Le journal d’Ender Beaumain (3) : Londres brûle …

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5 janvier 1923, tard dans la nuit, hôtel Le Claridge, Londres. 

J’ai mis longtemps à reprendre la plume. Plus longtemps qu’hier, en tout cas. La difficulté tient de la matière consignée, elle est trop dense, elle se presse en désordre dans ma tête, et il a fallu plusieurs minutes assis devant la page blanche avant que les doigts consentent à se poser correctement sur le manche en os de la plume. La bruine continue de tomber sur Londres avec cette constance maussade qu’elle a installée depuis trois jours et qui finit par devenir, à force, une espèce de personnage à part entière, un climat qui n’est plus seulement météorologique mais psychique, qui s’infiltre dans les os et dans les pensées et qui dispose les choses pour les recevoir d’une certaine couleur que la même journée vécue à Naples ou à Constantinople n’aurait pas eue.

Cette journée a été longue. Je vais m’efforcer de la narrer dans l’ordre.

Ce matin, je me suis réveillé tard. Plus tard que les autres, ce qui ne me ressemble pas, mais je n’avais réussi à m’endormir qu’à trois heures du matin, après avoir tourné dans la chambre comme un fauve, à ressasser le visage du type au tweed brun et la manière dont il s’était volatilisé pour la troisième fois dans une rue de Saint-John’s-Wood. J’avais fini par dormir d’un sommeil court et dru, traversé de petits éveils, et quand je suis descendu dans la salle de restaurant du Claridge il était passé neuf heures et demie et mes compagnons en étaient déjà au deuxième café.

Le maître d’hôtel nous apporta les journaux du matin avec cette discrétion légèrement ostentatoire dont les Anglais savent envelopper leurs services. Timothée, qui les avait demandés en premier dès huit heures et demie pour la quatrième fois consécutive, qui s’était vu refuser la délivrance pendant trois bonnes minutes avec la formule habituelle, I am terribly sorry, sir, et qui s’amusait de ce petit rite jusqu’à en être quasiment réconcilié avec l’attente, me poussa du bout des doigts à travers la nappe la feuille anglaise qu’il avait déjà parcourue. Il m’indiquait du regard une colonne précise. Je suivis le doigt.

Un titre bref pour le poids de la matière qu’il annonçait. Three corpses, one identity. Murderous mystery at Chelsea Arms Hotel. Je lus la dépêche en deux fois. Trois cadavres turcs découverts dans une chambre du Chelsea Arms Hotel à Londres, tous trois porteurs de papiers d’identité au nom d’un certain Mehmet Makryat, marchand d’antiquités. Trois hommes qui se ressemblaient assez pour passer pour la même personne, qui voyageaient séparément, qui étaient morts ensemble, poignardés en plein cœur. Et un quatrième Makryat, le véritable cette fois, ou du moins celui que les voisins de la boutique désignaient comme tel, qui ne s’était pas manifesté. L’inspecteur Flemmings de Scotland Yard sollicitait son apparition.

Je posai la fourchette. Quelque chose, à la lecture du nom, s’était allumé quelque part dans le fond de l’esprit, sans que je susse encore le situer. Pas une mémoire complète. Pas une scène. Pas un visage. Un battement sourd, comme celui qu’on perçoit à travers une cloison quand on ne sait pas encore si c’est un cœur ou une horloge. Makryat. Je le murmurai à voix très basse, presque sans bouger les lèvres, pour voir si la prononciation à haute voix réveillait quelque chose de plus net. Elle ne réveilla rien de plus net. Mais elle confirma le battement. Ce nom n’était pas neuf pour moi. Il était venu, à un moment ou à un autre de ma vie, frapper à la porte de la mémoire. Il y avait laissé une empreinte que je n’arrivais pas à reconstituer ce matin, mais qui était là, indubitablement là, et qui appelait. Je le notai sur ma serviette de poche pour ne pas l’oublier et je me forçai à passer à la suite.

C’est alors, que inaperçu l’entrefilet du dessous et que mon cœur de battre s’arréta. Mysterious fire ravages home of professor Julius Smith. Servant seen fleeing the scene.

Je relus le titre trois fois, parce que le cerveau, dans ces moments-là, refuse une demi-seconde de laisser passer l’information à l’endroit où il faut la mettre, et la fait tourner en circuit fermé pour la rendre supportable. La demeure de Saint-John’s-Wood incendiée durant la nuit. Le serviteur du professeur, un certain James Beddows, aperçu par des témoins en train de fuir l’incendie peu après son déclenchement. Aucune trace de corps dans les décombres. Toute personne susceptible de fournir des renseignements priée de contacter le sergent Rigby au service des incendies criminels de Scotland Yard.

Quelque chose lâcha en moi. Quelque chose qui n’aurait pas dû lâcher dans la salle de restaurant d’un palace anglais avec quatre paires d’yeux qui me regardaient. La salle s’inclina une demi-seconde, le bruit s’estompa, les voix autour se firent lointaines comme à travers un mur de coton, et la tasse à café que je tenais à la main se mit à trembler avec une régularité que la main, elle-même, n’arrivait pas à maîtriser. Je dus la reposer sur la soucoupe avec une lenteur calculée pour ne pas faire de bruit.

J’avais beau me dire que rien n’était dit définitivement, que l’absence de corps dans les décombres voulait peut-être dire que Julius avait pu être emmené vivant, ou bien qu’il avait pu lui-même quitter la maison à temps avec Beddows, je savais en même temps, dans cette autre couche du cerveau qui ne se ment pas, que la maison de Julius Smith ne brûlait pas par hasard dans la nuit qui suivait précisément l’après-midi où je l’avais vu en chair et en os, où je lui avais serré la main, où je l’avais imploré, imploré du bout de la voix de prendre au sérieux la menace qui pesait sur lui, et de me laisser monter la garde devant chez lui cette nuit-là précisément.

Je l’avais imploré. Et il m’avait souri de cet air courtois, légèrement amusé, qui est le sien quand il considère qu’une précaution est excessive. Il m’avait répondu que sa maison était grande et bien close, que Beddows veillait, qu’il n’y aurait personne dans le quartier à cette heure pour le surprendre, et qu’il me remerciait infiniment de mon attention mais qu’il ne souhaitait pas, pour ce soir-là, déranger mes propres affaires. Et j’avais cédé. J’avais cédé. Je n’avais pas insisté plus que je ne l’avais fait. Je n’avais pas dit Julius, je vous en supplie, laissez-moi me poster en bas, dans le porche d’en face, je dormirai dans le porche s’il le faut, mais laissez-moi rester là cette nuit. Je n’avais pas fait cela. J’avais incliné la tête à sa réponse, j’avais pris congé avec la déférence due à un homme de cet âge et de cette position, et j’étais rentré au Claridge bouder dans ma chambre comme un médecin militaire à qui un patient civil aurait refusé un traitement qui pouvait pourtant lui sauver la vie. Et maintenant la maison brûlait. Et Julius, peut-être, ne brûlait plus.

