─────── CARNET DE TERRAIN ───────
Journal de Bord
de Madeleine
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Sixième partie
Deux voies
CONFIDENTIEL
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6 janvier 1923 — Du Claridge à Greenwich, et retour
LE REGISTRE SUR LA TABLE — ET L’ARSENAL DÉBALLÉ
Ils étaient donc là, tous les deux, plantés dans l’entrée de la suite : Isidore, les bras chargés de petites malles ; Marcello sur ses talons, les mains vides. Je ne leur dis pas bonsoir. Je les regardai l’un après l’autre, longuement, sans un mot, de ce regard que je réserve d’ordinaire aux ouvriers de fouille pris à vendre des tessons ; il a fait ses preuves sur trois continents, et il les fit ici : eux, qui commencent à me connaître, posèrent leurs malles sans en ouvrir une seule. Puis ce fut moi qui les fis asseoir, ce qui en dit long sur l’état du monde renversé où nous voici ; la terre tourne comme le tour du potier, le sage l’a dicté voilà trois millénaires, et la suite du Claridge’s tournait avec. Et je posai le registre sur la table, ouvert à la page du nom, tourné vers eux : Wentworth, et ses trois éternités. J’avais consigné de cet homme, un soir de Kensington, qu’on s’avisait plus tard de n’avoir rien appris ; le plus tard était venu, et l’on apprenait trois choses, toutes du même rayon. La famille des écritures baladeuses tenait déjà un homme trois fois porté aux registres ; elle tient désormais ses archives de famille, et le greffe a cessé de compter les chemises. Voilà comment j’ouvris la séance : sans une phrase. Il est des soirs où les pièces parlent mieux que les plaidoiries ; un conseil vaut son renseignement, la jurisprudence est au grès de Kadesh, et j’inscrivis l’espèce au catalogue en m’asseyant : le silence d’instruction, celui qui pose une pièce sur la table et attend que l’autre parle le premier.
Isidore, hélas, prit mon silence pour une invitation, et voulut verser ses pièces à lui avant d’entendre les miennes. Il ouvrit ses malles une à une sur le tapis, avec un sérieux d’officiant ; et ce sérieux me fit plus de peine que tout le reste, car je tiens le registre de ses offices : six liturgies célébrées sans le savoir depuis décembre, toutes justes, la libation, le service du matin, la réversion, l’œil, l’étoffe, la prière à deux voix ; voici le premier office qu’il célébrait en connaissance de cause, et c’était le mauvais. Deux crucifix d’argent, dont un long comme l’avant-bras ; la croix posée comme on scelle, la corporation n’a pas changé d’outil en quinze siècles, elle a seulement agrandi le format. Des flasques d’eau bénite bouchées à la cire ; la cire, au moins, était de bonne doctrine. Des pieux de frêne tournés de frais, et le maillet qui va avec. Des tresses d’ail ; et je retins de justesse la leçon d’épigraphie, car elle était cruelle : l’ail, dans ma maison, se dépose dans les tombes, non devant ; Hérodote a copié sur la Grande Pyramide la facture d’ail des ouvriers, les caveaux en gardent des bottes au trousseau, et l’épouvantail des veillées est, chez nous, une offrande ; les bestiaires des deux administrations ne se sont jamais consultés. Un missel de voyage. Et un coffret de médailles de saint Benoît qu’il destinait à chacun de nous, comme on en donnait aux hommes qui montaient au front ; le choix, à son insu, était le plus exact du lot : la médaille porte au revers, en initiales, un ordre de marche, vade retro Satana, et le patron qu’elle sert est celui des agonisants ; mon frère distribuait à la troupe la monnaie des chevets, frappée d’une sommation. Voilà donc où étaient passées les deux cents livres de la malle : étalées sur le tapis d’un hôtel de Mayfair, entre le seau à charbon et la chatte endormie. Et je notai la contre-expertise que personne ne demanda : la seule autorité de la pièce en matière de monstres dormait à une longueur de patte des tresses d’ail, et elle dormait bien. Ma sentinelle ne se couche pas où l’on est tendre, elle se couche où elle se poste ; ce soir elle ne se postait pas. D’un sommeil, sans lever la tête, elle venait de classer l’arsenal entier au rayon des accessoires.
Je ne sus pas cacher ce que j’en pensais, et à la vérité je n’essayai pas. Plus que dubitative : je désapprouvai, et je le lui dis. Non par mépris de sa foi, qu’il me pardonne ; ni même par rancune pour l’affaire de l’hostie, qui n’est pas soldée, et dont ce carnet tient le dossier ouvert à sa date ; mais parce qu’on n’achète pas une guerre pareille au comptoir d’un fournisseur d’articles de piété, et parce que la certitude m’effraie plus que le danger. Le danger, on le sait, a perdu sur moi sa seule monnaie ; la certitude garde tout son change. Mon ancien métier vivait de trois tampons, possible, probable, certain, et l’on n’appliquait le troisième qu’après instruction ; Isidore avait acheté au tampon certain, sans dossier, sur la foi des veillées. Il s’équipait pour le monstre des veillées, celui qui recule devant l’ail et fuit la croix ; or rien ne garantit que ce qui nous fait face ait jamais lu nos bestiaires, ni qu’il se sente tenu d’en respecter les règles ; et je tiens là-dessus un précédent de première main, que je ne recote pas : ce qui m’a saisi la cheville n’émargeait à aucun bestiaire des deux rives, et les règles, ce jour-là, furent les siennes. Mais un inventaire est une déposition, et j’ai passé ma vie à faire parler les inventaires ; celui-ci en dit plus long que son propriétaire ne voudrait. Un homme s’équipe contre l’adversaire qu’il attend, jamais contre un autre. Que l’on veuille bien relire l’étalage du tapis, et se demander alors qui, dans cette pièce, répond au signalement : qui n’approche plus de la sainte table ; qui est morte et se promène ; qui a la marque. Il n’y a qu’une réponse, et elle était assise à trois pas de lui, à le regarder défaire ses paquets. J’écris la question, je la date, et je m’arrête là, car l’instruction interdit de conclure sur une pièce unique et je m’y tiendrai. Je note seulement, pour le dossier, que la médaille qu’il me destinait porte à mon intention, gravé en toutes lettres et en latin, l’ordre de reculer.
Alors je leur dis une phrase très simple, si simple qu’elle aurait dû suffire ; et pour la dire, je fis ce que je n’avais plus fait depuis deux ans : je dépensai le mot. Celui que ces pages tiennent en quarantaine depuis la première ligne ; celui que je garde sous la langue comme on garde l’obole, seule monnaie de ma maison qui n’ait jamais connu l’inflation. Je le sortis, et je payai comptant : « On ne peut pas tuer ce qui est déjà mort. » Dix mots. Je les répétai deux fois ; les formules de ma maison qui se disent deux fois sont les plus graves du registre, le trentième chapitre fait foi, et je venais, sans l’avoir tout à fait voulu, de prononcer une formule dans les règles. Ils glissèrent sur la table comme le reste. Deux ans d’épargne, refusés au comptoir ; je ramassai ma monnaie en silence, et je consigne ici ce que l’infraction coûte : la quarantaine est tombée deux fois ce soir-là, dans la bouche et sous la plume, et l’on ne me verra pas de troisième. Je regardai mon demi-frère au milieu de son arsenal, si content, si sûr, et je pensai : voilà un homme qui se prépare à la mauvaise guerre avec application. Je ne le lui dis pas en ces termes ; on ne reprend pas un officiant en pleine messe, même quand la messe est la mauvaise ; et l’application, du reste, est la vertu que je préfère chez lui : elle survivra au changement de guerre. J’avais mieux, ou pire, à leur montrer.
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UNE LONGUE EXPLICATION POUR PAS GRAND CHOSE — DES DESSINS POUR LES VIVANTS
J’allai tirer de ma malle ma grande feuille, celle du triangle ; la malle, pour une fois, rendait une pièce que j’approuvais. Et je commençai par le commencement : la conférence du trois janvier et ses trois films, le navire, la dame, l’attelage, Kensington récité en trois vignettes. Puis le nom de Wentworth, et ses trois éternités. Puis les trois « morts » des écritures, les trois destructions, la roue, les cycles, la lune de sang qui ouvre, la porte qui ferme mal. La feuille collectionnait les trois comme d’autres les timbres ; et je gardai au fond de la malle le seul trois de ma collection qui ne fût pas à l’étal : une lumière à trois temps, quelque part, sur un plateau. Le scellé tint, même en chaire.
Et comme les mots ne portaient pas, je dessinai. Le Livre a prévu la panne, le taudis nous l’a rappelé : quand les colonnes défaillent, la vignette porte le sens, et les scribes peignaient au-dessus des formules pour les jours où les formules manqueraient. Je fis ce que font les scribes. Je retraçai mon triangle sous leurs yeux, en plus simple, comme pour des étudiants de première année ; la Sorbonne m’aura au moins laissé cette craie-là. Trois sommets : le ciel, la terre, le monde d’en bas ; et je pratiquais, sans le dire, l’office que ces pages ont nommé, la réduction, car le plus vieux plan du monde n’est pas un triangle, c’est une famille, une femme arquée sur un homme étendu, le pays d’en bas dessous ; j’en avais ôté la chair pour n’en garder que la charpente, exactement comme les copistes réduisent la balance à un fléau de marché. Trois côtés : ce qui naît, ce qui passe, ce qui renaît ; là non plus je n’inventais rien. Nout avale le soleil chaque soir et le rend chaque matin, les plafonds de mes tombes peignent le service à l’heure près, et mon confrère à l’horaire en donne la démonstration quotidienne ; mes trois côtés n’étaient que sa tournée, mise au net. J’alignai mes dates en colonne, mille sept cent quatre-vingt-neuf, mille neuf cent quatorze, mille neuf cent vingt-trois suivi de son point d’interrogation ; des flèches de l’une à l’autre ; des annotations en marge ; et la roue au coin de la feuille, avec son serpent qui se mord la queue. Le plus vieux de ces serpents dessinés dort dans un manuscrit d’Alexandrie, tracé par une alchimiste qui portait un nom de reine, et l’anneau enferme trois mots grecs : « l’Un est le Tout ». Je n’écrivis pas la légende ; la feuille enseignait déjà trop ; et l’original de l’autre serpent, celui qui ne se mord pas la queue, je l’ai vu entier, on comprendra que je fréquente l’espèce avec des égards.
Et je tentai de leur faire comprendre, vraiment, en pesant chaque mot, l’essentiel de toute l’affaire : qu’il y aurait possiblement trois destructions ; que deux avaient déjà eu lieu ; et que mille neuf cent vingt-trois pourrait être la troisième. Je le dis lentement. Je le dis deux fois. Les formules de ma maison qui se disent deux fois sont les plus graves du registre ; c’était ma deuxième en deux soirs, et l’oral, décidément, ne me vaut rien. Je le montrai du doigt sur la feuille. Je parlai longtemps ; je crois n’avoir jamais autant parlé de ma vie, moi dont la maison tient le silence pour spécialité et la solitude pour succursale ; après la pièce d’hier, je dépensais le trésor. Ni mis tant de soin à descendre une démonstration marche après marche, comme on fait visiter une fouille couche par couche ; j’homologue le geste, c’est le métier ; et la fouille qu’ils visitaient, pour une fois, était la mienne.
Et je vis, à mesure, ce que voit tout conférencier qui perd sa salle. Kensington m’avait montré l’envers, une salle comble tenue au creux d’une moustache ; l’ironie se referma sans bruit : l’homme aux appareils vérifiés gardait son public avec des ombres, et je perdais le mien avec la charpente du monde. Marcello d’abord, qui tint dix minutes en homme poli, puis dont le regard se mit à glisser vers la fenêtre, et qui finit par examiner ses ongles avec l’attention qu’on réserve d’ordinaire aux reliques ; Spaccanapoli est une école de reliques, il en porte dix à portée de main, et il inspectait les siennes pendant que je montrais les miennes. Isidore ensuite, et lui, ce fut pire : il me suivait, il s’y efforçait de toutes ses forces, le front plissé, les lèvres remuant parfois comme au bréviaire ; je connais cette cadence pour l’avoir identifiée de nuit, à deux mètres ; il essayait de réciter mon triangle, et mon triangle ne se récite pas. Entre mon triangle et son catéchisme, le pont ne se jetait pas. J’ai vu mon frère jeter un pont en une phrase, un après-midi de musée, sans mouiller sa soutane, de sa rive jusqu’à la mienne ; j’échouais à jeter le mien en une heure de démonstration, dans l’autre sens ; les ponts se franchissent dans les deux sens, la doctrine est au dossier, mais ils ne se jettent, semble-t-il, que d’une rive à la fois, et jamais de la mienne. Et chaque fois que je disais cycle, ou fréquence, ou cosmique, je voyais le mot tomber entre nous comme une pièce dans un puits, longtemps, sans bruit de fond. La fréquence fut pourtant mon gagne-pain, elle signait des offensives ; le cosmique, je l’ai vu servir de plateaux. Et je fus seule, dans la pièce, à savoir pourquoi le fond ne rendait rien : il n’y a pas de fond ; un abîme sous un puits, le relevé est au chapitre premier ; mes pièces tombaient juste, elles tombaient seulement dans le vrai puits. Ma maison, du reste, loge les siennes sous la langue, précisément pour qu’elles ne tombent pas.
