujourd’hui, l’énergie de livrer cette bataille-là, et j’en ai une autre à mener qui compte davantage. Je les salue d’un signe de tête glacial, je tourne les talons et je monte vers la bibliothèque, loin de ces goujats de première. Là-haut, au moins, il y aura des livres. Et les livres, eux, ne m’ont jamais méprisée.

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Madeleine lisant le registre des élèves de Smith à l'Oriental Club

LE REGISTRE DE SMITH

La bibliothèque de l’Oriental Club est un long sanctuaire de bois sombre et de cuir, où la pluie tambourine contre les hautes fenêtres. Personne pour me toiser ici. Je m’y plonge avec soulagement. Je cherche tout ce que je puis trouver sur Makryat, sur le commerce d’antiquités, sur les Balkans, sur ces régions d’où montent les vieilles histoires de morts qui marchent. Je fouille, méthodiquement, rayon après rayon.

Et je ne trouve rien. Longtemps. Rien sur Makryat, rien qui le relie à quoi que ce soit ; quelques ouvrages sur les Balkans, mais généraux, poussiéreux, inutiles. La matinée s’étire derrière les vitres ruisselantes. Mes yeux brûlent, mon dos me fait souffrir, et cette fatigue, encore, qui n’est pas seulement une fatigue.

C’est alors que je tombe dessus. Par le plus pur des hasards, coincé entre deux traités d’orientalisme : le registre des étudiants de Smith, ceux qui ont suivi ses cours et ses conférences au fil des années. Je le reconnais à son écriture sur la tranche. Son écriture. Et je ne comprends pas. Que fait-il là ? Ce registre devrait être chez lui, dans son bureau, parmi ses affaires ; pas ici, perdu sur une étagère, entre des ouvrages qui n’ont rien à voir. Qui l’a apporté, et pourquoi ? Je n’en sais rien. Je m’assieds, lentement, et je l’ouvre.

Chaque page est de sa main. Ses annotations, ses petites remarques dans la marge, sa manière bien à lui de souligner deux fois les noms qui l’enthousiasmaient. Toute une vie de transmission, là, sous mes doigts. Des centaines de jeunes gens qu’il a formés, encouragés, lancés dans le monde. Moi y compris, quelque part dans ces pages. Et lui qui agonise dans un taudis pendant que je feuillette le témoignage de tout ce qu’il a bâti. Je me retiens de pleurer, seule dans mon coin de bibliothèque, les mâchoires serrées. Pas maintenant. Pas ici.

Et puis je tombe sur lui. Le jeune homme de la conférence. Non que je l’eusse remarqué dans l’assistance, perdu dans la foule des étudiants ; je l’ai vu après, lorsque Smith a présenté un à un ses invités et que celui-là s’est avancé quand son nom a été prononcé. Un nom : Richard Wentworth.

Mais ce qui m’intrigue n’est pas la mention. C’est le nom lui-même. Car dans ce nom se cachent trois symboles étranges, trois signes glissés parmi les lettres, là où devraient se trouver des caractères ordinaires, et qui ressemblent à celui de l’infini, ce huit couché, cette boucle sans fin qu’un Grec aurait pu tracer. Trois fois, dissimulés dans l’orthographe même. Pourquoi ? Pourquoi inscrire des symboles d’éternité à l’intérieur du nom d’un étudiant ?

La cryptologue en moi se réveille d’un coup, et pour la première fois depuis l’incendie mon esprit s’accroche à autre chose qu’à la douleur. Car ce signe, je ne le lis pas avec les yeux d’une mathématicienne mais avec les miens, ceux d’une femme qui déchiffre les langues mortes, qui parle le copte et qui comprend les hiéroglyphes. Et de ce point de vue, ce huit couché ne raconte pas du tout l’histoire qu’on croit. Le sens mathématique, l’infini des géomètres, est récent : deux siècles et demi à peine, né sous la plume d’un savant anglais. Une broutille, pour qui fréquente les millénaires. La forme, elle, est immensément plus ancienne. Avant d’être un huit couché, elle fut une boucle, un anneau, un serpent. En Égypte, dans mon Égypte, le cartouche allongé que nous appelons le shen enserre les noms royaux d’une corde sans début ni fin, promesse d’éternité et de protection ; et l’on ne passe pas un anneau autour d’un nom par ornement, j’ai déjà eu l’occasion de l’écrire à propos d’une bague que je porte à la cheville.

Et surtout il y a l’ouroboros, le serpent qui se dévore la queue, celui qui se mange lui-même pour renaître sans cesse. Je dois noter ici, puisque cette page reçoit tout, l’endroit précis où dort sa plus ancienne représentation connue, car j’ai dû m’arrêter de respirer une seconde en le retrouvant. Elle est peinte sur les chapelles dorées d’une sépulture de la Vallée des Rois, celle d’un roi mort adolescent, ouverte voilà huit semaines par une équipe anglaise dont on m’a écartée au seul motif que je suis une femme. Voilà. Le plus vieux serpent du monde m’attend depuis trois mille ans dans la tombe où l’on n’a pas voulu de moi, et je le retrouve ce matin par la fenêtre, dans le nom d’un étudiant, sur une étagère d’un club où l’on vient de m’expliquer que ma place n’est pas non plus. Il faudra qu’un jour je rie de cela. Ce ne sera pas aujourd’hui.

