Journal de bord d’Ender Beaumain (1) : Tout a un début.

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1ᵉʳ janvier 1923, au petit matin, hôtel Le Claridge, Londres.

La plume a une réticence dans la main, comme si elle pressentait avant moi l’énormité de ce qu’on s’apprête à lui demander. Je l’ai prise il y a déjà quelques minutes, je l’ai posée, je l’ai reprise, ce manège ridicule qu’on fait toujours devant la première page d’un cahier neuf, comme si la page elle-même nous regardait et qu’on craignait de la décevoir. Le cahier est neuf, relié de basane brune, avec ce poids dans la main des volumes dont on sent qu’ils auront une vie longue.

Il faudra qu’il dure. Très longtemps. Plus longtemps que moi.

Le réveillon s’est achevé il y a quelques heures à peine. La maison de Julius Smith dans St. John’s Wood s’est vidée vers trois heures du matin dans un brouillard de fumée de cigares et de rires fatigués, et nous sommes rentrés au Claridge en fiacre sous un ciel londonien dont la couleur indéfinissable, pas tout à fait noir, pas encore gris, quelque chose entre les deux qui n’existe que dans cette ville. Madeleine dormait à demi contre l’épaule de Patrice. Bastet, le chat-sphinx, ronronnait dans son panier capitonné posé sur ses genoux, sa peau nue couleur de pêche pâle frémissant à chaque cahot des roues sur les pavés mouillés. Patrice regardait par la vitre sans rien dire. Personne ne disait rien. Cette espèce de silence d’après-fête qui n’est pas un silence triste, plutôt un silence rassasié, un silence où l’on entend encore la résonance des conversations qui viennent de s’éteindre.

Je n’ai pas réussi à dormir.

J’ai essayé. J’ai défait ma cravate, j’ai posé ma montre sur la table de chevet, je me suis allongé tout habillé, la chambre du Claridge avec ses lourdes tentures vert sombre et ses moulures dorées au plafond, ce luxe édouardien que l’hôtel n’a pas voulu retoucher après la guerre par fidélité à une certaine idée de lui-même, j’ai fixé la rosace centrale du plafond pendant un temps que je ne saurais évaluer avec précision et qui pouvait aller du quart d’heure à l’heure entière, et puis je me suis relevé. J’ai allumé la lampe d’opaline de mon bureau. J’ai sorti le cahier neuf de son papier d’emballage froissé. Je me suis assis. La fenêtre donnait sur Brook Street, encore plongée dans la nuit, et l’on n’apercevait que les halos jaunes des becs de gaz à intervalles réguliers, comme une rangée de petites lunes mal accrochées au flanc d’une rue qui n’en finissait pas.

Il fallait que je l’écrive. Maintenant. Pas demain, pas dans une semaine, pas après le colloque de Julius le trois janvier, maintenant, dans cette aube blême où l’année 1923 venait à peine d’éclore et où quelque chose en moi s’ouvrait avec elle comme s’ouvrent ces fleurs nocturnes qui ne supportent que la fraîcheur des premières heures.

Voilà. C’est cela. Ce que je suis en train de faire, commencer un journal de bord, n’est pas un caprice ni une velléité littéraire. C’est un geste de la lignée. Ce geste-là, mon père Patrice l’a accompli en novembre 1893 dans la bibliothèque familiale du domaine de Touraine, à vingt-cinq ans, lorsqu’il s’apprêtait à partir pour Londres rendre visite au professeur Julius Smith. Le même Julius Smith dont la maison de St. John’s Wood vient de nous recevoir pour le réveillon il y a quelques heures à peine. Le même. Et cette coïncidence ne m’échappe pas, elle ne peut pas m’échapper, elle est précisément la marque sous laquelle ce premier matin se place, le cycle qui se referme et qui se rouvre dans le même instant, le fils qui ouvre son cahier là où le père s’apprêtait à ouvrir le sien trente ans plus tôt, devant la même porte, derrière la même pipe, sous la même pluie britannique. Le soldat Beaumain l’a accompli en 1789 dans le tumulte d’un Paris qui s’effondrait, et il l’a tenu jusqu’à ce qu’on lui prenne la tête en 1794. D’autres l’ont accompli avant lui, bien avant lui, dont la mémoire s’est perdue mais dont les chevalières ont survécu, par paires, transmises de père en fils depuis une époque que les archives elles-mêmes n’arrivent plus à dater avec précision.

Je porte la mienne à l’index gauche depuis ce soir de décembre où Patrice me l’a glissée au doigt dans son bureau parisien, entre les piles de livres et les cartons d’archives ouverts. Sa jumelle est à son doigt à lui, en ce moment même, dans la chambre voisine. Père et fils, la paire reconstituée, comme elle l’a toujours été, comme elle devait l’être. L’argent du chaton est légèrement tiède contre ma peau, ce matin. Je ne sais pas si c’est ma propre chaleur qui s’y est diffusée ou si l’objet a sa température propre, Patrice écrit quelque part dans ses cahiers que sa chevalière vibre parfois à des moments qu’aucune cause physique connue ne peut expliquer, et je ne saurais nier que la mienne, depuis quelques heures, dégage une présence qui n’est pas tout à fait celle d’un simple anneau de métal.

Bref. Je commence ce journal parce que je sais, je sais, et ce verbe-là, je le pèse avec toute la rigueur clinique qu’un médecin met à peser ses diagnostics, je sais qu’un nouveau cycle vient de s’ouvrir. Madeleine en est la preuve vivante. Et puisque cycle il y a, il faudra qu’un cahier le consigne. Ce cahier-ci. Qui, un jour, dans un avenir que je préfère ne pas imaginer trop précisément, rejoindra les archives familiales et y prendra sa place auprès de celui du soldat de 1789 et de ceux de Patrice. C’est une obligation. Pas un choix. Pas une vocation. Une obligation, au sens latin du terme, obligare, ce qui lie. Ce qui m’enchaîne à ceux qui m’ont précédé et à ceux qui me suivront.

Mais avant le cycle qui commence, il faut le récit de celui qui m’y a conduit. Sans quoi le lecteur futur, un Beaumain encore à naître, peut-être, ou Patrice lui-même quand il viendra relire ces pages, ne comprendra rien de l’homme qui les écrit. Je vais donc, dans cette première entrée, remonter le fleuve. Jusqu’à la source. Jusqu’aux ruelles d’Istanbul où tout a commencé pour moi.

Il y a du café froid sur le plateau d’argent qu’un valet est venu déposer hier soir et que j’avais oublié. La théière est tiède encore. Je me sers une tasse, le liquide est noir et amer et il me râpe la gorge avec cette franchise des boissons qui ne cherchent pas à plaire, et je commence.

Je suis venu au monde dans les bas-fonds de Constantinople, à une date que je ne connais pas et que personne ne connaîtra jamais. Quelque part autour de l’année 1888, à en juger par ce que mon corps a pu me dire de lui-même au fil des années, la dentition, la croissance des os, l’apparition de la barbe, ces marqueurs grossiers que les médecins utilisent à défaut de mieux quand l’état civil leur fait défaut. Octobre, novembre peut-être. Un mois où Constantinople bascule dans cette grisaille humide qui monte du Bosphore et qui s’accroche aux pierres des murs jusqu’à ce que le vent du nord vienne la décrocher. Je n’ai aucune image de ma mère. Aucune. Pas une silhouette, pas une voix, pas une odeur, rien que je puisse rapporter à elle et identifier comme tel. Mon père non plus. Le néant. Le néant absolu, propre, sans cicatrice, le néant que laissent les disparitions assez précoces pour que la mémoire elle-même n’ait pas eu le temps de prendre forme.

Mes parents m’ont abandonné, et cette absence même me dispense de l’amertume. On ne maudit pas des ombres sans contour. Il y eut peut-être, avant le néant, des mains. Peut-être même des mains dures. Mais ça je ne m’en rappelle pas.

Mais les ruelles, elles, je les porte encore. Je les porterai jusqu’au bout.

Constantinople, je dis Constantinople, et non pas Istanbul, lorsque je parle de cette époque-là, parce que c’est ainsi que la ville s’appelait dans la bouche des occidentaux et même dans celle d’une bonne part de ses propres habitants à la fin du siècle dernier, et que la grammaire de l’enfance ne se révise pas comme on révise une carte d’état-major. Constantinople, donc, où je grandis, fut pour moi un labyrinthe sensoriel d’une densité que les villes occidentales ne peuvent même pas concevoir. Les bazars couverts dont les voûtes ruisselaient de poussière dorée à l’heure où le soleil traversait les puits de lumière. L’odeur du cuir frais mêlée à celle du cuivre travaillé et à celle, plus sourde, plus animale, des viandes pendues aux crocs des bouchers de Tahtakale. Le cri rituel des porteurs d’eau, suuuu, suuuu, qui traversait les ruelles comme un chant religieux. Le rugissement des fournaises de Sirkeci où l’on cuisait le pain au petit matin. Les mouettes qui tournoyaient au-dessus des minarets en lâchant leurs cris aigus que les vieux musulmans tenaient pour les âmes de marins noyés. Et puis, bien sûr, la pourriture. La pisse. Les fumiers qui s’accumulaient dans les recoins. Les caniveaux à ciel ouvert où dégringolaient les eaux grasses des cuisines et où nous, les gosses, nous nous penchions pour récupérer ce qu’un cuisinier distrait avait laissé tomber par-dessus la fenêtre. Constantinople avait deux faces, comme tout ce qui est vraiment grand, la splendeur et l’immondice, indissociables, inséparables, la lumière qui ne pouvait briller si fort que parce que l’ombre en dessous était abyssale.

J’ai survécu là-dedans. Survécu, et même prospéré à ma manière, c’est-à-dire pas grâce aux poings ni aux jambes, j’étais petit, malingre, mauvais grimpeur, mauvais coureur, mauvais bagarreur, dépourvu de cette férocité physique que les gosses de la rue cultivent comme leur unique capital, non, j’ai survécu grâce à autre chose. Mon œil. Mon oreille. Et ma langue.

Mon œil voyait avant les autres. C’est une chose que j’ai très vite remarquée, et qu’on m’a confirmée plus tard, à la faculté, lorsque les professeurs d’observation clinique m’ont décerné des éloges qui m’ont semblé démesurés pour ce qui n’était à mes yeux qu’une habitude ancrée depuis toujours. La rue m’avait dressé. Quand on traîne dans les bas quartiers de Constantinople, on apprend à lire les visages comme un savant lit les inscriptions sur une stèle, on déchiffre les rides du front, le pli des commissures, l’angle de la mâchoire, la dilatation des pupilles, et l’on en tire des conclusions qui peuvent vous valoir un repas chaud ou un coup de couteau selon la finesse de votre lecture. Mon oreille était du même calibre. J’entendais les phrases sous les phrases, l’inflexion qui trahissait le mensonge, le silence qui précédait l’agression, le déplacement infime de la respiration chez l’homme qui s’apprête à mentir. Je ne m’en rendais même pas compte. Cela se faisait tout seul.

Et puis ma langue. Mon bagout, comme on disait dans la rue. Cette capacité à parler, à tourner les choses, à amadouer un boutiquier hostile ou à détourner l’attention d’un policier méfiant, cela aussi, je l’avais. Le don de la parole appliqué à la survie. Trois langues, déjà, à dix ans : le turc des rues, mâtiné d’arabe pour les marchands, le grec démotique des pêcheurs du Phanar, et quelques bribes d’italien rapportées des comptoirs de Galata. Je sautais d’une langue à l’autre sans y penser, attrapant les mots utiles et laissant le reste, c’est ainsi qu’on apprend les langues quand on a faim, par nécessité absolue.

Voilà ce que j’étais. Un petit observateur affamé, planqué dans les recoins, qui regardait passer le monde et qui, parfois, glissait une main agile dans la corbeille du marchand de figues quand l’attention de celui-ci se fixait ailleurs. Pas un voleur de profession, non, un voleur de circonstance, un voleur de survie, qui rendait le butin à la première occasion en faisant mine de l’avoir trouvé. La nuance, dans la rue, a son importance. Les vrais voleurs y meurent jeunes. Les survivants comme moi y vieillissent un peu plus longtemps.

Je n’ai aucun souvenir précis du moment où ma vie s’est inscrite dans la rue. Comme pour mes parents biologiques, le néant. Il y eut, je le sais par recoupements tardifs, un premier refuge, très tôt, avant la rue. Un foyer tenu par des religieuses, quelque part du côté de Galata ou peut-être de Sainte-Sophie, où l’on m’avait déposé tout petit, vers quatre ou cinq ans semble-t-il, et où l’on me gardait par intermittences quand personne d’autre ne pouvait me prendre. Je n’en ai gardé que des fragments, une certaine qualité de lumière dans une chapelle, l’odeur d’un savon dur, la voix d’une sœur qui chantait en français une berceuse dont je ne retrouve ni les paroles ni la mélodie. Rien d’autre. Les religieuses ne m’ont pas adopté, personne ne m’a adopté, et très vite, je ne sais plus comment ni pourquoi, j’ai glissé hors de ces murs pour retrouver la rue qui m’attendait avec cette indifférence qu’elle met à tout reprendre en elle. Quand j’ouvre les yeux sur ma propre mémoire et que je remonte aussi loin que je peux, c’est la rue qui est déjà là. 

Je n’avais aucun avant. Aucun terme de comparaison. Le fond d’une cour intérieure du côté de Sainte-Sophie, où je dormais tassé contre un vieux chien noir qui sentait la pluie et le suif ; la louche de fer accrochée d’une chaînette à la fontaine publique, dont le métal gardait un goût d’oxyde que je prenais pour la saveur normale de l’eau ; les pieds nus sur des pavés qui conservaient, même en été, une fraîcheur de tombe — voilà la condition du monde telle que je la recevais, sans rien à quoi la comparer. Tout ce qui viendrait ensuite serait, par définition, une amélioration.