Ils ne comprenaient rien à ma démarche. Pas par sottise : aucun des deux n’est sot, l’un lit les rues à livre ouvert, l’autre lit les âmes. Mais ce que j’avais bâti en une après-midi, avec sept ans d’études et une traversée pour mortier, ne pouvait pas se transmettre en une heure à deux hommes trempés, dont l’un croit au diable et l’autre au couteau. Je repliai la feuille sans hâte, aux plis d’origine. La salle était perdue ; la démonstration tenait. C’est le sort des bonnes démonstrations de survivre à leurs auditoires ; les parois que je fréquente n’ont pas eu d’élèves pendant deux mille ans, et elles n’ont pas retiré une ligne. Le triangle attendrait. L’attente lui va : le retour est son sujet.
Je fis de mon mieux. Puisque les destructions ne passaient pas, je repris le trois depuis le commencement, le trois nu, celui qui mène à l’éclipse : trois films, trois marques, trois « morts », et le ciel pour horloge ; mon confrère à l’horaire n’aurait pas dit mieux, lui qui tient la sienne depuis l’origine. Je notai seulement, sans l’instruire, le pluriel du deuxième article : je porte la première des marques ; le compte en réclame trois ; et le greffe s’abstint de demander qui portait les deux autres, par une prudence que je contresignai des deux mains. Je simplifiai, je retournai mes images : la destruction, la lune de sang, « les morts-vivants ». Pour être entendue, je parlai la langue de tout le monde ; or la langue de tout le monde a un mot pour mon état, et je le leur servis moi-même, en traduction, à trois pas d’eux. Le mot passa en clair au milieu du salon ; le seul spécimen d’Europe le regarda passer ; personne ne leva les yeux. On me dira que c’est la définition même d’un chiffre parfait : émettre la vérité dans la langue commune, et n’être crue de personne.
Je vis venir le moment où simplifier davantage eût été mentir. Alors je renonçai aux preuves et je donnai la conclusion toute nue, comme on jette l’ancre quand le vent refuse ; j’ai une ancre déclarée, elle mouille au Caire, celle-ci était de fortune. Je fis ce que font les scribes quand les colonnes défaillent : je livrai la vignette sans le texte. Ma logique, leur dis-je, toute ma logique, du premier trois jusqu’au dernier, menait à une éclipse ; et pour les éclipses, il n’est qu’une maison qui fasse autorité dans ce pays : l’observatoire royal, sur sa colline de Greenwich, ce soir. La maison mérite sa réputation, et je la saluai à part moi en collègue d’administration : le temps des vivants part de cette colline, leur méridien zéro y est scellé dans le pavement, et ma maison possède aussi son point zéro, douze portes plus bas ; leurs desservants sont les seuls prophètes assermentés du siècle, qui publient leurs oracles datés à la minute, des années d’avance, sans jamais être démentis ; et leur dernière gloire est de mille neuf cent dix-neuf, quand cette maison-là, profitant d’une éclipse, pesa la lumière et la trouva sensible au poids des astres. Je connais une autre salle où la lumière se pose sur un plateau ; je gardai mes références, l’étal n’en montre jamais tout. Voilà. C’était tout ce qui restait de ma cathédrale une fois traduite en langue de tout le monde : une éclipse, et une adresse.
Et une certitude me resta de cette heure-là, plus froide et plus sûre que toutes mes dates : ce cheminement, je suis la seule à l’avoir compris, et je serai la seule à le suivre jusqu’au bout. Qu’on mesure ce que cela signifie ; la pesée est de ma juridiction, je mesurai, et le fléau ne me fit pas grâce d’un grain. Si j’ai raison, si c’est bien une lune de sang qui relie le tout, les films, les éternités, les destructions, la porte, alors il faut écrire ce que la lune est chez nous : l’œil gauche d’Horus, arraché au combat, rendu entier par le dieu au bec d’ibis, et qui rejoue sa blessure et sa guérison à chaque mois du calendrier ; une lune de sang est l’œil qui saigne, l’oudjat défait ; et je fus seule, encore, à savoir que l’office de réparation existe, que je l’ai vu célébrer au mouchoir, au coin d’une rue, par un officiant qui n’en sait rien et qui remettait son manteau à trois pas de moi. Seule à l’avoir compris ; seule à devoir le suivre ; seule à savoir. Je relis, et je compte, car c’est ma manie et ma discipline : trois fois le même mot en une soirée. Ma collection vient donc de s’enrichir d’une pièce que je n’avais pas commandée, et celle-là, je ne l’ai montrée à personne. Si j’ai raison, donc, aucun de nous n’est de taille, et nous courons, tous, au-devant de quelque chose qui a déjà défait des royaumes et broyé une génération ; les deux quittances sont au dossier, j’ai aligné leurs millésimes moi-même, en colonne, avec des flèches. Ils ne le savent pas. Moi je le sais, et je ne peux pas le leur faire savoir : voilà ma part exacte, et nul ne m’en déchargera. Je reconnus la forme de la charge en la soulevant ; j’en porte une autre du même modèle, taillée voilà deux ans, et les charges de cette forme-là ont ceci de particulier qu’on ne les pose jamais : on les équilibre.
Je n’ai ni Couronne derrière moi, ni armée, ni personne qui me croie de ce côté-ci des mers ; la restriction géographique était exacte, et je m’y accrochai comme à une rampe : de l’autre côté d’une certaine mer, une voix me croit, le câble l’a prévenue, et c’est la seule alliance en règle de tout mon dispositif. J’ai une cheville qui porte la marque de ce qui n’est pas de ce monde ; des côtes qui se plaignent dès que le froid me gagne, la créancière tenant ses heures ; une feuille couverte de triangles ; et une date à aller chercher demain matin. C’est peu. C’est ce que j’ai. Ma maison n’a jamais voyagé autrement : l’ancien tarif tenait sous la langue, et les trousseaux réglementaires ont toujours été courts ; on équipe pour une route, pas pour une parade. Les héroïnes des feuilletons que je lis dans les trains continuent avec moins, et elles continuent parce que s’arrêter ne sauverait personne ; j’ai sur ces demoiselles deux avantages que leurs auteurs n’oseraient pas imprimer, et le greffe ajouta, sans qu’on le sollicite, que des billets de train dormaient dans une valise, et que je lirais en route. Je continuerai donc. Seule s’il le faut. Surtout s’il le faut. Le surtout n’est pas de la bravade ; c’est de la doctrine. Il est des couloirs où l’on ne fait entrer personne ; je suis entrée en tête et sortie en queue d’un cortège, une fois, et j’ai tenu les deux bouts ; je sais depuis ce jour-là pour qui l’itinéraire solitaire a été tracé.
Marcello regarda la pluie contre la vitre, puis moi, et déclara qu’on ne tirait pas sur les astres, et que quelqu’un devait bien garder la maison ; c’est sa manière à lui d’être utile, et je l’homologuai deux fois : en balistique, le soldat avait raison, on ne tire pas sur les astres, on va les consulter, et c’était précisément le voyage ; en doctrine, il venait de se porter volontaire pour le seul emploi que ma maison n’ait jamais laissé vacant, et le personnel du seuil reçut son affectation de nuit sans cérémonie. Et après l’affaire de l’hostie, je préfère, à tout prendre, que la suite ne reste pas vide ; le dossier demeure ouvert à sa date, la garnison tenait déjà les quartiers, et je pris le renfort sans discuter : les seuils sérieux ont toujours eu deux gardiens, et ces deux-là s’étaient jaugés depuis longtemps. Isidore ne dit rien. Il reprit son manteau qu’il n’avait pas fini d’ôter, en homme qui n’avait jamais vraiment cru au repos de la soirée ; et il attendit près de la porte, les mains jointes devant lui, comme on attend à la sacristie. La sacristie est la pièce d’avant l’office ; mon frère savait donc qu’un office venait ; il en ignorait seulement le rite, et il attendait quand même. Pas un mot de foi, pas un mot de doute. Le pont, tout à l’heure, ne s’était pas jeté ; il traversa sans pont, à gué, par le seul fond qui porte dans cette famille : le demi-sang, chez nous, tient lieu de discours. Et de pont. Nous sortîmes ensemble dans la pluie. Elle fermait le registre sur toute la ville ; plus une signature ce soir, ni les nôtres, ni la sienne ; et pour quelques heures, l’irrégularité des écritures devenait la règle commune. Au bout de la route, sur sa colline, la maison qui garde le temps zéro des vivants ; nous allions lui demander l’heure d’un rendez-vous que personne n’avait pris.
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LA ROUTE DE GREENWICH — DEUX SILENCES DANS UN TAXICAB
J’écris ces lignes dans le taxicab qui nous porte vers le sud-est, le carnet sur les genoux, au crayon, dans les cahots, et l’on me pardonnera une écriture qui s’en ressent ; encore n’est-ce pas le froid qui la gâte, car ma main, elle, ne tremble plus, et il n’y a que la chaussée pour bouger sous ma mine. J’ai nommé au chauffeur l’Observatoire royal, à Greenwich, et il a eu ce hochement de tête des hommes qui ont depuis longtemps cessé de s’étonner des courses qu’on leur demande ; je lui envie cette économie. Londres défile derrière la vitre, grise et luisante, et la Tamise, lorsqu’elle paraît entre deux rangées de toits, a la couleur du plomb qu’on a laissé refroidir dans son moule. La nuit de janvier est tombée tout à fait. Isidore est assis à ma droite, très droit, les yeux sur la nuque du chauffeur. Il n’a pas dit un mot depuis la porte du Claridge. Sur sa moitié de vitre, la buée monte et redescend au rythme d’une poitrine qui travaille ; la mienne demeure claire, et je m’arrange pour qu’il ne le remarque pas.
Et il faut que je l’écrive, parce que c’est la vérité de cette voiture : je me sens bien seule dans cette histoire. Plus seule accompagnée que je ne l’étais ce tantôt dans ma chambre, entre mes cinq livres, car alors du moins je n’avais sous les yeux la preuve de rien. À présent je l’ai. Mon demi-frère, qui m’aime à sa manière revêche, qui a retraversé la moitié de Londres sous la pluie pour ne pas me laisser sortir seule, est assis à me toucher et ne trouve rien à me dire. Pas un reproche, ce qui serait quelque chose. Pas une question, ce qui serait beaucoup. Rien. Je sens contre mon bras la chaleur qu’il donne sans y penser, comme tous les vivants la donnent, et je sais qu’il ne lui en revient rien. Il vient parce que je suis sa demi-sœur, non parce qu’il m’a crue ; il escorte ma personne et laisse ma raison au bord du chemin. Je songe que c’est peut-être cela, désormais, ma condition, et que je m’étais trompée en croyant qu’elle tenait au sang ou au froid : être suivie par affection et n’être précédée par personne. Ceux qui m’aiment viendront. Aucun ne comprendra. On peut voyager côte à côte et se trouver chacun de son côté d’une vitre ; la mienne ne s’embue pas, voilà toute la différence, et elle suffit. Une seule personne au monde m’a écoutée jusqu’au bout et m’a crue, une seule : Nour, qui sait ce que je suis sans que j’aie jamais eu à le lui prouver, et qui ne me l’a pas fait dire. Et Nour est à Louxor, à l’autre bout des mers, dans un pays qui a quatre mille ans d’habitude de ces choses-là et sous un ciel où l’on sait encore les lire.
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LA FRACTURE — UN PRÊTRE SANS UNE QUESTION
Et il y a, dans ce silence-là, une chose plus précise, que je remâche depuis Londres et que je n’avais pas encore eu l’estomac d’écrire noir sur blanc. Mon demi-frère est prêtre. Il sait ce que je suis ; il l’a entendu de ma bouche, comme les autres, et il a hoché la tête comme on accueille un mauvais bulletin de santé. Une femme de son sang est morte et en est revenue, et elle est assise contre lui dans cette voiture, à portée de sa main. Or il ne m’a posé aucune question. Aucune. Pas : as-tu vu Dieu. Pas : étais-tu au Paradis, ou ailleurs. Pas même : est-ce le Christ qui t’a relevée, comme Lazare au quatrième jour. Rien. Trois semaines, et rien.