L’instinct, mon instinct, ce frémissement précis qui m’avait fait suivre du regard le type au tweed brun dans Marylebone, ce frémissement qui m’avait fait noter dans mon carnet, cinq fois en quarante-huit heures, que quelque chose se préparait, ce frémissement-là avait été juste. Et j’avais commis la faute la plus impardonnable qu’un homme de mon métier puisse commettre, qui est de laisser le savoir intuitif céder devant le savoir social. J’avais préféré ne pas froisser Julius plutôt que de protéger Julius. J’avais préféré le respect des formes à la sauvegarde de ce qui m’était cher. Je me le redirais cent fois dans la matinée, je me le redirais cent fois encore avant la nuit, et chaque fois cela m’arracherait la même chose à l’intérieur des côtes. Je n’avais pas planqué devant chez lui. Je n’avais pas fait poster un homme. Je n’avais pas envoyé Marcello en relais à minuit. Je n’avais rien fait de ce que mon instinct m’avait dicté, parce que mon instinct, en face de la civilité d’un vieux savant qui me souriait, n’avait pas su tenir bon. C’est cela, et cela seulement, qui m’arrache la poitrine ce matin pendant que je tiens cette plume.

Je relevai les yeux. Madeleine me regardait. Elle avait vu. Elle avait vu la tasse qui tremblait, et le drainage du visage, et la pâleur. Elle posa très doucement sa main sur la mienne par-dessus la nappe, sans dire un mot, parce que Madeleine sait que les premières secondes après les coups durs ne demandent pas de mots, elles demandent une chaleur transmise par la peau. Le père Isidore avait baissé la tête et remuait les lèvres dans une de ces prières muettes qu’il ne s’épargne jamais quand un mort possible vient d’être annoncé en sa présence. Timothée tenait le journal en l’air à hauteur de poitrine, et son regard cherchait le mien avec l’inquiétude grave qu’il prend quand il pressent qu’il va falloir bouger vite et qu’il ne sait pas encore dans quel sens. Marcello, plus terre à terre, avait déjà glissé la main droite sous la veste par réflexe, là où il porte son arme depuis Naples, et il scrutait la salle comme s’il cherchait l’agresseur dans le décor.

Je me forçai à respirer. Je me forçai à rester assis. Je me forçai à reprendre la fourchette pour donner le change au maître d’hôtel qui repassait. Tout va bien, monsieur ? Tout va bien, je vous remercie. Une simple nouvelle de France qui m’a contrarié. Le maître d’hôtel s’éloigna en s’inclinant. Je posai la fourchette à nouveau, doucement cette fois. Et je me forçai, intérieurement, à transformer le drame en programme. Parce que c’est ce que mon métier de l’Argonne m’a appris à faire. Quand le drame frappe, on a une demi-minute pour pleurer, et ensuite on agit. Sinon on est inutile. Et l’inutilité, dans ces moments-là, est la pire des trahisons qu’on puisse infliger à ceux que la nouvelle concerne le plus.

Nous nous concertâmes en quelques minutes. La concertation, ces jours-ci, se fait toujours autour de la table du petit déjeuner, parce que c’est le moment où nous nous retrouvons tous, et parce que la matière du jour, désormais, ne souffre plus d’être ajournée d’une heure. Je pris la parole en m’efforçant de garder dans la voix une tonalité d’optimisme que je sentais déjà comme une posture. Pas de corps dans les décombres. C’est la bonne nouvelle. Beddows a fui, ce qui veut dire qu’il était vivant au moment où le toit s’est effondré. Julius, dans le meilleur des cas, est avec lui. Dans le pire, il est entre des mains qui ne l’auraient pas pris vivant pour le laisser mort. J’employais ce ton de praticien aux urgences qui détaille à voix posée une situation qui crève le cœur, parce que la voix posée est ce qui maintient l’équipe au travail et que l’équipe au travail est ce qui sauve les blessés. Mais à l’intérieur, je crois bien que je hurlais. À l’intérieur, je voyais déjà la maison de Julius en flammes, je voyais Julius enseveli sous les poutres, je voyais Beddows fuyant pour je ne sais quelle raison que je préférais ne pas formuler.

Il fallait se répartir. Le raisonnement vint de lui-même. Madeleine et le père Isidore iraient à Saint-John’s-Wood examiner les décombres et tenter de glaner ce qu’ils pourraient auprès des passants et de la police. Timothée resterait à l’hôtel, dans ma chambre précisément, parce que c’était à mon numéro de téléphone direct que j’avais demandé à Beddows hier soir de me joindre, et que ce numéro n’était utile que tant qu’une oreille y répondait. Et Marcello et moi, nous irions du côté du quartier où se trouvait la boutique de Makryat, parce que je parle le turc couramment et que cette compétence-là, ce matin, valait des heures d’enquête à l’aveugle.

Je n’avais aucune envie d’y aller. Je n’y allais pas par enthousiasme. Je le note ici parce qu’il importe, je crois, de coucher honnêtement les états dans lesquels on se trouve quand on prend des décisions, et l’état dans lequel je pris celle-ci était un état de partage entre la nécessité de bouger, qui me poussait dehors, et le besoin de rester au Claridge, qui me clouait au plancher. Si Julius cherchait à nous joindre, c’est au Claridge qu’il appellerait. C’est dans ma chambre que sonnerait le téléphone. Et l’idée d’être dans les rues de Londres au moment où la sonnerie retentirait, sans pouvoir décrocher, sans pouvoir entendre la voix de Beddows ou celle, encore plus précieuse, de Julius lui-même me disant me voici, je suis vivant, voici où me trouver, cette idée me serra la gorge en me levant de table. Mais Timothée seul ne pouvait pas porter à la fois la garde au téléphone et l’enquête dans le quartier turc, et Marcello, qui ne parle pas un mot de turc, ne pouvait pas y aller sans moi. Il fallait donc y aller.

Nous partîmes vers dix heures et quart, Marcello et moi, dans un cab pris au coin de Brook Street. Bastet, qui dormait sur les genoux de Madeleine quand nous quittâmes la salle, leva à peine la tête à mon passage. Le froid me prit aux poumons dès que la porte de l’hôtel s’ouvrit. Une vraie bouffée de froid londonien, ce froid lourd et humide qui n’a rien à voir avec le froid sec des hauteurs continentales et qui s’infiltre par les boutonnières au lieu de mordre franchement les joues.

Le Chelsea Arms Hotel se situe vers Finsbury, dans une rue dont les maisons en brique noircie ont cette respectabilité un peu fatiguée des établissements londoniens qui ont vu mieux mais qui se tiennent encore. Nous arrivâmes au pied de l’établissement vers onze heures moins le quart. Un grand hall, des cuivres bien entretenus, un comptoir d’acajou derrière lequel s’activaient deux majordomes et plusieurs femmes de chambre dont les uniformes amidonnés trahissaient, à eux seuls, ce souci de tenue que les hôtels britanniques de cette catégorie cultivent même quand ils ne sont pas, à proprement parler, des palaces.

Marcello me jeta un coup d’œil, je hochai la tête, c’était à moi de parler. Je m’avançai vers le comptoir avec ce que j’espérais être l’allure d’un visiteur normal et je m’adressai au majordome en anglais d’abord, posément, puis, voyant le verrou se serrer dans son regard dès que je mentionnai le nom de Makryat et le mot d’article, je laissai dériver mon accent vers l’accent turc, ce léger roulement que je n’ai jamais perdu et qui, dans ces moments-là, me revient sans effort. Pardonnez-moi, monsieur. Je suis un compatriote du défunt monsieur Makryat. Ou plutôt de l’un des trois défunts, parce qu’il faut bien commencer à les compter, depuis qu’on a découvert qu’ils étaient trois à porter le même papier. Je suis très inquiet. Et je me demande si vous pourriez m’aider à savoir ce qui s’est passé sous votre toit.

