Le noir, derrière la porte refermée, dura le temps qu’il fallut à mon souffle pour redescendre, et c’est dans ce noir que la chose qui m’avait effleuré à l’entrée et que je n’avais pas eu le loisir de nommer revint se poser sur moi, plus nette, plus insistante, et exigea cette fois qu’on lui prête attention. Une odeur. Subtile d’abord. Presque rien. Un fil que l’on pourrait prendre pour une illusion de fatigue, puis montant, s’épaississant, entêtante, jusqu’à devenir le fait dominant de la pièce avant même que nous en eussions vu la moindre paroi. Peut-être de l’ozone. Peut-être autre chose. Je n’ai jamais su le décider. Une odeur métallique, en tout cas, profondément métallique, et c’est ce qui d’abord m’inquiéta. Car le métal dans l’air, pour un homme qui a fait l’Argonne, cela ne veut dire qu’une chose et cette chose a la couleur du sang. Mais ce n’était pas le sang. Marcello, qui le connaît aussi bien que moi, ce parfum-là, ce parfum de boucherie froide qu’on ne désapprend jamais, le sentit en même temps que moi. Je devinai dans le noir qu’il levait le menton, qu’il humait à petits coups comme un animal méfiant, et qu’il aboutissait à la même conclusion que moi. Ce n’était pas le sang. Cela ne nous ramenait pas là-bas. Cela ne ramenait nulle part de connu, et c’est précisément ce qui me serra la gorge d’un cran. Étrange. Voilà le mot qui me vint, le seul, le premier, et il faut que je l’avoue tout de suite, ce mot va revenir, il va revenir cent fois dans ces pages comme il est revenu cent fois dans ma tête au long de cette journée. Étrange. Trop court pour la chose. Mais le seul que j’aie.
Nos yeux s’accoutumèrent vite. Il filtrait du dehors, par la vitre crasseuse et par les interstices de la porte, assez de jour gris pour qu’on y vît correctement. Autour de nous une pièce dont la nature s’imposa aussitôt. Un débarras. La réserve de la boutique. Des caisses empilées, des étagères chargées, des rouleaux de tapis dressés dans un angle comme des sentinelles avachies. Nous nous mîmes à fouiller à fond, méthodiquement, et il ne fallut pas longtemps pour que la vérité du lieu nous saute à la figure. Tout était faux. Les poteries soi-disant anciennes sonnaient le neuf sous l’ongle. Les bronzes égyptiens avaient la patine du vernis frais et non celle des siècles. Une stèle persane attendait dans un coin avec une assurance d’authenticité que démentait la régularité trop propre de ses cassures. Faux égyptien, faux perse, faux tout. Une mascarade intégrale, une duperie soignée, un théâtre de la marchandise où chaque objet jouait un rôle et où aucun n’était ce qu’il prétendait. Et je m’apprêtais à trouver cela étrange, le mot était déjà sur le bord de la pensée, fidèle, empressé, quand je me repris, parce que non, à la réflexion ce n’était pas étrange du tout, c’était même d’une logique parfaite, c’était la signature même d’une boutique qui sert de couverture à autre chose. Voilà au moins une chose, ce midi-là, que mon mot d’étrange n’aurait pas à recouvrir. Et cette logique froide, débarrassée de tout mystère, me parut pour le coup plus glaçante encore que ne l’aurait été l’étrangeté.
Deux issues. Un escalier qui montait dans l’obscurité de l’étage. Une porte, vers l’avant, qui menait sans doute à la boutique elle-même. Marcello se dirigea vers la porte et je lui emboîtai le pas. Fermée à clef. Il tâta la serrure, la jugea sans illusion, et soupesa la grosse ferrure de fer forgé qu’il avait ramassée tout à l’heure dans la cour. Cette vieille charnière noircie qui nous avait déjà servi de pied-de-biche, et qu’il n’avait pas lâchée depuis, trop grosse pour tenir dans une poche, gardée à la main par cet instinct du soldat qui ne se sépare jamais de l’outil qui a fait ses preuves. Il la glissa entre le chambranle et le battant, appuya en douceur, sans hâte, avec ce dosage des forces qu’on apprend dans les tranchées à ne jamais transformer en bruit. Le bois consentit avant la serrure. La porte s’ouvrit presque sans plainte.