Rana m’a sauvé en premier. Bien avant Ahmed. Bien avant l’orphelinat. Bien avant tout ce qui devait suivre.

Je devais avoir neuf ou dix ans, et je traînais autour de la fontaine de Sultanahmet un après-midi de juin où la chaleur tassait les passants à l’ombre des arcades. Je n’avais rien mangé depuis la veille. La faim me prenait par à-coups, par vagues. Je guettais. C’est ce qu’on faisait, à cet âge, on guettait. On se postait à proximité d’un endroit où circulait de la nourriture et l’on attendait que le hasard fournisse une opportunité.

Une jeune femme s’est approchée. Avec ces yeux noirs immenses des enfants d’Istanbul et des cheveux qu’une mère attentive avait tressés en deux nattes serrées dans le dos. Elle portait une besace en toile beige. Et un petit garçon la suivait, son frère manifestement, à voir la façon dont il l’imitait dans chacun de ses gestes, qui tenait dans ses deux mains un simit encore tiède, un de ces anneaux de pain au sésame que les vendeurs ambulants portent empilés sur des piques en bois. Elle s’est arrêtée à trois pas de moi. Elle m’a regardé. Et sans un mot, sans un sourire, sans cette condescendance humide que les enfants de bonne famille ont parfois en s’adressant aux gosses des rues, elle a tendu la main vers son frère, elle a pris le simit, elle l’a coupé en trois parts égales, et elle m’en a tendu une.

Voilà. Trois parts égales. Pas deux pour eux et un croûton pour moi. Trois.

Je n’ai pas su quoi répondre. La rue avait conditionné en moi des réflexes très précis, accepter ce qu’on offre puis se méfier de la suite, parce qu’on n’offre jamais rien sans contrepartie cachée. Quelque chose dans la façon dont elle me tendait ce morceau de pain, dans son absence totale d’attente, dans la simplicité du geste, désarmait la méfiance avant même qu’elle n’ait pu se former. J’ai pris le simit. J’ai mangé. Le sésame craquait sous mes dents avec ce petit bruit sec qui est l’un des plus délicieux qu’on puisse entendre quand on a faim.

Elle s’appelait Rana. Le petit garçon, c’était Barlas. Et leur père, je ne le saurais que plus tard lui aussi, était un certain professeur Demir, érudit fort respecté du quartier de Galata, dont la maison s’élevait sur un coteau d’où l’on voyait la Corne d’Or s’ouvrir comme une bouche d’argent.

Une amitié est née, ce jour-là. Tout simplement. Ce mot d’amitié, je le pose ici avec la même précaution qu’on poserait un objet fragile sur une étagère trop haute, cette amitié, je n’en avais aucune expérience préalable. Dans la rue, on ne fait pas amitié, on fait alliance. La nuance est de taille. L’alliance se rompt dès que l’intérêt commun cesse . L’amitié, elle, se nourrit d’une autre substance dont la rue ne dispose tout simplement pas. Rana et Barlas m’apportèrent cette substance-là. Sans la nommer, sans la théoriser, sans même se rendre compte qu’ils me l’apportaient, par leur seule façon d’être avec moi, jour après jour, à la fontaine de Sultanahmet où nous prîmes l’habitude de nous retrouver, puis dans les ruelles que j’arpentais avec Barlas sous l’oeil attentif de sa grande soeur, puis dans la cour de leur maison où ils me faisaient entrer en cachette pour m’offrir un goûter dérobé aux cuisines.

C’est ainsi que je rencontrai Selin. Leur mère. Et Ahmed. Leur père.

Ils m’attendaient. C’est cela qui m’a saisi, ce premier jour où Rana m’a tiré par la manche pour me faire monter l’escalier de la cuisine. Ils m’attendaient. Selin avait préparé une assiette, une vraie assiette, en faïence bleue, posée sur une vraie table couverte d’une nappe brodée, avec des feuilles de vigne farcies, un morceau de fromage frais, et ce helva au sésame dont je ne connaissais que le nom et l’odeur lointaine. Elle ne m’a posé aucune question. Elle m’a fait asseoir. Elle m’a regardé manger avec cet œil attendri des mères qui savent reconnaître un enfant affamé, et ce regard-là, ce simple regard, m’a fait quelque chose dans la poitrine que je n’avais pas su jusqu’alors qu’on pouvait éprouver. Le dégel d’une zone que la rue avait gelée depuis si longtemps que j’avais oublié qu’elle pouvait se réchauffer.

Ahmed est apparu plus tard, au moment où je terminais le helva. Un grand homme, alors, je dis alors, parce qu’avec le temps il me semblerait moins grand, mais ce premier jour il occupait la pièce de toute sa carrure, sa moustache fournie, son tarbouche posé droit, sa robe de chambre damassée portée avec ce naturel des hommes qui ne posent jamais. Il m’a observé un long moment sans rien dire. Puis il s’est assis face à moi, et il m’a posé trois questions en turc dans cet idiome châtié des classes lettrées, trois questions très simples sur mon nom, sur mon âge et sur l’endroit où je dormais. J’ai répondu. Je n’ai pas menti, je n’avais pas envie de mentir, ce qui était déjà une nouveauté pour moi, qui mentais d’instinct à tout adulte qui m’adressait la parole. Il a écouté avec cette gravité qu’il mettait aux choses importantes, et il a fini par hocher la tête en disant simplement bien, un seul mot, iyi, qui dans sa bouche pesait plus qu’un long discours.

Ahmed prit son temps, ensuite. Il ne me proposa rien dans la précipitation. Pendant des semaines, je continuai de venir à la maison Demir en tant qu’invité officieux, partageant des bouts de repas avec Rana et Barlas, traînant dans la cour pavée, écoutant les conversations qui se déroulaient dans le grand salon où Ahmed recevait ses collègues. Et puis un jour, sans préambule, sans cérémonie, il me dit qu’il avait trouvé pour moi une place dans un foyer tenu par les Frères de Saint-Joseph à Galata. Un foyer chrétien, je n’étais ni chrétien, ni musulman, ni rien d’ailleurs, je n’étais que ce que la rue avait fait de moi, mais c’était la seule institution qui acceptait les gosses sans état civil et qui assurait au moins un toit, un lit et trois repas par jour. Tu ne seras pas obligé de te convertir, m’avait-il précisé avec ce sourire un peu en coin que je lui connaîtrais désormais. Tu écouteras les leçons de catéchisme parce qu’il faudra bien qu’elles passent quelque part dans ta tête, et tu en feras ce que tu voudras. Mais tu iras à l’école. Et c’est l’école qui m’intéresse pour toi.

J’ai accepté. Sans grande hésitation. La rue commençait à me peser, pas l’idée même de la rue, mais la perspective de l’hiver qui revenait, et je savais ce qu’étaient les hivers de Constantinople pour les gosses sans abri. Le foyer ne fut pas le pire endroit. Loin de là. Les frères français, dans leur grande majorité, étaient des hommes simples et durs mais pas méchants, qui croyaient sincèrement à leur mission et qui ne tiraient aucun plaisir personnel à humilier les enfants qu’on leur confiait. Le pain était suffisant. Le lit, ferme mais propre. Les coups, rares, et toujours proportionnés à l’infraction supposée. J’avais connu pire. Bien pire.

Et l’école. L’école fut une révélation. Je n’imaginais pas qu’un tel endroit pût exister. On y entrait le matin et l’on en ressortait le soir avec, dans la tête, des choses qui n’y étaient pas le matin même. La géographie du monde. Les opérations de l’arithmétique. Les déclinaisons latines. La conjugaison française, car on enseignait le français dans ce foyer-là, autant pour la mission catholique que pour la dimension culturelle, et c’est à cette source-là que je puisai mes premières bases dans cette langue qui devait devenir la mienne quelques années plus tard. Je dévorais. C’est le verbe juste, et je l’utilise sans complaisance romantique : je dévorais. La connaissance entrait en moi comme l’eau entre dans une éponge desséchée, par capillarité instantanée, sans effort apparent. Les frères, déconcertés, se mirent à me passer des livres qui dépassaient de plus en plus le programme officiel. Ahmed, averti, commença à m’inviter chez lui pour me faire travailler sur des textes encore plus exigeants. Puis Ahmed me prit franchement sous son aile.

C’est là que ma vie bascula une seconde fois. La première, ç’avait été le simit partagé à la fontaine. La seconde, ce fut la bibliothèque de la maison Demir.

Une pièce immense, à l’étage, qui sentait le cuir vieilli et le tabac à narguilé. Des rayonnages du sol au plafond, en bois sombre, chargés de volumes en arabe, en persan, en turc ottoman, en grec, en français, en allemand, en latin, des grammaires, des traités d’astronomie médiévale, des recueils de poésie soufie, des éditions érudites de Plotin et de Plutarque, des manuscrits enluminés que je n’avais pas le droit de toucher mais que je pouvais regarder par-dessus l’épaule d’Ahmed quand il me les commentait. Il m’apprit là tout ce qu’une école ordinaire ne pouvait pas m’apprendre. Il m’apprit à penser, non pas à savoir, mais à penser, à articuler les savoirs entre eux, à interroger leurs présupposés, à reconnaître la marque d’un raisonnement faible sous le brillant d’un style éclatant. Les heures que j’ai passées dans cette bibliothèque sont, encore aujourd’hui, parmi les plus précieuses de ma vie. Et je n’ai jamais pu, depuis, entrer dans une bibliothèque sans en éprouver une émotion physique, un léger serrement de la poitrine, une ouverture des narines, quelque chose qui relève moins de la mémoire consciente que de la mémoire des sens.

L’adolescence se déroula sans heurts notables. Le foyer, l’école, la bibliothèque Demir, les sorties avec Rana et Barlas devenus des amis indéfectibles, la découverte progressive d’un Istanbul autre, non plus celui des bas-fonds, mais celui des cafés littéraires de Péra, des conférences publiques à l’université, des soirées musicales chez les amis francophiles d’Ahmed. Je remontais l’échelle sociale sans l’avoir cherché, par la seule force de cette amitié qui m’avait pris par la main et qui me hissait à mesure que mes capacités le permettaient. La rue s’éloignait. Je n’oubliais pas qu’elle était là, on n’oublie jamais cela, jamais, un ancien gosse des rues garde toute sa vie une oreille tournée vers le bas de l’échelle, mais elle cessait d’être ma condition.

Patrice est entré dans ma vie par la porte d’Ahmed. Comme tout ce qui m’est arrivé de précieux.

Je l’ai rencontré pour la première fois un soir d’octobre, à une date que je ne saurais plus préciser, mais j’avais treize ans, ou autour de cela, et j’habitais depuis peu la chambre qu’Ahmed m’avait fait installer à l’étage des communs de la maison Demir, à deux pas de celle de Barlas. Patrice arrivait de Paris par l’Orient Express, comme il arriverait chaque année à peu près à la même époque, parfois en mars, parfois en septembre, parfois deux fois dans l’année selon ses affaires, et Ahmed l’accueillait à chaque fois avec cette chaleur particulière qu’il réservait aux très rares qu’il considérait comme des frères. Je sais aujourd’hui ce que je ne savais pas alors, que ces voyages n’étaient pas seulement des voyages d’agrément, qu’ils mêlaient les intérêts commerciaux que Patrice avait développés à Constantinople avec l’appui discret du Palais, ses relations avec la presse locale, et par-dessus tout cet attachement profond qui le liait aux Demir depuis des événements dont je n’avais à l’époque aucune connaissance et qui plongeaient leurs racines dans une nuit de novembre 1893 dont je n’apprendrais la teneur que bien plus tard, quand il me remettrait la chevalière et ouvrirait les archives. Mais en ce soir d’octobre de mes treize ans, je ne voyais qu’un monsieur français que la domesticité traitait avec déférence, et dont Ahmed parlait avec cette lueur dans l’œil qu’il avait toujours pour annoncer sa venue.

Un homme petit, plus petit que je ne l’imaginais d’après la façon dont Ahmed en parlait, mince, soigné, avec une moustache impeccablement entretenue qui tranchait par sa précision avec le débraillé barbu des intellectuels de mon entourage. Un costume gris coupé à Paris dont le drap fin résistait sans se froisser au voyage de trois jours. Une chevalière d’argent à l’index gauche que je remarquai immédiatement, la rue m’avait appris à inventorier d’un coup d’œil les bijoux d’un homme et à en estimer la valeur, déformation précoce qui ne m’a jamais quitté. Un regard d’un bleu très clair, presque délavé, qui semblait toujours en train d’observer quelque chose au-delà de l’interlocuteur direct. Et cette qualité particulière, instantanément perceptible même à treize ans, des hommes qui ont vu des choses qu’ils ne raconteront pas.

Ahmed me le présenta avec une formule qu’il ne changerait plus jamais par la suite. Patrice Beaumain. Un compagnon de route ancien. Et cher. Très cher. Patrice me regarda. Il me tendit la main, à moi qui n’avais pas encore l’habitude qu’un adulte me tende la main, et il me parla en turc, un turc châtié, livresque, qui n’était pas le turc des rues mais qui restait parfaitement intelligible. Quelques mots simples. Quelque chose comme alors voici donc ce fameux Ender dont Ahmed me rebat les oreilles à chacune de mes visites depuis plus d’un an. Je ne sus que répondre. Je balbutiai. La méfiance vieille de la rue me raidissait déjà, cette méfiance qui ne se dissipe jamais entièrement, qui se réveille au moindre signal, pourquoi cet homme s’intéressait-il à moi, que voulait-il, quelle contrepartie attendait-il, aucun adulte ne s’intéresse à un enfant sans contrepartie, la rue avait gravé cette loi dans mon cuir et ni Ahmed, ni Selin, ni les sœurs du premier refuge n’avaient réussi à effacer complètement la cicatrice.