Le majordome ne se laissa pas prendre à l’accent. Il ne se laissa pas prendre à l’inquiétude. Il était de ces hommes que rien ne fait dévier d’une ligne intérieure une fois qu’elle est tracée, et la sienne, ce matin, avait été tracée par les inspecteurs de Scotland Yard quelques heures plus tôt et par les journalistes qui les avaient suivis, et elle consistait, cette ligne, à ne plus rien dire à personne. Nous avons déjà eu la visite des journalistes, monsieur. Nous nous sommes adressés à l’inspecteur Flemmings de New Scotland Yard. Nous n’avons plus rien à ajouter à ce sujet, et je vous demanderai donc d’aller voir Scotland Yard si vous voulez obtenir de plus amples informations. Le ton était plat. Poli. Définitif. Il s’apprêtait à se retourner.

Je tentai un dernier biais. Sauriez-vous où se trouve la boutique du véritable monsieur Makryat ? J’ai pensé m’y rendre, pour vérifier qu’il s’agit bien d’un compatriote. Le majordome répondit qu’il n’en savait rien, qu’il avait découvert dans le journal du matin, comme moi sans doute, l’existence de cette boutique d’antiquités, et que si je le souhaitais il pouvait téléphoner pour vérifier. Je sentis Marcello, derrière mon épaule, raidir imperceptiblement les bras. Téléphoner. À qui ?  Au commissariat ? L’offre était trop empressée pour ne pas être suspecte, et je n’avais aucune envie qu’un appel téléphonique parte de ce comptoir-ci à mon endroit dans la minute qui suivrait notre départ. Je le remerciai chaleureusement, j’évoquai l’idée que l’ambassade turque serait sans doute le meilleur recours, je laissai tomber le sujet, et nous quittâmes le Chelsea Arms en sentant dans notre dos, je ne l’inventais pas, le regard du majordome qui mémorisait nos silhouettes.

Une fois dehors, sur le trottoir, Marcello eut un mot très court. Il appelle. Maintenant. Et nous nous éloignâmes en pressant le pas vers la rue principale, où je hélai un cab qui passait. Inutile de rester dans les parages.

Nous tentâmes ensuite, en errant, de retrouver la boutique d’antiquités turques mentionnée dans l’article. Islington, qu’indiquait la feuille, est un quartier vaste, principalement résidentiel, où l’on peine à imaginer qu’un antiquaire spécialisé en pièces ottomanes puisse tenir une enseigne sans la signaler à un annuaire. Or l’annuaire, nous l’avions consulté avant de partir, ne mentionnait aucune boutique au nom de Makryat. Marcello eut beau interroger un cocher, puis un marchand de tabac, puis un employé de poste, personne ne savait, personne n’avait jamais entendu ce nom-là, et nous finîmes par convenir qu’il était plus sage de rentrer.

Je me rappelle l’exaspération qui me montait dans la poitrine pendant que le cab nous ramenait vers le Claridge. Pas la simple irritation du temps perdu. Quelque chose de plus profond. La sensation que la matinée venait d’être confisquée à dessein, qu’on nous avait fait courir pour rien dans un quartier où rien ne se trouverait, pendant que les choses importantes se passaient ailleurs, et que la prochaine étape, quelle qu’elle fût, allait nous prendre en défaut. Marcello, à côté de moi, regardait par la vitre embuée sans rien dire. Il connaissait ce silence, je le connaissais aussi, c’est celui de l’Argonne, celui où l’on attend la nouvelle qui va venir et qu’on sait déjà mauvaise sans en avoir encore la teneur.

Quand nous arrivâmes au Claridge, il était presque midi moins le quart. La pluie avait redoublé. Le portier, qui me connaît maintenant de visage, m’ouvrit la porte sans cérémonie, et c’est en franchissant le seuil que je vis Timothée.

Il faisait les cent pas dans le hall. Strictement, les cent pas. Allant et venant entre le comptoir de réception et la grande fenêtre qui donne sur Brook Street, le pas court, la main droite qui pétrissait le revers gauche de sa veste avec une intensité que je ne lui avais jamais vue, le carnet sous l’aisselle. Il devait s’agiter ainsi depuis un bon moment, parce que le maître d’hôtel le regardait du coin de l’œil avec cette inquiétude polie qu’ont les employés du Claridge lorsqu’un client commence à donner des signes qui dépassent leur cahier de service. Timothée nous vit. Il accourut. Il me prit par la manche avant même que j’aie eu le temps d’ôter mon chapeau. Pas le temps de monter, Ender. On part tout de suite. Madeleine et Isidore viennent d’arriver. Un gamin est venu.

Il me glissa dans la main un billet plié en quatre. Le papier en était grossier, du papier d’écolier déchiré à la hâte. Je le dépliai. L’écriture de Julius, je la reconnus à la première ligne, parce que l’écriture de Julius est de celles qu’on ne confond pas, ces grandes hampes franches qui partent d’en bas, ce S initial qu’il termine toujours par une boucle un peu enfantine, ces t barrés trois fois plus haut qu’il ne le faut. Cinq lignes en tout. Sept au plus. Mais ces lignes-là étaient catégoriques.

Mes amis, rejoignez-moi sans délai au 67 Cheapside Street, dans Whitechapel, chez Beddows. Il faut faire vite. Soyez certains, je vous en supplie, de n’être pas suivis. Le temps presse. Julius.

Je relus deux fois. La main de Julius ne tremblait pas. C’était l’écriture d’un homme qui se tenait, et qui se tenait avec l’élégance habituelle qu’il met dans tous ses gestes. Cette netteté m’enchanta une demi-seconde et m’inquiéta dans la seconde suivante, parce qu’elle ne correspondait pas à l’idée que je me faisais d’un homme qui aurait passé la nuit à fuir un incendie criminel. Mais je n’eus pas le temps d’instruire cette inquiétude. Timothée me poussait déjà vers l’escalier. Madeleine prend ses affaires. Isidore est avec elle. Marcello, tu prends ton manteau et ton chapeau, on file. Le gamin a dit que c’était une question de minutes.

Nous prîmes deux cabs. C’était ma précaution, prise à voix basse au moment où nous franchissions la porte de l’hôtel. Si Julius nous demande de nous assurer qu’on n’est pas suivis, on s’en assure pour de bon. Vous trois, Madeleine, Isidore, Timothée, vous partez dans le premier cab à l’adresse. Marcello et moi, on en hèle un second, on traîne quelques minutes pour vérifier que personne ne vous emboîte le pas. Si tout est clair, on suit.

