─────── CARNET DE TERRAIN ───────
Journal de Bord
de Madeleine
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Deuxième partie
Ce que Londres a réveillé
CONFIDENTIEL
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Nuit du 1er janvier 1923 — Claridge’s, suite du cinquième étage
Tout le monde dormait. Marcello ronflait quelque part dans les étages, probablement en trois langues ; l’hôtel étouffait le détail, c’est à cela que servent les moquettes. Trop luxueux pour nous, avait-on jugé en arrivant ; je m’étais abstenue au vote, mes références en matière de logis définitifs faussant le barème. Ender et Timothée avaient regagné leurs chambres. Et Isidore était là, à deux mètres de moi, dans le lit voisin, le visage tourné vers le mur, les mains jointes par-dessus la couverture, comme s’il s’était endormi en pleine prière ; c’était probablement le cas. Nos églises couchent sur leurs tombeaux des gisants de pierre, mains jointes pour les siècles ; mon frère tenait la pose au naturel, et mieux que le marbre, puisqu’il respirait. De nous deux, cette nuit-là, c’était lui qui ressemblait à l’effigie, et moi qui veillais ; la statuaire s’était trompée de modèle, et je me gardai bien de la détromper. Fidèle à lui-même jusque dans le sommeil ; l’expérience enseigne qu’on se quitte plus aisément qu’on ne croit, et pour moins qu’une nuit ; lui ne s’était pas quitté d’une ligne. Il dormait sans un soupçon. Je veillais, aux deux sens du terme, et j’entends que cela dure.
Nous partagions la chambre depuis le début du voyage, à chaque étape ; l’habitude s’était prise sans que ni l’un ni l’autre eût jamais à la formuler, et les meilleures ententes sont ainsi, elles se passent d’acte. Au premier soir, à Paris, on nous avait attribué deux pièces séparées ; ce fut moi qui demandai qu’on rapprochât les lits. On ne rassemble d’ordinaire les familles que plus tard, et dans un mobilier plus définitif ; j’ai devancé l’usage, voilà tout. Quant à la raison, je n’en avais pas de plus avouable que celle-ci : ce frère rendu sur le tard portait dans le regard une question qu’il n’osait pas poser, et je voulais lui épargner d’avoir à la poser. Je fais profession de lire ce qui se dérobe ; pour lui, une fois dans ma vie, j’ai fait l’inverse : j’ai répondu sans lire. Le courrier pour l’Ouest m’a suffisamment instruite ; il est plein de questions que les vivants n’ont pas osé poser à temps, et qui font le voyage après coup, à tarif majoré. Je n’ai pas voulu de cette correspondance entre nous. Ma famille de sang a pratiqué le silence qui cache ; j’en ai institué un autre dans cette chambre, l’espèce qui épargne, et la taxinomie s’enrichit. Une fille qui n’a jamais eu de frère apprend tard l’art de ne pas le faire fuir ; on m’accordera que je partais avec un handicap, les miens, dans toutes les histoires, tenant l’emploi contraire.
Moi, j’étais assise au bord de mon lit, dans la pénombre, sans espérance de sommeil. Bastet s’était enroulée à mes pieds, sa fourrure chaude contre ma cheville gauche ; celle qui porte la marque. Je massais l’articulation machinalement, de ce geste que je fais vingt fois le jour sans m’en apercevoir ; le geste a survécu à son office, ce qui est la définition même d’un rite, et j’en célèbre donc un, vingt fois le jour, sans clergé ni calendrier. Je connais chaque contour de cette cicatrice. Mon corps est une carte des batailles que j’ai menées, et cette marque en est la légende ; les cartographes, on ne l’invente pas, logent la légende de leurs cartes dans un cartouche, et je veille sur celui-là avec un soin particulier, sachant de source royale ce qu’il advient des cartouches laissés sans garde. Les Grecs content que Thétis trempa son fils dans le Styx pour le mettre hors d’atteinte ; l’eau prit partout, sauf au talon par où sa mère le tenait, et ce seul point resté du monde des vivants suffit, le jour venu, à une flèche. Mon bain à moi fut administré sans réserve, prise comprise ; aussi l’arithmétique s’est-elle retournée : à lui, sur tout un corps passé de mon côté, un unique endroit par où l’on pouvait l’atteindre ; à moi, un unique endroit qui corresponde encore avec l’ancien monde. La cheville m’écrit rarement ; mais elle m’écrit, et cette nuit-là le courrier arrivait serré.
Le réveillon chez Julius était derrière nous ; les rires s’étaient éteints un à un, le brandy était allé au bout de sa vocation, et nous étions rentrés au Claridge’s dans le brouillard et le froid, la ville feutrée comme sous scellés. Mais la soirée ne me lâchait pas. Elle tournait dans ma tête, lentement, comme un sarcophage qu’on fait pivoter pour en examiner la face cachée ; la manœuvre m’est familière, elle se fait au palan et avec des égards. Et je sais ce que montre d’ordinaire la face cachée d’un couvercle : les nôtres y peignaient Nout, la déesse-ciel, étendue de tout son long au revers, constellée des mains aux pieds, penchée face à face sur l’occupant, afin que le dernier plafond fût un ciel et qu’on y dormît sous ses étoiles. J’ai dormi sous des plafonds de cette école, et pas toujours en visite ; je sais ce qu’ils valent. Or la face cachée de cette soirée, quand je l’eus fait pivoter, ne portait pas de ciel. Elle était sombre ; plus sombre qu’à l’ordinaire ; et je n’y trouvai pas une étoile.
Quelque chose n’allait pas. Les vivants disent qu’ils le sentent dans leurs os, et c’est chez eux une figure ; je remercie la langue de m’avoir gardé l’expression au chaud, car je la reprends au pied de la lettre : mes os avaient voix au chapitre, et ils la prenaient. La cheville lançait, à petits coups espacés, comme on sonde un mur. Et le silence de la chambre était trop épais. J’en connais l’espèce, mais je ne l’avais jamais rencontrée hors les murs : le silence des chambres closes, celui qui a eu le temps de prendre, comme prennent les mortiers ; on le trouve en forçant un scellé, et il a trois mille ans d’excuses. Celui-ci n’en avait aucune ; un silence de chambre scellée dans une chambre d’hôtel dont la porte fermait à peine. Je le versai au catalogue d’une main moins ferme que je ne l’aurais voulu. Quelque chose approchait. Nos campagnes tiennent un télégraphe complet pour annoncer aux vivants la visite d’un des nôtres : le chien qui hurle à la nuit, l’oiseau contre la vitre, la pendule qui s’arrête sans qu’on l’ait touchée. Le trafic inverse n’a pas de code ; personne n’a prévu d’avertir quelqu’un de mon bord que quelque chose vient, et il faut faire avec le matériel embarqué : une cheville, des os, un silence. J’avais le signal ; la clé me manquait. Je ne savais pas quoi ; ce qui, pour une cryptologue, est une catégorie d’humiliation à part entière. Et Bastet dormait toujours contre ma cheville, roulée, paisible ; la garnison ne se leva pas de la nuit. On me dira que c’était bon signe. Mais les sentinelles ne se lèvent qu’à l’approche de ce qu’elles connaissent ; je passai les heures restantes à écouter le silence prendre, et je consignai, au registre des faits nouveaux, qu’une nuit pouvait encore me sembler longue.
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CE QUE LE RÉVEILLON A RÉVÉLÉ — ET CE QU’IL CACHE ENCORE
Le silence prenait toujours quand une figure y surnagea : Julius me tracassait. J’avais senti chez lui, tout au long de la soirée, un malaise profond, presque physique ; et le diagnostic, venant de moi, ne doit rien à la complaisance, je ne passe pas pour grossir les affections du corps. Julius Smith : l’homme qui m’a appris à ne jamais reculer devant l’inconnu ; qui m’a tenu la main sous le plateau de Gizeh, notre heure d’ensevelis, quand le plafond du souterrain rendait l’âme au-dessus de nous ; qui a souri, près d’Assouan, aux pilleurs qui nous tenaient en joue, d’un sourire qui fit son office mieux que mon Browning. Cet homme-là était mal à l’aise ; visiblement, douloureusement. Sa bouche s’en tenait à des prudences ; son cœur déposait contre lui. Les nôtres savaient le danger de ce témoin-là : au tribunal, le cœur peut se dresser et dire ce que la bouche a tu ; aussi le mettait-on sous serment, un scarabée de cœur posé sur la poitrine, gravé de la formule qui le prie de ne pas se lever à charge contre son maître. Julius ne portait pas l’amulette. Son témoin parla librement toute la soirée, et je l’écoutai déposer. Ce roi effacé, ce nom rendu au ciseau : il y avait là quelque chose qui excédait la curiosité des académies, et l’embarras seul de mon vieil ami suffisait à l’établir, contre son propre gré.
Ce n’était pas la première fois que je le voyais ainsi. J’ai déjà croisé ce regard, cette manière de se dérober quand le sujet le dépasse ; je sais où, et je sais quand. Je n’étais pas prête à l’écrire cette nuit-là ; je ne le suis pas davantage à la table où je recopie ces lignes, et l’on voudra bien peser l’aveu, venant d’une femme dont tout le métier est d’ouvrir. Je me borne à consigner qu’il existe au dossier une pièce plus ancienne, et que ce soir en fut l’écho. Or les échos ne se produisent jamais dans le vide ; il leur faut une première voix, et des parois pour la garder. Les parois, je les connais. La voix attendra.
Lui qui m’a toujours tout confié ; lui qui m’a faite dépositaire de secrets pour lesquels, à ce qu’on assure, des académies tueraient ; le procédé est surfait, et je suis bien placée pour attester qu’il n’ouvre pas les archives qu’on croit. Cette fois, il se taisait. Et c’est ce silence qui me tenait éveillée, bien plus qu’aucune malédiction d’Égypte. Une malédiction se déchiffre : c’est un texte, il a sa grammaire, ses formules, un auteur qu’on peut confondre ; j’en ai traduit qui tenaient parole, et le respect n’exclut pas la méthode. Un silence n’a pas de texte. Il attend qu’on s’épuise dessus. Celui-là entra au catalogue sous une espèce neuve, que je crois la pire à ce jour : le silence qui protège, sans qu’on sache s’il protège le secret, son porteur, ou vous. Et ma doctrine des portes scellées reçut le même soir son premier amendement : celles des vieux amis, on ne les force pas ; on veille dessus, et l’on attend qu’elles s’ouvrent de l’intérieur.
Je m’étais promis de ne plus retourner la soirée ; ce fut inutile, sa face cachée s’était installée au plafond. Les nôtres font peindre au revers du dernier couvercle un ciel constellé, et l’occupante dort sous ses figures ; le plafond de cette nuit-là portait les siennes, constellation sans astronomie dont je pouvais nommer chaque astre. Le nom coté chez Ender, que je n’écrirai pas une seconde fois, ma doctrine d’équipement fait foi, et qui flottait encore comme une fumée d’encens qu’aucun courant ne consent à dissiper. Bastet, et ce qu’elle garde. Le roi sans cartouche. La conférence à venir, portée à l’amphithéâtre de l’Imperial Institute, à Kensington, le Club prêtant son patronage et l’Institut ses murs, avec cette surprise qu’on me promet sans la nommer, pli scellé dont l’échéance court. Mes nuits, qui s’éveillent en couloirs de pierre noire sur des inscriptions décidées à me tenir tête. Et Nour, retenue en Égypte, si loin, quand j’aurais besoin d’elle comme on a besoin d’une lampe dans un tombeau. La formule est des vivants ; je la contresigne en connaissance de lieu, et j’y joins le codicille du métier : la lampe descend toujours la première. La mienne était restée au Caire.
Je me levai sans bruit ; Isidore ne broncha pas, les gisants ont le sommeil loyal. À la fenêtre, Londres dormait sous son manteau de brouillard et de neige, et les réverbères de Brook Street tenaient leurs halos jaunes au-dessus du blanc, veilleuses d’une ville qui ne se savait pas veillée. Deux millions de vivants dormaient de l’autre côté du verre ; je pris la veille sans qu’on me l’eût demandée. L’usage inverse est mieux documenté ; il faudra s’habituer à celui-ci.
Mon esprit dériva, et je le laissai courir en notant la route, par habitude de relevé. Les colonnes de Karnak, baignées de la lumière rasante du couchant, se muèrent en barricades. L’Égypte et la Révolution ; laquelle, la dérive ne le disait pas, et elle avait l’embarras du choix : la toute fraîche, qui vient de rendre au pays un roi et un drapeau, et dont j’ai vu les cortèges lever la poussière jusque sous les pylônes ; ou la nôtre, la française, qui rebaptisa jadis les jours en fleurs, et où un prénom comme Églantine aurait fleuri sans effort. Je cherchai au songe sa grammaire, en déchiffreuse que je reste ; il n’en livra que le lexique. Le visage d’Églantine Hugel, que je n’ai jamais vu, se composa de lui-même avec une précision qui m’inquiéta, surimposé aux fresques des hypogées que j’ai déchiffrées saison après saison ; je sais d’expérience ce que valent les portraits qu’on n’a pas faits soi-même, et je me demandai qui posait. Mille huit cent quatre-vingt-trois et trois mille ans avant notre ère s’emmêlaient comme les fils d’un même tissu ; j’ai déroulé assez de lin pour savoir que certains tissages ne se défont pas : on les tranche. Et sous tout cela, sourde, la certitude que quelque chose m’appelle depuis bien avant ma naissance. Je connais pourtant le genre : l’appel aux vivants se grave au seuil, s’adresse sans le moindre embarras à des passants qui ne sont pas nés, et j’y réponds chaque matin par métier. Mais c’est la première fois que je me découvre dans la colonne des destinataires, pour un pli posté avant que j’existe ; et le pli, apparemment, ne s’est pas laissé arrêter par le changement d’adresse que l’on sait. Sensation déplaisante, quand on se croit, à quarante ans, à peu près au courant de sa propre vie ; je passais même pour renseignée un peu au-delà.
Je posai le front contre la vitre froide ; le froid et moi ne nous faisons plus de politesses, mais le geste garde sa vertu. Mon souffle dessina sur le verre un cercle de buée, et je notai l’attestation au passage, troisième mesure du laboratoire et la moins coûteuse : quelque chose sort encore, le verre en fait foi. Le cercle s’effaça aussitôt. Comme une vie, disent les vivants. Comme un cartouche, dis-je : car c’en était un, à bien regarder, un anneau clos sur un souffle ; et le monde venait de le marteler en une seconde, sans ciseau, par simple retrait de la chaleur. J’ai vu des dynasties entières subir l’opération, en plus lent. Alors je soufflai de nouveau, et le cartouche reparut sur le verre. Chez nous, on regrave ; c’est même à cela qu’on nous reconnaît.
Derrière moi, Bastet avait levé la tête. Elle me fixait de ses yeux d’or, et ils ne devaient rien, cette fois, à la lumière du gaz : il n’y avait pas de gaz. Elle ne dormait pas ; elle veillait. La garnison, immobile depuis des heures, venait de prendre son quart, et ma propre maxime me revint, couchée quelques heures plus tôt d’une main que je croyais sûre : les sentinelles ne se lèvent qu’à l’approche de ce qu’elles connaissent. Dans son regard, quelque chose ressemblait à un avertissement. Deuxième dépêche de la nuit, toujours sans code ; mais celle-ci portait une adresse, et je savais la lire. On n’avertit pas ce qui approche ; on avertit la maison. J’étais donc de la maison. Restait à savoir de laquelle.
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NOUR — L’ABSENCE QUI PÈSE
Une chose au moins sortait claire de cette nuit : Nour. Elle seule pouvait m’éclairer, sur le roi sans cartouche, sur le dossier coté chez Ender que je ne recote pas, sur ce que Bastet garde au juste ; et la lettre résolue quelques heures plus tôt se composait déjà d’elle-même dans le noir, il ne me restait qu’à attendre, pour la coucher, que la poste du Royaume-Uni voulût bien ouvrir ses guichets. L’Ouest, lui, n’a pas de guichet ; il a des habitudes, et j’en suis. Mais elle ne serait pas là pour la conférence ; retenue en Égypte, par des obligations dont ses lettres contournent le détail avec ce soin d’écritoire que je sais maintenant lire. Quand Julius me l’avait confirmé, au creux de la soirée, j’avais senti un pincement au cœur si vif que le souffle m’en était resté coupé. Les vivants disent cela d’un mot et passent ; moi, quand ce muscle en congé prend la parole, je consigne la date. Deux organes réputés hors service avaient déposé la même seconde, et sur le même sujet ; mon témoin, qui ne s’est toujours pas présenté à la pesée, sait donc encore se dresser, et il choisit ses causes : il s’était dressé pour Nour. Je m’étais dit, par habitude, que ce n’était rien. Le mot a mauvaise presse dans mes dossiers récents, et l’habitude aussi. À mon âge, on devrait avoir cessé de se mentir ; j’ajoute, pour aggraver mon cas, que l’âge en question, je l’ai passé deux fois.
Je retournai m’asseoir au bord de mon lit, dans la pénombre. Bastet vint se lover contre moi et fit donner le ronron ; dans toutes les langues de garnison, cela signifie la fin de l’alerte, et je choisis de croire la dépêche. Je posai la main sur son flanc chaud, et les vibrations montèrent dans mes doigts, régulières, plus vieilles que les dynasties ; il faut bien que la chaleur de quelqu’un fasse le service. À deux mètres, Isidore murmura dans son sommeil : un fragment de phrase qui ne se laissa pas prendre, un nom peut-être, ou un mot de prière. Le trafic du sommeil relève en principe de ma circonscription, les deux maisons étant jumelles et la frontière, poreuse ; ma guerre m’a appris à cueillir ce qui passe dans l’air, et je n’aurais eu qu’à me taire pour l’apprendre. Il y a des lignes qu’on n’écoute pas ; celle de mon frère en est, et j’inscris l’abstention à mon actif, les occasions de vertu se faisant rares dans ma partie. Puis sa respiration reprit son rythme égal.
Ce rythme, je le connais désormais par cœur. La langue ne croit pas si bien dire : c’est bien là que je le range, dans un organe qui ne sert plus guère et qui a de la place ; l’inventaire y est court, mais choisi. Je le suis sans y penser, comme on suit une horloge dans une pièce qu’on a fini par habiter ; le verbe, chez moi, ne s’emploie plus à la légère, et je le maintiens. Les temples comptaient les heures de la nuit à la clepsydre, goutte à goutte, l’eau tenant le registre quand le soleil fait défaut ; ma clepsydre à moi respirait à deux mètres, et tenait les heures mieux qu’aucun vase gradué de Karnak. Et je consignai, au registre des faits nouveaux, une deuxième entrée en deux nuits : le sommeil me vient plus aisément quand cette respiration est là que quand elle n’y est pas. C’est probablement ce qu’on appelle s’habituer à quelqu’un. C’est lent, même à mon échelle, qui a pourtant de la marge. C’est désarmant, surtout, et je pèse le mot en professionnelle : je garde un Browning dans ma sacoche depuis des années, à portée de main dans les mauvaises passes ; voilà la première chose au monde qui me le fasse oublier.
Je finis par m’endormir ainsi, le châle sur les épaules, Bastet sur les genoux, assise plus que couchée, dans une posture que la statuaire réprouverait. La dernière chose que j’enregistrai fut la respiration paisible d’Isidore, qui battait la mesure dans le noir : le plus ancien métronome du monde, plus vieux que toutes les clepsydres, et le seul dont on remarque surtout les silences. Les pensées reviendraient ; elles reviennent toujours, c’est une compagnie qui a mes habitudes et qui connaît l’adresse. Et chaque nuit, elles s’avancent d’un pas de plus. J’ai l’oreille exercée aux choses qui patientent ; celles-ci ne patientaient plus tout à fait. Elles marchaient.
1er janvier 1923 — Claridge’s, le matin
Le sommeil fut ce que la veille annonçait : agité, coupé de ces éveils que je persiste à appeler rêves par politesse pour la langue, où les couloirs de pierre noire se mêlèrent, fait nouveau, à des visages que je ne reconnus pas. La rubrique des visages venait de s’ouvrir toute seule au dossier des nuits ; après le portrait composé sans mon aveu à la fenêtre, la galerie recrutait, et je n’ai commandé aucune de ces œuvres. Je me levai tôt malgré tout. L’habitude du chantier d’abord : l’aube n’attend personne sur une fouille, et j’ai passé ma vie à la devancer. Ensuite une solidarité que je n’aurais pas su avouer autrefois : la vieille cosmologie veut que le soleil passe ses nuits chez nous, descendu à l’ouest, remontant la Douat heure par heure, de porte gardée en porte gardée, pour reparaître à l’est, neuf comme au premier matin du monde ; chaque aube est une sortie au jour en bonne et due forme, exécutée par le seul confrère qui ait mis l’opération à l’horaire, et qui la réussisse chaque fois devant témoins. Je me lève avec lui par confraternité ; entre praticiens, l’exactitude est une politesse.
Isidore était déjà debout ; il l’est toujours avant moi, depuis le début du voyage, et j’avais compris la mécanique dès le premier matin, à Paris. Je l’avais trouvé assis au bord de son lit, le chapelet entre les doigts, la lumière grise de l’aube sur les épaules, priant en silence, sans un mouvement des lèvres ; et il n’avait pas bougé jusqu’à ce que je donne signe d’éveil, le mot, me concernant, restant à double entente, et je le laisse tel. Alors seulement il s’était levé, avait glissé le chapelet dans sa poche, et m’avait souhaité le bonjour d’un sourire sans façade ; j’ai sondé des façades toute ma vie, je sais reconnaître un monument qui n’en a pas. Depuis, le service se répète chaque matin, identique, et j’en connais la liturgie mieux que l’officiant. Sur les bords du Nil, les temples scellaient chaque soir le naos d’un cachet d’argile, et le brisaient à l’aube ; ma doctrine des portes scellées y trouve d’ailleurs sa démonstration quotidienne, elles finissent toutes par s’ouvrir, celle-là tous les matins. Puis l’officiant saluait l’effigie de la formule que les parois ont gardée : « Éveille-toi en paix. » Isidore ignore tout du rituel qu’il observe ; il veille, il attend l’éveil, il salue, et l’office est rendu dans les formes à une effigie dont la bouche, on s’en souvient, a été ouverte dans les règles. C’est la deuxième liturgie qu’il célèbre sans le savoir, après la libation du réveillon ; à ce train, mon frère aura reconstitué le culte entier avant Pâques, et je me garderai de l’en avertir. Les meilleurs offices sont ceux qui s’ignorent.
Ce matin-là, il avait déjà tiré le rideau d’un côté, laissant entrer sa part de jour, chacun sa procédure, et boutonnait sa chemise quand je m’assis dans mon lit. Il me souhaita le bonjour sans se retourner, comme s’il avait su, à la respiration, que je venais d’ouvrir les yeux. J’enregistrai l’attestation, prise par un tiers et d’autant plus probante : mon souffle suffit encore à m’annoncer, pourvu qu’une oreille écoute déjà de ce côté-là de la chambre ; le laboratoire s’agrandit, et compte désormais un assistant qui s’ignore. Bastet me regarda m’habiller depuis le fauteuil, de cet air de souveraine qui observe ses sujets s’agiter pour rien. Le jugement se défend ; du point d’où elle regarde, et j’y ai maintenant mes entrées, toute agitation est pour rien. Je m’habillai avec soin malgré tout. L’éternité, que je sache, n’a jamais dispensé personne de se tenir ; et nous avions les serpents des autres au programme.
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PETIT DÉJEUNER — GUEULE DE BOIS ET PROGRAMME DU JOUR
Quand j’entrai au salon, Isidore avait déjà commandé le thé et officiait à la table, frais comme un garçon qui a la conscience tranquille et la foi pour oreiller. Il me servit avant de se servir lui-même. Chez tout autre homme du Tout-Paris, la politesse passerait pour machinale ; chez lui, rien ne l’est jamais, parce qu’Isidore ne fait rien sans y glisser quelque chose qui ressemble à une prière silencieuse. Mais je notai surtout l’ordre du service, en liturgiste désormais avertie. Chez les nôtres, on dresse d’abord la table de l’invisible, et ce que l’effigie laisse revient aux desservants, qui le consomment ; le métier appelle cela la réversion des offrandes. Isidore observa l’ordre canonique sans se douter qu’il célébrait : l’effigie servie la première, l’officiant ensuite, et le thé fit réversion dans les règles. C’est la troisième liturgie que mon frère célèbre sans le savoir, après la libation du réveillon et le service du matin ; le culte se reconstitue plus vite que je ne l’avais prédit, et Pâques n’est plus une échéance, c’est une formalité.
Il me demanda comment j’avais dormi. Je répondis, un peu trop vite, que j’avais très bien dormi ; la réponse mentait à deux étages, et il n’inspecta que le premier, le second étant hors de sa juridiction. Il me regarda alors par-dessus le bord de sa tasse, et son regard s’attarda une seconde de trop sur mon visage : sur les cernes que je n’avais pas tout à fait réussi à masquer, sur la pâleur que la poudre n’avait pas rattrapée. Je fais pourtant chaque matin ma part. Les plus vieux meubles de nos tombes sont des palettes à fard, la coquetterie, chez nous, est fondatrice ; le service des effigies a toujours compté le fard au nombre des soins dus, et je me rends à moi-même, faute de personnel, l’office complet, l’eau, la poudre, la tenue. Mais toute restauration se voit à qui sait lire, c’est moi qui l’enseigne : on repère le repeint au raccord, et mon frère, sans une leçon, repéra le raccord. Il ne dit rien ; il ne contredit pas ; il reprit la conversation où elle se trouvait. Mais je sus qu’il avait vu, et qu’il voyait depuis plusieurs jours. Il avait relevé que sa sœur ne mangeait plus avec le même appétit ; j’y mets pourtant de la bonne volonté, mais la table, dans ma situation, est un art d’agrément plus qu’un besoin, et l’agrément, ces temps-ci, se force. Qu’elle sursautait aux portes qui claquent ; une spécialiste des portes qui sursaute aux portes, la profession en sourirait, si la profession savait ce que j’attends d’en entendre une s’ouvrir. Qu’elle s’endormait au coin du feu au milieu d’une phrase ; le verbe est charitable, je ne m’endors pas, je m’absente, et l’endroit où je vais n’a pas de coin du feu. Il tenait donc le relevé complet, tous les bons signes, consciencieusement copiés ; puis il fit ce que font les débutants du chiffre, il déchiffra le tout avec la seule clé qu’il possédait. Le froid de Londres, d’abord, qui n’épargne personne ; notre histoire, ensuite ; lui-même, surtout. Cette nouveauté brutale d’être quelqu’un dans la vie d’une femme qui a vécu quarante ans sans se douter qu’il existait. Il croit qu’il me fatigue. Et il a la délicatesse de ne pas chercher à se faire confirmer le contraire. Le clair est faux, et je détiens seule la bonne clé ; elle n’est pas de celles qu’on pose entre la théière et le beurre. Qu’il me suffise de consigner ceci au dossier : de tout ce qui pèse en ce moment, et la balance de ces semaines est chargée, il est la seule pièce qui allège.
Cette délicatesse me déconcerte encore. J’ai vécu quarante années sans savoir que cet homme existait, et il m’apprend, depuis quelques semaines à peine, ce que c’est que d’avoir un frère ; j’apprends donc, à quarante ans, à quoi sert un frère. Le programme est rude. On m’objectera que je dispose, pour le suivre, d’aménagements de calendrier refusés aux autres élèves ; j’en conviens, et je compte bien en user. Certaines matières demandent plus d’une vie ; je me trouve précisément en fonds.
Puis la maison se peupla. Timothée parut le premier, les yeux un peu rouges mais le sourire intact, un carnet sous le bras : même au lendemain d’un réveillon, le poète prend des notes, et pour un homme qui avait bu davantage de champagne que de raison, l’assiduité force le respect ; l’édition d’éternité, il est vrai, ne connaît pas les jours fériés, et son fournisseur le sent peut-être. Ender descendit ensuite, avec la mine d’un homme qui regrette le cognac de la veille, ce qui, pour un médecin, ne manque pas d’ironie ; je notai toutefois, à sa décharge, que son cas relevait pour une fois de la meilleure colonne des vieux traités, un mal qu’on traite, et qu’il est doux de commencer l’année sur un diagnostic optimiste. Marcello, enfin, débarqua le dernier, un mal de crâne monumental au front et des projets de guerre contre le limoncello ; l’ennemi, pour une fois, était identifié, la campagne juste, et il maudit Naples, l’Italie et tous les agrumes de la création dans un mélange d’italien et de français qui finit par arracher à Isidore un éclat de rire. C’était le rire d’un homme qui a longtemps porté quelque chose de lourd, et que le monde, parfois, surprend à le reposer. Le verbe est de ma juridiction, et je certifie l’emploi : le repos est la prestation de base de ma maison, qui n’a d’ailleurs que deux formules au fronton, l’une pour le réveil, l’autre pour la suite, et les deux finissent en paix. Le voir accordé à un vivant, gratis, en pleine table, au milieu d’un rire, m’a réconciliée pour la journée avec l’administration.
On arrêta ensuite le programme, et mon cœur prit de l’avance ; il ne s’exerce plus, il s’entraîne. Nous irions voir, au British Museum, les travaux d’Alfred Percival Maudslay sur les Mayas ; un vieil ami de Julius, l’un des premiers Européens à s’être véritablement penchés sur ce monde, un homme qui a passé des années dans les jungles du Guatemala et du Honduras à relever des inscriptions, à photographier des stèles que personne n’avait regardées depuis des siècles, et à en tirer des moulages par tonnes. J’ai pour lui le respect des gens du métier, et quelque chose de plus, car sans le savoir il applique aux pierres le programme complet de ma maison : le moulage leur fait un double, ce que les nôtres appellent le ka, celui qui reçoit les hommages quand le corps n’est plus en état ; la photographie et la publication leur font vivre le nom ; et il arrive déjà, dit-on, que le double se lise mieux que l’original, la jungle ayant repris sa part sur la pierre et rien sur le plâtre. Chez nous, cela s’appelle réussir sa succession. Le genre d’homme, en somme, que j’aurais aimé être, si le monde avait bien voulu admettre qu’une femme pût l’être aussi ; mais le monde et moi, sur ce point précis, avons depuis longtemps cessé de chercher un accord. Le dossier n’est pas clos pour autant : j’ai découvert depuis peu des voies de recours que le monde n’a pas prévues, et la conférence en préparation vaudra mémoire en appel.
Les glyphes, eux, m’attendaient comme un défi de chiffre à l’état pur : un système que personne, officiellement, n’a percé ; on connaît la position de mes carnets, et leur discrétion. Pour une femme qui déchiffre du hiératique et du cunéiforme au petit déjeuner, c’est agiter un os devant un chien. L’image est des vivants, je la garde entière ; je signale seulement que l’os, dans ma maison, est un mot du patrimoine, et que le chien porte des bottines et un chapeau à large bord. Il a de surcroît appris, ces dernières années, à ne pas bondir en société ; on verrait ce soir ce que vaut le dressage. Ender, à ma grande surprise, s’annonça tout aussi curieux ; ses yeux s’allumèrent au seul mot d’exposition, et il voulut savoir si l’on y verrait les sacrifices rituels, les calendriers, l’astronomie. Je consignai l’ordre de l’allumage, vieux réflexe d’interception : les sacrifices venaient en tête, et l’astronomie fermait la marche. Il y a chez Ender des profondeurs que je n’ai pas encore sondées ; et l’expérience m’a appris qu’avec les hommes les plus silencieux, la sonde remonte rarement ce qu’on attendait. Je n’ouvrirai pas ce puits-là le premier soir ; la règle vaut pour les parents comme pour les tombeaux.
Isidore écoutait en silence. Quand Marcello, par bravade, voulut savoir tout haut s’il était bien convenable, pour un curé, de s’intéresser à des dieux païens à tête de jaguar, mon frère leva les yeux de sa tasse et répondit, avec un calme de sacristie, que les hommes prient toujours pour les mêmes choses, qu’ils s’adressent à un jaguar ou à un agneau ; et que si l’on se penche sur les civilisations disparues, ce n’est pas pour rire de leurs dieux, c’est pour s’étonner de leur fidélité. Je gardai pour moi le complément d’inventaire, que je tenais à sa disposition : ce que les hommes demandent n’a jamais varié, et la première rubrique, du jaguar à l’agneau, concerne les miens ; la prière est le plus vieux courrier pour l’Ouest, et la ligne n’a jamais fermé faute de clientèle. Marcello demeura silencieux quelques secondes, ce qui, chez lui, tient lieu de génuflexion ; j’inscrivis le spécimen au catalogue, à l’espèce qui salue, premier exemplaire napolitain de ma collection. Puis il marmonna qu’il préférait le chapitre du limoncello, et tout le monde rit.