Mais Patrice, ce premier soir, ne fit rien pour la combler. Il ne forçait pas. Il ne sollicitait pas. Il échangea trois phrases polies avec moi et retourna à sa conversation avec Ahmed. Je restai planté dans le vestibule à le regarder de loin, intrigué, méfiant, fasciné malgré moi, et quand Selin vint me chercher pour le dîner je mangeai en silence en l’observant à la dérobée, en enregistrant chacun de ses gestes, en notant la façon dont il tenait son verre et dont il inclinait la tête quand Ahmed parlait, avec cette attention implacable que la rue m’avait apprise et que je n’appliquais jamais sans raison.

Il resta trois semaines ce premier séjour-là. Repartit vers la mi-novembre. Écrivit d’abord à Ahmed, puis revint au printemps suivant, puis revint encore à l’automne d’après, et ainsi de suite au rythme régulier de ces voyages qu’il faisait à Istanbul une à deux fois par an et qu’il m’expliquerait beaucoup plus tard avoir entretenus à la fois par nécessité commerciale et par besoin affectif, parce que les Demir étaient devenus pour lui une seconde famille et que la vie parisienne, à mesure que les années passaient et que ses anciens compagnons de 1893 s’effaçaient chacun à sa manière, lui pesait d’une solitude qu’il ne compensait que sur les rives du Bosphore.

Et de séjour en séjour, il se produisit ceci.

La méfiance, d’abord. Puis la curiosité. Puis, très doucement, sans que je m’en rendisse compte, l’habitude. Patrice ne demandait rien. Vraiment rien. Pas une histoire de rue, pas un service, pas une démonstration de mes capacités, pas même un commentaire sur ma personne. Il ne voulait rien. Il était simplement là, dans la maison, quand il y était, à parler longuement avec Ahmed dans la bibliothèque, à corriger les épreuves de je ne sais quel article qu’il devait expédier à Paris, à se promener en ville avec Selin et les enfants, à prendre le café au salon comme s’il y avait toujours pris le café, sans jamais m’inviter à le rejoindre mais sans jamais non plus me décourager de venir. Et c’est moi qui finis par venir. Forcément. La curiosité a toujours été plus forte que la méfiance, chez moi, c’est même ce qui m’a fait survivre à la rue, paradoxalement, parce que la rue récompense ceux qui osent regarder là où les autres détournent les yeux. Je vins. Je m’assis dans la bibliothèque pendant qu’il travaillait. Je l’écoutai parler avec Ahmed de choses qui dépassaient mes connaissances mais dont je captais l’essentiel, des révolutions politiques en cours en Europe, des grandes querelles savantes de l’Académie, et puis, plus discrètement, plus à mots couverts, de certaines correspondances entre eux qui revenaient régulièrement et qu’ils ne développaient jamais en ma présence. Je notai. Je ne posai aucune question. Je laissai venir.

Les saisons passèrent. Patrice arrivait, Patrice repartait, Patrice revenait. À chaque séjour, je le retrouvais un peu plus familier, un peu plus proche, un peu plus mien. C’est au fil de ces séjours successifs, par imprégnation, qu’il m’apprit le français. Pas dans les livres, qui viendraient plus tard. À son contact. Par l’oreille et par le lien. Je captais les tournures qu’il employait sans y penser et je les ressortais, d’abord maladroitement puis avec une aisance qui surprit tout le monde, et qui le surprit lui aussi en lui donnant l’impression, je crois, de semer chez moi des graines dont il verrait lever la récolte à chacun de ses retours.

Et c’est ainsi que, très progressivement, par strates successives, sans qu’aucune décision formelle ne fût jamais prise ni par lui ni par moi, la méfiance céda. Patrice devint quelqu’un. Un familier. Puis un ami, si l’on peut employer ce mot pour décrire le lien qui unit un enfant de la rue à un monsieur français de trente-huit ou quarante ans qui le voit grandir d’année en année. Puis, insensiblement, autre chose. Je perçus aussi, avec mon œil de la rue qui voyait sous les visages, une solitude immense chez lui. Ce mot-là, solitude, je le pose ici tel quel parce qu’aucun autre ne convient. Patrice était seul d’une solitude qu’il portait avec une dignité parfaite, qu’il ne laissait jamais déborder, qu’il enveloppait dans la courtoisie et l’humour et la curiosité intellectuelle, mais qui transpirait quand même, par interstices, pour qui savait regarder. Et il y avait, dans cette solitude, le filigrane d’un nom, d’un visage de femme, que je ne pus identifier alors mais dont je devinais la présence à la manière dont son regard, parfois, devenait fixe en plein milieu d’une phrase, le temps d’un battement de cœur, avant de revenir au monde présent.

Églantine. Je ne saurais son prénom que des années plus tard. Mais je savais déjà, adolescent, dans la bibliothèque d’Ahmed, qu’il y avait quelqu’un, quelqu’un qui n’était pas là, qui ne serait jamais là, et dont l’absence dans la vie de Patrice avait creusé une ride invisible que personne ne voyait sauf moi.

Et puis vint le soir de mes dix-sept ans, ou à peu près.

Patrice était à Istanbul depuis bientôt deux mois, un séjour plus long que d’ordinaire, et je savais sans qu’on me l’eût dit qu’il prolongeait pour moi. Mes études avaient pris leur tournure définitive, Ahmed et moi nous étions accordés depuis longtemps sur la médecine comme voie, et je m’apprêtais à passer les examens qui me permettraient d’entrer à la faculté. Nous étions assis sous la pergola de la cour intérieure, les Demir s’étaient retirés pour la nuit, Istanbul vibrait au-dehors avec ses bruits nocturnes habituels. Patrice fumait, pipe courte, tabac anglais à l’odeur boisée, et il me dit, simplement, qu’il avait à Paris une grande maison vide, qu’il avait à la campagne en Touraine un domaine qu’il visitait peu, qu’il avait une fortune dont il ne savait que faire et qu’il avait surtout, depuis quelques années, une certitude grandissante que sa vie manquait d’un ancrage qu’il n’avait jamais su se construire. Je crois que tu es cet ancrage, me dit-il sans détour. Si tu veux venir, je t’adopte. Tu seras mon fils en droit comme tu l’es déjà en fait. Tu poursuivras tes études dans les meilleures conditions. Tu seras Ender Beaumain. Et cette maison de Touraine sera la tienne autant que la mienne.

Je ne répondis pas tout de suite. Je regardai fumer sa pipe. Je regardai le ciel d’Istanbul où Vénus tremblait au-dessus du Bosphore. Je pensai à Rana, à Barlas, à Selin, à Ahmed. Je pensai à la rue. Je pensai au néant qui m’avait précédé et au néant qui m’attendait probablement si je restais. Je pensai à ce que ma raison, à dix-sept ans, savait déjà reconnaître comme une chance qui ne se présenterait pas deux fois.

Je dis oui.

La France fut un autre monde, et je veux dire ce mot dans son sens le plus littéral, un autre monde, comme on parlerait de Mars ou de Saturne, tant le passage d’Istanbul à Tours fut pour moi un saut dimensionnel. Le domaine se dressait au bord d’un coteau dominant la vallée du Cher, longue bâtisse de tuffeau blanc, toits d’ardoise, cour pavée flanquée de communs où l’on n’entendait plus que le vent. Autour, les collines de France centrale, la douceur patiente d’un paysage sans mer, sans minarets, sans bazars, sans bruit. Le silence me terrifia. Les premières nuits, je me levais pour aller coller mon oreille contre la fenêtre, persuadé qu’une agression se préparait dans cette épaisseur de rien. Aucune agression ne venait. Je restais là, le front contre le carreau froid, à écouter une chouette hululer deux vallons plus loin, et je rentrais me coucher sans comprendre qu’un monde pût exister qui ne cherchait pas à me tuer. Il me fallut des mois pour m’y faire. Quand je m’y fis, je m’y attachai d’un attachement que je porte encore, et qui rend la simple évocation du nom de Touraine douloureuse aux moments où j’en suis loin.

Le reste s’enchaîna sans matière qui mérite ici de long récit. Lycée à Tours, faculté de médecine à Paris, un appartement rue Lhomond que Patrice me céda sans façons. J’appris le français par l’oreille et par le lien, à son contact, et le Français d’Ender a pris ma voix qu’il lâchait en riant à Ahmed restait vrai des années après : six mois pour soutenir une conversation, un an pour y rêver, deux ans pour que le turc s’efface et ne me reste familier que pour les odeurs, les noms de quartiers, les jurons. La médecine me prit entièrement. La rigueur de l’observation clinique me convenait à merveille, c’était la rue rebaptisée, la même attention aux signes infimes, mais légitimée par la science et appliquée à secourir au lieu de survivre. Je brillai. Je l’écris sans complaisance parce que c’est un fait que mes maîtres consignèrent et que mes camarades reconnurent sans amertume. La Salpêtrière me prit comme interne, puis titulaire, dans cette branche neuve et légèrement scandaleuse qu’on appelait la psychiatrie. Patrice fut, pendant ces années, un père comme je n’aurais osé en imaginer. Discret, présent, jamais pesant. Nous dînions une ou deux fois la semaine quand nous étions tous deux à Paris. Il me parlait peu, alors, de l’autre versant de sa vie. J’ignorais l’existence des archives. J’ignorais le journal du soldat. J’ignorais ce qu’il avait vécu en 1893, à Londres, à bord de l’Orient Express, et sur une certaine île dont il s’interdisait le nom. Il attendait, je le compris plus tard, le moment où je serais prêt. Ce moment vint un soir de décembre, au domaine.

Nous étions seuls, le feu craquait dans la cheminée de la grande salle, le vent soufflait dehors avec ces longs gémissements que les vents de Touraine prennent en hiver. Patrice se leva, alla chercher dans son bureau un coffret de bois noirci par le temps, et me le posa sur les genoux.

À l’intérieur, sur un coussinet de velours bordeaux, une chevalière d’argent. La jumelle exacte de la sienne. Mêmes armoiries, même poids, même alliage.

Elle est à toi, dit-il. Elle l’a toujours été. Elle existe par paire depuis bien avant la Révolution, depuis bien avant ce que les archives elles-mêmes peuvent dater, l’une pour le père, l’autre pour le fils. Je te la remets ce soir parce que tu as l’âge où je l’ai reçue moi-même, et parce que ce qui va avec, je veux désormais te le donner aussi. Petit à petit. Pas tout d’un coup. Mais à compter de cette nuit, tu es le maître des archives en second. Mon disciple. Et celui qui prendra ma place le moment venu.

Je glissai la chevalière à mon index gauche.

Elle s’y ajusta comme si on l’y avait moulée. Mais ce fut après que la chose me saisit. Je relevai la main pour la regarder et je faillis la laisser retomber. Le métal n’était pourtant pas lourd, pas au sens ordinaire du terme, un anneau d’argent comme tant d’autres, quelques grammes tout au plus. Et pourtant mon index ploya. Ce n’est pas une figure de style. Mon index ploya, matériellement, comme s’il venait de recevoir une charge qui n’avait rien à voir avec le poids physique de l’objet. Ma main entière se mit à peser dans ma main, si je puis écrire pareille formule, comme si chaque phalange prenait soudain conscience de quelque chose qu’elle n’avait pas à porter la seconde d’avant et qu’elle devait maintenant porter pour le reste de ses jours.

Je regardai Patrice. Patrice me regardait avec une expression que je ne lui connaissais pas encore et que j’apprendrais à reconnaître dans les mois qui suivraient, une sorte de compassion muette, celle d’un homme qui voit un autre homme recevoir ce qu’il a lui-même reçu et qui sait qu’aucun mot ne pourra rien y changer. Il ne dit rien. Il hocha la tête simplement. 

Le métal lui-même était froid. Mais cette froideur-là n’était plus une froideur tout à fait métallique. Elle tenait quelque chose en elle, une qualité particulière que je peinerais à décrire autrement qu’en écrivant qu’elle contenait du temps. Elle portait une ancienneté. Les doigts avant moi, dont mon père, et son père, et le soldat de 1789, et d’autres avant lui dont les noms se perdaient dans une obscurité qu’aucune archive ne remontait plus, tous ces doigts semblaient avoir laissé dans l’alliage quelque chose qui ne s’effaçait pas, qui s’additionnait au contraire, et que ma peau à son tour, ce soir-là, recevait en bloc.

Je n’aime pas écrire ce genre de choses. Mon esprit cartésien rechigne. Mais l’honnêteté du témoignage prime sur mes préférences, et je note ce que j’ai senti, tel que je l’ai senti. Ma main pesait. Et ce qui pesait, je le compris plus tard quand j’eus le temps d’y penser, n’était pas la chevalière. C’était la part de responsabilité qui venait avec elle et que l’objet, par un effet que je ne cherche pas à expliquer mais que je suis forcé de constater, transmettait à son porteur par la voie la plus directe, celle de la chair.

