─────── CARNET DE TERRAIN ───────
Journal de Bord
de Madeleine
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Cinquiète partie
Triade Cosmique
CONFIDENTIEL
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Shadow of the Tomb Raider – Creation and Destruction
6 janvier 1923 — Suite du cinquième étage, Claridge’s, fin de matinée
CE QUE LA PLUIE A RÉVEILLÉ
Je rentre trempée. Voilà comment cette page commence, parce que c’est par là que tout est entré ce soir : l’eau jusqu’à l’os, le manteau qui pèse trois fois son poids, et cette résignation tranquille qu’on prend en marchant entre Mayfair et le Strand quand on a fini par comprendre que Londres en janvier n’est pas une ville mais une longue capitulation devant le ciel. À Louxor, en cette saison, j’aurais porté une chemise légère et me serais plainte que le mercure tombe sous les vingt degrés ; j’avais alors les moyens de me plaindre du chaud, et je ne savais pas ce que je tenais là. À Londres, on apprend à composer. La femme de chambre du Claridge’s, fidèle à cet art britannique des petites attentions silencieuses, avait entretenu le feu pendant mon absence et laissé une tasse de thé fumante sur le secrétaire. Le luxe, ce soir, n’est pas le bordeaux de Julius. C’est cette laine sèche contre la peau, ce feu qui ronfle, et Bastet, royale comme toujours, installée sur mes pieds nus avec un soupir de pharaonne lassée. J’écris luxe et je laisse le mot, quoiqu’il ne soit plus tout à fait exact me concernant. Je me suis assise très près des bûches, plus près qu’il n’est raisonnable, et j’y suis restée longtemps ; non pour ce que le feu me donne, car il ne me donne rien, mais pour ce que le feu me rappelle. C’est devenu ma manière de me chauffer : par la mémoire. On fait avec ce qu’on a.
Mais ce n’est pas la pluie qui me préoccupe. C’est ce qu’elle a réveillé. Mes côtes d’abord, vieille fracture mal recollée qui se rappelle à mon bon souvenir dès qu’il pleut, comme une dette qu’on n’a jamais soldée. Un médecin dirait cal vicieux, humidité, névralgie intercostale, et me prescrirait de la chaleur sèche ; je m’en tiens à sa version, qui a l’avantage de ne rien exiger de moi. Car il en existe une autre, que j’ai consignée ailleurs et que je n’ai pas envie de rouvrir ce soir : que ce n’est pas une douleur mais une cadence, toujours au même endroit, toujours au même rythme, et que cela ressemble beaucoup moins à un os qu’à quelqu’un qui frappe. Va pour le cal vicieux. Et puis sa sœur sournoise, à la cheville gauche, cette marque blanche fine comme une bague qu’on ne peut plus retirer. Quand il fait sec et chaud, elles se taisent. Quand il fait ce que Londres en janvier sait si bien faire, elles parlent ensemble, à deux voix, et je suis cet auditoire de plusieurs années qui n’a toujours pas appris à les ignorer. J’ajoute une remarque de métier, puisque c’est en épigraphiste que j’ai fini par la regarder : je me suis longtemps demandé ce que voulait dire cette marque, et je m’avise que je posais mal la question. Ce n’est pas le contenu qui parle, c’est la forme. Un anneau, dans toutes les écritures que je sais lire, n’a jamais servi qu’à une chose : entourer. Chez nous il se ferme autour de ce qui doit durer, et lorsqu’il se ferme autour de quelqu’un, c’est qu’il enferme le nom. On ne passe pas un anneau à une inconnue.
La cheville, surtout. Je dois bien l’écrire ici, à défaut de pouvoir le dire ailleurs. Il y eut, dans le noir de cette chute qui m’a coûté la vie, une chose qui s’est refermée un instant autour de mon mollet. Une main, je ne sais comment l’appeler autrement, qui n’était ni d’homme ni de bête, et qui m’a retenue avant de lâcher. Et ce soir, devant ce feu qui essaie de me sécher l’âme autant que les os, je m’autorise enfin la question que je ne m’étais pas autorisée jusqu’ici. Non pas celle que je croyais. Je relis ma propre phrase, comme je relirais l’interception d’un autre, et c’est le verbe qui m’arrête : retenue. Je n’ai pas écrit saisie, ni tirée, ni précipitée. Retenue. Or on ne retient pas ce qu’on veut faire tomber. Voilà des mois que je porte cette marque comme une sanction, que je la range au dossier des gardiens qui appliquent leur consigne et perçoivent leur prix ; et il se pourrait que ma propre mémoire soutienne depuis le premier jour, dans sa grammaire, tout autre chose : qu’une main a essayé de me garder de ce côté-ci, et qu’elle a manqué son coup, ou qu’on l’a forcée à ouvrir. Est-ce donc cette chose qui souhaiterait me dire quelque chose ? Ou n’est-ce que mon imagination, et l’envie très ordinaire d’avoir eu, cette nuit-là, quelqu’un de mon côté ? Après tout, je ne l’ai pas vue de mes yeux ; je l’ai seulement sentie dans ma chair, sans témoin, et l’unique déposition versée au dossier est celle de la partie intéressée. La cryptologue que je suis, qui n’a jamais appris à se fier au seul témoignage de la chair sans corroboration extérieure, ne tranche pas. Je note la question. Je ne la résous pas. Mais je remarque, en refermant, que c’est la première fois depuis mon retour que j’envisage cette main autrement qu’en ennemie, et que cela m’a fait au creux de la poitrine quelque chose que je n’avais plus senti depuis longtemps, et pour quoi je n’ai pas encore trouvé le mot.
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AU RESTAURANT — L’UN DE NOUS MANQUE
Une fois réchauffée, ou du moins sèche, et vêtue de propre, j’ai laissé Bastet à sa garde du seuil et je suis descendue au restaurant de l’hôtel rejoindre Isidore. Notre rendez-vous y était pris depuis la veille au soir, dans cette salle à manger française du Claridge’s qui a la double vertu de se trouver à deux pas de nos chambres et d’épargner à mon demi-frère la cuisine anglaise, lui qui soutient, avec cet aplomb de curé de province qui lui tient lieu de théologie en la matière, qu’on ne saurait penser droit en mangeant du gibier bouilli.
Isidore était déjà là, attablé devant un verre d’eau qu’il sirotait avec cette gravité qu’il met à toute chose, jusqu’à l’eau plate. Nous nous sommes embrassés. Ce mot, embrassés, qui sort si naturellement de ma main à l’instant où je l’écris, me touche encore : il y a un mois, je ne savais pas même que cet homme existait. J’ai senti sa joue, chaude comme sont les joues des vivants qui viennent du dehors, et je sais ce que la mienne lui a rendu ; il n’a rien dit, il ne dit jamais rien, et je ne saurai pas si c’est délicatesse ou distraction. Je crois que je préférerais la distraction. Ender et Marcello sont arrivés un peu plus tard. Marcello, fidèle à sa manière, a fait savoir au maître d’hôtel sa préférence et a sondé le sommelier comme on sonde un suspect, avec la même douceur d’approche et le même dessein ; Ender, plus sobre, a salué chacun avec cette fatigue calme qui lui appartient, le regard de quelqu’un qui dort trop peu et qui se demande pourquoi.
Mais Timothée n’était pas là. Nous avons attendu un quart d’heure, puis une demi-heure. Aucune nouvelle, aucun mot, aucun garçon de course portant un billet d’excuse. Marcello a tenté l’humour et lui a supposé un sommeil sur ses vers, comme il sied à un poète ; Ender, plus sérieux, a fait observer que ce n’était pas dans les manières de notre poète de manquer sans prévenir, et il avait raison, car cet homme s’excuse même de respirer. Nous avons fini par commander, parce qu’à quatre on ne fait pas attendre un cinquième qui n’a rien fait dire, mais l’inquiétude rôdait sous nos verres. Espérons qu’il ne lui soit rien arrivé sur la route : voilà ce que chacun pensait sans oser le formuler trop haut, comme si formuler une crainte revenait à l’attirer. Je me suis surprise, moi, à compter ; puis à me rappeler ce qu’il advient, depuis quelque temps, des gens qui gravitent autour de cette affaire et qui manquent à l’appel un soir. Je n’ai pas écrit la suite de cette pensée et je ne l’écrirai pas.
La conversation a glissé sur tout et sur rien. Le temps qu’il faisait, les vins du Sud que Marcello sait reconnaître à l’œil, les obligations qu’Isidore a laissées en Bretagne, la santé d’Ender qui s’arrangerait, à l’entendre, mieux à Vienne qu’à Londres. Pendant tout ce temps, j’étais ailleurs. Je tournais autour d’une question que je porte depuis trop longtemps et qu’il faudra bien, un jour ou l’autre, leur poser. Comment dire à ces hommes-là, à ces amis-là, que je suis revenue d’un endroit dont on ne revient pas ? Comment leur parler des morts qui ne veulent pas mourir sans glisser, au détour d’une phrase, que par certains côtés j’en compte parmi elles ? Je m’y prends comme je m’y prendrais devant un texte, c’est-à-dire mal : je compose la phrase, je la démonte, je la recompose, je cherche l’ordre des mots qui ferait le moins de dégâts, je repousse le verbe à la fin pour amortir la chute. Et je bute chaque fois sur la même impossibilité, qui n’est pas de langue mais de métier : le message est clair, c’est le destinataire qui n’a pas la clef. Or aucune élégance de rédaction n’a jamais remplacé une clef manquante ; on peut écrire mille fois la même vérité dans la langue commune, elle n’arrive pas. Je sais bien qu’on ne m’accueillerait pas à bras ouverts. Personne n’accueille à bras ouverts une revenante, et ceux qui prétendraient le contraire n’ont jamais eu à le faire. Il faudra choisir le moment, et ce moment, ce n’était pas celui-ci ; il n’est jamais celui-ci, et je commence à soupçonner que c’est là ma manière à moi de reculer.
Nous avons mangé un bon repas. Le cuisinier de la maison sait ce qu’il fait, et le bordeaux que Marcello avait choisi méritait la promesse qu’il en avait faite : j’ai reconnu la profondeur, la longueur, cette poussière de violette au fond du verre, et je l’ai dit, et l’on m’a crue sur ce point-là, ce qui aura été la seule fois de la soirée. Personne autour de cette table ne sait pourquoi je juge si bien. Le goût est la dernière faculté qu’on m’ait laissée entière ; il enregistre tout, avec une exactitude qu’il n’avait pas de mon vivant, et rien ne s’ensuit.
Me voilà donc excellente dégustatrice et déplorable convive, capable de nommer un cru et incapable d’en tirer la moindre joie, occupée toute la soirée à faire les gestes d’une femme qui dîne. J’ai reposé mon verre en même temps que les autres. C’est à ces petites choses qu’on tient une place à table.
CE QUE TIMOTHÉE NOUS A RAPPORTÉ — WENTWORTH N’EST PLUS
Il était près de deux heures de l’après-midi quand Timothée parut enfin, le manteau dégoulinant sur le parquet ciré, le visage essoufflé, mais sain et sauf. Ouf, comme on dit chez nous quand on n’a pas les mots plus savants. Marcello lui a lancé une plaisanterie qui se voulait un soulagement, Isidore a murmuré un remerciement à mi-voix, et Ender, médecin avant tout, l’a scruté sans en avoir l’air, vérifiant d’un coup d’œil discret que rien dans la démarche de notre poète ne trahissait un mauvais coup. Rien. Il s’est assis, s’est séché le front, a accepté un verre, et avant même que nous lui demandions de s’expliquer, il avait commencé.
Il s’était attardé à la bibliothèque du British Museum. Il avait passé la matinée à fouiller des fonds, des cotes, des cartons. Recherches peu fructueuses, hélas, peu de choses qui répondissent à ce que nous traquons. Mais tout de même, dans un parchemin médiéval qu’il n’attendait pas, à la marge d’un cartulaire venu d’un monastère du Nord, une mention vague, presque honteuse, d’une main qui semblait avoir écrit vite : il y était question d’un ouvrage qu’on appelait là le Simulacre du Diable. Tiens donc. Nos regards se sont croisés autour de la table. Le même mot, le même artefact, le même fil, surgi cette fois dans une marge oubliée par cinq siècles de copistes. Le hasard, encore, qui n’en est pas un ; et je note en passant que les choses de cette famille voyagent toujours par les marges et jamais par le corps du texte, ce qui est exactement la manière dont on fait passer une contrebande.
Et Timothée, lancé sur ce fil, n’en était pas resté à la marge du cartulaire. Le même mot l’avait mené à un texte plus substantiel, en vieux français, qu’il déchiffre mieux que moi, et dont le titre seul valait qu’on tendît l’oreille : Les Simulacres du Diable. Car il n’y était plus question, m’a-t-il dit, d’un livre isolé comme celui de la marge, mais de tout un système de simulacres, une famille de ces choses où chacune aurait son rang et sa fonction ; et il lui avait semblé que le Simulacre de Sedefkar dont Julius nous avait parlé pouvait fort bien s’y rattacher. Je le crois aussi. On ne donne pas un pareil titre à un texte qui ne traiterait que d’une curiosité unique : un pluriel suppose un ordre, un ordre suppose des correspondances, et le nom de Sedefkar, dans tout cela, ne serait pas un accident mais une entrée de catalogue.
Et il avait gardé pour la fin la trouvaille la plus précise. Le journal d’un soldat allemand, daté des environs de mille neuf cent quatorze, autant dire d’hier, où l’auteur situait noir sur blanc les parchemins de Sedefkar au musée de Topkapi. Il écrit Constantinople, comme tout le monde écrit Constantinople ; j’écris Istanbul, parce que c’est le nom que la ville se donne et que j’ai passé l’âge d’en employer un autre. Un parchemin ancien, on le croit volontiers perdu, recopié, à demi légendaire ; mais un fantassin de la dernière guerre qui en note l’emplacement, c’est tout proche, c’est presque à portée de train. Et le lieu, surtout, m’a tenue : c’est-à-dire précisément là où, depuis le commencement de cette affaire, tout semble nous tirer, comme si l’aiguille pointait obstinément vers l’Orient. Topkapi. Je me suis répété le nom en silence, et j’ai senti, sous mon assiette, une pièce de plus se mettre en place sans que je susse encore dans quel tableau.
Mais ce n’était pas pour cela qu’il était en retard. Et ce qu’il a dit ensuite, d’une voix qui s’est voilée, lui qui parle si bien, allait faire sonner en moi toutes les alarmes à la fois. Richard Wentworth était là, à la bibliothèque du British Museum, ce matin même. Notre Wentworth. Celui-là même dont le nom m’était tombé sous les yeux à l’Oriental Club au point du jour. Celui-là même dont j’avais déchiffré les trois éternités cachées dans les lettres. Timothée ne l’a pas cherché : il était penché sur un ouvrage, et c’est au détour d’une page levée qu’il l’a entrevu, plus loin dans la salle de lecture, presque affalé sur sa propre table d’étude, le chapeau encore vissé sur la tête comme un homme qui ne se serait pas tout à fait assis pour rester. À peine l’avait-il reconnu que Wentworth glissait de sa chaise jusqu’aux dalles. Timothée a bondi. Il l’a juré, et personne autour de cette table ne l’a mis en doute : il a renversé son tabouret, sauté par-dessus une table de lecture, fendu la salle en quelques secondes, hurlé dans ce silence feutré qu’on lui apportât un médecin, qui que ce fût. Le conservateur qui l’accompagnait depuis le matin, et qui se trouvait à quelques pas du corps, n’a pas su l’aider ; trop saisi, trop pris au dépourvu, ce vieil érudit dont les mains savaient mieux manier le vélin que les vivants est resté fiché là, les yeux écarquillés, balbutiant deux ou trois syllabes que personne n’a entendues. Pas de seconde paire de mains pour seconder Timothée. Et quand la sienne s’est posée sur le poignet, le pouls était déjà parti. La respiration aussi. Et ce visage qu’il connaissait bien, qu’il avait croisé au club sous le patronage de Julius plus d’une fois, portait déjà cette cire grise que nul ne sait reconnaître qu’aux morts. Je m’abstiens de dire ici que je la reconnaîtrais mieux que Timothée.
Le corps avait glissé de la chaise jusqu’aux dalles, immobile. Et sur les dalles, dans une mare de sang dont nul ne pouvait dire d’où elle venait, il y avait cette phrase tracée à même le sol :
Personne ne peut échapper à l’écorcheur
Voilà le mot lâché, et c’est lui qui m’avait préparée au pire ; or le corps ne répondait pas au mot. La peau n’avait pas été arrachée, contrairement à ce que ce terme laissait craindre. Le corps est resté intact, vêtements en place, sans trace de plaie apparente. Une mort sans entaille visible, sous une inscription qui promet l’écorcheur. Et Timothée a tenu à nous rendre attentifs à une chose qui ne quitte plus mon esprit : aucune trace de sang sur le parquet le long du chemin que Wentworth avait emprunté pour s’asseoir. Ce qui signifie que ce sang n’était pas le sien, ou bien qu’il est apparu après lui, dans un coin de salle où personne ne l’avait porté.