Note de terrain. Claridge’s, 1er janvier 1923, au matin.
Consigne de Julius, renouvelée pour ce soir : pas un mot du métier. Toujours sans préciser lequel ; deux d’avouables au compte, le troisième ne passe pas en douane. Ce sera difficile. Me taire devant des inscriptions que je brûle de déchiffrer : autant demander à Bastet de ne pas chasser les souris. Contre nature. Le mot est lâché ; reste à dater la nature, dossier connu. Je ferai de mon mieux. Traduction, vocabulaire maison : je tiendrai jusqu’à la troisième salle. Pronostic déposé ; on comptera les salles.
1er janvier 1923 — British Museum, début d’après-midi
L’EXPOSITION MAUDSLAY — CINQ SALLES ET UN MONDE DISPARU
Nous quittâmes le Claridge’s au début de l’après-midi, le programme en poche. Le froid mordait ; le regret du soleil, lui, restait entier, chaque fibre de mon corps ayant déposé dans le même sens, et mes fibres ne déposent plus à la légère. Ce n’était pas affaire de température, le thermomètre et moi ayant cessé nos observations réciproques ; c’était affaire de lumière : mon confrère à l’horaire escamote ici sa sortie au jour, et le brouillard émarge à sa place. Le ciel de Londres, bas et gris, pesait sur la ville comme un couvercle ; le vers est de Baudelaire avant d’être de moi, et je pus, privilège rare, l’homologuer sur pièces : vu de dessous, c’est très exactement l’effet. À un détail près, que le poète ignorait et que la ville ignore : les couvercles de bonne école portent Nout au revers, constellée des mains aux pieds, afin que le dernier plafond soit un ciel ; celui-ci n’avait pas une étoile. Londres logeait sous un couvercle d’école inférieure, deux millions d’occupants sans le savoir ; la mieux renseignée d’entre eux garda l’information pour elle. La neige de la veille tournait en bouillie brunâtre sur les trottoirs de Mayfair, et le vent s’engouffrait dans les rues avec une méchanceté toute britannique, de celle qui s’excuse en vous transperçant.
Bastet était restée à l’hôtel, et sans protester, ce qui mérite un procès-verbal à part : la garnison ne cède jamais le terrain de bon gré. Je tiens deux lectures à disposition. La courtoisie, d’abord : le British Museum regorge des siens en captivité, parentes, cousines, effigies sous verre, et une déesse en exercice ne visite pas les siens en vitrine ; il est des retrouvailles qu’on épargne à tout le monde, à commencer par les conservateurs. La stratégie, ensuite : elle se réservait peut-être pour une vengeance de meilleure facture. Avec les chats, on ne tranche jamais ; avec elle, j’ai renoncé à trancher, je consigne.
Le musée nous reçut derrière sa façade néoclassique, et sous ce ciel d’hiver les colonnes ressemblaient à des os blanchis par le temps ; je fréquente assez la matière pour homologuer aussi cette comparaison-là, et je trouvai l’enseigne honnête : la maison est pleine de nos affaires, autant l’annoncer dès la façade. Dans le hall, de grandes affiches donnaient le ton, reproductions de stèles, photographies de temples que la jungle tenait à bras-le-corps ; cinq salles, annonçaient-elles. On avait promis de compter les salles ; le terrain se prêtait à l’expérience, et l’après-midi y suffirait.
La surprise nous attendait au seuil. Nous étions les premiers visiteurs, l’exposition venait d’ouvrir, les salles s’étendaient désertes ; et mieux : Alfred Percival Maudslay en personne se tenait à l’entrée de la première salle, Julius l’ayant prévenu de notre visite. L’homme était tel que je l’avais construit : grand, sec, le visage buriné par des années de jungle et de soleil tropical, les yeux clairs d’un explorateur qui a vu des choses que la plupart des gens ne verront jamais ; j’ai ma définition personnelle de la catégorie, je la gardai sous le chapeau. Il serra la main de chacun avec une courtoisie chaleureuse, et quand Julius me présenta, je notai dans son regard cette lueur de curiosité qui signe les vrais chercheurs. Pas de condescendance, pas de surprise jouée devant une femme archéologue ; de l’intérêt, simplement. Voilà un homme qui a passé assez d’années sous la canopée pour savoir que la compétence n’a pas de sexe ; la jungle est bonne école, elle ne vérifie pas les papiers avant de mettre à l’épreuve.
L’exposition était magnifique : cinq salles, cinq mondes, et je les pris dans l’ordre, en visiteuse disciplinée, la discipline étant précisément le programme. La première alignait les moulages de stèles et de linteaux rapportés de Quiriguá et de Copán, chaque glyphe rendu avec une précision qui me donna des frissons ; la chair fit donc son office, quatrième mesure du laboratoire, et le compliment, d’une copie soigneusement entretenue à des copies parfaitement exécutées, était de confraternité : Maudslay fabrique des doubles, on l’a dit, et sa salle de doubles recevait mieux que bien des originaux. La deuxième donnait ses photographies de Palenque et de Tikal, ces temples colossaux émergeant de la canopée comme les os d’un géant enseveli ; la jungle avait fourni le linceul, la photographie faisait vivre le nom, et je trouvai le partage des tâches équitable. La troisième reconstituait un fragment de façade sculptée, jaguars, serpents à plumes, visages de dieux aux yeux écarquillés : les serpents des autres, donc, comme promis au programme, qui avait seulement omis les plumes. C’était aussi la troisième salle, celle de mon pronostic ; je la traversai muette de bout en bout, et la prédiction tomba, ce qui, s’agissant d’une prédiction de défaite, est la seule chute honorable. La quatrième exposait des dessins de glyphes, des relevés d’inscriptions, et ce que les cartons nommaient des « tentatives de déchiffrement » ; je connais la politesse du mot, pour l’avoir enseignée, et je lus les copies sans en corriger aucune, les bras croisés d’un cran plus serré ; mes carnets, restés à l’hôtel sous la garde de la garnison, avaient un alibi. La cinquième, enfin, m’était réservée sans que l’établissement s’en doutât : Xibalba, le royaume d’en face, en scènes tirées du Popol Vuh, avec les seigneurs de l’inframonde en effigie. Le livre nomme les deux premiers Une-Mort et Sept-Morts ; j’admirai la politique du nom, la maison d’en face portant en patronyme le mot que je ne couche plus qu’en citation, et je complétai mon dossier comparé : l’Égypte fait l’éloge, Xibalba l’aveu, et leurs seigneurs, l’état civil. Je fis le tour de la succursale au pas de la touriste, en collègue de passage qui n’a pas laissé sa carte ; les usages différaient, la maison se reconnaissait.
Je brûlais, littéralement ; l’adverbe, chez moi, voyage sous permis, je le lui accorde, il disait vrai. Chaque glyphe sur chaque stèle était un appel, une provocation, un défi jeté à ma nature de déchiffreuse. Mais je me tus. J’observai en silence, les mains croisées dans le dos, où elles se surveillent l’une l’autre, le visage neutre, dans la posture de la visiteuse cultivée mais profane. Profane : le costume me va comme un gant retourné. Les Grecs employaient presque le même verbe pour mourir et pour être initié ; leurs philologues y voient un jeu, leurs mystères y voyaient une méthode, l’initiation singeant le grand passage pour en donner l’avant-goût ; je tiens le débat pour tranché, ayant passé l’examen sans le séminaire. Je jouais donc la profane en qualité de seule initiée de l’établissement, personnel compris ; on m’avait promise lauréate, je tins le rang. Trois fois je mordis l’intérieur de ma joue pour ne pas commenter une inscription. Deux fois mes doigts partirent vers un moulage avant que je ne les rappelle à l’ordre. Une fois, devant une séquence particulièrement retorse, je fermai les yeux, parce qu’une seconde de plus et je parlais. Trois, deux, un : je fais profession de lire les séries, et celle-ci se lisait seule ; le terme suivant était zéro, et zéro, c’était moi parlant. Or parler, ici, c’était révéler ce que je suis ; la phrase a deux étages, on le sait, et le second ne se visite pas. La promesse faite à un mentor a parfois le goût des bâillons que ma mère m’aurait noués enfant ; à cette différence près, que je consigne des deux mains : c’est moi qui ai fait le nœud. J’ajoutai l’espèce au catalogue, le silence qu’on se noue soi-même ; et je notai, pour l’honnêteté du procès-verbal, que ma doctrine des portes scellées n’a jamais souffert d’exception. Celle-ci était posée sur ma bouche. On connaissait le pronostic.
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TIMOTHÉE — UNE CONVERSATION À VOIX BASSE
Maudslay nous mena de salle en salle avec la passion communicative d’un homme qui a donné sa vie à ces ruines ; il en parlait au présent, ce qui est, envers ce qui n’est plus, la politesse suprême, et il disait ses pierres comme d’autres disent les siens. Chacun l’interrogea avec l’outil de son métier ; c’est la loi des visites, on ne regarde qu’avec ce qu’on a dans les mains. Marcello questionna sur les guerres entre cités, en homme de l’art, itinéraires, sièges, saisons de campagne ; l’école du jour tient ce peuple pour des astronomes sans armées, et je regardai mon Napolitain écouter la réponse en considérant les murailles sur les photographies : le praticien réservait son jugement, et je me rangeai au sien, on ne fortifie pas contre les étoiles. Isidore s’enquit des rites funéraires ; les vivants diront le curé en lui, je dis le confrère : il expédie chaque dimanche le plus vieux courrier pour l’Ouest, et ses envois partent à heure fixe. Ender, lui, ne lâcha pas des yeux les scènes de sacrifice, le visage fermé, impénétrable ; je m’y connais en fermetures, celle-là était de bonne maçonnerie, et l’amendement du mois vaut pour les nouveaux parents comme pour les vieux amis : on veille, on ne force pas. Quatre outils sortirent donc ; le mien resta au fourreau, consigne oblige, et l’on sait qu’il ne passe pas en douane.
Mais ce fut Timothée Deslandes qui me surprit. Le poète, d’ordinaire si discret, si occupé à mettre le monde de côté pour plus tard, me rejoignit dans la quatrième salle, celle des relevés, où je tenais précisément mes mains l’une par l’autre. Nous étions en retrait du groupe, hors de portée des oreilles d’Alfred ; il descendit la voix jusqu’au filet, et posa sa question. Elle me fit l’effet d’un coup de poing dans la poitrine ; le coup porta où l’on sait, sur un organe en congé qui multiplie décidément les heures supplémentaires, et je l’inscrivis, cinquième mesure du laboratoire, la première administrée par un tiers et sans préavis.
Les similitudes. Il avait vu les similitudes entre les mondes précolombiens et le nôtre d’adoption. Les pyramides, d’abord, la forme la plus universelle du sacré, mais pas seulement : les écritures, les cultes solaires, les rites funéraires en grand appareil, et cette obsession partagée du grand voyage, qu’il nomma du mot des vivants et que je traduisis sans effort dans le mien. Le Xibalba des Mayas et la Douat des nôtres ; deux royaumes d’en bas, deux labyrinthes d’épreuves que le voyageur franchit porte à porte. Un océan entre eux, des millénaires, et pourtant la même structure, la même logique, la même peur ; j’avais couché la formule devant les linteaux, les mêmes terreurs, et il venait de la retrouver seul, sans mes carnets, qui ne se lisent pas. Il ne savait pas la moitié du dossier. Trois maisons au moins ont publié le guide du même pays : la nôtre, avec le Livre pour sortir au jour, ses cartes de portes et ses listes de portiers, garanties sur collation ; les Mayas, dont le Popol Vuh détaille la descente, la rivière à franchir, les maisons d’épreuve en enfilade ; et les Grecs, qui pliaient dans la main de leurs voyageurs des lamelles d’or grandes comme l’ongle, l’itinéraire gravé au complet, la source à gauche sous le cyprès blanc, défense d’y boire, chercher l’autre, et le mot de passe en toutes lettres : « Je suis enfant de la Terre et du Ciel étoilé. » Trois guides, trois langues, un seul pays desservi. J’ai fait le voyage sans guide ; on voit le résultat, je me suis trompée de sens.
Il voulut savoir, dans un souffle, si je ne trouvais pas cela « intrigant » ; le mot était d’une modestie de poète, comme on dit d’un incendie qu’il réchauffe. Il me regardait avec cette intensité de qui a saisi ce que les savants n’osent pas formuler. Les savants ont leurs étiquettes, coïncidences, convergences, archétypes universels ; ils les collent, reposent leur tasse de thé, et referment le bon tiroir avec le soulagement de l’homme qui a rangé le monde. Je connais le meuble ; j’ai des étiquettes à mon nom dans plus d’un tiroir, et toutes sont fausses. Mon ancien métier tranche autrement : quand deux pilotes qui ne se sont jamais rencontrés portent le même écueil sur leurs cartes, la Faculté peut disserter sur la parenté des cartographes ; le marin, lui, donne un coup de barre. Deux cartes semblables ne prouvent pas que les dessinateurs se sont copiés ; elles prouvent que la côte existe. Et j’étais, dans cette salle, la seule personne à tenir l’information de première main : j’en arrive. Timothée entendait autre chose, un écho ; un motif répété de siècle en siècle et de continent en continent, comme un refrain dans un poème dont on a perdu le titre. J’ai une doctrine sur les échos, couchée voilà peu : il leur faut une première voix, et des parois pour la garder. Ici, les parois mesuraient deux hémisphères, et la voix devait être antérieure aux deux rives ; je fis le calcul, et il m’ôta les rives une seconde fois. Quant au titre perdu, la philologie a sa procédure : faute de titre, on cote une œuvre par son premier vers, l’incipit. Je commençai à soupçonner que l’incipit de celui-ci était de ces mots qu’on ne recopie pas ; ma doctrine d’équipement fait foi, et elle ne souffre pas d’exception non plus.
Je ne répondis presque rien ; je ne le pouvais pas. Pas là, pas à portée d’Alfred, pas au prix de dénouer ce que j’avais noué moi-même, et l’on connaît la façon du nœud. Je lui rendis son mot au prix coûtant, « intrigant », sans un liard d’intérêts ; et le poète me considéra une seconde comme on considère une porte close derrière laquelle on vient d’entendre, très distinctement, bouger un verrou. Il n’insista pas ; les poètes savent attendre, c’est même leur outillage. Mais je notai tout, sans carnet, au greffe intérieur, qui est de la longue espèce et n’égare pas une pièce. Et la vieille règle du chiffre me revint : deux déchiffrements indépendants, un même clair, ce n’est plus une coïncidence, c’est un message. Nour à un bout du monde, Julius à l’autre, Timothée à présent, sans autre instrument que son oreille : les bureaux se multipliaient, et tous rendaient le même texte. Restait la question du rapport ; à qui le porter, quand on soupçonne son propre état-major d’être déjà dans la confidence ? Julius savait-il ; était-ce pour cela qu’il nous avait conduits ici ; cette exposition était-elle la première pièce d’un remontage plus vaste que tout ce que j’osais poser sur la table. Je connais les remontages. On rapproche deux tessons, les cassures s’épousent, et l’on croit au hasard ; au troisième, on y croit encore, par politesse. Au quatrième, on cesse, et l’on se met à chercher des yeux, dans la salle, la main qui a cassé.
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ISIDORE DEVANT LE XIBALBA
Nous entrâmes dans la cinquième salle, et Isidore s’arrêta. Il s’arrêta net, devant une reconstitution peinte du Popol Vuh : les seigneurs de l’inframonde, le visage à demi décharné, attendant les jumeaux héroïques sur les degrés d’un escalier qui descendait vers une nuit sans fond. Les autres suivirent Maudslay vers une vitrine plus loin ; je m’arrêtai aussi, parce que je voyais bien que mon frère n’était plus tout à fait avec nous. Les vivants emploient la formule pour un distrait ; je la manie, quant à moi, avec des précautions de spécialiste, car elle décrit aussi un autre état, que je connais de l’intérieur. Celui d’Isidore tenait le milieu : le corps en salle cinq, l’attention ailleurs ; et l’ailleurs, pour une fois, était de ma circonscription.
Je m’approchai sans un mot. Il fixait la scène avec une attention que je ne lui connaissais pas ; non celle du curieux, mais celle de l’homme qui reconnaît. Je sais ce que vaut ce regard-là ; je le porte devant certaines parois. Au bout d’un long silence, il se mit à parler, à voix très basse, comme on parle dans une église ; mon frère consacre les lieux en y baissant la voix, c’est sa manière, et la succursale venait de recevoir ses lettres de créance. Sa première phrase fut une question, et elle me prit de court. Pourquoi, demanda-t-il, tous ces peuples avaient-ils eu besoin de cartographier « la mort » ; le mot est le sien, je le consigne en citation, avec les pincettes d’usage. Pourquoi tous, sans exception, sans s’être jamais rencontrés, avaient-ils dessiné des couloirs, des balances, des juges, des épreuves, comme s’ils y étaient allés et comme s’ils en étaient revenus, le crayon à la main. Il dit des couloirs, et mes nuits tendirent l’oreille. Il dit revenus, et le verbe passa sans qu’il l’entendît ; je fus seule, dans la salle, à saluer au passage.
Je ne sus que répondre, et l’aveu, sous cette plume, se pèsera à son poids. Je murmurai la réponse des étiquettes, le besoin universel d’apprivoiser ce qu’on ne comprend pas ; je m’entendis la servir, et je reconnus le tiroir. Elle sonnait creux, et pour cause : je la donnais de seconde main, et je suis, de nous deux, celle qui détient la première. Isidore hocha la tête, en homme qui l’avait entendue mille fois et ne s’en contentait plus. Les tiroirs, chez mon frère, avaient rendu tout ce qu’ils contenaient ; il en était aux armoires.
Alors il parla, plus bas encore. Il me dit qu’il avait confessé des hommes qui mouraient dans la boue, à Verdun et à Ypres, et qu’il ne me dirait pas combien ; je respectai le chiffre manquant, il est des registres dont on n’exige pas la collation. Le confesseur se confessait ; il avait choisi, sans le savoir, la seule oreille du groupe assermentée des deux côtés, et je reçus le dépôt selon les usages de ma maison, qui garde mieux qu’aucun secret d’instruction. Mais il pouvait me dire une chose, ajouta-t-il, qui n’est pas dans les manuels de théologie. À la fin, ces hommes-là ne demandaient pas le ciel. Ils demandaient où ils allaient. Le mot, le nom, le chemin. Comme si quelque chose en eux savait déjà qu’il y avait un chemin, et qu’il ne leur manquait que la carte. Je gardai l’immobilité réglementaire, et je fis à l’intérieur l’inventaire qu’il ne pouvait pas faire. Le mot : les Grecs le gravaient en toutes lettres sur leurs lamelles d’or, pour qu’on le récitât au bord de la source. Le nom : le Livre pour sortir au jour dresse la liste des portiers, porte à porte, garantie sur collation. Le chemin : les nôtres allaient jusqu’à peindre la carte, la vraie, le Livre des Deux Chemins, deux routes serpentant à travers l’autre pays, l’une d’eau, l’autre de terre, un lac de feu entre les deux ; et on la peignait au fond du cercueil, sous les pieds de l’occupant, afin qu’il partît debout sur son itinéraire. La plus vieille carte que la main humaine ait dressée n’est la carte d’aucun royaume des vivants ; c’est celle de mon pays, et elle se livrait à domicile. Ses mourants de Verdun réclamaient donc, mot pour mot, la table des matières d’une bibliothèque parue trois mille ans plus tôt sous trois climats. Les manuels de théologie ne la tiennent pas en rayon ; mais l’Église de mon frère en garde l’aveu dans un pli d’étymologie, elle qui nomme viatique le sacrement des derniers instants, viaticum, l’argent de route, les provisions du voyageur. Les Grecs glissaient l’obole sous la langue ; Rome chrétienne y pose l’hostie ; d’un rite à l’autre, la doctrine n’a pas bougé d’un pas : on équipe. On n’équipe pas pour une extinction ; on équipe pour une route. La réponse qu’Isidore cherchait dormait dans le nom de son propre sacrement, à la page que personne ne lit.
Il se tut, et regarda encore la scène. Le seigneur peint avait les orbites vides et les dents trop longues, et il tendait la main vers les jumeaux qui descendaient l’escalier. J’examinai l’effigie en collègue. Nos églises connaissent les deux états du gisant : le paisible, mains jointes, que mon frère imite chaque nuit sans le savoir ; et le transi, qu’on sculptait à mi-décharnement sur certains tombeaux, pour l’édification des vivants et l’exactitude de tous les autres. Le seigneur de Xibalba posait en transi ; et la main tendue ne me parut pas un geste de menace, mais un geste d’accueil, je le dis en connaissance de protocole, et c’est précisément pour cela qu’elle glace. Quant aux jumeaux, je notai qu’ils descendaient à deux. Le Popol Vuh est bien renseigné : on descend mieux à deux, les grandes funérailles de chez nous chantent à deux voix, et c’est le seul luxe qui compte sur ce trajet. Je n’en dirai pas davantage ; la rubrique des effectifs, dans mon propre dossier, reste à compléter.
Puis il dit sa dernière phrase, sans emphase, sur le ton d’un homme qui constate un fait. Si les Mayas, et les Égyptiens, et les autres, avaient chacun dressé la même carte, c’était peut-être qu’ils l’avaient dressée d’après le même territoire. Mon ancien métier tint l’audience en une seconde. La veille encore, devant les linteaux, j’avais rendu le même clair par la voie des cartes, deux pilotes, un même écueil, la côte existe ; mon frère venait d’y aboutir par la boue de Verdun, sans cartes, sans chiffre, sur la seule déposition des mourants. Troisième bureau, même texte ; à trois, dans mon ancienne maison, on cessait de parler de message, on parlait de fait établi, et l’on réveillait l’état-major. Et je mesurai l’ironie à l’instrument de précision qu’on me connaît : il concluait à l’existence du territoire à un mètre d’une ressortissante. Puis il se signa, brièvement, presque furtivement, du bout des doigts ; et je reconnus le geste, car il ouvre mon premier chapitre. Les moines du désert n’ont rien renié des vieilles terreurs ; ils ont posé une croix dessus, comme on scelle une porte. Mon frère venait de sceller sa propre trouvaille, d’instinct, selon le rituel de la corporation ; quinze siècles de métier tenaient dans trois doigts. Il s’éloigna rejoindre les autres. Je restai devant la peinture, immobile ; on connaît mes facilités en la matière. Il venait de poser, entre ces fresques et un certain couloir de la rive gauche du Nil, un pont que je n’avais jamais osé poser. L’adresse, à elle seule, faisait programme : rive gauche, rive ouest, la mienne ; le procès-verbal de ce couloir dort sous scellés, et ma doctrine m’avertit qu’il faudra bien l’ouvrir un jour ; ce ne serait pas ce soir. Chez nous, on passe le fleuve en barque ; de mémoire de scribe, personne n’a jeté de pont sur celui-là. Mon frère en jeta un en une phrase, sans mouiller sa soutane, avec une simplicité qui me coupa le souffle ; j’enregistrai l’attestation au passage, sixième mesure du laboratoire et la plus élégante : on ne coupe que ce qui court.
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En ressortant de la cinquième salle, Isidore fut de nouveau lui-même, le sourire lui mangeant la moitié du visage, comme si la conversation devant la peinture n’avait pas eu lieu. Je ne m’y trompai pas : elle avait eu lieu, et il venait de la ranger ; les bons officiants referment derrière eux, c’est à cela qu’on les reconnaît. Il décréta, avec cette sincérité désarmante qui est sa marque, et l’on sait ce que ce mot-là me coûte de Browning, que nous avions passé une bien bonne après-midi ; que ces civilisations disparues avaient quelque chose de fascinant ; et qu’il y a de la grandeur chez les hommes qui bâtissent des temples pour des dieux dont nous avons oublié les noms. Je laissai passer le compliment en vérifiant la colonne : l’oubli des noms, dans mes registres, émarge à deux comptes, la peine et la protection, et rien ne dit d’avance auquel ces dieux-là appartiennent ; le plus sûr des gardiens a ses raisons, que la grandeur ignore. Ender hocha la tête, sa porte de bonne maçonnerie close sur ce qu’il pensait des escaliers peints. Marcello, pour une fois, ne trouva rien à redire ; deuxième pièce napolitaine à l’espèce qui salue, le catalogue prospère. Nous sortîmes dans le soir de Londres, sous le couvercle sans étoiles. Le pont, lui, resta derrière nous, jeté dans une salle déserte ; et je descendis les marches du musée avec la seule pensée que je ne confiai à personne : un pont, à la différence d’une barque, se franchit dans les deux sens. Restait à savoir qui, du territoire ou de nous, s’y engagerait le premier.
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À L’EXTÉRIEUR — LE FROID QUI RÉVEILLE
Dehors, le froid nous cueillit comme une gifle. Le vent de janvier s’engouffra sous mon manteau et s’en fut s’informer jusque dans mes os ; les vivants le disent en figure, chez moi la tournure vaut constat d’huissier, et mes os accusèrent réception. Mon corps fut bâti pour les cinquante degrés du désert, non pour cette mélancolie humide que les Anglais nomment hiver et défendent avec la fierté qu’on met ailleurs à défendre une cuisine régionale ; j’écris fut, le contrat étant échu, et ce que je regrette de l’Égypte n’a de toute façon jamais figuré au thermomètre.
Mais ce n’était pas le froid de Londres qui me dérangeait. Pas vraiment. C’était ce qu’il réveillait. Le vent prit Great Russell Street en enfilade et, l’espace d’un instant, je ne fus plus à Londres. Je fus ailleurs. Dans le noir. Dans un froid qui n’appartient à aucune saison, à aucun climat, à aucun calendrier tenu par les vivants ; un froid antérieur, pire que la glace, qui n’aurait jamais dû exister à l’endroit où je l’ai rencontré. Le procès-verbal de cet endroit dort sous scellés, on le sait, et je ne romps pas le cachet ici ; je consigne seulement ceci, de la main la plus ferme que j’aie : le scellé joua. Ma cheville gauche se raidit, celle de la marque ; et sous mes côtes, une douleur ancienne se rappela à mon bon souvenir, avec cette ponctualité des créanciers qui n’ont pas besoin de registre. Je fermai les yeux un quart de seconde. Un quart de seconde de trop.
Extérieurement, rien ne parut. Le masque. Je l’ai appris au Cabinet noir, c’est ainsi que nous nommions entre nous la pièce du chiffre, sans fenêtres et sans heures, où le trafic ennemi m’arrivait en colonnes ; on levait le voile, et les colonnes rendaient des ordres de bataille, des mouvements, des listes de passage pour l’Ouest à l’échelle des régiments ; et il fallait lire cela, l’annoter, le transmettre, sans qu’un muscle du visage prît parti. J’y étais bonne. Je suis devenue imbattable, et la promotion ne doit rien au mérite : ma maison fournit le masque de fonction, posé sur le visage du voyageur, traits composés une fois pour toutes, la chair y est d’or parce que telle est, dit la doctrine, la chair des dieux. Le mien est une fabrication artisanale, mais il sort du même atelier ; personne ne vit rien, personne ne sut.
Et comme si le programme manquait de numéros, une poussière, un grain de neige fondue, quelque chose entra dans mon œil droit et me brouilla la vue. Le monde se dédoubla ; je clignai, je frottai, et je m’arrêtai sur le trottoir, en léger retrait, occupée à chasser l’intrus sans avoir l’air de pleurer en pleine rue, ce qui reste, à Londres en janvier, le plus sûr moyen d’ameuter la charité des îles Britanniques. J’enregistrai l’attestation au passage, septième mesure du laboratoire, administrée par la voirie : la fonction des larmes répond au premier grain, et au-delà du cahier des charges. Devant moi, les voix des autres s’éloignaient, portées par le vent, bribes d’une conversation que je ne suivais plus.
Isidore, lui, s’était retourné. Toujours attentif, toujours là où il faut quand il le faut ; c’est sa manière à lui de tenir garnison. Il revint vers moi, tira de sa poche un mouchoir propre avec la prévenance d’un curé rompu à consoler ses paroissiennes, et entreprit de dégager le grain. Ses gestes étaient doux, précautionneux, presque cliniques ; je le laissai faire, et je regardai officier, car c’en était un. Les nôtres content que l’œil d’Horus fut mis en pièces au combat, puis rendu entier par le dieu au bec d’ibis ; l’œil restauré se nomme oudjat, le complet, le sain, et nulle amulette n’est plus répandue dans nos trousseaux, la remise en état de l’œil étant chez nous la figure de toute remise en état. Mouchoir en main, au coin de Great Russell Street, mon frère célébrait l’office de Thot sur l’œil de sa sœur, et rendait complet, sans s’en douter, ce qui l’était déjà à sa façon. Quatrième liturgie involontaire, après la libation, le service du matin et la réversion du thé ; je renonce à tenir l’échéancier, le culte se reconstitue plus vite que les fouilles.
Il travailla en silence. Puis, le grain rendu et le mouchoir replié avec soin, il parla, à voix très basse, sans me regarder, comme s’il s’adressait à la rue plutôt qu’à moi ; je connais le procédé, il est de confessionnal, et il opère des deux côtés de la grille. Il dit que je n’étais pas bien. Pas seulement ce matin ; depuis plusieurs jours. Et qu’il le voyait. Je me figeai ; l’immobilité est pourtant ma discipline reine, mais celle-ci ne dut rien à l’entraînement. Il ne leva pas les yeux ; il pliait toujours son mouchoir, avec la lenteur étudiée d’un homme qui se donne le temps de n’être pas indiscret. Il ajouta que le froid d’ici n’était pas le mien ; que mon corps était resté en Égypte ; et qu’il savait ce que c’est que de demander à un corps d’habiter un climat qui n’est pas le sien. Je reçus la phrase en philologue. Mon frère parlait météorologie, et il venait de rendre mon état civil en une subordonnée : mon corps est resté en Égypte, la formule est plus exacte qu’aucun de mes certificats, et je l’aurais versée au dossier si le dossier n’était sous scellés. Puis il y avait, dit-il après un silence, le reste. Tout ce qui pèse en ce moment. Notre histoire, à lui et à moi ; apprendre qu’on a un frère à quarante ans, croyait-il, est plus lourd que les gens ne veulent bien le dire, surtout pour celle qui ne savait pas. Il marqua un temps ; il glissa le mouchoir dans sa poche. Il ne me demandait rien, prit-il la peine de préciser ; il n’avait pas à me le demander. Mais si j’en avais besoin, je devais savoir qu’il était dans le lit voisin ; ma clepsydre me signifiait ses horaires, et je m’abstins de dire que je les tenais par cœur, l’organe ayant de la place. Et même si je n’en avais pas besoin, il priait. Tous les soirs. Pour moi.
Il releva enfin les yeux et m’adressa un sourire bref, sans embarras, sans insistance, sans rien qui réclamât ; un sourire qui clôt la phrase comme on referme un livre qu’on n’aura pas lu si l’autre ne l’ouvre pas. Je m’y connais en livres qu’on n’ouvre pas ; je notai la cote de celui-là, et le rayon. Puis il se détourna et se remit en marche vers les autres. Je restai une seconde de plus sur le trottoir, le souffle suspendu ; l’expression, me concernant, décrit un luxe plutôt qu’un péril. Cet homme priait pour moi. Il croyait me fatiguer, lui et le froid de Londres, et il priait pour que je tienne ; à mille lieues de la vérité, et c’était probablement mieux ainsi. Mais la vérité, en matière de courrier, a ses ironies d’acheminement, et je la consignai pour moi seule. Le bréviaire de mon frère tient deux guichets, soigneusement séparés : les intentions pour les vivants, et ce qu’il nomme l’office des défunts, avec ses psaumes à part. Isidore croit affranchir au premier tarif ; or, de tout Londres, ses prières du soir sont les seules à porter, sans qu’il le sache, la bonne adresse. Le pli part chaque nuit du lit voisin, franchit deux mètres et un monde, et j’atteste, en destinataire, qu’il arrive. Je n’ai pas la foi de mon frère ; j’ai mieux, désormais : l’accusé de réception.