Patrice m’expliqua peu, ce soir-là. Quelques phrases. L’essentiel. L’existence du fonds Beaumain. Le journal du soldat de 1789, mort sous la Terreur en 1794 pour des raisons que les pages elles-mêmes éclairaient sans les épuiser. Le fait qu’il avait, lui Patrice, ajouté ses propres cahiers à ce fonds, et que ces cahiers couvraient une affaire qui s’était déroulée à Londres, à bord de l’Orient Express, à Istanbul, et culminé sur une certaine île de la mer de Marmara dont il préférait ne pas prononcer le nom à voix haute. Le fait, surtout, que les archives contenaient des choses que mon entraînement scientifique ne m’avait pas préparé à recevoir, et qu’il convenait donc d’y entrer par paliers. Je ne te donnerai pas tout d’un coup, me dit-il. Pas par défiance. Par prudence. La charge morale serait trop lourde. Mon père a procédé ainsi avec moi. Je procéderai ainsi avec toi.

Charge morale. Il employa ces mots-là. Et je notai, sans lui en faire la remarque, qu’il venait de mettre un nom sur ce que ma main ressentait déjà dans la chair, comme si le vocabulaire et la sensation s’étaient donné rendez-vous dans la même pièce sans se concerter. La charge. Morale pour l’esprit, pondérale pour la main. Les deux faces du même fardeau.

Le choc, malgré tout, fut considérable. Je le mesure mieux aujourd’hui qu’à l’époque. Sur le moment, je crus simplement entrer dans une nouvelle dimension de la vie de mon père, une dimension sérieuse certes, mais qui restait dans les limites de ce qu’un esprit cartésien pouvait absorber, le folklore familial, les superstitions héritées, peut-être quelques affaires policières habillées d’occulte par une époque encore férue de spiritisme. Je ne fis pas davantage d’effort, à ce stade, pour comprendre la nature exacte de ce qu’il venait de me confier. La chevalière à mon doigt me suffisait comme symbole : un héritage à recevoir, un disciple à former, une transmission à honorer. Mais ma main, elle, savait déjà. Ma main pesait encore ce soir-là quand je me couchai, et elle pèserait encore le lendemain matin, et elle n’a plus jamais, depuis, tout à fait retrouvé la légèreté qu’elle avait avant que Patrice n’ouvrît le coffret de bois noirci.

Mais Patrice, fidèle à son protocole, commença à m’ouvrir les boîtes les unes après les autres. Lentement. Avec parcimonie. À raison de quelques documents par mois, soigneusement choisis pour leur capacité à élargir ma perception sans la fracasser. Le journal du soldat, d’abord, par fragments. Puis ses propres notes sur les événements de Londres en novembre 1893. Puis la suite, Orient Express, Vienne, Sofia, Istanbul, toujours par bouts, toujours avec un intervalle suffisant pour que ma raison ait le temps de digérer ce qu’on lui avait servi. Et je sentais, à mesure que les pièces s’accumulaient, que mon mur intérieur, ce mur de cartésianisme rigoureux que mes années de médecine avaient bâti pierre par pierre, ce mur se fissurait. Pas violemment. Pas spectaculairement. Par fissures lentes et fines, comme se fissure une coque de glace sous le passage du dégel. Et par ces fissures, quelque chose entrait. Pas la folie, je connaissais trop bien les figures cliniques de la folie pour confondre. Autre chose. Un élargissement. Une dilatation de la perception. Une acceptation qu’il existât peut-être, quelque part dans les replis de la réalité, des objets et des forces et des présences que la science du XXe siècle commençant n’était simplement pas équipée pour mesurer.

Je ne parle ici de personne d’autre que de moi. Mes patients de la Salpêtrière, eux, percevaient peut-être les mêmes choses, comment savoir ? comment distinguer, dans le délire d’un schizophrène, ce qui relève de la pathologie et ce qui relève d’une perception éventuellement véridique d’une couche de la réalité inaccessible aux autres ? Cette question me hanta longtemps. Elle me hante encore. 

J’acceptai. Petit à petit, j’acceptai. Je finis par me dire que les sciences de notre époque ne sont qu’un éclairage partiel sur un univers immense, et que ce qui nous semble aujourd’hui surnaturel n’est peut-être qu’une partie de la nature dont la physique de l’an 2000 ou de l’an 2200 saura rendre compte avec ses propres équations. Ce raisonnement, qui restait au fond très cartésien dans sa structure, l’inexpliqué d’aujourd’hui sera l’expliqué de demain, me servit de pont. Il me permit de franchir la frontière sans avoir le sentiment de la trahir. Et derrière la frontière, je ne refermai aucune porte derrière moi, je m’autorisai seulement à laisser des fenêtres entrouvertes par où l’air d’ailleurs pouvait souffler.

Patrice ne m’a pas tout donné. Aujourd’hui encore, je sais qu’il garde des cartons que je n’ai pas ouverts, des cahiers que je n’ai pas lus. Je ne les lui réclame pas. Je l’en remercie même, secrètement. Une partie de moi, encore, refuse l’acceptation pleine et entière. Une partie de moi reste à la Salpêtrière, dans les services où l’on traite des affections du cerveau avec des moyens organiques. Et je pense que c’est sage. Je pense que c’est une partie qu’il faut préserver, parce que sans elle l’autre partie finirait par se dissoudre dans ce qu’elle contemple. Patrice, j’en suis convaincu, l’a compris bien avant moi. C’est même pour cela qu’il dosa et qu’il dose encore. Mille mercis à lui pour cette prudence-là. Vraiment.

Et puis vint la guerre.

Je n’écrirai pas longuement sur la guerre. Pas dans cette première entrée. Peut-être jamais d’ailleurs avec la précision que mériterait le sujet, parce que la guerre, contrairement à ce que les chroniqueurs prétendent, ne se laisse pas raconter, elle se laisse au mieux suggérer, et toute récit trahit la réalité plus qu’elle ne la transmet. Je me limiterai à des fragments. À l’essentiel. À ce qui doit figurer ici parce que cela informe ce qui est en train de m’arriver maintenant, en ce premier matin de 1923.

Médecin militaire. C’est ce que je devins. Verdun d’abord, en ambulance à l’avant, puis, à partir de l’automne 1916, l’Argonne, la furieuse, la sourde, la putride Argonne dont les forêts hachées par les obus dégageaient une odeur de bois pourri et de chair décomposée que je n’arrive toujours pas, six ans après, à chasser complètement de mes narines. Je faisais ce qu’on me demandait de faire. J’opérais sous la lampe à pétrole dans des abris en rondins qui tremblaient à chaque salve. Je triais les blessés selon les catégories implacables qu’on nous avait apprises, récupérables, à prioriser, à laisser. Je tenais des registres. Je signais des certificats de décès. Je fermais les yeux des morts. J’apprenais ce qu’était la mort sous toutes ses formes, la propre et l’innommable, la rapide et la lente, celle qui surprend et celle qui se voit venir pendant des heures avec une lucidité atroce des deux côtés du regard. Mon métier de psychiatre prit, pendant ces années, une dimension que la Salpêtrière ne m’aurait jamais donnée. Je vis de l’effondrement nerveux à grande échelle. Je vis ce que les manuels appelaient pudiquement commotion et qui était en réalité l’arrachement de l’être à ses gonds. Je tentai, à la mesure de mes moyens, d’aider quelques-uns à recoller leurs morceaux. Pour beaucoup, il n’y avait rien à faire que de leur tenir la main pendant qu’ils s’éteignaient ou pendant qu’ils basculaient pour de bon dans une zone d’où l’on ne revient pas.

Et puis il y eut Marcello, Thimothé, le père Isidore. Mes compagnons. Mes compagnons, ce possessif a un poids que je peux à peine évaluer, parce que les amitiés de tranchée ne ressemblent à aucune autre, elles se forgent dans une matière dont les amitiés civiles ne disposent tout simplement pas. La boue partagée. La peur partagée. Les corps tassés les uns contre les autres dans des sapes étroites pendant des bombardements qui duraient des journées entières. Le savoir de l’autre comme un savoir de soi-même, parce que vous avez vu cet homme dans les pires conditions où un homme puisse être vu, et qu’il vous a vu dans les vôtres, et qu’aucun masque social, plus jamais, ne pourra reconstituer entre vous l’illusion qu’on est deux étrangers polis.

Marcello, l’Italien de Naples, sergent-chef, spécialiste des armes à feu comme on l’est par vocation et non par diplôme, avec cette science instinctive du métal et du mécanisme qu’il avait acquise Dieu sait où et qu’il mettait au service du régiment sans jamais se faire prier, avec aussi, il faut le dire parce qu’on se disait tout dans les tranchées et que je n’ai pas envie de mentir ici, une légère inclination au petit négoce parallèle qui lui permettait, de temps en temps, de faire circuler tel ou tel canon ou telle ou telle cartouche entre les mains de qui en avaient besoin et celles qui pouvaient les payer, parce qu’il faut bien vivre et qu’un soldat de métier sait toujours monnayer son savoir-faire. Brute au cœur tendre. Je n’ai pas d’autre formule pour lui, et toutes celles que j’essaierais paraîtraient fausses à côté de celle-ci. Une carcasse taillée pour la violence et une âme taillée pour l’amitié, logées dans le même homme sans jamais se contrarier. Toujours à vouloir aider. Toujours. Le premier à se glisser sous le feu pour ramener un blessé, le premier à partager sa gamelle, le premier à faire rire quand tout s’effondrait, ironiste forcené qui faisait des plaisanteries dans des situations où aucun homme normalement constitué n’aurait eu l’idée d’en faire, et qui, par cette ironie même, nous sauvait à doses régulières d’une dépression qui nous aurait engloutis sans elle.

Timothée, le poète. Ce Timothée dont j’écrirai sans doute plus longuement un autre jour parce que sa figure me reste précieuse au-delà des mots, ce Timothée fluet et fragile dont le calibre semblait tout sauf militaire et qui pourtant tint son poste jusqu’au bout, issu d’une de ces familles de la bourgeoisie parisienne avec lesquelles il était en froid depuis des années déjà quand la conscription le cueillit, poète mondain d’avant-guerre promis à une belle carrière littéraire, habitué des cafés de la rive gauche et des cercles qui gravitaient autour d’Apollinaire, érudit discret qui s’était passionné pour l’arabe ancien comme d’autres pour une femme inaccessible, et que la violence inouïe des tranchées avait brisé sans bruit. Le garçon sûr de lui avait cédé la place à un soldat effacé, silencieux, aux mains qui tremblaient par accès et qu’il serrait l’une contre l’autre sous la table en attendant que cela passe, et dont les vers griffonnés au crayon dans la marge des registres de l’infirmerie nous bouleversaient quand il consentait à nous les lire à voix basse, le soir, dans la lumière jaune des bougies mouillées.

Le père Isidore enfin, l’aumônier breton, abandonné à la naissance  sur les marches d’une église à Vannes, large d’épaules, le visage taillé à la serpe, un prêtre d’une espèce assez particulière qu’on ne trouve pas dans les manuels de séminaire et qu’aucun évêque ne recommanderait à voix haute dans un rapport officiel. Exorciste. C’était son vrai métier, celui pour lequel sa hiérarchie l’avait formé et dans lequel il avait acquis, à en juger par les quelques bribes qu’il laissait échapper les soirs où la gnôle déliait les langues, une expérience qu’aucun manuel ne consignait. Et avec lui, partout où il allait, la planche de ouija. Sa planche. Celle qu’il transportait dans son paquetage avec la même révérence qu’un autre aurait mise à transporter un calice, roulée dans un tissu huilé, l’alphabet gravé sur bois sombre, la goutte en bois de buis dont il se servait comme d’un instrument de précision. Je sais, je sais. Ce n’est pas très orthodoxe pour un homme de l’Église. Il me l’accordait lui-même en haussant les épaules, je fais avec ce que j’ai, disait-il, et il ne voulait pas en dire davantage sur les raisons qui l’avaient conduit à adjoindre aux outils canoniques de sa fonction cet instrument qu’en principe le catéchisme condamnait. Avec cette chose, disait-il encore, on parle à on-ne-sait-qui. Dieu seul, précisément, sait à qui. Mais on parle. Et quand on a posé les bonnes questions et qu’on a reçu les bonnes réponses, on sait mieux à quoi l’on a affaire. Voilà pour la fonction officielle. Il y avait la fonction officieuse, aussi, qu’il appelait en riant la fonction pratique. La planche, avec son épaisseur de bois dur et son équilibre en main, faisait aussi un endormisseur instantané quand un adversaire se présentait à une distance opportune et qu’il fallait régler l’affaire sans faire de bruit.  Dieu, me dit-il un jour en me regardant par-dessus sa gamelle, a créé toutes choses pour plusieurs fins, Ender. C’est à nous de trouver lesquelles. Voilà. C’est le père Isidore. Un homme qui n’imposait jamais sa foi et qui pourtant en imposait par sa seule présence, par cette qualité particulière des hommes qui ont fait leur paix avec la souffrance et qui peuvent désormais en absorber sans en être détruits. Ces trois-là devinrent, en l’espace de quelques mois passés en première ligne, les frères que la nature ne m’avait pas donnés. Frères de plomb. Frères de fange. Frères de cette indéfectibilité particulière que les épreuves communes confèrent et que rien ensuite ne défait.

Et il y eut Claire.

Je dois écrire son nom. Il faut que je l’écrive. Je le dois à la précision du témoignage, et je le dois à moi-même qui n’ai jamais réussi, depuis 1918, à le prononcer à voix haute sans qu’une espèce de gêne me prenne à la gorge.

