Mémoires de Madeleine Chassaing

You are currently viewing Mémoires de Madeleine Chassaing

Journal intime

════════════════════════════════════════

MADELEINE CHASSAING

════════════════════════════════════════

Archéologue  ·  Cryptologue  ·  Aventurière

1891 – 1923

« Ce carnet m’appartient.

Si vous le trouvez, ayez l’obligeance de ne pas le lire.

Et si vous le lisez quand même, ne venez pas vous plaindre. »

L’Appel de Cthulhu — 7e édition

════════════════════════════════════════

I. ORIGINES

════════════════════════════════════════

Clermont-Ferrand, août 1902. J’ai dix ans.

Je commence ce journal. Maman dit qu’une jeune fille de bonne famille doit savoir écrire. Elle va être déçue.

Je suis née à Vannes, en Bretagne, le 8 septembre 1891. De cette ville, je ne garde que des fantômes : une maison grise près du port, l’odeur du sel, la pluie sur les pavés.

De mon géniteur, je ne sais presque rien, et c’est très bien ainsi. Il s’appelait Chassaing. Il buvait. Quand je suis née, il a renié sa femme et sa fille. Congédié Maman comme on congédie une domestique. Je porte le nom de ma mère : Hugel. Et j’en suis fière.

Maman ne parle jamais de lui. Une fois, une seule : « Ton géniteur était un homme malade, Madeleine. La bouteille l’a mangé. Il ne reste rien à en dire. » Et elle a tourné la page. Hélène Hugel tourne les pages comme d’autres respirent.

M.C

════════════════════════════════════════

II. PÈRE

════════════════════════════════════════

Clermont-Ferrand, 1896.

Et puis René est arrivé.

René Lavergne. Géologue à l’université de Clermont-Ferrand. Grand, sec, les mains calleuses, le regard d’un homme qui passe plus de temps avec les pierres qu’avec les gens, mais qui, quand il vous regarde, vous donne le sentiment d’être la personne la plus importante de la pièce. Il a épousé Maman quand j’avais cinq ans.

Quand Maman dit « Père », c’est lui. Quand je dis « Père », c’est lui. Le seul. L’unique. Il ne m’a pas adoptée par obligation. Il m’a choisie. Un matin, il m’a emmenée dans son bureau et m’a montré sa collection de fossiles. « Tu vois, Madeleine ? Chaque pierre raconte une histoire. Il suffit d’apprendre à écouter. » C’est la première phrase dont je me souvienne. Et c’est la phrase qui a décidé de ma vie.

Père René est un homme extraordinaire. Il est patient quand je suis impossible. Il est calme quand je suis en colère. Il sait réparer une chaise, identifier un basalte à l’œil nu, faire rire Maman, et m’expliquer l’histoire de la Terre comme on raconte un conte. Il m’a appris à marcher dans la montagne, à lire une carte, à observer avant de parler. Il m’a appris que le monde est plus vieux et plus étrange que ce qu’on nous dit à l’école. Et surtout, il m’a appris qu’un père, un vrai père, c’est celui qui reste.

Son frère, Augustin Lavergne, était missionnaire en Égypte. Personne n’en parle dans la famille. Mais il a laissé une malle au grenier. Et cette malle va tout changer.

La rue Blatin, Clermont-Ferrand. Le salaire de l’université, modeste mais suffisant. Nous ne sommes pas riches, mais nous ne manquons de rien. Berthe Fontaine la cuisinière (reine du clafoutis). Miss Eleanor Pemberton, gouvernante anglaise, dont la désapprobation silencieuse pourrait geler un volcan en éruption.

M.C

════════════════════════════════════════

III. LES ANNÉES VOLCANIQUES

════════════════════════════════════════

Puy de Dôme, août 1902.

Ma vraie éducation se passe dehors, sous la pluie, dans la boue, et généralement à des heures où les filles de bonne famille sont censées dormir.

Le Puy de Dôme. Départ à quatre heures du matin. Berthe nous a préparé un panier (fromage, saucisson, clafoutis, limonade que j’ai bue avant la forêt). Père marchait devant, chamois en costume de tweed. La forêt s’arrête d’un coup. Le ciel immense. « Regarde, Madeleine. Tout cela a été du feu. »

Du feu. Sous nos pieds, il y avait eu de la lave en fusion. Il y a huit mille ans, ce paysage paisible était l’apocalypse. C’est la plus belle leçon de ma vie : les choses les plus extraordinaires se cachent sous les surfaces les plus ordinaires.

M.C

❧  ❦  ❧

Clermont-Ferrand, décembre 1902.

Le grenier. La malle de l’oncle Augustin Lavergne. Des cahiers, des cartes du Nil, un dictionnaire copte-français, et un carnet rempli d’hiéroglyphes. Des oiseaux, des yeux, des serpents, des scarabées. Chaque signe est un monde disparu. Eleanor Pemberton ne vérifie jamais sous les oreillers. Grave erreur.

M.C

❧  ❦  ❧

Puy de Pariou, septembre 1903.

J’ai failli tomber dans le cratère (Père m’a rattrapée par le col, ruiné la veste, sauvé le reste). Au fond, Père a allumé sa pipe : « La Terre a une mémoire. Les volcans sont ses cicatrices. » C’est là que j’ai décidé de ma vie.

M.C

❧  ❦  ❧

Puy de la Vache, été 1904.

Glissé sur du basalte, dévalé trois mètres sur les fesses. Père n’a même pas levé la tête. « Ça va ? » « Très bien. » Du sang sur les deux coudes. Première règle de terrain : ne jamais avouer qu’on a mal.

« Les pierres parlent. Il suffit d’apprendre leur langue. »

M.C

❧  ❦  ❧

Clermont-Ferrand, Noël 1905.