La boutique. Et la mascarade qui continuait, identique à elle-même, inlassable. Encore des faux, partout, sur des présentoirs qu’une crasse savante vieillissait. Ce n’était qu’une façade, cela nous apparut comme une évidence, cela ne pouvait être que cela, une devanture pour la rue, un décor pour le passant. Dans le bureau, sous la caisse, j’aperçus un livre. Le livre de comptes. Je ne m’y attardai pas. Je m’en emparai d’un geste et le rangeai contre moi, sous le manteau, contre la chemise, et je sentis le poids exact de ce que je faisais là, parce que la voix de Flemmings résonnait encore dans ma mémoire avec sa courtoisie de fer, sa promesse que si nous emportions quoi que ce fût il aurait affaire à nous en retour. J’emportais. Tant pis. J’avais besoin de concret comme d’autres ont besoin d’air, et un registre de comptes est la chose la plus concrète qu’un trafic puisse laisser derrière lui, la moins étrange, la plus prosaïque, des chiffres, des dates, des noms, tout ce que je réclamais à cette journée qui ne me donnait que du brouillard. L’ambiance, dans cette pièce, restait pesante, dérangeante, mais l’odeur, ici, faiblissait. Elle s’amincissait. Elle s’éloignait. Donc elle venait d’ailleurs. Donc elle venait d’en haut.
Nous montâmes l’escalier doucement. Marcello toujours en tête, moi sur ses talons, et à mesure que nous gravissions les marches l’odeur regagnait le terrain qu’elle avait perdu en bas, puis le dépassait, puis l’écrasait. C’était l’appartement, à l’évidence, et l’étage semblait être le dernier de la maison. Mais ici l’odeur n’était plus subtile. Elle était partout. Une odeur froide, qui prend au nez avant de prendre à la gorge, de plus en plus dense, de plus en plus prenante, et pourtant volatile, insaisissable, impossible à fixer, à définir, à rapporter à quoi que ce soit de connu. Et c’est là que le mot revint, mon mot, mon unique mot, taper contre l’intérieur de mon crâne avec sa régularité de pendule. Étrange. Encore lui. Toujours lui. Je le sentais s’user à chaque emploi comme une pièce de monnaie qu’on a trop fait passer de main en main, je le savais devenu une coquille creuse, et pourtant ma tête y retournait, fidèle comme un chien à sa gamelle vide. Alors je m’obligeai, une fois de plus, à le repousser et à chercher mieux. Disons, faute de mieux, que cette odeur ne ressemblait à aucune que la médecine, la guerre ou la vie m’eussent appris à classer. Disons qu’elle se tenait dans cette zone aveugle où les sens enregistrent sans pouvoir nommer. Disons que c’est cette impossibilité de nommer, justement, qui me mettait mal à l’aise, et que mon pauvre mot d’étrange n’était au fond que le constat de cette impuissance, l’aveu déguisé que je ne savais pas, que je ne saurais pas, et que rien dans tout mon savoir d’homme ne m’outillait pour ce que je respirais là.
En fouillant ce qui paraissait être un salon, je fis une découverte. Des traces de craie sur le plancher. Rien que des traces, car on les avait effacées, soigneusement, trop soigneusement, avec un soin qui était lui-même un aveu, et il ne subsistait qu’une pâleur, un fantôme de tracé, sans qu’il fût possible de deviner ce que le dessin entier avait représenté. Un cercle ? Des signes ? Des mots ? Impossible à imaginer. La main qui avait tracé s’était changée en main qui efface, et la seconde avait travaillé mieux que je n’aurais voulu. Étrange, soufflai-je en moi-même, et je m’en voulus aussitôt, car ce n’était pas étrange, ce mot encore ne disait rien, c’était méthodique, c’était froid, c’était l’ouvrage d’une volonté qui ne voulait pas qu’on sache, et l’idée de cette volonté valait dix fois mon adjectif fatigué. Je me mis à genoux. Je posai le nez contre le bois. Je sentis une trace de produit ménager, une odeur honnête de lessive et de cire, le contraire exact d’un mystère, et ce n’était pas de là que montait l’autre, la froide, l’innommable, celle qui flottait au-dessus de toute la pièce sans s’attacher à rien.