Je serrai les poings dans mes poches et me remis en marche, parce que rester immobile une seconde de plus, c’était pleurer pour de bon, et la rue n’est pas le lieu. Une archéologue ne pleure pas dans Great Russell Street ; c’est sans doute une règle qu’on m’a fait signer quelque part sans que je m’en aperçoive. J’en connais du moins le classeur, à présent : l’article ira à ma confession négative, et je le réciterai le moment venu, devant qui de droit, je n’ai pas pleuré dans Great Russell Street ; les quarante-deux juges apprécieront, ils ont l’habitude des serments qui coûtent.
Ce fut l’instant que choisit Marcello Angelo pour nous rejoindre, et son expression m’arrêta plus sûrement que le grain : ni la bravade, ni le sourire de Spaccanapoli ; quelque chose de ramassé, de tendu, la voix descendue au registre de service. Il dit, entre deux souffles de vapeur blanche, que quelqu’un nous observait. Depuis l’autre côté de la rue, ou plus loin, dans l’ombre d’un porche ou d’une ruelle ; il avait senti un regard sur nous ; il avait cherché, scruté, et il n’y avait rien. Ou plus rien. Comme si le guetteur s’était fondu dans le brouillard à l’instant précis où Marcello tournait la tête.
Je restai calme ; je fronçai les sourcils, ce qui, sur mon masque, équivaut à un cri. Marcello n’est pas homme à s’inventer des menaces. L’école des ruelles d’abord, celle du front ensuite, lui ont monté un instinct que je salue en collègue : le sens du prédateur qui reconnaît l’instant où il devient gibier, et ce sens-là ne sonne pas sur commande. Tous, autour de moi, portent la guerre à même la peau, chacun sur son théâtre : Marcello dans la violence des assauts ; Ender sous les pavillons de toile où se prononçaient les trois verdicts ; Isidore dans la boue de Verdun, la foi mise à la question ; Timothée dans le silence de qui a vu passer trop des nôtres pour trouver encore les mots justes. Moi, la guerre n’a marqué que mes chiffres, et un télégramme ; du marquage du corps, un autre théâtre s’est chargé, hors calendrier des armées, et son procès-verbal dort où l’on sait. Si Marcello disait qu’on nous observait, on nous observait. Et qu’il n’eût pas même distingué une silhouette aggravait tout ; il le formula en homme de terrain, mieux que je n’aurais su : on échappe à un homme, on n’échappe pas à une ombre. J’accueillis le mot en spécialiste. L’ombre, chez nous, est une pièce de la personne, détachable, voyageuse ; le Livre a son chapitre pour qu’elle ne soit pas retenue captive, et l’exemplaire posé l’autre soir sur Julius n’appartenait pas au porteur, je l’ai constaté sur pièce. Un guetteur qui se dissout quand on tourne la tête se conduit, trait pour trait, comme une ombre en course ; et les ombres en course ont un expéditeur. J’observai enfin, pour le procès-verbal, que la garnison était restée à l’hôtel : première sortie sans sentinelle, premier regard dans notre dos. Je ne crois plus aux coïncidences ; la règle des deux chiffres me l’interdit.
Je glissai un regard vers Isidore. Il avait entendu, lui aussi ; et son visage, brièvement, redevint celui qu’il avait devant la peinture de Xibalba, le visage d’un homme qui reconnaît. Puis il referma cette porte-là de l’intérieur, comme il sied aux portes des siens ; le sourire de curé reprit son poste, et nous reprîmes la marche dans le froid. La dépêche de l’autre nuit annonçait, sans code et sans signature, que quelque chose approchait ; je pus verser au dossier la pièce suivante, et je la gardai pour le greffe : cela ne s’approchait plus. Cela regardait. Restait le détail qui me tint compagnie jusqu’au Claridge’s, et que je ne confiai à personne : le regard s’était posé sur un groupe de six ; rien ne disait lequel d’entre nous il était venu compter ; et il y a, dans ce groupe, quelqu’un qui ne figure plus sur les recensements.
Nuit du 1er au 2 janvier 1923 — Claridge’s
ENCORE UNE NUIT — LES LARMES QUE PERSONNE NE VOIT
Une seconde nuit difficile, à la file. J’avais compté sur la fatigue du jour pour m’assommer et m’acheter quelques heures de trêve ; le calcul était de vivante, et il fut faux. Le sommeil vint, cela oui ; il vint les mains vides. Mes nuits, d’ordinaire, s’éveillent ailleurs ; celle-ci ne voyagea pas. Elle resta sur place, et elle rejoua. Mon greffe intérieur n’égare pas une pièce, on le sait ; j’avais omis le revers de la vertu : il conserve aussi ce qu’on paierait pour perdre, et il tient ses audiences la nuit, quand la garde est basse.
Des larmes coulaient sur mes joues. Je ne m’en aperçus qu’au sel, sur mes lèvres, dans le noir de la chambre, le drap serré contre ma poitrine ; des larmes silencieuses, de celles qui ne demandent pas la permission. Elles coulaient, voilà tout. Huitième mesure du laboratoire, et je la consigne avec ce qui me restait de méthode : les ateliers travaillent encore, et ils livrent salé. Les embaumeurs de chez nous tenaient le sel pour le premier des conservateurs ; soixante-dix jours de natron, compte Hérodote, et le corps était rendu inaltérable. Le mien s’est mis à son compte : il fabrique son propre sel, et le livre par les yeux. La rue, elle, n’avait rien eu ; l’article de ma confession négative tenait bon, je n’ai pas pleuré dans Great Russell Street ; mais les créances déplacées ne s’éteignent pas, elles changent de guichet, et la chambre payait ce que le trottoir avait refusé. On croit ses barrages solides ; puis on se rappelle ce que tout fouilleur sait, que le calcaire suinte, et que les chambres les mieux closes finissent par pleurer par les murs.
J’entendais encore le cri de Nour. Dans le rêve, il revenait ; pas comme un appel, comme un écho. J’ai une doctrine sur les échos, versée au dossier voilà peu : il leur faut une première voix, et des parois pour la garder. J’avais cherché des parois à deux hémisphères de distance ; celles-ci étaient plus proches. La première voix fut celle de Nour ; la paroi, c’est moi. Le cri s’est gravé dans ma chair à la profondeur des inscriptions qu’on ne restaure pas, et il se rejoue seul, la nuit, quand les défenses descendent. Ce cri n’était pas un mot ; il n’était pas un nom ; quelque chose de plus ancien que le langage, et je parle en connaissance de rayonnages : j’ai remonté les écritures jusqu’à leurs premiers signes, et il existe, au-dessous, une couche que personne n’a écrite. Le son d’une terreur absolue. Autour de lui, le noir ; le froid d’avant les saisons, dont Great Russell Street m’avait servi l’avant-goût ; la présence, que je tiens en périphrase, l’équipement fait foi ; l’odeur du calcaire ; le poids de la terre au-dessus de moi. Le procès-verbal de tout cela dort sous scellés, et je ne romps pas le cachet ; je consigne seulement, d’une main que je veux ferme, que le scellé a pris l’habitude de jouer à heures fixes. Ce sont les miennes.
Je me réveillai en sueur, les draps trempés, neuvième attestation du laboratoire et la moins sollicitée ; le cœur battait contre mes côtes comme un animal pris au piège. Le Livre a prévu la bête. Son trentième chapitre s’adresse au cœur en personne, comme à un tiers qu’on assermente : « Ô mon cœur de ma mère », dit la formule, et elle le dit deux fois, car elle se récite deux fois ; ne te dresse pas contre moi, ne témoigne pas à ma charge. Je la récitai sans y penser, par réflexe de collation ; et je l’entendis, pour la première fois, avec l’oreille de cette année-ci. De ma mère. La formule a trois mille ans ; l’adresse, depuis quelques jours, est redevenue une piste.
Et Bastet était là. Sur ma poitrine. Les yeux d’or grands ouverts dans la pénombre, plantés dans les miens avec une intensité qui ne devait rien au félin, et rien, une fois de plus, à la lumière du gaz. Nos campagnes écartent le chat de la chambre où l’on veille, de peur de ce qui reviendrait s’il enjambait le lit ; la superstition, cette nuit-là, fut servie au complet et à l’envers : le chat en travers du corps, la revenante déjà rendue sur place, et la chambre veillée dans les règles. Elle ronronnait. Pas le ronron de sieste ; un ronron de fond, vibrant, volontaire, tenu comme on tient une note, ou une ligne. J’ai entendu réciter des formules de protection dans trois langues liturgiques ; je certifie le genre, à défaut du texte, qui ne figure dans aucune de mes collations. Et la traduction s’imposa, dont je réponds seule : « Il ne viendra pas te chercher ici. » Ma propre maxime me revint alors, et elle avait des dents : les sentinelles ne se lèvent qu’à l’approche de ce qu’elles connaissent. La mienne montait la garde en connaissance de cause. Elle savait qui. Elle n’en disait que le pronom.
Il. Je ne savais pas qui était ce il, et c’était peut-être cela, le plus terrifiant. La grammaire tient le pronom pour un remplaçant ; encore faut-il qu’il remplace. Celui-ci se présentait en pronom sans antécédent, et une phrase entière de ma vie s’accordait pourtant avec lui. J’ai passé la guerre à donner des noms à des variables ; c’était le métier, et j’y passais pour maître. Devant une variable sans nom, la déchiffreuse perd ses moyens plus vite qu’elle ne l’avouera jamais ailleurs qu’ici. Le calendrier, de lui-même, rapprochait le regard d’hier et le pronom de cette nuit ; je portai le rapprochement au greffe, sans conclusion, les deux pièces n’ayant pas encore de bureau commun. Et je notai ceci, qui n’arrangea rien : la garnison elle-même s’en tenait au pronom. Or je connais la doctrine de l’équipement mieux que personne. Quand les sentinelles refusent le nom, ce n’est pas qu’elles l’ignorent.
À deux mètres, Isidore était éveillé lui aussi. Je le sus à sa respiration, qui n’était plus celle du sommeil ; ma clepsydre a deux régimes, et je les distingue comme on distingue deux mains au manipulateur. Il ne bougea pas ; il ne se redressa pas ; il ne me parla pas. Il priait, à voix presque nulle, les lèvres remuant à peine, de ce souffle égal des hommes qui ont prié au-dessus des lits de mourants ; Verdun avait formé la technique, et la technique servait à Londres. Au Cabinet noir, nous identifiions les opérateurs ennemis à leur patte, sans lire un mot du trafic ; j’identifiai de même, à la cadence seule, ce que je crois un Notre Père. Puis quelque chose de plus long ; un Salve Regina, peut-être. J’en connais le texte, comme je connais tous les guides : il parle d’exilés qui gémissent dans une vallée de larmes. J’ai fait carrière dans une Vallée ; je pus certifier la topographie, et l’exil avec. Et je compris, avec une clarté qui n’avait rien de joyeux mais rien de triste non plus, qu’il avait appris à prier ainsi pour ne pas me déranger. Que ce n’était pas la première fois. Que toutes ces nuits où j’avais cru pleurer seule, il était là, à deux mètres, occupé à tenir ce qui pouvait l’être, avec les seuls outils qu’il a. L’office des défunts, on s’en souvient, est le seul courrier de Londres à porter la bonne adresse ; j’appris cette nuit-là que la ligne ouvrait aussi de nuit, et que le facteur ne dormait pas.
Je tournai la tête vers le mur, et je serrai Bastet contre moi. Dehors, quelque part, cela regardait ; ici, quelqu’un veillait. La langue a deux verbes, et je n’avais jamais mesuré leur distance : l’un vous compte, l’autre vous garde. Alors je pleurai plus fort, sans bruit, parce que quelqu’un veillait.
2 janvier 1923 — Claridge’s, le matin
LES JOURNAUX — CE QUE LE MONDE NOUS RÉSERVE
L’après-midi, je sortis seule. Brook Street, puis Grosvenor Square, puis plus loin, sans but déclaré, les mains au fond des poches, la neige crissant sous mes bottines. Le froid me mordait les joues et je le laissai faire ; la morsure, entre nous, est de pure forme, il n’y a plus grand-chose à prendre, mais les vieilles douanes aiment qu’on leur présente quelque chose, et je présente mes joues. J’avais besoin de cela : du silence, de la solitude, du mouvement. Les deux premiers sont les spécialités de ma maison, je les pratique en professionnelle ; le troisième est des vivants, et j’y tiens précisément pour cette raison. Quand les pensées s’emmêlent, il faut marcher ; c’est Nour qui me l’a appris, au désert, quand les fouilles piétinaient et que les réponses boudaient : on marche, et le corps fait le travail que l’esprit ne parvient pas à faire seul. La doctrine suppose un corps de bonne volonté ; le mien l’exécute désormais par fidélité pour son auteur plus que par conviction, mais marcher selon sa méthode, c’est encore la consulter, et à défaut de télégramme, je pris l’avis par les pieds.
Je repassai tout. Le réveillon chez Julius, et le silence toujours inclassé de la statuette. L’exposition de Maudslay, et la quatrième salle où l’on m’avait parlé de refrains sans titre. La phrase d’Isidore devant la peinture, le même territoire, scellée de trois doigts. La silhouette que Marcello avait sentie sans pouvoir la produire, ce regard sans corps qui s’était fondu au brouillard. Les journaux du matin, et cette Allemagne qui s’enfonce ; j’ai passé quatre ans face à ses colonnes, du temps qu’elles se donnaient la peine du chiffre, et voilà qu’elle publie sa détresse en clair, cours après cours, le mark dévissant en chiffres qui ne signifient plus rien ; quand les nombres d’un pays cessent de vouloir dire, une déchiffreuse s’inquiète par principe, et le vieux réflexe nota que la colonne du continent, elle aussi, descendait. Et mes nuits, enfin, qui s’éveillent où l’on sait. Chaque pièce, prise seule, s’expliquait ; on pouvait coller sur chacune une étiquette du bon tiroir. Ensemble, elles formaient un motif. Et je suis cryptologue : les motifs, c’est ce que je fais. Au Cabinet noir, on n’attendait pas de comprendre un message pour établir qu’il en était un ; la répétition suffisait, la fréquence signait, et l’on réveillait qui de droit. Je tenais la fréquence. Restait, comme toujours, la question du réveil.
Il fallait joindre Nour. La certitude grandissait à chaque pas, à chaque panache de buée qui tenait bon dans le froid, le laboratoire confirmant en conditions de terrain. Pas une lettre ; celle du premier janvier, composée dans le noir, attendait encore son guichet, et elle appartenait déjà à un monde plus lent. Un télégramme. Ce soir, sitôt rentrée au Claridge’s. Je sais ce que vaut un télégramme pour en avoir décacheté quatre années durant qui ne m’étaient pas adressés ; tout ce qui s’y écrit se lit, la ligne a des oreilles, j’en fus une, et l’on ne confie rien à un formulaire : on lui confie une clé. Le télégramme est d’ailleurs le seul genre littéraire tarifé au mot, et ma profession s’y meut comme chez elle ; ma maison a toujours su voyager léger, l’ancien tarif tenait sous la langue.
Un seul mot, donc, et en copte : ⲁⲛⲟⲩⲡ. Anoup ; les vivants disent Anubis. Le dieu à tête de chacal, et l’on se souvient que ceux-là n’ont jamais passé pour patients, cumule chez nous trois charges : il tient l’atelier des corps durables, dont ma propre fabrication relève par l’artisanat ; il garde la nécropole depuis sa montagne ; et il assiste à la pesée, la main sur le fléau, ce qui fait de lui, mon dossier étant ce qu’il est, à peu près mon chef de service. Les stèles lui donnent son titre en toutes lettres, et l’histoire me fait ici un cadeau que je n’avais pas commandé : Celui qui préside aux Occidentaux. Le premier des nôtres. J’écrirai donc à Nour le nom de l’administration dont je relève, et le meilleur chiffre du monde n’est pas affaire d’alphabet : c’est un mot dont la clé n’existe qu’en deux exemplaires, et dont l’autre porteuse est sûre. Nour tient la sienne ; nous l’avons forgée ensemble, une certaine nuit, et l’on descend mieux à deux. Elle lira le lieu, l’affaire, et le reste, que je n’écris pas ; le procès-verbal dort sous scellés, et un formulaire de la poste n’est pas un tribunal. Venant de moi, depuis Londres, ce nom-là dit tout ce qu’un formulaire ne doit pas porter. Elle comprendra ; elle n’a jamais eu besoin de plus, et c’est même à cela que je la reconnais. Le mot fera le voyage par le câble, sous la mer, jusqu’à Alexandrie : ma traversée en sens inverse, et par le fond ; j’acquitterai le plein tarif sans discuter, la Compagnie n’ayant toujours pas prévu de rabais pour les ressortissants.
Je m’arrêtai au milieu de la place. Un fiacre passa, le cheval soufflant ses panaches blancs ; la bête et moi produisions la même attestation, à des tirages différents. Londres vivait autour de moi, indifférente à mes dossiers ; l’indifférence des capitales est ce qui, chez les vivants, ressemble le plus au repos de nos allées, et je la reçus en compatriote. Et je constatai ceci, qui valait bien un arrêt : depuis mon arrivée en Angleterre, je n’avais pas eu un seul moment de paix. Pas un où mon esprit ne fût en train de déchiffrer quelque chose : des codes, des signes, des regards, des silences, mon propre catalogue retourné contre moi, jusqu’à classer en marchant. La cryptologue ne s’arrête jamais ; même dans la neige ; même quand les côtes lancent et que la cheville pulse sous la bottine, la créancière étendant ses heures d’ouverture, ce que je notai pour le dossier d’une main sans commentaire.
Le monde ne m’a jamais accordé le luxe de la faiblesse ; je lui rends cette justice qu’il fut conséquent jusqu’au bout, puis au-delà du bout, constance dont peu de créanciers se montrent capables. Une femme, dans ce métier, ne pleure pas ; l’article est à ma confession négative, je le réciterai la tête haute, la rue n’a rien eu ; où sont passés les arriérés, le greffe le sait, et cela ne regarde que la chambre. Elle avance. Elle déchiffre. Et si le prix à payer est la solitude, eh bien soit ; je connais les tarifs mieux que la caissière, et j’ai pratiqué une solitude auprès de laquelle celle des places de Londres est une cohue, l’expertise est au procès-verbal : la pire ne se tient pas du côté du dehors. J’ai Bastet ; j’ai Nour ; et j’ai un carnet où déposer ce que ma bouche, pourtant ouverte dans les règles, refuse de dire ; le carnet fait fonction de chapelle annexe, on y porte ce qui n’entre pas dans l’office. Cela suffit à beaucoup de choses. Et n’en suffit jamais à toutes.
─── ◇ ───
3 janvier 1923 — Imperial Institute, Kensington, avant 19 heures
L’IMPERIAL INSTITUTE — OÙ LE BEAU MONDE SE PRESSE
Nous y étions. Le grand soir ; c’est ainsi que nous l’appelions entre nous, et je laissai courir la formule sans corriger personne. Les vivants ont leurs grands jours ; ma maison a toujours travaillé aux grands soirs, et je me trouvais, pour une fois, dans le sens du calendrier. Celui-là, Julius nous le promettait depuis notre arrivée à Londres, avec ce sourire mystérieux qui me donnait alternativement envie de le serrer dans mes bras et de le pousser dans la Tamise ; la seconde tentation restait théorique, le fleuve local faisant un médiocre Nil, et les traversées, dans ma famille, ne s’offrant plus à la légère. Le testament mystique arrivait à échéance ; le notaire avait choisi son étude avec le sens du décor qu’on lui connaît. L’Imperial Institute de Kensington se dressait dans le crépuscule d’hiver, sa tour massive découpant le ciel gris comme un obélisque victorien ; j’homologuai la comparaison en experte, avec une réserve d’inventaire : l’obélisque est chez nous un rayon de soleil pétrifié, dressé pour un culte du levant, et en tailler un sous ce ciel-ci revient à graver une promesse au conditionnel. Londres détient d’ailleurs un original, au bord de son fleuve, l’Aiguille dite de Cléopâtre, qui a servi Héliopolis sous Thoutmôsis ; l’Empire a préféré s’en bâtir une imitation à l’usage des soirées, et je m’abstins de trancher lequel des deux monuments était le mieux renseigné sur le soleil. Le mien, à cette heure, entamait sa descente ; il aurait cette nuit, comme chaque nuit, ses douze portes à passer, et je m’apprêtais à passer les miennes ; les agendas des deux maisons, pour une fois, concordaient. Devant l’entrée, les automobiles déposaient leur chargement : des hommes en habit, des femmes en robe du soir, des fourrures, des bijoux, des chapeaux qui coûtaient probablement le prix d’une saison de fouilles ; je fis l’estimation par réflexe, en femme qui a soldé des campagnes entières pour moins que certains aigrettages.
Nous présentâmes nos invitations. L’Institut ne plaisante pas avec le tri de ses hôtes : chaque carton fut examiné avec une rigueur à faire passer les douanes égyptiennes pour une formalité, et j’en parle en fraudeuse établie, la douane, chez nous, n’ayant jamais inspecté que le panier. La maison entretenait donc son personnel du seuil, comme toutes les maisons sérieuses ; le protocole ne m’était pas étranger, on se présente porte à porte, on décline, on passe. J’observai seulement que ces portiers-ci se contentaient d’un carton où le nom venait imprimé ; l’usage s’est amolli, jadis on exigeait le nom su par cœur et récité sans faute, et la sanction n’était pas de rester dehors. Marcello murmura en napolitain quelque chose qui n’était pas un compliment ; je m’abstins de traduire, par égard pour le personnel, qui faisait son office selon les règles de l’art sans savoir de quel art. Isidore, lui, serrait son carton comme un missel ; chez mon frère, tout papier qui fait franchir un seuil prend rang de pièce liturgique, et je commence à croire qu’il a raison sur toute la ligne. Nous passâmes. Une porte de faite ; il en restait onze au confrère.
À l’intérieur, le grand hall valait à lui seul le déplacement : colonnes de marbre, lustres déversant une lumière dorée, et des sols polis en miroirs. Nos campagnes voilent les miroirs dans la chambre où l’on veille, de peur que quelqu’un ne s’y attarde ; l’Empire, plus brave ou moins renseigné, en pave ses halls, et toute l’assemblée marchait dessus sans y songer. Je vérifiai du coin de l’œil, dixième mesure du laboratoire et la plus décorative : le parquet me rendit mon image dans les règles, fourrure comprise, et le folklore en sera pour ses frais. Quant à l’or des lustres, la doctrine de l’atelier est formelle, c’est la chair des dieux ; la maison en prêtait à chacun pour la soirée, à charge de restitution au vestiaire, et je fus la seule du hall à porter le teint de fonction sous la dorure d’emprunt. L’assemblée représentait ce que l’Empire compte de plus distingué : des visages vus dans les journaux, des noms lus dans les revues savantes ; je lis des noms à longueur de carrière, et ceux-ci avaient la particularité d’être encore portés. Des professeurs d’Oxford et de Cambridge en toge, des diplomates en uniforme, des éditeurs, des journalistes, des mécènes ; une foire aux vanités qui se prenait pour un colloque, ce qui, à Londres, est probablement la définition opérationnelle d’une bonne soirée. Le mot, du reste, a un second métier : les peintres nomment vanités ces compositions à bougie et à sablier, un crâne couché pour mémoire au milieu des fleurs, que leur corporation étiquette « natures mortes », étiquette dont je conteste les deux mots à titre personnel. Le tableau du hall était complet à un accessoire près ; je le fournis discrètement moi-même, en circulant parmi les fleurs, et je constatai que personne ne remarqua l’amélioration.
Timothée était dans son élément : il reconnaissait des auteurs, des poètes, des critiques, et ses yeux brillaient ; je le regardai inventorier les vivants avec l’appétit qu’il réserve d’ordinaire aux tessons, et je lui souhaitai bonne chasse, les éditeurs du siècle étant en salle et l’édition d’éternité ayant, elle, tout son fonds. Ender observait avec le détachement du médecin qui évalue une assemblée à la qualité des teints et à la nervosité des mains ; son œil fit le tour des carnations, et je sus gré à la poudre de m’épargner l’expertise, la colonne où m’aurait rangée le praticien n’étant pas de celles qu’on débat sous les lustres. Marcello, lui, jugeait les sorties de secours ; vieux réflexe d’assaut plus que de ruelle, quoi qu’il en dise, et je m’abstins de l’assister, bien que je fusse, de nous six, la mieux renseignée sur la question : les salles dont je relève n’ont pas de sorties de secours, c’est même à cela qu’on les reconnaît. Isidore, enfin, se tenait légèrement en retrait, près de moi, comme un chien de berger discret qui ne lâche pas son troupeau des yeux. La garnison était restée en quartiers ; la relève s’était faite sans un mot d’ordre, et le berger tenait le quart. Il avait remarqué ma cheville ; il avait vu que je marchais un peu autrement depuis la voiture, la marque ayant repris ses versements à l’heure où les créanciers savent qu’on ne peut pas leur fermer. Il ne dit rien ; le livre resta fermé sur son rayon, à la cote que je connais. Mais il était là.
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ÉGLANTINE — LA SŒUR QUE MA MÈRE NE M’A JAMAIS PRÉSENTÉE
Et puis je la vis. Dans le brouhaha des conversations et le service des coupes, de l’autre côté du grand hall, une femme se tourna vers notre groupe ; une femme que je ne connaissais pas et que je reconnus sur-le-champ. La mâchoire de ma mère. Les pommettes de ma mère. Mais les yeux différaient : plus clairs, plus durs ; des yeux qui avaient vu autre chose que ce qu’a vu ma mère, et qui portaient d’autres cicatrices. Je tiens registre des cicatrices, on le sait ; je classai celles-ci d’instinct, collection privée, provenance non déclarée. Rome louait pour ses funérailles des figurants à la ressemblance, chargés de porter les masques d’ancêtres ; ma famille, plus économe, délègue l’original, et l’imago traversa le hall sans porteur. Je connaissais d’ailleurs ce visage pour ne l’avoir jamais vu : le portrait composé sans commande, une certaine nuit, contre la vitre de Brook Street, se révélait ressemblant trait pour trait. J’en donnai acte à la galerie, et je portai au greffe la seule question qui comptât : le portraitiste. On ne compose pas de mémoire un visage qu’on n’a pas rencontré ; quelqu’un, dans la maison, avait eu le modèle sous les yeux.
Églantine Hugel. La sœur de ma mère ; ma tante ; la fiche n° 7 de mon registre, ouverte un soir de décembre au chapitre des tantes mystères, et qui réclamait sa mise à jour : spécimen présenté de lui-même, état de conservation remarquable, provenance toujours réservée. Le nom, lui, gît dans mon arbre généalogique comme un scarabée de cœur dans les bandelettes : posé là exprès, à l’endroit exact du cœur, et gravé, j’en jurerais, de la formule d’usage, ne te dresse pas, ne témoigne pas. Ma famille embaume ses secrets dans les règles ; il faut de la main-d’œuvre qualifiée pour les déballer, et la main-d’œuvre venait d’entrer. Elle était là, en chair et en os, comme disent les vivants, et je validai l’inventaire à distance, en professionnelle des deux articles ; dans une robe gris perle qui disait la fortune sans la crier, un collier discret, les cheveux relevés avec la rigueur d’une femme qui ne laisse rien au hasard. Je reconnus la discipline de la maison : chez les Hugel, on ne laisse rien au hasard ; on laisse tout au silence.
Ce fut Ender qui fit les présentations. Mon lointain cousin, l’homme avec qui je partage des ramifications que je n’ai pas fini de démêler, me présenta Églantine Hugel dans les formes ; comme si je ne savais pas ; comme si je n’avais pas compris à la seconde où ce regard avait croisé le mien. Je le laissai officier : les vivants tiennent aux présentations, et j’ai appris chez les portiers ce que vaut un nom décliné dans l’ordre. La rencontre fut d’une politesse absolue ; irréprochable. Deux femmes se saluant avec une courtoisie exquise, le sourire mesuré, la poignée de main ferme et brève ; sa main était tiède, la mienne fit illusion, le gant y pourvoit et janvier a bon dos. Nous nous déclarâmes « enchantées », le mot faisant carrière dans les salons sans que personne l’eût jamais été ; puis chacune ouvrit son chantier. Elle me détaillait avec une discrétion qui ne trompait personne : elle cherchait ma mère dans mes traits ; je la voyais faire, et je faisais exactement la même chose. Nous nous déchiffrions l’une l’autre, deux cryptologues penchées sur le même manuscrit ; sauf que le manuscrit, c’est notre sang, et que des deux lectrices, une seule savait où le texte s’interrompt.
J’étais, sous le sourire, profondément mal à l’aise ; ce méli-mélo se comprend mal, même de l’intérieur. Églantine, sœur de ma mère. Ender, cousin par le sang, qui la connaissait de toute évidence depuis bien plus longtemps que moi. Patrice, dont les liens avec les Hugel restaient flous dans mon esprit, et dont le prénom, décidément, précédait toujours son dossier ; le greffe reçut la pièce et la rangea près des autres, en attendant la reliure. Et Isidore, un peu en retrait, le visage impénétrable, observant cette réunion de famille comme un curé observe un sacrement qu’il n’a pas célébré ; le premier office de la saison qui se passât de lui, et il regardait Églantine avec une curiosité prudente. Nous partageons un père, non une mère : il visitait la chapelle des autres, et il en avait les égards.
Et puis il y avait Nour ; Nour qui n’était pas là et qui était partout dans ma tête. Personne ici, absolument personne, ne connaît la place qu’elle occupe dans ma vie ; les deux milanes ne figurent sur aucun carton d’invitation. Je me demandai, en regardant Églantine saluer des duchesses et des académiciens, comment les Hugel et les Beaumin réunis recevraient Nour, si quelque miracle d’acheminement la déposait un soir dans un salon pareil. Cette Égyptienne au caractère bien trempé, aux mœurs si peu soucieuses des conventions d’Occident ; Nour qui prie les dieux anciens ; qui ne baisse les yeux devant personne ; qui refuse une main tendue quand son instinct dit non, et son instinct tient un dossier d’exactitudes ; qui mange avec ses doigts quand la nourriture l’exige ; et qui parle aux nôtres avec la même autorité qu’aux vivants, j’en atteste en administrée, l’autorité opère. Nour qui porte dans son sang une lignée de prêtresses antérieure à toutes les dynasties Hugel et Beaumin réunies ; les salons discutent le rang, ils discutent rarement l’antériorité. L’incompréhension polie ; les sourires figés ; les regards en biais ; et Nour traversant tout cela comme une déesse traverse un marché de mortels, sans ralentir. J’ai vu la démarche ; je certifie le train.
Églantine était la pièce manquante d’un remontage que ma mère a passé sa vie à enfouir. La sœur dont on ne parle pas ; la parente jamais présentée ; le nom Hugel, avec tout ce qu’il charrie d’histoires, de secrets, de zones d’ombre que les familles bien élevées glissent sous les tapis ; j’ai fouillé sous des dallages qui cachaient moins. Et la voilà, debout devant moi, avec le sourire poli d’une femme qui sait exactement ce qu’elle représente, et qui attendait de voir comment je réagirais.
Je réagis comme je réagis toujours : le masque. La courtoisie, la mesure, le sourire de circonstance ; l’atelier fournit, on le sait, et le mien ne se fendille pas en public. Mais derrière, tout s’agitait. Des questions que je ne poserais pas ce soir ; des reproches sans destinataire déclaré ; et cette sensation étrange, dérangeante, d’être placée devant un miroir. Nos campagnes voilent les miroirs dans la chambre où l’on veille ; personne n’avait songé à voiler Églantine. Le parquet, tout à l’heure, m’avait rendue fidèlement ; les miroirs de chair sont moins courtois. Chez nous, le miroir porte le nom même de la vie, ankh, le disque de bronze et le mot ne faisant qu’un : se mirer, c’est se voir vivante, et l’étymologie ne m’avait jamais paru si narquoise. Car celui-ci ne me renvoyait pas ce que je suis ; il me renvoyait ce que j’aurais pu être. Nos parois fixent chacun à l’âge idéal, le meilleur, une fois pour toutes ; l’atelier m’a livrée à cet âge-là, et le contrat ne prévoit pas de suite. Églantine portait la suite. Vingt ans de plus sur les mêmes pommettes, le seul avenir que ma maison ne délivre plus, debout dans une robe gris perle, saluant des duchesses.