Messe de minuit. Nous sommes catholiques. Père René vient par convention, Maman par conviction. Moi, je pense à Bastet, la déesse à tête de chat. Protectrice des foyers, gardienne du monde des vivants. À Bubastis, des centaines de milliers de pèlerins dansaient sur le Nil. Tuer un chat était puni de mort. Un jour, j’aurai un chat égyptien et je l’appellerai Bastet. Maman dirait que c’est du paganisme. Je répondrais que c’est de l’archéologie appliquée.

M.C

❧  ❦  ❧

Clermont-Ferrand, printemps 1906.

Les rêves.

Ils ont commencé cette année. Ou peut-être avant, mais c’est cette année qu’ils sont devenus assez nets pour que je m’en souvienne au matin.

Une ville. Immense. Sale. Des rues étroites comme des boyaux, de la boue, des ordures. Le ciel est jaune, opaque, comme si quelque chose avait empoisonné l’air. Je marche pieds nus. J’ai faim. Le genre de faim qui creuse les joues et fait trembler les mains. Autour de moi, des gens en haillons, des yeux creux, des visages de morts vivants. Des foules hurlantes dans les rues. Des charrettes chargées de choses que je ne veux pas voir. Du sang sur les pavés. Des bâtiments en flammes. Et cette terreur, partout, comme une odeur, comme un bruit de fond, comme si le monde était en train de se dévorer lui-même.

Je suis une pauvre. Une affamée. Je cours dans les rues et je ne sais pas où aller. Il y a des cris, des coups de feu, des choses incompréhensibles et traumatisantes. Je me réveille en sueur, le cœur battant, avec le goût de la peur dans la bouche. Ce n’est pas un rêve ordinaire. C’est trop précis. Trop réel. Trop douloureux.

Je n’en ai parlé à personne. Ni à Père René, ni à Maman, ni à Eleanor, ni à personne. Jamais. Ce qui se passe dans ma tête la nuit n’appartient qu’à moi. Je note les rêves dans un carnet que je garde sous le matelas, à côté de celui de l’oncle Augustin. Et je cherche, seule.

C’est dans les livres de géologie de Père que j’ai trouvé un début de clé. L’été 1783. Un phénomène inexplicable. Un brouillard jaunâtre, épais, irrespirable, a recouvert l’Europe pendant des semaines. Le soleil était rouge à midi, l’air piquait les yeux, les récoltes brûlaient dans les champs. Personne ne savait d’où cela venait. Benjamin Franklin, alors ambassadeur à Paris, a supposé qu’un volcan, quelque part, avait pu empoisonner l’atmosphère. Mais lequel ? Où ? Personne ne savait. En France, on parlait d’un « brouillard sec ». Un mystère resté sans réponse.

Le ciel jaune. Exactement comme dans mes rêves. Ce ciel opaque, empoisonné, qui recouvre la ville. C’est le même. J’en suis certaine. Mais le reste, les affamés, les foules en colère, les morts vivants dans les rues, le sang sur les pavés, les charrettes, rien dans les livres de Père ne l’explique. Le brouillard de 1783 explique le ciel. Pas le reste. Le reste est à moi, et je ne comprends pas d’où il vient.

Je ne sais pas ce que cela signifie. Un brouillard vieux de cent vingt ans peut-il hanter les rêves d’une petite fille de Clermont-Ferrand ? Et si c’est le cas, qui sont les gens que je vois mourir ? Et pourquoi est-ce que je suis l’une d’entre eux ?

Les rêves reviennent depuis. Pas toutes les nuits. Moins fréquents depuis quelques années. Mais ils ne s’arrêtent jamais tout à fait. Le ciel jaune. La faim. Les morts vivants. Et moi, pieds nus, dans une ville qui brûle.

M.C

════════════════════════════════════════

IV. LA SORBONNE

════════════════════════════════════════

Paris, octobre 1910.

Pension Berthelot. Chambre minuscule. Je suis la plus heureuse du monde.

Père a mis de côté pendant des années pour payer la pension. Maman soupire. Eleanor pleure. Berthe prépare un panier et demande trois fois si les Parisiens savent faire un clafoutis. Non.

Quarante-sept étudiants, trois femmes. Le professeur Leclerc : « Trompées d’amphithéâtre ? » Moi : « Trompé de siècle, peut-être. » Excellent.

M.C

❧  ❦  ❧

Paris, mars 1912.

Cryptologie avec Henri Moreau. « Vous avez l’œil, Chassaing. » Copte. Hiéroglyphes avec Pierre Lacau au Collège de France. L’Égypte m’obsède. Qu’est-ce qu’ils savaient que nous avons oublié ?

M.C

════════════════════════════════════════

V. L’ÉGYPTE, ENFIN

════════════════════════════════════════

Alexandrie, février 1913.

J’ai pleuré sur le pont. Je ne pleure pas quand je tombe d’une falaise ou quand un scorpion me pique, mais devant un lever de soleil à Alexandrie, je suis une fontaine.

Père avait économisé pendant un an pour ce voyage. Maman : « Et la chaleur ? » Je n’ai pas fondu. Quarante degrés, pas une goutte de sueur. Les Égyptiens me regardaient avec perplexité.

Au musée du Caire, une statue en bronze de Bastet. XXIIe dynastie. Une heure devant la vitrine. « Tu as mis du temps à venir. »

Karnak. Un touriste anglais : « Artiste ? » « Lectrice. » Sur un mur, des signes qui ne correspondent à rien. N’ignore jamais ce qui ne colle pas.

Vallée des Rois. Ramsès IV. Trois mille ans sous mes doigts. Youssef al-Rashid : des tombes qui ne figurent sur aucune carte. J’ai noté.

M.C

Hélène Hugel, Madelaine Chassaing, René Lavergne

❧  ❦  ❧

Naples, avril 1913.