Et c’est ici que les choses, déjà sombres, prennent une couleur que je ne sais nommer autrement qu’inhumaine. Timothée le jure, et personne ne l’a contredit : il ignore comment Wentworth s’est trouvé là. Et il y a plus. Wentworth était trempé. Trempé jusqu’aux os, comme un homme qui aurait marché sous l’averse de janvier sans s’abriter une seconde et serait entré tel quel sous la voûte ; le manteau dégoulinant, les chaussures ayant déposé sur les dalles des traces d’eau encore brillantes quand Timothée s’est agenouillé. Or la salle de lecture du British Museum applique son règlement avec le sérieux que les institutions anglaises mettent dans leurs petites obsessions : on dépose au vestiaire son manteau, son chapeau, son parapluie, et l’on ne pénètre qu’une fois la chose vérifiée. Wentworth n’avait rien déposé. Mieux : le conservateur des manuscrits orientaux et balkaniques, ce vieil érudit qui avait orienté la recherche de Timothée depuis le matin sur les fonds byzantins, la mythologie slave et les marges des cartulaires où dort tout ce qu’on n’étudie plus, et qui se trouvait à quelques pas au moment de la chute, ne se souvenait pas d’avoir vu entrer Wentworth. Lui qui passe ses heures à observer qui s’installe à quelle table, qui demande quoi, qui sort quand, et qui reconnaît mieux que personne le pli d’épaule d’un habitué, n’avait pas relevé cette arrivée. Le portier, interrogé à son tour, n’eut pas davantage de souvenir. Voilà la grande question, celle que je ne lâcherai pas avant que nous y répondions : par où il est entré. Comment Richard Wentworth a-t-il franchi un seuil par lequel on n’entre pas dans cet état, et qu’aucun œil n’a vu franchir. Je pose la question le plus platement possible, et je la laisse là, parce que la réponse qui se présente d’elle-même est celle que je connais le mieux au monde : il est entré comme je suis revenue. Trempé, par aucune porte, sans témoin, et sans que personne songeât à s’étonner d’une chose impossible avant qu’elle ne fût par terre. Je note encore, puisque le relevé doit être complet, que nous étions trois trempés dans cette histoire ce jour-là, Wentworth, Timothée et moi, et que ma collection s’enrichit sans que je lui demande rien.
Ajoutons ceci, qui est de mon métier et que personne d’autre ne fera : il faut regarder l’inscription avant de regarder le mort. « Personne ne peut échapper » n’est pas une menace adressée à un homme ; c’est une proposition générale, un axiome, une phrase à portée universelle. On n’écrit pas cela pour celui qui vient de tomber, car il n’a plus rien à en apprendre. On écrit cela pour ceux qui liront. Et l’on ne l’a pas écrite dans une ruelle, ni dans une chambre fermée, ni dans un jardin sans passage : on l’a écrite dans la salle de lecture du British Museum, c’est-à-dire dans le seul lieu de ce royaume dont la fonction unique et déclarée est qu’on y lise tout ce qui s’y trouve. Ce n’est pas une épitaphe. C’est une affiche, placardée à l’endroit du monde où l’on est certain qu’une affiche sera lue, et lue par des gens dont c’est le métier de déchiffrer ce qui est écrit. Reste à savoir pour quel lecteur elle avait été posée. Timothée est arrivé le premier. Mais celle qui, ce matin même, avait ouvert ce nom et en avait tiré trois éternités, ce n’était pas Timothée.
Les réactions, autour de la table, n’ont pas été à la hauteur de ce qu’il venait de poser. Isidore s’est signé, par réflexe plus que par conviction, et c’est presque tout ce qu’il a trouvé. Marcello a haussé les épaules, non par froideur, je le crois, mais parce qu’on lui parlait d’un inconnu, et qu’un inconnu mort à Londres n’entre pas, pour un Italien, dans la même catégorie morale qu’un compagnon qu’on aurait perdu. Ender, fidèle à sa pondération de médecin, a posé quelques questions pratiques : la couleur des lèvres, la rigidité, l’heure exacte de la chute, le délai entre l’effondrement et l’arrivée des gardiens. Pas d’émoi. Pas de stupéfaction véritable. Une curiosité d’enquête, comme s’il fallait d’abord établir le fait avant de consentir à le ressentir. Ils étaient incrédules, et je le dis sans leur en faire reproche : on ne croit pas tout de suite qu’un homme ait pu mourir sans plaie sous une inscription en sang, dans la salle de lecture la mieux surveillée d’Europe. Et ils ne comprenaient pas, je veux dire vraiment, pourquoi je devais, moi, faire un effort visible pour garder la fourchette droite.
Parce qu’il n’y avait, autour de cette nappe blanche, que Timothée et moi pour porter ce que Wentworth était devenu en glissant de cette chaise. Timothée, parce qu’il avait posé la main sur le poignet d’un mort qu’il venait, deux secondes plus tôt, d’entrapercevoir au détour d’une page levée, sans même que l’autre s’en fût aperçu. Et moi, parce que ce nom m’était tombé sous les yeux dans un registre au point du jour, qu’il portait trois éternités cachées dans les lettres, et que c’est moi qui les avais ouvertes. Trois heures plus tard, l’homme était étendu sur les dalles d’une bibliothèque sous une phrase qui interdit l’échappée. Personne, autour de la table, ne pouvait sentir ce que cela me faisait, parce que personne, autour de la table, n’avait fait le geste de ce matin. Et je n’allais pas leur dire, pas encore, que je le sentais comme on sent qu’une boucle se ferme.
Et moi qui les écoutais sans rien dire, je tournais autour d’une idée qui ne se laissait pas formuler tout de suite. La Mort, à condition de lui prêter cette personnalité que nous lui prêtons par habitude humaine, ne frappe pas aveuglément. Elle est neutre, parfaitement neutre, comme une équation qui ne se soucie pas du nom de ses variables : ni sexe, ni religion, ni croyance, ni rang. J’ai vu l’administration, je puis en témoigner devant qui voudra : elle n’a aucune préférence, aucune humeur, et personne n’y a d’ennemi. C’est d’ailleurs le seul renseignement que j’aie rapporté de là-bas dont je sois absolument certaine, et voici ce qu’il coûte : si la Mort ne choisit pas, alors le choix a été fait ailleurs, et il a été fait de ce côté-ci. Ce sont des vivants qui désignent les cibles, ou des choses qui vivent d’une manière que nous ne nommons pas. Quelqu’un a choisi, et cela est aussi gros que le nez au milieu du visage. Les théories ont leur prix, et il est heureux qu’elles existent, car la science n’avance pas autrement ; mais on ne s’arrête pas à la mécanique du geste quand le geste a laissé une phrase écrite. La vraie question est celle du message, et qu’il y en ait un, je l’écris sans hésiter : mes camarades, à qui je tiens mille fois pour ce qu’ils sont, n’ont tout simplement pas la même expertise que la mienne sur ce point précis. Le matin un nom, à midi un corps, et entre les deux mon déchiffrement. Ce n’est pas une coïncidence. C’est une lettre. Adressée à qui, voilà ce que je ne sais pas encore, et voilà pourquoi je n’ai pas fini de manger.
L’un des étudiants préférés de Julius, mûri par lui, distingué par lui, et qui, je le sais, ne fréquentait l’Oriental Club et le British Museum que sous le patronage discret de son maître : voilà la première victime à porter clairement sur cette page. Mais l’appellation même d’écorcheur présume une œuvre déjà entamée, car on ne se donne pas un titre pour un seul ouvrage ; et elle m’oblige à supposer qu’il y en a eu d’autres avant lui, que nous ignorons. Deux victimes au moins. Une troisième en vue ? Si oui, qui ? Je souligne le chiffre malgré moi, et je constate qu’il m’attendait là aussi.
Et l’honnêteté m’oblige à écrire ce que je tourne en silence depuis le récit de Timothée : c’est moi. C’est moi qui, autour de cette table, suis la mieux placée pour porter ce numéro-là. Intime de Julius plus que ne l’était Wentworth, peut-être plus qu’aucun autre, celle à qui il a confié le plus de ce qu’il ne dit pas ; et, surtout, par ce que je n’ai dit qu’à Nour et qui ne se sait pas autour de cette nappe, déjà morte une fois. Une revenante. L’une de ces mortes qui ne veulent pas mourir. Si la main qui choisit a goûté la chair de Wentworth pour ce qu’il était auprès de Julius, je ne vois pas, autour de cette table, qui réponde mieux que moi à ses critères ; et si elle cherche autre chose que cela, si elle cherche précisément ce que je suis, alors je ne suis pas la troisième sur sa liste, je suis la seule qui l’intéresse, et les autres ne sont que le chemin. Voilà ce que je n’ai pas dit à mes amis, et qui s’écrit ici parce qu’il n’y a guère que ces pages pour le porter.
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L’AVEU — LA VRAIE MORT
C’est à ce moment-là, alors que nos théories tournaient autour du même mot sans jamais le nommer franchement, la mort, et pas seulement celle des autres, que j’ai pris la décision de leur dire la vérité. Folie ou courage, je ne sais ; les deux mots ne sont pas si éloignés dans une telle situation, et celui qui parle est rarement celui qui les départage. Mais le moment était bon, le seul peut-être. J’ai pris une longue inspiration, ce qui est chez moi une habitude et non plus un besoin, j’ai posé ma serviette, et je leur ai dit, aussi simplement que j’ai su le faire, que j’étais morte. Et la main qui tenait mon verre a tremblé. À peine, mais elle a tremblé, et je le note ici parce que c’est la donnée la plus intéressante de la soirée : cette main ne tremble plus. Elle n’a pas tremblé sous la pluie, ni devant la marque, ni la nuit où j’ai essayé le sel et l’eau bénite sur mon propre corps. Il ne me restait, de toute la mécanique de la peur, que cette seule pièce en état de marche, et il a fallu quatre paires d’yeux amis pour la faire jouer. On a beau s’être préparée : on ne dit pas une telle chose sans en payer, dans le corps qui l’a vécue, le prix de la formulation.
Pas au sens figuré, ai-je précisé tout de suite, parce que je savais qu’on tenterait de l’entendre autrement, comme une image, comme l’égarement d’une femme éprouvée par sa journée. La vraie mort. Celle dont on ne revient pas, et dont, par une mécanique que je ne comprends pas moi-même, j’ai pourtant fait le chemin de retour. Je leur ai dit comment c’était arrivé, sans m’attarder sur les détails que personne n’a besoin d’entendre par-dessus un dessert : la nécropole où je n’aurais pas dû me trouver à cette heure-là, l’éboulement qu’on ne voit pas venir, la chute qui ne se conte qu’à demi parce que le souffle s’en va d’abord, puis le bruit, puis la conscience même de qui chute. Le noir. Le sol qui se dérobe, et un instant après qui ne se dérobe plus parce qu’il n’y a plus de sol. Ce sont des choses qu’on dit avec calme parce qu’on n’a pas d’autre choix que de les dire ainsi, mais que je ne dis jamais sans qu’une chose, en moi, ne se replie sur elle-même, comme on rentre une main qu’on aurait laissée trop près du feu. Et ce que j’ai pu voir de l’autre côté, je le leur ai décrit en m’efforçant de me cantonner à ce qu’on peut nommer : un jugement qui n’était pas celui des hommes, une beauté à briser le cœur, une immensité souveraine et neutre.
J’ai précisé, parce qu’il fallait bien que quelqu’un, autour de cette table, leur offrît de quoi vérifier que je ne parlais pas dans le vide, qu’ils pourraient, s’ils le souhaitaient, en voir la trace eux-mêmes ; pas ici, évidemment, pas entre la nappe blanche et le sommelier qui rentrait et sortait, mais dans ma chambre, quand ils voudraient. La marque blanche, fine comme une bague d’argent qu’on n’aurait pas su me retirer, qui me ceint la cheville gauche depuis cette nuit-là et que la pluie de Londres réveille chaque fois qu’elle s’y prend, n’est pas la sorte de chose qu’on étale entre la poire et le fromage. Mais c’est une preuve qui leur appartiendrait, s’ils en voulaient une, et que je leur laisserais examiner aussi longtemps que la décence le permettrait. Nul n’a demandé à la voir. Je l’écris sans commentaire ; ce sera au protocole.
Bien entendu, je ne leur ai pas tout dit. Je leur ai épargné, en particulier, Anoup, celui que les Grecs ont appelé Anubis. Anoup lui-même, dans une chair que les peintres de Thèbes ont essayé mille fois de fixer sans la saisir, et que je ne pourrais décrire à personne sans craindre d’être pour de bon prise pour folle. Il était grand, immense, d’une taille qui ne se compte pas en pieds ni en coudées mais qui se mesure dans la nuque, comme une présence qui dépasse de très loin celle des hommes. Humanoïde par la forme générale, large d’épaules, droit comme une colonne, et porté sur ces deux jambes qu’on voit aux fresques mais qu’on ne s’attend pas à voir bouger. La tête, c’était bien celle que je connaissais des murs de Thèbes et de Memphis : longue, fine, le museau dressé, les oreilles hautes, la peau d’une teinte que je ne saurais pas dire, ni noire ni grise, quelque chose qui buvait la lumière au lieu de la rendre. Une tête de chacal. Et sur cette tête, les yeux d’or dont je n’oublierai jamais l’éclat, tant que je porterai souffle. Je relis la formule et je la laisse, faute d’en avoir une autre ; qu’on veuille bien noter qu’elle ne m’engage plus à rien.
Il y avait aussi son odeur, qu’aucun mot français ne contient. De la myrrhe, du sable chauffé par mille ans de soleil, mais en dessous, ou autour, ou simplement coulant à travers, une note que je n’ai jamais sentie sur cette terre et que je n’ai pas le désir de chercher à retrouver. Et il y avait son aura, par-dessus tout, qui s’imposait avant même que la forme s’imposât, comme si l’air autour de lui se chargeait d’un poids qu’on ne pouvait pas porter longtemps sans plier. Je ne sais pas comment on se tient debout devant un dieu. J’ai dû fléchir. Je ne m’en souviens pas précisément, mais je sais que je n’étais plus droite à la fin. Pourquoi les dieux ont-ils les yeux dorés ? Je n’en sais rien, et je m’égare ; mais ce n’est pas une question qu’on pose entre la poire et le fromage, et surtout pas à un curé, lequel m’aurait répondu que les dieux n’en ont pas puisqu’il n’y en a qu’un.
Les réactions ont varié selon les sensibilités. Incrédulité chez Ender, qui a marqué un temps, posé son verre, et m’a regardée avec cette attention chirurgicale du médecin pour qui une mort est d’abord une certification, et qui n’a pas signé la mienne. Scepticisme chez Marcello, mais d’un scepticisme rapide, presque distrait, qui ressemble plus chez lui à une politesse qu’à un refus. Étonnement sincère chez Timothée, dont les yeux se sont écarquillés un peu trop pour qu’il pût feindre l’indifférence, et qui venait, lui, de toucher un poignet sans pouls trois heures plus tôt, ce qui l’avait peut-être mieux préparé que les autres. Quant à Isidore, je le redoutais, et c’est advenu : il s’est braqué. Mon demi-frère, à qui la grâce de sa fonction enseigne pourtant à tout entendre, n’a rien voulu entendre. Le visage s’est fermé, le regard s’est détourné, et j’ai vu sa main se porter vers le chapelet qu’il garde dans sa poche, ce geste qu’il fait quand il a peur de ses propres mots.
Et là, à voix haute parce que le pli était pris, j’ai posé la question qui me tenait depuis l’instant où nous avions enfin nommé Makryat pour ce qu’il est : ne suis-je pas, par certains côtés, fort proche de ces mort-vivants que nous traquons ? Sur quoi se fonde la frontière, mes amis ? Le mot lui-même joue contre nous : on l’entend selon qu’on appuie sur le premier ou sur le second élément, et rien, dans notre écriture, ne dit lequel gouverne l’autre. C’est un composé sans déterminatif. Dans la mienne, celle que je lis sur les parois, on n’aurait pas ce doute une seconde : un petit signe muet placé au bout du mot indique la classe à laquelle la chose appartient, et l’on saurait d’un coup d’œil s’il faut ranger cela parmi les vivants, parmi les morts, ou dans la catégorie qu’on réserve à ce qui n’est ni l’un ni l’autre. Notre langue, elle, laisse le lecteur trancher, ce qui est commode pour les poètes et désastreux pour moi. Lui, est-il un mort qui n’a pas voulu mourir, ou un vivant que la mort visite sans le défaire ? Et moi, revenue d’un endroit dont on ne revient pas, suis-je une vivante qui n’a pas su mourir, ou une morte qu’on a laissé sortir un instant ? Je n’ai pas la réponse, et je l’écris parce qu’il faut bien l’écrire. J’ai vu, dans la fraction de seconde qui a suivi ma question, le visage d’Isidore se fermer encore d’un cran.