Une première porte. Une salle d’eau. Rien à signaler, sinon que l’odeur y était moins prégnante. Une deuxième porte. La cuisine. Vide, et l’odeur moindre encore. La troisième porte nous mena à la chambre, et il nous apparut sur-le-champ qu’elle était vide. Totalement vide. Pas un vêtement. Pas un drap. Pas un livre, pas un papier, pas une photographie, rien. Il n’y avait rien à voir ici, rien à prendre, rien à lire. Le ou les occupants avaient déjà fui, et ils avaient fui en gens soigneux qui ne laissent rien traîner derrière eux, pas même l’ombre d’une présence, pas même la chaleur d’un lit défait. Et cette vacuité méthodique, cette propreté d’évacuation, avait quelque chose de plus étrange encore, je le dis et je le maintiens cette fois, que ne l’aurait eu le désordre, car le désordre est humain et cette absence-là ne l’était pas. Marcello, à ce constat, parut pris d’une fièvre. Il éventra tout. La sincère, l’obstinée conviction qu’il existait là quelque chose d’important et qu’il était en train de passer à côté le tenait aux entrailles. Il démonta des lames du parquet. Il sonda le plafond du manche de sa lame. Il retourna ce qu’il y avait à retourner et démantela ce qui pouvait l’être. Chou blanc. Toujours chou blanc.
Moi, je m’en tenais à mon obsession à moi. L’odeur. A force de humer, de respirer, de ressentir, je finis par comprendre une chose. Elle n’émanait de rien en particulier. Elle ne sortait d’aucune fiole, d’aucune tache, d’aucun meuble. C’était une odeur résiduelle. Elle imprégnait le salon tout entier sans se loger nulle part. Elle était dans l’air comme la fumée reste dans l’air longtemps après qu’on a éteint le feu. Sauf qu’ici je ne voyais aucun feu, et c’est cela, ce feu absent dont demeurait la fumée, qui me ramenait, encore, encore, toujours, à ce mot dont je n’arrivais pas à me défaire. Étrange. Je l’avais usé jusqu’à la corde et il me servait toujours, faute d’héritier. Était-elle liée au motif effacé, cette odeur ? Un sort avait-il été jeté entre ces quatre murs ? Une sorcellerie ? Un rituel ? Je pouvais échafauder à l’infini des hypothèses plus fantasmagoriques les unes que les autres, et le pire était que je n’avais aucun moyen de les départager, aucune prise, aucun fait pour les confirmer ou les abattre. Quelque chose avait eu lieu ici, j’en étais sûr. Cette odeur faisait partie de ce quelque chose, j’en étais certain. Mais rien, dans cette pièce nettoyée jusqu’à l’os, ne me permettait de deviner ce qui s’y était déroulé. Le mystère restait entier, et un mystère entier, dans un lieu pareil, ce n’est pas une énigme amusante, c’est une menace qui n’a pas encore choisi sa forme. Il était temps de partir. L’atmosphère, à la fin, devenait franchement oppressante, étrange au sens le plus lourd que je puisse donner à ce mot que j’épuise, et nous sommes redescendus sans bruit, le livre de comptes contre mes côtes, par où nous étions venus.
Nous rentrâmes à l’hôtel vers quatorze heures. Selon notre habitude désormais établie, nous nous retrouvâmes tous les cinq dans une chambre, la mienne ce jour-là, pour déjeuner sur le pouce et mettre en commun nos trouvailles de la matinée. On monta de quoi manger vite, sans cérémonie, et chacun se servit en parlant ou en écoutant, parce que le temps pressait et que la suite de la journée s’annonçait chargée. C’est en observant mes compagnons, autour de ce repas hâtif, que je remarquai l’état de Timothée. Il n’était pas dans son assiette. Perturbé, nerveux, plus émotionné que je ne l’avais vu depuis longtemps, les mains agitées de ce tremblement fin qui ne le quitte jamais tout à fait mais qui, ce midi-là, s’était amplifié au point qu’il renonça à tenir sa tasse. Il se mit à raconter, et son récit était à son image du moment, nerveux, haché, décousu, par moments presque impossible à suivre, et c’est en reconstruisant ses phrases, en recollant après coup les morceaux qu’il lâchait dans le désordre, que je parvins à reconstituer ceci.