Naples. L’italien appris chez Signora Concetta Esposito, via Toledo. Sfogliatelle au petit-déjeuner, quatre kilos en trois semaines. Concetta : « Troppo magra ! »

Le Vésuve d’abord. On ne vient pas à Naples sans monter là-haut. Père René aurait vendu son âme pour être à ma place. L’ascension par le flanc sud, sous un soleil de plomb (quarante degrés, pas une goutte de sueur, les Napolitains me regardaient comme une folle). Les scories sous les semelles, l’odeur de soufre qui monte, et puis le cratère. Le trou. Immense. Vivant. Des fumerolles jaunes s’échappent des fissures, le sol est chaud sous les pieds, et au fond, on entend gronder. Ce n’est pas un volcan éteint comme mes Puys d’Auvergne. C’est une bête qui dort. Et qui pourrait se réveiller à tout moment.

J’ai pensé à Père. « Tout cela a été du feu. » Oui. Sauf qu’ici, le feu n’est pas passé. Il est encore là, sous la croûte, sous les vignes, sous les maisons. Les gens de Pompéi ne l’avaient pas compris. En 79, le Vésuve le leur a rappelé. Première règle de terrain : la Terre ne prévient pas.

M.C

❧  ❦  ❧

Campi Flegrei, mai 1913.

Et puis les Campi Flegrei. Les Champs Phlégréens. Ce que les Grecs appelaient l’entrée des Enfers.

On prend le train de Naples vers l’ouest, et le paysage change. Pozzuoles, Baia, le lac d’Averne. Ce n’est pas un volcan. C’est vingt-quatre volcans. Un champ volcanique entier, étalé sous les maisons, sous les rues, sous les églises. Le sol monte et descend de plusieurs mètres selon les années, comme si la terre respirait. Les Romains le savaient : ils avaient construit des thermes sur les fumerolles et un temple au bord du lac d’Averne, là où Virgile faisait descendre Énée aux Enfers.

La Solfatare. Le cratère actif. On marche sur un sol blanc, craquelé, brûlant. Des jets de vapeur sulfureuse jaillissent du sol avec un sifflement de serpent. L’odeur de soufre est si forte qu’on a les larmes aux yeux. Le guide napolitain, un vieux qui a vu passer cent touristes, m’a demandé si j’avais peur. « Non. J’ai grandi sur des volcans. » Il a hoché la tête : « Signorina, ici, ce n’est pas un volcan. C’est le diable qui tousse. »

Le soir, sur la terrasse de Concetta, face à la baie, j’ai pensé à tout cela. Le Puy de Dôme. Le Vésuve. Les Campi Flegrei. Trois volcans, trois échelles différentes de la même leçon : la Terre est vivante, et nous vivons sur sa peau. Et parfois, la peau craque. Père m’a mis les volcans dans le sang. Je ne m’en débarrasserai jamais. Et je ne le veux pas.

M.C

❧  ❦  ❧

Pompéi et Herculanum, mai 1913.

Pompéi avec le Professeur Vittorio Spinazzola. Les mains en sang au bout de trois jours et heureuse comme jamais. Un four à pain avec le pain encore dedans. Des graffiti obscènes, deux mille ans et les hommes écrivent toujours les mêmes choses sur les murs. Et sous le latin, d’autres lettres. N’ignore jamais ce qui ne colle pas.

Herculanum avec Amedeo Maiuri. La Villa des Papyrus. Des rouleaux carbonisés par le feu qui aurait dû les détruire. Maiuri : « Les mains d’une archéologue et l’œil d’une détective. »

M.C

Solfatara et Vésuve

════════════════════════════════════════

VI. LA GRANDE GUERRE

════════════════════════════════════════

Paris, août 1914.

Le Cabinet noir. Un colonel : « On m’envoie une demoiselle. » Moi : « Les pharaons écrivaient mieux que les Allemands. » Télégramme décodé en quarante minutes.

Novembre 1916 : thèse soutenue. « Docteur Chassaing. »

Les nuits de 1917 : les cauchemars sont revenus. Plus violents. Le ciel jaune, les rues pleines de morts vivants, les charrettes. Je me réveille en criant. Ma camarade pense que c’est la guerre. Je la laisse croire. Ce n’est pas la guerre. C’est plus ancien. Mais je ne le dirai à personne.

M.C

❧  ❦  ❧

Clermont-Ferrand, octobre 1917.

Père.

René Lavergne. Disparu lors d’une « mission scientifique » en Méditerranée orientale. Un homme du ministère, costume gris, visage fermé, répétant la même phrase comme un automate. Pas de corps. Pas de détails. « Au service de la France. » Rien d’autre. On m’a remis sa boussole Bezard, son marteau de géologue et son carnet de terrain. Le carnet est presque vide. Les dernières pages ont été arrachées.

Un géologue. En Méditerranée orientale. Pendant la guerre. Que faisait un géologue là-bas ? On ne m’a rien expliqué. On ne m’expliquera jamais rien. Père René, l’homme qui m’a appris à lire les pierres, l’homme qui m’a choisie, l’homme qui était resté, est parti et n’est pas revenu. La seule personne au monde qui ne m’avait jamais déçue.

Maman ne pleure pas. Hélène Hugel ne pleure pas. Elle range les affaires de Père dans la malle du grenier, à côté de celle de l’oncle Augustin. Deux Lavergne, engloutis par des terres lointaines. Elle fait le deuil comme elle tourne les pages : sans bruit.

Je garde la boussole. Je garde les questions.

M.C

❧  ❦  ❧

11 novembre 1918. L’armistice. Les cloches. Orpheline à vingt-sept ans, docteur en archéologie, ancienne du Cabinet noir, et presque seule au monde. Presque. Il me reste Maman. Et la promesse de Colette : « Promets-moi que tu vivras. » L’Égypte. Vivre.

M.C

════════════════════════════════════════

VII. PARIS, ET LES PREMIÈRES MISSIONS

════════════════════════════════════════

Paris, mars 1919.