J’ai un peu regretté d’avoir parlé. Voilà, c’est dit. Non qu’il faille reculer, on ne reprend pas une parole donnée à des amis, même mal accueillie ; mais on a beau s’y préparer, on n’imagine pas vraiment l’effet d’une telle phrase avant de l’avoir mise dans le silence d’une table. J’ai pris soin de leur préciser que Nour seule était au courant. Ni Beddows. Ni Julius. Personne d’autre. Cela ne change rien pour eux qui l’apprennent ce jour-là, mais il m’importait qu’ils sachent que le secret n’avait pas été galvaudé, et que s’ils sont les derniers à l’entendre, ils sont aussi les quatrièmes à le savoir. Il est très difficile de parler de cela quand on vous oppose, à mi-voix, que ce pourrait être votre imagination, qu’on ne croit pas à votre mort, qu’il fait tout noir dans ces galeries et qu’on ne sait jamais la hauteur d’une chute quand on tombe les yeux clos. La médecine, c’est sa noblesse et c’est sa limite, ne saurait admettre que la mort n’est pas la fin, mais le commencement d’une nouvelle existence dans un lieu qui dépasse la science et l’entendement humain. Les anciens d’Égypte le savaient mieux que nous, eux qui le faisaient graver sur les murs de leurs tombeaux, et qui avaient poussé la chose jusqu’à nommer d’après elle leur grand livre funéraire : celui que nos savants s’obstinent à appeler le Livre des Morts s’intitulait chez eux le Livre pour sortir au jour. Voilà toute leur doctrine tenue dans un titre, et voici la formule que je relis ce soir avec un sourire un peu fatigué : la mort n’est que le commencement. Sortir au jour. Je constate que ces quatre mots me décrivent avec une exactitude que je n’ai trouvée dans aucune autre langue, et qu’il aura fallu quarante siècles et un scribe anonyme pour que quelqu’un, enfin, écrive juste à mon sujet.
J’ai soupiré, sans pouvoir m’en empêcher. Voilà ce que cela donne, le retour parmi les vivants : on se découvre seule avec sa propre incompréhension. Eux peuvent en débattre ou s’en détourner ; moi, je suis avec cela jour après jour depuis cette nuit-là, et je ne comprends toujours pas comment je suis revenue. Mais cela ne change rien au fait. Je suis bien morte. Et je suis bien revenue. Quel est le message, là derrière ? Ai-je une mission particulière à accomplir, dont je ne saurais ni le contour ni le moment ? Ou n’est-ce qu’une chance insolente, un caprice de la balance qui m’aurait, pour une raison qui m’échappe, jugée plus utile vive que morte ? Mystère et boule de gomme, comme on disait au pensionnat, du temps où les mystères se réglaient à la récréation. Et je n’ai personne autour de cette table, ce jour-là, qui puisse trancher pour moi.
Note de terrain. Écrite plus tard, seule, et mal. Objet : la balance. Je m’y reprends à trois fois depuis une heure et je laisse les ratures.
Il faut d’abord retirer ce que j’ai laissé entendre partout ailleurs. Chaque fois que j’ai écrit ce mot, j’ai laissé le lecteur imaginer ce que les peintres de Thèbes ont peint : un fléau de marché, une plume d’un côté, un cœur de l’autre, et un dieu qui note sur une tablette. J’ai moi-même reproché aux copistes cette réduction sans jamais dire par quoi il fallait la remplacer. Voici, et l’on verra que je n’y arrive pas.
La forme, elle, était juste. C’est ce qui m’a le plus troublée, et cela mérite qu’on l’écrive au crédit des anciens : il y avait bien deux plateaux, et il y avait bien des chaînes, et il y avait bien un fléau tenu quelque part au-dessus. Les scribes n’avaient donc pas inventé le dessin ; ils l’avaient copié, et copié fidèlement, sur je ne sais quel témoignage plus vieux que leurs dynasties. Ce qu’ils n’ont pas pu rendre, faute de matière et faute de mots, c’est de quoi tout cela était fait. Car rien de terrestre n’entrait dans cette construction. Les chaînes n’étaient pas de métal ; elles étaient d’étoiles, des chapelets de soleils enfilés les uns derrière les autres à des intervalles qu’aucune mesure d’ici ne prendrait, et elles descendaient d’un point que je n’ai pas trouvé en levant la tête. Les plateaux n’étaient pas des surfaces. C’étaient des galaxies, ouvertes à plat, tournant lentement sur elles-mêmes, des nappes de mondes tenues en suspension par les chaînes de mondes. Rien de tout cela ne portait au sens où une planche porte : cela retenait, comme la mer retient un navire.
Et dans les deux plateaux, deux choses. Je n’en dirai pas plus que ce que j’ai vu, et je n’ai vu que ceci. À gauche, une boule blanche, d’un blanc pur, sans grain, sans reflet, sans rien ici à quoi la comparer. À droite, une noire. Pas noire comme une pierre ou comme un puits : noire comme la nuit, la nuit elle-même, celle d’avant les lampes et d’avant les hommes, mise en boule et posée là.
Et voici ce que je n’oublierai jamais, ce qui me tient la main depuis une heure et qui n’a pas de nom. Il ne penchait pas. Rien ne montait, rien ne descendait, rien n’oscillait, pas d’un cheveu. Tout autour tournait, immense, les chaînes d’astres coulant sans bruit, les plateaux dérivant sur eux-mêmes, des milliards de feux en marche ; et au milieu de ce mouvement dont l’ampleur défait la raison, le fléau tenait, absolument immobile. L’équilibre parfait. Voilà le mot que je cherchais depuis des mois et que j’emploie partout sans jamais dire d’où il me vient : je ne l’ai pas pris à l’ingénieur, je l’ai rapporté de là. Ce que j’ai vu n’était pas un tribunal en train de trancher. C’était l’ordre lui-même, tenu, exactement tenu, la seule chose au monde qui ne doive jamais bouger.
Je n’ai pas compris le mécanisme, et je l’avoue avec la honte du métier : moi qui gagne ma vie à comprendre les systèmes, j’ai assisté au fonctionnement du plus grand de tous et je ne comprends pas ce que j’ai vu. Je ne sais pas ce qui était pesé, ni contre quoi, ni ce que valait ma personne dans cette opération, ni pourquoi l’on m’a laissée regarder. Et j’écarte ce soir la pensée qui se présente, parce que je n’ai pas le courage de l’instruire : dans une balance en équilibre parfait, on ne retire pas une charge sans que quelque chose, ailleurs, se mette à pencher.
Ce qui me tient, du reste, n’est pas la peur ; je l’ai consigné, là-bas ne fait pas peur. C’est que c’était beau. Beau d’une manière contre laquelle rien ne m’avait préparée, ni les tombeaux, ni la mer, ni les nuits du désert, ni aucune des choses que j’ai passé ma vie à trouver belles et qui me paraissent depuis des gravures d’almanach. On ne rapporte pas cela. On ne le partage pas. Il n’existe pas un mot, dans les neuf langues que je pratique dont quatre sont mortes, pour dire ce qui se tient là sans bouger. Et ce sera ma part jusqu’au bout : avoir vu la seule chose qui mériterait d’être racontée, et n’avoir aucun signe pour l’écrire.
Alors j’ai fait ce que font les scribes quand les colonnes défaillent, et j’ai essayé la vignette. J’ai tourné le carnet, j’ai pris le crayon, et je n’ai obtenu que ceci : deux cercles, et un trait horizontal au-dessus pour le fléau. L’un des cercles laissé vide. L’autre noirci à l’encre jusqu’à percer le papier. Une enfant de six ans en ferait autant, et une enfant de six ans serait exactement aussi exacte que moi. Je laisse le dessin sur la page. C’est le seul relevé fidèle que je rapporterai jamais de ce lieu, et il tient en trois traits.
Je m’arrête. Ma main ne suit plus, et pour une fois ce n’est pas le froid.
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LA BOUTIQUE, ENCORE — UNE ODEUR D’OZONE, UN SYMBOLE EFFACÉ
C’est là que Marcello, qui ne supporte pas longtemps un silence qu’il n’a pas rempli lui-même, a rouvert la plaisanterie de l’ail. Elle court entre nous depuis que mon demi-frère est rentré de chez l’épicier avec ses tresses, et elle a pris ce jour-là un tour que personne n’avait prévu, puisqu’il y avait enfin, à cette table, quelqu’un sur qui l’essayer. On m’a poussé le beurrier avec des précautions de démineur, on s’est enquis de ma santé au passage d’un crucifix, on a voulu savoir si la vue d’un bénitier me faisait quelque chose. J’ai souri, j’ai laissé dire, j’ai donné la réplique une fois ou deux, ce qui a paru soulager tout le monde et m’a coûté moins que de me taire. Il fallait bien : ils venaient d’apprendre une chose qu’aucun d’eux n’a les moyens de porter, et la plaisanterie est l’abri que les hommes se bâtissent quand la maison ne tient plus. On ne retire pas le seul toit de gens à qui l’on vient de souffler les murs.
Mais je n’ai rien dit de ce qui suit, et c’est pour cela que je l’écris. Ils confondaient deux administrations distinctes, ce qu’un homme de terrain ne se permet pas. Le vampire est une invention des pays du Danube : il boit les vivants, il craint le jour, on lui prête des mœurs de créancier, et il relève de la juridiction d’Isidore et de sa quincaillerie. La goule est de chez moi. Le mot est arabe, ghûl, il court les contes que je lisais au Caire avant de découvrir qu’ils étaient des rapports, et il ne désigne pas du tout la même bête : elle ne touche pas aux vivants, elle hante les cimetières, elle ouvre les tombes et se nourrit des morts. Or une femme qui passe sa vie dans les nécropoles, qui descend dans les caveaux une lampe à la main et qui en est ressortie un jour sans qu’on sache par où, entre dans la seconde case avec une aisance qui devrait inquiéter tout le monde. S’ils tenaient à me classer, ils feraient mieux de commander de la terre consacrée que de l’ail. Voilà ce que j’ai pensé en beurrant mon pain, et voilà ce que je n’ai pas dit, parce qu’il est des démonstrations qu’on ne fait pas quand on est soi-même la pièce à conviction.
Et je n’ai pas livré la chute, qui est pourtant la seule chose exacte de tout ce numéro. Le vampire a un régime. La goule a un régime. Tout le bestiaire de nos veillées tient debout sur des appétits, et c’est à cela qu’on reconnaît une créature dans les vieux textes : dites-moi ce qu’elle mange et je vous dirai sa famille. Or je mange comme eux, du pain, de la viande, du vin, et rien du tout ne s’ensuit. Je suis la seule pièce du bestiaire qui n’ait pas de menu. Non pas une créature affamée : une créature sans faim, ce qui n’intéresse personne, ne fait peur à personne, et ne remplit aucune rubrique.
Encore n’est-ce peut-être que provisoire, et c’est la pensée qui m’a occupée pendant qu’on riait autour de moi. Rien ne dit que mon dossier soit clos. Je me suis peut-être arrêtée à un état larvaire dont j’ignore la suite, comme ces choses qu’on trouve en couche et qu’on ne peut pas dater parce qu’il leur manque encore ce qui les rendra reconnaissables. Aussi ai-je pris, un matin, un miroir à main, et ai-je examiné mes crocs avec le sérieux que je mets à relever une inscription. Rien pour l’instant. Je le note sans soulagement particulier, car enfin, réfléchissons : quelle femme de quarante ans refuserait aujourd’hui deux centimètres d’ivoire bien placés ? Je gagnerais en mordant ce que j’ai perdu en chaleur, et l’on cesserait de me prendre pour une conférencière. Il faudrait revoir la coupe des corsages, mais on ne fait pas de carrière sans consentir quelque chose à la toilette.
Car voilà l’ironie que je garde pour la fin, et je la trouve superbe. Qu’exige-t-on d’une femme, en cette année mille neuf cent vingt-trois, pour qu’on la déclare élégante ? Qu’elle soit pâle. Qu’elle soit maigre. Qu’elle ne mange presque pas et ne s’intéresse guère à ce qu’on lui sert. Qu’elle ait la main fraîche, le teint sans rougeur, l’air de ne pas dormir, et cette indifférence lasse qu’on prend pour de la distinction. On ouvre les journaux de mode, on y trouve des régimes, des poudres, des cures et des veilles ; des malheureuses s’y ruinent la santé six mois durant pour obtenir le tiers de ce que la mort m’a donné en une nuit et sans facture. Je possède l’idéal du siècle. Je le possède intégralement, définitivement, et je suis la seule à savoir de quel comptoir il sort. Si je publiais ma méthode, la moitié de l’Oriental Club se jetterait dans le premier caveau venu, et je ne suis pas certaine que je les préviendrais.
Reste ce que je n’écrirai qu’ici, et qui explique pourquoi je n’ai pas ri d’aussi bon cœur qu’ils l’ont cru. Il y a, dans une certaine ville que je ne nommerai pas, une maison où l’on ne reçoit qu’après le coucher du soleil, et dont la bibliothèque valait très largement le voyage et l’horaire. J’y ai passé trois nuits de suite, voilà quelques années, à collationner des manuscrits qu’aucune institution d’Europe n’avoue posséder, en compagnie d’un monsieur d’une courtoisie exquise, d’une érudition qui m’a humiliée, et qui n’a touché à aucun des repas qu’il me faisait servir. Nous nous écrivons encore. Je le compte parmi mes relations, mot que j’emploie à dessein, l’usage voulant qu’on ne dise pas ami de quelqu’un dont on n’est pas certaine de l’espèce. Il ne m’a jamais fait le moindre mal, il m’a rendu des services que je n’aurais obtenus nulle part ailleurs, et je serais bien en peine de dire ce qu’il est ; la question ne se posait pas dans ces termes-là avant que je ne devienne moi-même une pièce discutable. Je relève seulement ceci, qui m’a occupée tout le repas : il ne mangeait pas devant moi, je mange devant tout le monde, et ni l’un ni l’autre n’en tirons quoi que ce soit. Nous avons peut-être la même infirmité et deux politesses différentes.
Voilà, en tout cas, ce que mon demi-frère ignore et continuera d’ignorer. Qu’il apprenne que sa sœur entretient une correspondance suivie avec un monsieur qui ne dîne pas et ne sort qu’à la nuit, et il ressort ses pieux de la malle avant le souper, avec cette application dont j’ai dit qu’elle est sa vertu et son danger. Il monterait une expédition. Il la monterait mal. Et je perdrais, dans l’opération, la seule bibliothèque d’Europe où l’on daigne me répondre quand je pose une question.
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L’ÉCART D’ISIDORE — DEUX CENTS LIVRES POUR CHASSER UN VAMPIRE
C’est en suivant la théorie de Marcello que les regards ont fini, je ne sais comment, par converger vers Isidore, et que la question s’est posée d’elle-même : où donc était-il, celui-là, pendant que les uns fouillaient la boutique de Makryat et que les autres relevaient des cadavres au British Museum ? Mon demi-frère, qui n’avait rien à offrir de plus qu’un verre d’eau et le crucifix qu’il porte sous le col, s’est éclairci la gorge avec le sérieux d’un homme qui a beaucoup de choses à dire et qui aurait très sincèrement préféré qu’on ne le lui demandât pas.
Il a énuméré son après-midi. Il était passé chez un antiquaire dont il a donné le nom et que je n’ai pas retenu, et qui se trouvait avoir, parmi ses étalages divers, ce genre de marchandise qu’on ne demande pas à voix haute dans les quartiers convenables. Au sortir de cette boutique, nous a-t-il assuré, il rapportait de quoi tenir un vampire à distance pendant une semaine, à la condition, a-t-il ajouté avec ce sourire qu’il ne maîtrise pas tout à fait quand il essaie d’être drôle, que le vampire connût les règles. On a ri. J’ai été la seule à ne pas rire, et pour une raison que je consigne ici parce qu’elle est la seule chose sérieuse de tout ce paragraphe : c’est l’unique phrase exacte qu’il ait prononcée de la journée. Toute sa quincaillerie repose sur cette clause, et cette clause n’est garantie par personne. Il l’a formulée lui-même, à voix haute, devant témoins, et il l’a prise pour un mot d’esprit.
Il n’a rien sorti, du reste. Le sac de toile cirée qu’il avait posé contre sa chaise depuis le commencement du dîner, et que je n’avais même pas remarqué jusque-là, ce qui en dit assez sur l’état de mon attention, est resté à ses pieds, fermé. Il a détaillé la liste à voix retenue, sans rien produire : une coupelle d’argent ouvragée, trois pieux taillés dans un bois sombre dont il a dit le nom sans que je le retienne, deux fioles d’eau bénite scellées à la cire, une croix en argent massif d’une taille respectable, un crucifix d’autel comme on en voit dans les sacristies de campagne, et une poignée de gousses d’ail enfilées sur un cordon de soie noire. Tout cela, a-t-il promis, nous le verrions plus tard, dans ma chambre après le café, un restaurant du Claridge’s n’étant pas un endroit pour étaler un arsenal sur la nappe blanche. C’est bien le seul point sur lequel nous soyons tombés d’accord.