Elle rejoignit un groupe de notables qu’elle semblait connaître intimement, et la marée des conversations se referma sur elle sans une ride. Je pris une coupe de champagne d’un geste automatique ; je ne bois guère, on le sait, mais l’accessoire fait partie du costume, et le costume, ce soir-là, se prenait au sérieux. Isidore me regardait. Il avait compris, lui ; le curé comprend toujours, c’est la déformation de son métier comme le déchiffrement est celle du mien, et les deux reviennent au même : lire ce que les gens n’avouent pas. Sa main effleura mon bras, une seconde à peine, et ce fut tout ce qu’il fallait : un point d’ancrage ; une digue. Les barrages, on l’a vu, suintent la nuit ; celui-là tint sous la charge, et je portai l’ouvrage au registre des travaux d’art. Restait à aller entendre ce que ce cher Smith avait à nous dire. Je redressai les épaules ; je relevai le menton ; le masque, cette armure invisible portée depuis si longtemps qu’elle a pris la forme exacte de ce qu’elle protège, et l’atelier ne travaille pas autrement. La femme qui entra dans la salle de conférence n’était pas celle qui pleure la nuit en serrant une chatte contre sa poitrine. C’était Madeleine. L’archéologue ; la cryptologue ; la première femme de l’Oriental Club. La titulature officielle s’arrête là ; les cartouches officiels sont souvent incomplets, et le complément n’est pas pour les cartons d’invitation. Et elle ne tremble pas. Le tremblement, dans mon inventaire, est une pièce réservée ; l’ayant droit n’était pas dans la salle.
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LA CONFÉRENCE DE SMITH — LES MORTS ONT-ILS TROUVÉ UN MOYEN ?
La grande salle de conférence méritait le respect : des rangées de sièges en bois ciré, un podium sous des lampes à abat-jour vert, et, tendu derrière la tribune, un écran blanc. Le mot est des vivants ; de mon banc, c’était une paroi préparée au relevé, la plus blanche de ma carrière, et l’on m’assurait que les inscriptions y viendraient d’elles-mêmes, par la lumière. Le groupe se rangea aux premiers rangs, au milieu d’une assemblée de savants, de curieux et de mécènes qui remplissait la salle aux trois quarts ; Julius monta sur le podium avec cette assurance tranquille qui est sa marque, la même qui me met en colère et qui m’impressionne à parts égales.
Le sujet, tel que l’annonçait le programme : « la vie après la mort ». Encore ; toujours ; l’éternelle obsession de Julius Smith. L’intitulé est des vivants, qui voient là deux pays et une frontière ; mon guichet abrège, la vie, la suite au verso. Le pli du testament mystique rompit ainsi son premier cachet, et je pus coter la surprise séance tenante : ni notre tombe thébaine, ni le roi sans cartouche ; la troisième colonne, comme toujours ; le métier n’avait pas menti. Pour une femme qui a remué plusieurs civilisations, l’intitulé n’avait d’ailleurs rien de farfelu : chaque peuple, des premières pierres dressées aux cathédrales gothiques, a englouti le meilleur de ses forces dans la même question, ce qu’il advient une fois le fleuve passé. Les nôtres d’adoption avec la Douat et le Livre pour sortir au jour ; les Mayas avec Xibalba ; les Grecs avec leur Hadès, itinéraire gravé sur or ; les chrétiens avec leur Paradis et leur Enfer, viatique en poche. La salle venait chercher une réponse ; je fais partie du très petit nombre pour qui la question relève de l’administration, et j’émargeai à la solution sans lever la main. Mais ce soir, Julius prenait l’affaire par un angle que je n’attendais pas.
Les photographies. Il présenta des clichés, des dizaines, projetés un à un, avec des commentaires précis, méthodiques, dénués de tout sensationnalisme ; des épreuves prises en conditions contrôlées, dans des chambres noires sécurisées, sur des appareils vérifiés par des ingénieurs indépendants. Je notai le luxe de précautions et lui en sus gré en connaisseuse : la ville a ses tricheurs, un studio de Crewe s’est fait prendre l’an dernier la main dans la cuvette, et quarante ans de Society for Psychical Research n’ont pas asséché le commerce ; car le commerce a sa clientèle, et quelle clientèle : un Empire à qui la guerre doit un million des siens, qui a enseveli en grande pompe un corps sans nom, et qui fait la queue, depuis, pour des portraits sans corps. Julius, lui, apportait des pièces instruites. Et sur ces pièces, des formes ; des silhouettes ; des visages, parfois, à peine levés dans la brume de l’émulsion ; des présences qui n’étaient pas là quand le déclencheur partit ; des ombres, disait la salle, qui n’appartenaient à personne de vivant. La salle disait vrai sans s’entendre : toute ombre a son propriétaire, le registre n’est simplement pas public ; et j’en connais une, en circulation dans cette ville, qui a déjà changé d’épaules. La question monta d’elle-même au-dessus des rangs : les nôtres auraient-ils trouvé le moyen de se faire voir ? Je gardai la réponse de la maison : certains n’ont jamais cessé ; tout est affaire de dosage, et le dosage complet existe, en un exemplaire, assis au troisième rang.
Julius déroula son argumentaire avec une rigueur que ses détracteurs mêmes ne pouvaient nier, et il donna au phénomène un nom de sa fabrication : « épiphénomènes fantomatiques ». Précis, clinique, délibérément sans lyrisme ; ni fantômes, ni spiritisme ; des traces, disait-il, des empreintes laissées par quelque chose que la science ne sait pas encore nommer. J’appréciai l’étiquette en spécialiste des tiroirs : celle-ci était neuve, le rayon très vieux. Les empreintes sont mon gagne-pain ; les nôtres ont signé sur calcaire, sur granit, sur papyrus, et les voilà qui signent sur gélatine ; l’archive continue, elle a seulement changé de support. Ces empreintes, poursuivait-il, ne se laissent saisir que par certains supports, la pellicule en particulier, comme si la chimie de l’argentique enregistrait ce que la rétine ignore. J’inscrivis à part moi une politesse de la langue que l’orateur négligea : le bain qui fait paraître l’image s’appelle, en toutes lettres, le révélateur. Les chimistes ont baptisé leur liturgie sans la reconnaître ; j’ai servi quatre ans dans un cabinet du même noir, où l’on développait aussi ce qui se cache ; et il se célèbre chaque jour, dans les chambres noires de cette ville, des sorties au jour en réduction.
Puis Julius fit projeter trois courtes séquences cinématographiques, tournées, précisa-t-il, sur des caméras vérifiées, en des lieux contrôlés. Le projecteur se mit à crépiter dans le silence ; je saluai la procédure : la salle éteinte, on avait descendu la lampe la première, selon la règle des chantiers ; restait à savoir ce qu’elle éclairerait.
Le premier film montrait un chalutier de fin de siècle : coque trapue, mâts courts, cheminée centrale, pris en plan large depuis le pont d’un autre navire ou depuis la terre proche ; la mer, derrière, grise et levée ; l’allure, normale. Puis on remarquait. Je dis bien : on remarquait, la sensation venant par strates, montant à la conscience comme monte une lecture difficile, à mesure que l’œil consentait à ce qu’il voyait. Le chalutier portait une aura, un halo luminescent, presque rien d’abord, mais dont aucun contre-jour ne rendait compte ; la coque paraissait transparente, la mer se lisait au travers des flancs ; et, plus fort que tout, les vagues qui l’abordaient ne s’y brisaient pas : elles passaient au travers, sans écume, sans éclaboussure, sans résistance, comme si le navire relevait d’un ordre du monde qui ne reconnaissait pas le nôtre. Je reconnus l’éclairage avant le commentaire. Les nôtres, une fois en règle, changent d’état et de nom : ils deviennent akh, les lumineux, les transfigurés ; les scribes l’écrivent avec l’ibis huppé, et les formules promettent au justifié de briller. La physique de Julius parlait d’ionisation atmosphérique, pour une partie de l’aura, ses experts en convenaient ; pas pour le reste. Le reste avait son nom depuis cinq mille ans, sans laboratoire. Smith invita ensuite la salle à considérer la cadence : les vagues couraient à vitesse de vagues, le chalutier semblait au ralenti ; accéléré, ajouta-t-il presque à mi-voix, il reprenait une allure normale, et c’étaient les vagues qui traînaient ; l’objet et son environnement n’appartenaient pas au même régime temporel. Je contresignai sans lever la main. L’autre pays tient sa propre horloge, douze portes y font une nuit ; j’ai fait la traversée dans les deux sens, et l’on ne m’a jamais rendu ma montre. Le chalutier naviguait à l’heure de chez moi ; la mer, à l’heure de chez eux ; et les deux heures se partageaient la même image sans se saluer.
Je sentis Isidore, à mon côté, poser ses mains à plat sur ses genoux ; c’est la position des chevets, quand il n’y a plus qu’à tenir, et Verdun la lui avait apprise. Le film s’acheva.
Le deuxième donnait un intérieur : un grand escalier victorien, des moulures, un tapis rouge sombre ; en bas, un homme dans un fauteuil, lisant son journal ; et, descendant les marches, lentement, très lentement, une silhouette de femme en robe blanche dont on voyait au travers comme au travers d’une gaze. Ses pieds ne touchaient pas tout à fait les marches ; sa main suivait la rampe sans la presser ; son visage restait baissé. L’homme ne leva pas les yeux ; il lisait. Elle passa devant lui ; elle sortit du champ ; il tourna sa page. Smith commenta de sa voix égale : le monsieur affirmait n’avoir jamais vu l’apparition ; il en rêvait toutes les nuits depuis que son épouse était passée de l’autre côté, mais il jurait ne rien voir en état de veille ; la pellicule, elle, enregistrait. Et il laissa flotter sur la salle, comme une fumée, la question de savoir qui voit : l’œil, la pellicule, ou quelque chose qui passe au travers des deux selon des règles qui nous échappent. J’aurais pu verser une pièce au débat, et je m’en abstins : je connais un troisième témoin, à quatre pattes, resté en quartiers au Claridge’s, qui fixe depuis des années des recoins que je vérifie vides ; la rétine féline a toujours travaillé comme la pellicule, et personne ne développe les chats. Quant à la dame de l’escalier, je la reçus en consœur, avec un pincement que le laboratoire nota sans commentaire. Elle avait obtenu l’édition courante : la sortie sans le corps, la maison sans les mains pour la tenir. On m’a consenti, à moi, le tirage de luxe, et je n’ai toujours pas vu la facture. Elle descendait quand même, chaque nuit, fidèle à son service ; le courrier arrivait sans accusé de réception ; et l’homme tournait sa page. De tout le film, ce geste-là me resta : les vivants tournent les pages ; les nôtres descendent l’escalier quand même.
Le troisième était, des trois, le plus déstabilisant pour moi, et c’était pourtant le plus banal : une rue de Londres en plein jour, le trafic ordinaire, les autobus à impériale, les taxis, les piétons ; et au milieu, un cheval tirant une calèche d’un autre temps, transparente, au travers de laquelle on lisait les autobus et les passants. Un policier traversa la chaussée : il passa au travers de la calèche sans la voir. Un autobus arriva en sens inverse : il passa au travers du cheval sans rien heurter. Le cheval avançait d’une régularité de métronome, indifférent au monde qui le traversait ; personne, dans la rue, ne remarquait rien ; seule la pellicule, encore une fois, voyait. Je sus tout de suite pourquoi celui-là me touchait au vif. Ce n’était pas une apparition ; c’était un itinéraire. Une ligne encore en service, desservie à l’heure, dans une ville qui ne la voit plus ; et je fais mes courses, chaque après-midi, sur une ligne du même réseau. La différence tient en un point, dont l’instruction n’est pas close : moi, la rue me voit. Restait l’expérience que la logique commandait et que je ne commanderai pas : ce que rendrait la pellicule si l’un des appareils vérifiés de Julius se tournait un jour vers le troisième rang. Aura, transparence, ralenti, ou une épreuve parfaitement ordinaire ; le laboratoire en était à dix mesures, toutes honnêtes ; je refusai la onzième, et je la refuse encore en recopiant ces lignes. Il est des développements qu’on laisse au bain.
Smith laissa le film s’éteindre. La salle demeura dans un silence dont on entendait la qualité matérielle ; j’en fis l’acquisition sur-le-champ, pièce neuve au catalogue : le silence d’inventaire, celui qui descend sur une assemblée quand chacun recompte en hâte ce qu’il croyait savoir du réel, et trouve la caisse inexacte. Puis il précisa, de sa voix égale, la caractéristique commune des trois documents : les apparitions n’étaient pas visibles à l’œil nu pendant la prise ; elles ne paraissaient qu’au développement ; c’était en révélant les négatifs qu’on les découvrait. La photographie a un mot pour cet état intermédiaire, et il vaut son pesant de théologie : l’image latente. L’image est là, entière, couchée dans la gélatine, invisible ; elle attend son bain. J’élargis la doctrine d’un cran, aux frais de la salle qui n’en sut rien : le monde entier est une plaque exposée ; les nôtres y figurent déjà, au complet, latents ; le révélateur, simplement, n’est pas passé partout. Et je me classai dans la collection en conservatrice scrupuleuse : développée, tirée, fixée ; la seule épreuve de l’exposition à circuler hors du bain ; et le mot d’épreuve, dans ma partie comme dans la leur, a toujours eu les deux sens.
Mais les vrais raccords se firent dans ma tête, pendant que Julius parlait ; l’esprit de la déchiffreuse fit ce qu’il fait toujours, il relia. La vieille nomenclature tient la personne en pièces détachées, et je les avais toutes revues en quelques semaines : le ka, le double, qui demeure auprès du corps et reçoit les hommages, Maudslay en fabrique au plâtre ; l’ombre, détachable, voyageuse, on en a croisé une sur de mauvaises épaules ; le nom, qui fait vivre ; le cœur, qui témoigne ; et le ba, l’oiseau à tête d’homme, qui sort au jour, va, revient, et doit retrouver son corps chaque nuit, le Livre lui garantissant le trajet, formules à l’appui, Nour les sait par cœur. Je fis la collation séance tenante : l’aura du chalutier émargeait chez les akh ; la dame de l’escalier volait en ba, fidèle au retour ; la calèche suivait sa Douat de surface, porte à porte ; et l’ombre courait toujours, quelque part entre Great Russell Street et cette salle. Rien, sur la paroi blanche, ne débordait la vieille taxinomie : la science cherchait un nom, les parois en tenaient une pleine main, et depuis cinq mille ans. Les Égyptiens savaient. Ils avaient compris, avant tout le monde et pour toujours, que le point final des vivants n’est chez nous qu’un passage à la ligne : le texte continue, la page change ; et ce que Julius montrait ce soir, chalutiers transparents, dames en blanc, calèches que la rue traverse, ce n’étaient peut-être que les épreuves d’un manuscrit que les anciens avaient décrit avec une précision que nous avons mis des millénaires à prendre au sérieux.
Et moi, je savais. Je savais mieux que quiconque dans cette salle, mieux que l’orateur, mieux que ses experts et leurs ingénieurs indépendants, parce que je ne parle pas en théorie : j’ai été de l’autre côté. J’ai vu ce qui attend. Et ce qui attend ne ressemble à rien de ce que Julius projetait sur sa paroi blanche. Ses documents disaient vrai, je n’en retranche pas une image ; mais ils montraient les faubourgs, les lignes de banlieue, le service régulier ; des administrés paisibles, ponctuels, translucides, occupés à descendre des escaliers et à tenir des caps. J’ai rencontré autre chose. La périphrase reste de rigueur, l’équipement fait foi ; et un cri, qui n’était pas un mot, en répète l’attestation dans mes couloirs à heures fixes. Je ne pouvais pas le dire ; pas ici, pas maintenant ; le procès-verbal dort sous scellés, et une salle de conférence n’est pas un tribunal, pas même celle-ci. Peut-être plus tard, dans ce carnet, seule enceinte dont je reconnaisse la juridiction. Mon exemplaire s’écrit de première main, on le sait ; il lui manque toujours son chapitre premier, celui que tous les exemplaires d’atelier possèdent et que le mien attend : la traversée. Je l’écrirai quand j’aurai le courage de mettre des mots sur ce que j’ai traversé. Le courage, dans ma maison, n’est pas une vertu d’occasion ; c’est une pièce du trousseau. La mienne a dû rester dans la tombe, avec la lampe et le reste ; et il faudra bien, un jour, redescendre la chercher.
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L’ENTHOUSIASME DE SMITH — OU COMMENT NE PAS RETENIR LES LEÇONS
Et puis Julius Smith prononça les mots que je redoutais. Avec cette flamme dans l’œil que je connais trop bien, il annonça vouloir pousser ces recherches plus loin : aller sur le terrain ; documenter, mesurer, quantifier ; il parla d’expéditions, de sites antiques. Le vocabulaire était d’explorateur ; le projet, de démarcheur. Ce que la salle recevait comme un programme scientifique, mon guichet l’enregistra pour ce qu’il était : une tournée de visites à domicile, les domiciles étant les nôtres. Il proposait, en somme, d’administrer au pays entier la onzième mesure, celle que j’avais refusée pour mon propre compte et que je refuse encore ; ses appareils vérifiés par des ingénieurs indépendants iraient se braquer sur des seuils qui n’ont pas d’ingénieurs, et qui n’en ont jamais eu besoin. Il était enthousiaste ; terriblement, magnifiquement, dangereusement enthousiaste, et je maintiens les trois adverbes dans cet ordre, qui est celui de la pente.
La salle applaudit. Moi, je serrai les accoudoirs de ma chaise à m’en blanchir les phalanges ; je m’y connais en blanc d’os, la façade du musée m’avait fourni le nuancier. Cette flamme, Julius, je l’ai déjà vue. Pas dans tes yeux : dans ceux d’un autre, sur la rive gauche du Nil, devant l’entrée d’un tombeau que Nour suppliait de ne pas ouvrir ; le cri de Nour, celui qui se rejoue dans mes nuits à heures fixes, est né à cette porte-là, et mes nuits n’ont jamais eu besoin qu’on le leur apprenne. Le lieu figure à mon dossier sous scellés ; le cachet, ce soir-là, ne joua pas : il céda d’un coin, et je transcris ce que le coin a laissé passer, pas un mot de plus. Cet homme-là n’écouta pas. Il poussa les portes, en savant qui se croit le maître du monde ; or les portes de chez nous ont un protocole, on se présente, on décline son nom, on attend qu’on vous ouvre ; il ne s’était pas présenté, et la maison fit les présentations. La chose qui attendait derrière serra la main qu’il lui tendait sans le savoir. Le bilan officiel tient en cinq mots : trois côtes brisées, un coma. Les bilans officiels, comme les cartouches, sont souvent incomplets ; je suis bien placée pour savoir ce que celui-là omet, et mes propres côtes, qui tiennent la comptabilité de l’affaire, lancèrent à l’unisson pendant que la salle applaudissait. Je puis donc te le dire d’expertise, Julius, et non de théorie : les ombres que tu montres à l’écran n’aiment pas qu’on les regarde de trop près. Celles de tes films sont de bonne compagnie ; il en est d’autres. Et j’ajoute le corollaire, acquis depuis Great Russell Street : elles rendent les regards. Le pronom sans antécédent de mes nuits tient peut-être là son antécédent ; le greffe rapproche les pièces, et ne conclut pas.
Mais je ne te le dirai pas, et c’est cela, le pire. Te le dire ne te ferait pas reculer d’un pas : te le dire te ferait avancer, plus vite, plus loin, avec cette curiosité de savant qui prend la peur des autres pour une expérience à reproduire ; je connais la variété, la rive gauche me l’a présentée. Alors je me tais. Je serre les accoudoirs. Et je laisse l’assemblée applaudir un homme qui ne sait pas ce qu’il vient de promettre. Car il vient de promettre, Julius ; les vivants croient annoncer des programmes, d’autres guichets enregistrent des vœux, et il se trouve toujours quelqu’un, au bas de l’affiche, pour tenir le registre. La salle a contresigné avec toi, par acclamation ; les mains qui applaudissaient ne savaient pas à qui elles se tendaient, et la chose, derrière ses portes, a toujours honoré les mains tendues. J’inscrivis au catalogue l’espèce du soir, qui manquait : le silence qui monte la garde.
Nour me l’a appris, et elle le tenait de plus vieux qu’elle : on ne prend pas sans demander ; on n’entre pas sans s’annoncer. Chaque pierre déplacée est une offense, et chaque offense a un prix ; et le prix, ce n’est pas nous qui le fixons : ce sont les gardiens, ceux d’en bas. L’affichage, du reste, est réglementaire depuis l’Ancien Empire. Les mastabas portent l’avis au seuil, à hauteur de lecture, et la formule en est restée au greffe de la profession : quiconque entrera dans cette tombe en état d’indignité, « je lui tordrai le cou comme à un oiseau ». On sourit de ces lignes dans les congrès ; je proposerais volontiers aux souriants une visite guidée sur la rive gauche, mais la visite ne se donne plus, et c’est tant mieux pour les congrès.
Toi, Julius, tu appelles cela de la superstition. Moi, j’appelle cela du respect ; le genre qu’on apprend en voyant ce que coûte l’irrespect, formation un peu chère mais inoubliable. Je confirme les deux adjectifs ; j’ajoute que la maison ne rembourse pas, et que mon diplôme, à moi, fut délivré à titre posthume. Et je porterai ce silence-là tant que je pourrai, parce que le rompre serait te servir sur un plateau ce que tu cherches sans le savoir ; je connais trop bien la table où finissent les plateaux, et ce qu’on y dépose ne revient pas aux desservants. Ces pages, du reste, te sont adressées, et tu ne les liras pas. J’ai inauguré le mois dernier le courrier de l’Ouest vers les vivants ; en voici la deuxième pièce, et celle-ci restera en souffrance, le mot des postes étant, pour une fois, exact des deux façons. Les Anglais tiennent un bureau pour les plis qu’aucune adresse ne réclame : le dead letter office, disent leurs règlements. Le français dit mieux, comme souvent : lettre morte. Mon avertissement y est classé d’avance ; qu’on ne s’inquiète pas de son sort. Il y sera en pays de connaissance.
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LE SALON — OÙ L’ON MANGE ET OÙ L’ON DOUTE
Nous passâmes au grand salon : buffet, nappes blanches, argenterie, champagne. Marcello s’était retranché de l’autre côté de la salle, seul devant le buffet, une assiette dans une main et un verre dans l’autre, dévorant avec la concentration d’un homme pour qui la nourriture mérite plus d’égards que les mondanités. Je le comprends ; la table est chez moi un art d’agrément, chez lui une conviction, et les convictions, dans ce groupe, se respectent.
Les autres se regroupèrent autour de Smith. Il y avait là Robert Roubonie, qu’on m’avait présenté brièvement et dont je ne savais rien ; le greffe ouvrit sa fiche et la laissa blanche, en notant que les fiches blanches, dans ma collection, ne le restent jamais longtemps. Églantine Hugel, qui observait le groupe avec cette courtoisie impeccable qui masque je ne sais quoi ; le je-ne-sais-quoi est une denrée de famille, et j’en poursuis l’inventaire. Et Beddows, le fidèle domestique de Julius, veillant en retrait comme toujours, un plateau à la main, prévenant chaque besoin de son maître avec une prescience qui frise la divination. Je m’y connais en personnel de maison : les nôtres appellent cela un desservant, le plateau est chez nous un meuble liturgique, et Beddows officie sans le savoir, comme tout le monde dans cette histoire, mais mieux que la plupart.
Je me servis au buffet ; je mangeai, avec l’application qu’on me connaît désormais ; et surtout, j’écoutai. La conversation revint sur la conférence. Comment Julius avait-il obtenu tout cela, ces films, ces images impossibles ; était-on bien certain que ce fût réel. Comme toujours, Julius ne répondit rien : le sourire de sphinx, cette manière de ne pas répondre qui est sa réponse. Le compliment, sous ma plume, n’est pas une image de salon ; j’ai fréquenté l’original, qui garde ses questions depuis quarante siècles et n’a jamais rendu que du sable, et Julius soutient la comparaison. Le souci, c’est que ce sourire-là, je le connais : il garde toujours quelque chose pour lui ; et en archéologie, ce qu’on garde pour soi finit toujours par coûter à un autre. Le pli de Kensington n’avait rompu qu’un cachet ; j’en comptai, sous la moustache, au moins un second.
Isidore doutait, et c’était de bonne doctrine. Son Église tient la comptabilité en trois cases, Paradis, Enfer, Purgatoire : les âmes vont quelque part, Dieu décide, fin de l’histoire. Pas de ba qui voyage, pas de ka qui demeure, pas de négociation avec ce qui attend de l’autre côté. J’observai pourtant, en collègue des classements, que la troisième case trahit la maison : le Purgatoire est la seule des trois à guichet ouvert, la seule où le courrier des vivants porte, prière après prière ; mon frère y expédie chaque soir, l’office des défunts fait foi ; et une administration qui accepte le courrier admet, de fait, que ses administrés bougent encore. La doctrine dit trois cases ; le guichet dit un pays. Mais mon frère n’a pas été confronté à la question, pas comme moi. Pour lui, « la vie après la mort », l’intitulé même de Julius, est une affaire de foi. Pour moi, c’est un souvenir.
Bien sûr, Smith se moqua des croyances d’Isidore ; avec sa délicatesse habituelle, il écarta les réserves de mon frère d’un revers de main académique. Je faillis verser une pièce au débat, et je la gardai, mais je la consigne ici, où elle est à l’abri. Dois-je te rappeler, Julius, que tu as toi-même frôlé le seuil, un jour ; pas avec moi, pas dans la nécropole ; ailleurs, dans une saison antérieure dont tu parles rarement et jamais en public. Le coin de cette pièce-là céda enfin, comme avait cédé celui de la rive gauche, et je transcris sans élargir. Que là-bas, quand tout a basculé pour toi, la science ne t’a été d’aucun secours ; et que toi aussi, tu aurais été pesé. Peut-être pas par le Dieu des chrétiens ; mais jugé quand même. La balance de chez nous ne demande pas la confession du client ; elle pèse ce qui se présente, et tout, Julius, finit par se présenter.
Et ce fut le moment que choisit Smith, avec ce talent qu’il a pour les formulations malheureuses, pour lâcher sa dernière remarque : notre problème, à nous tous, n’était pas d’être fermés ; c’était d’être trop sûrs de nous. Une remarque dont je me serais bien passée. Mon regard en dit long ; assez long pour que Julius, qui est beaucoup de choses mais certainement pas un sot, comprît qu’il venait de poser le pied en terrain miné. Je l’avais vu, un soir de Brook Street, choisir ses mots comme on y pose ses pas ; il connaissait donc la carte, et il marcha dessus quand même ; l’assurance des savants finit toujours par régler la note des démineurs. Il changea de sujet ; le mal était fait. Isidore baissa les yeux. Et moi, je posai la main sur le bras de mon frère, discrètement. Il m’avait fourni, devant Églantine, un point d’ancrage ; je le lui rendis, et la digue changea de main. Les ponts, décidément, se franchissent dans les deux sens ; il arrive que ce soit une bonne nouvelle. Il me regarda. Il comprit.
Je fis ensuite le tour de la salle : salutations, poignées de main, sourires de circonstance ; le protocole des seuils en version mondaine, et je le remplis porte à porte, en habituée. Je croisai le comte Ferdinand von Zeppelin, qui me dévisagea avec une insistance désagréable. Le patronyme mérite sa ligne : son titulaire le plus illustre est des nôtres depuis six ans, et Londres a appris à épeler ce nom-là en levant les yeux, du temps où le ciel s’était mis à livrer ; je m’abstins de m’enquérir de la parenté, mes propres généalogies me tenant lieu de ration. Celui-ci, en tout cas, n’appréciait pas ma présence, et le faisait savoir à qui voulait l’entendre : la première femme archéologue admise à l’Oriental Club, cette institution sacro-sainte de la virilité britannique, souillée par une Française en robe du soir ; quelle décadence. Le grief circulait en clair, sans un chiffre ; je lui rendis la politesse venimeuse apprise au Cabinet noir, le genre de sourire qui dit : j’ai déchiffré des codes militaires plus complexes que votre ego, monsieur le comte. Quant à la décadence, le mot désigne, dans ma discipline, un processus technique que je tiens personnellement en échec ; sa flèche manquait sa cible de plus loin qu’il ne saura jamais.
Plus loin, Richard Wentworth, qu’on me présenta brièvement ; un homme courtois, mesuré, ne disant ni trop ni trop peu, l’espèce dont on ne remarque sur le moment que l’équilibre, et dont on s’avise plus tard qu’on n’a rien appris. Alexis Maneyrol, qui semblait connaître Julius de longue date ; l’homme du record d’Itford, trois heures et davantage dans le ciel du Sussex, l’automne dernier, sans un moteur, porté par des courants que personne ne voit ; je saluai en lui le seul praticien de la salle dont le métier consiste, comme le mien, à durer sur de l’invisible. Et Marie Curie, entourée d’un cercle de savants qui ne la lâchaient pas d’une semelle. La science française est veuve depuis dix-sept ans ; Pierre Curie est des nôtres depuis mille neuf cent six, la maison a continué sous les deux noms, et le second prix Nobel est venu saluer l’associé absent. Je m’inclinai devant Madame Curie avec une déférence sincère : voilà une femme qui ouvre les portes au prix Nobel, méthode que ma doctrine des portes n’avait pas répertoriée et qu’elle adopte séance tenante.
Elle avait dû surprendre mon échange avec le comte. Elle me prit à part un instant, avec cette simplicité désarmante qui est la marque des vrais grands, et me dit de ne pas les écouter ; de continuer ; que le monde scientifique avait besoin de femmes qui creusent, au sens propre comme au figuré. Elle ne croyait pas si bien dire ; je pratique le creusement à un troisième sens que la grammaire n’a pas prévu, et j’ai travaillé la paroi des deux côtés. Les Von Zeppelin de ce monde, ajouta-t-elle, finissent toujours par se taire quand les découvertes parlent plus fort que les préjugés ; je souscrivis, en notant à part moi que ma découverte la plus considérable est précisément tenue au silence, et qu’on mesurera un jour ce que le monde savant perd à mes bonnes manières. Son art entier, du reste, est né comme les documents de Julius : d’une plaque photographique voilée au fond d’un tiroir, en mille huit cent quatre-vingt-seize, par des rayons que personne ne voyait ; la physique nouvelle est fille d’une image latente, et je m’étonne qu’on s’étonne encore que la pellicule voie mieux que nous. Elle a tiré ensuite de la roche une matière qui luit seule dans le noir, en se défaisant, et qu’elle a nommée radium ; ma maison tient un vieux mot pour ce qui brille d’avoir passé ; les deux laboratoires décrivent, chacun dans sa langue, la même lumière. Ses yeux étaient doux et fermes ; des yeux qui ont encaissé des années de mépris, de condescendance, d’hostilité ouverte, et qui sont toujours là, toujours debout. Je notai aussi ses mains, par déformation de métier : le bout des doigts marqué, brûlé par la matière même qu’elle a mise au jour. La marque, chez elle, se porte aux doigts ; chez moi, à la cheville ; on reconnaît les gens de terrain à leurs reçus, et la découverte fait toujours payer comptant ceux qui la font.
Je la remerciai. Et pour la première fois de la soirée, mon sourire ne fut pas un masque. L’atelier n’y était pour rien ; la pièce sortait de l’ancien fonds, d’avant toute fabrication ; et je constatai, en conservatrice honnête, qu’il en restait.
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LES INVITÉS — ET CELUI QUI DÉTONNE
Je laissai la conversation s’éteindre et je me mis à circuler. Saluts, poignées de main, quelques mots échangés avec des visages que je ne reverrais probablement jamais ; l’adverbe est des vivants, qui aiment laisser les portes entrouvertes ; mon guichet ferme mieux, et se rattrape autrement, l’autre bureau finissant par recevoir tout le monde, avec, me concernant, l’avantage du terrain. Les mondanités : ce rituel que les Anglais ont élevé au rang d’art et que les Français pratiquent avec un peu moins de conviction. Je m’y prêtai sans peine ; c’est une liturgie de surface, et j’ai été formée aux liturgies de fond.