Paris est ma ville. L’appartement de la rue de Tournon, rive gauche. Maman à Clermont, seule dans la maison de la rue Blatin. Je rentre la voir dès que je peux. Et puis Londres, ma deuxième vie : 22 Montague Street, Mrs. Margaret Hudson, le British Museum à deux pas.

M.C

❧  ❦  ❧

Crète, printemps 1919.

Cnossos. Les autres tombaient comme des mouches. Moi, rien. Papadopoulos : « Vous êtes faite en pierre ? » « En basalte auvergnat. » Un ouzo. En Grèce, c’est une déclaration d’amour. J’ai accepté l’ouzo et décliné la déclaration.

M.C

❧  ❦  ❧

Tunisie, automne 1919.

Dougga. Quarante-cinq degrés. Scorpions dans les bottes. La troisième fois : « Sors de là, c’est ma botte. » Poinssot : « On n’a pas l’habitude des dames. » Moi : « Moi non plus. Et pourtant, je fais avec. »

M.C

❧  ❦  ❧

Égypte, janvier 1920.

Wadi Natrun. Les fragments coptes de Saint-Macaire. Ce bonheur d’être exactement là où l’on doit être.

M.C

════════════════════════════════════════

VIII. LE PÈRE ISIDORE VANE

════════════════════════════════════════

Paris, avril 1920.

Quelqu’un a sonné ce matin, rue de Tournon. La concierge : « Il y a un curé en bas. Un Breton. »

Un homme de trente-neuf ans. Grand, brun, le visage anguleux. Nos yeux, déjà. Il a sorti une photographie jaunie. « C’est bien vous. Vous avez ses yeux. » Puis : « Je m’appelle Isidore Vane. Je suis curé à Vannes. Je n’ai jamais rencontré l’homme dont je porte le sang. Mais il était mon géniteur. Et le vôtre. »

L’histoire. Le même ivrogne. Avant Hélène, avant moi, il avait eu un fils. Abandonné à la naissance devant l’église de Vannes, dans un panier, une nuit de décembre. Un mot : « Chassaing. » Les Vane, pêcheurs du port, l’avaient élevé comme le leur. Le vieux Vane, sur son lit de mort : « Tu n’es pas notre fils. Il y avait un nom dans le panier. »

Trois ans de recherches. Le seul visage qu’il a de cet homme : une photo floue dans un annuaire. Jamais vu en chair. Et au bout : moi. Sa sœur cadette.

La colère. Cet ivrogne avait fait la même chose deux fois. Renié un enfant, deux enfants. Mais nous avions survécu. Isidore avait les Vane. Moi, j’avais eu Maman et Père René Lavergne. Père était mort, mais ce qu’il m’avait donné, personne ne pourrait me l’enlever.

J’ai présenté Isidore à Maman à Clermont le week-end suivant. Elle l’a regardé, a regardé ses yeux, et elle a dit, tout doucement : « Tu as les yeux des Chassaing. Mais tu n’as pas leur poison. Bienvenue, mon garçon. » Si Père René avait été là, il aurait dit la même chose. Sans question, sans hésitation. C’était cela, René Lavergne.

M.C

❧  ❦  ❧

Paris, mai 1920.

Mon frère. Dix ans de plus. Professeur de théologie, spécialiste des textes gnostiques et des évangiles interdits. Curé à Vannes, mais un curé qui pense plus loin que son évêque ne le souhaiterait. Il ne comprend pas le sable ni les cailloux. « Il y a des bibliothèques avec des chaises, du chauffage, et une absence remarquable de scorpions. »

M.C

Père Isidore

════════════════════════════════════════

IX. SUITE DES MISSIONS

════════════════════════════════════════

Sardaigne, été 1920.

Les nuraghes. Ramper dans des couloirs si étroits que même un chat n’aurait pas pu passer. Des marques gravées qui ne ressemblent à rien de connu. La recette de l’archéologue : quand tu ne comprends pas, note tout.

M.C

❧  ❦  ❧

Grèce, automne 1920.

Delphes. Le directeur m’a présentée comme « notre confrère française », sans le « Mademoiselle ». Première règle de terrain. (Deuxième règle : ne pas s’évanouir devant un temple.)

M.C

════════════════════════════════════════

X. L’ÉGYPTE, ENCORE

════════════════════════════════════════

Louxor, février 1921. Avec Smith.

Smith en Égypte est un spectacle. À Karnak il a murmuré une invocation à Amon en égyptien ancien. Les gardiens ont reculé.

C’est sur le chantier de fouilles, dès le deuxième jour, que j’ai rencontré Nour.

Nour al-Farid. Louxoriote. La trentaine, le regard noir, les mains dans la terre avant même que le soleil se lève. Elle travaillait avec l’équipe locale depuis des années, bien avant que les archéologues européens ne débarquent avec leurs carnets et leurs certitudes. Ce matin-là, je déchiffrais un cartouche abîmé sur un bloc de grès. Je butais. Elle s’est approchée, a regardé par-dessus mon épaule, et a dit, sans préambule : « Ce n’est pas du hiératique. C’est plus ancien. On ne l’enseigne pas dans vos universités. »

Vos universités. Pas de mépris dans sa voix. Un constat. Les Égyptiens portent cette terre dans leur sang depuis cinq mille ans. Nous, nous arrivons avec des pelles et des diplômes, et nous croyons savoir. Nour, elle, sait. Pas comme Smith sait, à coups de textes et de déductions. Nour sait parce que sa grand-mère savait, et la grand-mère de sa grand-mère avant elle. Des choses qui ne s’écrivent pas, qui se transmettent à voix basse, la nuit, entre femmes, depuis des générations.