Il était à la bibliothèque, occupé à ses recherches sur le Sedefkar, ce nom dont aucun de nous ne savait encore au juste s’il désignait un homme, une école ou une chose. À une table de travail, un peu plus loin, un homme se tenait affalé. Le chapeau toujours vissé sur la tête, en dépit de toute l’étiquette anglaise qui veut qu’on se découvre dans une salle de lecture. De loin son aspect avait quelque chose de négligé, d’abandonné, sans que personne autour parût y faire la moindre attention. Et puis, subitement, Timothée l’avait vu glisser de sa chaise. S’écrouler au sol. Une mare de sang sembla s’épancher sous lui, lentement, en s’élargissant. Il s’était précipité. Puis il avait reculé, d’un mouvement de tout le corps, et il était parti chercher de l’aide. Il avait trouvé un employé, l’avait empoigné, l’avait tiré jusqu’au corps. Le malheureux employé, devant la chose, s’était révélé plus inutile encore que le vide. Incapable d’autre chose que de répéter en boucle, les yeux fixes, oh my God, oh my God, oh my God, sans qu’on pût en tirer un geste. Timothée, lui, avait retrouvé un fond de sang-froid, je ne sais où il l’avait pris ce jour-là, et il avait réussi à expédier l’employé chercher du secours pour de bon, profitant de ce répit pour inspecter rapidement les lieux. Sur la table, rien. Pas un livre, pas un papier, pas un document. Rien.
Et c’est là, en réécoutant Timothée, que le mot me revint, fidèle au poste, et que pour une fois je faillis le trouver juste avant de le juger, comme toujours, trop faible, car un homme assis à une place de lecture sans rien à lire devant lui, pas un volume, pas une feuille, c’est plus qu’étrange. Étrange ne suffit pas. On ne s’attable dans une bibliothèque que pour lire, et s’il n’avait rien sous les yeux, c’est ou bien qu’il n’était pas venu pour cela, ou bien qu’on avait fait disparaître après coup tout ce qu’il avait consulté, et chacune de ces deux pensées me glaçait davantage que l’adjectif.
Alors, avec une répulsion qu’il ne chercha pas à me cacher en le racontant, il avait retourné le corps. Et l’horreur s’était offerte à lui, et il avait tenu bon. Le pauvre homme était tailladé de toutes parts. Tailladé, mais le mot ne vaut que pour la chair, car les habits, eux, étaient intacts. Couverts de sang, oui, mais intacts, sans une entaille, sans une déchirure, comme si on l’avait habillé après l’avoir charcuté. Comme si une main soigneuse, ayant taillé un homme vif, l’avait ensuite rhabillé avec une patience d’embaumeur. Et pourtant le défaut de sang autour de la table et de la chaise rendait difficilement concevable qu’on eût déposé là un corps déjà dans cet état, car un corps qu’on transporte saigne en chemin, et celui-ci n’avait saigné qu’au sol, sous lui, à l’endroit même de sa chute. Voilà ce qui ne tenait pas. Voilà ce qui, à lui seul, faisait basculer la chose hors du concevable. Le plus atroce restait pourtant à venir, et Timothée le dit en baissant la voix. Sous les habits ouverts, le torse était écorché à vif. Et sur cette chair mise à nu, on avait imprimé, au fer rouge, comme on marque le bétail, des mots. Une marque. Nul ne refuse l’écorché.
Comment ? À une table, sans une goutte de sang au préalable, comment une telle chose était-elle diablement possible ? Tailladé sur place, sous les yeux d’une salle entière, par une entité que nul n’avait vue ? Un épiphénomène fantomatique, de ceux dont nous avions parlé sans y croire, et qui ramenait tout, malgré nous, vers Julius et son lit de brûlé ? Et voilà que mon mot, mon mot à tout faire, mon étrange de secours, se présentait encore, prêt à servir, et que pour la première fois de la journée je le refusai net, parce qu’il était indécent, parce qu’il était obscène d’appeler étrange un homme écorché vif et marqué au fer comme une bête. Le mot s’effondrait sous le poids de la chose comme une chaise sous un cadavre. Il fallait dire autre chose, et je cherchai autre chose, et je ne trouvai qu’une idée plus dérangeante encore que le mot lui-même, à savoir qu’on avait peut-être déposé cet écorché là, dans cette salle, à cette heure, pour Timothée, rien que pour lui, et peut-être, à travers lui, pour nous tous. Qu’on nous avait, qui sait, délivré un message. Et comme pour l’odeur de tout à l’heure, selon l’angle sous lequel on regardait la scène, selon le prisme qu’on lui appliquait, mille hypothèses se formaient, toutes plus dérangeantes les unes que les autres, et aucune ne se détachait, aucune ne s’imposait comme l’évidence. Au sortir de ce cauchemar, Timothée avait eu la présence d’esprit de fouiller le portefeuille de l’homme. Un nom. Richard Wenworth.