Madeleine, qui n’aime pas qu’on lui dicte les déplacements, ne discuta pas. Elle monta dans la maison chercher Bastet, redescendit avec le chat-sphinx qui ronchonnait dans son panier, lui passa la main sur le crâne pour l’apaiser, le confia à la responsable de l’étage en lui demandant de la nourrir et de la sortir si elle réclamait, et redescendit en glissant deux objets dans les poches de son manteau dont je devinai sans peine, à la forme allongée et au poids, ce qu’ils étaient. Madeleine voyage rarement sans armes depuis ses fouilles de Saqqarah. Elle ne s’en sert pas, elle ne les sort jamais, mais elle ne s’en sépare pas quand l’air sent ce qu’il sentait dans le hall du Claridge ce midi-là.

Le premier cab partit vers midi vingt. Marcello et moi restâmes plantés sur le trottoir, sous notre parapluie, à fumer pour nous donner une contenance, et à scruter la rue. Personne ne se détacha. Aucune silhouette ne se mit à courir vers un cab pour suivre le premier. Aucun homme au tweed brun ne surgit de derrière un kiosque. La rue était banale, mouillée, peuplée d’employés qui rentraient déjeuner ou en sortaient. Au bout de cinq minutes, satisfait, je hélai à mon tour un cab. Le cocher fit la moue quand je lui donnai l’adresse, Whitechapel, mon brave, comme s’il regrettait que je l’envoie dans un quartier où il ne croiserait pas de clients pour le retour, mais il embraya tout de même. Et nous partîmes.

Cheapside Street, dans Whitechapel, est une rue dont l’idée même de la respectabilité bourgeoise s’arrête à plusieurs blocs avant qu’on y arrive. Façades noircies par un siècle de suie, fenêtres dont les vitres sales ne laissent passer que la moitié de leur quote-part de jour, échoppes au rez-de-chaussée à demi ouvertes derrière des stores défoncés, devantures de meublés qu’aucune enseigne ne signale autrement que par un petit carton manuscrit fixé à la porte. Une odeur fixe, cette odeur de chou cuit et de bière éventée et de pisse ancienne, qui ne s’évacue jamais entièrement parce que l’air manque de ressort pour la chasser. Des silhouettes courbées sous des manteaux insuffisants. Une charrette à bras qu’un type tirait en jurant. Le contraste avec la respectabilité édouardienne du Claridge, à quarante minutes de cab seulement, donnait à ce paysage l’éclat d’une accusation. C’est tout Londres, cela. Le luxe et la misère qui se touchent à un quart d’heure de distance, et qui ne se voient jamais.

Le numéro 67 était une bâtisse de trois étages, étroite, coincée entre une boutique de tailleur juif fermée et un autre meublé semblable. La porte d’entrée donnait directement sur un couloir sombre, sans concierge, sans portier, sans aucun de ces dispositifs qui filtrent les visiteurs dans les immeubles de quelque tenue. Mes trois compagnons nous attendaient en bas. Madeleine, son col relevé. Isidore, son chapelet visible dans la main droite. Timothée, le carnet déjà sorti, prêt à noter. Ils n’avaient pas voulu monter sans nous. Bien.

Je regardai Marcello. Marcello me regarda. Et nous échangeâmes ce regard que l’Argonne a fini par graver entre nous, ce regard qui dit je passe devant, tu couvres, sans avoir besoin de mots. Je passai le premier.

L’escalier sentait le rance. Au rez-de-chaussée, derrière une porte, un homme gueulait sur sa femme avec cette régularité métronomique qui dit que la dispute dure depuis l’aube et qu’elle durera jusqu’à la nuit. Au premier étage, deux portes face à face. Aucune indication. Aucun numéro lisible, juste, peut-être, sur la gauche, un 3 à demi effacé qu’on devinait plus qu’on ne le voyait. Je toquai au battant de gauche. Trois coups francs. J’attendis.

La porte mit un certain temps à s’ouvrir. Quand elle s’ouvrit, ce fut sur Beddows. Et Beddows, que j’avais vu hier soir encore en serviteur impeccable de Julius Smith, n’était plus tout à fait Beddows.

Le visage avait gardé sa forme. Les traits, eux, s’étaient creusés. Le tour des yeux était rougi par la fumée et par le manque de sommeil. Les cheveux, qu’il porte toujours peignés en arrière avec une raie nette, étaient en bataille du côté droit comme s’il avait passé la nuit à se les passer dans la main. Et les deux mains précisément, les deux mains que je connais pour les avoir vues servir le thé hier après-midi avec une économie de gestes d’un autre temps, ces deux mains étaient entièrement enveloppées de pansements blancs montant jusqu’au poignet. Ah, enfin, c’est vous, dit-il en jetant un regard à droite et à gauche du palier avant de refermer la porte derrière nous. Mon maître vous attend. Essayez de ne pas trop le fatiguer.

Sa voix avait perdu son timbre habituel. Elle n’avait pas le timbre d’un homme épuisé. Elle avait le timbre d’un homme qui se perd. Et j’enregistrai, sans rien en dire, à la fois l’état des pansements et le degré de tension dans le maintien. Mon brave Beddows, dis-je avec autant de chaleur que j’arrivai à mettre dans ma voix, vous-même êtes blessé. Laissez-moi jeter un coup d’œil à vos mains avant que nous ne montions chez Julius. Il secoua la tête. Très vite. Trop vite. Plus tard, monsieur. Plus tard. Ça peut attendre. Mon maître ne peut pas, lui.

Il me précéda dans la pièce. Cinq pas plus loin, il s’écarta. C’est là que je vis Julius.

Je dois ici m’arrêter une seconde, parce que ce que j’ai vu en entrant dans cette chambre est ce qui a fait basculer toute la journée et tout ce que j’écris ce soir.

La chambre était petite. Une chambre de meublé, jamais aérée, où la poussière retombait à chaque fois qu’on bougeait. Un lit étroit contre le mur, où Julius reposait sur le dos, le buste légèrement relevé par deux oreillers superposés. Une table de chevet sur laquelle s’alignaient les instruments du grand brûlé. Un flacon de solution saline raccordé à un cathéter dont l’aiguille était plantée dans la veine du bras gauche. Une seringue à demi remplie de morphine. Plusieurs flacons d’huile camphrée, de baume au calendula, de gaze paraffinée. Des bandages neufs en pile. Tout cela disposé avec une netteté de soignant, et je me dis aussitôt que Beddows, malgré ses pansements aux mains qui devaient le gêner considérablement, avait fait à Julius les soins corrects qui se faisaient à un grand brûlé en 1923.

Julius, en revanche, n’était plus tout à fait Julius. Le visage avait fondu. La moustache, dont il était si fier, et que mon père taquinait toujours en demandant si c’était par patriotisme victorien qu’il la conservait, cette moustache n’existait plus. Les sourcils non plus. Les cheveux du sommet du crâne avaient brûlé en touffes irrégulières, et ce qu’il en restait collait à un cuir chevelu rosi, suintant par endroits. Les paupières étaient enflées, à moitié closes, et donnaient au regard une fixité qui rappelait davantage celle d’un masque que celle d’un vivant. Les lèvres avaient pelé. La peau du cou, partout où je pouvais l’apercevoir au-dessus du col du pyjama, était rouge, marbrée, par endroits noircie là où l’épiderme avait brûlé en profondeur. La main droite, posée par-dessus le drap, n’avait plus d’ongles à trois doigts. Et c’est dans ce visage et dans ce corps que j’identifiai, par la conformation générale, mon vieil ami Julius Smith. C’était lui. 