Nous avons travaillé côte à côte pendant trois jours sans presque parler. Elle observait comment je travaillais. Je l’observais. Le troisième soir, elle m’a invitée chez elle, dans sa maison de Louxor. Une maison basse aux murs blancs, fraîche, avec une cour intérieure où poussait un grenadier. Et sur le seuil, une chatte. Une petite chatte grise aux yeux d’ambre, assise avec cette rectitude souveraine que seuls les chats égyptiens possèdent. « Neith », a dit Nour. La déesse guerrière. J’ai su, à cet instant, que nous allions nous entendre.

Nour m’a préparé un thé à la menthe. Nous avons parlé en anglais d’abord, puis en arabe quand elle a compris que je comprenais. Nour parle trois langues : l’arabe, l’anglais, et le copte. Le copte, la dernière héritière de l’égyptien ancien. Elle le parlait avec sa grand-mère. Une langue vivante dans sa bouche, une langue de cuisine, de prières, de berceuses. Quand elle a su que je lisais les hiéroglyphes, elle a dit : « Tu lis les morts. Je vais t’apprendre à écouter les vivants. »

C’est Nour qui m’a appris le copte ancien. Pas le copte des livres de l’oncle Augustin, pas celui des grammaires académiques. Le vrai. Celui qui se transmet de bouche à oreille depuis des siècles. Entendre Nour parler copte, c’était entendre les pharaons respirer. Elle m’a ouvert une porte que l’université ne savait même pas fermée.

Puis elle a parlé d’autre chose. Des anciennes traditions. Des signes que les archéologues ne voient pas parce qu’ils ne savent pas où regarder. Des lieux que les villageois évitent sans pouvoir dire pourquoi. Des histoires que les vieilles femmes racontent aux enfants pour leur apprendre la peur. Neith dormait sur ses genoux. Et moi, j’écoutais.

« Tu n’es pas comme les autres Européennes, m’a-t-elle dit. Tu écoutes. Et tu ne ris pas. »

Smith me respecte. Nour me comprend. Ce sont deux choses très différentes, et j’ai besoin des deux.

M.C

❧  ❦  ❧

Louxor, février 1921.

J’ai écrit à Isidore. « Quarante degrés à l’ombre et tu appelles ça des vacances. » Ma réponse : « Râ, le dieu du soleil, m’a adoptée. Et si cela empire, je mettrai du khôl noir comme les anciennes Égyptiennes. » Sa réponse : « Râ est un faux dieu païen et tu es brûlée comme une tartine. Mets un chapeau. » Le khôl, c’est déjà fait. Nour m’en a offert. Je ressemble à Néfertiti après une journée de fouilles.

M.C

❧  ❦  ❧

Louxor, février 1921.

La tombe secrète dans les montagnes thébaines. C’est Nour qui nous y a conduits. Un endroit que les guides ne montrent pas, que les cartes ne mentionnent pas. Smith : « Ce n’est pas égyptien. C’est plus ancien. » Nour n’a rien dit. Mais son silence était celui de quelqu’un qui savait déjà.

M.C

 

❧  ❦  ❧

Le Caire, mars 1921.

Bastet.

C’était notre dernier jour au Caire. Smith était resté à l’hôtel pour classer ses notes (Smith classe toujours ses notes, c’est sa forme de prière). Nour et moi sommes parties flâner dans la vieille ville, sans but, sans carte, en nous laissant porter par le dédale des ruelles. Le Caire est une ville qui vous avale. On entre dans le Khan el-Khalili par une porte, et trois heures plus tard on ressort par une autre, les poches pleines de choses qu’on ne savait pas vouloir.

Nous avions acheté du thé à la menthe, du khôl pour Nour, une statuette d’Anubis en albâtre pour moi. La chaleur était suffocante. Un muezzin chantait quelque part au-dessus des toits. Et puis Nour m’a tirée dans une ruelle latérale, étroite, ombragée, derrière la mosquée al-Azhar. « Viens. Il y a quelqu’un que tu dois rencontrer. » J’ai cru qu’elle parlait d’un informateur. Non.

Au bout de la ruelle, un vendeur de curiosités. Un vieil homme assis sur un tabouret, entouré de lampes en cuivre, de tissus, de statuettes, et d’un panier d’osier d’où dépassaient des museaux et des oreilles. Des chatons. Cinq ou six, ordinaires, qui se chamaillaient et miaulaient. Et au milieu, immobile, silencieuse, assise avec une rectitude parfaite : elle.

Une chatonne sans poils, ou presque. La peau marbrée de gris et de rosé, de grandes oreilles immenses comme des ailes de chauve-souris, et des yeux verts d’un vert profond qui m’ont fixée avec une intensité terrifiante. Un sphynx. On aurait dit une petite statue de Bastet descendue de son piédestal au musée du Caire. Non. Pas « on aurait dit ». C’était exactement cela. Le même regard qui dit : « Tu es à moi. »

Les autres chatons se bousculaient autour d’elle comme des courtisans autour d’une reine, et elle les ignorait avec une superbe absolue. Puis elle a levé la tête vers moi, et j’ai eu la certitude insénsée, irrationnelle, complètement folle, qu’elle m’attendait. Que cette chatonne sans poils dans une ruelle du Caire avait rendez-vous avec une archéologue clermontoise depuis le début des temps.

Je me suis accroupie. J’ai tendu la main. Elle a posé sa patte sur mon doigt. Pas de griffes. Un geste délibéré, précis, souverain. Comme un pacte. J’ai su. C’était elle.

Nour a ri : « Elle te reconnaît, Madeleine. Elle sait que tu es des nôtres. » Le vendeur : « En Égypte, on ne choisit pas un chat. » Il avait raison. C’est elle qui m’a choisie. Depuis que j’avais quatorze ans et que je rêvais de la déesse Bastet, j’attendais ce moment. Et voilà qu’elle m’envoyait une émissaire.

Je l’ai appelée Bastet. Nour : « Bastet protège ceux qui voyagent entre les mondes. Tu en auras besoin. » Nour ne plaisantait pas. Quand une civilisation vénère les chats pendant trois mille ans, c’est que les chats le méritent.