À ce nom, Madeleine réagit, et ne put se retenir d’embrayer aussitôt sur sa propre matinée, celle qu’elle avait passée à l’Oriental Club. Elle avait vu ce nom. Elle le connaissait. Elle l’associait à quelque chose de, et le mot lui vint à elle aussi, et je vis qu’il lui venait avec le même petit haussement d’épaule agacé que j’avais, étrange. Décidément, ce mot ne nous appartenait plus en propre, à chacun, il circulait entre nous, nous le tenions tous comme on tient une rampe dans le noir, faute d’autre chose à quoi nous raccrocher. Je commençais à me demander si ce n’était pas là le premier symptôme de ce qui nous attendait, cette contagion du même mot pauvre dans cinq bouches différentes. Sa visite, racontait-elle, n’avait rien donné de bien significatif, sinon le constat que l’Oriental Club était un refuge de goujats et de misogynes du premier ordre, où une femme seule devait composer avec des regards qui valaient des insultes. Rien de significatif, donc, sauf un détail. Un livret qu’elle avait déniché dans la bibliothèque du Club. Un livret qui paraissait venir de Smith, ou plutôt, autant que j’aie pu le comprendre, car mon esprit à ce moment-là était si encombré par tous ces faits étranges que j’en suivais mal le fil, le recueil de l’université de Smith, celui où figuraient ses élèves. Et le plus saisissant, là encore, n’était pas le livret mais ce qu’il contenait. Le nom de Wenworth y apparaissait, et à côté de ce nom on avait porté trois symboles, comme on met des astérisques en marge d’une ligne qu’on veut signaler. L’infini. L’ouroboros. Et un troisième dont je n’avais pas saisi le nom quand Madeleine le prononça, mais qui paraissait, dans le même ordre d’idée, en relation avec l’infini, une variante de plus de cette même idée d’un cycle qui se referme sur lui-même et recommence sans fin. Trois signes pour dire à peu près la même chose, trois manières de tracer l’éternel retour à côté du nom d’un homme qu’on retrouvait ce matin écorché vif sur le sol d’une bibliothèque. Et là, je renonce à lutter, je l’écris en toutes lettres et tant pis pour la pauvreté, étrange, étrange, étrange, ce mot revient et il aura ma peau avant la nuit.
À ma demande, Timothée reprit la main, car son récit s’était interrompu sur l’horreur de l’écorché. Il n’avait pas eu le temps de nous dire ce qu’il avait trouvé avant le drame, dans ses recherches, et qui touchait à notre affaire. Il finit donc par nous livrer une chose ou deux qu’on pouvait rattacher au Sedefkar. Une référence, d’abord, à un parchemin intitulé les simulacres du diable, écrit en vieux français, et qui exposait, lui sembla-t-il, tout un système de simulacres, ce qui pouvait bien avoir un rapport avec le simulacre de Sedefkar dont Julius nous avait parlé. Et puis, plus précis encore, le journal d’un soldat allemand, daté des environs de 1914, donc d’hier pour ainsi dire, où l’auteur situait les parchemins de Sedefkar au musée de Topkapi, à Constantinople. Constantinople. Le mot tomba dans la pièce et roula jusqu’à moi, et je sentis se nouer dans ma poitrine ce mélange que je connais bien, l’attrait et l’effroi, car de nous tous je suis celui qui connaît cette ville sur le bout des doigts, et l’idée que le fil de toute cette affaire nous y ramenait avait quelque chose d’une convocation personnelle. Là non plus le mot d’étrange ne convenait pas. Il y a des coïncidences qui dépassent l’étrangeté et qui entrent dans un autre registre, celui du dessein, celui de la main qui dispose, et celle-ci en était.