Il tourna la tête vers nous avec une lenteur excessive et il esquissa quelque chose qui voulait être un sourire. Le résultat fut moins un sourire qu’une crispation des lèvres restantes. Sa respiration était sifflante. Vous voilà, les amis, dit-il en deux temps, parce qu’il devait reprendre son souffle au milieu de la phrase. J’aurais dû vous écouter. Vous aviez raison, Ender. J’aurais dû vous écouter.

J’allais me précipiter. Beddows me retint d’un geste. Doucement, monsieur, je vous en prie. Il avait raison. Je me ressaisis. Je me forçai à reprendre le réflexe du médecin militaire de l’Argonne, celui qui examine froidement avant de toucher et qui ne touche qu’après avoir compris ce qu’il touche. Je m’approchai du lit. Je demandai à Beddows si je pouvais examiner les brûlures. Il acquiesça. Je passai vingt secondes à inspecter, en silence, ce que je voyais. Le degré des brûlures, principalement du second au troisième, mais pas du quatrième, ce qui était le seul soulagement que je tirai de cet examen. Le siège, sur le visage, le cou, les bras, le torse à demi entrevu sous le pyjama ouvert. La nature évidente du traumatisme, l’aspect particulier des brûlures par projection liquide enflammée, ce dessin de coulures verticales sur l’avant-bras qui ne trompe pas un praticien qui a vu des incendies de tranchée à Verdun. Tout, dans l’examen clinique, confirmait ce que Julius était sur le point de raconter. C’étaient des brûlures véritables, infligées par des projectiles enflammés, dans la nuit même. Le diagnostic était sans contestation. J’en pris note dans mon esprit. Je relevai les yeux. Parlez, Julius. Parlez doucement, mais parlez. Nous écoutons.

Il parla. À voix très basse, en s’interrompant souvent pour reprendre son souffle, en buvant à petites gorgées l’eau que Beddows lui portait aux lèvres à l’aide d’une paille de paraffine. Beddows, près du lit, debout, écoutait sans rien dire, parfois épongeait délicatement le front de Julius lorsque la sueur perlait sur la zone brûlée.

Il y eut d’abord les faits matériels. La nuit précédente, peu après minuit, alors qu’il était encore dans son bureau à compulser ses dossiers et que Beddows dormait à l’étage, plusieurs bouteilles enflammées avaient été lancées simultanément à travers les fenêtres du salon et du bureau attenant. Le salon avait pris feu en quelques secondes. Le rideau s’était embrasé. La bibliothèque, dont les rayonnages étaient adossés au mur où l’une des bouteilles avait éclaté, avait flambé d’un seul mouvement. Julius avait tenté de combattre le foyer avec les couvertures à sa portée. Il s’était brûlé en cherchant à sauver une partie de ses papiers. C’est Beddows, alerté par les bruits et descendu en chemise de nuit, qui l’avait tiré du foyer en se brûlant à son tour les mains. Ils étaient sortis par la porte de service, dans la ruelle arrière, et avaient gagné le quartier en taxi. Beddows possédait depuis des années ce petit meublé de Whitechapel qu’il avait conservé après son entrée au service de Julius et qu’il n’occupait plus, mais dont il avait gardé la clef et qui leur servait, ce matin, d’asile.

Il y eut ensuite les agresseurs. Des Turcs, dit Julius très bas. Je les ai entendus crier dans la rue après le jet des bouteilles. Trois ou quatre, peut-être plus. Ils n’ont pas attendu que la maison soit entièrement embrasée. Ils sont partis sitôt le feu pris. Je hochai la tête en silence. Je pensai au type au tweed brun qui nous suivait depuis trois jours. Je pensai aux trois cadavres porteurs des mêmes papiers découverts à Chelsea Arms le matin même. Je ne dis rien.

Il y eut enfin le motif. C’est là que la chambre se mit à pencher autour de moi. Pas physiquement. Intérieurement. Cette manière particulière qu’a le monde de se réorganiser quand un savoir nouveau s’y installe et que tout le reste doit se redisposer autour de lui.

Julius était sur la piste, depuis plusieurs années, d’un artefact d’origine ottomane qu’il appelait le simulacre de Sedefkar. Une grande statue, dit-il, source d’un grand pouvoir occulte, dont il ne précisa ni la matière ni la forme exacte parce que la précision lui coûtait trop d’énergie. Cette statue, démantelée à la fin du dix-huitième siècle, avait vu ses morceaux dispersés à travers l’Europe. Tant que les morceaux restaient séparés, ils étaient individuellement indestructibles. Seule la statue recomposée, dans son intégrité, pouvait être détruite, et la destruction elle-même exigeait un rituel inscrit dans des parchemins, les parchemins de Sedefkar, que Julius n’avait pas en sa possession et qu’il faudrait, par conséquent, retrouver à part. Le colloque sur les épiphénomènes, l’avant-veille, n’avait pas été ce qu’il avait paru être. C’était un appât. Julius avait organisé ce colloque pour attirer à Londres un cercle restreint de personnes susceptibles, par leurs connaissances ou par leurs réseaux, de l’aider dans sa quête de destruction du simulacre. Le résultat n’avait pas été celui qu’il escomptait. Il avait également attiré l’attention d’autres chercheurs du même artefact, des Turcs, qui ne le cherchaient pas pour le détruire mais pour le rassembler et l’activer à des fins funestes que Julius ne précisa pas davantage. Toutes ses recherches avaient brûlé cette nuit dans l’incendie, à moins que les Turcs n’aient pu en récupérer une partie avant de mettre le feu, ce qu’il ne pouvait pas savoir.

Il fallait, conclut-il, que nous mettions la main sur les morceaux du simulacre avant les Turcs. Il fallait les rassembler à Constantinople, dans une mosquée désaffectée dont il nous communiquerait l’adresse en temps voulu. Et il fallait, parallèlement, retrouver les parchemins de Sedefkar pour disposer du rituel de destruction.

Il énuméra ce qu’il savait des localisations. Paris, dit-il en soufflant. Le comte Fénalik. À la fin du dix-huitième siècle. La Révolution. La statue a été démantelée dans son hôtel particulier, et l’un des morceaux est sans doute resté à Paris. Un autre morceau y était encore juste après la Grande Guerre, vendu depuis à un acheteur installé à Milan, dont je n’ai pas pu établir l’identité. Un troisième en Italie, à Venise, emporté là-bas par les grognards de Napoléon. Un quatrième à Trieste, au musée Johann Winckelmann. Un cinquième dans les Balkans, au Musée national de Belgrade, par les soins d’un certain professeur Milovan Todorović. Et le dernier, dont la trace s’arrête à Sofia en 1875, pendant la guerre. Six morceaux. Peut-être sept. Mais six au moins, dont je suis certain.