J’ai envoyé une photographie à Isidore. Sa réponse : « Ma chère sœur, je t’aime, mais ce chat est une aberration de la Création. Il n’a pas de poils. Il a des oreilles de gargouille. Et ses yeux me donnent l’impression qu’il me juge. Pourquoi ne pas prendre un bon chat breton, avec de la fourrure et des moustaches normales ? Ton frère qui désespère. » J’ai affiché la lettre sur mon bureau. Elle me fait rire chaque matin.

Depuis ce jour au Caire, Bastet ne m’a plus quittée. Pas un seul jour. Pas un seul voyage. Elle voyage dans ma sacoche d’archéologue, dont elle a fait son trône. Elle sort la tête à intervalles réguliers, inspecte les environs avec la sévérité d’une souveraine en tournée, puis se retire dans les profondeurs du cuir avec un soupir de pharaonne lassée.

Je la traite comme une déesse. Elle mange avant moi. Elle dort où elle veut. Je lui parle en français, en anglais, et parfois en copte quand je veux lui confier un secret. En mission, je vérifie qu’elle a mangé avant de vérifier mon revolver. Père René m’a laissé une boussole en laiton. La déesse m’a envoyé une boussole en chair, en os, et en oreilles de chauve-souris. Je ne voyage jamais sans les deux.

M.C

Nour au travail.

════════════════════════════════════════

XI. LES COMPAGNONS

════════════════════════════════════════

Paris, printemps 1921.

Isidore est revenu me voir après mon retour d’Égypte. Cette fois, il a rencontré Bastet. La chatte s’est dirigée droit vers lui et s’est couchée sur ses pieds. Elle ne fait jamais cela avec les étrangers. Les Égyptiens disaient que Bastet reconnaissait le sang. « Ce chat est le Démon de la Paresse dans un manuscrit du XIIe siècle. » Moi : « C’est une chatte. Et elle est magnifique. »

Un soir, nous avons parlé de religion. Mes voyages m’ont changée. Partout, des dieux différents, des manières différentes de donner un sens au mystère. Et tous cherchaient la même chose. « Ce n’est plus le Dieu de la cathédrale de Clermont. C’est quelque chose de plus vaste, de plus ancien. » Isidore : « Tu viens de décrire ce que je pense depuis trente ans. » Le sourire d’un homme qui sait que Dieu est trop grand pour une seule religion.

M.C

❧  ❦  ❧

Paris, été-automne 1921.

Et puis Isidore m’a présenté ses amis. Un par un. Et chacun a dû passer l’examen de Bastet.

Le Professeur Julius Archibald Smith, je le connaissais déjà depuis le British Museum. Polymathe, occultiste rigoureux, banni de trois clubs pour avoir contredit des ambassadeurs. Smith et Isidore se connaissaient depuis les archives du Vatican. Le monde est petit. Bastet : assise à ses pieds. Digne.

Ender. Médecin. Viennois d’origine. Mains fines, silence redoutable. Spécialiste des traumatismes invisibles. Parfois, il me regarde comme s’il devinait que je porte quelque chose. Mais il ne demande jamais. Bastet : installée sur ses genoux. Très digne.

Timothée. Écrivain, poète. Probablement la personne la plus étrange que j’aie jamais rencontrée. Des textes qui mêlent poésie, occulte et réel. Quand il lit à voix haute, le silence qui suit, c’est de la peur. Bastet : fixé pendant dix minutes. Jugement en cours.

Marcello. Italien. Ancien boxeur, ancien docker, ancien tout. Les poings comme des enclumes, le cœur comme du beurre. Il m’appelle « la francesina ». Je l’appelle « le bouledogue ». Bastet : sauté sur son épaule et endormie. Adopté.

Ce groupe va au-delà de la simple amitié. Chacun apporte une pièce. Smith, les textes. Moi, le terrain. Ender, l’esprit. Timothé, l’intuition. Marcello, les poings. Et Isidore, la foi qui cherche.

M.C

════════════════════════════════════════

XII. LA FEMME DE TERRAIN

════════════════════════════════════════

Clermont-Ferrand, été 1921.

Le fouet. Fernand Delmas, bouvier du Cantal. Six semaines. Avec mon Borsalino et le fouet à la ceinture, il ne me manque qu’une phobie des serpents. Ce sont les araignées qui me font hurler.

Deux Webley Mk IV, calibre .455. Smith a insisté pour un revolver. J’en ai pris deux. Le sergent Caldwell : « La plupart des gens se contentent d’une seule main. » « J’ai deux mains, et je ne vois pas pourquoi l’une devrait s’ennuyer. » Smith : « Ce que nous cherchons n’est pas inoffensif. »

Isidore : « Un fouet et deux revolvers aux hanches. Père cassait des cailloux, toi tu te prends pour un roman-feuilleton, et moi je prie. Probablement le plus utile des trois. »

M.C

❧  ❦  ❧

Abydos, novembre 1921.

Temple de Séthi Ier. Les mêmes signes. Nour les appelle des « verrous ». Pour fermer quoi ? Isidore, dans sa lettre : « Tu repars dans le sable. Tu es un lézard. Un lézard avec un fouet et deux revolvers. »

M.C

════════════════════════════════════════

XIII. VANNES, ET LES LANGUES

════════════════════════════════════════

Vannes, printemps 1922.

Société polymathique du Morbihan. Stèles gallo-romaines. Retour chez Isidore.

Le presbytère. Bastet a pris possession des lieux en dix minutes. Barnabé, le chat du quartier, a fui trois jours. « Ton chat a terrifié Barnabé. » « Barnabé a reconnu une autorité supérieure. C’est de la théologie. »

La pluie bretonne. Isidore : « Enfin ! Ici, Râ ne peut rien pour toi. » Mon teint buriné faisait tache à côté des Bretons blancs comme du lait. Sous le latin d’une stèle, des marques plus anciennes. N’ignore jamais ce qui ne colle pas.