Les Grecs ont nommé cette idée l’apeiron, le sans-bornes ; les alchimistes l’ont reprise dans leurs papyrus, ceux-là mêmes que je déchiffre parfois dans leur grec mâtiné de copte, où l’ouroboros enlace les formules avec ces trois mots terribles : hen to pan, l’Un est le Tout. Mais il faut être exacte, et c’est ici que ma langue est plus fine que la leur. Les anciens d’Égypte ne connaissaient pas une éternité, ils en connaissaient deux, et ils ne les confondaient jamais. Il y a djet, la durée immobile, celle de la pierre et du dieu qui ne change pas, l’éternité qui dure. Et il y a neheh, l’éternité qui revient, le temps qui recommence, celui des saisons, des crues et du soleil qui meurt chaque soir pour renaître chaque matin. L’ouroboros n’est pas djet. L’ouroboros est neheh, sans le moindre doute possible, puisqu’il ne dure pas : il se mange et il repart. Ce que je tiens sous les yeux ne dit donc pas l’immortalité d’une chose qui demeure ; cela dit le retour d’une chose qui a déjà été, et qui sera encore, et je préférerais infiniment l’autre.

Alors je fais ce que je fais toujours, ce réflexe que rien n’efface : je traduis. Si le huit couché dit cette éternité-là, comment l’écrirais-je dans la seule langue ancienne qui me soit aussi familière que la mienne ? En copte, cela se dit ⲉⲛⲉϩ, eneh, hérité tout droit du neheh des anciens. Je relis donc le nom en remplaçant les trois boucles par ce mot, et le nom de Richard Wentworth se met à bruire d’autre chose. Trois fois eneh. Trois fois le retour enchâssé dans les lettres d’un mortel. Comme une signature. Comme un sceau. Comme un aveu. Un symbole glissé dans un mot n’y est jamais par ornement, c’est la première leçon du déchiffrement, et au vu de tout ce que nous avons appris ces jours-ci sur les morts qui ne meurent pas, ce quelque chose ne me dit rien qui vaille.

Je ne sais pas encore ce que cela cache. Un pseudonyme bâti sur une formule ? Un avertissement laissé par Smith ? Une marque apposée par d’autres mains que les siennes ? Une chose est sûre : ce nom-là n’est pas un nom d’homme ordinaire, et l’on y a inscrit, en lettres d’éternité, la promesse de revenir.

Je ne puis emporter le registre. Le sortir d’ici reviendrait à le voler, et j’ai déjà bien assez de soupçons sur le dos. Alors je fais ce que je sais faire : je recopie le nom, les trois signes, leur position exacte parmi les lettres, sur une page de mon carnet, avec le soin d’une copiste devant une stèle, en notant même l’inclinaison du trait, car une main se reconnaît à cela. Puis je glisse le carnet contre ma poitrine, sous mon manteau, à l’abri de la pluie qui m’attend dehors. Ce qui est sur le papier est à moi, désormais.

Et je repars, l’esprit travaillé par cet indice, avec une question qui me ronge plus que les autres : qui a mis ce livre là ? Ce registre n’avait rien à faire dans cette bibliothèque ; quelqu’un l’y a déposé. Pas Smith, j’en suis certaine, il agonise, et de toute façon ce n’était pas sa manière. Alors qui ? Makryat ? L’un de ses hommes ? Quelqu’un d’autre encore, tapi dans une ombre que je ne soupçonne même pas ? Un appât, peut-être. Un message laissé à mon intention, ou à celle de quiconque aurait eu l’idée de fouiller ici. Je n’aime pas cela. Je n’aime pas du tout l’idée qu’on ait pu prévoir mes pas, ni celle, plus désagréable encore, qu’on ait su exactement combien de temps il me faudrait pour aller du salon jusqu’à cette étagère.

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LES SALLES DES VENTES

Je quitte enfin l’Oriental Club et ses lambris hostiles pour me rendre aux deux grandes maisons de vente. Christie’s. Sotheby’s. Les ventes aux enchères. J’ai failli écrire aux enfers, et au fond, vu la journée, le lapsus n’aurait pas été si faux ; je note seulement que de nous tous je suis la seule pour qui les deux mots ne sont pas une plaisanterie. Si Makryat vit du négoce d’antiquités, c’est là qu’il doit laisser une trace. Un nom dans un registre d’acheteurs, une signature au bas d’un bordereau, le souvenir d’un commis.