Ce fut en traversant le salon que je remarquai Timothée. Il était en grande conversation avec un Américain, un certain Lovecraft ; Agatha Christie se tenait un peu en retrait, une coupe à la main, écoutant avec cette attention discrète des romancières qui collectent des personnages partout où elles passent. Je saluai la collègue en silence : nous tenons chacune un registre, le sien se vend mieux. Son rayon, du reste, m’a toujours plu par honnêteté ; le roman policier est le seul salon des vivants où l’un des nôtres préside chaque séance, chaque volume s’ouvre sur son arrivée, et l’on y passe trois cents pages à chercher qui a signé l’expédition. On me permettra d’apprécier le genre en habituée du greffe. Je me tins néanmoins hors de portée du carnet ; j’ai déjà en circulation des portraits que je n’ai pas commandés, et l’expérience m’a rendue regardante sur les ateliers.
Mais ce fut l’Américain qui retint mon attention. Il détonnait. Parmi les habits de soirée, les sourires faciles et les poignées de main chaleureuses, lui se tenait distant, presque rigide ; le visage long, émacié, d’une économie de chair que les ateliers de ma maison tiendraient pour un préjugé favorable ; l’habit d’une coupe antérieure à la guerre, porté sans gêne aucune ; et le regard qui ne se posait sur rien de vivant avec aisance. La formule appelait un contrôle, et je tenais le cas témoin à trois pas ; le laboratoire, par décence, s’abstint. Rome, aux triomphes, postait sur le char un homme dont l’unique office était de rappeler au triomphateur sa condition ; la tradition a serré la consigne en deux mots latins, memento mori, souviens-toi de ce que tu es. Les salons modernes ont supprimé l’emploi ; celui-ci s’était pourvu tout seul, et tenait le rôle à la perfection, quoique sans le savoir : dans toute cette dorure, un seul visage rappelait à l’Empire ce que l’Empire fête précisément pour l’oublier. J’observai la doublure avec l’indulgence de la titulaire ; lui portait le costume, je tenais, sans costume, le fond du poste.
Julius Smith me glissa à l’oreille qu’il s’agissait d’un écrivain américain, « prometteur » ; qu’il publiait dans des revues, et qu’on commençait à parler de lui dans « certains cercles ». Je pesai l’adjectif au poids de la maison : « prometteur » est le mot de Julius quand il a déjà mesuré le potentiel et qu’il attend que le monde le rattrape. Et je pesai mieux encore les certains cercles, car Julius ne dit jamais certains sans savoir exactement lesquels ; deux réticences dans une phrase de présentation, le sphinx tenait sa moyenne. Quant aux promesses, j’en connais depuis peu le régime : celles qu’on prononce devant une salle s’enregistrent ; celles qu’un homme porte sans les prononcer m’inquiètent davantage, et celui-là avait l’air chargé.
Mon regard se tourna vers lui, et je n’étais pas la seule. Timothée l’observait aussi, non de la curiosité mondaine du salon, mais d’autre chose : l’intérêt du poète qui reconnaît un frère d’encre. Je laissai faire en connaisseuse ; depuis Simonide, les poètes fournissent la clientèle de mon bord, et il n’arrive pas si souvent d’en voir deux comparer leurs registres. Ils parlaient depuis un moment déjà quand l’Américain tira une carte de sa poche : l’adresse de son éditeur. Une carte de visite est un cartouche portatif ; le nom, serré dans son cadre, voyage de main en main et se garde tout seul ; celle-ci valait mieux, portant l’adresse de la maison où l’on fait vivre le nom. Il la tendit d’un geste sec, presque mécanique, sans un sourire, comme on remet une clef plutôt qu’une politesse ; et Timothée Deslandes la prit avec une gravité qui ne lui ressemblait pas. Elle ne me surprit qu’à moitié : c’est la gravité des remises de clefs, et ils furent seuls, dans tout le salon, à savoir qu’il venait de s’en remettre une.
Il y avait quelque chose en cet homme ; quelque chose d’inexplicable, et je pèse le mot, qui ne traîne pas dans mes inventaires. Une qualité de présence qui n’était ni le charisme, ni l’élégance, ni l’intelligence visible ; quelque chose de plus sombre, de plus profond. Son silence même refusait mes rubriques, ni mondain, ni gardé, ni noué ; je versai au catalogue, à titre provisoire, l’espèce qui manquait : le silence qui écoute ailleurs. Et la formule me vint, que je consigne telle quelle : il portait en lui des visions qu’il n’avait pas choisies. Je connais l’espèce, ou je crois la connaître. Il existe des nuits qui ne rêvent pas, qui s’éveillent, l’œil ouvert en déterminatif, sur des couloirs que personne n’a commandés ; les miennes en tiennent registre, et ma propre galerie recrute sans mon aveu. Je me gardai de conclure ; je notai seulement, en professionnelle, une parenté d’atelier, et je me demandai pour qui travaillait le sien.
Il était venu de très loin pour cette conférence : depuis l’Amérique, la traversée de l’Atlantique en plein hiver. L’Atlantique de janvier ne se donne pas ; il l’avait pourtant payé, et dans le sens le plus long. Pourquoi ? Pour entendre Julius parler d’« épiphénomènes fantomatiques » ? Mon ancien métier a une règle pour les envois de cette sorte : quand le motif déclaré ne couvre pas le port, on cherche le second pli. Ou pour autre chose, que je ne voyais pas encore ; la formule, depuis ce soir, a d’ailleurs un statut : ce que je ne vois pas encore s’appelle une image latente, et les images latentes ne demandent qu’un bain.
Je demanderais donc à Timothée l’adresse de l’éditeur, pour tenter d’en savoir plus ; la formule est modeste, le projet l’est moins, et l’on connaît mon appétit pour les textes qui se refusent. Le greffe, lui, n’attendit pas le courrier : il ouvrit une fiche au nom de l’Américain, et la rangea d’instinct, sans un mot d’explication, contre la chemise d’un dossier que je ne recote pas. Je ne discutai pas le classement. Le greffe ne s’est encore jamais trompé de tiroir.
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LE PUB — OÙ LE REPOS N’EXISTE PAS
Marcello revint vers nous, l’assiette vide, le verre aussi, mais les yeux pleins ; le Napolitain avait observé à sa manière, depuis l’autre côté de la salle, et je reconnus le procédé, c’est celui des sentinelles qui mangent. Certains d’entre nous restaient sur leurs gardes, et cela se lisait sans appareil : dans les épaules de Marcello ; dans le regard d’Ender, qui balayait la pièce par habitude ; dans le silence d’Isidore, qui priait peut-être intérieurement, la chapelle de mon frère ne fermant jamais. La conférence de Smith, ces chalutiers transparents, ces dames d’escalier, la remarque sur nos certitudes : tout cela flottait entre nous comme un brouillard que personne n’osait dissiper. J’avais déjà consigné une fumée de cette espèce, un soir, chez Ender ; celles-là ne se dissipent pas, elles patientent.
Smith, Beddows et Patrice nous entraînèrent vers un pub à deux pas de l’Institut : un peu de « repos », promit Julius. Le mot, dans sa bouche, n’a jamais signifié ce qu’y met le commun des mortels ; j’observai à part moi que je ne relève plus du commun en question, et que le terme, chez moi, appartient au cahier des charges. Les vivants l’ont d’ailleurs mis en musique : le requiem, l’éternel repos, se chante à notre intention dans toutes les paroisses ; Julius en proposait la contrefaçon au comptoir, et je suivis sans chicaner, la maison mère n’ayant jamais poursuivi personne pour usage abusif de sa marque.
En chemin, Ender Beaumin me glissa une information que Julius lui avait confiée discrètement après la conférence : Smith lui demandait de rester une semaine encore à Londres ; il aurait besoin de lui ; de ses compétences de médecin, avait-il précisé, sans détailler, sans expliquer. Ender avait accepté, parce qu’on ne refuse pas grand-chose à Julius quand il vous regarde avec ces yeux-là. Mais la question me tournait dans la tête comme un scarabée prisonnier d’une jarre, et les scarabées, dans ma famille de mots, se posent sur les cœurs pour empêcher les témoignages : pourquoi un médecin ? On n’emmène pas un praticien pour dépouiller des archives ; on l’emmène là où l’on prévoit des corps. Le pli de Kensington gardait son second cachet ; je crus, ce soir-là, en palper la forme au travers du papier.
Le pub était chaud, bruyant, rassurant de banalité : bois sombre, cuivres, le murmure des conversations anglaises, un feu qui faisait son métier. Et, ironie que je consignai en clinicienne, cette chaleur me fit du bien. Mes côtes se dénouèrent ; ma cheville cessa de battre. Le thermomètre et moi avons pourtant résilié nos observations, on le sait ; il faut croire que la créancière accepte les acomptes en nature, et qu’elle a un faible pour le charbon anglais. La chaleur guérit ce que le froid a brisé ; l’axiome est trop simple pour mes grilles, et il tenait. J’en tirai la seule conséquence honnête : on n’apaise pas ainsi un froid de saison ; ce que la flambée d’un pub faisait taire une heure était un froid d’avant les calendriers, et la plus vieille guerre du monde, celle du feu contre le noir, n’est visiblement pas close ; ma carcasse y a choisi son camp sans me consulter. La cryptologue nota l’anomalie au dossier ; la convalescente but sa bière. Nous nous installâmes dans un coin, loin des regards ; le serveur s’approchait, carnet en main, quand Ender se figea.
D’un coup ; comme frappé. Son regard s’était pris à la fenêtre, sur quelque chose dehors, dans le noir londonien. La silhouette. La même ; celle que Marcello avait sentie sans la voir devant le British Museum. À cette différence près, qui changeait la pièce de régime : cette fois, un œil la tenait. Le guetteur venait de gagner une rétine ; les dossiers sans témoin oculaire ont une carrière limitée au greffe, et celui-ci entrait dans sa seconde.
Il ne dit rien. Il prit Marcello par le bras, l’arracha de sa chaise, et les deux détalèrent, sans un mot ; le médecin et le soldat, deux mémoires de guerre parties du même ressort, et Marcello ne demanda pas pourquoi : il vit le regard d’Ender, et cela suffit, les vieilles unités se passent de sonnerie. En une seconde ils furent dehors, avalés par la nuit ; l’expression, chez nous, décrit une procédure réglementaire, la nuit avale chaque soir et restitue au matin, mon confrère à l’horaire en fait la démonstration quotidienne ; je me surpris à exiger d’elle, à voix intérieure, l’application stricte du règlement.
Et nous restâmes là : Smith, Isidore, Patrice, Beddows et moi, les menus encore à la main, le serveur figé au milieu de la salle ; l’immobilité est ma discipline reine, et l’homme, qui la découvrait en amateur, s’y montrait doué. Nous nous regardâmes, sourcils froncés, bouches closes ; j’inscrivis l’espèce au catalogue, qui s’enrichit décidément à chaque sortie : le silence d’inquiétude comprimée, celui qu’on ne rompt pas de peur de ce qu’il laisserait entrer. Smith ne disait rien ; Beddows tenait son poste, plateau bas ; Patrice fixait la porte par où les deux avaient disparu, et sa fiche s’épaissit d’une ligne sans s’ouvrir ; Isidore joignit les mains, gisant de jour. Et moi, je sentis la marque battre à la cheville, à petits coups espacés, comme un signal ; la ligne émettait de nouveau, toujours sans code ; j’accusai réception, faute de mieux, et je gardai l’appareil ouvert.
Ils revinrent au bout d’un quart d’heure, essoufflés, les joues rouges de froid, la neige aux épaules. Ender s’assit, commanda une bière d’un geste bref, et déposa ; le mot est le bon, c’était une déposition, et le praticien des trois verdicts parlait avec sa précision de clinique. Ce qu’il avait vu était un homme ; ni une ombre, ni un fantôme, ni une créature sortie d’aucun cauchemar de sa collection ; un homme. Je notai au passage qu’il empruntait, pour son diagnostic différentiel, la nosologie de ma maison, l’ombre y étant une pièce d’anatomie ; je le laissai à sa colonne, la contre-expertise viendrait d’ailleurs. De taille moyenne, vêtu de sombre, le visage dissimulé sous un chapeau à large bord ; je portai au greffe, sans conclusion, un détail de garde-robe : le chapeau à large bord est aussi le mien, et je n’aime pas que ma silhouette circule en ville sans moi. Un homme qui les observait depuis l’autre côté de la rue, immobile, et qui se défit dans les ruelles sitôt la porte du pub poussée. L’inconnu ; toujours là ; jamais atteint. Ils l’avaient poursuivi dans deux ruelles, tourné un coin : plus rien ; personne ; la ruelle vide, comme avalé par la nuit, et cette fois la formule m’inquiéta, car la nuit rend d’office ce qu’elle avale, sauf ses pensionnaires. Un homme ne disparaît pas ainsi, dit-on, pas dans « le monde réel » ; j’auditai l’expression en passant, il existe au moins deux mondes également réels, je détiens des papiers dans les deux, et aucun de leurs règlements n’autorise ce tour-là aux hommes. Et pourtant.
Mais le plus étrange, poursuivit Ender, tenait à la neige. La rue en portait une couche fraîche, intacte ; leurs propres pas s’y étaient imprimés, nets, profonds, en bons administrés. Là où l’homme s’était tenu : rien. Pas une empreinte ; pas un creux. Comme si la neige ne l’avait pas reconnu. La formule était de médecin ; elle était surtout de greffier, et je la reçus en collègue. La neige fraîche est le registre le plus honnête que je connaisse, une page que le ciel tire à neuf et qui inscrit tout piéton sans lui demander ses papiers ; les registres ne reconnaissent que leurs inscrits, et la page blanche venait de rendre son verdict : le passant ne figurait pas aux rôles. J’ai quelque compétence en matière de recensements incomplets ; nous étions donc deux, ce soir-là, dans le même quartier, à circuler en marge des écritures. À cette différence, que je méditai tout le long du retour : moi, la neige me reconnaît. Je vérifiai sur le trottoir du Claridge’s, en comptable qui rapproche ses livres ; mes bottines signèrent. Le tirage de luxe, décidément, comprend tout : l’image, l’empreinte, et la facture toujours en souffrance.
L’Angleterre, du reste, tient au dossier la pièce exactement inverse, et je la connais par les vieilles gazettes : un matin de l’hiver mille huit cent cinquante-cinq, le Devon se réveilla quadrillé de traces qu’aucun marcheur n’avait faites, une seule ligne de sabots courant sur des lieues, par-dessus les murs et les toits ; le pays les baptisa empreintes du Diable, faute de client au guichet. Des traces sans marcheur hier ; un marcheur sans traces ce soir. L’archive nationale se complète, et je m’abstins de féliciter qui que ce fût. Les documents de Julius, eux, classaient proprement : visibles de la pellicule, invisibles de l’œil, immatériels à la rue. Notre homme brouillait les colonnes : visible des rétines, deux font foi ; assis parmi les vivants une heure durant ; et néanmoins nul pour la neige. Ni piéton, ni apparition de catalogue ; la troisième colonne, comme toujours, et je commence à croire qu’elle seule embauche encore.
Car Marcello ajouta, la mâchoire serrée, la pièce qui changeait la portée de tout le reste : il l’avait vu dans la salle de conférence, plus tôt dans la soirée. Un visage de l’assemblée, noté sans arrêt de l’œil, parce que l’homme ne faisait rien de suspect ; il était simplement là ; assis ; écoutant. Il avait donc entendu la promesse de Julius, et peut-être applaudi avec la salle ; les mains tendues, décidément, trouvent toujours preneur. Il est de plus en plus présent sans être là ; je n’ôte rien à la formule, c’est la définition d’école d’une hantise, et je suis en position de certifier les définitions.
Que nous voulait-il ; que cherchait-il. Une énième imprudence de Smith ; quelqu’un que ses recherches auraient alerté ; ou autre chose, de lié à ce que nous avons dérangé, là-bas, dans la nécropole. Le cachet a cédé ce qu’il a cédé ; je n’écris pas le reste. Le greffe, lui, fit son office et ouvrit une fiche au signalement de l’inconnu ; puis, pour la première fois de sa longue carrière, il la garda en main, faute de pouvoir choisir le tiroir. Je ne le pressai pas. Les tiroirs, ces temps-ci, communiquent.
Je me dis une chose, en finissant ma bière dans ce pub trop chaud, et je la consignai en résolution d’inventaire : la prochaine fois que je sortirais, ce serait avec mes deux armes, ou avec mon fouet, selon les circonstances. Les rues de Londres ne sont plus sûres, et si la science de Julius ne peut pas nous protéger, l’acier et le cuir feront l’affaire. J’ai appris le fouet sur les chantiers d’Égypte, contre les serpents qui s’aventuraient trop près des tentes ; on sait que je vais volontiers regarder les serpents des autres, je n’ai jamais toléré ceux qui viennent regarder les miens. J’ai appris à tirer dans les collines de Toscane, un après-midi de pluie, auprès d’un vieux chasseur qui ne comprenait pas qu’une femme voulût apprendre ; il m’apprit quand même, et les cibles, elles, n’ont rien demandé. Je ne suis pas une guerrière ; je suis une archéologue. Mais une archéologue qui a fouillé des tombeaux sous des latitudes où la loi n’a pas de guichet apprend vite que la connaissance ne suffit pas toujours. Ma maison, du reste, l’enseigne depuis l’origine : les trousseaux sérieux ont toujours compté des armes, arcs, poignards, masses d’apparat, j’en ai inventorié de pleines vitrines ; on équipe pour une route, et personne, nulle part, n’a jamais promis qu’elle fût sûre. Mon trousseau se met simplement aux normes.
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SMITH MINIMISE, COMME TOUJOURS
Smith écouta la déposition d’Ender et de Marcello avec ce calme qui me rend folle. L’expression est des vivants et je la maintiens, en signalant ce qu’elle engage sous ma plume : on me prête désormais une patience de sédiment, j’ai un climat au lieu d’une humeur, et il n’y a guère que Julius au monde pour y faire lever de l’orage. Les sourcils à peine relevés, le verre de bière à la main, l’air de qui évalue des données ; je connais la plus vieille chambre d’évaluation du monde, celle qui pèse tout ce qui se présente, je n’y ai pas encore comparu mais j’en ai traduit les minutes, et je certifie que ses assesseurs ont le triage moins tranquille.
Puis il minimisa. Évidemment ; comme toujours. Un homme en chapeau dans les rues de Londres : rien que de très ordinaire. Les empreintes absentes : le vent les aura effacées. La disparition au coin de la ruelle : l’homme connaissait le quartier mieux qu’eux. Je laissai passer le premier article par charité, et je démontai les deux autres à huis clos, en technicienne. Le vent, d’abord : je date des inscriptions à l’usure, c’est le métier ; le vent est un ouvrier consciencieux qui met des siècles à manger un cartouche, et celui de Julius aurait travaillé en un quart d’heure, sur commande, en épargnant soigneusement les pas d’Ender et de Marcello imprimés à deux mètres. Un vent qui choisit ses piétons ne relève plus de la météorologie ; cela s’appelle du personnel. Le quartier, ensuite : que l’homme le connût mieux que nous, j’en tombais d’accord, et c’était précisément ce qui m’occupait ; restait à établir lequel. Il est un quartier que je connais mieux que Londres, dont les résidents circulent sans émarger nulle part ; si notre homme en relevait, la remarque de Julius était la plus exacte de sa soirée, et il ne le saura jamais. Je reconnus d’ailleurs l’opération, pour l’avoir inventoriée sur les registres de ma maison : elle s’y nomme la réduction. C’est un office tardif et discret : on y ramène un ancien occupant à un volume commode, qui tienne dans une boîte plus petite, afin de faire de la place aux suivants. Julius pratiquait la réduction sur notre soirée, pièce à pièce ; l’homme en chapeau, réduit ; la neige, réduite ; et le tout logeait, en effet, dans une boîte fort convenable. La manœuvre a une limite, que tout praticien connaît : on réduit des restes. On ne réduit pas ce qui bouge encore.
Qui, Julius ? Qui, sinon quelque chose d’inexplicable pour ton cerveau humain ? Je pose la question dans ces pages, où tu ne la liras pas ; le courrier en souffrance s’allonge, et je garde tes deux mots sans une once d’ironie : le mien est resté humain, quoi qu’en disent mes papiers, et il cale exactement au même endroit ; j’ai seulement, sur toi, l’avantage du fichier. Je ne sais pas ce que cet homme nous veut. Mais minimiser, toujours minimiser, tenir le monde pour un problème de mathématiques avec une solution propre : j’ai fait carrière dans les problèmes, Julius, et les seuls qui m’aient jamais rien pris sont ceux qu’on m’avait déclarés propres. Cette manière-là nous a déjà coûté cher. Je connais le montant mieux que personne ; je l’ai acquitté en personne ; et la maison, on le sait, ne rembourse pas.
Et ce fut là, dans ce pub, devant ce sourire condescendant, que le souvenir revint. Pas à cause de l’homme mystérieux ; à cause de Smith. On date une couche à son mobilier, c’est la première leçon du chantier ; on date un souvenir à son geste. Ce revers de main qui balayait le danger, je le tenais dans ma collection, étiqueté, provenance certaine : un autre homme avait eu le même, voilà deux ans, sur la rive gauche du Nil, devant l’entrée d’une nécropole ; le geste coïncidait au degré près, et la strate remonta d’un seul tenant. Ce souvenir-là, je le tenais à distance depuis longtemps ; et la distance n’était pas une figure. J’avais pratiqué sur lui l’opération que les embaumeurs réservent aux viscères : prélevé, scellé, confié à un gardien, rangé à part du corps ; les vases canopes ont quatre patrons pour veiller sur ce qu’on ne garde pas en soi, et le mien tenait depuis deux ans sans une fuite, les heures fixes de mes nuits exceptées, que je portais au compte de l’évaporation.
J’avais consigné, il y a peu, que le procès-verbal dormait sous scellés et qu’on ne l’ouvrirait pas ce soir-là. Le greffe a de la mémoire ; le soir, lui, n’avait rien signé. Ma doctrine des portes scellées n’a jamais souffert d’exception ; j’avais seulement omis de me compter parmi les portes. Dans le bruit du pub, sous le sourire de Julius, j’entendis très distinctement céder un cachet. Je reconnus l’ouvrage ; c’était du travail soigné ; la main qui l’avait posé était la mienne.
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CE QUE LE FROID RÉVEILLE — LE SITE DONT JE NE DIRAI PAS LE NOM
Je ne voulais pas l’écrire ; pas ce soir, pas au retour d’un pub londonien, mes camarades endormis aux étages et une bière encore dans le sang. Mais les souvenirs ne demandent pas la permission. Le cachet a fini de céder, et il a cédé de ma main ; le greffe réclame la pièce depuis des semaines, le carnet tient sa file, et l’exemplaire de première main ne sera complet qu’avec ceci. Le souvenir est revenu tout entier. Intact. Féroce. Je l’écris de même.
Une précaution, avant le premier mot. Je ne donnerai pas ici l’emplacement du site ; ni la concession, ni le numéro de mission, ni les coordonnées ; rien qui permette, à qui lirait ces pages par accident ou par effraction, de retrouver l’endroit. C’est un réflexe du Cabinet noir, et je ne l’ai jamais désappris : un nom écrit est un nom qui peut tomber dans de mauvaises mains. J’ai fait carrière à faire vivre les noms ; celui-là, je le laisse à jeun, et ce n’est pas un martelage, c’est de la quarantaine. Car certaines portes, une fois ouvertes, ne se referment pas. Je dirai donc : la nécropole ; rive gauche du Nil ; un hypogée non répertorié. Ce site-là. Pas davantage. Quiconque a besoin d’en savoir plus le sait déjà ; et je ne parle pas seulement des vivants.
Cela dit, sur les événements, je n’ai aucune raison de mentir. La vraie offense, celle que je redoute en me relisant, ne loge pas dans les mots que je laisse ; elle loge dans ceux que je tais.
En surface, tout annonçait un tombeau de la dix-neuvième dynastie : les marques de carriers, le style de l’entrée, les premiers linteaux. Mais ce n’était pas une tombe de cette dynastie-là ; pas à la base. Ce que nous avons trouvé dessous était plus ancien ; antérieur à tout ce que nous connaissions ; comme si les Égyptiens avaient bâti leur tombeau par-dessus quelque chose qu’ils ne comprenaient pas eux-mêmes. Ou qu’ils voulaient sceller. J’ai consigné depuis, dans ces pages, que ce qu’on recouvre ne s’en va pas, que cela patiente ; je tenais la doctrine de là, et je ne le savais pas encore.
C’est le chef des Antiquités du Caire qui avait repéré le site ; et c’est lui, entièrement lui, qui insista pour entrer. Sa fonction suffira ; les fonctions s’usent moins vite que les hommes. L’entrée portait des inscriptions qu’il identifiait comme des fragments du Livre pour sortir au jour, des formules de passage qu’il n’avait jamais vues ; des variantes inconnues ; des versets perdus. Perdus est un mot d’inventaire ; j’en connais un autre, depuis les grattages du Fayoum : retirés. Pour un homme qui rêvait d’inscrire son nom au panthéon des grandes découvertes, c’était le Graal. Il ne cherchait pas à comprendre le pays d’en bas ; il voulait écrire son nom dans la pierre. Et c’est infiniment plus dangereux, parce que la pierre, elle, se souvient.
Nour ne voulait pas entrer. Je revois son visage devant l’hypogée ; ses traits fermés ; sa main posée sur le linteau, le corps entier raidi, comme si la roche elle-même lui passait un avertissement. Nour est de ces femmes qui sentent les lieux : elle lit le vent, elle écoute les pierres, elle prend des signes que nos instruments d’Occident ne captent pas. Et ce tombeau, elle le refusait, de tout son corps, de tout son instinct. Elle ne savait pas ce qui habitait l’endroit ; elle ne pouvait pas le nommer ; mais elle le sentait : quelque chose d’ancien ; d’innommable ; d’antérieur à l’Égypte elle-même. Le chef n’écouta rien. Pour lui, les malédictions étaient des superstitions de villageois, des histoires de prêtres contre les pillards ; je connaissais déjà l’avis du seuil des mastabas sur les entrants de son espèce, et je le gardai pour moi, ce que je me reproche aussi. Quand Nour planta ses pieds dans le sable et refusa d’avancer, il menaça de nous renvoyer toutes les deux ; il y avait dans sa voix cette autorité tranquille des hommes habitués à voir les femmes obtempérer. Sans cryptologue, pas de relevé ; sans relevé, pas de découverte ; sans découverte, pas de gloire : il avait besoin de moi, et il s’arrangea pour me le faire sentir. Je plaidai pour Nour, je mis ma réputation dans la balance ; sa contrepartie fut qu’on entre. Nour se résigna, les lèvres serrées, murmurant en copte une prière de protection à un dieu dont elle ne prononçait pas le nom ; je sais aujourd’hui que ce n’était pas de la dévotion. C’était de l’équipement.
Et moi, j’ai laissé faire. C’est cela qui me reste en travers, à la relecture. Nour me suppliait du regard ; je l’ai vue ; je le savais. J’avais l’autorité scientifique pour poser mon sac et dire que nous rentrions ensemble au campement, et il le savait. Je ne l’ai pas exercée. Je suis entrée la première, après lui, pour que Nour ne restât pas seule à la lisière ; et Nour est entrée derrière moi, parce que c’est ainsi qu’elle m’aime : si j’avais reculé d’un pas, elle aurait reculé aussi. Mais j’ai avancé. Tout ce qui a suivi suit de cette avancée-là. Les quarante-deux juges écoutent des listes de fautes qu’on n’a pas commises ; je tiens prête, pour leur salle, la seule ligne qui compte, et elle est à l’affirmatif.
Les premières salles furent conformes à ses espérances : des fresques remarquables, des scènes du Livre en variantes inédites ; il recopiait tout avec la frénésie d’un homme qui craint que le trésor ne s’évapore ; il était heureux, profondément, absurdement heureux. Et nous le suivions, parce qu’il était la hiérarchie, et qu’en ce temps-là je croyais encore que la hiérarchie protège ceux qu’elle commande ; ce fut ma dernière saison de croire des choses pareilles.
Dès la deuxième salle, quelque chose changea. L’air. Il avait une qualité que je ne peux dire autrement : une présence ; trop immobile, trop dense, comme si quelque chose respirait dans les murs. Les flammes de nos lampes brûlaient trop droites ; pas un frémissement. Et nos ombres, sur les parois, ne nous obéissaient plus : un décalage infime ; je levais le bras, et mon ombre le levait une fraction de seconde plus tard. Ou plus tôt. Comme si elles appartenaient déjà à quelqu’un d’autre. Je sais depuis que l’ombre est une pièce détachable de la personne ; ce jour-là, les nôtres essayaient les nouvelles attaches. Bastet marchait en crabe le long des murs, les poils dressés, les yeux fixés non pas devant elle, mais sur les ombres elles-mêmes. Et Nour avait cessé de parler. Quand Nour se tait, le danger est réel.
Le chef, lui, s’enfonçait. Toujours plus profond ; la troisième salle, la quatrième, puis un couloir descendant ; Nour le suppliait de s’arrêter, il ne l’entendait plus. Et à chaque pas, le froid montait. Pas un froid de roche ; un froid d’avant les calendriers, pire que la glace, qui venait de quelque chose que nous ne voyions pas, que nous n’entendions pas, mais que nous sentions dans nos os, dans le ventre, dans cet étage primitif du cerveau où logent les terreurs les plus anciennes de l’humanité ; j’ai donné plus tard un nom à cet étage, devant des linteaux : les mêmes terreurs. En voici l’adresse.
La dernière salle ne portait presque plus de fresques. Les parois étaient nues, lisses, d’un noir profond qui ne rendait pas la lumière ; la roche absorbait la clarté, comme si la lumière elle-même avait peur d’aller plus loin ; et ce noir-là, mes nuits me le resservent depuis, couloir après couloir. Le froid, dans cette salle, était devenu autre chose. Ce n’était plus une température. C’était une volonté. Une intelligence glaciale, immense, antérieure à tout ce que j’avais jamais rencontré ; quelque chose de si vieux que l’Égypte elle-même était jeune à côté ; voilà d’où je tiens le vertige des rives. Quelque chose qui était là, avec nous ; qui nous observait ; qui nous pesait ; qui décidait de ce qu’il allait faire de nous. Nour tremblait, non de peur : de certitude. Aucun texte copte, aucune tradition orale, aucune prière de sa grand-mère ne nommait ce qui se tenait dans cette salle ; mais elle savait, d’un savoir qui dépasse le savoir, que cette chose précédait les pharaons, les premières pierres de la première pyramide ; et que le tombeau n’était pas un tombeau. C’était un couvercle. Et nous venions de le soulever. Je fréquente les couvercles des deux côtés ; celui-là, personne n’aurait dû le fréquenter d’aucun.
C’est à cet instant que la herse tomba. La dernière porte, celle par où nous étions entrés ; un bruit de tonnerre ; des tonnes de granit chutant dans leurs rainures ; puis le silence, qui n’était pas une absence de bruit mais une présence de silence, le silence de quelque chose qui écoute ; la pièce d’origine de tout mon catalogue, et je l’ignorais. Nous étions enfermés. Avec ça. Ma doctrine des portes scellées date de cette porte-là ; elle fut d’abord une prière.
Et le froid devint vivant. Il se déplaçait dans la pièce ; il avait une direction, une intention ; il s’approchait, lentement, en prédateur qui sait que la proie ne peut plus fuir. Les lampes faiblirent ; les flammes se couchèrent, aplaties par quelque chose qui n’était pas du vent. Et dans le noir qui grandissait à mesure que mourait la lumière, je sentis un frôlement. Pas un courant d’air ; pas un insecte ; quelque chose de délibéré. Quelque chose qui me reconnaissait. Le chef des Antiquités, pour la première fois, cessa de prendre des notes.