Et que l’on n’aille pas croire que j’écris ceci du dehors, en savante qui toise les dévots ; ce serait trop commode, et cela m’épargnerait le pire. J’ai été baptisée, j’ai fait ma première communion en robe blanche, j’ai récité mon chapelet sous des tentes que le vent arrachait et dans des tombeaux où l’air manquait ; je suis catholique, et pratiquante, et je le suis restée quand mon père adoptif est demeuré dans la boue de la Somme, ce qui est le seul examen sérieux qu’on m’ait fait passer en cette matière, et je l’ai réussi. J’ai tenu ma part. Je me suis signée tout à l’heure en montant dans cette voiture, par vieille habitude des départs, et j’ai commencé une prière que j’ai laissée en chemin, faute de savoir à qui je l’adressais et faute d’espérer qu’on la relève. Voilà d’où je parle. Ce n’est pas une incroyante qui juge un prêtre : c’est une créancière qui regarde les comptes. Depuis l’affaire de l’hostie, du reste, je ne m’approche plus de la sainte table, et je n’écrirai pas ici pourquoi ; qu’il suffise de savoir que la porte s’est fermée de son côté, non du mien, et qu’une âme tiède ne s’en trouverait pas privée.
Qu’on y songe. Voilà un homme qui a voué sa vie à l’au-delà, qui en parle chaque dimanche du haut d’une chaire, qui en dresse la carte et en vend le passage à des paysannes ; et la seule personne au monde qui en revienne, sa demi-sœur, qui récite le même Credo que lui, voyage à son côté depuis des jours sans qu’il daigne lui demander l’heure qu’il est là-bas. Je ne vois que deux explications, et elles me sont amères l’une et l’autre. Ou bien il ne me croit pas, et je suis pour lui une folle ou une menteuse qu’on escorte par charité, ce qui fait de sa fidélité une aumône. Ou bien il me croit, et il se tait parce qu’il redoute les réponses : que je n’aie pas vu son Dieu ; que le gardien de la porte n’ait pas figure d’ange ; que son catéchisme ne tienne pas debout devant ce que j’ai traversé. Il préfère ignorer plutôt que savoir. Un prêtre. Et il m’en vient une troisième, plus sale que les deux autres, et je l’écris parce que je la pense depuis longtemps : je ne crois pas que mon demi-frère croie. Car enfin. S’il croyait de cette foi dont il vit, ma présence dans cette voiture serait un miracle. Le miracle. La preuve, assise à sa droite, que Dieu existe bel et bien ; non pas Dieu comme une figure de rhétorique dominicale, mais le Christ en personne qui, par ses anges ou de sa propre main, aurait voulu que je fusse là, rendue aux vivants. Un croyant véritable serait tombé à genoux. Il aurait pleuré, rendu grâces. Je sais de quoi je parle : c’est ce que j’ai fait, moi, le premier soir, sur le carreau d’une chambre où personne ne me regardait, et je n’ai pas eu de témoin pour m’en féliciter. Et qu’on imagine la suite, puisqu’elle ne viendra pas : une morte rendue aux vivants, cela ne se range pas au fond d’une poche de soutane. Il aurait couru chez son évêque ; il m’aurait menée par la main comme on apporte une relique qui marche toute seule. Et de l’évêché l’affaire serait montée, car ces affaires-là montent toujours quand il y a un bénéfice à en tirer : enquête canonique, médecins, théologiens, procès-verbaux ; et de degré en degré jusqu’à Rome. Jusqu’au Vatican.
Une enfant de Dieu relevée par Jésus en l’an mil neuf cent vingt-trois. Il n’est pas dans toute la chrétienté de nouvelle plus grande, et l’on n’en a pas annoncé de pareille depuis dix-neuf siècles. Voilà ce qu’un prêtre qui croit tenait entre les mains. Isidore, lui, a acheté de l’ail. De l’ail et une planche de salon, remèdes de bonne femme des Carpates dont notre Église ne dit pas un traître mot, et qu’il est allé chercher chez l’épicier avec la conscience du devoir accompli. Ou bien sa foi dort, ou bien on ne l’a jamais réveillée ; dans les deux cas l’homme qui m’escorte ce soir porte la soutane comme un uniforme dont il a oublié la guerre. Pour Lazare, on a écrit un Évangile. Pour moi, quatre gousses. Je suis injuste, je le sais, il a retraversé Londres sous la pluie pour moi ; je m’en accommode, et je garde mon injustice, qui est à peu près tout ce qu’on m’a laissé. La fracture passe exactement là : entre un homme qui parle de l’au-delà sans y avoir mis les pieds, et une femme qui en revient et à qui l’on ne demande rien.
Je sais que je viens d’écrire tout cela, et je le récris quand même, car c’est le tour que mon esprit prend chaque nuit et qu’il ne sait plus en prendre d’autre. Qu’on mesure une seconde fois jusqu’où cela pouvait aller, si mon cas était tombé entre les mains d’un prêtre qui crût. Une morte rendue aux vivants. Pas une vision de moniale, pas un songe qu’on interprète à loisir : un fait, avec des témoins, une date, et un corps qui marche. Le curé de la moindre paroisse aurait écrit à son évêque le soir même ; on m’aurait fait venir, interroger, palper, examiner ; et la chose serait montée de lettre en lettre jusqu’aux bureaux où l’on tranche ces matières, les théologiens penchés sur ma marque comme sur une pièce de vitrine, les commissions, les foules peut-être. Voilà ce que cela pouvait être.
Voilà ce que cela a été : un haussement d’épaules et des gousses d’ail. Mais à gravir une seconde fois cet escalier qui n’existera jamais, j’en atteins la dernière marche, et c’est elle qui me tient ce soir, bien plus que la tiédeur de mon demi-frère. Car admettons. Admettons que ce soit Lui, par ses anges ou de sa main, qui m’ait remise debout de ce côté-ci. Alors une seule question demeure, et elle est sans fond : pourquoi. Pourquoi moi, qui ne suis ni sainte ni même paroissienne exemplaire ; pourquoi une cryptologue de Vannes, quand des millions d’hommes attendaient dans la craie de Picardie et méritaient mille fois mieux que moi. On ne relève personne pour rien, et l’on ne consulte personne non plus. Voilà ce que nul ne comprend et que je ne pardonne pas : j’étais tranquille. On ne m’a pas demandé mon avis, on ne m’a pas lu la consigne, on m’a remise dans ce corps comme on remet un outil au râtelier, et je marche depuis des mois vers une lune de sang sans savoir si l’on m’y attend comme sentinelle ou comme offrande. Je le Lui ai demandé chaque soir, dans les termes qu’on m’a enseignés enfant, poliment, longtemps. On ne répond pas aux importunes. Et si ce n’est pas Lui, si c’est l’autre chose, alors je n’écrirai pas le nom de ce qui m’a rendue, ni ce qu’il compte se faire rembourser ; je le saurai bien assez tôt, et j’ai l’intention de discuter la note.
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LA BONNE PISTE — OU CE QU’ON M’A TU
Et pendant que la ville s’étire, je fais ce que je fais toujours quand il n’y a plus rien à préparer : je doute. Suis-je seulement sur la bonne piste ? Voilà la question que je retourne depuis le pont de Westminster, et je la retourne dans les règles, car il y a une manière de douter qui est un métier et une autre qui n’est que de la nervosité. Une déchiffreuse qui a trouvé une fréquence peut, à force de la chercher partout, finir par la mettre elle-même dans ce qu’elle regarde : c’est le péché de notre profession, et il n’en existe pas d’autre. Voir le code qu’on espère au lieu du code qui est. J’ai vu des hommes très intelligents du Deuxième Bureau tenir six semaines sur une clef fausse et faire tenir au chiffre allemand exactement ce qu’ils voulaient lui entendre dire, parce qu’une mauvaise clef donne toujours trois lignes lisibles avant de rendre du charabia, et que trois lignes suffisent à emporter un homme qui a envie d’y croire. Je les ai relevés de garde, ces hommes-là ; j’ai posé leur clef à côté de la mienne, et l’on a vu laquelle allait jusqu’au bout. Cela ne me donne aucun droit ce soir, mais cela me donne une méthode, et la méthode veut qu’on suspecte d’abord son propre déchiffrement. Trois films, trois éternités, trois morts, trois destructions : j’ai bâti là-dessus un édifice entier, et je vais à Greenwich faire ce que j’ai fait toute la guerre, éprouver ma clef sur un texte en clair que je n’ai pas écrit. Les éclipses ne se laissent pas persuader. Si le calendrier du ciel ne dit rien, si mes dates n’y sont pas, ma belle figure retournera au sable dont elle sort, j’irai la déposer devant mes amis et je leur ferai mes excuses en bonne forme. Je le souhaite presque, et pas par modestie : une réfutation propre vaut mieux qu’une confirmation douteuse, et j’aime encore mieux m’être trompée proprement que d’avoir raison à peu près.
Mais il est une autre pensée, moins avouable, qui me tient chaud et froid à la fois depuis que la voiture roule, et celle-là relève de mon métier bien plus que de mes nerfs. Si ma piste est la bonne, alors le renseignement existe quelque part depuis longtemps, et il est public. Les éclipses se calculent des siècles à l’avance ; les tables sont imprimées, reliées, vendues ; le premier astronome de troisième ordre venu vous dira ce que le ciel fera en mars comme en novembre, et un enfant appliqué saurait l’y lire. Dès lors, des hommes qui ont passé leur vie dans ces matières, qui désignent une année devant un parterre de savants comme on prononce une sentence, ne peuvent pas l’ignorer. Smith ne peut pas l’ignorer. Et il me vient cette question que je n’aime pas écrire, parce qu’elle accuse avant d’avoir instruit, et qu’instruire avant d’accuser est la seule discipline dont je me réclame : pourquoi ne nous l’a-t-on pas dit ? Si la réponse que je vais chercher à Greenwich dormait depuis le début dans un almanach que n’importe qui peut consulter pour six pence, alors de deux choses l’une. Ou bien personne autour de nous n’a su regarder, et je suis seule à tenir la clef d’un chiffre que dix hommes plus savants que moi avaient sous les yeux, ce qui flatte une vanité que je préférerais ne pas avoir. Ou bien quelqu’un a regardé, a vu, et s’est tu ; et dans ce cas je n’ai plus devant moi un mystère mais un adversaire qui connaît son affaire, ce qui, professionnellement, me fait presque plaisir, car on ne chiffre pas ce qui n’a pas de valeur. Je ne sais laquelle des deux hypothèses me déplaît le plus. Je sais seulement que je les instruirai l’une et l’autre, dans l’ordre, et que j’ai désormais tout le temps qu’il faut pour cela.
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L’OBSERVATOIRE — REVENIR DEMAIN, NEUF HEURES
La colline de Greenwich, de nuit, sous la pluie, est une masse noire où veillent quelques fenêtres jaunes, et le dôme, là-haut, a l’air d’un casque posé sur la tombe d’un géant. Je note en passant que je ne vois plus que cela, des tombes, dans la silhouette des choses ; c’est une déformation de mon métier, aggravée depuis peu par une déformation d’une autre sorte, et je ne me donne plus la peine de la corriger. On nous a reçus, je dois le dire, avec une parfaite courtoisie. Un portier d’abord, puis un secrétaire en manches de lustrine, descendu de son perchoir avec sa lampe, qui a écouté ma requête jusqu’au bout sans m’interrompre, examiné ma carte de l’Institut, et regardé Isidore. Et c’est le col qui a tout fait. Non pas mes vingt années, non pas mes titres, non pas les langues mortes ni les quatre ans de chiffre : un morceau de tissu blanc au cou d’un homme silencieux, et voilà la maison rassurée. Je l’écris sans amertume ce soir, ce qui me coûte plus que de l’écrire avec. Puis il nous a répondu ce que répondent les maisons sérieuses : qu’on ne consulte pas les archives ni les tables sur la simple présentation d’une carte, fût-elle de Paris ; que les messieurs astronomes sont à leur ouvrage de nuit et qu’on ne les dérange pas ; qu’il faut un rendez-vous. Et qu’il nous en accordait un, le premier disponible : demain, neuf heures. Je songe qu’ils étaient là, au-dessus de nos têtes, éveillés, l’œil dans la lunette, occupés en cet instant même du seul ciel qui m’importe ; vingt mètres de pierre, un escalier et un règlement nous séparaient, et cela suffisait.