Mais non. Rien. Dans l’une comme dans l’autre, ce Makryat est inconnu au bataillon. Aucun client de ce nom, aucune vente, aucun visage qui corresponde. Tu m’étonnes, ou si peu. S’il est vraiment ce que nous craignons, il ne va pas s’inscrire sur un registre et faire la queue à une vente publique. Ma pauvre Madeleine, tu cours après une ombre qui sait mieux que quiconque comment ne pas en projeter.

Et pourtant je me suis mal prise, et je l’écris pour ne pas recommencer demain. J’ai soutenu hier soir, du ton de celle qui sait, qu’un homme peut changer de corps trois fois s’il lui plaît mais ne peut pas vendre sans laisser de papier. Le papier n’est pas là. De deux choses l’une, donc, et aucune des deux n’est un échec. Ou bien il ne vend pas en salle, et cela m’apprend déjà tout sur son commerce, car un antiquaire qui fuit les enchères travaille de gré à gré, avec une clientèle qu’on ne trouve pas dans un catalogue et qui ne tient pas à voir son nom imprimé. Ou bien on l’a retiré de ces registres, et c’est là ma faute de la matinée : j’ai cherché une présence là où j’aurais dû chercher un vide. Un retrait laisse toujours quelque chose. Une numérotation qui saute, un feuillet plus mince que ses voisins, une colle plus fraîche, un commis qui ne place pas un nom mais qui se souvient vaguement d’un monsieur. J’ai posé des questions au lieu de compter les pages. J’y retournerai, et j’y retournerai avec une règle et de la patience, ce qui vaut mieux qu’un sourire.

Reste le symbole. Lui, au moins, est tangible ; lui mérite tout ce que des années de stèles et de papyrus m’ont appris. Trois ouroboros dans un nom. C’est par là que passe le fil, j’en ai l’intime conviction, et non par les commis de Sotheby’s.

Et puis, en marchant sous la pluie qui ne faiblit pas, une pensée me saisit, froide et insidieuse. Smith a été frappé. Smith, le maître, le pivot, celui qui savait. Et après lui, qui vient ? J’étais proche de lui. Très proche, plus proche peut-être que beaucoup de ceux qui se disent ses amis. Si l’on élimine les gens autour de Smith, alors je suis sur la liste, quelque part. Pas tout en haut, sans doute. Mais dessus. Et je m’aperçois que la question utile n’est pas de savoir si j’y figure, mais dans quel ordre on la lit, car un ordre trahit une intention plus sûrement qu’un mobile. Si l’on frappe par ordre de savoir, ce sont les archivistes et les élèves qui tombent d’abord, et Wentworth est mort avant moi. Si l’on frappe par ordre d’attachement, alors on ne cherche pas à supprimer un renseignement, on cherche à faire mal à quelqu’un, et il faudrait se demander à qui. Ces deux listes n’ont pas les mêmes noms ni le même sens, et je n’ai pas de quoi choisir.

Et il y a cette chose que personne ne sait, que Smith lui-même ignorait, lui à qui j’étais pourtant si attachée : j’ai déjà franchi le seuil. Je suis allée de l’autre côté et j’en suis revenue. Si ceux qui nous traquent l’apprenaient, que serais-je à leurs yeux ? Une proie de choix ? Une rivale dans ce commerce avec la mort ? Ou bien une clef ? Voilà la crainte que j’ai mis toute la matinée à formuler et qui est la seule qui vaille. J’ai dit à mes compagnons, un soir, devant une planche vernie, que cette maison contenait un mur qui avait déjà cédé une fois et que cette fêlure, c’était moi. J’ai dit cela pour les effrayer et les faire renoncer. Je n’avais pas mesuré la suite, et je la mesure ce matin sous la pluie : on ne s’attaque pas à une fêlure. On s’en sert. Une porte qui s’est déjà ouverte une fois pour quelqu’un n’est pas une cible, c’est un outil, et l’on ne détruit pas un outil dont on a l’usage. Je serais donc, dans cette hypothèse, la seule de la troupe qu’il faudrait garder en vie. Et je ne sais pas encore si cette pensée doit me rassurer ou m’empêcher définitivement de dormir.

Nous étions partis à huit heures, chacun vers sa piste. Je rentre au Claridge’s entre onze heures et demie et midi, plus tard que prévu, mes recherches dans les maisons de vente m’ayant pris davantage de temps que je ne l’aurais cru, à fouiller des registres qui n’ont rien donné et à interroger des commis qui ne savaient rien. Je remonte vers la suite, trempée, fourbue, le carnet serré contre moi avec ses trois ouroboros et son nom d’éternité. Les autres ne rentreront pas avant le soir, et c’est là que nous mettrons tout en commun ; j’ai donc l’après-midi devant moi. Mais d’abord, j’ai besoin de m’asseoir. De respirer, si l’on veut bien me passer le mot. De retrouver Bastet. Et peut-être, enfin, de laisser tomber l’armure un instant, le temps que personne ne me voie.