C’est alors que Madeleine, visiblement bouleversée, prise par ce qui ressemblait à un dilemme intérieur, à une lutte entre ce qu’elle voulait taire et ce qu’elle ne pouvait plus garder, finit par nous révéler qu’elle était morte. Qu’elle avait soulevé le voile, puis qu’elle en était revenue, par je ne sais quel mystère, par je ne sais quel chemin qu’elle-même disait ignorer. Elle se déclarait morte-vivante. Là, je dois l’avouer, ce fut beaucoup pour moi d’un coup, et sans vouloir me montrer ni brutal ni dédaigneux, car j’ai pour Madeleine trop de respect pour cela. Je m’efforçai de lui dire que ce terme de mort-vivant avait pour moi un autre sens. Qu’être un mort-vivant, si tant est que cela existe, c’est occuper un état en soi, un état distinct de la vie comme de la mort, un troisième royaume dont on ne sort pas. Or elle n’était pas dans cet état-là. Elle avait été, à l’en croire, morte. Puis elle était revenue à la vie, et la preuve en était qu’elle se tenait là, devant moi, à parler, à respirer, bien vivante. On ne pouvait donc pas la dire morte-vivante. On pouvait, à la rigueur, la dire revenue. Mais elle, elle y croyait, fortement, sincèrement, sans la moindre malice, avec cette foi tranquille qui ne se discute pas.
Elle nous raconta. Et là, je l’écoutai vraiment, attentivement, parce que ce qu’elle disait du fait, du concret, m’intéressait au plus haut point, même si l’interprétation qu’elle en tirait me semblait s’égarer. Le responsable des antiquités du Caire venait de découvrir une nécropole. Il l’avait appelée, elle, ainsi que sa collègue, Nour, pour venir l’aider à l’explorer. La nécropole était instable, dangereuse, mal étayée, de celles où l’on n’entre qu’en sachant qu’on risque sa peau. Et le sol s’était dérobé sous elle. Elle était tombée, d’un coup, enfermée dans une salle dont les issues s’étaient refermées dans le même mouvement. Bastet, m’expliqua-t-elle, le chat, avait trouvé une voie. Des pierres étaient tombées, l’avaient écrasée. Et elle gardait de tout cela des traces, des plus significatives à ses yeux, à la cheville et aux côtes. Je l’écoutai jusqu’au bout, et quand elle eut fini, je lui dis, posément, que tout cela pouvait peut-être s’expliquer autrement. Que ces traces à la cheville et aux côtes, un médecin les lirait sans peine. Une cheville prise sous un éboulement, c’est une contusion, parfois une fracture. Des côtes marquées, c’est souvent ce que laisse une réanimation, le massage qu’une main inconnue, dans la confusion du sauvetage, lui aurait appliqué sur la poitrine pour la ramener du seuil où elle s’était avancée. Une syncope profonde, sous le choc et le manque d’air, peut passer pour une mort à qui la regarde, et le retour qui suit n’est pas un miracle, c’est de la physiologie. Voilà ce que je lui offrais, une lecture mesurée, une lecture de l’explicable, qui ne lui ôtait rien de l’effroi qu’elle avait vécu mais qui le rendait à la nature. Je sentis bien qu’elle m’entendait. Je sentis tout aussi bien qu’elle ne m’écoutait pas. Pour elle, cela restait du mysticisme, cela gardait un sens, et ce sens la reliait non seulement à ce qui nous arrivait à présent, à tous, mais à nos ancêtres eux-mêmes, et elle alla jusqu’à se ranger, en se nommant morte-vivante, dans le sillage du comte Fénalik en personne. À ce mot, je l’avoue, quelque chose se figea en moi, car ce nom-là n’est pas un nom comme un autre pour un Beaumain, et l’entendre dans cette bouche, accolé à une revendication pareille, fit passer dans la pièce un froid que mon explication clinique ne suffit pas à dissiper. La conversation prenait un tour que je n’aimais pas, un tour que j’aurais appelé étrange si le mot n’avait pas déjà rendu l’âme dix fois depuis le matin, un tour disons trouble, vénéneux, glissant. Je n’adhérais pas, qu’on me comprenne bien, je n’adhérais à rien de tout cela. Mais je ne pouvais pas non plus le balayer d’un revers de main.