J’ai failli dire quelque chose. J’ai senti monter la phrase folle, celle qu’il ne faut jamais dire : que c’était urgent, que c’était grave, qu’il y allait peut-être du monde entier. Je l’ai ravalée. Et j’en ai ravalé une autre, dans la foulée, plus vraie que la première et bien pire, qui aurait consisté à lui expliquer d’où je tiens ma science ; car de nous deux, ce n’est pas lui qui aurait quitté cette pièce le premier. On n’obtient rien dans ce pays en ayant l’air d’une exaltée, et tout en ayant l’air d’une dame contrariée dans ses projets de villégiature. J’ai donc remercié, pris le carton qu’on me tendait, où une main soigneuse avait écrit l’heure à l’encre violette, et nous sommes redescendus dans la pluie. Voilà donc où j’en suis, et je l’écris avec le calme des gens qui n’en ont plus : je tiens peut-être le fil d’une chose qui défait les mondes, et ce fil passe par un guichet. C’est le troisième de la journée, si je compte bien. Il y a celui de Makryat, qui vend des trains ; il y a celui de la planche, où l’on prend des messages sans savoir qui les expédie ; et voici celui du ciel, qui délivre des cartons à l’encre violette. Toute cette affaire n’est qu’une enfilade de comptoirs, et derrière chacun se tient quelqu’un qui ne répond pas à la question qu’on lui pose. Le ciel, dans ce royaume, reçoit sur rendez-vous. Demain, neuf heures. J’aurai la nuit pour apprendre la patience, et je sens déjà que ce sera ma plus mauvaise matière ; on m’a rendu tout le temps du monde, et l’on a omis de joindre au paquet de quoi le supporter.
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LE CONSEIL DE CHAMBRE — RIEN, ET ENCORE RIEN
C’est à partir de là que les choses sont devenues très compliquées, et j’écris compliquées par politesse envers moi-même. Mon tour est venu, et j’ai recommencé, pour la seconde fois de la soirée, l’explication. Comment faire comprendre à des mortels ce qu’une cryptologue a vu ? Je relis ma phrase et je constate que j’ai écrit mortels sans y penser ; je laisse le mot. Dans un déchiffrement, ce sont les fautes qu’on n’a pas voulues qui renseignent le mieux, et celle-là dit assez de quel côté de la table je me tiens désormais. Donc : que ce chiffre trois qui se répète m’a menée, de marche en marche, aux éclipses ; à la lune de sang ; aux trois destructions possibles, 1789, 1914, et celle qui porte encore son point d’interrogation ; et à… Et c’est sur ce et que tout s’est gâté. Car au moment où j’approchais de la porte, de ce qu’il y a derrière la porte, sans dire comment je le sais, l’un de nous, je ne dirai pas lequel, par charité, a fait observer, du ton dont on remet une pendule à l’heure, que l’enfer n’est qu’un mot, paraît-il. Rien d’autre. Une pure invention de l’homme, fabriquée pour tenir les peuples tranquilles. J’ai souri, et mon sourire n’a coûté aucun effort, car il ne m’en coûte plus aucun. Qu’aurais-je pu répondre ? Qu’il est des inventions de l’homme dont on revient ? Je l’ai gardé pour ces pages, qui sont le seul auditoire dont je sois sûre.
Je ne dirais pas qu’ils se sont moqués de moi. Quoiqu’à certains moments c’était très limite ; il y a une façon d’échanger un regard au-dessus d’une tasse qui vaut tous les rires du monde, et je l’ai relevée quatre fois. De l’incrédulité, oui, et servie à pleines tasses. Il a fallu que je les remette à l’ordre, plusieurs fois, du ton que je prends sur les chantiers quand on rit au bord d’une tombe : c’est un sujet sérieux. Je l’ai dit une fois, je l’ai redit, j’ai fini par poser ma tasse pour le dire ; et chaque fois le calme revenait pour deux minutes, comme une eau qu’on écope dans une barque qui prend l’eau ailleurs. Et la plus belle objection de la soirée, je la recopie ici parce qu’elle mérite d’être conservée : comment une femme qui n’a pas été au front, qui ne connaissait même pas sa propre histoire, a-t-elle bien pu deviner qu’il y avait eu, possiblement, des morts-vivants à la Révolution française, et surtout pendant la Grande Guerre ? Voilà ce qu’on m’a opposé, et l’on se croyait spirituel, et l’on croyait me clouer. Or qu’on me pardonne, mais je sais entendre une phrase, c’est même à peu près la seule chose qu’on m’ait payée pour faire : pour me demander comment j’ai deviné, il faut d’abord m’accorder qu’il y avait quelque chose à deviner. On m’avait donné ma réponse dans la question. J’ai remercié en dedans, et j’ai répondu posément, en abattant mes deux seules cartes. Pour la Révolution, je n’ai qu’un indice, et je le leur ai donné tel quel, sans le farder : des années avant 1789, et durant des saisons entières, les témoignages parlent d’un ciel âcre et d’une odeur de soufre sur tout le royaume, d’un soleil voilé qu’on regardait à l’œil nu en plein midi ; les récoltes en sont mortes, et la colère en est née. D’où venait ce ciel-là, je l’ignore, et je me garde de le décider. Une montagne qui brûlait quelque part au bout du monde, peut-être ; ou autre chose, et je n’écarte plus rien depuis qu’on m’a écartée moi-même de l’ordre naturel ; mais le fait demeure, têtu comme une colonne de chiffres : le ciel s’est gâté d’abord, le royaume ensuite.
Pour la Grande Guerre, je n’ai pas été au front, c’est exact, et je le leur ai accordé sans me défendre, une concession donnée à temps valant trois arguments. Mais j’ai fait la guerre à ma manière : j’ai passé ces années-là à intercepter les messages des Allemands, à les déchiffrer, à les traduire, et l’on ne m’a jamais reproché de lenteur. Or tout ce qui traversait mes tables n’était pas que coordonnées d’artillerie et mouvements de divisions. Il y passait aussi, certaines nuits, des dépêches qu’aucun état-major n’aurait voulu signer, et dont je ne dirai pas davantage ici. Voilà mes sources : des archives qui sentent le soufre, et des câbles ennemis qui parlaient de choses dont on ne parle pas. Des morts qui ne restent pas morts, donc, il y en a eu, ou l’on a cru en voir, ou l’on en a parlé à voix basse. Au front, dont ceux qui en reviennent ne disent pas tout. Et à la Révolution, dont il paraît que ma propre famille savait des choses, du temps où ma mère les contait et où je ne les écoutais pas, ce qui est la seule négligence de ma vie que je ne me pardonne pas. Et c’est à cet instant, je l’ai bien vu, que ma thèse a cessé d’être risible pour devenir possiblement croyable : non quand j’alignais mes dates, mais quand leurs propres souvenirs se sont mis à répondre à ma place. L’incrédulité de mes amis vient de m’apprendre, sans le vouloir, davantage que leur confiance ne m’a jamais appris. Je note. C’est mon métier, de noter, et c’est à peu près tout ce qui m’a survécu.
Car j’ai fini par voir clair dans leurs silences, et voici le relevé exact de ce qu’ils ont retenu. Une histoire de lune de sang : cela, oui, ils l’ont compris ; c’est joli, c’est rouge, cela se retient et cela se raconte. Mais que tout fût lié, le chiffre, les dates, la porte, l’éclipse, voilà ce qui leur demeure impensable ; chaque pièce, prise à part, ils me l’accordent du bout des lèvres ; l’assemblage, jamais. Ils veulent bien des lettres, ils refusent le mot. Et il faut que je consigne aussi ceci, qui m’a fait plus de mal que le reste. Ils en ont assez de mon trois. Au premier trois que je prononce, les yeux montent au plafond ; au deuxième, les soupirs ; au troisième, quelqu’un achève ma phrase à ma place, oui, oui, le trois, nous savons, trois films, trois marques, trois morts. Mon chiffre est devenu une plaisanterie de table, qu’on se passe avec le sel. Ils en ont assez avant d’avoir compris, ce qui est l’ordre exactement inverse de celui que suit un esprit sérieux. Et il y a eu pire. Quand j’ai parlé de la Grande Guerre et de possibles morts qui ne le restent pas, j’ai vu les visages se fermer un à un comme des volets avant l’orage. J’avais touché la corde qu’on ne pince pas entre gens bien élevés : leurs morts à eux, ceux du front, ceux qu’on a laissés là-bas et dont on n’a pas toujours retrouvé de quoi remplir une caisse. Le malaise a fait le tour de la table plus vite que la théière. On ne m’a pas contredite, à ce moment-là. On a regardé ailleurs, ce qui est pire, et ce qui est surtout, pour qui sait lire, un aveu.
Et dans ce malaise général, deux visages m’ont retenue, parce qu’ils ne disaient pas la même chose. Celui d’Ender, d’abord. Notre médecin était mal à l’aise, et le mot est faible ; lui qui découpe le monde au scalpel ne savait plus où poser les yeux. Officiellement il tient mon idée pour farfelue : qu’une lune de sang soit responsable de quoi que ce soit lui paraît indigne d’un esprit sérieux, et il l’a dit, avec cette politesse de praticien dont on enrobe les diagnostics qu’on n’adoucit pas. Mais son malaise durait après ses phrases, et c’est cela que je ne sais pas lire : est-ce le déni d’un homme qui a vu au front des choses qu’il a choisi d’appeler autrement, ou bien autre chose encore, que je ne devine pas ? Je note la question, je la date, et elle attendra son tour ; je n’ai plus l’âge de brusquer les gens, ni, à vrai dire, les raisons de me presser. Et puis il y a eu Isidore. Mon demi-frère, peu parlant comme à son ordinaire, n’a rien plaidé ni rien raillé ; mais quand j’ai parlé de la lune, j’ai vu qu’il me comprenait. Lui, ce que la pleine lune veut encore dire dans les pays de l’Est, il le sait ; les hommes d’Église entendent en confession ce que les médecins n’inscrivent pas dans leurs registres. Là-bas, ce n’est pas une superstition qu’on range au grenier avec les almanachs : c’est une chose ancrée, vivante, qui ferme les volets à la nuit et cloue l’ail aux portes. Les volets, une seconde fois dans la même soirée, et je n’avais pas cherché la rime. Un chiffreur appellerait cela une répétition, et ce sont les répétitions qui font tomber les chiffres. Il n’a rien dit. Mais pour la première fois de la soirée, quelqu’un autour de cette table ne me regardait pas comme une malade ; et il a fallu que ce fût lui, dont je pense par ailleurs tout le mal que j’ai écrit ailleurs.
Alors j’ai conclu, puisqu’il faut bien conclure, et j’ai posé sur la table la seule histoire qui me reste quand toutes les autres ont échoué : celle de la Grande Porte. Il existe, leur ai-je dit, une porte qui sépare les mondes ; qu’on ne me demande pas de la dessiner, elle ne tient pas sur une feuille et ce qui n’y tient pas ne se dessine pas. C’est elle qui fait qu’un mort est mort, qu’un vivant est vivant, et que les deux ne se croisent pas dans l’escalier. Or tout ce que je lis depuis des jours me dit qu’elle ferme mal. Et s’il y a bien une lune de sang dans cette affaire, alors ce jour-là, à l’heure dite, elle ne fermera plus mal : elle cédera. Et il n’y aura plus rien, j’ai bien dit plus rien, entre le monde des vivants et celui des morts. Plus de mur, plus de seuil, plus de douane. Un seul pays, et nous dedans. Le silence qui a suivi n’était plus de l’incrédulité ; c’était du malaise à l’état pur, celui qui cherche la porte des yeux, et je l’ai laissé durer, car il travaillait pour moi et je n’avais rien de meilleur à mettre à sa place. Puis j’ai ajouté la dernière pièce, à voix égale, parce qu’elle me coûte plus qu’à eux : qu’ils se souviennent de ce que je suis. Je suis une anomalie. Une porte qui ferme mal a suffi à me laisser repasser, moi, une seule, une femme, et ils m’ont à leur table depuis des semaines et ils ne savent déjà plus comment me regarder par-dessus le sucrier. Qu’ils imaginent maintenant la porte abattue. Qu’ils imaginent mon cas devenu la règle. Personne n’a répondu. C’est la première fois de la soirée que mon silence et le leur disaient la même chose.
Et c’est dans ce silence-là, le seul que j’aie gagné de la soirée, qu’on a trouvé le moyen de me répondre par des préparatifs de voyage. Quelqu’un a toussé, un autre a parlé de l’heure, et la conclusion est tombée, pratique, raisonnable, expéditive : nous n’avons plus rien à faire à Londres ; nous partirons dès demain après-midi pour Paris ; le chapitre Makryat est achevé. Voilà. J’apporte la fin du monde sur la table, et l’on me répond billets, malles et correspondances. Je me suis étonnée tout haut de cet empressement soudain ; on m’a parlé de la mission, du temps qui presse, de la route qui est longue. Soit. Mais je doute. Je doute, et je l’écris deux fois parce que je l’ai pensé cent. Le chapitre Makryat, achevé ? On ne ferme pas un chapitre écrit par cet homme-là ; c’est lui qui ferme ses chapitres, et toujours d’une main que personne n’a vue venir. Et cette hâte qui leur est tombée dessus d’un coup, à l’instant précis où je leur montrais la porte béante, je ne sais pas encore si c’est de la méthode ou de la fuite, et je me refuse à trancher avant d’avoir instruit. Mais je sais, de mes chantiers, ce que coûte la précipitation : on étaie trop vite, et la galerie s’effondre sur les vivants. Se précipiter ainsi peut nous mener tout droit à la mort, la vraie, celle dont on ne fait pas le tour. Je le sens comme on sent le vide sous une dalle, à la façon dont le talon sonne. Et personne, ce soir, ne veut sonder la dalle.