« La Bretagne a un avantage que l’Égypte n’a pas. » « Lequel ? » « Toi. » Il a rougi. Bastet a bâillé.

M.C

❧  ❦  ❧

Paris, août 1922.

Les langues. Le français du Puy-de-Dôme. L’anglais. L’italien de Concetta. Le copte ancien de Nour. Les hiéroglyphes. L’arabe. La nuit, Bastet me réveille avec la délicatesse d’un hippopotame. Elle est le démon, à cinq heures du matin.

M.C

════════════════════════════════════════

XIV. L’ORIENTAL CLUB

════════════════════════════════════════

Londres, automne 1922.

Première femme archéologue acceptée à l’Oriental Club de Londres. En cent ans d’existence.

Stratford Place, Mayfair. Fondé en 1824. Fauteuils de cuir, boiseries, tabac et Empire. Et désormais, une archéologue française avec un Borsalino et une chatte sans poils (Bastet n’a pas été admise officiellement, mais elle entre quand même. Personne n’ose. C’est une déesse).

C’est Smith qui m’a parrainée. « Chassaing, vous avez votre place ici. » Ce parrainage a renforcé notre amitié d’une manière que je ne saurais décrire. Un très grand honneur. Le club sponsorise mes expéditions. Les vieux messieurs se sont d’abord étouffés dans leur brandy. Puis ils ont lu mes rapports. Et ils se sont tus.

Une chose me brûle. L’affaire Toutankhamon. Je la suis depuis le début, jour après jour, comme on suit une fièvre. Howard Carter a trouvé les marches le 4 novembre 1922. Le 26, il a percé un trou dans la porte scellée et regardé à l’intérieur avec une bougie. Lord Carnarvon, derrière lui : « Vous voyez quelque chose ? » Carter : « Oui. Des merveilles. » J’ai lu cela dans le Times et j’ai dû poser le journal parce que mes mains tremblaient.

Depuis, chaque dépêche qui arrive à l’Oriental Club, je la lis. Les descriptions du trésor, les chambres funéraires, les sceaux intacts, les objets d’or enfouis depuis trois mille ans. C’est la plus grande découverte archéologique du siècle. Et je ne suis pas là.

J’aurais dû être là. J’avais les compétences, l’expérience, les contacts. Carter connaissait mon travail. Nour avait travaillé avec son équipe. Mais Lord Carnarvon a été clair : pas de femme sur le chantier. Pas de femme. En 1922. La rage. J’ai dit à Bastet : « Un jour, ils regretteront. » Bastet m’a regardée avec l’expression d’une déesse qui n’a jamais eu besoin de la permission de personne.

Smith, à l’Oriental Club, en lisant les rapports de Carter avec moi : « Ils ne savent pas ce qu’ils ouvrent, Chassaing. Vous et moi, nous le soupçonnons. » Il n’a rien dit de plus. Mais son regard était celui d’un homme qui lit entre les lignes des choses que les journaux ne publient pas.

M.C

════════════════════════════════════════

XV. DEUX VILLES

════════════════════════════════════════

Paris-Londres, décembre 1922.

Paris, rue de Tournon. Mon bureau, mes livres, la boussole de Père René, la statuette d’Anubis, les lettres d’Isidore au mur. Maman à Clermont, seule mais solide. Berthe Fontaine veille sur elle.

Londres, Montague Street. Mrs. Hudson. Le British Museum, l’Oriental Club à Mayfair. Bastet règne en pharaonne dans les deux appartements.

Bilan. Trois piqûres de scorpion, un éboulement, une insolation (la seule de ma vie, à Delphes : il a fallu un dieu grec pour m’abattre), une tentative de vol (le voleur a rencontré mon fouet), et zéro regret.

Je ne suis plus seule. Isidore, Smith, Nour, Ender, Timothée, Marcello. Et Bastet, ma déesse. C’est assez.

M.C

════════════════════════════════════════

XVI. LA VILLE DE TOURS

════════════════════════════════════════

Paris, le 18 décembre 1922.

Un mot de Smith, glissé dans une enveloppe couleur crème à l’en-tête de l’Oriental Club. Smith écrit comme il parle : avec une précision de chirurgien et une courtoisie de lord.

« Chère Chassaing, j’ai le plaisir de vous inviter, ainsi que nos amis communs, à passer le réveillon du Nouvel An à Londres, chez moi. Isidore a accepté. Ender, Timothée et Marcello également. La famille choisie réunie pour accueillir 1923. Mrs. Hudson est prévenue et ravie (elle ne sait pas encore dans quoi elle s’engage). Bastet est naturellement conviée. Votre dévoué, J.A.S. »

Smith qui invite. Smith qui ouvre sa porte. Smith qui accepte que Marcello fume dans son salon et que Bastet s’installe sur ses manuscrits. C’est un honneur. C’est aussi, venant de Smith, le signe que quelque chose d’important se prépare. Smith ne fait rien par hasard.

M.C

❧  ❦  ❧

Tours, le 26 décembre 1922.

Un télégramme d’Ender. Sec, précis, sans fioritures. Ender écrit comme il parle : le minimum nécessaire.

« Chassaing. Avant Londres, passez chez moi à Tours. 29 décembre. Tous. Important. E. »

Avant Londres. Ender veut nous voir en Touraine avant le réveillon de Smith. Et le mot « important » dans la bouche d’Ender n’est pas un mot qu’il emploie à la légère. Quand Ender dit « important », c’est que quelque chose a bougé. Quelque chose de profond.

M.C

❧  ❦  ❧

Tours, le 29 décembre 1922.

La ville de Tours.