À « trois pieux », mon esprit s’est arrêté une seconde, et j’ai laissé filer le reste de la liste pendant que je rangeais la donnée dans le casier déjà bien encombré du chiffre qui me poursuit depuis l’aube. Je n’en ai rien laissé paraître ; on ne dit plus mon chiffre à cette table sans qu’un soupir fasse le tour du couvert. Mais je le note pour ce soir, et j’ajoute la question qui va avec, celle que personne n’a songé à poser : on n’achète pas trois d’une chose par distraction. On en achète un quand on redoute, deux quand on prévoit, trois quand on compte. Mon demi-frère a compté quelque chose cet après-midi. Reste à savoir quoi, et je n’aime pas les réponses qui me viennent.
C’est moi qui ai posé la question qui s’imposait, en m’efforçant de la tenir au registre de la curiosité polie : tout cela était fort bien, mais avec quel argent ? Mon demi-frère, qui n’a jamais menti franchement parce qu’il n’a jamais su, a regardé son assiette et a répondu qu’il avait dû, à un moment où il fallait faire vite, puiser dans une réserve qui se trouvait à portée de main. J’ai insisté, parce qu’il fallait bien arracher le mot : laquelle, exactement. La malle, dans ma chambre, a-t-il fini par lâcher à demi-mot, sans me regarder.
J’ai senti mon visage prendre la couleur qu’il prend quand je serre les dents, et je remarque en passant qu’il me reste au moins cette couleur-là. Ender, qui voit ces choses avant moi parce qu’il a passé sa guerre à les voir, a posé la main à plat sur la nappe comme on calme un cheval, et a demandé le chiffre. Deux cents livres. Isidore l’a dit en regardant ailleurs.
Et voici ce qu’il faut écrire sans le tourner : cette malle n’est pas la mienne. C’est Beddows qui nous l’a remise, et c’est Julius Smith qui l’a garnie, de sa poche, pour tenir l’expédition jusqu’à Constantinople. Elle dormait dans ma chambre pour la seule raison qu’il fallait bien qu’elle dormît quelque part. Mon demi-frère a donc ouvert le bien d’un autre, en l’absence de tout le monde, et en a sorti deux cents livres qui ne lui appartenaient à aucun titre. On appelle cela du vol. Pas un emprunt, pas une avance, pas une initiative : du vol, commis par un prêtre, chez le vieil homme qui nous nourrit et nous ouvre ses portes, et le jour même où l’on ramassait son meilleur élève sur les dalles du British Museum. C’est une honte, et j’écris le mot une fois pour toutes.
Ender et moi avons désapprouvé d’une seule voix, ou presque, lui sous l’angle de la prudence, moi sous celui du procédé. Isidore a cherché ses mots, ce qui lui arrive rarement, et a fini par invoquer ce qu’il invoque toujours quand il ne peut se réclamer du droit civil : c’était pour l’Église. C’était pour défendre l’âme des nôtres, qui pourraient à tout instant être pris. C’était, en somme, pour une cause supérieure, et il était sûr que je le comprendrais à tête reposée. Voilà donc où nous en sommes : il a traité la malle de Julius comme le plateau d’une quête, et deux cents livres volées deviennent des deniers du culte parce qu’un homme en soutane a décidé tout seul de l’affectation. Je relève la formule, parce que c’est mon métier de relever les formules : il n’a pas dit pour nous. Il n’a pas dit pour toi. Il a dit pour l’Église. Un homme qui se justifie choisit toujours le mot le plus vrai ; c’est la seule occasion où il ne mente pas.
J’ai posé ma cuiller et je l’ai regardé bien en face, et je lui ai dit, sans lever la voix, que tout ce qu’il avait acheté ne lui servirait à rien. Pas contre des morts-vivants. Voilà. Je n’ai pas voulu en dire davantage : je n’avais ce jour-là ni les mots qu’il aurait fallu pour aller plus avant, ni le cœur d’entraîner la table dans une explication que personne, je crois, n’aurait reçue de bon gré. J’ai laissé la phrase tomber comme elle était venue, courte et sans détour, et j’ai attendu. Il a accusé le coup sans répondre. Il a regardé un long moment la nappe blanche, comme s’il eût cherché à y lire la formule qui sauverait ce qu’il venait de dépenser. Je n’avais pas voulu être cruelle. J’avais voulu être juste, et c’est, je le crains, ce qu’il y a de plus dur à entendre, surtout pour un homme qui a passé une fortune et un après-midi entier à se préparer, et surtout lorsque c’est sa demi-sœur revenue d’entre les morts qui le lui dit à mi-voix au-dessus d’une nappe blanche.
J’ai dit que nous en reparlerions, et que nous avions pour l’heure des choses plus pressantes à débattre. C’est ainsi que j’ai mis un couvercle sur l’incident sans le clore, en notant pour moi seule qu’Isidore venait de me donner, sans s’en apercevoir, la mesure exacte de ce qu’il est prêt à faire dès qu’il se persuade de servir une cause plus grande que la loi commune. Cela ira au dossier, à sa date, avec le reste.
DEUX CULTES — ET CE QUE MAKRYAT VEUT DE NOUS
Et c’est moi, cette fois, qui ai insisté. Trop de signes, sur cette table et sous mes yeux depuis le matin, pour qu’on continue à traiter cette récurrence des morts qui ne veulent pas mourir comme un caprice de fatigue. On les a entrevus à Tours, on les pressent derrière Makryat, on les devine dans le geste qui a écorché Wentworth, et, je l’ai dit ce jour-là pour la première fois à voix haute, j’en suis peut-être, par certains côtés, un cas particulier. Ender, fidèle à sa formation, est resté sceptique ; il l’a dit sans hostilité, plus comme une borne qu’il se posait à lui-même que comme une fin de non-recevoir. Soit. Il peut le penser. Mais la réalité finit parfois par rattraper qui s’en détourne, surtout s’il s’agit d’un cycle qui se répète, et j’ai fait observer, aussi doucement que la chose se peut dire, qu’il en penserait ce qu’il voudrait mais que l’univers, lui, s’en moque.
C’est Ender, en réalité, qui a pris la suite, et qui a posé les pièces à plat avec cette patience du médecin pour qui aucune confidence n’est anodine. Il faut le dire d’emblée, parce que la franchise vaut mieux que la posture : je ne sais à peu près rien de ce qu’il a posé sur cette table. Je n’ai pas fait la Grande Guerre sur ses fronts, mon métier ne m’a pas appris ces histoires de cultes qui se chuchotent dans les arrière-fronts, et j’ai écouté sans avoir grand-chose à répondre, ce qui, de ma part, mérite d’être consigné comme un fait rare. Lui, qui s’était trouvé en poste dans des coins d’Europe où l’on raconte plus de choses qu’on n’en sait, recoupe les récits mieux qu’aucun de nous. Il y a, a-t-il dit, derrière toute cette mécanique, une histoire de culte ; et plus encore, il y en aurait deux, car Fénalik et ce Makryat ne ressortissent pas du même attelage. Pour Makryat, les indices remontent à la fin du dix-neuvième siècle, en mille huit cent nonante-trois exactement, et à ces hommes en fez rouge dont on a parlé à voix basse dans les cabinets diplomatiques sans jamais oser les nommer en plein jour.
C’est là que j’ai pu, pour une fois, apporter ma pierre, et je la note parce qu’elle vaut mieux que la plaisanterie dont je l’ai enveloppée. J’ai fait remarquer qu’on porte aussi le fez rouge en Égypte, et que je sais reconnaître la coupe d’une chéchia à dix pas. Mais voici ce que je n’ai développé qu’à moitié, faute d’auditoire, et que je développe ici. Le tarbouche n’est le costume d’aucune secte. C’est un uniforme d’administration, imposé par la Porte, porté du Caire à Constantinople par tout ce que l’Empire compte de fonctionnaires, de percepteurs, de greffiers et de commis de douane ; on le voit sur les quais d’Alexandrie autant que dans les bureaux de Stamboul, et il ne signifie pas plus une croyance qu’un col dur ne signifie une opinion. Que des témoins effrayés aient retenu de leurs visiteurs qu’ils étaient en fez rouge ne désigne donc aucun culte : cela désigne des hommes habillés en État. Et cela pose une question autrement plus laide que celle qu’on croyait poser, à savoir si nos gens se déguisent en fonctionnaires ottomans, ou s’ils en sont. Ender n’a pas écarté l’idée. Il ne l’a pas reprise non plus.
Je note ici, parce que cette page seule peut le porter, ce qui m’est venu pendant qu’il parlait, et qui constitue ma seule contribution propre à cette affaire de cultes : qui dit culte dit divinité. C’est une certitude de fouilleuse de tombes plus que de cryptologue, et c’est ma seule certitude dans une histoire à laquelle je ne comprends presque rien d’autre. On ne lève pas un culte autour du vide. Il y a toujours, derrière, quelque chose qu’on cherche à servir, à éveiller, à apaiser ou à libérer ; une figure, dotée d’un nom ou d’une fonction, et qui n’est jamais quelconque. Qui est-elle, dans le cas de Makryat ? Personne, à cette table, ne me l’a dit. Et je commence à me demander si mes camarades ne le savent pas, eux, et s’ils ne se gardent pas, pour des raisons qui ne tiennent peut-être pas qu’à la prudence, de me le partager. J’ai posé cinq questions ce jour-là ; on m’a répondu à quatre. La cinquième était celle du nom, et c’est la seule à laquelle personne n’a même fait mine de répondre. Ender, en particulier, dont les silences s’allongent dès que la conversation tourne autour de l’arrière-front. J’ai pour règle qu’un inventaire est une déposition ; il faudra bien que j’admette qu’un silence en est une aussi. Je n’insiste pas. Je note. Quant aux intentions de notre marchand, il les a formulées sans le ménagement d’usage : Makryat cherche des larbins pour faire son ouvrage à sa place, et nous sommes vraisemblablement les larbins de son choix ; il veut le Simulacre pour lui, et il s’arrangera pour que nous le lui apportions, par le moyen qu’il jugera bon.
On ne va tout de même pas l’aider, si ? Surtout s’il est pour quelque chose dans l’incendie chez le Professeur Smith, et surtout, surtout, s’il est ce qu’il commence à être pour nous. Quoique. Quoique. Et là, je n’ai rien dit à mes amis de la suite, parce que ce n’est pas entre la poire et le fromage qu’on ouvre certaines portes, et que je n’y crois pas encore assez moi-même pour les imposer aux autres. Je me suis arrêtée à la vitesse avec laquelle nous nous accordions tous à ranger Makryat dans la case des démons. Je leur ai dit, plus tôt, que dans l’au-delà que j’ai traversé il n’y avait ni démon ni mal, mais un espace neutre. Si je tiens cela pour vrai, il faut le tenir vrai aussi pour ce monde-ci. Le mal n’est pas une essence : c’est un choix, pris un matin par quelqu’un qui aurait pu en prendre un autre. Là-bas, j’ai compris ce que mon métier m’avait déjà soufflé sans que je le misse en mots : le cosmos n’est pas bâti sur le bien et le mal. Il est bâti sur trois mouvements, qui ne s’opposent pas comme nous l’entendons d’ordinaire mais s’articulent comme trois mains qui se passent le relais, création, destruction, renaissance. On ne crée rien sans en défaire un autre ; on ne détruit rien sans laisser le matériau de la chose à venir ; et ce qui revient n’est jamais tout à fait l’ancien, jamais tout à fait le neuf, mais quelque chose que les deux premiers mouvements n’auraient pas su produire seuls. C’est ainsi qu’est fait le monde, et il faudra que je le dessine, car cela ne se dit pas.
Et cette mécanique-là corrobore la figure qui tourne dans ma tête depuis le matin sans que j’osasse encore la nommer : l’ouroboros, le serpent qui se mord la queue, l’éternité qui se répète, la boucle qui ne se ferme jamais tout à fait. Création, destruction, renaissance, création, destruction, renaissance : voilà ce que dessine cette figure depuis qu’on l’a gravée pour la première fois sur les murs des temples. Trois éternités cachées dans le nom d’un mort de ce midi, trois morts qu’on prête à un marchand toujours vivant, trois pieux dans un sac de toile cirée, et cette récurrence des morts qui ne veulent pas mourir : tout cela parle d’une seule chose et tout cela se corrobore. Cela ne change rien à ma méfiance à l’égard de Makryat. Mais cela m’oblige à me garder de la facilité qu’il y aurait à le ranger trop vite. Il est peut-être destruction, et la destruction a son office. Reste à savoir si c’est le nôtre, ce soir, de la servir.
À ce point de la discussion, et c’est l’une des rares choses que j’aie dites à voix haute sur ce terrain, j’ai fait remarquer une coïncidence qu’aucun de nous n’avait relevée. Presque toutes les religions dont mon métier m’a fait fréquenter les textes et les figures racontent au fond la même histoire : un cycle de naissance, de destruction et de renaissance. Trois temps. Toujours trois. Pourquoi ce chiffre revient-il partout où l’on creuse un peu ? Marcello a haussé l’épaule. Isidore a froncé le sourcil. Ender m’a écoutée sans s’enflammer, parce qu’un médecin se méfie des coïncidences qui forment des séries, et il a raison de s’en méfier, c’est même exactement ce qu’on m’a payée quatre ans pour faire. Soit. Qu’ils restent sceptiques ne change rien : le chiffre est là, il insiste, et je le prends désormais pour ce qu’il est.
Et alors qu’ils glissaient déjà vers le café, c’est dans ma tête seule que la question s’est retournée comme on retourne une carte. Depuis ce matin, je cherche la main qui a disposé les indices ; c’est mon pli, et c’est le vice de mon métier. On m’a formée à supposer un émetteur. Devant un texte chiffré, on postule toujours quelqu’un qui a voulu dire, quelqu’un qui a choisi sa clef, quelqu’un qui attend qu’on le lise, et l’on finit par le trouver parce qu’on ne cherche que lui. Or il existe des choses qui se lisent et que personne n’a écrites. La marée monte deux fois le jour, les lettres d’une langue reviennent selon des proportions qu’on peut mettre en tableau, et rien de tout cela n’a d’auteur. Ce n’est pas un message. C’est une régularité. Et si je m’étais trompée d’objet depuis le commencement ? Si ce n’était ni Julius, ni Makryat, ni quelque autre tapi dans les coulisses, mais le cosmos lui-même qui, par son seul fonctionnement, laisse tomber ces trois-là comme la marée laisse des coquillages, sans intention, sans destinataire, sans un mot pour moi ? Je devrais m’en trouver soulagée. Je n’y parviens pas. Contre un homme, on peut plaider, marchander, ruser, dénoncer ; on peut même, à la rigueur, se rendre. On ne négocie pas avec une régularité, et l’on ne l’attendrit pas : elle repasse à l’heure dite, que l’on soit prête ou non.
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POURQUOI WENTWORTH — ET POURQUOI MOI
Mais ce qui m’interpelle le plus, et je ne lâche pas, et que j’ai ramené à table parce que je voulais qu’on m’aidât à y voir clair, est ailleurs encore. Pourquoi Julius a-t-il placé trois symboles d’éternité, ni un, ni deux, ni quatre, exactement trois, à côté du nom de Wentworth dans ce registre sur lequel il a fallu que je tombe ce matin ? Qu’essaie-t-il de me dire ? Car il faut bien le formuler : cela m’est destiné. À la cryptologue. Pas à Marcello, qui se serait moqué d’un index alphabétique avant d’y trouver son chemin. Pas à Timothée, qui se fût arrêté sur la qualité du papier et en eût tiré une strophe. À moi. Et c’est précisément ce que je n’arrive pas à trancher : pourquoi moi.
Et voici ce que j’aurais dû dire tout haut, et que je n’ai formulé qu’en moi-même, faute d’avoir à cette table quelqu’un pour qui les mots de mon ancien métier veuillent dire quelque chose. Trois signes posés en marge, qui n’apprennent rien à personne et qui ne parlent qu’à un seul lecteur, cela n’est pas un message. Cela s’appelle un indicatif. Sur les postes, chaque station a le sien, deux ou trois lettres qui ne signifient rien par elles-mêmes et qui ne servent qu’à une chose : appeler quelqu’un en particulier, dans le bruit, sans avoir à le nommer. On les émet, et l’on attend. Les autres postes les entendent et n’y prêtent pas attention, parce que ce n’est pas leur affaire. Seul celui dont c’est l’indicatif se redresse et prend le casque. J’ai passé quatre ans de ma vie à guetter ceux des Allemands. Or ce matin, à l’Oriental Club, j’ai vu trois signes qui ne disaient rien à personne, je me suis redressée, j’ai pris le registre et je l’ai lu. Et qu’on veuille bien mesurer avec moi ce que cela signifie exactement, car cela ne me quitte plus : la question n’est plus de savoir si l’on m’appelle. J’ai déjà répondu.