Elle enchaîna sur la signification du nombre trois, qui selon elle nous collait à la peau. Trois symboles à côté du nom de Wenworth, qui en était mort. Bientôt trois morts, disait-elle, alors que nous en comptions déjà deux. Marcello intervint à ce moment-là, et je serais bien en peine de dire, pince-sans-rire comme il l’est, s’il était sérieux ou s’il la taquinait, mais il fit observer qu’il y avait, lui aussi, trois portes à chacun des étages de la maison de Makryat. Sérieux ? Moqueur ? Je n’aurais su trancher, et c’est sans doute cette ambiguïté qu’il cherchait. En tout état de cause, j’eus, moi, une idée qui me traversa et que je gardai pour moi, car elle était un brin moqueuse. Trois. Et pourquoi pas la sainte trinité, pendant qu’on y était. Voilà ce qui me vint, sur ce ton railleur que je sentais poindre malgré moi, et je le ravalai aussitôt, parce que lancer pareille pique à voix haute n’aurait servi qu’à me gausser de Madeleine, et que je n’en avais ni l’envie ni le droit.
Vint le tour de Marcello de narrer notre matinée, la sienne et la mienne, notre visite à la boutique. Je l’écoutais religieusement, et c’est en l’écoutant, au moment précis où il décrivait l’odeur de l’étage, que cette même odeur étrange me remonta au nez, comme rappelée par les mots, et qu’un souvenir, instantanément, se leva en moi. Julius. Julius bandé sur son lit, dans la chambre du meublé de Cheapside, son corps de brûlé enveloppé de linges, et autour de lui, dans l’air de cette chambre, cette odeur. La même. L’odeur y était aussi. Je n’y avais pas pris garde sur le moment, noyée qu’elle était sous l’éther et les onguents, mais elle y était, je l’aurais juré, et de me le formuler ainsi à voix haute me parut soudain si lourd de sens que j’en restai un instant sans voix. Étrange, pensai-je, et je faillis rire de moi-même, parce que ce mot revenait toujours au galop dès que le sol se dérobait sous ma raison, comme un tic, comme une prière de mécréant, comme le seul barreau auquel ma main savait encore se fermer. Disons plutôt, puisqu’il faut bien finir par dire les choses sans cet adjectif qui ne dit rien, que deux lieux que tout séparait, une chambre de mourant à Whitechapel et un appartement vidé d’Islington, partageaient une seule et même odeur, et que cette communauté d’odeur les nouait l’un à l’autre par-dessous le visible, dans une géographie souterraine que je ne comprenais pas mais dont je tenais soudain un fil. Marcello, à qui je dis la chose, fronça les sourcils, chercha en lui, et finit par me confirmer que oui, maintenant que je le disais, cet endroit-là, la chambre de Julius, lui rappelait celui-ci, l’appartement vide d’au-dessus de la boutique. La même odeur dans les deux lieux. Le lien, encore informe, mais le lien.
Dès lors, je ne pus me retenir de partir dans ces pensées que je redoutais. Un rituel, dans l’appartement supposé de Makryat. Un rituel commencé là-haut, sous le motif de craie effacé, et qui s’achèverait ailleurs, dans la chambre supposée de Beddows, dont Julius serait la triste victime. Le débat se poursuivit, et il faut bien dire qu’il se poursuivit en vain, car aucun fait physique ne venait étayer la moindre de nos hypothèses, toutes plus fantastiques, toutes plus étranges, et je le dis encore, oui, encore, parce que je n’en démords pas, ce mot me suit comme mon ombre et je n’arrive pas à m’en débarrasser, toutes plus étranges les unes que les autres. Et c’est là, au creux de ce piétinement, que ma résolution se forma, nette pour une fois, débarrassée de toute brume et de tout adjectif fatigué. Il fallait nous recentrer. Repartir à la chasse au concret. Nous réancrer dans le réel, dans le palpable, dans ce qui se touche et se vérifie et qu’aucun mot vague ne vient recouvrir. Trop de spéculation nous égarait. Et la seule voie que je connaisse vers le concret, c’est l’enquête de terrain, les pieds dans la boue et les mains dans la poussière.