Et quoi qu’il en soit, je l’écris ici parce que ces pages sont le seul endroit où j’aie encore le droit d’être injuste : je me sens, à la limite, vexée. Oui, vexée, comme une élève qu’on n’a pas écoutée, et je trouve presque touchant qu’il me reste de quoi l’être. J’ai fait l’effort, moi. J’ai cherché, recoupé, vérifié ; j’ai passé ma journée à tenter de comprendre et ma soirée à tenter de l’expliquer, et l’une et l’autre m’ont coûté ce qui me tient lieu de forces. Et eux, pendant ce temps, à quoi pensent-ils ? À partir pour Paris. À boucler les malles, à consulter l’indicateur des chemins de fer, à reprendre la route comme si la route, à elle seule, allait quelque part. Qu’ils partent, donc. Mais s’il fallait qu’à force de regarder l’horaire des trains ils vinssent à manquer cette information capitale, la seule date qui compte peut-être dans toute cette affaire, alors, qu’on me passe l’expression, car il n’en existe pas d’autre et que je n’ai plus personne à ménager : ils ne seraient pas dans la merde. Et moi avec eux, du reste, ce qui est la seule chose de cette soirée qui me console un peu. Voilà. C’est écrit.
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APRÈS LE CONSEIL — PARIS DEMAIN, C’EST LE PLAN
Le conseil levé, chacun est retourné à ses occupations avec une célérité que je n’avais pas vue de la soirée, et je suis restée assise au bord de mon lit, désemparée comme je ne l’ai plus été depuis Louxor. Je ne sais pas quoi faire. Voilà, c’est écrit aussi ; on n’écrit bien que ce qu’on répugne à s’avouer. En dehors, bien entendu, d’être demain à neuf heures devant la grille de l’Observatoire, je ne sais pas quoi faire. Mon demi-frère ne m’est pas d’une grande utilité ; il faut bien l’écrire comme je le pense, puisque je n’écris plus pour être aimée. Il m’a suivie sous la pluie, il s’est tenu droit, il s’est tu, et c’est tout ; on a vu des parapluies rendre davantage. Cette fracture entre nous, je la sens à présent comme on sent la fêlure d’une tasse, au doigt, avant de la voir : la tasse tient encore, elle sert, on y verse le thé, et l’on sait pourtant qu’elle est déjà perdue et qu’un matin elle s’ouvrira dans la main. Alors je me suis contentée d’écouter, ce qui m’est devenu une spécialité. On part pour Paris demain après-midi. Les malles, le train, la traversée. C’est le plan. Le plan.
Et ils n’ont même pas regardé ma cheville, ni la marque qu’une entité y a laissée et qui ne ressemble à rien de ce que la médecine inventorie. Pas un. J’avais pourtant tourné la jambe vers la lumière, sans rien demander, comme on pose une pièce sur une table pour voir si quelqu’un la ramasse ; et personne ne l’a ramassée. J’ai eu droit, en tout et pour tout, à un haussement d’épaules, comme si une marque pareille s’effaçait par décret municipal. Soit. Mes côtes non plus n’intéressent personne ; elles se sont pourtant remises à me faire mal dès que le froid m’a gagnée, ce soir, et le froid me gagne toujours, et je n’en reviens jamais tout à fait. C’est une douleur sourde et mesurée, qui revient comme on frappe à une porte, toujours au même endroit, toujours au même rythme, avec la patience de qui sait qu’on finira par ouvrir. Certains soirs je jurerais que c’est un message de l’au-delà et que je n’en ai pas encore trouvé l’alphabet ; ce serait bien ma chance, d’avoir gagné ma vie à déchiffrer les autres et de rester sourde au seul texte qu’on ait pris la peine de m’adresser en propre. J’ai donc continué mes recherches de mon côté, mes livres ouverts en demi-cercle sur le lit faute de tapis disponible, et je me suis reposée un peu, la jambe allongée, le carnet contre le genou. Et ma solitude, dans cette chambre pleine de monde une heure plus tôt, avait exactement le goût de celle de l’Oriental Club : des hommes tout autour, du confort, des règles, du thé, et personne. On m’en a ouvert la porte à grand bruit, la première femme, l’honneur insigne ; après quoi nul ne m’a plus adressé la parole, et j’ai compris qu’une porte qu’on vous ouvre n’est pas une place qu’on vous fait. Je commence à croire que toute mon affaire tient dans un inventaire de portes. En quoi sont-ils différents, au fond, mes compagnons de route, des messieurs du club qui lisent leur journal pendant qu’une ombre traverse leur fumoir ? Ils sont plus braves, sans doute ; je leur accorde le courage, qui ne coûte rien à concéder puisqu’il ne me sert à rien. Pas plus présents. Je me suis reposée ainsi jusqu’à l’heure d’aller manger, en écoutant frapper mes côtes. Il faut se lever tôt demain ; tout le monde me l’a assez répété, et c’est la seule sollicitude qu’on ait trouvée à me marquer de toute la soirée : le conseil d’aller dormir, adressé à moi, par des gens qui savent ce que je suis et qui n’ont pas pensé une seconde à ce que peut être, désormais, ce que j’appelle encore dormir par convenance.
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LE LIVRE DE COMPTES — UN BILLET SOUS LA RELIURE
Restait le livre de comptes, dont personne n’avait encore rien fait. Ender et Marcello l’avaient subtilisé dans la boutique de Makryat, tout simplement, sans plus de cérémonie qu’on n’en met à emporter un parapluie, et le volume dormait depuis dans leurs affaires sans que nul s’en souciât. C’est Ender qui s’en est souvenu d’un coup, au milieu de notre conseil sans fond, comme on se rappelle une lettre qu’on n’a pas postée ; il s’est levé et il est allé le chercher dans sa chambre. Je l’ai posé à plat sur la table et je l’ai ouvert devant tout le monde. Des colonnes. Des chiffres. Des dates. Un livre de comptes, ni plus ni moins, la chose la plus banale et la plus muette qui soit : des entrées, des sorties, l’ennui même, et je le dis sans mépris, car j’ai passé quatre ans de ma vie sur des documents qui n’avaient pas l’air plus prometteurs et qui coûtaient des divisions entières.
Mais rien n’échappe, paraît-il, à l’œil d’une archéologue, et il faut croire qu’il me reste au moins cet organe-là en état de marche. Penchée sur le volume, j’ai remarqué ce que personne d’autre n’avait vu : la couverture m’a semblé légèrement enflée. Bombée. Comme si quelque chose s’était glissé sous le carton. Voilà une règle de mon métier que les habiles oublient toujours et que les patients ne paient jamais assez cher : on ne cache pas un secret dans les mots, on le cache dans le support. Le texte est fait pour être lu ; c’est le carton qui ment. J’ai ouvert la reliure du bout des doigts, avec cette délicatesse que je réserve aux objets qui ont survécu aux siècles et que j’ai maintenant, je le crains, pour tout ce que je touche, et j’en ai tiré un petit billet plié. Vente, le 28 décembre 1922, d’un set de train miniature sur mesure de marque Wrightson, autrement dit Hornby, acquis auprès de la succession de feu monsieur Randolph Alexis, et livré à monsieur Henry Stanley, demeurant à la pension Atkins, Stoke Newington, Londres, pour la somme d’une livre sterling.
Pas un seul trois dans ce billet. J’en ai éprouvé un soulagement que je n’avoue qu’à mi-voix, tant il était puéril, et tant il prouve que j’ai fini par redouter mon propre chiffre autant qu’eux. Et puis c’était là notre première histoire de train. Double soulagement, double étonnement. Mais qu’est-ce que c’était que cette histoire de train ? J’ai eu la sensation très nette, à cet instant, que notre aventure allait de mal en pis, qu’elle bifurquait sans cesse, et qu’à chaque détour une porte se refermait tandis qu’une autre s’ouvrait sur un mystère plus opaque que le précédent. Je relis ma phrase et je la laisse, faute de mieux, mais je note que ce mot-là ne m’appartient plus. Il y a six mois j’aurais écrit porte comme on écrit fenêtre ou couloir, sans y penser ; aujourd’hui il n’est plus une image dont je dispose, c’est un lieu où je suis allée, et toute métaphore où il entre me revient chargée. Voilà l’une des choses qu’on ne dit pas de mon état : il vous confisque des mots. Méfions-nous, ai-je pensé pour finir. Et voilà que mon vieux mot fatigué recommençait à hanter mes pages, revenait gratter au battant que je m’efforce de tenir clos, du même rythme patient que mes côtes. Je l’ai repoussé. Pas encore. Pas pour si peu.
Timothée, lui, a réagi aussitôt à l’un des noms. Randolph Alexis, ce nom-là, il le connaissait : un occultiste d’un certain renom, nous a-t-il assuré, et il a fouillé sa mémoire assez longtemps pour en tirer encore le fils, Albert Alexis, de la même eau à ce qu’il paraissait. Nous irions le voir. Il devenait dès lors évident que notre beau projet de départ pour la France prenait du plomb dans l’aile, et j’avoue n’en avoir pas conçu de chagrin, car nous tenions là notre toute première piste sérieuse sur Makryat. Quel était son lien avec la famille Alexis ? Il faudrait leur rendre visite. Mais où ? Timothée s’est rué sur le bottin, l’a compulsé, l’a retourné, l’a repris par la fin comme on secoue une bourse vide. Rien. Pas d’Alexis à l’adresse qu’on aurait pu espérer, pas de trace : le bottin restait muet, et je connais ce genre de mutisme, qui n’est pas de l’absence mais de la soustraction.
Puis c’est l’autre nom qui s’est insinué entre nous. Henry Stanley. Cela nous disait quelque chose. À tous. Mais quoi ? Mais où ? Mais quand ? Nous l’avions sur le bout de la langue, à la lisière de l’esprit, dans cette zone exaspérante où une chose connue se tient juste hors de portée et vous nargue ; j’y vis à demeure depuis quelque temps, et je puis témoigner qu’on ne s’y habitue pas. Et c’est le père Isidore, je crois bien, qui a fini par mettre la main dessus. Les journaux. Les journaux du matin. C’est là qu’il avait croisé ce nom, et il l’a dit sans lever la voix, comme il dit tout. Nous sommes descendus les réclamer à la réception ; l’un de nous, parcourant fébrilement les pages, a fini par lever la tête et par annoncer qu’il l’avait. Un article. Et le voici, tel que j’en ai fait lecture à voix haute, dans le silence qui s’est fait autour de la table.
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L’ARTICLE — MAKRYAT, UN TRAIN, ET UN MORT QUI BRÛLE
Une étrange histoire, en page intérieure, de celles que la presse sert entre un mariage et un cours de la laine ; et celle-ci portait un titre qui, à lui seul, valait tout le silence qui l’a accueilli : COMBUSTION SPONTANÉE. Voilà ce que le journal a imprimé en tête d’article, en lettres grasses, comme on annonce une victoire. Sous le titre, l’affaire : un certain M. Henry Stanley, quarante et un ans, retrouvé mort dans son logement de Stoke Newington. Et sous l’affaire, l’aveu ; car tout l’article s’emploie ensuite à reconnaître qu’on n’en sait rien. Comment est-il mort, et de quoi exactement, nul ne le sait : le coroner se tait, la police ne dit rien, et le journaliste n’a pour tout témoignage que celui de la propriétaire, une dame Constance Atkins, qui dit avoir entendu des cris cette nuit-là. Un titre qui affirme, un article qui ignore : voilà la presse, qui baptise les choses avant de les comprendre, et qui tient le baptême pour une explication. J’ai lu cela en tenant la feuille à deux mains, et je me suis dit qu’on m’en aurait fait autant. Trois colonnes en page six, une veuve qui a entendu quelque chose, un coroner muet, et pour finir un mot en gras qui n’expliquerait rien du tout. Il y a des états pour lesquels la langue ne dispose que de majuscules. Mais une mort étrange et mystérieuse, cela, c’est imprimé ; encore une. Et au détour de l’article, le nom que nous attendions tous, noir sur blanc : M. Stanley venait d’acheter, chez un certain antiquaire du nom de Makryat, un train. Notre train. Celui du billet, la mécanique miniature de la succession Alexis, vendue de sa main quelques jours à peine avant cette mort que personne ne sait expliquer. Et le journal, qui n’a pas ma prudence, avance que cette mystérieuse combustion spontanée pourrait bien être liée à l’affaire des trois Makryat, dont Londres s’entretient depuis quelques jours. Les trois Makryat. Encore un trois ; et celui-là, qu’on veuille bien le noter, ce n’est pas moi qui l’ai compté, c’est la presse, qui n’a pourtant aucun goût pour ma cathédrale.