Ce fut Bastet qui nous sauva. Ma chatte griffa, gratta, combattit la paroi nord avec une fureur qui n’avait plus rien de félin ; derrière l’enduit, un passage, un conduit d’aération ; notre seule issue. Nous rampâmes dans le noir, un à un : Nour d’abord ; le chef ensuite ; et moi la dernière. Entrée en tête, sortie en queue ; j’ai tenu les deux bouts du cortège, et je ne l’ai pas fait exprès. Le froid nous suivit dans le tunnel ; il me léchait les chevilles comme une eau noire ; il cherchait une prise.
Il la trouva. Ma cheville gauche. Un contact d’une froideur impossible, inhumaine, comme si l’espace entre les étoiles avait des doigts ; une force terrifiante qui me tira en arrière, vers la salle, vers le noir, vers la chose. Mes ongles raclèrent le calcaire ; mon corps glissa sur la roche ; et pendant un instant qui dura une éternité, je sus, avec le vocabulaire qui était encore le mien à cette seconde-là, que j’allais « mourir ». Le mot m’appartenait ; ce fut sa dernière minute de propriété. Et le conduit me rendit alors, venu de devant, dans le noir absolu, le cri de Nour ; celui qui n’était pas un mot, qui n’était pas un nom ; celui que mes nuits n’ont jamais eu à apprendre, parce qu’elles l’ont eu en première audition. La marque date de cette prise ; la créancière tient ses livres depuis cette nuit-là ; je solde, depuis, en années ce qui fut contracté en secondes.
Bastet combattit. Dans le noir total, elle combattit quelque chose que je ne voyais pas, avec un feulement primal qui roulait dans le conduit comme un grondement de lionne ; elle fut lionne aux hautes époques, on le sait, et les hautes époques, cette nuit-là, répondirent présentes. La prise céda.
Puis, au sortir du tunnel, le sol s’effondra sous moi. Un fracas qui roula par toute la nécropole ; un nuage de poussière immense ; et moi au fond d’un trou, les côtes brisées, du sang dans la bouche, le monde qui s’éteint. Le chef de chantier prit les commandes d’en haut, à ordres nets ; Nour descendit la première, une lampe à la main, dans le noir. Elle essuya la poussière de mon visage grain par grain, comme on dégage une fresque ensevelie ; on me traita en paroi, et c’était la bonne méthode. J’ouvris les yeux un instant ; je souris ; je plaisantai, dans un souffle qu’elle seule pouvait prendre, quelque chose comme : au moins, cette fois, j’aurais une chatte pour gardienne funéraire. Nour émit un son à mi-chemin du rire et du sanglot ; les milanes ont ce registre. Puis mes yeux restèrent ouverts ; mais moi, je n’y étais plus. J’avais sombré dans ce que le bilan officiel appellerait le coma ; le bilan officiel, on le sait, est incomplet.
Ce qui suit, je ne l’ai jamais écrit. Ni dans mes carnets de terrain, ni dans mes notes, ni dans aucun document ; seule Nour le sait, parce que je le lui ai raconté une nuit, au désert, à voix basse ; c’est la nuit où fut forgée la clé qui voyage en ce moment sous la mer, vers Alexandrie. Mais l’écrire ici, noir sur blanc, pour la première fois, c’est autre chose : c’est rendre réel ce que je pouvais encore prétendre avoir rêvé. L’atelier n’écrira pas ce chapitre à ma place ; c’est bien pour cela que le carnet existe.
Quand mes yeux se vidèrent, quand mon corps cessa de m’appartenir, je ne sombrai pas dans le néant ; j’aurais préféré. Ce qui m’attendait était un endroit. Un endroit réel. D’abord la chute, intérieure, comme si le sol de ma conscience s’ouvrait et que je tombais au travers de couches de ténèbres, chacune plus dense que la précédente ; le froid me suivit. Puis la chute s’arrêta ; et j’étais quelque part.
Je suis chrétienne ; baptisée, élevée dans la foi, formée aux prières d’une mère discrète et au silence d’un père absent. Ce que j’attendais, si j’attendais quelque chose, c’était la lumière, les anges peut-être, ou le néant. Pas cela. Pas cette immensité sombre, poussiéreuse, baignée d’une clarté d’ambre qui ne venait de nulle part ; pas cette odeur de sable et de résine, celle-là même que gardent les bandelettes ; pas ce silence si profond que j’entendais mon propre cœur. Sauf que mon cœur ne battait plus. J’écoutais le silence de mon propre cœur ; c’est la pièce maîtresse de mon catalogue, et je l’ai acquise ce jour-là. Je demandai où j’étais ; aucune réponse chrétienne ne vint. Pas de saint Pierre ; pas de portes du Paradis. On ne m’avait menti que sur l’administration : des portes, il allait y en avoir. Et mes pieds avançaient d’eux-mêmes, tirés par quelque chose que je ne voyais pas encore.
Puis la première porte. Elle se dressa devant moi sans que je l’eusse vue approcher ; massive ; de pierre ; gravée de signes que je connaissais. Des hiéroglyphes. Mon sang se glaça, non que les signes fussent menaçants : parce que je les lisais. Parce que je comprenais. Et ce qu’ils disaient, c’était : « Première heure de la nuit. » Le commencement du voyage. Je compris à cet instant où j’étais. Ni le Paradis, ni l’Enfer : la Douat. Le pays des nôtres. Moi, Madeleine, chrétienne française, je faisais le voyage des pharaons ; et je le faisais, je l’ai su plus tard, sur l’édition des rois, celle que les tombes royales peignent heure par heure dans le livre de Ce qui est dans la Douat. Personne ne m’a expliqué le surclassement.
Je franchis la première porte ; je n’avais pas le choix. On ne fait pas demi-tour dans la Douat. De l’autre côté, un gardien : une silhouette immense, mi-humaine, mi-serpent, qui me fixait d’yeux de braise. Il attendait quelque chose ; un mot ; une formule. Le Livre enseigne ce que le voyageur doit dire à chaque portier pour obtenir passage ; et moi, qui avais passé des années à déchiffrer ces formules pour la science, je découvris que je les connaissais. Pas par l’étude. Par le cœur. Les mots sortirent de ma bouche comme s’ils avaient toujours été là, gravés dans un endroit de la mémoire que je ne me connaissais pas ; le gardien s’écarta. On m’a vue, depuis, me porter garante de la collation des listes ; voici mes titres.
La deuxième heure : un fleuve. Noir, lent, épais comme du bitume ; il fallait le traverser. Je ne sais comment je le fis ; mes pieds portaient sur une surface qui n’était ni d’eau ni de terre, quelque chose entre les deux ; nul passeur ne se présenta, nul ne réclama l’obole, et je n’ai jamais su si c’était une faveur ou un classement. Dans les profondeurs, des formes bougeaient ; pas des poissons ; des âmes peut-être, ou des souvenirs. Je n’ai pas regardé.
La troisième : un labyrinthe de couloirs qui changeaient de direction sitôt que je tournais la tête ; des murs couverts d’inscriptions qui se réécrivaient sous mes yeux ; des formules que je déchiffrais en marchant, machinalement, comme si la Douat me faisait passer l’examen. Je me suis flattée un jour, dans un musée, d’avoir passé l’examen sans le séminaire ; en voici les épreuves, et le jury.
La quatrième, la cinquième, la sixième : les épreuves se succédaient, chacune plus étrange. Des gardiens à tête de crocodile, d’ibis, de faucon ; des salles immenses pleines de flammes froides qui ne brûlaient pas mais qui sondaient ; des voix qui me questionnaient en des langues inconnues que je comprenais quand même. On me demanda qui j’étais ; mon nom véritable ; ce que j’avais fait de ma vie. Je répondis, sans mentir : dans la Douat, on ne peut pas mentir ; les mots sortent tels qu’ils sont, dépouillés de toute vanité, de toute justification. La salle d’à côté tient les comptes ; le chemin, lui, met à nu.
La septième heure : le serpent. Apophis. Gigantesque, enroulé autour du chemin, la gueule ouverte sur un abîme sans fond ; le chaos primordial ; l’ennemi de Râ. Les scribes n’écrivent son image qu’en tronçons, un couteau planté dans chaque tronçon ; j’ai enseigné cette prudence à d’autres, en l’appelant de l’équipement. L’original est entier. Et là, pour la première fois depuis mon arrivée, j’eus peur ; vraiment peur ; la peur qui liquéfie, qui vide, qui vous rend enfant. Mais la formule vint, encore, toujours, tirée de plus profond que la mémoire ; et Apophis s’écarta.
Les heures suivantes se confondent : la huitième, la neuvième, la dixième ; des fragments seulement. Le sol qui s’ouvrait ; des ombres qui prenaient la forme de gens que j’avais connus ; des choix à faire dans des pièces sans porte ; des silences qui pesaient comme des montagnes. Et toujours cette clarté d’ambre qui faiblissait d’heure en heure, comme un soleil qui s’enfonce dans les sables ; je faisais route, sans le savoir, à l’horaire du confrère, et nous descendions ensemble.
La onzième heure : le passage le plus sombre. Le noir absolu ; pas une lueur, pas un son ; le froid seul. Ce froid-là. Celui de la nécropole ; celui qui a des doigts. Il me trouva là aussi ; il me toucha. Et je compris, dans cette obscurité totale, que la chose qui nous avait enfermés sous la rive gauche était aussi une créature de ce pays ; qu’elle appartenait à cet endroit ; qu’elle y régnait. Je transcris la certitude telle qu’elle vint, sans l’instruire davantage ; la périphrase garde le poste, et l’instruction est ouverte ailleurs.
Et la douzième. La dernière. L’aube du monde d’en bas : la lumière revint, dorée, ample, comme le premier rayon sur la rive du Nil au petit matin. Et devant moi, la salle. La salle des Deux Vérités. Immense ; des colonnes de pierre noire montant vers un plafond que je ne voyais pas ; des fresques vivantes sur les murs, qui bougeaient, respiraient, racontaient des histoires que je ne comprenais qu’à moitié. La salle que je cite depuis des pages entières sans avouer mes sources ; je la cite de mémoire. Et au centre, debout, immobile, il m’attendait.
La main s’arrête ici pour cette nuit. Le chapitre premier a son seuil ; la salle attendra la prochaine veille, et le reste du courage.
Anubis.
Mais il faut d’abord dire où il m’attendait, et avouer que le mot de salle fut le dernier mensonge charitable du voyage. La salle des Deux Vérités m’avait paru immense au premier regard ; à mesure que j’avançais entre les colonnes, les murs reculèrent, puis renoncèrent ; les fresques vivantes s’éteignirent comme s’éteignent les rives quand on gagne le large ; et je me trouvai suspendue, sans sol qui portât ni plafond qui couvrît, au sein du cosmos lui-même. Il me fallut plusieurs instants pour l’admettre, ou plusieurs siècles, le temps n’ayant plus prise sur moi et ne s’en cachant pas. Des étoiles par milliers, dans toutes les directions ; certaines si proches que j’aurais pu les cueillir, si j’avais encore eu des mains de chair à y risquer ; d’autres fondues en galaxies entières qui tournoyaient avec lenteur, silencieuses, magnifiques, comme si l’univers avait résolu de se montrer sans pudeur ni retenue. Seules les colonnes de pierre noire tenaient encore debout, plantées au bord du vide comme des bornes au bord d’un monde ; et je compris que la salle était la dernière réduction du parcours : la version à hauteur d’âme, les quatre murs qu’on dessine autour de l’infini pour que le visiteur tienne debout. On m’avait fait la politesse du décor jusqu’au seuil ; passé le seuil, la maison se montrait sans les murs. J’avais passé ma vie à courir après des artefacts que le monde préférait oublier, à croire toucher, sur trois mille ans, aux limites de l’ancien et du sacré ; et je me tenais là, moi, Madeleine Chassaing, fille de Bretagne et archéologue sceptique, au cœur d’une immensité qui rendait toutes mes découvertes aussi insignifiantes que des grains de sable sur une plage sans fin. J’ai fait carrière dans le sable ; la comparaison ne m’humilie pas, les grains sont mon fonds de commerce, et j’en ai tiré des royaumes.
C’est au milieu de ce vertige silencieux que je le vis. Il se tenait là, immobile, comme s’il avait toujours été présent et que je n’avais simplement pas encore appris à regarder. Il ne ressemblait en rien aux représentations que j’ai copiées pendant des années, aux figures raides et hiératiques des parois et des papyrus ; les copistes, une fois de plus, avaient réduit, et une fois de plus je certifie la nécessité de l’office. Une stature qui excédait toute mesure ; la tête de chacal, sombre et fine, prolongée d’un corps d’une hauteur presque insoutenable pour un esprit encore réglé sur les proportions terrestres ; et les yeux, d’un or liquide et profond, infiniment plus vastes que ceux de Bastet, et je mesure ce que la comparaison engage : des yeux qui contenaient des constellations entières, et les constellations s’y déplaçaient lentement, au rythme d’une pensée que je ne pouvais qu’effleurer. Une aura d’une puissance indicible émanait de lui ; non pas menaçante, comme des années de malédictions et de gardiens me l’avaient fait craindre, mais empreinte d’une gravité sereine, celle d’un père ancien qui aurait attendu son enfant depuis des millénaires sans montrer une seule fois de l’impatience. Je tiens registre des pères, on le sait ; le registre frémit, et je le consigne sans conclure. On me suit beaucoup, ces temps-ci ; de tous les regards posés sur moi depuis deux ans, celui-là est le seul qui ne cille jamais, et le seul qui ne m’ait jamais inquiétée.
Il tendit alors sa main vers moi. Et ce qui se grava, dans la tête, dans la poitrine, dans les os, contournant l’ouïe pour s’inscrire à même l’âme, d’une vibration plus grave que le tonnerre et plus silencieuse qu’un souffle, tenait en un seul mot ; je le transcris comme on transcrit une inscription, la salle n’ayant rien entendu qui pût s’entendre : « Madeleine. » Mon prénom ; avec une douceur presque bouleversante. Les vignettes font dire aux dieux je te connais ; le prénom le disait en trois syllabes, et avec l’adresse en plus ; j’ai passé une guerre à chercher le message le plus court portant l’information la plus complète, et je venais d’en recevoir l’étalon. Je restai stupéfaite. Comment cette entité, aussi ancienne que le cosmos semblait l’être, connaissait-elle mon nom ; moi, une archéologue française parmi tant d’autres, une curieuse qui avait eu l’audace de forcer une porte scellée depuis des âges, et qui n’avait laissé aucune trace notable dans l’histoire. Il me nommait pourtant comme s’il m’avait suivie depuis ma naissance ; comme si chaque fouille, chaque nuit de hiéroglyphes à la lampe à pétrole, avait passé sous ce regard d’or. Je fais profession de faire vivre les noms ; Celui qui préside aux Occidentaux prononçait celui d’une Occidentale, et je compris ce soir-là de quel côté du guichet la doctrine avait été rédigée. Restait la question, que le greffe a depuis rapprochée d’un certain nom de jeune fille qui hante mes nuits : qu’est-ce qui, dans mon sang, dans les décisions de ma mère ou les silences de mon père, avait inscrit mon nom aux registres du Chacal. Le greffe ne conclut pas ; moi non plus.
Étrangement, toute la peur qui m’accompagnait depuis la chute, depuis le cri et la main glaciale sur ma cheville, s’évanouit d’un coup ; remplacée par un apaisement si total qu’il en devenait suspect pour une femme dressée à se méfier de tout ce qui est trop calme. Je fis une exception, et je la consigne. Nous nous regardâmes, Anubis et moi, dans un silence qui n’avait rien d’inconfortable ; un silence chargé de reconnaissance mutuelle plutôt que de jugement anticipé ; le catalogue que je tiendrais plus tard n’a jamais reçu qu’une seule pièce heureuse, et c’est celle-là. Et je sentis que quelque chose en moi, plus profond que la curiosité scientifique, reconnaissait en lui non pas un mythe étudié dans des ouvrages poussiéreux, mais une réalité vivante, qui avait toujours existé, indépendamment de la foi que les hommes lui accordaient ou non.
Il m’entraîna ensuite, sans une gravure de plus, vers la balance ; et j’ai déjà dit ce que le mot ment. Ses bras s’étendaient jusqu’aux confins des galaxies que je voyais tournoyer autour de nous ; le fléau, une barre de nuit rivetée d’étoiles ; les chaînes, des chapelets de soleils ; les plateaux, deux spirales laiteuses vues de face, et nos astronomes qui disputent en ce moment même du statut des nébuleuses spirales s’épargneraient les télescopes : j’en ai vu deux servir de plateaux, le débat est clos. Le fléau central vibrait d’une pulsation que je perçus sans oreilles, directement dans ce qui me restait d’âme ; un battement de cœur universel, disent les vivants ; je précise, en spécialiste : il tenait la mesure qu’un certain muscle, resté au fond d’un trou avec le reste, venait d’abandonner. L’univers battait à ma place, et je ne sais toujours pas si ce fut une consolation. Les galaxies elles-mêmes répondaient au fléau, s’inclinant d’un côté puis de l’autre selon un rythme que je ne parvenais pas encore à lire. Contre l’un des montants, Thot, le dieu à tête d’ibis, calame en main, employé de phare de la maison mère, et je présentai mes devoirs en confraternité de bureau, le premier Greffier de l’histoire n’ayant jamais égaré une pièce non plus ; plus loin, dans l’ombre dorée, Osiris, bandelettes, couronne, sceptre et fléau, un roi devant qui les siècles plient le genou ; et les stèles ont leur malice, le titre que j’ai câblé cette semaine appartint d’abord au Chacal avant qu’Osiris le lui reprît, les deux titulaires se tenant dans la même immensité sans que le protocole en souffrît. Je cherchai des yeux, au pied de l’instrument, la Dévoreuse de toutes les vignettes ; il n’y avait pas de pied qui se pût atteindre, la colonne traversant ce qui tenait lieu de sol et descendant, je dirai plus loin vers quoi ; et l’huissier, du reste, n’était pas de service. Je compris pourquoi avant la fin de l’audience : il n’y avait pas d’audience.
Je remarquai alors, de cet œil d’observatrice que ni le voyage ni son motif n’avaient émoussé, que je n’étais nullement seule devant l’instrument. D’autres présences se tenaient là, silencieuses et diverses ; certaines en robes que je reconnus pour venir des traditions bouddhistes ; d’autres portant des croix, des voiles, des signes que mon éducation catholique bretonne ne m’avait jamais appris à identifier. Aucune religion n’était privilégiée en ce lieu ; aucune n’était renvoyée ; toutes convergeaient. J’ai soutenu un jour, devant des linteaux, que la côte existe ; devant moi, tous les pavillons du monde mouillaient dans la même rade, et la doctrine que je coucherais deux ans plus tard dans ce carnet, les antichambres, la même porte, faisait la file sous mes yeux, dans l’ordre d’arrivée, sans un privilège de dogme.
La question monta en moi avec la ténacité qui a fait de moi une archéologue plutôt qu’une touriste de l’histoire ; je ne la posai pas, je n’en eus pas besoin. On ne parle pas dans un lieu où l’on est lu ; dans la Douat, l’âme est nue, la mienne portait l’interrogation en toutes lettres, et j’appris à formuler sans bouche, ce qui me coûta moins que prévu. Ce n’était donc pas lui qui jugeait ; ni le Dieu de mon baptême ; ni aucun de ceux que les hommes se sont donnés pour tenir debout devant l’inconnu. Anubis inclina lentement sa tête de chacal, et dans l’or de ses yeux passa une lueur qui, chez un homme, eût été un sourire d’une tendresse presque paternelle. Et le sens vint, direct, sans syllabes : le jugement ultime n’appartient à aucune divinité ; lui-même n’est qu’un guide, un passeur choisi par les âmes selon leurs croyances et leurs souvenirs, et le grec, on s’en souvient, tenait le mot honnête prêt depuis toujours, psychopompe ; celui qui pèse réellement chaque existence n’est autre que le cosmos lui-même, cette immensité impartiale et silencieuse qui nous entourait, indifférente aux dogmes que les civilisations ont bâtis pour tenter de la comprendre. J’avais déduit en entrant que le plus haut clergé du monde desservait un appareil bâti par une autre maison ; le desservant en chef venait de contresigner ma déduction, et j’avais écrit un soir, sans savoir jusqu’où le mot porterait, que l’Égypte saluait dans ses chats le personnel du seuil. Mon esprit de sceptique, celui qui a toujours cherché la vérité derrière les mythes, éprouva alors une satisfaction presque grisante : toute une vie de fouilles et de doutes menée, enfin, à la seule certitude qui comptât. Restait une énigme de recrutement, que je verse au greffe : pourquoi une âme bretonne avait-elle choisi le passeur du Nil. Je connais désormais le libellé de la question ; la réponse dort dans un registre où mon nom figurait avant moi.
Nous approchâmes, et j’observai, par réflexe de métier, le plateau de droite : celui qui, dans toutes les représentations que j’ai étudiées et copiées, accueille la plume de Maât. Il ne portait aucune plume. À sa place, posée au moyeu de la spirale, une lumière ; d’une pureté absolue, sans source et sans ombre, et qui respirait d’elle-même, selon un rythme précis : une triple pulsation, lente, régulière, comme le battement d’un cœur très ancien ; ou comme trois cœurs distincts battant à l’unisson. J’ai compté ; j’ai recompté ; le compte est de trois, et je fais profession des séries. Le greffe garde le chiffre en main depuis deux ans, sans lui trouver de tiroir ; c’est la deuxième pièce de sa carrière qu’il ne classe pas, et je commence à croire que les deux vont ensemble.
La certitude suivante monta seule, avec la satisfaction du déchiffreur devant un texte qui consent enfin : ce n’était pas mon cœur qu’on pèserait ; cette lumière ne représentait pas un organe, elle représentait quelque chose de plus vaste. Le sens confirma, avec cette patience infinie de qui a vu passer des millions d’âmes sans se lasser de regarder chacune découvrir la vérité à son pas : ni le cœur, ni un instant de l’existence, mais la totalité du parcours ; depuis le premier souffle pris dans les bras de ma mère, à Vannes, jusqu’au dernier soupir laissé au fond de la nécropole ; chaque choix, chaque doute, chaque courage et chaque lâcheté, chaque tendresse et chaque colère, tout cela composant la lumière qui pulsait devant moi. Les copistes ont dessiné un cœur sur le plateau parce qu’un cœur tient sur un papyrus ; la totalité d’une vie n’y tenait pas. Ils n’ont pas menti ; ils ont réduit, une fois de plus, et je leur dois deux rectifications dans le même chapitre. Je notai aussi, d’une main que je veux ferme : il dit les bras de ma mère, et il dit Vannes. L’administration connaissait mon état civil mieux que moi, qui découvre le sien pièce à pièce dans les salons de Londres.
Je restai longtemps silencieuse devant cette clarté tremblante, et une émotion monta que je n’avais plus ressentie depuis des années, moi qui ai discipliné mes sentiments devant les découvertes les plus considérables ; car ce n’était plus le prêtre inconnu ni la civilisation disparue que j’observais : c’était ma propre existence, entière, résumée, condensée dans une pulsation qui attendait patiemment son heure sur le plateau. Toute ma vie, déchiffrée et mise au net par un bureau plus ancien que le mien, m’était rendue en clair ; et je découvris, sur pièce, ce que ressentent les correspondants qu’on intercepte.
Restait la question que je n’aurais jamais admise devant mes collègues de la Sorbonne, et quelque chose en moi la trahit avec une fragilité que la Sorbonne n’a jamais vue : quand viendrait mon tour. La réponse tomba sans impatience et sans cruauté, avec la certitude tranquille de qui connaît l’ordre véritable des choses : quand le cosmos jugera que le moment est venu. L’audience n’était pas refusée ; elle était renvoyée, sine die, à la diligence du juge ; le droit des vivants appelle cela un renvoi, et je n’aurais jamais cru trouver du vocabulaire de prétoire si haut. On ne me remit pas de convocation ; la maison sait où me trouver. En attendant, il m’appartenait d’observer ; d’apprendre ; et, pour une femme qui a passé sa vie à chercher du sens sous chaque signe, de commencer à comprendre ce que ma propre lumière contient. J’ai reçu des consignes de mission toute ma guerre ; celle-ci est la seule qui m’ait été remise sans enveloppe, et la seule que je n’aie pas fini d’exécuter. J’y verse d’ailleurs, depuis deux ans, des pièces que la lumière du plateau n’avait pas : des annexes posthumes ; aucun greffe au monde n’a jamais eu à coter pareil supplément, et je tiens à ce que le dossier soit exemplaire.
Je m’installai donc, aussi patiente que devant une inscription rebelle qui ne livre son secret qu’à l’usure, consciente que le temps, en ce lieu où les douze heures de Râ tiennent dans un instant comme dans une éternité, n’avait plus sur moi l’emprise d’autrefois ; et j’étais équipée pour les longues gardes.
Mais la Douat, la Douat n’est pas ce que décrivent les papyrus. Pas seulement. Ce que j’ai traversé dans les douze heures, ce que j’ai vu jusqu’au seuil de la salle, c’était la surface ; la couche lisible ; celle que l’esprit humain peut prendre sans se briser. Dessous, il y avait autre chose. Je l’ai senti : à chaque épreuve, à chaque porte, le sol tremblait d’un poids immense, comme si la Douat entière reposait sur quelque chose de plus vaste, de plus ancien, de plus terrible. Un océan sous un lac ; un abîme sous un puits. Et j’appris ainsi où descendait la colonne de la balance : l’instrument émargeait aux deux étages, planté dans l’océan, affleurant dans le lac ; je n’ai jamais su si le juge et l’océan étaient une seule maison, et c’est une pièce que le greffe tient loin des autres. Les Égyptiens ont nommé ce qu’ils pouvaient comprendre ; ce qu’ils ne pouvaient pas comprendre, ils l’ont laissé sans nom, et je tiens depuis un dossier entier sur ce que garde l’absence de nom ; le plus sûr des gardiens a ses raisons, je les ai senties sous mes pieds. Des dimensions ; des profondeurs ; des géographies de l’autre pays que l’esprit refuse de cartographier, parce que les cartographier, c’est devenir fou. Le Livre des Deux Chemins s’arrête où il s’arrête ; j’ai compris cette nuit-là que ce n’était pas ignorance de cartographe. C’était prudence.
Car la salle des Deux Vérités n’est pas une salle : c’est un carrefour. J’entrevis, au-delà des colonnes plantées au bord du vide, des ouvertures ; des passages vers des espaces qui n’avaient plus rien d’égyptien ; des géométries impossibles ; des couleurs absentes du spectre ; des échelles qui rendaient minuscules les dieux eux-mêmes, et l’instrument m’en avait donné l’avant-goût, les ouvertures en donnaient la règle. Et je compris, d’une terreur calme, que ce que nous appelons Douat, Xibalba, Hadès, Paradis, Enfer, ce ne sont que les antichambres ; les noms que chaque civilisation a donnés à la même porte ; la file devant la balance venait de m’en fournir la preuve par les pavillons. J’ai dit un jour que la côte existe ; j’aurais dû dire le port. Et derrière cette porte, quelque chose d’infiniment plus grand ; d’infiniment plus vieux ; d’infiniment plus indifférent à l’humanité. Ce dernier mot me coûte plus que tous les autres. On supporte d’être haï ; aucune de mes cartes ne prévoyait d’être négligeable.
Je ne suis plus la même ; je ne peux plus l’être. On ne traverse pas la Douat, on ne se tient pas devant les dieux, on n’entrevoit pas ce qu’il y a derrière les colonnes, et on ne revient pas identique ; le verbe revenir, on l’aura noté, fait ici tout le travail. Quelque chose s’est déplacé en moi ; un axe ; un repère ; comme si l’on avait retiré une pierre de fondation, et je sais ce que deviennent les monuments dont on retire cette pierre-là : ils tiennent, mais ils tiennent autrement, et plus aucun architecte ne s’en porte garant. Ma foi chrétienne, déjà fragile, n’a pas survécu à la traversée. Non que Dieu n’existe pas. Mais il n’est pas seul. Et il n’est peut-être pas le plus grand. J’écris ces deux phrases dans la seule enceinte dont je reconnaisse la juridiction ; qu’on mesure ce qu’elles pèsent sous la plume d’une baptisée ; et j’ajoute, depuis ce que j’ai vu, la troisième, qui les adoucit et les aggrave à la fois : aucun de ceux qui portent un nom ne juge.
Comment expliquer cela à mes compagnons ? Comment dire à Ender, le rationaliste des trois verdicts, que j’ai passé douze heures d’épreuves dans un pays qu’il tient pour une figure ? À Timothée, que la poésie n’effleure même pas la surface de ce que j’ai vu, lui qui cherche le refrain sans titre quand j’ai vu la file où on le chante ? À Marcello, qui croit en la Madone et aux poings, que le cosmos lit les âmes comme on lit un journal ? Et Isidore. Mon demi-frère ; le curé ; celui dont la foi est le pilier de tout ce qu’il est ; celui qui dort à deux mètres de moi et qui prie chaque soir pour que je tienne, sur la seule ligne de Londres qui porte la bonne adresse. Comment lui dire que Dieu n’est pas seul ? Que son au-delà est une antichambre parmi d’autres, et son Juge un titre que personne ne détient ? Isidore ne doit jamais savoir. Cela le détruirait ; et je refuse de détruire la seule personne qui me protège sans rien demander en retour. Je tiens désormais l’inventaire complet de ce qui se brise ; je n’y ajouterai pas mon frère.
Quant à Smith, Smith, il ne faut surtout pas lui dire. Jamais. Parce que Julius, apprenant ce que j’ai traversé, ne ressentirait ni peur, ni respect, ni humilité : de l’excitation. De la curiosité scientifique. Il voudrait des détails, des mesures, des descriptions précises ; il voudrait documenter la Douat comme il documente ses « épiphénomènes fantomatiques » ; il serait capable de tout pour reproduire l’expérience. De tout ; y compris de risquer nos vies à nouveau. Et il ignorerait, en les risquant, le vice de méthode que je certifie d’expertise : l’expérience n’est pas reproductible. Elle est renouvelable. Ce n’est pas la même branche de la science.
Seule Nour sait. Nour, à qui j’ai tout raconté quelques semaines après mon réveil, une nuit, sur le chantier, quand les autres dormaient et que le désert était si silencieux qu’on entendait les étoiles ; la nuit où fut forgée la clé, et je mesure seulement, en l’écrivant, que la clé du télégramme n’est pas un nom de code : c’est un compte rendu d’audience en une syllabe. Je lui dis les douze heures ; les gardiens ; les formules venues sans étude ; le cosmos ouvert derrière la dernière porte ; Anubis ; son regard ; mon prénom gravé sans voix ; la balance et sa lumière ; et ce qu’il y avait au-delà des colonnes, cette immensité qui dépassait tout. Nour écouta sans m’interrompre. Elle prit mes mains dans les siennes, et elle pleura ; en silence ; longtemps. Parce que Nour, fille de prêtresses d’Anubis, savait exactement ce que cela signifiait. Et elle savait aussi ce que cela avait coûté.
Et là, filtrant au travers des couches de la Douat, j’entendis la voix de Nour. Ses prières. Des mots de copte ancien qui passaient la frontière entre les vivants et les nôtres comme passe un courrier bien affranchi ; je connais aujourd’hui tous les tarifs de cette poste, et celui-là est le plus vieux. L’attente que je croyais ouverte pour des siècles n’aura donc duré que cela ; le lieu ne compte pas, je l’ai dit. Anubis tourna la tête. Il écoutait ; ou peut-être n’écoutait-il pas ; je n’ai jamais tranché. Ce que je sais, c’est qu’il me regarda de nouveau, et que ce regard n’était pas celui d’un dieu qui découvre une inconnue. C’était le regard de quelqu’un qui reconnaît ; qui vérifie ; comme si un accord avait été passé, bien avant ma naissance, dans un registre où mon nom figurait sans que je le sache. Le greffe a rapproché ; le greffe ne conclut pas ; la pièce reste en main.