Allons, mes amis, ai-je posé sur la table, expliquez-moi un peu. Pourquoi Julius aurait-il fait cela ? Quelle idée derrière la tête ? Y a-t-il un rapport avec ces épiphénomènes fantomatiques que nous traînons depuis l’incendie chez lui, les hantises selon Timothée, les phénomènes selon Ender ? Wentworth, ce jeune homme dont nous n’avions rien suspecté, savait-il quelque chose qu’il portait sans s’en douter et que Julius voulait me faire débusquer ? Ou bien est-ce le Simulacre lui-même qui savait quelque chose à travers lui, car on ne tient pas un objet pareil sans qu’il finisse par tenir celui qui le tient ? Mes amis n’ont rien proposé qui tînt debout. Ender a fait sa moue de médecin. Marcello a haussé l’épaule à la manière dont il dit Madonna mia lorsqu’il ne sait plus quoi répondre. Et Isidore s’est tu, qui se tait beaucoup ces dernières heures, et dont le silence est devenu la pièce la plus volumineuse de mon dossier.
Ou bien, et c’est l’hypothèse que je garde pour la fin parce qu’elle m’effraie le plus, c’est-à-dire parce qu’elle me ferait perdre un repère que je n’ai pas envie de perdre, ce n’est pas Julius qui a placé ces trois éternités. C’est Makryat. Une grosse mise en scène, comme la boutique d’Islington. Un leurre habile, fait pour me détourner d’autre chose, pour m’occuper l’esprit sur une piste qu’il aurait tracée lui-même afin que je la suive et que je la suive bien, car il faut convenir qu’elle est tracée avec goût. Si tel était le cas, je m’avancerais sur un terrain où chaque pas est piégé, et je serais en train, à cette table, de me persuader de la signature d’un homme qui n’a pas signé. La déchiffreuse se garde des certitudes ; c’est la première chose que mon métier m’a apprise, et la seule que je n’aie jamais oubliée.
Il m’est bien venu une troisième lecture, et je l’écris pour l’écarter proprement plutôt que de la laisser me travailler la nuit : que personne n’ait rien placé du tout, et que ces trois éternités ne soient que le péché de ma profession, la fréquence qu’on finit par voir partout dès qu’on l’a cherchée quelque part. Celle-là, je puis la tuer, et c’est un soulagement de métier : les marques sont dans la marge, à l’encre, sur un registre que n’importe qui peut aller consulter, et n’importe quel imbécile muni d’une plume peut les compter après moi. Elles ne sont pas une interprétation, elles sont un objet. Reste donc l’alternative entière, et rien pour la départager ce soir : la patience de Julius, ou la mise en scène de Makryat. Un maître qui m’aurait laissé un signe parce qu’il ne pouvait pas me parler, ou un marchand qui m’aurait tendu un appât parce qu’il sait exactement ce que je suis capable de lire. Il faudra trancher. Et je note, pour finir, la seule chose dont je sois sûre et qui vaut pour les deux hypothèses : dans un cas comme dans l’autre, quelqu’un connaît mon indicatif.
QUARANTE-HUIT HEURES SANS JULIUS — L’IMPOSTEUR REDEVIENT PROBABLE
D’ailleurs, en parlant de Julius, il est une chose qui est revenue sur la table ; c’est moi qui l’y ai posée et c’est Ender qui l’a saisie. Aucune nouvelle. Rien. Pas un mot depuis l’incendie. Je veux bien qu’il se cache, et nous l’avons admis sans peine tant qu’il fallait s’accommoder de son silence. Mais pourquoi Beddows, qui s’était démené pour nous faire tenir un billet dès le lendemain du sinistre, ne nous donne-t-il plus rien ? Pas un mot. Pas un courrier. Pas un de ces signaux discrets qu’il sait si bien faire passer par les filles de service. C’est assez suspect. C’est même, je le pèse en l’écrivant, le plus suspect de tout ce qui s’est dit autour de cette table, et pour une raison qui n’a rien d’un pressentiment : cet homme est compétent. Un maladroit se tait par accident ; un homme qui a monté un canal en vingt-quatre heures ne le laisse pas tomber par distraction. Trois explications, et pas une quatrième. Ou bien il ne peut plus écrire. Ou bien ce qu’il aurait à écrire, il ne veut pas le signer. Ou bien ce n’est plus lui qui tient la plume.
Et en creusant un peu, c’est Ender qui a remis le sujet sur le tapis, parce qu’il s’était souvenu d’une chose qu’il n’avait pas eu le temps de nous dire : cette odeur d’ozone si particulière, celle-là même qui flottait dans l’arrière-boutique de Makryat, aurait été repérée aussi chez Beddows, dans la maison qu’il garde pour Julius. Personne ne veut s’avancer sans vérification, ce qui se comprend et ce que j’approuve. Ender et Timothée se sont proposés d’y retourner dans la soirée pour en avoir le cœur net. Ma colonne des odeurs, ouverte hier sans grande espérance, compte donc déjà deux entrées, et je corrige aussitôt la conclusion que tout le monde a tirée à mi-voix autour de la table. On en a déduit que Makryat était passé chez Beddows, ce qui est aller vite. Une odeur ne désigne pas un homme, elle désigne une opération. Ce que ces deux pièces ont en commun n’est pas un visiteur : c’est le même procédé, exécuté deux fois, dans deux maisons qui n’ont rien à voir l’une avec l’autre. Que ce soit la même main ou deux mains formées à la même école, la chose reste ouverte ; mais quelqu’un, quelque part, dispose d’un savoir-faire qu’il applique et qu’il ne sait pas encore nettoyer complètement.
Et puis quarante-huit heures se sont à peu près écoulées depuis que nous avons vu Julius brûler vif dans sa maison. Je ne suis pas la seule, autour de cette table, à douter désormais qu’il soit encore vivant. Auquel cas, et la question vaut d’être posée à voix haute, pourquoi nous laisser dans le flou le plus total ? On en revient à la théorie de l’imposteur, que nous avions écartée comme une rêverie de comploteurs les premiers jours. Avec ce que nous avons appris depuis ce matin, elle n’a plus rien d’une rêverie ; elle est même, j’ose le mot, très probable. Le registre, les trois éternités, l’odeur chez Beddows : si tout cela tient ensemble, c’est qu’on a affaire à quelqu’un qui se fait passer pour ce qu’il n’est pas, et qui se sert de la façade de Julius pour nous diriger.
Alors j’ai fait ce que je sais faire, et j’ai proposé un moyen de le savoir, puisqu’il n’est pas dans mes habitudes de qualifier une hypothèse sans dire comment on la tue. On m’a appris cela au chiffre : un imposteur n’est jamais qu’un émetteur substitué sur un canal connu, et l’on ne le démasque pas sur ce qu’il dit, car il dit précisément ce qu’il faut. On le démasque sur la main. Chaque opérateur a la sienne, sa façon propre d’appuyer, ses intervalles, ses hésitations, une manière de tourner la lettre qui ne s’imite pas parce qu’elle n’est pas voulue ; nous reconnaissions des postes allemands à la frappe de leur homme quand ils changeaient d’indicatif pour nous égarer, et nous suivions le même individu de secteur en secteur pendant des mois sans jamais savoir son nom. Julius a sa main, lui aussi, et je la connais mieux que personne : sa manière de ménager ses effets, d’annoncer une chose deux jours avant de la donner, cette façon qu’il a de ne jamais répondre à une question sans en ouvrir une autre, et jusqu’au tabac qui reste sur le papier qu’il a tenu. Il suffira de lui poser une question dont la réponse ne s’apprend pas, une petite chose de nous deux, sans importance, que personne n’a notée nulle part parce que personne d’autre n’était là. Un imposteur bien renseigné répondra juste. Il répondra juste et il répondra proprement, et c’est là qu’il tombera : Julius, lui, aurait fait une plaisanterie.
Reste ce que j’ai gardé pour la fin, et qui règle une affaire que je croyais hier sans issue. Je me plaignais de n’avoir que deux lectures pour ces trois éternités, la patience de Julius ou la mise en scène de Makryat. En voici une troisième, et je constate sans plaisir qu’elle les concilie toutes les deux : que ce soit bien la main de Julius, et qu’il fût déjà mort quand j’ai ouvert ce registre. Un signe laissé par un homme qui savait ce qui l’attendait, à l’intention de la seule personne capable de le lire, et qui m’attendait sur cette page depuis des jours pendant que je vaquais. Il ne m’appelait pas. Il m’avait appelée. Et je me serais redressée, ce matin, à un posthume. Le retour d’Ender et de Timothée, avant que la nuit ne tombe sur Londres, suffira ou non à le confirmer ; je les attendrai en relisant mes notes, ce qui est ma manière de faire les cent pas.
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RETOUR À L’ORIENTAL CLUB — UNE OMBRE QUI PASSE
Quoi qu’il en soit, et quoi qu’on en pût dire autour de cette table, il fallait retourner chercher le registre. Retour en enfer, ai-je d’abord nommé la chose pour moi-même en me levant, et je me suis répondu dans l’escalier : ce n’est qu’un mot, après tout, et je suis mal placée pour l’employer. L’enfer, je l’ai vu de plus près qu’aucun d’entre eux, et je puis certifier qu’il ne ressemble en rien à l’Oriental Club ; on m’objectera qu’il n’y a pas grand mérite à cette comparaison. Allons-y.
Ils n’étaient pas deux, ce soir, comme ce matin, mais trois. Trois moustaches, trois cigares, trois têtes accoudées au lambris, qui se sont retournées vers la porte à l’instant même où elle se refermait sur moi. Je note le chiffre parce que je note tout, et parce que j’ai passé le stade où je pouvais encore prétendre ne pas le voir ; il est descendu du ciel dans mes calculs, il est entré dans les journaux avec les trois Makryat, il s’est glissé dans le sac de toile cirée de mon demi-frère, et voilà qu’il s’installe maintenant dans les fauteuils d’un club en fumant. Je commence à me méfier sérieusement de moi-même, ce qui est le premier symptôme de ma maladie professionnelle ; et je compte quand même, parce que c’est ce qu’on fait quand on ne peut plus rien faire d’autre. Aucune envie de leur parler, à ces goujats qui croient encore qu’une femme seule dans leur maison est venue pour l’oreille du portier. Salut bref, un peu méchant, et à la bibliothèque.
Reprendre ce registre où j’avais déchiffré ce matin trois éternités sous le nom de Wentworth, ni vu ni connu, et le glisser dans mon manteau comme si je n’avais jamais eu autre chose à faire là. Et puisque cette page est faite pour recevoir ce que je ne dirai à personne, écrivons-le proprement : je l’ai volé. J’ai passé mon dîner à traiter de honte le geste d’un homme qui puise dans une malle qui n’est pas la sienne, et deux heures plus tard j’emporte sous mon manteau un document qui appartient à cette maison. Je puis plaider, et je plaiderai : lui a pris de l’argent pour acheter des pieux inutiles contre une créature qu’il n’a jamais vue, moi j’ai pris un papier pour le lire, et je le rendrai. La distinction est mince. Elle est même exactement celle que se donne tout voleur du monde, à savoir qu’il avait, lui, une bonne raison. Je la garde tout de même, faute de mieux, et je note que la différence entre nous deux tiendra désormais à un seul point : je rapporterai le registre. Il faudra que je m’en souvienne.
Sortie aussi nette que l’entrée. Personne ne s’est levé. Personne n’a noté. Je ne suis qu’une ombre qui passe, un fantôme qui se déplace dans le monde des vivants sans être vu, et c’est aussi cela, peut-être, qu’on apprend quand on est revenue de là où j’étais. Voilà ce que j’ai pensé en tirant la porte, et j’ai eu la faiblesse d’en tirer une sorte de fierté, comme si ma condition m’avait au moins procuré un talent. Puis j’ai fait trois pas sur le trottoir et l’honnêteté m’a rattrapée. Je n’ai rien appris du tout. Ces messieurs ne me voyaient pas davantage avant de mourir. Ils ne me voyaient pas quand Julius m’a fait admettre ici la première, ni les quatre fois où j’ai traversé leur fumoir pour aller travailler, ni le jour où j’ai lu à haute voix une inscription que trois d’entre eux avaient donnée pour illisible. Je passais déjà invisible dans cette maison du temps que j’avais un pouls. La mort n’a rien ajouté ; elle a seulement régularisé ma situation.
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AU RETOUR — LES MIETTES D’HOSTIE
Le chemin du retour, je l’ai fait sous une pluie qui ne désarmait pas, le registre serré sous le manteau pour le garder au sec, et c’est là, entre l’Oriental Club et le Claridge’s, que la chose m’a rattrapée et ne m’a plus quittée. Trois hommes au lambris cet après-midi, là où il n’y en avait que deux le matin. Trois éternités déchiffrées sous le nom de Wentworth. Trois autres morts, dit-on, dans l’orbite de Makryat cette semaine. Encore ce chiffre. Encore lui. Je marchais en comptant malgré moi, et chaque flaque que j’évitais semblait en ramener un, comme si la ville s’était mise à me battre la mesure d’un air à trois temps. Une coïncidence n’est qu’une coïncidence ; deux font une habitude ; mais trois, pour qui a appris à lire les codes, trois est le seuil où le hasard cesse d’être une explication qu’on puisse encore accepter sans se mentir. Je n’avais pas de mot pour ce que cela voulait dire. Je savais seulement, avant même d’avoir poussé la porte, que mon après-midi y passerait.
Dans la suite, le feu que la femme de chambre avait entretenu pendant mon absence ronflait gentiment, et la chaleur m’a saisie comme une chose presque indue après le froid du dehors ; je note l’adjectif et je le garde, faute d’en trouver un plus juste pour une chaleur dont je ne tire rien. J’ai retiré mon long manteau trempé, lourd de toute la pluie qu’il avait bue, et je l’ai mis à sécher près du foyer. Puis, avant toute autre chose, j’ai sorti le registre de dessous mon bras et je l’ai posé grand ouvert sur la table, à la page où le nom de Wentworth attendait que je revinsse à lui. C’était là mon intention pour l’après-midi et je voulais l’avoir sous les yeux : ce nom, ces trois éternités, et ce qu’ils cachent que je n’ai pas encore su lire.
Et c’est en me relevant de la table que la chose m’a arrêtée. Bastet, sur le lit, le museau couché sur les pattes, n’avait pas relevé la tête quand j’étais entrée. Pas le léger déplacement des oreilles qu’elle se permet d’ordinaire pour signifier qu’elle a noté l’arrivée sans daigner s’en émouvoir. Rien. Comme si je n’étais pas entrée du tout. Cela me cueille, et cela me cueille d’autant plus fort que je viens de traverser un club entier sans qu’on m’y voie ; il y a des journées où l’on finit par se demander si l’on n’a pas cessé de faire du bruit. Bastet ne m’ignore pas, jamais. Bastet me toise, Bastet me jauge, Bastet décide à sa façon ce qu’elle me concède, et c’est toujours, fût-ce minimalement, quelque chose. Or là, rien. La queue ne bat pas. Les paupières ne s’entrouvrent pas. Quelque chose en elle est ailleurs, cet après-midi, qu’aucune entrée dans cette chambre ne saurait ramener.
Je m’avance vers le lit avec cette gêne intérieure qui précède toujours, chez moi, la compréhension de ce qui ne va pas. Et je le vois. Sur le coussin où elle repose, à quelques pouces de son museau, ces miettes pâles, irrégulières, friables, qui n’ont rien à faire là. Je sais ce que c’est avant même de m’être baissée. Mon œil a appris à reconnaître cette consistance pour l’avoir vue, plus d’une fois, tomber de la patène de mon demi-frère un jour qu’il célébrait à Vannes une messe pour notre tante. Des miettes d’hostie. Sur le coussin de Bastet. Sur mon lit. J’en ai pris une à la pointe de l’ongle et je l’ai approchée du feu pour la mieux voir. Pas de doute. L’épaisseur. La cassure presque vitreuse. L’absence de levain. C’est de l’hostie, consacrée ou non, mais c’est de l’hostie. Et l’hostie n’est pas, on en conviendra, dans mes effets de voyage.
Il ne m’a pas fallu plus de quelques secondes pour reconstituer le tout. Isidore est venu pendant que j’étais à l’Oriental Club. Il est entré dans ma chambre. Il s’est approché de mon lit. Et pour passer ma chatte, qui est la seule sentinelle sérieuse de ce seuil, il l’a soudoyée avec la seule denrée qu’il eût sur lui en sa qualité de prêtre. À toutes fins utiles, mon demi-frère a transformé ma gardienne en garde corrompue, achetée pour le prix d’un pain d’autel. Et je comprends du même coup ce que je m’étais interdit d’écrire hier soir, quand je l’ai trouvée roulée sur ses genoux à lui, l’œil mi-clos, tandis qu’il la flattait d’une main distraite en lisant son bréviaire. J’avais noté que cette bête ne se couche pas où l’on est tendre mais où elle se poste, et je m’étais arrêtée là par superstition. Il faut choisir maintenant entre les deux lectures, et je ne sais pas laquelle je préfère : ou bien elle se postait, et le danger de cette maison était assis sous elle ; ou bien elle ne se postait pas, et cela faisait déjà vingt-quatre heures qu’on la payait.