Hors de question que je m’en mêle. Je l’écris en toutes lettres pour m’y tenir, car une résolution qu’on ne consigne pas n’est qu’une humeur : hors de question. Bien qu’il y ait Makryat derrière, et très exactement parce qu’il y a Makryat derrière. Car enfin, qu’est-ce qu’il veut encore nous dire, celui-là ? Chaque mort autour de cet homme est une phrase, et le voilà qui nous en écrit une nouvelle, avec un train en guise de signature, à la veille du jour où nous devons en prendre un. Je sais reconnaître un appât ; j’ai passé ma journée à apprendre à lire et je n’ai pas l’intention de recommencer mon apprentissage sur un hameçon. Qu’il siffle. Je ne courrai pas. Demain, neuf heures, Greenwich : j’irai chercher la date moi-même, et de la main d’un astronome qui ne sait pas qui je suis, ce qui est aujourd’hui ma définition d’un témoin fiable. Et après Greenwich, une lettre à écrire à Vannes.
Timothée et Marcello, eux, se sont enflammés, et je laisse le mot où je l’ai posé, un soir pareil, car il n’y a pas de raison que la presse ait seule le privilège du mauvais goût. L’article à peine lu, les voilà debout : il fallait aller voir, l’adresse était dans le journal, on questionnerait la logeuse, on trouverait bien quelqu’un du coroner. Et ils n’ont pas attendu demain ; le temps d’avaler leur café, ils avaient leurs manteaux sur le dos et la porte refermée derrière eux. L’étudiant voulait l’histoire, Marcello voulait en avoir le cœur net ; chacun sa raison d’y courir, et aucune des deux n’est mauvaise, ce qui ne les empêchera pas d’être fatales. Ender n’était pas des nôtres ce soir : il dînait au Club des Moustaches, et n’apprendrait tout cela qu’à son retour. Moi, non. Je l’ai dit une fois, posément, et je n’ai pas eu besoin de le répéter, parce que ce n’était plus mon non vexé de tout à l’heure : c’était mon non de plomb, de ce plomb qu’on coule une fois et qu’on ne reprend pas, celui-là même dont la Tamise avait la couleur. J’ai assez d’une porte à surveiller ; je laisse à d’autres les morts sans explication, étant assez bien placée pour savoir qu’il n’y a rien à en tirer.
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L’ATTENTE — LA CHATTE QUI VEILLE, LE PRÊTRE QUI DORT
Pendant qu’ils couraient vers Stoke Newington, je suis remontée dans la chambre pour travailler, n’ayant plus rien à dire à personne et le silence m’étant devenu une commodité. J’ai recopié le billet mot pour mot sur mon carnet, y compris la somme et l’orthographe de la pension, car on ne sait jamais où loge le sens et j’ai vu des affaires entières tenir à une majuscule. Puis j’ai dressé ma colonne, qui est ma manière de penser : le 28 décembre la vente, quelques jours plus tard la mort, et entre les deux un objet qui a changé de mains. J’ai cherché mon chiffre là-dedans, honnêtement, en me tenant à ma propre règle et en m’interdisant de l’aider à paraître. Il n’y était pas. J’ai écrit rien au bas de la colonne, et je consigne que cela ne m’a soulagée qu’une seconde ; car un chiffre qui manque là où il devrait être n’est pas une absence, c’est une position vide, et les positions vides sont ce qu’il y a de plus bavard dans un chiffrement. Bastet est venue d’elle-même, ce qu’elle ne fait jamais à cette heure. Elle a réagi à sa manière, qui ne trompe pas : collée contre mes côtes, la tête tournée vers la porte, les oreilles se couchant au moindre pas dans le couloir. Elle s’est installée à l’endroit précis où l’on frappe, et je n’écrirai rien de plus là-dessus ; il est des observations qu’on consigne sans les commenter, faute de savoir ce qu’on commenterait. Elle ne dormait pas. Elle veillait. Les bêtes ne discutent pas la fréquence d’un signe ; elles ne demandent pas s’il est raisonnable, elles ne lèvent pas les yeux au plafond au troisième trois ; elles le sentent, et celle-là sentait exactement ce que mes compagnons refusent de voir. Il m’aura fallu descendre bien bas dans l’estime où je tiens les hommes pour trouver enfin, dans cette chambre, un témoin à ma mesure, et pour constater qu’il pèse quatre livres et qu’il ne parle pas.
Ensuite il a fallu attendre, et l’attente est un exercice pour lequel on me croirait douée et où je suis exécrable. Je les avais laissés partir. C’est ainsi qu’il faut l’écrire, sans l’adoucir : je savais où ils allaient, je savais de quelle main était signée l’affaire, j’ai dit non pour moi et je n’ai pas dit non pour eux. Un homme prudent aurait retenu ses amis ; j’ai retenu ma personne, ce qui est autre chose, et j’ai passé les heures suivantes à porter au compte ce que cette prudence-là pouvait coûter à d’autres. Isidore est monté un peu plus tard, sans frapper et sans s’expliquer, et il est venu dormir sur le sofa du salon, son missel posé sur la poitrine à la place où d’autres mettent les mains ; son sommeil, au moins, était sincère, et je l’ai regardé respirer plus longtemps qu’il n’est convenable de regarder respirer quelqu’un. Nous sommes demeurés ainsi un long moment, la chatte qui veillait, le prêtre qui dormait, et moi qui comptais, faute de mieux à faire de mes nuits ; compter est ce qui m’est resté quand on m’a repris le reste, et je ne jurerais pas que ce soit autre chose qu’une manière de prier pour qui n’a plus d’interlocuteur. Puis la porte du couloir a claqué, et ils étaient là, tous les deux, vivants, avec leurs manteaux trempés et cet air de gens qui rapportent quelque chose. Nous sommes redescendus pour manger et pour les entendre. Je n’écrirai qu’une chose de plus, et elle n’est pas à mon honneur : dans le fauteuil, en les attendant, j’avais déjà commencé à composer la phrase par laquelle j’aurais annoncé leur mort aux autres, et je l’avais trouvée assez bonne.
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LE RETOUR DES ÉCLAIREURS — LA VOIE DES MORTS
Ils sont revenus plus tard dans la soirée, mouillés, essoufflés, avec cette mine particulière des gens qui rapportent plus qu’ils n’étaient partis chercher. Nous nous sommes installés à table tous ensemble, et c’est entre le potage et le rôti que leur récolte a été versée ; voici, mis en ordre, ce qu’ils ont raconté. M. Stanley, le locataire, aurait été réduit en cendres : c’est la version qui court l’immeuble, et celle que Mme Atkins répète en se signant, elle qui a entendu les cris de cette nuit-là et qui n’en dort plus. Mais il y a là-dessus de forts doutes, que Marcello a rapportés par le menu : les cendres sont maigres pour un homme entier, rien n’a brûlé autour, et personne, ni la police ni le coroner, ne s’avance à dire que ces cendres sont lui. Et puis il y a l’autre histoire, la rocambolesque, celle qu’on ne raconte qu’à voix basse et que Timothée a recueillie de deux bouches différentes, ce qui, dans mon métier, fait d’un ragot un renseignement : un train. Un train réel, à taille réelle, dans la chambre. Des témoins jurent avoir entendu, vu, senti une locomotive là où une locomotive ne peut pas tenir, le fracas, la vapeur, la lumière sous la porte ; le train serait venu, disent-ils, et reparti. Et Stanley, lui, a disparu. Le plus étrange est encore ailleurs : il n’est pas le seul de sa famille. D’autres, avant lui, du même sang, se sont évanouis de la même manière inexpliquée, comme si cette maison-là tenait un abonnement sur une ligne qu’aucun indicateur ne mentionne, et l’on m’accordera qu’un abonnement suppose un abonné, c’est-à-dire quelqu’un qui a signé.
Mais le plus fort n’est pas ce qu’on leur a raconté : c’est ce qu’ils ont vu. Car ils sont entrés dans la chambre, Mme Atkins ayant l’âme assez retournée pour ouvrir à deux messieurs qui parlaient bien, et Marcello sait parler aux logeuses, ce qui est un talent que je lui envie et que je n’aurai plus. Et dans la chambre, il y a des traces. De la suie. La suie grasse d’une cheminée de locomotive, déposée en traînées au sol et, ce qui ne s’explique d’aucune manière honnête, au plafond. Un plafond de chambre à coucher, sali comme une voûte de gare ; il aurait fallu, pour le noircir ainsi, une cheminée haute comme une flèche d’église, et Timothée jure que les retombées y dessinaient comme les nervures d’une voûte. Un train à taille réelle s’est donc bel et bien tenu dans cette pièce ; les dépôts en témoignent, et Timothée lui-même, qui cherchait une explication raisonnable et qui en cherche toujours, a fini par y renoncer, ce qui de sa part vaut une signature au bas d’un procès-verbal. Mais voici l’impossible par-dessus l’impossible : aucune fracture aux murs. Pas une lézarde, pas une brique déplacée, la fenêtre intacte et trop étroite, la porte risible. Comment la chose est entrée, comment elle est ressortie, nul n’en a la moindre idée ; la chambre est close comme une boîte, et la boîte a contenu un train. Quant aux cendres qu’on dit être M. Stanley, nul n’y croit plus guère : trop peu de matière, pas d’os reconnaissable, rien qui ressemble à ce qu’un feu laisse d’un homme, et Ender, à son retour, l’a confirmé d’un mot quand on le lui a décrit, du ton dont il expédie ce qui ne mérite pas de discussion. La combustion du titre est peut-être la seule chose fausse de toute l’affaire ; la disparition, elle, est certaine.
Et il s’est produit, pendant ce récit, une petite chose que je consigne parce qu’elle m’a fait tourner la tête. Isidore, qui n’avait pas dit un mot de tout le rapport, a posé une question, une seule, et si précise qu’elle ne s’improvise pas : il a demandé si la suie sentait le soufre, ou l’encens. Marcello, qui l’avait touchée, a réfléchi avant de répondre : ni l’un ni l’autre ; une suie froide, grasse, d’un charbon qu’aucun foyer de ce pays ne brûle. Isidore a hoché la tête comme on coche une case, et il s’est tu de nouveau, satisfait, je le crains, d’avoir écarté une hypothèse qui n’en était pas une. Car je sais très bien ce qu’il cherchait, et c’est là que je l’ai trouvé court. Pour mon demi-frère, le soufre, ce sont les portes de l’enfer ; il n’a jamais rencontré ce mot ailleurs que dans l’Écriture et dans les sermons qu’il en tire, et il l’a donc rangé où on le lui a appris, entre le feu éternel et la fumée qui monte aux siècles des siècles. Alors je le lui ai dit, et je crois bien que c’est la seule phrase que j’aie prononcée de tout le rapport : le soufre n’est pas une doctrine, c’est un minéral, et si l’on veut savoir d’où il vient, il faut aller voir les montagnes de feu. J’ai même donné le mot, en le pesant, car les mots sont mon rayon : volcan, qui ne nous vient pas de la Bible mais de Vulcain, le dieu romain de la forge, dont les anciens plaçaient l’atelier sous une île fumante des Éoliennes. Ce qu’on entendait gronder là-dessous, ce n’était pas une damnation, c’était un artisan à son enclume. Voilà d’où sort l’odeur dont il a peur. J’ai grandi les mains dans cette matière : René m’en a mis un fragment dans la paume avant que je susse écrire, jaune comme un fruit malade, et il m’a appris à le reconnaître les yeux fermés, avec le sérieux qu’il mettait à tout. Isidore, lui, n’a jamais vu une montagne fumer, ni de près ni en planche, et il en parle comme d’une province qu’il administrerait. Il n’a rien répondu. Il a hoché la tête une seconde fois, ce qui, chez lui, tient lieu de concession. Et j’y ajoute ce que la soirée avait de plaisant sans que personne le remarquât : de nous tous, autour de ce rôti, la seule à défendre la minéralogie contre le démon, la seule à réclamer une explication naturelle et à s’en tenir aux faits, c’était moi. Moi. Qu’on veuille bien mesurer ce que cela vaut. Cela ne m’empêche pas de retenir l’essentiel, qui est que mon demi-frère avait sa liste toute prête, avec deux réponses possibles en réserve ; car une liste, cela ne s’invente pas, et une liste suppose qu’on la tient de quelqu’un. Je me demande depuis quand, et par quelles confessions ce savoir-là lui est venu, et je note que le silence de cet homme me coûte décidément plus cher que les discours des autres.