À ce nom-là, Fénalik, à ce nom de comte qui n’aurait dû éveiller dans aucune mémoire ordinaire la moindre résonance, j’eus dans la tête le déclic interne qui suit toujours, chez nous autres Beaumain, l’évocation d’un nom qui figure quelque part dans les cahiers de Touraine. Fénalik. Le comte Fénalik. Je ne me trompais pas. Il était là. Quelque part entre 1789 et 1794, dans les pages que le soldat Beaumain a tenues jusqu’à ce qu’on lui coupe le cou, dans cet appendice numéroté du fonds que Patrice m’avait fait recopier l’année dernière, je revoyais à présent, avec une netteté presque hallucinatoire, l’écriture du soldat, ce Fénalik tracé d’un trait long, accompagné d’une mention que je ne pouvais pas restituer ce midi mais que je restituerais sitôt rentré à Paris, parce qu’elle y était, j’en étais certain. Et plus loin, plus profond encore, et plus inquiétant, le nom de Makryat, ce Makryat des journaux du matin, ce Makryat qui avait fait surgir hors d’eux à dix heures la première intuition à laquelle je n’avais pas encore donné de forme, ce Makryat, je le tenais. Il était dans les cahiers de Patrice. Constantinople, 1893. L’un des protagonistes de l’affaire qui avait conduit mon père, et tous ceux qui l’accompagnaient alors, sur les bords du Bosphore. Mon père, qui en a raconté assez peu, avait évoqué un certain Menkaph. Il y avait peut-être aussi un Makriade à l’époque, dont j’avais retenu vaguement l’existence sans m’y attarder. Tout cela se reliait, mais cela se reliait trop. La coïncidence était trop ample. La symétrie était trop précise. Trente ans pile entre l’affaire de Patrice et l’affaire qui s’ouvrait sous mes yeux. Le même nom turc qui ressurgissait à Londres au moment précis où un savant en venait à parler de pièces dispersées et de comte révolutionnaire que les archives Beaumain mentionnaient. Trente ans pile, et les deux familles, Beaumain et Hugel, replongées dans le bain au même instant, dans la même semaine, dans le même salon de Saint-John’s-Wood.

Quelque chose ne collait pas. Quelque chose dans la perfection même de l’agencement ne collait pas. Et plus Julius parlait, plus une autre pensée que j’avais d’abord cherché à refouler se mit à monter en moi avec l’évidence des choses qu’on ne peut plus repousser passé un certain seuil. Reconstituer une statue maudite ne saurait pas, en bonne logique, être l’idée du siècle. Toute la quête que Julius nous proposait, dans son agencement, dans sa belle géographie en six villes, dans sa promesse de destruction par rituel à Constantinople, toute cette quête-là présentait les traits d’une fausse bonne idée. On ne rassemble pas les morceaux d’une chose dont chacun nous dit qu’elle est dangereuse pour la détruire ensuite. On les laisse dispersés. La dispersion est la mesure de sûreté la plus élémentaire que la sagesse des hommes ait inventée pour neutraliser ce qu’on ne sait pas autrement maîtriser. Les rassembler, c’est offrir à n’importe quelle main, fût-elle la nôtre, la possibilité de les activer avant qu’on ait eu le temps d’appliquer le rituel qui les annulerait. C’est précisément la situation dans laquelle un adversaire intelligent voudrait nous voir nous mettre. Et plus j’écoutais Julius, plus je sentais que nous étions, sans nous en apercevoir, en train d’être convaincus de nous mettre exactement là. On nous poussait. On nous poussait à faire la chose, et précisément la chose qu’il ne fallait pas faire. Quelqu’un avait besoin que cette statue fût rassemblée. Quelqu’un avait besoin que les six fragments convergeassent en un seul lieu. Et ce quelqu’un, par un détour très habile, par un théâtre dont nous étions devenus les figurants sans le savoir, nous offrait le rôle des bons soldats qui iraient eux-mêmes faire la besogne en croyant accomplir le contraire.

Et puis, par-dessus tout cela, et plus dérangeant encore que le reste, il y avait l’écart. L’écart entre le Julius que je connaissais et le Julius qui parlait. Le Julius que je connaissais, le Julius qui avait organisé le colloque d’avant-veille à l’Oriental Club, ce Julius-là parlait d’épiphénomènes fantomatiques, d’apparitions, de manifestations résiduelles dans les vieilles maisons, c’est-à-dire d’un domaine d’études strictement parapsychique, mineur, bien circonscrit, avec ses méthodes et ses limites. Le Julius qui nous parlait depuis son lit ce midi parlait, lui, d’un artefact ottoman du dix-huitième siècle, démantelé pendant la Révolution française, dispersé à travers six villes d’Europe, recherché par deux factions occultes adverses, et susceptible d’être détruit par un rituel inscrit dans des parchemins introuvables. C’était un autre univers. Ce n’était pas un prolongement naturel du précédent, c’était un saut. Comme si on m’avait promis une conférence sur la physiologie du sommeil et qu’on m’eût livré, à la place, une étude sur la migration des oiseaux. Cela tombait comme un cheveu au milieu d’une soupe. Cela ne correspondait pas du tout à ce que le colloque laissait attendre. Cela ne correspondait pas à ce que la qualité de l’esprit de Julius laissait attendre. Cela ne correspondait à rien que j’eusse jamais entendu sortir de sa bouche en quinze ans d’amitié avec lui. Et cette discontinuité-là, cette absence totale de pont entre le Julius d’hier et le Julius d’aujourd’hui, achevait de me convaincre que la pièce que nous étions en train de jouer n’avait pas été écrite par Julius lui-même.

C’est cette pensée-là qui se mit, soudain, à clignoter dans le fond de mon cerveau pendant que Julius continuait à parler.

Je m’efforçai de la mettre de côté. De l’enregistrer pour la traiter plus tard. De ne rien laisser paraître. Et je voulu poser à Julius, avec autant de douceur que possible, les deux ou trois questions complémentaires qui m’importaient mais il s’enfonça à ce moment-là dans une quinte de toux qui lui arracha quelque chose d’enroué dans la gorge, et Beddows accourut, et tenta de le soulager avec une compresse humide, et porta à ses lèvres un petit verre de laudanum qu’il avait préparé sur la table de chevet. Julius l’accepta d’un battement de paupière. Beddows fit couler la teinture lentement, par toutes petites gorgées, pour ne pas faire fausse route. Quelques minutes plus tard, Julius dormait.

Encore un signal d’alerte pour moi. Aucune question possible. Aucune précisions possibles. 

Nous restâmes silencieux quelques instants. Il n’y avait plus rien à faire de lui pour le moment. Le laudanum lui assurait un sommeil dont il avait grand besoin. Beddows nous fit signe de s’écarter un peu pour laisser se reposer Julius. Dans un coin de la pièce une bouilloire chauffait sur un réchaud à alcool.

C’est là que Timothée s’approcha de moi en silence, m’attira par la manche, et me glissa à voix très basse, à l’oreille, Ender, tu vois ce que je vois ? Je vis qu’il voyait. Le carnet à la main, le crayon prêt, il avait noté quelque chose. La statue, dis-je dans un même souffle. La cohérence est trop parfaite. La quête est trop bien dessinée. Et le motif ne ressemble pas à Julius, le Julius que je connais ne se serait jamais embarqué dans une chasse aux fragments d’antiquité comme un héros de roman feuilletoniste. Timothée hocha la tête. On nous fait jouer un rôle, murmura-t-il. Et on nous le fait jouer trop bien.