Mais ce n’est pas cela qui m’a fait poser les deux mains à plat sur le marbre de la cheminée. Ce n’est pas l’effraction, ce n’est pas la corruption de ma sentinelle, ce n’est pas même l’idée qu’il se soit tenu à deux pouces de l’endroit où je dors. C’est l’espèce. Que l’on veuille bien suivre le compte avec moi, puisque j’ai passé la journée à tenir des registres. Il y a, dans toute la chrétienté, une seule chose que je ne puis plus recevoir. Une seule. Je me suis présentée à la sainte table, à jeun, en état de grâce autant que j’en puisse juger, à mon rang dans la file, entre une vieille dame et un enfant, et on me l’a refusée. Pas par la main d’un homme : par une instance qui n’a pas jugé utile de motiver sa décision. Depuis, je n’approche plus, et j’ai écrit ailleurs que la privation était de mon côté et que j’en souffrais. Voilà donc où nous en sommes cet après-midi. La seule nourriture au monde qui me soit interdite, mon demi-frère l’a émiettée sur un coussin, pour faire taire un animal, dans ma chambre, pendant mon absence. On me ferme le ciboire et l’on en fait des miettes pour la chatte. Je n’ai pas de mot pour ce que cela m’a fait, et je constate en relisant que je n’ai pas écrit une phrase de travers, ce qui, chez moi, est le signe le plus sûr.
Et il faut que j’écrive ici, sur cette page seule qui puisse le porter, ce que je ne saurais dire à Isidore sans qu’il pense que sa demi-sœur perd un peu la tête. Bastet n’est pas, pour moi, une chatte égyptienne au pelage exotique que j’aurais rapportée des sables comme on rapporte un souvenir. Bastet, c’est Bastet. La déesse, la fille de Râ, gardienne des maisons, des femmes et des seuils, celle qui veille la nuit sur ceux qui dorment et qui inflige aux mauvais visiteurs ce qu’ils méritent. Je sais ce que je dis. J’ai vu Anoup face à face, je sais ce que sont les dieux d’Égypte et de quelle matière ils sont faits, et cette chatte qui vit avec moi depuis des années est, pour ce qu’il y a de plus profond dans ce que je crois, la même que celle qu’on adorait à Bubastis et dont on a retrouvé les bronzes par milliers à Saqqarah.
Or mon demi-frère, dans son ignorance qui n’est pas une excuse, a glissé une hostie dans la gueule d’une déesse qu’il avait sous le nez et qu’il n’a pas reconnue. Le mot qui convient à cela, dans le vieux droit, n’est ni vol, ni effraction, ni manquement à l’égard d’une sœur. C’est lèse-majesté, et le vieux droit prenait soin de distinguer l’humaine de la divine, ce qui m’arrange, car c’est de la seconde qu’il s’agit et il l’a commise sur une divinité qui n’est pas la sienne. Que personne ne s’imagine que je l’écris en souriant ou pour la figure : c’est le terme exact. Il y a eu, dans cette chambre, cet après-midi, offense à une figure souveraine ; et l’offense est d’autant plus lourde que celui qui l’a portée ne sait même pas qu’il l’a portée. Une excuse devant le tribunal des hommes, peut-être. Jamais devant les autres, et j’ai vu de mes yeux comment les autres tiennent leurs comptes.
La colère est montée d’un coup. Pas une colère qui crie, pas une colère qui se déverse, mais la colère sèche, celle qui se dépose à l’arrière de la bouche, qui durcit la mâchoire, qui prend les épaules et qui descend jusqu’aux mains où elle tremble une seconde avant de se ressaisir. Et je note, puisque c’est mon métier de noter et que la donnée est rare : c’est la deuxième fois aujourd’hui que ces mains tremblent, elles qui ne tremblent plus. J’ai laissé retomber dans le foyer la miette que je tenais encore au bout de l’ongle, et j’ai posé les deux paumes sur le marbre. J’avais envie, à dire vrai, de lancer quelque chose contre le mur. Je ne l’ai pas fait : la femme de chambre serait revenue, et il y a des colères qu’on garde pour soi parce que rien, autour de nous, ne mérite d’en porter le poids.
Cet après-midi, à dîner, je lui ai dit en face que son arsenal ne valait rien. Pas contre des morts-vivants. Il a accusé le coup. Il a tu sa réponse. Et il est ressorti du Claridge’s, à un moment que j’ignore, pour aller faire exactement ce que je lui avais demandé de ne pas faire. Pas à ma table, certes. Dans mon dos. Dans ma chambre. À deux pouces de l’endroit où je dors.
Vive la confiance
Et j’écris ces trois mots en serrant le crayon plus que je ne le devrais ; la feuille porte encore, là où j’ai posé la pointe avant de la lever pour me reprendre, ce petit trou rond qui dit ce que ma voix retient.
Non pour me venger : le mot ne convient pas, et ce n’est pas la posture que je veux tenir. Pour ne pas oublier la chose en elle-même. Mon demi-frère, à qui j’ai accordé toute la latitude que mérite un proche, a, dans la même journée, ouvert une malle qui n’était pas la sienne pour deux cents livres, et pénétré ma chambre en cachette pour y faire ce dont je lui avais expressément dit qu’il était sans pouvoir. Deux infractions à la confiance, dans le même après-midi, par le seul homme de cette troupe qui ait fait vœu de quelque chose. Et la sœur revenue d’entre les morts qui découvre qu’elle est, dans son propre périmètre, moins gardée qu’elle ne le croyait, et que sa seule garde, ce matin, était une chatte qu’on achète pour un pain.
Je ramasserai les miettes plus tard, et je les ramasserai moi-même, parce qu’il n’est pas question que la femme de chambre les balaie avec la cendre. Bastet, je la laisse à son repos ; je l’aime bien malgré tout, elle n’y peut rien, elle ne sait pas ce que c’est qu’un sacrement ni ce que c’est qu’un acte de confiance, et je serais bien en peine de lui expliquer que ce qu’on lui a donné à lécher m’a été retiré à moi. Mais Isidore, quand je le reverrai, je lui poserai des questions auxquelles il n’aura, je crois, pas tellement envie de répondre. Pour l’instant, je le laisse à son chapelet et à sa nuit, et je m’en remets à ce que j’ai à faire cet après-midi, qui ne lui doit plus rien.
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LA TRIADE COSMIQUE — TROIS SOMMETS, TROIS CÔTÉS
L’incident clos en ce qu’il pouvait l’être pour l’heure, j’ai laissé Bastet à son coussin et à sa conscience, ce qui est une figure de style, les chattes n’en ayant pas et les déesses encore moins ; elles ont un for et des égards à recevoir, ce qui n’est pas la même chose et se plaide moins bien. Et je suis allée faire ce qui me restait à faire en propre : me sécher, me réchauffer, me changer. Long séchage de cheveux devant le feu, à grands coups de serviette de coton anglais ; chemise sèche, peignoir lourd que la maison fournit dans ses suites, deux paires de bas de laine puisées dans mes effets. Je m’arrête une seconde sur ces deux paires, parce qu’il n’y avait personne dans cette chambre pour me voir les enfiler. À table, je fais les gestes d’une femme qui dîne, et je sais pourquoi : on me regarde. Ici, nul témoin, aucune raison de feindre, et je les ai mises tout de même, l’une par-dessus l’autre, avec le sérieux d’une femme qui compte avoir chaud dans le quart d’heure. Ce n’est donc plus du déguisement. C’est de l’espérance, et je ne suis pas arrivée à la décrocher. La douleur aux côtes a fini par se calmer là où la chaleur l’a rejointe. La cheville, sourde et qui ne pardonne pas la pluie, n’a jamais pardonné, et je ne lui en demande pas tant.
Isidore n’est toujours pas rentré, et c’est tant mieux pour la grâce provisoire qu’il m’arrache sans le savoir. Une fois sèche et au chaud, j’ai décidé de faire ce que je sais faire mieux que toute autre chose, et la seule chose, à dire vrai, qui me rende vraiment à moi-même les jours où le reste se dérobe : prendre ce qui se répète et chercher dessous le message. Un cryptologue ne croit pas aux coïncidences ; il croit aux fréquences. Le mot n’a pas de féminin, et j’ai passé ma vie à me désigner au masculin pour dire ce que je suis, ce qui m’a moins coûté que le reste et m’a parfois servi ; sur un rapport signé d’une initiale, on ne demande pas à voir la personne. Et quand un signe revient trois fois dans la même journée, ce n’est plus du bruit, c’est une transmission. Le trois qui me poursuivait depuis le trottoir, j’allais donc le traiter pour ce qu’il est : un chiffre porté par un message que quelqu’un, ou quelque chose, répète avec assez d’insistance pour que je finisse par l’entendre.
Restait à le lire, et à me garder de moi-même en le lisant. Car j’ai vu ce que devient un bureau qui s’éprend d’une clef : on tient six semaines sur une fausse, et l’on fait dire au chiffre exactement ce qu’on avait envie qu’il dise. Aussi ai-je commencé par l’exercice que je faisais faire aux jeunes gens du service, et qui vaut mieux que tous les talents : coucher d’abord les occurrences, à l’encre, dans l’ordre où elles se sont présentées, sans un mot de commentaire ; puis, sur la même feuille et avant toute interprétation, écrire ce qui me ferait abandonner la piste. Trois hommes au lambris. Trois éternités sous un nom. Trois morts autour d’un marchand. Trois pieux dans un sac de toile cirée. Et en regard, de mon écriture la plus nette : si les tables de Greenwich ne portent rien, tout ceci n’est que du bruit et je le brûlerai moi-même. Voilà la garantie que je m’accorde. Après quoi j’ai tiré la table près du feu, et je suis allée chercher dans ma malle la grande feuille.

Et j’avoue, en disposant mes affaires, qu’une comparaison passablement ridicule m’est venue, de celles dont je me moque le matin et que je me pardonne le soir. Car ce déchiffrement patient d’un message caché sous la répétition, c’est tout justement le métier de ces messieurs du Renseignement de Sa Majesté dont les romans à quatre sous nous content les prouesses : ceux qui, dans un bureau fermé à double tour, penchés sur des colonnes de signes qui ne disent rien à personne, finissent par y lire le dessein d’un homme assez ambitieux pour vouloir tenir le monde entier dans le creux de sa main. La différence, et elle n’est pas mince, c’est que ces messieurs-là sont des messieurs : ils ont une Couronne derrière eux, un revolver dans la poche, et un club où l’on panse leurs blessures. Moi, je n’avais pour tout équipage qu’une femme seule, une cheville qui me lançait, cinq livres et un crayon, et l’entêtement de ne pas être prise pour folle. Cinq livres. Je m’arrête sur l’expression, parce qu’elle me plaît trop pour que je la laisse passer : dans cette langue, cinq livres désignent aussi bien ma bibliothèque entière qu’une somme dont un maître d’hôtel de cette maison sourirait, et c’est exactement mon budget de guerre. Le jour où l’on a sorti deux cents livres de la malle de Julius pour acheter du frêne taillé, j’en aligne cinq sur un tapis. Que l’on note la disproportion, et que l’on note aussi laquelle des deux dépenses a le plus de chances de servir.
J’ai donc pris la mesure de la pièce. J’ai poussé la table basse contre le mur, repoussé un fauteuil d’un coup d’épaule, et libéré devant la cheminée ce qu’il faut d’espace au sol pour étendre une grande feuille et tout ce qui ira autour. Le tapis de Perse de la suite fera l’affaire ; il en a déjà vu, ce tapis, il en verra une autre, et je doute d’être la première à s’y asseoir pour un motif que la direction n’approuverait pas.
Je suis allée chercher dans ma malle de chercheuse, qui n’est pas la grosse de l’expédition et qui, pour le coup, n’a pas eu d’aventure aujourd’hui, les ouvrages que j’emporte partout depuis que mon métier en a fait des outils plus que des compagnons. Mon Frazer, pour les mythologies comparées du bassin méditerranéen. Mon Budge, pour ce que j’y trouverais d’égyptien qui ne me serait pas déjà venu en tête. Mon Cumont sur les religions orientales dans le paganisme romain. Un recueil sur la cryptologie des textes hermétiques que je n’ai jamais réussi à laisser à Paris. Et un petit ouvrage de cosmographie ancienne où sont consignées avec patience les correspondances entre cycles terrestres et cycles célestes dans les grandes traditions.
Ce dernier, je le prends en main et je m’arrête, parce qu’il faut que je le consigne pendant que j’y pense et avant que le travail ne me le fasse oublier. Ce n’est pas moi qui l’ai acheté. C’est Smith qui me l’a passé, voilà six mois, à Londres, avec cet air de ne pas y toucher qu’il prend quand il tient à ce qu’une chose soit lue. Je l’avais parcouru par politesse, rangé par habitude, et emporté sans y penser. Or c’est précisément l’ouvrage dont j’ai besoin cet après-midi, et le seul des cinq qui traite exactement de ce que je cherche à établir : le rapport entre ce que fait le ciel et ce qui arrive en dessous. Que l’on m’explique cela. Ou bien c’est un hasard de bibliothèque, et j’en accepte l’augure ; ou bien un vieil homme a mis dans mon bagage, voilà six mois, l’instrument dont il savait que j’aurais besoin en janvier, et je n’ai jamais reçu de renseignement préparé de si loin. Je verse la pièce à mon dossier, à sa date. Elle ne prouve rien. Mais elle pèse du côté de la patience de Julius, et elle pèse contre la mise en scène de Makryat, qui n’avait aucun moyen de garnir ma malle six mois d’avance. Cinq livres en tout, donc, disposés en demi-cercle autour de ce qui allait devenir mon plan de travail, à hauteur de tapis, et l’un des cinq déposé là par une main qui n’est pas la mienne.
J’ai déplié sur le tapis une grande feuille de papier que je conserve dans mes effets pour ce genre d’après-midi, et je me suis assise par terre à l’égyptienne, en peignoir, le crayon dans la main droite et une tasse de thé chaud à portée de la gauche. J’ai pris une seconde pour mesurer la chose, puis je l’ai tracé d’un seul geste : un triangle. Trois traits, trois angles, trois sommets. Le chiffre dans sa figure la plus nue, celle d’avant les mots, celle qu’on grave avant de savoir lire. Et la pointe du crayon encore posée sur le dernier trait, je me suis demandé à mi-voix la seule question qui m’importât cet après-midi : quel est le message derrière le trois.
La réponse, je l’ai inscrite là où elle devait être, au beau milieu de la figure, en lettres capitales que j’ai repassées deux fois pour qu’elles tiennent : TRIADE COSMIQUE. Car c’est cela que le trois raconte, sous toutes les latitudes où j’ai gratté la terre et dans tous les livres rangés en demi-cercle autour de moi : non pas un chiffre, mais une structure. La structure même du monde, celle que les prêtres de tous les temples ont dessinée avant moi sans se concerter, et que je redessine cet après-midi sur un tapis de Perse, en peignoir, dans une chambre d’hôtel de Londres, ce qui est à peu près la place que le siècle m’a faite.
Puis je me suis dit tout haut qu’il était temps de le peupler, ce triangle, de cette voix qu’on se donne quand on travaille seule et qu’on s’autorise, le temps d’un après-midi, à se prendre pour l’une de ces exploratrices de feuilleton qu’on me fait lire dans les trains. J’ai commencé par les trois sommets. En haut : ciel. Puis, parce que les anciens n’auraient pas fait la différence et que je ne tenais pas à trancher à leur place, j’ai ajouté à côté, entre parenthèses : cosmique. À gauche, en bas, le concret, le simple, ce sur quoi nous marchons et ce dans quoi je creuse depuis sept ans : terre. À droite, en bas, l’autre, celui que je n’ai pas envie de nommer trop fort : monde souterrain. J’ai souligné. Et puis ma main, comme si elle décidait sans moi, a ajouté dessous, plus petit et plus net, ces quatre mots que je suis seule, de toute la table de ce midi, à pouvoir écrire en connaissance de cause : là où je suis allée.
Les côtés, ensuite. Le crayon est descendu sur le trait qui joint le ciel à la terre, et j’y ai porté, en italique parce que c’est ainsi qu’on note ce qui descend : création. Le trait qui passe de la terre au monde souterrain a reçu l’autre mot, en capitales cette fois parce qu’il les mérite : DESTRUCTION. Et le troisième, celui qui remonte de l’autre côté jusqu’au sommet, je l’ai assorti du mot que je n’avais pas voulu prononcer ce midi de peur qu’on ne l’entendît trop platement : renaissance. Trois sommets, trois côtés, et au centre le nom de la chose. Toute la cosmologie des peuples que j’ai étudiés, déposée sur une feuille sans qu’il m’ait fallu ouvrir un seul des cinq livres. Je note ce dernier point sans fierté : cela signifie que je n’ai rien appris cet après-midi que je ne sache déjà, et qu’il va falloir maintenant travailler pour de bon.
TROIS DESTRUCTIONS — ET LA VOLONTÉ QUI LES RELIE
Et c’est en relisant les trois mots de ma figure que mon œil s’est arrêté sur celui du milieu, sur celui que j’avais porté en capitales : DESTRUCTION. Celui-là, pas les deux autres, venait de cesser d’être une abstraction de cosmologie pour devenir quelque chose de beaucoup plus proche, et de beaucoup plus daté. Car des destructions, des vraies, j’en connaissais. Et elles avaient des dates.