Pendant qu’autour de la table on s’exclamait, on doutait, on tournait comme toujours autour du pot, moi je traduisais. C’est mon métier, traduire, et c’est même la seule chose que je sache faire qui n’ait pas été atteinte. Dans ma langue à moi, cela s’appelle la voie des morts. Un train qui passe où nulle voie ne passe, qui vient et qui repart, et après lequel il manque un vivant : de deux choses l’une. Ou bien ce convoi va chercher les morts de ce côté-ci pour les expédier là-bas, là où je suis allée, et il fait le service de la porte comme d’autres font Douvres et Calais. Ou bien c’est l’inverse : il sort du monde des morts pour venir prendre livraison, fourgon de l’au-delà, ramassage des âmes en souffrance. Aller, ou retour. Je ne sais pas encore dans quel sens se lit cette ligne-là, et j’ajoute ceci, que je suis seule à cette table à pouvoir écrire : de nous tous, je suis la seule à avoir fait le trajet, et je n’ai pris aucun train. Je suis revenue par un moyen que j’ignore, sans convoi, sans horaire et sans qu’on me demande rien. Si cette ligne dessert vraiment les deux rives, alors ou bien j’ai voyagé sans billet, ou bien quelqu’un l’a payé pour moi, et je ne sais pas laquelle des deux hypothèses doit m’empêcher de dormir. C’est intriguant, et j’emploie ce mot faible exprès, pour n’en pas employer un autre. Et une question, surtout, me regarde plus que toutes : pourquoi Makryat lui a-t-il vendu ce train miniature, ce jouet de vitrine, qui s’est donc changé, si tout cela est vrai, en machine de taille réelle ? Un objet qui change d’échelle une fois la porte refermée, et je songe qu’il a bien fallu que quelque chose, autrefois, change aussi la mienne. Je tourne la question dans tous les sens et chaque sens me déplaît. Qu’est-ce qu’il nous offre là, ce marchand : un indice, un avertissement, ou un billet ? J’écris ce dernier mot et je m’arrête dessus, car il sert deux fois dans cette affaire : c’est le papier que j’ai tiré de la reliure, et c’est ce qu’on achète pour monter. Un marchand ne vend pas de billet à qui n’a pas de voyage à faire. Reste à savoir quel nom il avait écrit dessus.
Note de terrain. Le soufre, et pourquoi l’on dit volcan. Rédigé tard, dans ma chambre, pour n’avoir pas à le dire à table.
Le soufre est un corps simple, natif, c’est-à-dire qu’on le trouve tel quel dans le sol sans avoir à l’extraire d’un autre. Jaune, cassant, léger, il se ramasse en croûtes et en aiguilles autour des bouches chaudes de la terre, et l’on en tire des quantités considérables en Sicile, où des enfants le remontent encore à dos d’homme. Première chose que l’on ignore communément, et que René m’a fait vérifier moi-même à sept ans, un fragment sous le nez : le soufre pur ne sent presque rien. Ce qui empeste n’est jamais lui ; c’est ce qu’il devient, et il devient deux choses, qu’il faut se garder de confondre. Mis au feu, il brûle d’une flamme bleue, très basse, presque invisible au grand jour, et rend une vapeur âcre qui prend à la gorge et fait tousser ; c’est le gaz sulfureux, celui des allumettes qu’on frotte et des fumigations, et c’est un poison. Marié à l’hydrogène, en revanche, dans les eaux dormantes et les fumerolles, il donne tout autre chose : l’hydrogène sulfuré, qui a l’odeur exacte, sans nuance et sans discussion possible, de l’œuf pourri. Voilà le véritable coupable. Voilà ce que sentent les gens qui vous disent qu’une chose sent le soufre : ils sentent des œufs gâtés, et ils croient sentir la damnation. On l’a écrit dans les livres saints, on l’a peint sur les tympans, on en a effrayé quarante générations d’enfants ; c’est un gaz de marécage. Il ne pardonne pas davantage, du reste : à faible dose il empeste, à forte dose il tue, et le plus perfide est qu’il cesse de se sentir bien avant de cesser de nuire, en sorte qu’on meurt dans une chambre qui vous paraît assainie. Retenons donc l’ordre exact des choses, car mon demi-frère ne l’a jamais eu : le minéral ne sent rien, la combustion prend à la gorge, et la pourriture d’œuf, qui est la seule que tout le monde reconnaît, n’est même pas du soufre à proprement parler. L’enfer ne sent pas le soufre. Il sent une omelette oubliée dans un placard, et j’aurai passé ma vie à me battre pour des distinctions de cet ordre.
Le mot volcan ne vient d’aucune Écriture. Il vient de Vulcain, le dieu romain du feu et de la forge, le boiteux, l’ouvrier de l’Olympe, celui qui fabriquait les armes des autres pendant qu’ils allaient s’en servir. Les anciens plaçaient sa forge sous une petite île des Éoliennes, au nord de la Sicile, qui fume et qui gronde et qui porte encore son nom : Vulcano. Ce qu’on entendait sourdre de là-dessous, ils l’ont attribué au marteau du dieu sur l’enclume, et l’odeur qui montait avec, à son atelier. L’île a donné son nom à la chose, et la chose au mot ; ce sont les navigateurs de la Renaissance, revenus des Indes occidentales avec des montagnes plein les yeux, qui nous l’ont rapporté dans notre langue. Ainsi le mot que nous employons pour la plus brutale des forces naturelles ne désigne, à l’origine, qu’un artisan au travail. Les Grecs, eux, disaient Héphaïstos et logeaient la même forge sous l’Etna. On a bâti là-dessus quatre mille ans de terreur, et ce n’était qu’un homme qui tapait.
De même pour l’Écriture, et c’est ici que je réponds à mon demi-frère sans lui donner la satisfaction de m’entendre. Il pleut du soufre et du feu sur Sodome ; il en coule un lac dans l’Apocalypse. Or les hommes qui ont écrit cela vivaient au bord de la mer Morte, qui est l’un des rares endroits du monde où l’on ramasse le soufre à même le sol par nodules, avec le bitume, dans un pays de failles où la terre a la mauvaise habitude de trembler et de s’ouvrir. Ils ont décrit ce qu’ils avaient sous les pieds. La révélation est une observation de terrain qu’on a lue trop longtemps sans carte géologique, et la damnation, une solfatare mal identifiée, du nom de celle de Pouzzoles, qui veut dire simplement, en italien, l’endroit où l’on prend le soufre.
Reste le point que je garde pour la fin, parce qu’il ne relève plus de la leçon mais de l’affaire qui nous occupe, et qu’il me tient éveillée depuis que je l’ai écrit. Avant d’être la matière de l’enfer, le soufre a été, chez les anciens, la matière qui purifie. On en brûlait pour assainir une maison, une étable, un temple ; on en tenait la fumée pour un remède contre les influences mauvaises. Ulysse, ayant tué ses prétendants, ne fait pas laver sa grande salle : il réclame du soufre et du feu, et il l’enfume avant de laisser rentrer les vivants. On fumigeait au soufre les chambres après les morts. Que l’on veuille bien retourner cela avec moi. Si la chambre de Stoke Newington avait senti le soufre, comme mon demi-frère l’espérait, cela n’aurait rien prouvé touchant l’enfer ni les portes d’en bas ; cela aurait signifié qu’après le passage de la chose, quelqu’un était venu faire le ménage. Elle n’en sentait pas. Il n’y avait qu’une suie froide, d’un charbon d’aucun pays. Personne n’a nettoyé derrière ce train. Et je ne sais pas si je dois en conclure qu’il n’y a personne, ou que celui qui s’en occupe ne juge pas nécessaire d’effacer ses traces.
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LA PLANCHE D’ISIDORE — ON NE JOUE PAS AVEC LES MORTS
Et c’est alors que mon demi-frère a eu son idée, et qu’il a fallu me tenir à deux mains pour ne pas hausser le ton dans un restaurant de Mayfair. Isidore possède une planche de ouija. Un curé. Une planche à esprits dans la malle d’un curé, rangée, je suppose, entre l’eau bénite et les pieux, comme si l’on pouvait tenir boutique des deux côtés du comptoir et facturer le passage dans les deux sens. Et le voilà qui, échauffé par le récit du train, se met à fouiller son sac avec l’entrain d’un homme qui va montrer un tour de cartes ; il l’a sortie à demi, il en a essuyé le vernis d’un revers de manche, il a regardé la place qu’il faudrait faire entre les tasses et le sucrier. Voilà ses gestes. Voici les miens : j’ai compté les serveurs, repéré la porte de service, cherché des yeux quelle table nous entendait, et calculé en combien de secondes on pouvait vider cette salle. Nous étions assis l’un en face de l’autre et nous ne nous préparions pas au même événement. J’ai été acerbe. Je l’avoue sans peine, et j’ajoute que je regrette de m’en être tenue là : ce que j’aurais dû faire, c’était prendre cette planche et la rompre sur mon genou, quitte à payer la casse et à passer pour ce qu’on me croit déjà. Je ne l’ai pas fait par convenance. Voilà quarante ans que la convenance me coûte cher. Quel imbécile. On ne joue pas avec les morts, et je le lui ai dit en ces mots, à voix basse et tranchante, et j’aurais voulu pouvoir lui dire le reste : que je le sais mieux que personne au monde ; qu’on ne dérange JAMAIS le repos des morts ; que ce repos n’est pas une image pieuse à placer dans une oraison funèbre mais un équilibre, au sens où l’ingénieur emploie ce mot, et que les conséquences, quand elles viennent, ne se contentent pas de faire trembler les tables.
De retour dans la chambre, j’ai consigné ma désapprobation, formellement, devant tous, pour qu’elle figure au procès-verbal de cette folie et qu’on sache un jour que quelqu’un avait prévenu. Et pendant qu’il installait son affaire, j’ai regardé faire un homme qui ne sait pas ce qu’il tient. Il a baissé la lampe comme on baisse une lampe pour un jeu de société. Il a posé la planchette au centre, l’a fait glisser deux fois pour vérifier qu’elle courait bien, l’a essuyée encore. Il a demandé si l’on était prêts, du ton dont on demande qui commence. Il n’a pas fermé la fenêtre. Il n’a pas regardé l’heure. Il n’a pas compté les vivants présents. Il n’a pas cherché à savoir ce qu’il y avait sous cette chambre, ni qui avait couché dans ce lit, ni depuis quand cet hôtel est là. Il n’a pas demandé une seule fois si l’on pouvait refermer ce qu’on ouvrait, et c’est la première question qu’on pose sur un chantier avant de descendre. Il ne sait pas. Il ne sait pas que cela se ferme mal. Il ne sait pas que l’on ne choisit pas qui répond. Il ne sait pas qu’il existe une procédure et qu’il n’en connaît pas le premier mot. Je sais. Et ce que je sais, je l’ai payé d’un prix dont il ne veut pas entendre le montant.
Car voici où j’ai vu, ce soir, toute la mesure de son inconscience, et c’est son propre métier qui la lui livre. Qu’un laïc entre dans son église, s’approche de son autel, prenne son missel et se mette à improviser les paroles de la consécration parce qu’il en a retenu la musique, et mon demi-frère hurlerait au sacrilège ; il l’arracherait de là par le col, et il aurait raison, car un rite est une suite exacte, et une suite exacte ne souffre pas l’à-peu-près. Or c’est exactement ce qu’il a fait cette nuit. Il s’est présenté à un seuil qu’il n’administre pas, sans ordination, sans formule, sans savoir le nom de ce qui garde la porte, et il a frappé. Un homme qui exige la rubrique pour son propre autel et qui improvise à celui des autres. Voilà l’imprudence, et elle est pire que l’ignorance, parce qu’elle est de l’ignorance qui a pourtant vu à quoi cela ressemble quand on fait les choses dans l’ordre.
Alors je me suis levée, et je le leur ai dit, lentement, sans plus rien d’acerbe dans la voix, du sérieux seulement, le vrai, celui qui fait baisser les yeux. Qu’ils m’écoutent une fois. Je n’ai pas eu peur, là-bas ; c’est ce que personne ne veut entendre, et ce qui me fait passer pour folle plus sûrement que le reste : là-bas est calme. Apaisant. Neutre comme une immense salle d’attente où nul ne s’impatiente, parce que le temps n’y compte plus, et j’ignore combien de temps j’y suis demeurée ; c’est la seule mesure qui me manque, et c’est la seule question qu’il aurait fallu me poser. Personne ne l’a posée. Si c’était cela, le danger, je leur laisserais leur jouet et j’irais me coucher. Mais les âmes ne sont pas toutes bonnes. La mort ne lave personne : les méchants y arrivent méchants, les menteurs y demeurent menteurs, et ce qui haïssait de son vivant n’a pas cessé de haïr pour avoir cessé de respirer ; c’est, à ma connaissance, la seule chose qui ne se corrige pas au passage. Quand on appelle dans le noir, on ne choisit pas qui décroche. Et surtout, ceci, que je n’avais confié à personne et que j’écris de la main qui ne tremble plus : les dieux existent. En chair et en os. Non pas des idées, ni des allégories, ni ces figures qu’on peint aux plafonds des chapelles pour occuper les fidèles pendant le sermon : ils sont là-bas, réels comme cette table, et certains gardent la porte. Je ne dirai pas lesquels, ni sous quels noms ils m’ont laissée passer. Et l’on ne s’y promène pas comme dans un jardin public : il y a des épreuves, l’une après l’autre, des portes après la porte, des gardiens après les gardiens ; et au bout de toutes, la balance, celle qui pèse les âmes et les juge, devant laquelle ni le rang, ni l’or, ni les prières des vivants ne pèsent rien. Je l’ai vue. Voilà les usages de la maison ; voilà le rituel, le vrai, celui qui existe. Et il me restait une chose à leur dire, la seule qui eût pu les arrêter, et je l’ai dite en dernier, très bas. Qu’ils regardent bien où ils font cela. Une maison où l’on appelle dans le noir n’est pas partout la même maison : il y a ici un mur qui a déjà cédé une fois, une porte qui a déjà laissé passer quelqu’un dans le mauvais sens, et cette fêlure-là, c’est moi. Ils ne trouveront pas, dans tout Londres, de pire endroit que cette chambre pour faire ce qu’ils vont faire. Le silence qui a suivi a duré ce que durent les silences : le temps qu’un homme convaincu se trouve une raison de passer outre.