Je restai sur cette phrase. Elle disait précisément ce que je n’avais pas encore réussi à dire. On nous fait jouer un rôle. La sensation que j’avais éprouvée depuis l’instant où nous étions entrés dans la chambre, et qui n’avait fait que se renforcer pendant le récit de Julius, prenait là sa formulation exacte. J’avais l’impression d’assister à une pièce de théâtre. Je n’étais pas spectateur, j’étais sur scène, mais c’était quand même une pièce, écrite à l’avance, et tous les éléments du décor étaient en place, le brûlé sur son grabat, le fidèle serviteur aux mains bandées, la liste géographique des fragments, le complot turc, le rituel à retrouver, jusqu’aux noms même qui se mettaient à clignoter dans les archives familiales avec une précision presque insolente. Tout était trop disposé. Tout était trop visible. C’est comme si on m’avait montré ce que je devais voir, et fait entendre ce que je devais entendre, en disposant chaque chose à la place exacte où je ne pourrais pas la manquer.

Et pourtant. Et pourtant, et c’est là le piège véritable. Les brûlures de Julius étaient cliniquement parfaites. Aucune simulation médicalement possible n’aurait pu donner cette précision-là. C’était de la brûlure véritable, infligée pendant la nuit, traitée depuis avec les soins qu’il fallait. L’écriture du billet était de la main de Julius, je l’aurais reconnue parmi cent. Beddows était Beddows, son maintien était le sien, sa déférence pour son maître était celle d’un homme qui le sert depuis trente ans. Tout, dans le tangible, était vrai. Et c’est précisément cela qui rendait l’ensemble plus inquiétant encore. On ne montait pas un théâtre avec des brûlures véritables sur le corps d’un véritable Julius Smith soigné par un véritable Beddows si l’on n’avait pas, derrière, une raison qui dépassait largement le seul fait de nous abuser sur un point ou deux. On montait ce théâtre-là pour nous faire jouer un rôle dans une pièce dont la fin ne nous appartiendrait pas.

Marcello, à qui je glissai ces réflexions en quelques mots brefs, fronça les sourcils. Tu commences à voir des fantômes, Ender. Le bonhomme est brûlé pour de bon. On a un nom, un comte révolutionnaire, six villes, c’est plus qu’on avait il y a une heure. Faut peut-être commencer par creuser ça, et se méfier ensuite. Je hochai la tête. Marcello avait raison sur le plan tactique. Il a toujours raison sur le plan tactique. C’est un homme qui voit le combat et qui voit le terrain, et qui ne s’égare pas dans les arrière-pensées tant qu’il y a une mission à conduire. Mais le plan tactique n’est pas toujours le plan où se joue la partie principale. Et je sentais, sous le plan tactique, le plan plus profond où nous étions, nous, en train de marcher en file dans une pièce dont nous n’avions ni le plan ni la sortie.

Beddows m’arracha à ces réflexions, et nous dit, à voix basse, qu’il emportait Julius en début d’après-midi vers un hôpital de campagne dont il préférait taire le nom, parce qu’il en allait, je le cite, de la vie même du professeur. Il avait pris ses dispositions. Une ambulance allait passer. Le professeur serait acheminé en sécurité. Beddows nous donnerait, ensuite, par message, des nouvelles. Pour l’heure, il nous priait de quitter les lieux, parce qu’il craignait que les Turcs n’aient pu nous suivre malgré toutes nos précautions, et qu’il fallait que personne n’identifiât ce meublé comme leur refuge.

Je tentai un dernier biais. Beddows, vous-même, en tant que serviteur de Julius depuis trente ans, vous me confirmez que le nom de Makryat figure dans les souvenirs que vous avez des affaires de mon père à Constantinople en 1893 ? Il leva ses yeux fatigués vers moi. Monsieur Beaumain, je vais vous dire les choses ainsi. Ce nom rappelle des jours funestes. Si vous interrogez votre père adoptif, le bon Patrice, il vous confirmera qu’un certain Makryat figurait parmi les protagonistes de l’aventure de Constantinople. Vous, vous vous souvenez peut-être plutôt d’un Menkaph. Il y a eu effectivement un Menkaph. Mais il y a eu aussi un Makryat, ou Macriade, je ne sais plus l’orthographe exacte, à propos duquel votre père et ses compagnons n’avaient guère donné suite. Vu l’âge qu’avait cet homme en 1893, il ne saurait être encore en vie aujourd’hui. Un fils, un neveu, un parent de ce Makryat-là, je vous l’accorde sans difficulté. Je le regardai. Sa sincérité, dans cet échange-là, ne fit aucun doute. Je suis assez exercé à la lecture des visages pour ne pas me tromper sur ce point. Beddows ne mentait pas. Beddows me confirmait un fait que je savais. Et la confirmation, plutôt que de me rassurer, refermait sur moi un cran de plus le sentiment d’engrenage que j’éprouvais depuis le début.

Nous prîmes congé. Beddows tint la porte. Il nous remercia avec une simplicité d’homme aux abois. Et nous descendîmes l’escalier en silence, les uns derrière les autres, pendant que le voisin du rez-de-chaussée continuait à hurler après sa femme avec une régularité qui paraissait, à ce stade, presque un rituel domestique.

Une fois en bas, sur le trottoir, sous le ciel toujours bas et la fine pluie qui s’était transformée en une espèce de poudre humide aux couleurs de cendre, je rassemblai brièvement le groupe à l’écart d’un porche. Le temps pressait. Beddows allait partir. Madeleine et le père Isidore et Timothée devaient regagner le Claridge avant que l’ambulance n’arrive, parce que je voulais qu’aucun de nous trois, en bas, n’apparaisse plus longuement aux yeux d’éventuels guetteurs que le strict nécessaire. Marcello et moi, en revanche, allions rester. Pas dans l’immeuble. Aux abords. Dans une planque à choisir. Pour observer ce qui allait suivre.

Je leur livrai en quatre phrases la part de mes doutes que le moment me permettait de livrer. Quelque chose ne va pas. Je ne sais pas encore quoi exactement. Mais quelque chose ne va pas. Le tableau est trop bien composé. Les coïncidences sont trop nettes. Je veux qu’on vérifie tout, indépendamment de Julius lui-même. Madeleine, c’est à toi que je m’adresse en premier. Tu as tes entrées à l’Oriental Club depuis que Julius t’y a fait admettre. Va. Si possible cet après-midi pendant que Marcello et moi tenons la planque ici. Renseigne-toi sur les travaux actuels de Julius. Sur ce qu’il y disait à ses pairs ces derniers temps. Sur les sujets qu’il y abordait. Sur les noms qu’il y citait. Je veux pouvoir recouper son récit. Si Julius parle vraiment d’un simulacre de Sedefkar à ses pairs depuis des mois, ses amis du Club l’auront entendu. S’il n’en parle pas, et que ce nom n’apparaît qu’aujourd’hui dans cette chambre, alors c’est un autre signe qui s’ajoute.