Ender habite dans la vieille ville de Tours, dans une ruelle que les Tourangeaux eux-mêmes ne connaissent pas. Un ancien hôtel particulier du XVIIe siècle, défiguré par le temps et les rénovations successives, dont il ne reste qu’une tourelle d’angle en pierre de taille, accrochée au flanc du bâtiment comme un vestige obstiné. La tourelle est ronde, coiffée d’un toit d’ardoise pointu, percée de fenêtres étroites qui regardent la ruelle avec la méfiance d’un œil de cyclope. C’est chez lui qu’il nous a tous convoqués.

On monte par un escalier en colimaçon, étroit, usé, les marches creusées par trois siècles de pas. Bastet, dans la sacoche, a sorti la tête et inspecté l’escalier avec la désapprobation d’une pharaonne qu’on force à emprunter l’escalier de service.

En haut, dans la tourelle. Une pièce ronde, bien sûr. Des murs tapissés de livres du sol au plafond. Un bureau encombré de dossiers, de fioles, d’instruments médicaux et de choses que je préfère ne pas identifier. Une cheminée où brûle un feu maigre. Et par les fenêtres étroites, les toits de Tours dans la brume de décembre, gris, mouillés, silencieux.

Ils sont là. Isidore, arrivé de Vannes ce matin, la soutane froissée par le voyage et l’air de quelqu’un qui a dormi dans le train. Timothée, assis par terre dans un coin, un carnet à la main, qui écrit des choses que personne ne lira. Et Marcello, debout près de la porte, les bras croisés, silencieux, dans cette posture qui dit : « Je suis là. Personne n’entre sans ma permission. » Smith, lui, nous attend à Londres. Il n’est pas là ce soir. Mais ce qu’Ender a à dire, je soupçonne que Smith le sait déjà.

Ender nous a regardés, un par un. Ses yeux de médecin, calmes, attentifs, qui ne laissent rien passer. Puis il a dit :

« Merci d’être venus. »

Bastet est sortie de la sacoche, a sauté sur le bureau d’Ender, et s’est assise au milieu des dossiers avec l’autorité d’une déesse qui préside un conseil. Personne n’a osé la déplacer. Isidore a levé les yeux au ciel. Marcello a souri. Timothé l’a dessinée dans son carnet.

Dehors, la Touraine est calme. Les gens ne savent pas ce qui se dit ce soir dans une tourelle de la vieille ville de Tours, entre un prêtre breton, un médecin viennois, un poète, un boxeur italien, une archéologue avec un fouet et deux revolvers, et une chatte égyptienne sans poils.

Ender a fermé la porte. A tiré les rideaux. Et a commencé à parler.

Ce qu’il nous a dit ce soir-là, je ne l’écrirai pas ici. Pas encore. Pas maintenant. Mais je sais une chose : le monde que je connaissais, celui des volcans, des hiéroglyphes, des bibliothèques et des fouilles, ce monde-là vient de se fissurer. Et dans la fissure, il y a quelque chose. Quelque chose d’ancien. De vaste. De terrible.

Première règle de terrain : ne jamais avouer qu’on a peur.

Bonne année 1923.

M.C

════════════════════════════════════════

NOTE DE CORINNE PETTER

════════════════════════════════════════

Ce journal est une œuvre de fiction, écrite pour accompagner un personnage de l’Appel de Cthulhu, 7e édition. Madeleine Chassaing n’a pas existé. Si elle avait existé, je l’aurais épousée. Ou elle m’aurait frappé avec son fouet. Probablement les deux.

D’où vient Madeleine ? De partout. D’un cerveau qui refuse de faire les choses simplement. D’une enfance passée à regarder Indiana Jones en boucle (le Borsalino, le fouet, cette façon magnifique d’improviser en prétendant avoir un plan). D’innombrables heures à jouer Tomb Raider, et surtout de la Lara Croft de l’Ange des Ténèbres : la Lara sombre, traquée, seule contre tous, qui court dans les rues de Paris avec la police aux trousses et les ombres aux siennes (les deux revolvers aux hanches, l’indépendance absolue, le refus catégorique de porter une tenue raisonnable). D’Assassin’s Creed Origins, qui m’a convaincu que l’Égypte est le plus bel endroit du monde et que Bayek méritait mieux. De Pharaoh, où j’ai passé des nuits entières à construire des pyramides au lieu de dormir comme un être humain fonctionnel.

Et puis il y a la musique. Parce qu’on ne crée rien sans musique. Madeleine a été écrite avec un casque sur les oreilles, et chaque scène a sa bande-son. La vie est la musique, la musique est la vie. Ce n’est pas de moi, c’est des Voca People. Mais c’est la vérité la plus exacte que je connaisse. Sans musique, Madeleine ne serait qu’un tas de notes dans un carnet. Avec, elle respire.

Mrs. Hudson habite Montague Street. Si vous trouvez que ça ressemble à une adresse célèbre, c’est parce que ça en est une. Je ne m’en excuse pas. Certains clins d’œil sont des déclarations d’amour, et celui-ci en est une.

L’univers de l’Appel de Cthulhu est un univers où la curiosité est un don et une malédiction, où les portes qu’on ouvre ne se referment pas toujours, où le savoir rend fou et l’ignorance rend mort. Madeleine ouvre les portes. C’est pour ça qu’on l’aime. C’est pour ça qu’on a peur pour elle.

Si vous jouez ce personnage, traitez-la bien. Ou ne la traitez pas bien du tout, c’est Cthulhu après tout. Mais laissez-la mourir avec son Borsalino. C’est la moindre des choses.

Bonne partie. Et souvenez-vous de la première règle de terrain.

❧  ❦  ❧

— Tmei shai khen tpetra, petefsotm efnasotm. —

« La vérité est gravée dans la pierre. Celui qui écoute entendra. » — Copte ancien

❧  ❦  ❧

Ph’nglui mglw’nafh Cthulhu R’lyeh wgah’nagl fhtagn.

« Dans sa demeure de R’lyeh, le Cthulhu mort attend en rêvant. » — R’lyehien