Claire. Infirmière. Allemande, comme il s’est avéré ensuite, mais nous ne le savions pas alors, elle s’était présentée avec des papiers français en règle, un accent alsacien parfaitement crédible, une formation hospitalière qu’aucun examen ne mit en défaut, et elle prit son service dans notre ambulance de l’avant à l’automne 1917. Une excellente infirmière. Je pèse le mot parce qu’il le mérite, excellente, au sens où je l’emploie rarement et où je l’emploie ici en connaissance de cause, moi qui ai vu défiler pendant quatre ans toutes les catégories de personnel soignant que la République expédiait au front. Claire savait son métier. Elle pansait vite et bien, elle triait avec justesse, elle ne fléchissait pas devant les plaies que les plus aguerries fléchissaient à voir, et elle parlait aux mourants avec cette justesse de ton qui ne s’apprend ni dans les écoles ni dans les manuels et qui relève d’une grâce particulière que certaines femmes ont et que d’autres n’auront jamais. Marcello l’aimait bien. Le père Isidore l’aimait bien. Timothée, qui aimait bien peu de gens, l’aimait bien. Moi aussi, bien sûr. L’amitié de tranchée s’était étendue à elle avec la même naturalité qu’elle s’étendait entre nous quatre, sans chichis, sans calcul, parce qu’elle en était digne par son travail et par son caractère et parce qu’au sortir des journées où l’on voyait ce que nous voyions, on ne faisait plus la différence entre le soignant et le soigné, entre l’homme et la femme, entre le soldat et l’infirmière. On faisait la différence entre ceux qui tenaient et ceux qui craquaient. Claire tenait. Elle faisait partie des nôtres. Voilà ce qu’elle était. Rien de plus, rien de moins. Une camarade de plus dans le cercle, respectée, estimée, écoutée.

Elle disparut à l’automne 1918. Une nuit. Sans un mot. Avec elle disparurent un certain nombre de documents sensibles dont la disparition révéla, par recoupement, qu’elle travaillait depuis le début pour le service de renseignement allemand. Elle nous avait tous trompés, Marcello, Timothée, le père Isidore, moi plus particulièrement, et la trahison fut absolue, sans nuance, sans circonstance atténuante, parce qu’on ne la revit jamais. Jamais. Aucune trace. Aucune nouvelle. Aucun signe après l’armistice qu’elle eût survécu, ou qu’elle eût péri, ou qu’elle se fût cachée quelque part en Allemagne pour y reprendre une vie ordinaire sous un autre nom. Le néant. Comme mes parents biologiques. Comme tant d’autres choses dans ma vie : un être qui passe et qui s’efface et qui ne laisse derrière lui qu’une cicatrice, sans même la consolation de pouvoir lui demander pourquoi.

C’est cela, la trahison de Claire, dont je peux parler avec une certaine netteté. Le fait brut. La camarade qui était une espionne, qui partit sans un mot, qui ne réapparut jamais. Sur ce point, ma mémoire est claire et la chronologie est fiable et les éléments se tiennent.

Tout le reste, en revanche.

Tout le reste de l’Argonne, je veux dire ce qui se passa dans les semaines qui précédèrent le départ de Claire, et plus précisément durant cette nuit d’octobre 1918 qui demeure la matrice obscure de tous mes troubles ultérieurs, cette nuit dont Marcello, Timothée, le père Isidore et moi-même n’avons jamais réussi à reconstituer une version cohérente même quand nous nous sommes retrouvés tous les quatre, des mois plus tard, pour tenter sobrement et méthodiquement de comparer nos souvenirs respectifs, tout le reste reste plongé dans un brouillard dont aucune de mes facultés cliniques n’a jamais réussi à dissiper l’épaisseur.

Je n’écrirai pas ce que j’ai cru voir. Je n’écrirai pas ce que les autres ont cru voir. Je n’écrirai pas la nature exacte de ce qui s’est avancé dans la forêt cette nuit-là, ni la qualité particulière du silence qui tomba sur le secteur trois minutes avant que cela ne commence, ni la couleur du ciel, ni l’odeur que dégageait le sol, ni les visions concordantes que nous eûmes tous les quatre de la même chose, au même moment, à des kilomètres de distance les uns des autres pour certains d’entre nous, ni la voix qui parla dans nos têtes en une langue que nous ne connaissions pas mais que nous comprenions, ni ce que cette voix demanda, ni ce qui répondit dans l’ombre à un endroit que la carte d’état-major refusait de désigner. Je n’écrirai rien de tout cela, parce que je ne sais pas si cela a eu lieu. Je ne sais réellement pas. Aucune de mes facultés rationnelles ne peut soutenir l’affirmation que ces événements se sont produits dans la réalité partagée que la science admet. Et aucune de mes facultés intuitives ne peut soutenir l’affirmation contraire, à savoir qu’il ne s’agissait que d’une hallucination collective induite par l’épuisement, le stress, le bombardement continu, et peut-être quelque substance présente dans l’eau ou dans l’air que nous respirions. Les deux hypothèses se valent. Et c’est précisément cette équivalence qui m’empêche de trancher et qui m’oblige, pour rester honnête, à parler de cette nuit comme d’un rêve.

Un rêve collectif. Un rêve indicible. Un rêve qui défile encore parfois sous mes paupières quand je m’endors trop vite, et qui défile, je le sais, sous celles de Marcello et de Timothée et du père Isidore exactement de la même manière, avec les mêmes images, dans la même séquence, comme si nous avions tous quatre puisé dans la même source nocturne sans y plonger ensemble.

En tant que psychiatre, je connais toutes les explications classiques. Les mécanismes de défense de l’esprit. Le déni. La conversion en onirique de ce que la veille ne peut intégrer. Les phénomènes de suggestibilité de groupe. La construction a posteriori d’une cohérence narrative à partir d’éléments isolés. Tout cela, je le maîtrise. Tout cela, je l’enseigne à mes internes. Et tout cela, dans le cas qui nous concerne, n’épuise pas le phénomène. Il reste un résidu. Quelque chose qui ne se range dans aucune des catégories cliniques disponibles. Quelque chose qui ressemble fâcheusement aux phénomènes que les archives Beaumain documentent depuis 1789, et c’est ici que je remercie une seconde fois la providence, ou ce qui en tient lieu, d’avoir placé sur ma route cette confrontation préalable. Sans les archives, je crois sincèrement que cette nuit de mars 1918 m’aurait brisé. Je n’aurais pas eu les outils mentaux pour la recevoir. J’aurais sombré, comme tant de mes camarades de tranchée sombrèrent d’expériences pourtant plus banales que celle-là, dans cette forme particulière de folie post-traumatique qu’on nomma alors la névrose de guerre et qui, je le sais maintenant, recouvre des réalités beaucoup plus diverses que ce que la nosologie officielle a bien voulu reconnaître.

Les archives me sauvèrent. Cette ouverture progressive de l’esprit que Patrice avait orchestrée à mon endroit pendant les années précédentes me fournit le cadre dans lequel ce que j’avais vécu cette nuit-là pouvait être logé, non pas expliqué, mais logé, ce qui est différent. Je pus me dire : ce que tu as vécu fait partie d’une catégorie de phénomènes qui ont déjà été rencontrés par d’autres, qui sont consignés dans des cahiers que tu as lus, et dont tu n’as pas à te justifier devant ta propre raison. Ce simple acte de catégorisation mentale, tout précaire qu’il fût, suffit à me garder du naufrage.

Pas tout à fait. N’allons pas exagérer. Je n’en suis pas sorti indemne, et Timothée encore moins.

Il fallut une année. Une longue année en Touraine, dans le domaine, à respirer l’air des collines et à laisser lentement la chair et l’esprit se recoudre.

Patrice nous reçut sans poser de questions. Marcello et le père Isidore avaient repris leurs vies respectives, Marcello à Naples auprès de sa famille, le père dans une paroisse bretonne où l’évêque l’avait affecté à sa demande, mais Timothée et moi, nous deux, nous n’étions en état ni de retourner à nos métiers ni de reconstituer une routine quelconque. Patrice nous installa au domaine, dans deux chambres voisines à l’aile sud, avec vue sur le verger. Il ne nous demanda jamais de raconter. Il ne nous proposa pas non plus son écoute. Il fit mieux : il nous laissa être. Il nous fournit le gîte, le couvert, les livres, les promenades, les repas pris en commun où la conversation tournait délibérément autour de sujets futiles ou intellectuels mais jamais autour de la guerre, et il attendit patiemment, semaine après semaine, que la chair se referme.

Timothée fut d’une compagnie précieuse. Je découvris en lui, hors de l’urgence des tranchées, un homme dont je n’avais jamais soupçonné toute la richesse, instruit comme on l’était dans certaines familles de la haute bourgeoisie d’avant-guerre, capable de citer Plotin et Mallarmé dans la même phrase, doté d’un humour discret qui n’avait rien de commun avec l’ironie de Marcello mais qui produisait des effets aussi salutaires, fragile aussi, fragile d’une fragilité qui me toucha au-delà de ce que je saurais dire. Sa fragilité ne tenait pas seulement à la guerre, elle lui était constitutive, organique, antérieure à 1914, et la guerre n’avait fait que la mettre à nu. Elle se trouvait redoublée par cette attirance qu’il avait, depuis son adolescence semblait-il, pour ce qu’il appelait l’autre côté du miroir, le mystique, l’occulte, le voilé, tout ce qui se tient derrière la mince pellicule que les hommes ordinaires prennent pour la totalité du réel. La nuit de l’Argonne, naturellement, n’avait fait qu’aiguillonner cette attirance. Timothée en parlait peu mais quand il en parlait, c’était pour me confier qu’il y voyait moins une horreur qu’une révélation, une déchirure du voile, un instant où quelque chose lui avait été montré dont il pressentait qu’il devrait passer le reste de sa vie à essayer de le retrouver.

Je l’écoutais sans le contredire. Je ne partageais pas tout à fait son interprétation, j’étais trop scientifique encore pour me convertir à la sienne, et les archives Beaumain m’avaient appris à être prudent face à toute fascination qui ne s’accompagne pas d’une distance critique, mais je respectais sa quête. Et je pressentais, sans oser le lui dire, qu’elle pourrait l’emporter loin, peut-être trop loin, dans des contrées d’où certains ne reviennent pas. Cette intuition reste vive en moi aujourd’hui, et elle s’est même approfondie à mesure que les années ont passé et que Timothée, après son retour à la vie civile, s’est de plus en plus enfoncé dans ses lectures et ses correspondances mystiques. Je l’aime profondément. Je le surveille à distance, comme un médecin surveille un patient cher dont il sait que la rechute est possible. Et je me prépare, dans une zone de moi que je préfère ne pas trop ausculter, à devoir un jour intervenir.

L’année s’envola, comme tout s’envole, dans un souffle, je voulais écrire, mais cette image-là, je l’ai déjà lue chez Patrice et je n’ai pas envie de la lui voler. Disons que l’année passa. Timothée retourna à Paris, à ses poèmes, à ses quêtes mystiques que personne ne comprenait sauf moi en partie. Je repris du service à la Salpêtrière, d’abord à temps partiel, puis de plus en plus pleinement, et j’alternai mes journées entre les services hospitaliers et le travail dans les archives Beaumain en Touraine ou rue Lhomond.

Les années suivantes, celles qui vont à ce premier matin de 1923, furent des années de reconstruction lente.

Je ne suis toujours pas prêt, ai-je écrit plus haut, à coucher sur le papier la totalité de ce que j’ai découvert dans les archives. Je le redis ici, sans y ajouter rien. Une part de moi continue à se cabrer devant l’acceptation pleine et entière. Cette part, je la respecte. Je crois qu’elle est ma sauvegarde, et je n’ai aucune envie de la forcer à se rendre.

J’ai retraversé l’Orient, une fois, avec Patrice. L’Orient Express, Belgrade, Sofia, Istanbul. Refaire le voyage en sens inverse, ou plutôt dans le même sens, mais avec vingt-cinq ans de décalage et un poids de connaissance que je n’avais pas la première fois. Nous arrivâmes à Sirkeci un matin d’avril 1921, dans cette lumière blanche et douce propre au Bosphore au printemps, et je descendis le marchepied du wagon le cœur serré d’une émotion que je n’avais pas prévue. La gare sentait la même suie, la même orange pressée, le même charbon de bois. Les porteurs criaient comme ils criaient avant. Rien n’avait changé et tout avait changé.

Elle était au bout du quai. Je la reconnus avant qu’elle ne me reconnût. Rana. la cinquantaine radieuse, une taille de femme qu’on avait mariée, un châle brodé sur les épaules, les cheveux relevés mais pas tout à fait, avec ce léger désordre qu’on se permet quand on vient accueillir un frère. Elle me vit. Elle resta plantée une seconde sur le quai à me dévisager comme on dévisage un objet qu’on avait classé parmi les choses perdues. Puis elle marcha vers moi à grands pas qui ne cherchaient plus à être convenables, et elle s’effondra contre mon épaule sans rien dire, et ses larmes coulèrent dans mon col pendant un temps que je n’évaluerais pas. Je la serrai, les bras verrouillés autour d’elle, et je sentis la rue remonter en moi comme une eau noire qui cherchait à sortir. La rue, le simit partagé en trois parts égales, la fontaine de Sultanahmet, tout ce que cette femme-là avait sauvé de moi sans même le savoir, un après-midi de juin où sa bonté avait parlé. Patrice s’était un peu écarté. Il regardait le mur de la gare avec cette discrétion des hommes qui comprennent qu’une scène ne leur appartient pas.