Madeleine hocha la tête. Elle n’avait pas besoin que je lui en dise plus pour saisir. Madeleine est de ces êtres qui comprennent à la première formulation, et qui n’exigent jamais qu’on leur explique deux fois ce qu’on a très bien expliqué la première. Je m’en occupe. je repars vers le Club aussitôt que possible. Que cherches-tu d’autre ? J’eus un mouvement d’impatience contre moi-même. J’avais en tête dix autres pistes. Les recherches à entamer dans les ouvrages disponibles sur Sedefkar lui-même, ce nom qui ne me disait absolument rien, sur le comte Fénalik dont je voulais retrouver l’occurrence dans les archives de Touraine sitôt rentré, sur ce professeur Todorović de Belgrade dont je n’avais jamais entendu parler, sur le Winckelmann de Trieste dont je savais qu’il était un archéologue allemand du dix-huitième siècle mais dont le rapport avec un musée à son nom à Trieste m’échappait, sur les milieux des antiquaires turcs à Londres qui devaient bien recouper, quelque part, les trois pseudo Makryat morts à Chelsea Arms le matin même. Mais je n’avais pas le temps. Plus tard, dis-je. Ce soir, au Claridge, quand on se retrouvera tous, on fera le point. Là, ce qui presse, c’est l’Oriental Club. Vas-y, c’est précieux.

Timothée, lui, devait reprendre la garde au Claridge et veiller au téléphone, parce que rien ne disait que Julius, une fois transporté à son hôpital de campagne, ne reprendrait pas contact, et parce qu’il fallait, surtout, que l’un de nous fût joignable si l’imprévu se présentait. Le père Isidore accompagnerait Madeleine au Claridge et la couvrirait pendant sa visite au Club. Marcello et moi, donc, restions seuls sur place.

Ils partirent tous les trois dans un seul cab que Madeleine héla au coin de la rue, et Marcello et moi nous nous fondîmes dans une encoignure à cinquante mètres du 67, derrière une charrette à bras laissée à l’abandon, sous l’auvent d’une boutique de matelas fermée qui nous masquait à peu près convenablement.

Nous attendîmes une heure. Une heure et quart, peut-être. Le froid avait fini par s’installer dans les os, malgré le manteau, malgré les mains gantées que je serrais l’une dans l’autre dans les poches pour entretenir un semblant de circulation. Marcello, à côté de moi, ne disait rien. Il fumait une cigarette de temps à autre, en cachant la braise dans le creux de sa main pour ne pas signaler notre position. Nous regardions la porte.

Vers trois heures, peut-être un peu plus tard, j’entendis une cloche. Pas une cloche d’église. Une cloche d’ambulance. Cette cloche-là, je l’ai entendue trop souvent dans le secteur arrière de l’Argonne pour la confondre. Une ambulance de Saint-Bart’s, l’une de celles du London Hospital, je ne distinguai pas exactement, mais une voiture sanitaire en tout cas, qui s’engagea dans Cheapside Street au pas et qui s’arrêta devant le numéro 67. Trois infirmiers en blouse en descendirent. Beddows leur ouvrit la porte. Il y eut un échange bref dont je ne pus saisir les mots. Les trois infirmiers montèrent. Ils redescendirent dix minutes plus tard, avec Julius sur une civière, perfusion encore en place, le visage couvert d’une serviette pour ne pas l’exposer à l’air froid. Beddows suivait avec deux valises. Je notai cela. Je ne dis rien à Marcello. Je notai.

Ils s’engouffrèrent tous dans l’ambulance. Le véhicule démarra doucement, presque en silence. Il prit la direction de l’est. Il disparut au coin de la rue.

Le silence se réinstalla sur Cheapside.

Je regardai Marcello. On monte. Maintenant. Marcello eut un instant d’hésitation, puis acquiesça.

Nous traversâmes la rue à pas mesurés. Nous remontâmes l’escalier avec la même prudence. Nous arrivâmes devant la porte du meublé. La porte était fermée à clef, comme je m’y attendais. Je tentai la poignée. Solidement verrouillée. Je glissai un coup d’œil à Marcello. Tu sais crocheter ? Marcello fit la moue. Pas vraiment. J’ai jamais appris ça correctement. Toi non plus, je suppose. Je hochai la tête. Aucun de nous deux n’a jamais reçu l’instruction du serrurier clandestin, et nous nous trouvâmes devant cette porte avec ce ridicule sentiment d’amateurs en mission. Marcello tâta la porte de l’épaule. Elle ne céda pas, malgré la modestie du logis. C’était une porte solide, trop solide pour un meublé miteux de Whitechapel, ce qui en soi méritait d’être noté, mais nous n’eûmes pas le loisir de la noter parce qu’à ce moment-là, le voisin du rez-de-chaussée se remit à hurler après sa femme avec une force renouvelée et qu’un coup d’épaule, si discret fût-il, n’aurait pas manqué de faire monter quelqu’un. Nous renonçâmes.

Marcello, dans la foulée, m’entraîna sur le palier vers une seconde porte que je n’avais pas remarquée à l’entrée et qui, ouverte, donnait sur des toilettes communes, exiguës, à l’odeur tenace, mais dont le mur du fond, à en croire l’examen rapide qu’il en fit en y plaquant la paume, séparait à peine du logement de Beddows. Si on défonce ce mur, dit-il à voix basse, on est dedans. Je secouai la tête. Trop de bruit. On serait repérés en deux minutes. Et puis, à supposer qu’on y entre, on n’y trouvera plus rien. Beddows aura tout pris. Tu l’as vu avec ses valises. Il n’a rien laissé derrière. Marcello me regarda. Tu as sans doute raison. Mais ça me reste en travers de la gorge. On laisse passer une occasion.

Je n’en démordis pas. Nous redescendîmes l’escalier. Le mari du rez-de-chaussée s’était à nouveau tu, ou plutôt il s’était mis à pleurer doucement à présent, ce que je trouvai plus pénible encore. Une fois sur le trottoir, Marcello me prit doucement par le coude. Ender. Tu te montes la tête. Le bonhomme est brûlé pour de vrai. Il nous a donné une piste qui se tient. Ses recherches ont brûlé, son corps est ravagé, son fidèle serviteur paie aussi. Il n’y a pas de mise en scène possible à ce degré-là. Tu commences à voir le mal partout. C’est la fatigue. C’est l’Argonne qui remonte. Ça nous arrive à tous. Reprends-toi. Il avait son ton calme et raisonnable, ce ton de Napolitain qui pose une main sur l’épaule et qui ramène la troupe à la raison quand l’un de ses membres commence à dériver. Et je le laissai parler. Je le laissai parler, parce que c’était son rôle de le faire et parce que dans la moitié de mon esprit il avait raison.

Mais l’autre moitié. L’autre moitié ne céda pas. L’autre moitié restait accrochée à cette petite chose qui ne lâchait pas, cette précision des brûlures qui était parfaite mais qui, parce qu’elle était parfaite, semblait avoir été disposée pour valider une histoire. Cette autre moitié continuait à clignoter à l’arrière de ma tête comme une lampe d’opaline qu’on n’a pas réussi à éteindre. Tu as raison, dis-je à voix haute pour Marcello, en hochant la tête avec ce qu’il fallait de conviction pour lui donner le change. Je me monte la tête. Allons. On rentre. Marcello me sourit, soulagé d’avoir ramené la troupe à la raison, et il me tapota l’épaule de cette manière brève qu’il a, à la napolitaine, quand il considère qu’une affaire est réglée. Nous fîmes deux pas en direction de l’avenue plus passante où nous trouverions un cab. Le clignotement, à l’arrière de ma tête, ne s’éteignit pas pour autant. Il ne s’éteignait pas. Je pris cela en note dans le coin de l’esprit où je range ce que je ne peux pas encore traiter. Pour plus tard.