Je me suis surprise à les aligner à mi-voix, comme on récite une leçon qu’on n’a apprise qu’à force d’y vivre. La Révolution française d’abord. Premier grand renversement de l’Europe moderne, première façon, à l’aube de notre temps, de tout défaire pour, croyait-on, tout refaire : la monarchie tombée, la noblesse abolie, l’Église humiliée, le calendrier lui-même refondu pour effacer ce qui précédait. Sous le triangle, à gauche, j’ai écrit la première borne : mille sept cent huitante-neuf.
La Grande Guerre ensuite. Quatre années de massacre qui ont défait l’Europe d’avant et qui ont laissé celle-ci sans repères : empires effondrés, frontières refaites, populations déplacées par millions, et toute une génération couchée dans la boue pour que le siècle pût recommencer sur des ruines. Deuxième grande défaite du monde tel qu’il se tenait. À côté de la première, j’ai inscrit : mille neuf cent quatorze.
Et puis ma main s’est arrêtée, le crayon à droite des deux dates, parce que la troisième ne s’écrit pas comme les autres. Les deux premières sont derrière nous, avérées, couchées dans les manuels que n’importe quel écolier récite. La troisième, si troisième il doit y avoir, est celle que nous vivons : cette année-ci, où un homme rassemble des pièces dans l’ombre, où les morts s’accumulent autour de lui, et où l’on m’a fait venir de Paris pour une affaire dont je commence à peine à mesurer la taille. Je l’ai écrite quand même, parce qu’une pensée doit oser se former pour qu’on puisse ensuite la vérifier ou la défaire : mille neuf cent vingt-trois. Et j’ai ajouté aussitôt le seul signe honnête qui pût tenir à côté d’une chose qui n’est pas encore arrivée : un point d’interrogation.
Puis, au-dessus des trois dates alignées, en grandes lettres que j’ai repassées comme on appuie sur une chose dont on n’est pas sûr de vouloir qu’elle soit vraie, j’ai écrit la question que ma figure venait de faire lever sans que je l’eusse cherchée : trois destructions ? Le côté du triangle que j’avais porté en capitales ne nommait plus seulement, à cet instant, un mouvement éternel de la cosmologie des peuples. Il nommait peut-être trois moments précis de notre propre histoire, posés à la file sur une même ligne, comme si une main que je ne voyais pas encore s’appliquait à répéter le même geste, à intervalles choisis, sur le monde des hommes.
Et c’est ici que le métier a repris la main, car il y a une opération qu’on fait avant toute autre devant trois bornes sur une ligne, et qu’un enthousiaste oublie toujours : on mesure les intervalles. Cent trente-quatre ans de la première à la deuxième. Neuf de la deuxième à la troisième. Je les ai posés sous les dates et je les ai regardés un long moment, parce que ce résultat-là ne m’arrangeait pas du tout. Une série qui bat cent trente-quatre puis neuf n’est pas une série périodique. Elle ne relève d’aucune horloge d’homme, d’aucun anniversaire, d’aucun de ces cycles ronds dont les amateurs raffolent et qui font les mauvaises démonstrations. Voilà donc mon premier résultat véritable de l’après-midi, et il est négatif, ce qui est le sort ordinaire des résultats honnêtes : ce n’est pas un rythme.
Mais un intervalle inégal n’est pas nécessairement un intervalle sans loi, et c’est très précisément là que ma figure a cessé d’être un exercice pour devenir une piste. Il existe une espèce de calendrier, et une seule à ma connaissance, qui produise des dates parfaitement irrégulières sur nos almanachs et pourtant parfaitement calculables : celui du ciel. Une éclipse ne revient pas tous les vingt ans comme un jubilé ; elle revient quand la mécanique le veut, à des écarts que rien dans nos habitudes ne laisse prévoir, et un astronome vous les donne à la minute pour les six siècles à venir. Cent trente-quatre puis neuf, c’est absurde pour un calendrier de préfecture. Ce n’est pas absurde du tout pour un almanach nautique. Je n’avais pas cherché Greenwich cet après-midi ; c’est mon arithmétique qui m’y a envoyée, et je préfère infiniment cet ordre-là.
Restent deux réserves que je m’impose, et je les écris avant de me laisser porter. La première est laide : si l’intervalle est réellement passé de cent trente-quatre à neuf, alors la chose vient plus vite, et il n’y a aucune raison de supposer qu’elle ralentira. La seconde est de méthode : trois points ne définissent pas une loi. Il se peut très bien qu’il y ait des termes manquants, une ou plusieurs destructions entre mes deux premières bornes que je n’ai pas identifiées parce qu’elles n’ont pas eu la politesse d’entrer dans les manuels d’école française. J’ai écrit dans la marge la liste de ce qu’il faudra vérifier : les années de choléra, la fin des empires d’Orient, ce qui s’est défait en Amérique du Sud et en Chine pendant que nous regardions ailleurs. Une série dont on ne connaît que trois membres est une série qu’on n’a pas encore lue.
Et c’est là, le crayon posé en travers de la feuille, que la question s’est retournée. Jusque-là je me demandais ce que disait le trois ; à présent je me demandais ce qui relie les trois. On attendrait de moi, j’imagine, que je réponde aussitôt : le Simulacre. C’est l’objet qu’on m’a chargée de détruire, c’est ce vers quoi nous marchons tous depuis trois jours, et il se trouve, je l’ai noté ce matin sous d’autres habits, qu’il a été façonné à la première de mes bornes. La tentation est là, commode. Je l’ai écartée presque aussitôt, et il faut que j’écrive pourquoi, parce que c’est le point précis où je crois voir un peu plus loin que la consigne qu’on m’a donnée. Le Simulacre est relié à mon affaire, certes ; il est relié à moi, à ma mission, à ce qu’on attend que j’accomplisse. Mais un objet, si ancien et si chargé soit-il, n’a jamais défait un empire à lui seul, ni vidé les tranchées, ni refondu un calendrier. Un objet ne veut rien. J’ai passé quatre ans devant des chiffres allemands sans jamais me fâcher contre un chiffre : on ne se fâche pas contre une grille, on se fâche contre l’homme qui l’a choisie. Et ce que je cherche, sous mes trois dates, est de toute évidence quelque chose qui veut.
Voilà la pièce qui me manque, et voilà pourquoi elle est plus importante que tout ce que nous avons étalé sur la table ce midi. Derrière ces trois destructions, il n’y a pas un objet : il y a une volonté. Une intention qui choisit ses dates, qui mesure ses intervalles, qui défait un monde, puis attend, puis recommence. Le Simulacre, dans tout cela, n’est qu’un outil entre les mains de cette volonté, comme la pioche est un outil entre les miennes quand je descends dans une tombe. On ne comprend pas une fouille en étudiant la pioche ; on la comprend en cherchant la main qui la tient, et l’intention qui guide la main. Et c’est cette intention, non l’outil, qui relie mes trois bornes.
Je ne sais pas encore la nommer, et je me garderai bien d’essayer ce soir, parce que je connais le prix des noms qu’on donne trop tôt. Mais on ne travaille pas sur une chose qu’on ne peut pas désigner, et le service avait pour cela un usage que je reprends à mon compte : lorsqu’un poste émettait sans que nous sachions ni qui il était ni d’où il parlait, nous ne l’appelions ni l’ennemi ni le diable, nous lui donnions une cote, une lettre, un chiffre, quelque chose de sec qui permît d’ouvrir une chemise et d’y verser les pièces à mesure. J’ouvre donc une chemise, cet après-midi, sur le tapis d’une chambre du Claridge’s, et j’y inscris la seule désignation qui ne m’engage à rien tout en disant exactement ce que j’ai constaté : le Correspondant. Celui qui écrit. Celui dont je tiens désormais trois lettres, dont je connais l’indicatif, et à qui j’ai eu la maladresse de répondre ce matin sans savoir ce que je faisais. Le reste viendra. Il faudra que le reste vienne.
LA ROUE — CE QUI MEURT PRÉPARE CE QUI NAÎT
Je me suis relevée, parce qu’on réfléchit mal accroupie trop longtemps et que la cheville me le rappelait avec sa ponctualité de créancière. J’ai fait quelques pas, de la droite vers la gauche et de la gauche vers la droite le long du tapis, les bras croisés, à la manière de ces héroïnes de feuilleton qui arpentent une crypte en attendant que la pierre leur livre son secret ; je me pardonne la comparaison, c’est la seconde de la journée et il paraît que la solitude autorise ces choses. Et c’est en marchant, les yeux sur mon triangle vu de haut, que la chose s’est élargie. Car ce que je venais de dessiner n’était pas une figure morte. C’était un cycle.
Un cycle, oui, et c’est là ce qui m’a tenue debout à tourner sur ce tapis. Toutes les religions que j’ai étudiées, toutes les mythologies que j’ai déterrées, sans exception et sous tous les ciels, racontent la même chose : que rien ne va tout droit, que tout revient, que ce qui meurt prépare ce qui naît, et que le temps n’est pas une ligne mais une roue. La terre elle-même ne connaît que cela : le jour et la nuit, les saisons qui se mordent la queue, la crue et l’étiage du Nil que j’ai vus de mes yeux régler la vie de tout un peuple. Les Égyptiens le savaient, qui mettaient leurs morts en terre comme on met un grain, et je note en passant que je suis, dans cette chambre, le seul grain en mesure de dire ce que cela donne. Et les anciens d’avant eux avaient déjà dessiné la chose dans sa forme la plus pure : le serpent qui se dévore par la queue, l’ouroboros, qui n’a ni commencement ni fin parce qu’il est l’un et l’autre au même point.
Et les exemples me venaient en foule, parce que c’est mon métier de les connaître. Tammouz qu’on pleure à Babylone et qu’on rappelle au printemps. Osiris démembré au bord du Nil et rassemblé par Isis morceau par morceau, ce qui devrait me donner à réfléchir davantage que cela ne me le donne, puisque toute notre affaire consiste à courir après les morceaux dispersés d’une statue. Adonis, Mithra, Attis et Cybèle : partout le même dieu qui meurt et qui revient, sous des noms que seules les langues séparent. Et de l’autre côté d’un océan que je n’ai jamais traversé, les Mayas, qui avaient poussé le compte plus loin que personne : un long décompte des âges du monde, où chaque ère s’achève par une destruction nécessaire pour que la suivante puisse naître. Eux ne pleuraient pas un dieu ; ils comptaient des soleils, et savaient lequel devait mourir.
J’ai voulu en avoir le texte sous les yeux, et non la seule mémoire, parce qu’il y a une différence entre se souvenir d’une chose et la relire à la lettre. Je me suis accroupie de nouveau, j’ai tiré du demi-cercle le petit ouvrage de cosmographie ancienne, celui-là même que Julius m’a passé voilà six mois, et je n’ai pas eu à chercher le passage. Le livre s’est ouvert tout seul, et il s’est ouvert exactement là. Que l’on veuille bien s’arrêter avec moi sur ce détail, car il ne relève pas du prodige mais de la reliure : un volume ne s’ouvre de lui-même qu’aux pages qu’on a longtemps tenues ouvertes, et j’ai vérifié la charnière comme on vérifie un carton, en la couchant vers la lumière du feu. Le dos est marqué. La couture a cédé d’un fil, et le pli des feuillets à cet endroit est celui d’un cahier qu’on a rouvert cent fois. Je m’en tiens à ma règle, qui ne m’a jamais trompée : ce n’est pas le texte qui renseigne, c’est le support. Ce livre m’a été donné le dos brisé à la seule page qui m’importe aujourd’hui, par un homme qui l’avait lue et relue avant moi, et qui ne m’en a jamais dit un mot.
Je recopie le passage, parce qu’il dit mieux que moi ce que mon triangle bredouillait : « Il n’est pas d’âge qui ne porte en lui la promesse de sa fin, ni de fin qui ne soit le seuil d’un âge neuf. Les peuples qui ont compté les cieux le savaient : le monde ne s’achève pas, il se recommence, et celui qui sait lire le ciel sait à l’avance l’heure où la roue doit tourner. » J’ai relu deux fois la dernière ligne. Tout cycle a un début, tout cycle a une fin, et ce qui paraît permanent n’est jamais que la position momentanée d’un mouvement plus ancien que la mémoire des hommes. J’ai reposé le volume ouvert à cette page, mais c’est cette ligne-là qui me tenait, et non pour la beauté de la formule. Elle pose la seule question pratique de toute ma cosmologie, et elle la pose dans les termes d’un métier qui n’est pas le mien : par quoi, au juste, lit-on dans le ciel l’heure où la roue doit tourner ? Je connais la réponse depuis mon arithmétique de tout à l’heure. Ce qui m’occupe désormais, c’est que Julius la connaissait aussi, et depuis plus longtemps que moi.
L’HORLOGE DES DIEUX — L’ÉCLIPSE ET QUI SAIT LA LIRE
La réponse, les anciens l’avaient donnée, et elle me revenait avec une netteté désagréable. On lit l’heure dans ce qui vient interrompre l’ordre attendu du ciel : l’éclipse. Les Mayas, encore eux, en avaient tenu le compte avec une exactitude qui humilie ; et ce compte, ils ne l’avaient pas peint sur des parois, ils l’avaient écrit dans un livre. Le Codex de Dresde, quelques feuillets d’écorce battue qui ont traversé la conquête, l’océan et trois siècles de bibliothèques allemandes, et dont un savant a établi voilà quarante ans que certaines pages ne sont rien d’autre qu’une table d’éclipses. Voilà ce que je trouve superbe et effrayant à la fois : le plus vieil almanach du ciel dont nous disposions est un manuscrit, il est en Europe, on peut aller le voir, et je pourrais, moi, si tout ceci finit un jour, prendre le train pour Dresde et poser les mains dessus. Ils y liaient le retour de Kukulcan, le serpent à plumes, à ces moments où le soleil s’éteint en plein jour et où le monde, disaient-ils, vacille au bord de sa fin. Pour eux, l’éclipse n’était pas un accident du ciel. C’était l’horloge des dieux, le signal par lequel un âge se ferme et un autre s’ouvre. Celui qui savait lire les éclipses savait l’heure de la roue, et pouvait, le sachant, se tenir prêt.
Et l’éclipse, à y songer, c’est peut-être la plus vieille terreur des hommes, celle qui précède les temples et les écritures. Depuis qu’il y a des yeux pour regarder le ciel, le spectacle du soleil qui s’efface en plein midi, ou de la lune qui rougit et disparaît, a passé pour le pire des présages. Chaque peuple y avait mis sa bête : un dragon qui dévore l’astre chez les Chinois, deux loups lancés à sa poursuite chez les hommes du Nord, un serpent un peu partout ailleurs. On battait les tambours, on hurlait, on tirait des flèches vers le ciel pour faire lâcher prise au monstre. Et le plus curieux, c’est que certains de ces peuples, à force d’observer, avaient fini par prévoir le retour de la chose sans jamais en comprendre la cause. Les Babyloniens en avaient même tiré une période, qu’ils avaient nommée, et dont mon métier m’a appris le nom : le saros, dix-huit années et onze jours au bout desquels les éclipses se répètent dans un ordre presque semblable. Ils tenaient l’intervalle sans tenir la raison. Ils avaient appris le rythme sans la raison, ce qui est, soit dit en passant, exactement la situation où je me trouve depuis ce matin, et je ne sais pas si cela doit me rassurer sur eux ou m’inquiéter sur moi.
J’ai d’ailleurs essayé, le crayon à la main, parce qu’il eût été honteux de ne pas essayer. Dix-huit ans et onze jours ; puis trente-six et vingt-deux ; puis cinquante-quatre. J’ai porté la colonne jusqu’à cent trente-quatre, et cela ne tombe pas juste. Neuf ans davantage : cela ne tombe pas non plus, neuf n’étant que la moitié d’un saros, ce qui ne veut rien dire dans cette matière. Voilà donc mon second résultat négatif de l’après-midi. Si mes trois bornes ont une loi céleste, ce n’est pas la plus simple, ce n’est pas celle des Chaldéens, et je ne la trouverai pas assise sur un tapis avec cinq livres. Il me faut de vraies tables, tenues par de vrais astronomes, et il n’y a qu’une maison pour cela dans ce pays. J’en suis arrivée à Greenwich par soustraction, ce qui est la manière la moins romanesque et la plus sûre.
Nous, aujourd’hui, nous comprenons la cause, et c’est en cela que notre siècle diffère de tous ceux d’avant. Il n’y a ni dragon ni colère : il y a trois corps et une géométrie. Quand la lune vient se glisser entre la terre et le soleil et jette son ombre sur nous, c’est l’éclipse de soleil, et le jour s’éteint en plein jour. Quand c’est la terre, au contraire, qui s’interpose et porte son ombre sur la lune, c’est l’éclipse de lune, et le disque se teinte de ce rouge sombre que les anciens prenaient pour du sang. Rien de plus, rien de moins : trois sphères alignées un instant sur la même ligne, et je note que le chiffre m’attendait là aussi, dans la mécanique même du phénomène, ce qui commence à faire beaucoup pour une seule journée. Puisque nous en tenons la cause, nous en tenons l’horaire : nos tables calculent ces alignements des siècles à l’avance, à la minute et au lieu près. Ce qui était un présage est devenu une colonne de chiffres dans un almanach.