Barlas était derrière. Un homme maintenant, à peu près de mon âge, stature posée, costume sombre de bonne coupe, une courte barbe taillée avec soin à la mode des jeunes lettrés stambouliotes, le front déjà marqué par cette ride verticale entre les sourcils qu’on prend à force de lire le soir à la lampe. Il avait suivi la voie d’Ahmed et enseignait désormais la philologie à l’université, chaire où son père l’avait précédé et où l’on disait qu’il faisait déjà autorité sur les manuscrits ottomans du XVIᵉ siècle. Il me tendit la main avec la raideur qu’un universitaire conscient de sa position doit à un aîné en public, puis, d’un coup, la raideur céda et il me prit dans ses bras comme à Sultanahmet vingt-cinq ans plus tôt, les deux mains sur mes épaules, les mains d’un homme maintenant, et il me tint à bout de bras pour me regarder, et je lus dans ses yeux le même petit garçon que celui qui tenait le simit tiède ce jour de juin. Ender ağabey, dit-il seulement. Grand frère. Ce mot-là, dans sa bouche, pesait ce qu’il devait peser.

La maison Demir m’avait attendu. Selin, les cheveux avait blanchi, mais sa silhouette restait droite et son regard intact, cet œil attendri des mères que rien n’émousse. Elle posa ses deux paumes sur mes joues, elle me regarda longuement, et elle dit : tu as mangé ? Je ris. Je pleurai un peu dans le rire. Je répondis que non, que je n’avais pas mangé depuis le train, et elle tourna les talons pour gagner la cuisine comme si vingt-cinq ans ne s’étaient jamais écoulés.

Ahmed m’accueillit dans la bibliothèque, cette même bibliothèque où je l’avais vu pour la première fois commenter un manuscrit enluminé par-dessus mon épaule d’enfant. Il n’avait presque pas vieilli. Quelques cheveux blancs de plus dans la moustache, un léger alourdissement de la silhouette, la voix un peu plus sourde. Il m’étreignit, il me tint, il me regarda. Il commenta mon costume, mon bagage, le prix du thé à Paris, avec cette jovialité érudite qu’il n’avait jamais perdue. Et puis, un long moment après, quand Patrice fut sorti prendre l’air sur la terrasse et que nous fûmes seuls tous les deux dans la pièce aux rayonnages, il dit simplement, sans me regarder, la pipe à la main : alors tu sais, maintenant. Ce n’était pas une question. C’était un constat. Je hochai la tête. Je ne répondis pas. Il me regarda enfin, et je vis dans son œil une gravité qu’il avait toujours eue mais que je n’avais jamais déchiffrée pour ce qu’elle était, la gravité d’un homme qui savait depuis le début, qui m’avait accueilli à sa table en connaissant d’avance ma destination, qui m’avait formé à l’école française et à la bibliothèque de Galata en préparant peut-être sans le formuler l’heure où les chevalières s’ajusteraient à leurs index respectifs. Je t’aime comme un fils, dit-il. Je l’ai toujours fait. Mais je t’ai aussi regardé grandir en sachant ce que tu deviendrais. Je te dois cet aveu. Je le remerciai d’une phrase dont je ne me souviens plus. L’essentiel n’était pas dans les mots. L’essentiel était dans le fait qu’il eût choisi de le dire, et que j’eusse choisi de l’entendre, et qu’entre nous deux, désormais, il n’y eût plus de zone d’ombre.

Istanbul, depuis cette visite, a pris pour moi cette double épaisseur que je ne pourrai plus jamais lui ôter. La ville de mon enfance et la ville d’autre chose, intriquées, indissociables.

Je vis aussi régulièrement, en Touraine ou à Paris, mes anciens compagnons de tranchée. Marcello rarement en dehors de Paris. Le père Isidore quand il monte à la capitale pour ses obligations diocésaines. Timothée presque chaque mois. Et c’est dans le grand salon du domaine de Touraine qu’ils firent la connaissance, à des dates étalées sur plusieurs années, du professeur Julius Smith, le grand ami de mon père, l’érudit britannique aux multiples diplômes, le fumeur de pipe impénitent dont l’odeur de tabac flotte encore dans la mémoire de tous ceux qui l’ont fréquenté. Smith les marqua. Il marque toujours ceux qu’il rencontre. C’est un homme dont la jovialité de surface dissimule une mélancolie de fond, dont la vaste érudition ne masque pas tout à fait l’ombre qu’il porte au regard depuis ses propres voyages en Orient bien avant la naissance de Patrice, une ombre qu’aucun de nous n’a jamais réussi à éclairer, et que je soupçonne désormais d’être de la même famille générale que celles qui hantent les archives Beaumain.

Smith et Ahmed correspondent et se fréquente depuis plus de quarante ans. Ils sont, dans cette affaire qui n’a jamais cessé d’avancer en sourdine depuis 1893, les deux pôles érudits qui se renvoient l’écho d’un savoir trop vaste pour qu’un seul d’entre eux le contienne. Et c’est par Smith, par sa courtoisie britannique légèrement appuyée, par cette façon qu’il a de glisser dans la conversation des informations apparemment anodines qui se révèlent décisives en y repensant, que j’ai compris peu à peu que mes propres fonctions à venir, en tant que maître des archives en second, allaient probablement me mener à reprendre la correspondance là où mon père la laisserait un jour.

Voilà. Tout cela, c’est l’arrière-plan. Le décor stable d’une vie qui s’était reconstruite. Les amitiés conservées. Les routines installées. La Salpêtrière et les archives. Les voyages en Touraine et à Istanbul. La présence discrète de Patrice qui veillait sans peser. Tout cela aurait pu durer ainsi des années encore, et je serais devenu, au fil du temps, l’un de ces médecins parisiens un peu solitaires qu’on aperçoit aux dîners érudits et qu’on classe dans la catégorie des excellents praticiens dont la vie privée demeure floue.

Et puis Madeleine est arrivée.

C’était lors de la grande soirée de fin décembre 1922 au domaine de Touraine. Patrice avait organisé cela depuis l’automne, un rassemblement avant le départ pour Londres, où Julius Smith nous avait invités à passer le réveillon du Nouvel An et les quelques jours qui suivraient afin d’assister à son colloque du 3 janvier sur les épiphénomènes fantomatiques.

Le grand salon du rez-de-chaussée avait été ouvert pour l’occasion, la cheminée monumentale rugissait, les lustres de cristal venaient d’être nettoyés, les domestiques circulaient avec ces plateaux d’argent que Patrice ne sortait que pour les soirées d’apparat. Marcello était venu de Naples spécialement. Timothée avait fait le voyage depuis Paris. Le père Isidore arrivait de sa paroisse bretonne, encore botté et le visage rougi par le grand air. Julius Smith nous attendait déjà à Londres, où il nous avait précédés de plusieurs semaines et où nous devions le rejoindre quelques jours plus tard pour le réveillon et le colloque.

Madeleine arriva un peu plus tard. Vers neuf heures. Le taxi qui la déposa dans la cour pavée crissa sur les graviers, et l’on entendit la sonnette du vestibule retentir au moment où je discutais avec Marcello de je ne sais plus trop quoi, un tracas de famille qu’il traînait depuis son dernier passage à Naples, ou peut-être un de ces mille arrangements qu’il fallait toujours à Marcello pour faire tenir sa vie debout. Patrice se leva pour accueillir l’arrivante. Je continuai ma conversation. Je n’accordais à cette nouvelle invitée qu’une attention distraite, Patrice avait tant d’amitiés à Paris et à Tours et dans toute la région qu’il était impossible de connaître tout son monde, et je m’attendais à voir entrer une cousine éloignée ou une vieille connaissance journalistique.

C’est l’odeur que je remarquai en premier. Une odeur subtile de jasmin d’Égypte, mêlée à quelque chose de plus sec, de plus minéral, qui évoquait les caves froides où l’on conserve les pierres taillées. Une odeur étrange, parisienne et exotique à la fois, qui ne ressemblait à aucun parfum européen et qui me fit relever la tête. Marcello suivit mon regard.

Elle se tenait dans l’embrasure de la double porte du grand salon. Une trentaine d’années, j’apprendrais plus tard la date exacte, le 8 septembre 1891 à Vannes, grande, mince, avec ce port de tête particulier des femmes qui ont voyagé seules dans des contrées difficiles et qui ont appris à n’attendre de personne qu’on leur ouvre les portes. Une robe sombre coupée avec ce mélange parisien d’élégance discrète et d’austérité contrôlée. Des cheveux châtain foncé relevés en chignon bas, libérant une nuque longue. Et, dans les bras, un panier capitonné d’où émergeait, levant un visage de chimère égyptienne, la créature la plus étonnante que j’eusse jamais vue de ma vie.

Un chat sans poil. Couleur de pêche pâle, la peau parcourue d’un fin réseau de rides comme un papyrus ancien, les yeux jaunes immenses, les oreilles démesurées dressées comme deux pavillons d’écoute. La bête tourna la tête lentement, balaya le salon d’un regard méprisant où l’on ne lisait pas même l’ombre d’une curiosité, et son œil jaune glissa sur ma personne sans s’y arrêter une seconde de plus que sur les plâtres du plafond ou les moulures de la porte, avec cette indifférence royale et offensante que les chats pratiquent avec une perfection de jugement dont les hommes feraient bien de s’inspirer. Je n’existais pas pour elle. Personne dans cette pièce n’existait pour elle. Bastet, dirait sa maîtresse quelques minutes plus tard en me présentant la créature avec une fierté amusée. Elle s’appelle Bastet. Une mutation rare qu’on m’a remise sur un chantier près d’Assouan, à peine quelques spécimens connus en Europe. Et ne prenez pas son dédain pour vous, je vous en prie, elle nous dédaigne tous avec la même superbe, c’est dans sa nature, elle considère que le monde lui doit révérence et elle agit en conséquence.

Je souris poliment. Je crus à une boutade affectueuse de maîtresse indulgente. Je compris mon erreur dès le lendemain matin quand le domestique vint m’annoncer, avec cet embarras chuchoté des serviteurs qui rapportent des catastrophes mineures, que la créature de Madame Chassaing avait laissé au cours de la nuit trois flaques distinctes dans trois pièces différentes du rez-de-chaussée, et qu’une quatrième venait d’être découverte sur le tapis persan du petit salon bleu. Madeleine s’en excusa avec la parfaite sérénité des gens qui ont renoncé depuis longtemps à combattre l’incombattable. Elle marque, dit-elle simplement. C’est sa façon à elle de dire qu’elle est passée par là et que désormais cet endroit lui appartient. Patrice, qui n’avait à mon souvenir jamais toléré le moindre désordre animal dans ses intérieurs, haussa les épaules avec une indulgence qui me stupéfia. Laissez, laissez. Nous ferons nettoyer.

Madeleine Chassaing. Mais la vraie présentation, nous le comprîmes vite, ce fut le père Isidore qui la fit, et il la fit avec cette gravité particulière qui lui revenait aux circonstances importantes. Voici Madeleine, dit-il en posant la main sur l’épaule de la jeune femme avec une pudeur touchante, ma demi-sœur. Je l’ai cherchée longtemps et je l’ai enfin retrouvée. La salle se tut le temps de ces quelques mots. Puis il développa, à mi-voix, ce que moi et les autres compagnons ignorions et ce qu’il avait gardé pour lui jusqu’à cette soirée où il avait décidé que le moment était venu de nous la présenter à tous, avant notre départ pour Londres où Madeleine devait d’ailleurs nous accompagner, étant par ailleurs une amie de Julius Smith qui avait lui-même insisté pour qu’elle fût des nôtres au réveillon du Nouvel An. Une archéologue. Cryptologue de formation, spécialiste des langues mortes et des civilisations oubliées, avec une prédilection pour l’Égypte ancienne où elle avait passé plusieurs saisons de fouilles. Membre du Club Oriental britannique, la première femme archéologue à y avoir été admise, ce qui n’avait pas dû se faire sans batailles dont je préférais ne pas imaginer la rudesse.

Nous fûmes présentés. Sa main, quand je la pris, était fine et ferme et fraîche, avec aux doigts cette légère rugosité que les femmes qui manipulent quotidiennement la pierre et le papier ne perdent jamais tout à fait. Son regard, gris-vert, un gris-vert qui me rappela quelque chose sans que je puisse sur le moment identifier quoi, soutint le mien sans coquetterie ni défi, avec cette franchise des gens qui ne perdent pas leur temps en jeux mondains. Bastet, dans son panier, bâilla longuement en exhibant une denture rose et me tourna résolument le dos.

La soirée fila. Madeleine fut, sans effort apparent, le centre de gravité du salon, non par recherche d’attention, mais par la simple qualité de sa conversation. Elle parlait l’archéologie comme on respire, sans pédantisme, glissant des Pompéi aux pyramides sans cesser de regarder son interlocuteur dans les yeux pour vérifier qu’il suivait. Elle évoqua sa formation, les volcans d’Auvergne d’abord, où son père adoptif René, géologue, l’avait initiée à l’amour des pierres ; puis le glissement de la géologie à l’archéologie ; puis l’attraction inexorable pour les écritures perdues, les langues qu’on ne parle plus, les civilisations dont il ne reste que des inscriptions à déchiffrer. Elle décrivit ses voyages en Égypte avec une précision qui captiva Timothée au point qu’il en oublia son verre. Elle évoqua, avec cette pointe d’amertume des femmes qui ont buté contre des murs d’imbéciles, les chasses-gardées masculines de sa profession, la découverte de la tombe de Toutânkhamon, l’année précédente, à laquelle elle n’avait pu participer parce que les expéditions exigeaient le port du pantalon et que les conventions sociales d’alors n’autorisaient pas une femme à le porter. J’ai raté Toutânkhamon pour une question de tissu, dit-elle avec un demi-sourire. Vous mesurez l’absurdité.