Mais avant cela, le père Isidore nous offrit une parenthèse plus légère, presque distrayante, et pour le coup beaucoup moins dérangeante, beaucoup moins étrange, et Dieu sait que cela faisait du bien d’employer enfin ce mot pour dire qu’une chose, pour une fois, l’était à peine. Ce matin, il était parti de son côté en quête de pieux. Des pieux authentiques, pour la chasse au vampire. Sortie de son contexte, l’assertion prête au sourire, voire à la franche hilarité, et un étranger qui nous eût entendus se serait certainement enfui. Mais pour nous, désormais, une phrase pareille avait presque un parfum de normalité. C’est peut-être cela, à la réflexion, le plus étrange de tout, plus étrange que l’odeur, plus étrange que l’écorché, le fait que nous trouvions normal de parler de pieux à vampires en mangeant des sandwiches, et que l’étrangeté, à force, eût changé de camp et fût passée du côté de ce qui nous paraissait banal. Toujours est-il qu’à force de chercher, le père Isidore avait trouvé un antiquaire capable de lui en vendre, des pieux très anciens, très véritables, près de deux caisses. Et notre bon père n’avait pas hésité à puiser, pour cela, dans ce qu’il appela, mot pour mot, le denier du culte, afin de nous équiper tous, et bien au-delà du raisonnable, en pieux. Son explication, toutefois, sentait l’embarras, et cette expression de denier du culte, qui lui revenait à chaque phrase, finit par nous intriguer. Puis il se trahit lui-même. Il fit, sans y penser, une allusion à Bastet, et Madeleine comprit à l’instant qu’il était entré dans sa chambre, qu’il l’avait fouillée, et il nous apparut du même coup ce que recouvrait, pour le père Isidore, cette notion de denier du culte. Marcello, lui, l’eût appelé trésor de guerre. Moi, plus prosaïquement, pot commun. C’était l’argent que Julius nous avait remis lors de notre dernière entrevue. Le sacripant s’était servi, sans nous en informer, et de combien ? Deux cents livres. Une véritable fortune. La décision fut prise sur-le-champ, et sans appel, que le père Isidore et le sac d’argent ne se trouveraient plus jamais en présence l’un de l’autre sans la garde d’un autre membre du groupe. Marcello en reprit la charge, expressément, et le père Isidore accepta cela avec une contrition de façade sous laquelle perçait, je crois, le contentement de l’homme qui a quand même eu ses pieux.
Sur ces entrefaites, nous nous répartîmes les tâches de l’après-midi. J’irais, moi, en compagnie de Timothée, à l’université de Julius, pour fouiller, ou disons plutôt pour inspecter consciencieusement, son bureau, à la recherche d’un livre, d’un papier, de n’importe quoi qui relaterait ses travaux les plus récents. Madeleine devait retourner à l’Oriental Club, malgré les mufles qui y régnaient, pour y emprunter, le mot mérite ses guillemets, le livret d’université de Smith. Et Marcello, prenant sous son bras le père Isidore, retournerait à la chambre de Beddows pour voir ce qu’il en advenait, et surtout pour sentir si l’odeur y flottait encore, si c’était bien la même que celle de chez Makryat, et s’il pouvait, par chance, en définir l’origine.
Étrange. Je voudrais en finir avec ce mot. Le ranger une bonne fois, ne plus l’avoir sous la plume ni sous le crâne. Je voudrais que tout, dès cette après-midi, redevienne rationnel, que les odeurs retrouvent une source, les morts une cause, les nombres leur simple valeur de nombres. Je l’espérais de toutes mes forces de médecin, de tout ce qui me reste de foi dans l’ordre des choses. Et pourtant, étrangement, je n’y croyais guère. Car à bien regarder ce que nous vivions, à reprendre une à une les pièces de cette seule matinée, l’écorché sans une goutte de sang autour de lui, l’appartement vidé jusqu’à l’os, l’odeur qui liait deux chambres que tout sépare, le nom de Wenworth flanqué de ses trois signes d’infini, force m’était d’admettre que je ne me déferais pas de sitôt de mon vieux mot fatigué, parce qu’il n’y avait pas, dans tout cela, pas un détail, pas un seul, qui ne fût profondément, irréductiblement, étrange.