Et il faut que je m’arrête ici sur une chose que je n’avais pas vue venir, quoiqu’elle fût sous mes yeux depuis le commencement. Voilà des semaines que j’écris lune de sang comme on écrit une image, avec le frisson qui convient et la vague conscience d’emprunter aux prophètes. Or ce n’est pas une image. C’est le nom vulgaire d’une éclipse de lune, c’est-à-dire d’un phénomène qui porte un numéro, une durée, une bande de visibilité et une date, et cette date est imprimée quelque part depuis des années dans un ouvrage que n’importe qui peut acheter pour quelques shillings. Ma prophétie a une cote de bibliothèque. Toute ma cathédrale, tout mon triangle, toutes mes trois destructions viennent de tomber d’un coup du rayon des mystères à celui des éphémérides, et je ne saurais dire si je viens de gagner ou de perdre quelque chose.
Et c’est là, je l’avoue, que mon esprit a fait un pas que je ne lui avais pas commandé, et qui ressemblait fort à ces feuilletons d’aventure dont je me moque et que je dévore dans les trains. Car cette tranquillité de l’almanach, à la réflexion, m’a paru bien plus inquiétante que toutes les vieilles terreurs. Imaginons, me suis-je dit, le crayon suspendu au-dessus de la feuille. Imaginons quelqu’un qui aurait gardé la croyance des anciens et acquis la précision des modernes : qui saurait lire dans le ciel l’heure exacte où la roue doit tourner, et qui s’aviserait non pas de subir le passage d’un âge à l’autre, mais de le provoquer. Cette combinaison-là n’a jamais existé. Les anciens croyaient et ne savaient pas l’heure ; nous savons l’heure et nous ne croyons plus. Il aura fallu attendre notre siècle pour qu’un homme puisse à la fois tenir l’almanach et prendre la chose au sérieux, c’est-à-dire, très exactement, tenir le rendez-vous. Dans les romans, c’est l’instant où l’exploratrice surgit juste à temps pour empêcher qu’on actionne la chose. Sauf qu’ici, dans cette chambre, ce n’était pas un roman ; et je n’étais sûre ni de l’heure, ni de la main, ni d’arriver à temps.
The Dark Pictures Anthology: House of Ashes — Eclipse
LA LUNE DE SANG — ET LA GRANDE PORTE
J’ai posé le crayon. Car à peine avais-je formé cette idée d’un homme qui saurait choisir son heure dans le ciel qu’une autre est venue par-dessus, plus précise et bien plus déplaisante. De mes deux éclipses, me suis-je dit, il en est une qui me regarde plus que l’autre, et ce n’est pas celle du soleil. C’est celle de la lune. La lune de sang. Et là, tout ce que j’avais entendu depuis le matin sur la nature de notre adversaire s’est mis à converger vers ce disque rouge avec une netteté que je n’aimais pas.
Car s’il est un peuple qui a fait de la lune de sang son affaire, c’est celui des Carpates et des forêts de l’Est, et ce n’est pas par poésie. Là-bas, on ne voit pas dans la lune rouge un présage de plus : on y voit l’heure des choses qui ne meurent pas. C’est sous elle que les morts se relèvent, que le sang appelle le sang, que celui qu’on a couché en terre revient avec soif. Le loup-garou, lui, n’a besoin que de la pleine lune pour quitter sa forme d’homme ; mais celui qui ne meurt pas attend la lune de sang, parce que c’est alors qu’il est le plus fort, et qu’il le sait. Du paysan qui cloue de l’ail à sa porte au prêtre qui bénit les tombes, tous le savent : il n’est pas, dans tout le calendrier du ciel, d’heure plus dangereuse que celle-là. Plus encore qu’une éclipse de soleil.
Et il faut que j’écrive maintenant, proprement et sans chercher d’adoucissant, ce que cela me coûte. Il y a quatre heures, à une table du Claridge’s, j’ai dit à mon demi-frère que tout ce qu’il avait acheté ne lui servirait à rien. J’ai relevé, de haut, qu’il s’équipait avec des remèdes de bonne femme des Carpates dont notre Église ne dit pas un traître mot, et j’ai noté dans ces pages, avec la satisfaction du spécialiste, qu’il confondait les administrations et se trompait de bestiaire. Or voici où mon raisonnement me dépose, quatre heures plus tard, seule sur un tapis avec mes cinq livres : dans les forêts de l’Est. Chez les paysans qui clouent l’ail. Je maintiens qu’il se trompe de créature, et je ne céderai pas là-dessus, car il n’y a pas dans cette chambre de monstre qui recule devant une gousse. Mais il avait le bon pays, et je ne l’avais pas. Ces gens-là, qui ne savent ni lire ni écrire et qui n’ont jamais vu un almanach nautique, ont retenu la seule chose que ma cosmologie mettait un après-midi entier à retrouver : que le danger a une heure, et que cette heure est dans la lune. Je leur dois cela. Je ne le dirai pas à Isidore ; je l’écris ici, ce qui est ma manière de payer mes dettes quand je ne veux pas les acquitter en public.
Et c’est à cet instant, sans que je l’eusse appelé, que c’est revenu. Pas un souvenir qu’on convoque : un éclair, plus prompt qu’un souvenir. Le noir d’abord, comme lorsque le sol s’est dérobé sous moi dans la nécropole. Puis, au bout, la grande porte. Le Douât. Le seuil que les anciens d’Égypte plaçaient entre ce monde-ci et l’autre, là où le cœur est pesé devant un jugement qui n’est pas celui des hommes, là où une immensité souveraine et neutre attend, qui connaît déjà votre nom. Je l’ai revue une seconde, cette porte ouverte sur du noir, et au-devant la haute silhouette de chacal et ces deux yeux d’or que je n’ai jamais cessé de revoir depuis. Puis c’est reparti comme c’était venu.
Je me suis retrouvée dans ma chambre du Claridge’s, le crayon serré dans la main à s’en marquer la paume, et le cœur battant beaucoup trop vite. Que l’on veuille bien s’arrêter sur cette dernière phrase avec moi, car je m’y suis arrêtée. Mon cœur. Ce cœur-là, dont je ne perçois plus le travail depuis des mois, au point d’avoir pris le ciel pour horloge faute d’en avoir gardé une au-dedans. Voilà donc le troisième signe que mon propre corps me donne depuis ce matin : ma main a tremblé quand j’ai dit à mes amis que j’étais morte, elle a tremblé de nouveau devant les miettes sur le coussin de Bastet, et à présent ceci. Trois. Je note le chiffre parce que je note tout, et je le note d’une main que je surveille en écrivant. Ma carcasse s’est mise à collectionner elle aussi, et je ne sais pas ce qui se réveille dedans, ni si c’est une chose qui revient ou une chose qui commence.
J’avais devant moi ce triangle qui me regardait en silence. J’étais revenue, oui. Comme j’en étais revenue une première fois. Mais d’une porte pareille, on ne revient jamais tout à fait, et il faudra bien qu’un jour je m’avise de ce que je laisse chaque fois là-bas pour être autorisée à repasser.
CE QU’ILS N’ONT PAS VU — LE JOUR ZÉRO
Et c’est en revenant, justement, le souffle encore court, que j’ai vu ce que mes amis n’avaient pas vu. Non par défaut d’intelligence, ils en ont tous plus qu’il n’en faut ; mais parce qu’ils regardaient les pièces l’une après l’autre, là où il fallait les voir toutes à la fois et de haut, comme mon triangle. C’était sous nos yeux depuis le premier jour. Sous les leurs et sous les miens. Il a suffi que je reprenne dans l’ordre tout ce que nous avons traversé depuis le commencement pour que la figure se détache enfin du fond.
Le commencement, faute de mieux, je le fixe au trois janvier, à la conférence du Professeur Smith. Non que je tienne tout pour né ce jour-là, je n’en sais rien ; mais c’est la première date que je puisse poser avec certitude, et il faut bien un point de départ à qui veut compter. J’ignore de quand datent les trois films qu’il a projetés, et le jour où le chiffre est apparu pour la première fois, et l’heure où la porte qui sépare les vivants des morts a commencé de mal fermer. Tout cela m’échappe encore. Mais depuis que Smith a posé cette année sur la table comme on prononce une sentence, plus rien ne s’est arrêté. L’incendie chez lui. Son silence, ensuite. Les morts qui tombent autour de Julius. Le chiffre, partout. Et il y était dès le premier jour, dans ces films mêmes que je n’ai pas su lire pour ce qu’ils étaient : trois éléments y revenaient, d’un film à l’autre, comme une marque déposée d’avance. Trois films, trois éléments. La cryptologue que je suis ne les a pas comptés ce jour-là ; elle les compte à présent, et il faut qu’elle écrive pourquoi, car ce n’est pas une distraction. On ne reconnaît jamais le premier envoi. C’est la plus vieille leçon du service et la plus humiliante : tant qu’on ne sait pas qu’une station émet, on prend son émission pour du bruit, et l’on ne revient dessus que des semaines plus tard, quand la suite a rendu le début lisible. J’étais dans cette salle. J’étais la seule personne au monde payée pour compter, et j’ai regardé passer trois films en pensant à autre chose.
À ce stade, ce n’est plus une coïncidence. Trois fois, c’était un code ; à force, ce n’est même plus un code, c’est une marée. Et je m’arrête sur ce mot, parce que je viens de l’écrire sans y penser et que je passe mes journées à traquer chez les autres le mot qui les trahit. Il y a deux jours, cherchant un exemple de ce qui se lit sans que personne l’ait écrit, j’ai pris précisément celui-là : la marée monte deux fois le jour, elle n’a pas d’auteur, elle n’est pas un message. Et voilà que, pour nommer ce qui nous tombe dessus, ma main choisit ce mot-là entre tous. Ma langue a tranché avant ma raison, et elle a tranché du côté que ma raison n’a pas encore osé prendre : pas un correspondant, pas une main, pas une intention. Un phénomène. Je verse la remarque au dossier et je m’interdis d’en conclure quoi que ce soit ce soir ; mais j’ai vu tomber assez d’hypothèses sur un mot mal choisi pour savoir ce que celui-ci vaut.
J’ai noté tantôt que la lune de sang passait, chez les peuples de l’Est, pour l’heure des choses qui ne meurent pas. À reprendre tout cela de sang-froid, je crois m’être arrêtée trop tôt. Car ce n’est peut-être pas le seul revenant qui tire parti de cette heure : c’est la porte elle-même qui, sous une pleine lune et bien davantage sous une éclipse, ferme moins bien qu’à l’ordinaire. Les anciens en accusaient les dieux, nous nos nerfs ; mais que la cause soit au ciel ou en nous, le fait demeure, et chacun le pressent sans se l’avouer. Et si cette porte ne se borne plus à mal fermer mais menace de céder tout à fait, alors il existe, quelque part dans le calendrier du ciel, une heure où elle cédera plus aisément que les autres. Une heure de marée haute. Et je voudrais savoir quand elle tombe.
Pour cela, il n’est qu’un moyen, et il faut que j’en aie le cœur net cet après-midi même : me rendre à Greenwich, y consulter le calendrier luni-solaire, et confronter les dates du ciel à celles de notre affaire. Les pleines lunes. Les éclipses, passées et à venir. Voir si elles tombent là où je crains qu’elles ne tombent, et me tenir prête à ce qu’elles n’y tombent pas, car j’ai promis de brûler moi-même cette feuille si les tables ne portent rien. Car si les morts reviennent, et reviennent encore, et ne s’épuisent jamais, ce n’est peut-être pas un homme qu’il faut chercher derrière tout cela. Ni Smith, ni même Makryat : ceux-là ne seraient que des mains. Ce serait quelque chose de bien plus ancien et de bien plus haut, quelque chose de cosmique, qui les meut comme la lune meut la marée. Et je relève l’image en la posant, puisque c’est décidément ma journée : la lune ne veut rien. Elle ne choisit ni son heure ni ses victimes, elle ne se venge pas, elle ne négocie pas, elle passe, et l’eau monte parce qu’elle est passée. Voilà peut-être toute notre affaire, et voilà pourquoi je ne dormirai pas : la seule chose qui me consolerait, à cette heure, serait qu’il y eût quelqu’un derrière tout ceci. Au moins, quelqu’un, on peut le combattre. La lune, elle, a un calendrier, et c’est tout ce qu’on peut lui demander.
LE DÉPART — SOUS LA PLUIE, VERS GREENWICH
Je me suis levée d’un coup, et la cheville a protesté, et je m’en suis moquée. J’ai déposé sur le crâne tiède de Bastet, qui dormait encore sa faute sans la savoir, le baiser qu’on donne aux dormeurs et qu’ils ne sentent pas ; je ne lui en veux pas, elle n’y est pour rien, et je note en passant que cette petite tête ronde aura été, de toute cette journée, la chose la plus chaude que j’aie touchée.
Je suis allée au coffret, et j’y ai pris l’amulette d’Anoup, celle que Nour m’a fait acheter dans une ruelle de Louxor au lendemain du jour où j’en étais revenue. Je l’ai passée à mon cou, sous le col, contre la peau ; et je remarque, puisque cette page est faite pour recevoir ce que je ne dirai à personne, que c’est exactement à cet endroit que mon demi-frère porte son crucifix. Deux objets à deux gorges dans la même suite, chacun invisible à l’autre, chacun choisi contre une menace que l’autre ne conçoit pas. Puis j’ai prononcé tout bas, dans la seule langue qui convienne pour s’adresser à lui, les trois mots que Nour m’a enseignés : « Ⲁⲛⲟⲩⲡ, ⲁⲣⲉϩ ⲉⲣⲟⲓ. » Anoup, garde-moi. Il sait déjà mon nom ; il ne me reste qu’à espérer qu’il s’en souvienne du bon côté de la porte.
Et là, la main déjà sur le manteau, une pensée m’a retenue, qui n’était pas de la peur mais de la méthode. J’ai écrit ce matin, sur ces mêmes pages, que de nous tous j’étais la mieux taillée pour le prochain numéro. Or je m’apprêtais à faire précisément ce qu’il ne faut pas lorsqu’on se sait visée : sortir seule, à la tombée du jour, sous la pluie, vers un lieu d’où la foule se retire. Si Makryat, ou ce qui se sert de lui, m’a déjà choisie, je lui offrirais là une belle aubaine. Je n’allais pas renoncer pour autant ; on ne renonce pas à vérifier une chose pareille, et je n’ai plus l’âge de me faire escorter pour une consultation d’almanach. Mais je n’allais pas non plus m’évanouir dans la nature sans que personne sût où. Il fallait qu’une âme au moins connût ma direction, faute de quoi, si je ne rentrais pas, on me chercherait partout sauf au bon endroit. La seule sous ce toit, à cette heure, c’était Isidore. J’ai donc écrit le mot sur une feuille arrachée à ce cahier même, et je l’ai laissé bien en vue sous la lampe :
Isidore. Je sors pour une affaire qui ne souffre pas d’attendre. Je vais à l’Observatoire de Greenwich, et nulle part ailleurs. Si je n’étais pas rentrée demain dans la journée, c’est par là qu’il faudra commencer à me chercher. Et ne t’approche plus de Bastet. Nous aurons, toi et moi, à reparler de bien des choses à mon retour. Madeleine.
J’ai relu ces quelques lignes avant de poser la lampe dessus, et j’ai eu un sourire qui ne m’a pas plu. Car voici ce que je viens de faire, dans les termes de mon ancien métier : j’ai transmis ma position en clair, sans chiffre, sans convention, sur un support laissé en évidence dans une pièce où n’importe qui peut entrer. Et je sais que n’importe qui peut y entrer, puisqu’on y est entré cet après-midi même, sans frapper, pendant que j’étais au club. Toute personne qui poussera cette porte d’ici ce soir saura donc où je suis allée, quand j’en suis partie et à quelle heure on doit s’inquiéter. C’est exactement la faute que j’aurais fait recopier trois fois à un jeune homme du service. Je la commets en connaissance de cause, et j’en assume le calcul : mieux vaut que mes amis sachent où me chercher, fût-ce au prix qu’un autre sache où me trouver. On ne peut pas être invisible et retrouvée. Il faut choisir, et j’ai choisi d’être retrouvée.
Et je suis partie en hâte, le col relevé contre la pluie, dans cette lumière d’après-midi qui baissait déjà et qui, à Londres en janvier, ne baisse jamais franchement puisqu’elle ne s’est jamais levée. Je n’ai pas regardé derrière moi en franchissant la porte ; on ne regarde pas derrière soi quand on a décidé d’avancer, et je n’ai pas non plus, à vrai dire, très envie de savoir. Mais je savais, en m’enfonçant dans les rues luisantes vers le sud-est, que si une ombre devait me suivre jusqu’à Greenwich, j’avais au moins fait en sorte qu’on sût de quel côté la chercher.
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