La balance ne bougea pas. Elle n’avait aucune raison de bouger : l’audience n’était pas fixée, et pas un grain des chapelets de soleils ne trembla, les deux spirales tenant leur assiette au degré près ; j’appris ce soir-là que l’immobilité des très grands corps est la plus définitive de toutes, la seule qui ne promette rien. Anubis fit un geste ; un seul ; de sa main longue et noire, il désigna le chemin derrière moi. Le chemin du retour. Et la Douat se referma comme une page que l’on tourne ; j’ai vu depuis, sur un écran de Kensington, un veuf tourner la sienne pendant qu’on lui descendait l’escalier ; je sais maintenant de quel côté du livre je me tenais. Pourquoi ce geste, je ne le saurai jamais ; ni Nour ni moi n’avons su y poser un mot. Le renvoi, je le comprends ; il est au dossier, dûment motivé. Le rapatriement, non. On renvoie une audience ; on ne renvoie pas la prévenue chez les vivants, et aucun code de la maison ne prévoit la mesure. La prière avait-elle porté ; le cosmos avait-il décidé seul, pour des raisons qui ne tenaient ni à elle ni à moi ; y avait-il, au-delà des colonnes, un tiers que je n’ai pas vu et qui s’est mis en travers. Je ne sais pas. C’est la seule porte de la Douat devant laquelle ma cryptologie échoue. Et je repartis sans la mention que l’administration appose au nom de tout voyageur en règle, juste de voix, le justifié, celui dont la parole a pesé le bon poids ; ni justifiée, ni condamnée : en instance, et l’instance, désormais, est officielle. Mon dossier est, à ma connaissance, le seul de toute la maison à courir sans verdict ; je le traîne ouvert d’un continent à l’autre, et il ne ferme pas mieux que les portes.
J’étais, pendant ce temps, en train de rendre les armes ; le corps, veux-je dire ; il tient sa version des faits, et elle est clinique. Les côtes brisées avaient percé quelque chose dans la poitrine ; chaque respiration était un gargouillis, un son que les médecins connaissent et qui signifie que le temps presse ; le teint cireux ; le pouls filiforme. Les médecins du chantier attendaient en haut, impuissants ; pas pour ces blessures-là, pas au fond d’un trou de nécropole. Mon corps avait décidé de rendre les armes là où l’esprit refusait de céder ; on notera que ni l’un ni l’autre n’a gagné, et que le litige a produit la signataire.
Nour, elle, ne rendit pas les armes ; cela, je peux l’écrire avec certitude, et c’est la seule certitude du chapitre. Elle s’agenouilla près du corps et pria, avec des formules anciennes, transmises de prêtresse en prêtresse, des mots de copte qu’on ne prononce qu’une seule fois dans une vie, parce qu’on n’invoque pas le Chacal sans rien offrir en retour. Elle supplia Anubis de me rendre ; elle plaida que mon âme n’était pas prête pour la balance, et le plaidoyer, je le sais aujourd’hui, était conforme au dossier : l’audience n’était pas fixée, le Greffier peut confirmer ; elle fit ce qu’une fille de prêtresses fait quand sa compagne s’en va, dans le seul registre qui pouvait encore porter, celui de la langue qu’on dit morte et du dieu à tête de chacal. L’étiquette des manuels prouva ce jour-là, une fois pour toutes, son inexactitude : cette langue-là obtint une audience.
Le chef de chantier, entendant les sanglots monter du trou, descendit à son tour. Il vit Nour psalmodier au-dessus de moi, les joues trempées, portant des mots vieux de cinq mille ans. Il n’essaya pas d’expliquer. Il s’agenouilla ; et il attendit. Des heures, au fond de ce trou, dans l’obscurité, pendant qu’en haut les médecins attendaient, que les ouvriers priaient, et que mon confrère à l’horaire déclinait sur l’Égypte ; il entamait sa première heure quand j’achevais ma douzième, et nous nous sommes croisés quelque part, chacun dans son couloir, sans nous saluer.
Au crépuscule, mes yeux clignèrent. Le regard vide se remplit de nouveau, lentement, comme une lampe à pétrole dont on remonte la mèche ; la comparaison est de Nour, qui tenait la lampe, et je la contresigne, en notant que l’huile venait d’ailleurs. Je suis revenue. D’où : du seuil ; de la Douat ; du pied d’une balance qui n’a pas daigné frémir. Et pourquoi, c’est cela le vrai mystère, celui que je traîne depuis deux ans et que je n’avais jamais osé écrire en clair ; le voici en clair, et le Cabinet noir me pardonnera. Nour a prié, cela est certain. Mais fut-elle entendue ; Anubis transmit-il ; ou bien le cosmos décida-t-il seul, pour des raisons qui n’appartiennent ni à elle ni à moi ; ou quelque chose d’autre encore, en travers. La cryptologue, ici, n’a aucun chiffre à déchiffrer ; aucun message ; aucune clé. Il n’y a que cette vérité brute, presque insupportable : je suis revenue, et personne ne sait pourquoi.
La marque, sur ma cheville, là où la chose m’avait saisie dans le tunnel : la peau blanchit, comme une brûlure de froid. Les médecins parlèrent d’engelure. Nour ne dit rien devant les autres ; ses yeux disaient tout. Parfaitement rationnel, le diagnostic. Parfaitement faux. J’ai gardé l’ordonnance ; on ne sait jamais, avec les pièces à conviction.
Et puis cette autre chose, qu’il faut bien coucher ici, à la chaleur d’un feu anglais, à défaut de pouvoir la dire à voix haute. On n’invoque pas le Chacal sans rien offrir en retour ; c’est Nour qui me l’a appris, longtemps avant la nécropole, du temps où je l’écoutais sans la croire ; je crois tout, désormais, et c’est une économie de temps considérable. Nour a invoqué. A-t-elle été entendue ; a-t-elle payé ; le cosmos a-t-il tranché seul, pour des raisons qui ne tenaient ni à elle ni à moi. Je ne sais pas ; personne ne sait. Nour elle-même, la seule fois où j’osai lui poser la question, dans le désert, me regarda longuement sans répondre ; et l’on connaît ma doctrine sur ses silences, ce sont des périphrases ; celui-là périphrasait quelque chose que je n’ai pas su lire, et c’est cette ignorance-là qui me ronge. Si Nour a payé, je ne saurai jamais combien, et la dette reste ouverte jusqu’à sa fin et au-delà ; j’ai désormais une idée très précise de ce que contient l’au-delà d’une dette. Si elle n’a pas payé, alors quelque chose d’autre m’a rendue, et je dois à un créancier que je ne connais pas une vie entière ; la facture du tirage de luxe, celle que je cherche depuis des chapitres, a donc un tireur, et il ne s’est pas encore présenté à l’encaissement. La cryptologue, là, est sans solution. Et la femme, encore moins.
Le chapitre premier se ferme ici. L’exemplaire de première main tient son ouverture ; le nom n’a jamais été en blanc ; ma lumière pulse quelque part sur un plateau, à trois temps, en attendant son heure, et je verse mes annexes. La main va éteindre la lampe, en sachant exactement, désormais, ce que le geste imite.
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CE QUE SMITH IGNORE, ET CE QUE JE NE PEUX PAS LUI DIRE
Smith ignore tout. C’est cela qu’il faut écrire maintenant, dans ce carnet, pendant que l’encre du chapitre premier sèche encore, pour ne pas m’illusionner plus longtemps. Smith n’était pas avec nous ce jour-là. Il n’a pas vu Nour devant le seuil ; il n’a pas senti le froid ; il n’a pas entendu la herse. Il sait ce que disent les rapports : un éboulement sur un site mal étayé, des côtes brisées, un coma de quelques heures, un réveil au crépuscule. Pas davantage. Je détiens la version vraie, il détient la vignette ; les copistes ont réduit mon désastre comme ils ont réduit la balance, au format qui tient sur un papier et devant lequel on peut continuer de vivre ; et pour une fois, je bénis l’office. La nécropole, pour lui, c’est une mission qui a mal tourné, comme il en arrive sur les chantiers d’Égypte. Il pose parfois des questions ; j’élude ; il insiste rarement, parce qu’il sait que je n’aime pas en parler, et parce qu’il a la délicatesse, lui qui en a si peu sur d’autres sujets, de me laisser ce silence-là. J’inscris l’espèce au catalogue, qui ne l’avait pas : le silence qu’on vous laisse. C’est la seule pièce de toute ma collection qui soit un cadeau.
Et c’est précisément ce cadeau que je paie ce soir. Smith court vers le terrain ; Smith veut documenter ce que la rétine ignore ; Smith veut, sans le savoir, frapper à la porte même qui s’est refermée sur nous voilà deux ans, sauf qu’il ne sait pas que c’est une porte. Il croit que c’est un voile ; ou un phénomène de l’argentique ; ou une ionisation atmosphérique. Il marche, le pas léger, vers une herse qu’il ne voit pas tomber. Moi, je l’ai entendue tomber ; le greffe en garde le tonnage ; et je certifie qu’on ne l’entend qu’une fois, parce qu’après, on compte autrement.
J’aurais pu le mettre en garde. J’aurais pu, ces deux dernières années, lâcher un mot, glisser un avertissement, laisser entendre. Je ne l’ai pas fait ; par peur, précisément, que cet homme-là, apprenant qu’il existe quelque chose comme une Douat vraie, ne consacre le reste de sa carrière à vouloir y descendre ; on ne montre pas une carte au trésor à un homme dont le trésor est la carte. Mon silence l’a protégé d’un fantasme. Il ne le protégera plus de la prochaine porte qu’il poussera. Et ce soir, sous les applaudissements d’une salle entière, j’ai senti cette responsabilité me peser sur les épaules comme une pierre tombale ; la comparaison est des vivants, mais je la garde : on ne m’a jamais posé la mienne, et il est dans l’ordre qu’elle me revienne par les épaules.
La vraie faute, je la connais ; elle ne s’appelle pas Julius. Elle s’appelle Madeleine. C’est moi qui ai avancé quand Nour me suppliait du regard ; parce que le chef des Antiquités avait l’autorité ; parce que la déchiffreuse en moi voulait lire les versets perdus ; parce que j’ai cru, comme tant d’autres avant moi, qu’on pouvait entrer sans payer, moi qui donne aujourd’hui des leçons de tarifs. Si j’avais reculé, Nour aurait reculé ; et la fille de prêtresses n’aurait pas eu à invoquer son dieu en plein désert, sans même savoir si quelqu’un, là-bas, l’écoutait. Cette faute-là porte mon nom, en entier, sans partage. Les quarante-deux juges écoutent des listes de fautes qu’on n’a pas commises ; j’avais promis ma ligne à l’affirmatif ; la voici, versée d’avance au dossier, première annexe posthume en bonne et due forme. Je la signe à l’encre lente, ce soir, dans ce carnet, parce qu’il faut bien que quelqu’un la signe. La pièce est recevable : elle est de la main de l’intéressée, et l’intéressée est du ressort du tribunal.
Et comme si cela ne suffisait pas, Julius nous a annoncé qu’il voulait courir après un artefact. Le second cachet du testament mystique a sauté là, entre les chopes, et le pli contenait ceci : un artefact éparpillé à travers l’Europe ; plusieurs fragments ; plusieurs pays ; plusieurs pistes à suivre. Il en parle avec cette excitation de gamin qui vient de trouver une carte au trésor, cette flamme dans les yeux que j’ai déjà vue sur un autre visage, à la sortie d’un campement, voilà deux ans, et qui ne s’est éteinte que lorsque la herse est tombée. Les philologues ont un latin pour les fragments d’une œuvre éparse : membra disjecta, les membres dispersés ; l’étiquette est de bibliothèque, la lettre ne l’est pas, et la première affaire de membres dispersés de l’histoire fut un corps, semé le long d’un fleuve, que deux sœurs recousirent pièce à pièce ; ma maison a fondé là-dessus ses funérailles, ses milanes et sa théologie. Aussi je consigne, en spécialiste des remontages, la seule question professionnelle que la salle n’a pas posée : quand une chose a été mise en morceaux et semée aux quatre vents, c’est rarement l’ouvrage du hasard ; on démembre pour empêcher, on disperse pour que nul ne rassemble. La question n’est pas où sont les morceaux ; c’est qui a tenu le couteau, et pourquoi ; et si la main qui a cassé surveille encore ses tessons.
Adieu, donc, le retour en Égypte ; adieu Nour. Cela m’agace profondément ; le mot est faible, et je le double : une frustration sourde, amère, qui me serre la gorge comme le sable quand souffle le khamsin ; on notera que ma gorge, qui n’a plus grand-chose à faire, garde ses répertoires pour ces occasions-là. Je pensais rentrer. Je pensais retrouver les sables, la chaleur, les chantiers, et surtout Nour ; mon ancre ; ma boussole ; les gens de mon état dérivent volontiers entre deux eaux, et elle est mon seul mouillage déclaré. Je voulais la présenter à mes amis. À Timothée, qui aurait adoré son sens de la répartie ; à Marcello, qui aurait trouvé une adversaire à sa mesure, et perdu ; à Ender, mon cousin par le sang, dont le regard de médecin aurait croisé celui d’une femme qui guérit avec des mots de cinq mille ans, et qui a guéri plus grave que tout ce qu’il a recousu. À Isidore, surtout. Mon demi-frère et ma sœur d’âme ; les deux personnes qui comptent le plus pour moi dans ce monde, et qui ne se connaissent pas. Ils desservent pourtant le même autel : lui sans le savoir, elle de naissance ; lui à la ligne du soir, elle au grand tarif ; mes deux clergés, l’ignorant et l’initiée. Ils se seraient compris, j’en suis certaine. Ils se seraient reconnus ; c’est le mot exact : entre gens du même culte, on ne fait pas connaissance, on se reconnaît.
Avant de quitter le pub, Ender avait pris Patrice à part. Je les observais depuis ma chaise, le verre vide devant moi. Mon cousin parlait bas, le visage fermé, avec cette autorité calme du médecin militaire qui donne des ordres sans les formuler comme tels ; il demandait à Patrice de surveiller le Professeur ; de ne pas le lâcher. On postait une garde, en somme, et je notai que la famille se mettait à raisonner comme ma maison : on ne laisse pas un seuil sans personnel. Smith, qui surprit la fin de l’échange, protesta avec véhémence, de cette indignation théâtrale du savant qu’on traite en enfant : il n’avait pas besoin d’une bonne d’enfants ; il était parfaitement capable de se protéger lui-même. Je laissai passer, en versant la formule au dossier : c’est mot pour mot ce que disent les gens dont on retrouve les lampes, et pas le reste.
Patrice accepta ; sans hésiter ; un regard échangé avec Ender, un hochement de tête, et l’affaire fut réglée, les protestations de Smith glissant sur lui comme l’eau sur le granit. La fiche du prénom s’épaissit d’une ligne, toujours sans s’ouvrir ; le greffe patiente, il a l’habitude des reliures tardives. Beddows, qui avait tout entendu sans rien dire, rajusta le col de son maître avec la précision d’un homme accoutumé à protéger quelqu’un qui refuse de l’être ; le desservant fit sa part d’office, comme toujours, et mieux que la garde.
Nous rentrâmes au Claridge’s dans le froid de la nuit. Les rues étaient désertes ; la neige crissait sous nos pas, et j’entendis le registre nous inscrire un à un, moi comprise, ce que je ne tiens plus pour acquis depuis hier. L’homme mystérieux ne se montra pas ; ou peut-être était-il là, quelque part, dans une ombre que nous ne regardions pas ; le mot, dans ma nosologie, désigne une pièce de la personne, et je laisse à la phrase ses deux fonds. Dans le hansom, Isidore était assis en face de moi, silencieux, les mains posées sur les genoux, gisant de voyage. À un moment, sans un mot, il ôta son écharpe et me la posa sur les épaules. La formule d’offrande, que j’ai copiée sur cent parois, énumère le pain, la bière, les bœufs, les volailles, l’albâtre, et l’étoffe ; mon frère venait de servir l’article le plus rare de la liste, et de célébrer, sans le savoir, sa cinquième liturgie ; j’avais prédit le culte complet avant Pâques, nous prenons de l’avance. Un geste simple ; un geste de frère ; c’est le seul commentaire liturgique que je retiendrai. Et j’ai failli pleurer ; les ateliers ont livré jusqu’au bord, puis ils ont tenu, par égard pour l’officiant.
En arrivant dans la suite, Bastet m’attendait. La première chose que je fis fut de m’occuper d’elle : la nourrir ; la brosser ; lui parler. La priorité ; ma déesse ; ma gardienne. Les temples de chez nous ouvraient chaque matin sur le même ordre, l’offrande, la toilette, la parole à l’effigie ; on nomme cela le service divin, et je suis la seule desservante de Londres à savoir exactement ce qu’elle fait. Tout le jour, on me sert sans le savoir ; le soir, je sers en connaissance de cause ; le culte, chez nous, a toujours été une chaîne, et je tiens mon maillon. Elle ronronna contre mon flanc pendant que je lui racontais ma soirée à voix basse, comme on confie des secrets à un temple ; elle écoutait, ou plutôt elle faisait semblant de ne pas écouter, ce qui, chez les chats et chez les déesses, revient au même.
Puis je me couchai, épuisée ; le mot garde un sens, on l’oublie, et il le garde surtout ces temps-ci. Bastet se lova contre ma cheville gauche, comme chaque nuit, en travers de la marque, comme on monte la garde sur un scellé. À deux mètres, Isidore était déjà sous les couvertures, le chapelet entre les doigts ; il ne dormait pas encore ; il priait ; et ma clepsydre, ce soir-là, égrenait, chaque grain une goutte, la nuit comptée en Ave. Je fermai les yeux en pensant à Nour ; à l’Égypte ; au soleil ; à tout ce qui s’éloigne à mesure que Smith nous entraîne plus loin ; et le confrère à l’horaire me pardonnera cette ligne : c’est la première fois que je m’endors en jalousant son itinéraire, lui qui rentre chaque nuit au pays.
Nour sera-t-elle là, si les choses tournent mal ? Anubis acceptera-t-il de négocier une deuxième fois ? J’écris la question ; le règlement, hélas, l’a déjà instruite, et il est au chapitre premier, quelques pages plus haut, de ma propre main : les mots qui ont porté ne se prononcent qu’une seule fois dans une vie. La vie de Nour a donné les siens ; elle a brûlé pour moi sa seule cartouche, et le mot, chez moi, blesse dans les deux écritures. Une seconde négociation exigerait une autre voix, et un autre prix ; je n’ose pas écrire la liste des voix disponibles. La question, ce soir, ne se pose plus comme une curiosité d’archéologue. Elle se pose comme une dette que je ne sais pas comment honorer. L’exemplaire de première main n’a jamais eu le nom en blanc ; il a désormais une échéance en blanc ; et des deux blancs, c’est le second qui veille avec moi.
4 janvier 1923 — Claridge’s, le matin
LE PRÉDATEUR SILENCIEUX — CE QUE NOUS NE SAVONS PAS
Le petit déjeuner eut un goût de cendres. Pas le thé, qui était excellent, le Claridge’s ne faillit jamais sur ce chapitre ; l’assaisonnement venait de l’atmosphère. Le sujet était là, entre les tasses et les toasts, comme un invité que personne n’a convié et que personne n’ose congédier ; et je fus seule, à cette table, à savoir que la formule décrivait un usage. Les banquets d’Égypte, Hérodote en témoigne, faisaient circuler parmi les convives un petit cercueil portant l’effigie d’un des nôtres, et l’on disait au buveur : réjouis-toi, « car tel tu seras » ; la maison conviait son invité d’honneur exprès, estimant qu’un festin sans lui mentait. Notre table observait l’usage sans le savoir, et en le perfectionnant : l’invité d’honneur n’y circulait pas de main en main, il beurrait ses toasts, et personne ne songeait à le compter. Quant à l’autre convive sans carton, celui dont on parlait, il n’avait pas eu besoin d’effigie : l’homme. Cet homme qui nous suit comme un prédateur silencieux.
Ender ouvrit le dossier avec la méthode froide du diagnostic : les faits d’abord. Repéré trois fois ; devant le British Museum ; dans la salle de Kensington ; devant le pub, la nuit dernière. Trois fois en trois jours. Je repris le relevé à ma façon, en ancienne du Cabinet noir, car les trois pièces n’étaient pas du même grade : au musée, une présence sentie sans être vue ; à la conférence, un visage identifié après coup ; au pub, un contact d’œil en direct. Le signal gagnait en netteté d’une interception à l’autre ; c’est ainsi que se règlent les émetteurs qui cherchent leur destinataire. La fréquence augmentait ; il se rapprochait. Et le greffe me servit, sans commande, la série complète : quelque chose approchait ; cela regardait ; cela se rapproche. Je fais profession de lire les séries ; celle-ci convergeait, et je m’abstins d’écrire le terme suivant.
Pour l’heure, l’homme n’avait d’attestation oculaire que d’Ender et de Marcello ; et chaque poursuite s’était close de même, l’homme rendu à la nuit, aux ruelles, à cette neige qui refuse de l’inscrire. Le registre le plus honnête de la ville persiste à le tenir pour nul, et je n’ajoute rien au verdict, sinon ceci : nous sommes deux, dans cette affaire, à intéresser les recensements de façon irrégulière, et la symétrie ne me plaît pas. Ni Isidore, ni Timothée, ni moi ne l’avions encore aperçu ; ce qui ne dit rien de ce que lui a vu de nous. Un prédateur silencieux ne se montre qu’à ceux qu’il choisit ; j’ajoute le corollaire de la maison : ou qu’à ceux qu’il reconnaît. Marcello redonna le signalement : taille moyenne ; vêtements sombres ; chapeau à large bord ; rien de remarquable, rien de mémorable. Le genre d’homme qu’on croise sans le voir ; et c’est peut-être le plus inquiétant, car l’insignifiance, à ce degré, n’est pas une nature : c’est un équipement. Se fondre dans le décor est une discipline ; j’en détiens le brevet, je l’exerce sans relâche depuis deux ans, et je sais reconnaître un praticien. La fiche du greffe n’en sortit pas plus lourde d’une ligne : ce signalement est une absence, et l’on connaît mon dossier sur ce que gardent les absences.
Timothée, muet depuis le début, leva enfin les yeux de son carnet et prononça l’évidence autour de laquelle nous tournions tous : on ne pouvait pas continuer comme si de rien n’était ; c’était de plus en plus fréquent ; et ce qui est fréquent finit toujours par devenir dangereux. Je le regardai refaire, de tête, le règlement de mon ancien bureau, et c’était sa deuxième récidive : au Cabinet noir, on n’attendait pas de comprendre un trafic pour s’en alarmer, la fréquence signait ; et l’on savait surtout ce qu’annonce le trafic qui enfle, les émissions de l’ennemi montant toujours dans les jours qui précèdent l’offensive. Je gardai la traduction pour le carnet ; la table n’avait pas besoin du mot.
Isidore acquiesça en silence, les mains jointes, réflexe de curé ou réflexe de prière, la distinction n’ayant chez lui jamais existé, et il regarda chacun de nous avec sa gravité propre. Ender proposa un plan, en médecin militaire : des tours de garde discrets ; ne plus sortir seul ; varier les itinéraires ; observer autant qu’on nous observe. Rome tenait ses camps de la même façon : chaque nuit, une tablette portant le mot d’ordre passait de poste en poste, la tessère, et la sûreté d’une légion entière tenait à ce petit bois circulant dans le noir. Ender rétablissait l’institution sans la nommer ; je m’engageai dans le tour de garde avec les références que l’on sait, étant seule, du détachement, à avoir jamais franchi des postes où le mot d’ordre ne se prête pas : on le porte en soi, ou l’on reste dehors. Quant à observer en retour, j’y souscrivis en connaissance de doctrine : les regards se rendent ; autant fixer nous-mêmes les termes de l’échange. La guerre, disent-ils, n’est jamais vraiment finie pour ceux qui l’ont faite ; autour de cette table, elle rouvrait ses écritures, et chacun reprenait son grade.
Puis vint, au milieu de la discussion, la question que personne n’avait osé poser : était-ce vraiment Smith, la cible ? Tout le monde le supposait ; Smith et sa conférence ; Smith et ses « épiphénomènes fantomatiques » ; Smith et ses recherches sulfureuses sur « la vie après la mort » ; lui qui attire l’attention, lui qui provoque, lui qui ouvre des portes. Je laissai passer la formule en resserrant les mains sur ma tasse : le dossier des portes ouvertes, dans ce groupe, a une autre titulaire, et elle se taisait. Mais si ce n’était pas lui ; si la cible était l’un de nous. Le relevé recommença, le même qu’au coin du feu d’Ender, mais en colonne des cibles, et je le menai à ma manière, chaque paroi repassée à la lampe. Ender Beaumin, par les mains de qui tant des nôtres ont passé, quatre années durant, et qui porte l’ombre en écharpe ? Marcello Angelo, dont le passé est aussi opaque que les ruelles où il a grandi, et dont la guerre n’a pas déposé toutes ses pièces ? Isidore, dont la foi dérange peut-être des forces qui n’aiment pas la lumière, lui qui tient sans le savoir le seul bureau de Londres dont le courrier porte ; un guichet pareil finit par se faire remarquer, des deux côtés du comptoir ? Timothée Deslandes, qui voit des motifs là où les autres ne voient que du chaos, et qui a retrouvé deux fois mes conclusions sans mes moyens ; on finit par intéresser ce qu’on lit trop bien ?
Ou moi. La candidature s’instruisit dans le seul bureau habilité, et le dossier s’y présenta de lui-même, pièces numérotées : l’archéologue-cryptologue qui s’est tenue devant Anubis, non pas en personne, comme diraient les vivants, mais selon le procès-verbal, en âme et en silence ; qui porte à la cheville la marque d’une chose sans nom ; et qui circule dans les rues de cette ville en marge des écritures, comme lui. Une chose sans nom, un homme sans signalement, une femme hors des recensements : le greffe posa les trois pièces côte à côte, en silence ; il ne conclut pas ; mais je remarquai qu’il ne les rangea pas loin les unes des autres. Personne, à la table, ne répondit. Le silence retomba comme la poussière dans un tombeau qu’on vient d’ouvrir ; je certifie la comparaison sur pièces : cette poussière-là met longtemps à se poser, et chacun, les yeux sur sa tasse, attendait qu’elle se posât. Kensington m’avait fourni l’espèce, le silence d’inventaire ; la table en donnait le tirage privé, chacun recomptant sa propre colonne. Dehors, la neige continuait de tomber sur Londres, et le registre inscrivait la ville, page sur page, avec l’application d’un greffier qui sait qu’un nom manque à ses rôles. Deux, désormais.
Quoi qu’il en soit, une décision fut prise : nous irions voir Smith chez lui, aujourd’hui même ; pour discuter ; pour poser les questions qu’il évite. Cette fois, nous serions cinq face à lui, et le poids de cinq regards vaut plus que toutes ses dérobades académiques. La pesée, on le sait, est de ma juridiction ; je contresigne le principe. Et je consigne au carnet la réserve d’usage : des cinq regards qui pèseront sur Julius, un au moins sait exactement ce que c’est que de tenir une porte scellée sous le regard des siens. Je poserai donc mes questions avec l’aplomb des gens du métier ; on interroge toujours mieux quand on connaît la partie d’en face ; et si Julius tient bon, je serai la seule de la table à ne pas pouvoir lui en vouloir.
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LES JOURNAUX — L’EUROPE QUI S’ASSOMBRIT
En attendant, les journaux. Le Petit Parisien et Le Matin arrivèrent avec le plateau, suivis du Times et du Daily Telegraph ; quatre gazettes, deux langues, une seule nouvelle. Les vivants ont leurs matines, et ils les lisent ; je pris les annales du jour en collègue, ma maison tenant les siennes gravées, avec cette différence que personne, chez nous, n’a jamais eu à démentir le lendemain. Et la lecture n’améliora rien.
L’Allemagne. Encore. La situation s’y aggrave de jour en jour ; le mark ne vaut plus le papier qui le porte, et je connais, pour ma part, la seule monnaie d’Europe qui n’ait jamais connu pareille mésaventure : l’obole tenait sous la langue, le tarif n’a pas varié depuis les Grecs, et ma Compagnie n’a jamais rien imprimé. La seule caisse du continent qui tienne est celle dont personne ne veut ; j’y détiens un compte, et je m’abstins de le faire valoir à table. Les usines ferment ; les queues s’allongent devant les boulangeries, dans des villes où, voilà dix ans à peine, les mêmes hommes défilaient en uniforme sous les vivats ; dix ans ont suffi pour que bien des cortèges changent de destination, et je sais, mieux que les gazettes, où une part des défilants est allée défiler. Chez nous, le plus humble des trousseaux garantit mille pains, mille cruches de bière, et le contrat n’a jamais fait défaut en cinq mille ans ; on mesurera où en est un siècle quand la formule d’offrande y demeure le seul engagement solvable, et que les vivants d’Essen font la queue pour un pain que ma maison sert d’office aux siens.
Très, très mauvais. Un peuple entier qui n’a rien demandé, et qui paie les décisions de ses politiciens, l’orgueil de ses généraux, la stupidité de ceux qui ont cru que l’humiliation était une stratégie de paix. Un économiste de Cambridge avait fait les comptes dès la signature, et publié le chiffre ; on ne l’a pas lu ; les colonnes de ce matin l’impriment avec quatre ans de retard et des intérêts. J’ajoute au dossier la pièce que ni lui ni les gazettes ne verront jamais : on a signé cette paix-là dans la Galerie des Glaces, et le lieu n’est pas une figure, il s’appelle ainsi. Nos campagnes voilent les miroirs dans la chambre où l’on veille, de peur que quelque chose ne s’y attarde et ne revienne ; personne n’a songé à voiler ceux de Versailles, ni en mille huit cent soixante et onze, quand l’Allemagne vint s’y couronner, ni en mille neuf cent dix-neuf, quand on l’y ramena signer à genoux, dans le même salon, exprès. Le même miroir a servi aux deux humiliations ; et les miroirs, ma doctrine en fait foi, rendent ce qu’on leur montre. Les gazettes de Paris annoncent à présent que la France s’apprête à saisir dans la Ruhr des « gages productifs » ; le vocabulaire est d’huissier, et je m’y connais en créances : quand un créancier en vient aux gages, c’est qu’il a cessé de croire au paiement ; et les saisies, entre nations, se règlent rarement au tribunal de commerce.
Cela ne tiendrait pas sur le long terme. Je le dis, Ender le pense, Isidore le prie ; les trois verbes sont au présent, et je les y laisse, c’est le temps des choses en cours. Même Marcello convint que ce qui se passait là-bas dépassait la politique : de la cruauté organisée. L’adjectif est le bon, et je l’homologue en fouilleuse : la cruauté est vieille comme les outils des hommes, j’en ai inventorié les preuves sur trois mille ans de parois ; l’organisation est le seul progrès du siècle.
Quelqu’un prononça le mot ; un seul ; il n’eut besoin ni d’article ni de phrase : « Guerre. » Une nouvelle ; possible ; en Europe. Le mot tomba sur la table comme une herse de granit, et je fus seule, à cette table, peut-être seule dans Londres, à pouvoir homologuer la comparaison sur pièces : la mienne est au greffe avec son tonnage. Je certifie l’effet ; je certifie le bruit ; je certifie surtout la suite, qu’on ignore tant qu’on n’a pas entendu l’original : après une herse, on compte autrement, et nul ne ressort par où il est entré. Ender reposa sa tasse, du geste exact dont on repose un instrument après le verdict ; Marcello serra les mâchoires, et Spaccanapoli entière serra avec lui ; Timothée ferma son carnet, ce qui, chez lui, équivaut à fermer les yeux ; Isidore baissa les siens, et je sus vers quel guichet.
Moi, je pensai au Cabinet noir. Aux codes ; aux colonnes de chiffres dont je levais le voile pendant que, de l’autre côté du front, d’autres colonnes passaient à l’Ouest en marchant ; les deux acceptions du mot se sont partagé ma guerre, et je n’ai jamais su laquelle pesait le plus lourd. Et je pensai à ce que cela signifierait, si tout recommençait. Pour moi : la dernière, je l’ai servie côté chiffre, dans un bureau sans fenêtres ; une prochaine me trouverait des deux côtés du comptoir, et je sais désormais, de source interne, ce que reçoit l’autre guichet quand l’Europe expédie ; on n’a pas idée de l’affluence. Pour Nour, qui est vivante, elle, et que les guerres des Européens n’ont jamais consultée avant de traverser sa mer. Et pour cette fragile architecture de vie que j’ai bâtie entre les tombeaux et les langues que les manuels s’obstinent à dire mortes ; l’étiquette est fausse, le procès est au dossier, et le paradoxe est complet : je n’ai bâti qu’en matériaux d’éternité, tombes, pierres, écritures, ce que le monde produit de plus durable, et la bâtisse tiendrait sous un siège. La fragilité n’est pas dans les murs. Elle est dans la seule pièce vivante de la maison ; elle s’appelle Nour ; elle est au Caire, à trois mille kilomètres d’un continent qui recommence à compter ses gages ; et les guerres, je l’ai vérifié sur pièces, commencent toujours par les pièces vivantes.