Elle parla aussi, plus brièvement, plus discrètement, de son père adoptif René, mort en 1916 dans des circonstances qu’elle qualifia de mystérieuses en pesant délibérément le mot, lors d’un voyage en Méditerranée dont la version officielle ne l’avait jamais convaincue. Elle parla, plus brièvement encore, du travail qu’elle avait effectué pendant la guerre pour ce qu’on appelait pudiquement le cabinet noir, déchiffrement des messages allemands pour les services français, ce qui me fit lever les yeux vers elle avec une attention nouvelle, parce que j’avais moi-même eu une certaine expérience de ce genre de réseau pendant mes années de tranchée et que je savais ce qu’une telle activité exigeait de sang-froid et d’intelligence.

Et puis, comme par mégarde, dans une conversation qui dérivait insensiblement vers les questions de famille, elle évoqua son père biologique. Un homme que sa mère avait quitté quand Madeleine avait quatre ou cinq ans. Un alcoolique. Notable provincial, médecin lui-même, qui terrorisait sa famille jusqu’à ce que sa mère, enfin, ait trouvé la force de le quitter pour Clermont-Ferrand où elle avait rencontré René et où Madeleine avait grandi sous la tutelle douce d’un homme qu’elle considérait comme son vrai père. Mon biologique s’appelait Chassaing aussi, dit-elle. Vannes. Médecin. Un personnage que j’ai chassé de ma mémoire d’aussi loin que je peux remonter, parce qu’il n’y a rien à en sauver. Il avait une vie publique honorable et une vie privée d’ivrogne brutal. Le genre d’homme dont on apprend, des années plus tard, qu’il avait un peu partout en Bretagne des liaisons cachées et même, parfois, des enfants illégitimes que la décence interdisait à l’époque de reconnaître.

Elle échangea à ce moment un long regard avec Isidore. Un regard qui contenait tout ce qu’une phrase n’aurait pas su dire. Et c’est Isidore qui reprit le fil, à mi-voix, avec cette sobriété qu’il avait toujours pour parler de lui-même.

Je suis l’un de ces enfants-là, dit-il simplement. Né d’une liaison que votre père biologique, Madeleine, eut avec une jeune femme de Vannes qui n’avait ni l’âge ni les moyens d’assumer une grossesse non désirée. Elle m’a mis au monde et elle m’a déposé, quelques jours plus tard, sur les marches d’une église de Vannes. J’avais peut-être une semaine. Je n’ai d’elle aucun souvenir direct, et le peu que j’en sais, je l’ai appris plus tard par des recoupements patients dans les archives paroissiales. Les sœurs m’ont recueilli. Elles m’ont élevé. J’ai pris la soutane parce qu’il me fallait bien prendre quelque chose, et parce qu’elles étaient les seules à m’avoir offert un foyer. Puis la guerre est arrivée. J’ai été aumônier de tranchée. J’ai rencontré Ender et Marcello et Timothée dans la boue de l’Argonne, et ils m’ont donné les frères qu’aucun homme ne m’avait donnés jusque-là. Et après la guerre, quand je suis revenu à la paroisse bretonne, j’ai décidé de chercher. J’avais du temps, j’avais des méthodes, j’avais la connaissance des archives religieuses de la région. J’ai cherché longtemps. J’ai fini par remonter le fil de ma mère biologique, puis de mon père, et de là, par recoupement, j’ai fini par trouver Madeleine.

Il se tourna vers elle avec une expression que je ne lui avais jamais vue.

Je suis allé la chercher à Paris, poursuivit-il. Rue de Tournon. Je me suis présenté. Elle m’a cru. Elle aurait pu ne pas me croire, elle aurait pu me fermer la porte au nez, elle aurait eu toutes les raisons du monde de le faire parce qu’aucune obligation de sang ne s’impose à qui n’a pas désiré ce sang, mais elle m’a cru, elle m’a accueilli, elle m’a dit viens, tu es mon frère, et depuis nous nous écrivons, nous nous voyons, et nous apprenons à être frère et sœur avec les quelques décennies de retard que la vie nous a imposées. Voilà pourquoi je tenais à ce qu’elle soit parmi vous ce soir. Avant Londres. Avant le colloque. Avant tout. Pour que vous la connaissiez comme je la connais et pour que vous l’aimiez comme j’ai appris à l’aimer.

Un silence. Puis des applaudissements contenus, et quelques larmes dans les coins. Marcello, dont l’ironie se désarmait rarement, s’avança pour serrer Madeleine dans ses bras avec cette générosité méditerranéenne qui ne demandait aucune permission. Timothée lui baisa la main en chevalier d’avant-guerre. Moi-même, je m’approchai simplement et je la regardai dans les yeux en lui disant que désormais elle avait quatre frères au lieu d’un, et je vis à ses gris-vert que la phrase lui fit quelque chose qu’elle ne chercha pas à dissimuler.

Patrice, à ce moment, était souriant et chaleureux comme tout le monde. Mais je le connaissais trop pour ne pas voir, dans son sourire, l’effort d’un sourire, cette tension légère du muscle zygomatique qui révèle qu’on tient une émotion à distance par discipline. Je le connaissais trop. Je l’observais. Et je me promis d’avoir une conversation avec lui plus tard, à tête reposée, parce que quelque chose m’échappait dont je sentais l’importance.

La conversation eut lieu plus tôt que prévu. Et plus violemment.

Vers minuit, alors que les invités s’éparpillaient pour rentrer chez eux ou s’installer dans les chambres d’hôtes du domaine, Madeleine, un peu grise, peut-être, par le champagne et l’émotion, se laissa entraîner dans une conversation avec ma voisine de table sur ses origines maternelles. Elle évoqua la famille de sa mère. Une famille alsacienne, dit-elle. Une famille qui avait quitté Strasbourg après l’annexion allemande de 1871 pour s’installer à Reims. Une famille protestante, modeste bourgeoisie, qui se nommait Hugel.

Hugel.

Le nom tomba dans la salle avec le bruit d’une petite pierre qu’on aurait laissée tomber dans un puits très profond. Je vis Patrice, à l’autre bout du salon, se retourner d’un coup. Comme si le mot l’avait frappé physiquement entre les omoplates. Il interrompit sa phrase au milieu, il s’excusa d’un geste rapide auprès de ses interlocuteurs, et son regard traversa la pièce pour venir se planter dans le mien avec une urgence muette que seul un fils pouvait décoder à cette distance. Une urgence faite de commotion pure.

Patrice s’approcha de Madeleine. Sans précipitation. Avec cette maîtrise des gens qui savent dissimuler une commotion intérieure derrière des manières parfaitement courtoises. Il lui demanda, en souriant, si elle pouvait préciser. Hugel, dit-il. Strasbourg, Reims, protestants, pourriez-vous me dire les prénoms ? Les générations ?

Madeleine, sans soupçonner le moins du monde l’enjeu, déroula. Mais elle n’entra pas dans le détail des prénoms et des branches, elle évoqua sa mère sans la nommer précisément, mentionna les grands-parents Hugel comme on mentionne des aïeux dont l’image s’est estompée, esquissa la maison familiale rémoise où la branche aînée s’était reconstruite après l’annexion, tout cela à grands traits, avec cette imprécision affectueuse des gens qui n’ont pas grandi dans le berceau de la lignée maternelle et qui n’en connaissent que ce que les vacances d’été leur en ont laissé. Et puis, comme par mégarde, presque au détour d’une phrase, sans baisser la voix, comme on cite la plus banale des parentés provinciales : Et puis ma tante Églantine, bien sûr, une femme étrange, vous savez, dont la santé est fragile et dont on raconte qu’elle a vécu de bien curieuses aventures dans sa jeunesse, mais qu’on ne peut pas faire parler là-dessus parce qu’elle ne le supporte pas. Vous connaissez ?

Patrice ne répondit pas tout de suite. Je le vis blêmir. Pour de bon. Le sang quitta littéralement son visage, en l’espace d’une seconde, comme on tire un rideau sur une fenêtre, et son teint passa du rose des soirées chaudes au gris des situations critiques avec une vitesse que seuls les médecins savent reconnaître pour ce qu’elle est : un signe vasculaire d’origine émotionnelle aiguë. Sa main droite saisit le dossier d’une chaise. Discrètement. Sans que personne d’autre ne le remarquât. Mais moi, je le remarquai.

Patrice se reprit. Très vite. Il sourit. Il dit qu’effectivement, oui, il avait connu autrefois une certaine Églantine Hugel, une amie chère du temps de sa jeunesse, et qu’il était bouleversé par cette coïncidence, il employa le mot coïncidence avec une lourdeur d’ironie que moi seul, dans toute la salle, pouvais percevoir. La conversation glissa sur autre chose. Madeleine, ravie de cette double découverte qui faisait d’elle, en l’espace d’une soirée, et la demi-sœur du père Isidore et la nièce d’une amie de Patrice, rayonnait d’une joie un peu enfantine qui, je dois l’avouer, me toucha au cœur.

Patrice s’éclipsa peu après. Je le suivis. Je le rejoignis dans son bureau, à l’étage, où il s’était versé un whisky qu’il fixait sans le boire. Il leva les yeux quand j’entrai. Il n’eut pas besoin de parler. Je n’eus pas besoin de questionner.

Nous savions tous les deux. Nous savions tous les deux ce que cela signifiait.

Les archives Beaumain documentent, depuis 1789, une chose précise et terrible : à chaque fois, à chaque fois, qu’un Beaumain a croisé un Hugel, des événements d’une nature qui dépasse les catégories ordinaires se sont produits. En 1789, ce fut la tête de mon ancêtre, le soldat Beaumain, qui roula sous le couperet de la Terreur, et dans son journal, dont j’ai désormais lu l’intégralité, le nom de Hugel apparaît à plusieurs reprises dans des contextes dont la signification finale lui échappait à lui-même. En 1893, ce fut l’affaire du Fez Rouge Sang, Patrice et Églantine Hugel, l’île des Princes maudits, la malédiction qui marqua leur chair et leur esprit pour le restant de leurs jours, les morts d’Hervé, d’Alfred et d’Eugène dont les tombes alignées au Père-Lachaise témoignent encore. Et maintenant, en 1923, exactement trente ans après, à un mois près, voici qu’une nièce d’Églantine surgit dans la vie d’un Beaumain en même temps qu’elle se révèle être la demi-sœur d’un compagnon de tranchée qui est lui-même un membre du nouveau cercle d’amitié qui s’est constitué autour de moi depuis la guerre.

La coïncidence est trop énorme. Elle ne peut en être une. Patrice le sait. Je le sais. Et Smith, quand Patrice lui rapportera la scène dans les jours qui viennent à Londres, le saura lui aussi. Tous les trois, chacun dans sa sphère, nous reconnaîtrons la signature d’un mécanisme que les archives appellent, faute de meilleur terme, un cycle. Un cycle qui s’ouvre. Un cycle qui prend acte d’une nouvelle génération et qui distribue ses cartes en conséquence.

Patrice me regarda longuement, dans son bureau, ce soir-là. Son verre tremblait imperceptiblement entre ses doigts.

Ender, dit-il enfin, d’une voix sourde, ce sera toi.

Trois mots. Pas plus. Mais ces trois mots-là portaient toute la charge d’une conviction que ni lui ni moi n’aurions su exprimer plus longuement sans la déformer.

Je hochai la tête. Je ne dis rien. Je savais.

Et c’est là, c’est précisément là, dans le bureau de Patrice en Touraine, ce soir de fin décembre 1922, devant le visage défait de mon père qui voyait s’ouvrir pour son fils adoptif le gouffre dans lequel il avait failli lui-même disparaître trente ans plus tôt, c’est là que la chose s’est produite en moi qui m’a décidé à ouvrir ce cahier.

Je n’eus pas peur.

Je le note avec toute la rigueur clinique dont je suis capable, parce que je suis le premier surpris de ce que mon corps me dit ce matin et de ce que ma mémoire confirme à propos de ce soir-là. Je n’eus pas peur. Je n’eus pas l’effroi qui glaçait Patrice, qui faisait trembler son verre, qui avait blêmi son visage. J’eus, à la place, quelque chose que je ne saurais nommer autrement que par le mot excitation, une excitation légère, sourde, qui me nouait les entrailles avec une espèce de chaleur, comme la sensation qu’on éprouve à la veille d’un voyage longtemps désiré dont on sait qu’il sera difficile et qui fascine d’autant plus.

Pourquoi pas peur ? J’ai retourné cette question dans ma tête pendant les jours qui ont suivi, et je crois avoir trouvé un début de réponse. Patrice, en 1893, est entré dans l’affaire du Fez par hasard, sans préparation, sans cadre mental dans lequel loger ce qui allait l’assaillir. Il a dû construire le cadre en cours de route, à mains nues, en ramassant les outils sur le terrain au fur et à mesure que les coups pleuvaient. Il a survécu, mais il en est sorti meurtri d’une meurtrissure qu’il porte encore sous chaque vêtement et qu’il portera jusqu’à la tombe.

Moi, j’ai un avantage qu’il n’avait pas. J’ai son journal. J’ai les archives. J’ai trente ans de documentation accumulée sur les mécanismes que je vais probablement affronter. J’ai surtout l’Argonne, cette nuit indicible de mars 1918 qui m’a confronté très tôt à la possibilité que la réalité ait des plis que la science officielle ne reconnaît pas, et qui m’a, paradoxalement, vacciné contre l’effarement primitif qui paralyse devant l’inattendu cosmique. J’ai mes amis, Marcello le sceptique cynique, Timothée le mystique fragile, le père Isidore l’homme de foi solide, et désormais Madeleine la cryptologue cartésienne qui a son propre rapport au mystère et qui, je le pressens, deviendra une compagne de route précieuse pour ce qui s’annonce. J’ai la chevalière à mon doigt. J’ai mon métier. J’ai trente-quatre ou trente-cinq ans, l’âge où l’on commence à savoir ce dont on est capable. Et j’ai surtout, derrière moi, la certitude tranquille que mon père a fait le chemin avant moi et qu’il sera là pour me conseiller, à distance ou de près, sans jamais me le retirer.

Si nouveau cycle il y a, peut-être bien que c’est le dernier. C’est une pensée à laquelle je m’accroche, dont je ne sais pas si elle est juste ou seulement consolante, mais qui me porte. Peut-être bien qu’à cette troisième confrontation Beaumain-Hugel, 1789, 1893, 1923, quelque chose s’achèvera qui se prolongeait depuis trop longtemps. Peut-être bien que ma génération sera celle qui dénouera enfin le nœud. Peut-être pas. Peut-être au contraire que je m’apprête à transmettre à mon tour, dans trente ans, à un fils que je n’ai pas encore et que la vie me donnera peut-être, la même chevalière, la même boîte d’archives, et le même regard sourd que Patrice a eu pour moi ce soir-là.

Quoi qu’il en soit. C’est mon destin. Je l’écris ici comme on signe un contrat, c’est mon destin, et je l’accepte, et je m’y range, sans lutte et sans complaisance. Cela ne se discute pas. Cela ne se renégocie pas. Cela s’accomplit.

Les jours qui suivirent passèrent dans une espèce de fébrilité paisible. Les préparatifs du voyage à Londres. Les bagages. La traversée de la Manche par un ferry secoué de creux qui me rappelèrent, à moi qui n’ai pas le pied marin, que j’ai été élevé sur les rives du Bosphore et non sur celles d’un océan. L’arrivée à Victoria sous une pluie fine de fin décembre. Le fiacre jusqu’au Claridge. L’odeur britannique que Patrice m’avait décrite tant de fois, humidité ferreuse, charbon, thé infusé partout, et que je reconnus instantanément, familière avant même que je ne le fusse d’elle.

Julius Smith nous reçut à dîner le 31 au soir dans sa maison de St. John’s Wood, une grande villa victorienne aux briques rouges légèrement à l’écart de la rue, entourée d’un jardin que la saison avait dépouillé mais où des massifs de buis taillés dessinaient encore une géométrie sévère. Le réveillon fut joyeux. Sincèrement joyeux. Madeleine avait apporté Bastet qu’elle ne quittait jamais, et la créature, juchée sur l’accoudoir d’un Chesterfield, observait l’assemblée avec cette gravité de petit dieu égyptien que les vieilles légendes prêtent à ses ancêtres. Marcello fit pleurer de rire la salle entière par une série d’anecdotes de caserne napolitaines dont je ne saurais reproduire le sel. Le père Isidore et Madeleine, frère et sœur retrouvés, échangeaient des regards émus pendant les toasts. Timothée récita un poème de sa composition que je trouvai d’une beauté inquiétante et qui me rappela combien je devais le surveiller. Smith déboucha de très grands vins qu’il ne sortait que pour les grandes occasions. Nous portâmes un toast à l’année qui s’achevait, un autre à celle qui commençait, un troisième aux absents que chacun garda pour soi sans le formuler.

Plusieurs échanges, dans le cours de la soirée, méritent d’être consignés ici parce qu’ils dessinent la géographie intellectuelle du cercle qui venait de se former et qui allait désormais graviter autour de moi.

Madeleine, d’abord, offrit à Smith une petite statuette qu’elle avait rapportée de sa dernière campagne de fouilles. Je la revois encore dans le creux de sa main quand elle la tendit au professeur, une figurine d’une vingtaine de centimètres, taillée dans une pierre noire patinée par les siècles, représentant l’une de ces divinités égyptiennes des confins nubiens dont l’iconographie n’est familière qu’aux spécialistes. Tombe inviolée, précisa Madeleine avec cette simplicité qui ne cherchait pas l’effet. Je l’ai sortie moi-même de la couche stratigraphique intacte. Elle est à vous. Smith resta muet une seconde ou deux, ce qui ne lui arrivait à peu près jamais. Puis il prit la statuette entre ses longs doigts avec la précaution des hommes qui savent ce qu’ils tiennent, l’approcha d’une lampe pour en examiner la surface, et je vis dans son œil cette lueur particulière que je lui avais vue quelquefois en Touraine lorsqu’on abordait un sujet où son érudition trouvait matière à s’exalter. Il remercia Madeleine avec une chaleur qui ne laissait aucun doute sur la valeur de l’objet et, plus encore peut-être, sur la valeur du geste.

Timothée, qui écoutait la conversation avec cette attention silencieuse qui était la sienne, profita d’un moment de flottement pour confier à Smith ce qu’il faisait depuis quelque temps de son énergie poétique. Il avait entrepris, nous dit-il, l’étude de l’arabe ancien. Et avec l’arabe ancien, l’étude d’une discipline qu’il nomma l’Ilmar-Rouf, une science cabalistique fondée sur les rapports numériques entre les lettres et sur les correspondances secrètes qu’ils permettent d’établir entre le langage et les choses. Il voulait appliquer ces principes à ses nouvelles poésies, tenter de construire des vers dont l’architecture sonore et l’architecture numérique se répondraient par en dessous, à la manière de ce que les soufis avaient pratiqué il y a mille ans sans que la modernité s’en fût avisée. Smith l’écouta avec une attention qui s’intensifiait à chaque phrase. Quand Timothée eut fini, le professeur resta un moment silencieux, sa pipe à la main, puis il hocha la tête lentement et dit simplement que c’était une voie fascinante et prometteuse, qu’il connaissait la littérature arabe sur la question, et qu’il aimerait beaucoup voir un jour les premiers textes que Timothée en tirerait. Je notai le regard que Timothée lança à Smith à ce moment-là. Un regard d’élève qui reconnaît le maître. Et je me dis que cela, peut-être, méritait d’être surveillé aussi, parce que Timothée avait déjà assez d’inclinations vers l’autre côté du miroir pour qu’il ne fût pas utile de lui en ouvrir de nouvelles.

Smith, de son côté, recommanda vivement à Madeleine, pendant la soirée, de visiter avant notre départ l’exposition sur la civilisation maya qui venait d’ouvrir ses portes au British Museum et dont le commissaire était un certain Alfred Percival Moseley, un homme que Smith connaissait de longue date. Vous y verrez des choses remarquables, dit-il à Madeleine. Moseley a ramené des Yucatán des pièces qui n’avaient jamais été montrées en Europe, et il les a mises en scène avec cette compétence muséographique qui fait défaut à la plupart de nos contemporains. Il s’interrompit, réfléchit un instant, et ajouta avec un demi-sourire qui sentait l’expérience longue : Un seul conseil, ma chère. Ne lui dites surtout pas que vous êtes archéologue. Moseley est un homme charmant à bien des égards mais il appartient à la vieille école, celle qui considère que le sol d’un chantier est exclusivement masculin et que les dames doivent se contenter d’admirer les vitrines une fois que les messieurs ont fait le travail. Il vous traitera bien mieux si vous vous présentez en amatrice éclairée. Madeleine eut ce petit rire sans amertume des femmes qui ont entendu ce genre de conseil trop souvent pour s’en offenser encore. J’ai l’habitude, dit-elle. Je mettrai mon meilleur chapeau et je ferai semblant d’ignorer la différence entre une stèle et un linteau.

Timothée, galvanisé par la conversation de la soirée, tenta à plusieurs reprises, avec la diplomatie d’un chat qui tourne autour d’un bol, d’obtenir de Smith quelques indications sur le contenu de la conférence qu’il devait donner le 3 janvier. Smith refusa catégoriquement. Avec courtoisie mais sans la moindre fissure. Mon cher Timothée, dit-il la troisième fois que Timothée revenait à la charge, je comprends parfaitement votre impatience et elle m’honore. Mais le suspense fait partie du dispositif, et si je vous donnais des miettes maintenant, je gâcherais l’effet d’ensemble. Tout ce que je peux vous dire, c’est que j’ai réuni ces dernières années, par des voies que je vous exposerai en temps voulu, des preuves que je considère comme extraordinaires sur ce qui se passe après la mort. Je n’en dirai pas davantage ce soir. Venez le 3. Vous m’écouterez. Et nous en discuterons ensuite aussi longuement que vous le voudrez. Le mot extraordinaires, dans la bouche de Smith, avait son poids. Smith n’usait pas des superlatifs. Quand il en lâchait un, il fallait l’entendre pour ce qu’il pesait réellement. Timothée n’insista pas davantage. Mais je vis ses yeux se poser sur Smith avec une fixité qui ne se relâcha plus de la soirée, et je me dis que le colloque du 3 janvier s’annonçait décidément sous des auspices plus chargés que je n’avais voulu le croire.

Patrice fut, toute la soirée, d’une chaleur exemplaire. Il riait. Il levait son verre. Il faisait honneur à ses amis. Mais je vis dans son regard, à plusieurs reprises, cette expression que je lui connaissais depuis peu : un air de déjà-vu. Le souvenir, me semblait-il, de ce soir d’octobre 1893 où il avait dîné chez Smith pour la première fois, avant les événements de Whitechapel, avant le pensionnat de Madame Grimm, avant Pook et la transformation cauchemardesque qui avait ouvert pour lui la porte de tout le reste. Il revivait ce soir-là à travers le mien. Il y mêlait une nostalgie pour ce qu’il n’avait plus, et une crainte sourde pour ce qui m’attendait, et il composait avec cela en homme du monde achevé qui sait que les sentiments intimes ne doivent pas troubler les fêtes.

J’aimerais écrire ici, parce que je crois que c’est juste, que la soirée fut traversée aussi par une autre note plus grave. Quelqu’un, je crois que c’était Marcello, ou peut-être Smith, évoqua la situation politique en Europe. Smith en parla brièvement, sa pipe à la main, le front plissé. Le mot de fascisme fut prononcé. Le silence se fit autour de la table, un silence court, vite rompu par une plaisanterie de Marcello pour ramener la légèreté, mais ce silence-là, je le notai, parce qu’il portait cette qualité particulière des silences où les gens lucides reconnaissent ensemble quelque chose qu’ils n’ont pas envie de nommer trop précisément. Le monde, à mesure qu’il sortait de la Grande Guerre, ne cicatrisait pas comme on l’avait espéré. Quelque chose, en dessous, se réorganisait dans des directions qui inquiétaient les esprits attentifs. J’eus pendant un instant l’impression très nette que le cycle qui s’ouvrait pour moi à titre personnel, le cycle Beaumain-Hugel, la troisième confrontation depuis 1789, ne s’ouvrait pas dans le vide.

Nous rentrâmes au Claridge vers trois heures du matin. Patrice et Madeleine avaient leurs chambres à l’étage au-dessus du mien. Marcello, Timothée et le père Isidore logeaient eux aussi au Claridge, parce que Smith avait tenu à ce que tous ses invités fussent sous le même toit. La nuit était calme et claire, et l’on apercevait, entre les toits du West End, quelques étoiles que la pluie de la veille avait rendues plus vives.

Je suis monté à ma chambre. Je me suis allongé tout habillé. J’ai fixé la rosace dorée du plafond pendant un temps que je ne saurais évaluer. Puis je me suis relevé, j’ai allumé cette lampe d’opaline, j’ai sorti le cahier neuf, et je me suis assis à ce bureau où je suis encore.

Brook Street, au-dehors, commence à s’éclairer faiblement. Pas le lever du jour à proprement parler, parce qu’à Londres en plein hiver le lever du jour est moins une apparition qu’un consentement progressif des ténèbres à laisser passer un peu de gris. On entend les premiers bruits d’une ville qui se rappelle qu’elle est capable de marcher. Un chariot de laitier sur les pavés. Un sifflet de bobby au loin. Quelqu’un qui ouvre un volet quelque part en face. Le monde ordinaire, épais et rassurant, celui des laitiers et des bobbies, qui me protège, moi aussi, le temps que je doive à mon tour m’éloigner de lui pour aller voir ce qui se tient en dessous.

Je viens de relire ces pages. Une heure et demie, je dirais. Pour ces feuillets-ci. C’est peu. C’est beaucoup. Je ne sais plus.

Une dernière chose, avant de poser la plume. Je voudrais dire ici, sans ambiguïté, que ce cahier est destiné à rejoindre un jour les archives Beaumain et à y prendre place auprès du journal du soldat de 1789 et des cahiers de Patrice. Il y sera lu, je l’espère, par mon successeur. Et je voudrais lui dire ceci.

Si tu lis ces pages, c’est qu’elles sont parvenues jusqu’à toi. Cela, je peux te l’affirmer. Le reste, je ne sais pas. Je ne peux pas te promettre que j’ai survécu. Les Beaumain, avant moi, n’ont pas tous survécu. Le soldat de 1789 a laissé sa tête sous le couperet, et pourtant son cahier est en Touraine dans la boîte de bois noirci. Peut-être en ira-t-il de même pour moi. Peut-être ce cahier-ci s’arrêtera-t-il brutalement, au milieu d’une phrase, et une autre main que la mienne en tracera les dernières lignes. C’est parfaitement envisageable. Je ne l’exclus pas en posant la plume ce matin.

Mais voici ce que je sais. Si tu lis ces pages, Beaumain de l’avenir, c’est que la chaîne a tenu. Peu importe qui l’a tenue, peu importe au prix de combien de vies. La chevalière est passée de doigt en doigt. Tu la portes maintenant. Voilà ce qui compte.

Bonne année à toi. Et bonne route.

Pour ma part, je vais tenter de dormir une heure avant que la maisonnée ne se réveille. Le seuil est franchi. Le cahier est ouvert. Le début du cycle est consigné.