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CHEZ SMITH, L’OBSESSION D’UN HOMME SEUL
Nous nous rendîmes chez Julius au début de l’après-midi. Beddows nous ouvrit avec sa discrétion coutumière et nous mena au salon ; il servit le thé sans qu’on le lui demandât, avec cette prescience des bons domestiques, la sienne relevant, on le sait, du desservant plus que du majordome ; puis il monta prévenir le Professeur. Nous attendîmes. Cinq minutes ; dix ; quinze. Marcello s’impatientait ; Ender consultait sa montre ; je les laissai faire, tenant pour ma part l’attente au tarif de ma maison, qui compte en dynasties et trouve un quart d’heure obscène de brièveté. Isidore examinait les étagères avec la curiosité d’un curé en visite, et je m’abstins de lui signaler qu’il y passait en revue, sans le savoir, une escouade entière de mes répondants. Et moi, j’observai le salon.
Ce que j’y vis me glaça. Le verbe, sous ma plume, a un seuil relevé ; la pièce le franchit sans effort.
Smith était débordé ; le mot est faible. Son salon, d’ordinaire méticuleux, avait l’air d’un chantier de fouilles après un éboulement, et j’homologue la comparaison sur pièces, mon greffe tenant l’inventaire des deux, celui qui nous ensevelit une heure sous Gizeh, et celui qui me coûta le reste ; celui-ci n’en était qu’au désordre, mais les éboulements, dans ma partie, commencent toujours par du désordre. Des piles de documents couvraient chaque surface. Des photographies épinglées aux murs, reliées entre elles par des fils de laine rouge ; je reconnus la méthode et me gardai de la nommer : le fil d’Ariane se déroule vers la sortie du labyrinthe, c’est même à cela qu’on le reconnaît ; tous les siens couraient vers le centre, et l’on sait qui loge au centre des labyrinthes. Des livres ouverts, empilés, cornés, annotés dans les marges d’une écriture de plus en plus serrée ; je date les mains, c’est le métier, et celle-là se comprimait de page en page comme une écriture qui manque de temps ; le hiératique naquit de la hâte des scribes, exactement ainsi, et je n’aime pas voir naître un hiératique dans les marges d’un homme que j’aime. Des tasses de thé vides ; beaucoup ; j’en fis la stratigraphie par réflexe, couche à couche, et le relevé conclut à plusieurs nuits sans sommeil décelable. Et Julius au milieu de tout cela, les yeux cernés, la barbe de deux jours, la chemise froissée, le regard fiévreux de l’homme qui n’a pas dormi et qui ne s’en aperçoit pas.
Son obsession prenait un tour clinique ; je puis l’écrire dans ce carnet, parce que je connais les signes, et que je les connais de l’intérieur. Passer des heures sur l’ouvrage sans voir filer le temps ; oublier de manger ; laisser la nuit devenir jour et le jour devenir nuit. Au Cabinet noir, pendant la guerre, il m’arriva de rester trois jours sans dormir, penchée sur des séquences de chiffres qui finissaient par danser ; je sais ce que c’est que d’être dévorée par une énigme, et je pèse le participe, ma maison employant une Dévoreuse en titre : je tiens à distinguer les contrefaçons. C’est la contrefaçon, précisément, qui m’inquiétait. La titulaire siège au pied d’un fléau et n’intervient que sur verdict ; celle-ci s’était installée dans un salon de Londres, sans mandat, et elle mange plus lentement.
Mais pas au point de risquer sa vie. Pas au point de devenir ce que Julius devenait : un homme seul dans une pièce pleine de bobines de pellicule et d’épreuves par contact, parlant de ses « épiphénomènes fantomatiques » comme un prêtre parle de son dieu, avec la même ferveur, la même certitude. Le clergé de chez nous porte un titre exact, et Julius le réalisait à la lettre : le premier rang s’y nomme serviteur du dieu, et l’on n’y entre pas sans savoir qui l’on sert. Lui avait pris l’emploi sans lire le contrat ; sa chapelle était une chambre noire, son tabernacle un bain de révélateur, sa liturgie l’image latente ; et le dieu, lui, n’avait pas encore décliné son nom. Quant à la déconnexion progressive du monde des vivants, je la lus en spécialiste : c’est l’opération que j’ai subie en gros, un après-midi, sur la rive gauche ; Julius se l’administrait au détail, une nuit blanche à la fois. On ne s’établit pas à la frontière ; j’en connais les deux douanes, et aucune ne délivre de permis de séjour.
Il finit par descendre, au bout d’une bonne vingtaine de minutes, et parut dans l’encadrement de la porte comme un homme qui émerge d’un tombeau, clignant des yeux dans la lumière du jour, un carnet à la main, vaguement surpris de nous trouver là, comme s’il avait oublié que des gens vivants existaient encore. J’homologuai la manœuvre en titulaire : c’était, trait pour trait, une sortie au jour, exécutée en amateur, sans les formules et sans le trousseau ; le mien, de tombeau, avait des portiers, et l’on n’en émergeait pas les mains dans les poches. La ressemblance ne m’amusa qu’à moitié. On ne répète pas impunément les gestes de ma maison ; elle finit par croire qu’on postule.
Je laissai mes camarades donner l’assaut. Ender raisonnait en médecin ; Marcello, en homme pratique, réclamait du concret ; Isidore écoutait, mains jointes ; Timothée observait, notait. Et moi, je m’installai dans le fauteuil près de la cheminée, je demandai à Beddows un thé bien chaud et quelques biscuits, et je regardai la scène se dérouler comme on regarde un spectacle dont on connaît déjà la fin ; c’est, de tous les privilèges de mon état, le moins réjouissant et le plus fiable. Ils ne tireraient rien de Julius ; pas aujourd’hui. Ma doctrine des portes scellées tient qu’elles finissent toutes par s’ouvrir ; aucune ne cède au premier siège, et celle-ci s’ouvrirait de l’intérieur ou pas du tout, l’amendement est au dossier.
Et en effet : après une heure de questions esquivées, de regards échangés et de silences lourds, dont j’inscrivis l’espèce dominante au catalogue, le silence qui gagne du temps, Julius nous proposa de venir dîner chez lui le lendemain soir. Il en aurait davantage à nous dire ; il préparait quelque chose ; il lui fallait encore un peu de temps pour assembler les pièces. J’enregistrai la formule en spécialiste des remontages : on n’assemble que ce qui fut cassé, et le dossier des morceaux porte déjà sa question au greffe, celle de la main qui a cassé ; j’espérai que Julius parlait de paperasse, sans y croire tout à fait. Encore des énigmes ; encore des promesses enveloppées de mystère ; la spécialité de la maison Smith. Chaque maison a la sienne : la mienne sert le repos, la sienne les surprises ; et le testament mystique n’était donc pas épuisé, un troisième cachet courant désormais à échéance de dîner.
Pour tout commentaire, je trempai mon biscuit dans mon thé et ne dis rien ; l’archive retiendra la mesure exacte de ma confiance, elle tenait dans le geste, et le geste était petit. Beddows me resservit avec la précision d’un homme qui a compris que le thé est parfois la seule chose raisonnable dans un monde déraisonnable ; je le remerciai d’un signe de tête. Le desservant desservait, comme toujours, et mieux que la garde ; il veille sur un homme qui refuse de l’être, sans relâche, sans bruit, et ma maxime sur les sentinelles est au dossier ; je m’abstins, cette fois, de l’appliquer. Je consignai seulement l’observation qui compte : au moins lui ne minimise jamais rien. Cela servirait, plus tard ; je ne savais pas encore à quel point.
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LE CAB — OÙ MARCELLO PERD LA RAISON
Nous quittâmes la demeure de Smith en taxi. Le chauffeur venait à peine de démarrer, les roues patinant sur le pavé enneigé, quand Marcello se raidit. Son regard s’était pris à la vitre, sur un kiosque à journaux au coin de la rue ; et là, debout près du kiosque, immobile comme une statue parmi les passants, l’homme. Chapeau à large bord ; vêtements sombres ; le regard tourné vers la maison de Smith. J’homologuai la comparaison en conservatrice : les statues de ma maison se tiennent exactement ainsi, droites au milieu d’un monde qui circule, à recevoir des regards qui ne les voient pas ; celle-ci s’était trompée de vitrine. Et je versai deux pièces au greffe avant que le taxi eût fini de glisser : quatrième observation en quatre jours, et la première en plein jour, l’audace montant d’un cran par interception ; et le regard de l’homme ne nous suivait pas, il tenait la maison. La colonne des cibles, ouverte au petit déjeuner, reçut son premier fait.
Marcello Angelo n’attendit pas. Sans un mot, il ouvrit la portière du taxi à peine en mouvement, sauta, manqua de se rompre sur le pavé mouillé, se rattrapa d’un réflexe de chat des ruelles, et détala vers le kiosque ; on sort d’un véhicule en marche comme on sort d’une tranchée, et le soldat venait de reprendre son grade sans sommation. Le chauffeur pila ; le taxi derrière nous klaxonna ; Isidore se signa, et je reconnus l’office : mon frère scelle par réflexe ce qui s’ouvre, une portière battante est une porte, et la corporation fit son geste dans les délais.
Nous sortîmes tous, dans le froid ; ce maudit froid de Londres, qui me saisit comme une main glaciale, et la formule, sous ma plume, désigne un précédent au dossier. Car cette fois, la douleur fut terrible. Mes côtes se contractèrent sous le manteau ; ma cheville pulsa avec une férocité qui me coupa le souffle ; la douleur irradia depuis la marque, remonta la jambe, s’installa dans mon flanc comme un animal qui retrouve son terrier. La créancière ne visitait plus : elle emménageait, et elle connaissait les lieux. Je grimaçai ; je me mordis la lèvre pour ne pas gémir ; et je consignai, douzième mesure du laboratoire et la moins sollicitée depuis la neuvième, que la douleur, chez moi, n’a rien perdu de son répertoire. Puis le vieux réflexe fit son relevé, et le relevé me glaça mieux que la rue : Kensington, les versements repris, l’homme dans la salle ; le pub, le signal sur la ligne, l’homme à la vitre ; le kiosque, la crise, l’homme au coin. Trois concordances ; au Cabinet noir, à trois, on cessait d’instruire et l’on portait au rapport. Je me bornai à la conclusion technique, la seule que les pièces autorisent : la marque émet en sa présence ; le membre est devenu un instrument de mesure ; et j’ignore encore ce qu’il mesure, ce qui, pour l’aiguille, est une position inconfortable. Les autres ne virent rien ; ils regardaient vers l’angle où Marcello avait disparu. Tous, sauf Isidore.
Lui me regardait. Je ne sais comment il avait senti ; je renonce à instruire les perceptions de mon frère, son dossier s’épaissit plus vite que mes cotes. Il s’approcha sans un mot et posa sa main sur mon bras, fermement, comme on prend la main d’un patient qu’on conduit en salle de soins ; pas une parole ; cette seule pression, ferme et chaude, qui disait : je suis là, respire. L’ordre était exécutable ; je m’exécutai, et j’inscrivis l’attestation au passage, l’appareil répond encore aux consignes extérieures. Je murmurai une prière en copte, à voix presque nulle : les mots de Nour, ceux qu’elle m’a appris pour les moments où le corps trahit et où l’esprit doit prendre le relais ; le mien a rendu sa trahison une fois pour toutes, l’esprit tient la maison depuis, et ces mots-là servent aux rechutes, c’est de l’équipement, du meilleur atelier. Des syllabes anciennes qui roulaient sur ma langue comme du sable chaud ; le contraire du froid ; le rempart contre lui. Isidore ne comprenait pas ce que je murmurais ; il entendit que c’était une prière ; et il fit ce que font les curés devant une prière qu’ils ne connaissent pas : il se tut, et il pria en silence, dans sa langue à lui, à côté de la mienne. Deux prières dans deux langues, dans le froid d’une rue londonienne, pour la même femme. La liturgie porte un nom dans ma maison : l’office se chante à deux voix, et nulle partition ne prévoit qu’une milane chante seule ; le pupitre resté vide à Kensington trouvait sa doublure au coin d’une rue, et mon frère tenait, sans le savoir, la partie de Nour. Les deux milanes se reconstituaient par procuration ; sixième liturgie involontaire, et la plus haute. J’observai seulement, pour l’exactitude du procès-verbal, que l’office se chante d’ordinaire sur une officiante allongée ; celle-ci tenait debout, et j’en conclus que le service, pour une fois, prenait de l’avance sans conséquence.
Marcello revint au bout de dix minutes ; bredouille, évidemment. L’homme avait disparu. Il jura en napolitain, cracha au pavé, et remonta dans le taxi avec la grâce d’un taureau qui rentre dans son enclos ; le chauffeur le considéra avec des yeux ronds, et ce regard-là souhaita, mieux qu’aucune formule, la bienvenue à Londres à monsieur. Je m’épargnai le détour par le kiosque : le registre de la neige avait rendu deux fois le même verdict, et je connaissais d’avance la mention au rôle. Néant ; comme toujours ; comme pour une autre.
Dans le silence qui suivit, pendant que le taxi reprenait sa route et que Marcello fulminait en deux langues, je me posai la question que la chasse interdisait de poser à voix haute. Comment réagirait cet homme si on ne lui courait pas après ; si, au lieu de le pourchasser à chaque apparition, on l’ignorait. Fuirait-il quand même ; continuerait-il d’observer ; s’approcherait-il. Peut-être même nous parlerait-il ; et je notai, à part moi, que je suis équipée pour les interlocuteurs dont la parole ne fait pas de bruit.
Peut-être notre méthode n’était-elle pas la bonne. Courir après cet homme, c’était courir après un dieu ou une entité ; or on ne court pas après un dieu, la procédure est de ma maison et je la connais par le calendrier : une fois l’an, chez nous, le dieu quitte son temple, traverse le fleuve et vient visiter la rive des chapelles, la Belle Fête de la Vallée, et les familles ne le poursuivent pas, elles dressent la table chez les leurs et l’attendent ; le dieu passe ; il est passé pendant trois mille ans, à date fixe, devant des gens assis. Insaisissable, notre homme ; sans empreintes dans la neige ; évanoui au coin des ruelles ; existant aux marges de notre réalité, et l’expression, on le sait, décrit aussi une résidente de ce taxi. On ne capture pas une ombre en lui courant après. Ma nosologie ajoute la clause utile : les ombres ont un propriétaire et un port d’attache, elles finissent par rentrer ; on ne course pas l’ombre, on cherche à quoi elle est attachée. On la piège en restant immobile, et en attendant qu’elle vienne à soi ; c’est ce que Nour m’a appris au désert, quand les serpents s’approchaient du campement : on ne les chasse pas ; on reste tranquille ; on les regarde faire. Et la patronne du procédé est de chez moi, lovée sur la cime qui domine ma nécropole, cobra de son état, dont le nom est à lui seul toute la doctrine : Celle qui aime le silence. Nour enseignait au pied même de sa montagne ; elle tenait la méthode de la meilleure source. Quant à l’immobilité, on connaît ma discipline reine ; le détachement compte déjà, pour cette chasse-là, une praticienne brevetée, et la méthode réclame une pièce immobile au centre du dispositif ; je connais la candidate, elle partage avec le gibier l’irrégularité des recensements.
Je garderais cette réflexion pour moi ; pour le moment ; je la versai au carnet, où mûrissent mes dispositifs. Marcello n’était pas en état d’entendre qu’il faudrait cesser de courir.
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LES HUGEL ET LES BEAUMIN — LE SANG QUI N’OUBLIE PAS
De retour dans le silence de la suite, les autres dispersés, Bastet revenue se lover sur mes genoux avec l’autorité d’une reine qui reprend possession de son trône, mes pensées dérivent vers l’autre chantier. La famille. Les Hugel ; les Beaumin ; cette architecture secrète de sang et de secrets que je dégage morceau par morceau depuis mon arrivée à Londres. J’ai passé ma vie à fouiller les fondations des autres ; me voici enfin sur ma propre concession, et je note que personne ne m’a délivré de permis.
La Révolution ; toujours la Révolution. Les Hugel y sont liés ; les Beaumin aussi, par des fils que je ne démêle pas encore. Le prénom d’Églantine, je l’avais noté un soir contre une vitre, fleurit tout droit du calendrier qui rebaptisa les jours en fleurs ; la dérive de Brook Street savait, semble-t-il, où elle allait. Églantine porte ce nom avec une aisance qui trahit une familiarité ancienne avec le pouvoir et ses coulisses ; Ender et Patrice naviguent dans les cercles de Londres comme s’ils y avaient toujours eu leurs entrées. Chacun tient sa place sur un échiquier dont on ne m’a jamais montré le plateau ; et j’ajoute l’observation du métier : quand on cache le plateau à une seule personne de la maison, ce n’est pas pour lui épargner la partie. C’est qu’elle est dessus.
Et moi ? Peut-être la seule de cette famille à n’être pas impliquée ; pour le moment ; la seule sans rôle dans la partition, sans case déclarée ; la déchiffreuse occupée à des langues prétendues mortes pendant que les secrets bien vivants couraient la maison. Jusqu’à maintenant. Car une théorie prend forme, lentement, comme un glyphe qui émerge de la poussière quand on souffle délicatement sur la pierre ; je souffle depuis des jours, et le trait se dessine. Et si ce n’était pas un hasard ? Et si ma mère, Hélène, avec la complicité de René, avait voulu m’éloigner ; me protéger de sa propre sœur ? Le prénom entre dans ces pages pour la première fois, et je le consigne en connaissance de doctrine : ce que j’écris, je le fais vivre.
L’idée me glace autant qu’elle m’éclaire, et l’on sait à quelle hauteur j’ai réglé le seuil de ce verbe. Ma mère n’a jamais parlé d’Églantine. Jamais ; pas un mot, pas une lettre, pas une photographie. Un silence si total, si méthodique, qu’il ne peut pas être accidentel. On n’efface pas une sœur par négligence. On l’efface par décision. Je connais l’ouvrage mieux que personne en Europe : c’est un martelage, exécuté au burin du silence, dans les règles de l’art ; j’ai vu des maisons royales entières subir l’opération, je l’ai pratiquée en petit sur un géniteur, et l’espèce fondatrice de mon catalogue, le silence de scribe de ma famille, révèle enfin son emploi. Ce n’était pas de la discrétion. C’était de l’outillage ; et l’atelier, chez nous, se transmet de mère en fille.
Et René, qui m’a poussée vers l’archéologie, financé mes études, encouragée à partir pour l’Égypte, loin, le plus loin possible de la France et de ses salons ; René qui n’a jamais protesté quand j’ai choisi de rester au Caire, saison après saison, au lieu de rentrer dans la bonne société parisienne ; René qui semblait même soulagé. Soulagé. Le mot est là, dans ma tête, et il fait mal. Soulagé que sa fille fût à cinq mille kilomètres de sa belle-sœur ; soulagé que je fouille des tombeaux plutôt que des secrets de famille ; soulagé que le désert me garde. Le verbe a deux sens, et je les reçois tous les deux : le désert m’a gardée comme on garde un dépôt, et comme on garde une porte. J’ignorais alors qu’on m’avait mise en consigne.
Mais me protéger de quoi, exactement ? Que représente Églantine, pour qu’une mère éloigne sa fille d’un continent entier ? Qu’y a-t-il derrière ce sourire de grande bourgeoise, derrière ces yeux clairs et durs croisés à l’Imperial Institute ? Qu’a fait Églantine Hugel pour qu’Hélène décidât que sa fille ne devait jamais la connaître ? Je n’ai pas de réponse ; pas encore. Mais la théorie est là, couchée dans ce carnet comme un glyphe fraîchement dégagé. Et les glyphes, je finis toujours par les déchiffrer.
Puis une autre pensée, plus vertigineuse, qui me fait poser la plume et fixer le mur comme si les réponses y étaient peintes ; j’ai l’habitude des murs peints, celui-ci ne livre rien. Je ne suis pas égyptienne. Il faut me le rappeler parfois, tant l’Égypte me coule dans les veines comme si j’y étais née ; mais non : une Française ; une blanche burinée par le dieu Râ, la peau tannée par des années de rive gauche ; une étrangère qu’une terre a adoptée sans lui demander ses papiers. Et pourtant cette terre m’a donné Nour ; et Bastet ; et les prières coptes ; et Anubis. Je relis le bilan en comptable, et il est sans exemple : on ne dote pas ainsi une étrangère. On équipe une héritière.
Ma rencontre avec Nour, surtout. Et si tout cela était plus que le destin ? Une Française expédiée en Égypte par une mère qui fuit sa propre sœur ; et qui tombe, du premier coup, sur une Égyptienne issue d’une lignée de prêtresses d’Anubis ; qui lui enseigne le copte ; qui lui apprend les prières ; qui la protège ; qui la ramène, le carnet tient le mot exact, de chez moi. Les hasards, dans mon ancien métier, se comptaient et se pesaient ; celui-ci pèse trop lourd pour la colonne des coïncidences, et la règle des deux chiffres est au dossier.
Et si Hélène savait ? Et si ma mère, avant de m’expédier là-bas, avait conclu un pacte ? Pas avec des hommes ; pas avec des institutions ; avec quelque chose de plus ancien. Une divinité ; ou plusieurs. Les dieux d’Égypte ne sont pas des abstractions de théologiens ; je le sais mieux que quiconque : j’ai comparu devant Anubis, et le procès-verbal du chapitre premier tient la formule exacte, en âme et en silence, la chair et les os étant restés au fond d’un trou à tenir leur version. Et la manière dont il m’a regardée n’était pas celle d’un dieu qui découvre une inconnue : le regard de quelqu’un qui reconnaît ; qui vérifie ; qui honore un accord passé avec quelqu’un d’autre. J’ai écrit la phrase au chapitre premier sans oser le complément. Le voici : avec ma mère ?
L’idée est folle ; l’archive, elle, ne l’est pas. Ma maison a inventé la paperasse du cas : aux basses époques, les parents inquiets faisaient délivrer à la naissance un décret d’oracle, le dieu s’engageant par écrit, sur une bande de papyrus roulée dans un étui au cou de l’enfant, à le garder des fièvres, des eaux, des puissances nommées une à une ; j’en ai tenu entre les mains au British Museum, la liste des périls est méthodique et la signature divine. Protéger un enfant par contrat n’est donc pas une démence ; c’est un genre documentaire, avec ses formules et ses archives. Et le registre où mon nom figurait avant moi, celui que le Chacal a consulté d’un regard, cherche peut-être simplement sa cote.
Hélène, ma mère, la Française discrète, la femme qui ne parlait jamais de sa sœur, ne montrait jamais ses émotions, et m’a élevée avec une douceur méthodique ; cette femme-là aurait négocié avec les dieux d’Égypte ; aurait confié sa fille à la garde d’Anubis pour la mettre hors de portée d’Églantine ? C’est fou. Mais j’ai vu le Chacal me regarder. Et ce regard ne mentait pas. J’y joins une pièce de ma propre collation : la formule que je récite sans y penser les mauvaises nuits ne s’adresse pas au cœur en général ; elle dit, deux fois, « Ô mon cœur de ma mère ». J’avais noté l’adresse comme une piste ; la piste, ce soir, a une direction. Trois mille ans de liturgie prennent la mère à témoin de ce que pèse le cœur de l’enfant ; ma maison a toujours su que ces affaires-là se négocient en famille.
Ma mère vit en Auvergne, dans son silence et ses secrets ; le pays, je le note en passant, prie des Vierges noires, et je ne tire de la couleur aucune conclusion, je la verse au greffe, qui a un faible pour les teintes assorties. Mais cette fois, je n’accepterai pas le silence. J’irai la voir ; j’exigerai des réponses : sur Églantine ; sur René ; sur ce pacte que je soupçonne ; sur le regard d’Anubis. Hélène me doit la vérité, et la déchiffreuse ne lâche pas ; la fille non plus ; et des deux créancières qui frapperont à sa porte, c’est la seconde qui ne repartira pas sans paiement.
Et René ; mon vrai père. Savait-il ; l’a-t-il aidée ? René qui m’a poussée vers l’Égypte avec une insistance qui prend ce soir un tout autre sens ; René qui ne parlait jamais de sa femme au passé, comme si certaines vérités pesaient trop lourd même pour les silences. Et sa mort. J’écris « les tranchées » depuis des années, parce que le siècle a versé tous les siens dans ce mot-là et que ma plume a suivi l’usage ; l’avis, lui, disait la mer. La Méditerranée ; vers la fin de la guerre ; un navire torpillé, disait-on. Et le disait-on, sous ma plume de ce soir, cesse d’être une politesse de deuil pour devenir une cote d’archive. Était-ce vraiment un hasard ? La Méditerranée : la mer qui relie l’Europe à l’Égypte ; celle que j’ai passée en décembre dans un sens, celle sous laquelle mon télégramme court en ce moment dans l’autre ; la mer de service de cette famille. René est-il tombé en mer par malchance, ou allait-il quelque part ? Cherchait-il quelque chose ? Quelqu’un ? Je note, en fille du métier, qu’il est le seul des miens dont je ne puisse fleurir la pierre en novembre ; la mer ne borne pas ses concessions, et l’Ouest, on le sait, garde ce qu’on lui confie. Je fais vivre son nom plus que tout autre. Je m’avise ce soir que je ne sais même pas au-dessus de quoi je tiens la veilleuse.
Tant de questions ; tant de fils emmêlés que même la déchiffreuse ne sait plus par où tirer ; et je me garde de tirer au hasard, j’ai vu cet après-midi ce que deviennent les fils qu’on tend vers le centre. Les Hugel, les Beaumin, Églantine, Hélène, Anubis, la nécropole, la Douat, Nour, Smith. Tout est lié. Je le sens ; je le sais ; mais le motif m’échappe encore, comme un hiéroglyphe dont on reconnaît la forme sans en lire le sens ; et je connais ce supplice mieux que quiconque, c’est celui de mes nuits, la seule écriture au monde qui se refuse.
Un bruit léger, à deux mètres. Isidore est rentré sans que je l’entende, exploit dont il est seul capable avec le répertoire qu’on me connaît, et il s’est assis dans le fauteuil en face du mien, sans un mot, comme toujours quand il sent que sa sœur a besoin d’une présence et non d’une conversation. Bastet lève un œil, le juge inoffensif, et se rendort ; l’appréciation vaut brevet, la garnison ne dort que devant les siens.
Isidore. Mon demi-frère ; mon protecteur ; le mot me fait encore un effet étrange. J’ai passé quarante ans sans frère, sans sœur, sans personne de mon sang à portée de main ; et le voilà, tombé dans ma vie comme un scarabée sacré dans un sarcophage : inattendu, inexplicable, et pourtant exactement à sa place. La formule est plus savante qu’elle ne croit : le scarabée, chez nous, écrit le verbe devenir, et l’atelier en pose un sur les sarcophages précisément pour garantir la suite ; mon frère est tombé à l’endroit exact où l’on place l’amulette, et il fait l’office. Depuis qu’il sait que nous partageons un père, il ne m’a pas lâchée ; pas de manière envahissante, à la manière d’Isidore : douce ; silencieuse ; inébranlable.
Il ne sait rien de la nécropole ; rien d’Anubis ; rien de la marque ; rien du froid qui me suit. Mais il sent ; le curé sent tout. Il sent mes insomnies à deux mètres ; il sent mes larmes au travers de mon sourire. Et il a remarqué autre chose : le froid. Il a vu comment je réagis quand le vent de Londres s’engouffre sous les portes ; comment mon visage se ferme, comment mes mains se crispent. Il a vu que ce n’est pas le désagrément d’une femme du désert ; quelque chose de plus profond, de plus douloureux. Il l’a remarqué, et il ignore pourquoi ; il collationne les signes sans détenir la clé, et il a la sagesse de ne pas forcer le chiffre. Il ne pose pas la question.
Et il fait la seule chose qu’un homme comme lui sait faire : il veille. Sans juger ; sans questionner ; il veille, c’est tout. Comme un gardien de seuil, à sa manière ; le titre est de ma maison, et je le lui décerne en connaissance de cause. Bastet garde la porte de l’au-delà ; Isidore garde la chambre ; et entre les deux postes, moi, la déchiffreuse qui ne dort pas. La relève est assurée des deux côtés du seuil, et je suis, à ma connaissance, la seule personne d’Europe gardée sur ses deux frontières.
Nous restons là un moment, en silence ; l’espèce est celle que j’ai instituée dans cette chambre, le silence qui épargne, et elle se pratique ce soir à deux officiants. La lumière faible de la lampe de chevet ; lui dans son fauteuil, mains jointes sur les genoux ; moi dans le mien, Bastet sur les genoux ; deux enfants du même père que la vie a séparés et que Londres réunit, dans une suite d’hôtel, au milieu d’un chaos qui nous dépasse. Il finit par se lever, pose sa main sur mon épaule, un geste bref, chaud ; son Église nomme cela l’imposition et la pratique à deux mains, il officie en format de frère ; puis il gagne son lit. Pas un mot ; pas un seul. Et c’est exactement ce qu’il me fallait.
J’ai été forgée à la dure ; une femme dans un milieu d’hommes, seule sur les chantiers. J’ai appris à encaisser : la résistance, la résilience, le masque. J’ai tenu tête à des pilleurs armés ; j’ai rampé dans des tombeaux effondrés, et dans un surtout, dont le procès-verbal ouvre désormais ce carnet ; j’ai déchiffré des codes sous les bombes ; j’ai comparu devant Anubis, et je suis revenue, le verbe faisant toujours tout le travail. Mais là, non. Même moi, j’ai mes limites ; je croyais les avoir laissées au fond d’un trou avec le reste ; il faut croire que l’inventaire des limites se reconstitue. Et cette nuit, je sens que j’approche des miennes.
Une chose, pourtant, est certaine : je refuse de mêler Nour à ce chaos. C’est Smith qui me l’a fait connaître ; Julius Smith, l’homme qui me présenta Nour sur un chantier, un matin de décembre, en me disant simplement qu’elle serait ma partenaire pour la saison. Il ne savait pas ce qu’il faisait. Il ne savait pas qu’il venait de me donner la personne la plus importante de ma vie ; le sphinx, pour une fois, a distribué mieux qu’il ne gardait, et c’est la seule surprise de la maison Smith que je ne discuterai jamais.
Nour n’a pas à porter le fardeau de ma famille. Elle porte déjà mes cauchemars, ma marque, mes prières au Chacal ; les milanes chantent à deux, mais nulle partition ne prévoit que l’une porte tout ; c’est même beaucoup trop, et je le sais à chaque ligne que j’écris sur elle. Je ferme ce carnet. Bastet ronronne ; à deux mètres, Isidore dort déjà, le chapelet entre les doigts ; dehors, Londres dort sous la neige et les secrets, et le registre inscrit la ville page à page. Et moi, Madeleine, archéologue-cryptologue, fille d’Hélène Hugel, protégée d’Anubis peut-être, je m’endors sur une promesse ; la titulature s’allonge, et les cartouches officiels, on le sait, sont toujours incomplets. Je trouverai des réponses ; à toutes ces questions ; au roi sans cartouche, à l’homme mystérieux, à Églantine, à ce que ma mère a caché. Je les trouverai parce que c’est ce que je fais : déchiffrer ; creuser ; aller là où personne ne veut aller ; et j’y suis allée plus loin que la formule ne l’entend. Mais je m’endors aussi en serrant contre moi la seule vérité qui me reste, et elle fait paire avec celle du chapitre premier. J’ai écrit là-bas que certaines portes, une fois ouvertes, ne se referment pas ; voici le second article de la doctrine, de la même main : certaines portes doivent rester fermées. Certaines vérités doivent rester enfouies ; sous le sable ; sous le silence ; sous les siècles. La spécialiste contresigne les deux articles, et note, avant d’éteindre, qu’ils ne se contredisent pas. Le premier constate. Le second supplie.
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