Puis, puisqu’on passait outre, je me suis assise à l’écart et j’ai pris Bastet dans mes bras. Elle s’y est laissé prendre sans une protestation, ce qui ne lui ressemble pas, et elle s’est tassée contre moi, les oreilles couchées, l’œil rond fixé sur la table : ma chatte est plus intelligente que nous tous réunis, et elle savait déjà ce qui venait. Moi non plus je n’ai pas eu besoin qu’on me l’explique. Les lampes baissées, les doigts sur la planchette, les questions de mon demi-frère prononcées de sa voix de confessionnal, celle qu’il prend pour absoudre et qu’il n’a jamais prise avec moi. Et la chose s’est mise à répondre. Il lui a demandé son nom. Il lui a demandé si elle souffrait. Il lui a demandé si elle voulait qu’on prie pour elle. Trois questions de curé, trois questions qui n’ont de sens que si l’on parle à un chrétien mort dans son lit, et pas une seule qui pût servir à vérifier quoi que ce fût. Voici ce qu’il fallait demander, et je l’écris ici puisque je ne l’ai pas dit tout haut : quelque chose que le mort seul aurait su, et que nous puissions contrôler demain dans un registre. Rien d’autre. Une seule question, vérifiable, et l’on saurait à qui l’on a affaire. Il ne l’a pas posée. Il ne lui est pas venu à l’esprit qu’on pût mentir de ce côté-là, et c’est bien ce qui me soulevait le cœur pendant que les lettres défilaient : il croit parler à un mort, mais nous n’avons pas la moindre preuve que ce qui répond en soit un ; et de l’autre côté de cette porte, je venais de le leur dire, il n’y a pas que des morts. Surtout venant de là-bas.
Et il faut que je consigne le sentiment qui m’a tenue pendant qu’ils se penchaient sur ce verre, parce que ce n’était pas de la peur : c’était du dégoût. Un dégoût froid, complet, comme on en a pour les choses à l’envers. Les voilà donc, suspendus aux allées et venues d’une planchette de bazar, buvant ses lettres une à une, prêts à croire tout ce qu’elle voudra bien épeler. Et moi ? Assise à trois pas, dans la même lumière de lampe baissée, avec une chatte sur les genoux ? C’est là, et pas ailleurs, que le monde s’est retourné ce soir, et je veux que ce soit écrit noir sur blanc pour le jour où je n’aurai plus la force de le dire : mon demi-frère voulait interroger un mort. Il y en avait une à sa table. Il ne lui a jamais rien demandé. Il a préféré une planche. Voilà l’affaire tout entière, et le reste n’est que décor. Si l’on prend leur Livre au mot, je suis un miracle, du genre qu’on ne compte qu’une fois par Testament. J’ai vu là-bas. J’en témoigne depuis des jours, avec des dates, des calculs, une méthode et des mains propres. On me sourit, on me conseille de me reposer, on m’achète de l’ail. Mais un verre qui glisse sur du bois verni, cela, on le croit sans discuter et l’on prend des notes. On préfère une planche de oui-ja à un témoin qui a fait le voyage, quand le témoin a le mauvais goût d’être assis à table, d’avoir un avis et de le donner. Je l’écris sans colère, et je mens en l’écrivant. Le dégoût n’est pas de la colère ; c’est de la colère qui a compris, et qui a cessé d’espérer qu’on l’écoute.
Et puis les lettres ont fini par faire des mots, et les mots tenaient en peu de chose. MORT. TRAIN. TÉNÈBRES. VENIR. Un mort, un train des ténèbres, et l’ordre de venir. Charmante invitation à aller mourir, oui ! Voilà ce que j’ai pensé, et je l’écris tel quel parce que le sarcasme est ce qui me reste quand le sang se retire : on nous convie. Un aller simple pour le royaume des morts, sans correspondance et sans retour, là où le jugement n’est pas celui des hommes et ne se laisse ni fléchir ni acheter, là où la pesée est implacable ; et là, qu’on m’en croie sur parole une fois dans ma vie, Anoup, celui qu’on nomme ici Anubis, ne sera d’aucune aide. Je note d’ailleurs, pour plus tard, que c’est ce nom-là qui m’est venu et non celui d’un saint ; je ne veux pas encore examiner ce que cela dit du chemin par lequel je suis passée. Autour de la table, on s’est félicité d’avoir obtenu quatre mots. Quatre mots, et l’on n’a pas vu que trois d’entre eux étaient une adresse et le quatrième un ordre. On ne se présente pas devant la grande porte sur l’invitation d’une planchette de salon ; ceux qui s’y rendent convoqués par les ténèbres n’ont pas de gardien pour se souvenir d’eux du bon côté. Et pendant que le verre achevait sa course, mon esprit, qui ne demande jamais la permission, m’a peint la chose. Car un train qui roule sur la voie des morts ne saurait ressembler aux nôtres. Je l’ai vu, l’espace d’un battement, comme on voit dans les mauvais rêves : un train infernal, une cathédrale qui roule, lancée noire sur des rails, avec des flèches en guise de cheminées et des vitraux pour fenêtres, crachant la cendre au lieu de la vapeur, et qui hurle à travers le pays d’en bas comme hurlent les choses qui n’ont pas de bouche. Je la consigne parce qu’elle ne m’a pas quittée : si ce train existe, c’est ainsi qu’il est fait. Et s’il vient, qu’on veuille bien se rappeler ce que j’ai dit ce soir et qu’on n’a pas voulu entendre : il ne s’arrêtera pas devant celui qui l’a appelé. Il s’arrêtera devant la fêlure. J’allais écrire que j’en mettrais la main au feu. Je ne l’écrirai pas ce soir.
Note de terrain. Instruction, et non accusation. Rédigée seule, après leur départ. Objet : ce que dit l’Écriture, ce qu’il en coûte, et ce que j’en sais par ailleurs.
Je pose d’abord le droit, puisque c’est le sien et qu’il ne pourra pas plaider l’ignorance. Le Deutéronome, chapitre dix-huit : « Qu’il ne se trouve chez toi personne qui fasse passer par le feu son fils ou sa fille, ni qui exerce la divination, ni qui observe les augures, ni qui use de maléfices, ni qui recoure aux enchantements, ni qui consulte les évocateurs d’esprits et les devins, ni qui interroge les morts. Car le Seigneur a en abomination celui qui fait ces choses. » Que l’on note où le législateur a rangé la chose : dans la même énumération que le sacrifice des enfants. Pas dans les imprudences. Dans les abominations. Le Lévitique, chapitre dix-neuf : « Ne vous adressez pas aux évocateurs d’esprits, ne consultez pas les devins, pour ne pas vous souiller par eux. » Et le même livre, vingt versets plus loin, qui ne s’embarrasse d’aucune nuance : « L’homme ou la femme qui évoque les esprits ou qui devine sera puni de mort. »
Puis vient le prophète, et c’est lui que j’aurais dû réciter tout haut au lieu de me taire. Isaïe, chapitre huit : « Et quand on vous dira : Consultez les évocateurs et les devins qui chuchotent et qui murmurent, répondez : Un peuple ne doit-il pas consulter son Dieu ? Interrogera-t-on les morts pour les vivants ? » Voilà la question exacte de cette soirée, posée il y a vingt-six siècles, et à laquelle mon demi-frère a répondu oui en baissant la lampe.
Vient enfin le précédent, et il est unique, et il est terrible, et un prêtre est censé le connaître par cœur. Saül, roi d’Israël, à qui le Ciel ne répond plus, se déguise et va de nuit chez la nécromancienne d’Endor. Il obtient son évocation. Il obtient sa réponse, et la réponse est celle-ci : « Demain, toi et tes fils, vous serez avec moi. » Le lendemain, sur le mont Guilboa, il tombe avec ses trois fils. Et le premier livre des Chroniques prend soin de dire pourquoi, en toutes lettres, pour qu’aucun lecteur ne s’y trompe : « Saül mourut à cause de l’infidélité qu’il avait commise envers le Seigneur, et aussi pour avoir interrogé et consulté une évocatrice d’esprits. » Voilà. Ce n’est pas une parabole, ce n’est pas un avertissement moral, ce n’est pas une image : c’est un homme qui consulte les morts un soir et qui est mort le lendemain, et le texte donne la cause. Toute la chrétienté n’a qu’un seul cas d’école en cette matière, et il se termine par quatre cadavres.
Et il y a le dernier verset, celui que je garde pour moi et que je n’ai jamais pu relire tranquillement depuis mon retour. C’est le Christ lui-même qui parle, dans saint Luc, au chapitre seize : « Entre nous et vous un grand abîme a été établi, en sorte que ceux qui voudraient passer d’ici vers vous ne le peuvent, ni de là passer jusqu’à nous. » On ne passe pas. C’est dit par Lui, sans réserve et sans exception. Or je suis assise dans cette chambre, et j’ai passé. De deux choses l’une, et les deux me glacent : ou bien la parole n’est pas exacte, ce que je n’écrirai pas ; ou bien je suis, moi, quelque chose que ce verset ne prévoit pas et n’autorise pas. Une exception qui n’était pas au programme. Il faudra bien qu’un jour je regarde cette phrase en face.
Voici maintenant les faits, resserrés, dans l’ordre où ils me sont venus. La planche était dans la malle : elle a traversé la Manche avec nous, pliée entre deux chemises, et l’on n’emporte pas cet objet-là par distraction. La liste : quand Marcello a décrit la suie, mon demi-frère avait déjà les deux seules réponses possibles en réserve, ce qui suppose qu’on la lui a enseignée quelque part. L’ail, qui n’est d’aucune Église et d’aucun rituel, et qui vient des pays où l’on cloue les volets. Et le quatrième, qui pèse plus lourd que les trois autres : il ne m’a jamais rien demandé. On n’interroge pas un témoin dont on croit connaître d’avance la déposition, ou dont on redoute de l’entendre.
Alors je pose la question dans les termes où elle se pose, puisque ces pages sont faites pour recevoir ce que je ne dirai jamais tout haut. Mon demi-frère est-il un suppôt de Satan ? Je l’écris, je le relis, je ne le rature pas. Et je m’oblige à l’instruire honnêtement, car une accusation sans instruction n’est qu’une humeur. Il peut être ignorant, ce qui, chez un prêtre, en cette matière précise, est déjà une faute lourde. Il peut être faible, et se confesser demain de ce qu’il a fait ce soir. Ou il peut savoir exactement ce qu’il fait, l’avoir préparé, avoir emporté l’outil, tenir sa liste de quelqu’un, et servir une chose dont il n’a pas prononcé le nom devant nous. Je n’ai aucune preuve de la troisième hypothèse. Je n’ai aucun moyen d’écarter les deux premières. C’est la définition d’un dossier qu’on n’a pas le droit de clore.
Reste ce que j’ai gardé pour la fin, et qui m’a laissé dans la bouche un goût auquel je ne m’attendais pas. Car j’ai un avantage sur l’Écriture : je n’ai pas besoin qu’on me raconte Guilboa. Je l’ai vérifié sur moi.
Ce qui m’a saisi la cheville n’était pas un démon errant venu tenter les âmes, ni une puissance du mal en maraude cherchant qui dévorer. C’était un gardien. Il gardait une nécropole, c’est-à-dire une ville de morts, close, scellée, en ordre, et qui n’avait rien demandé à personne depuis quarante siècles. Des vivants sont venus. Des vivants avec des lampes, des piquets, des relevés et de bonnes raisons, et j’étais du nombre, et je n’ai pas à me chercher d’excuse : nous avons dérangé les morts, et la chose qui les gardait a fait son office. C’est tout. Il n’y a là ni malice, ni vengeance, ni sortilège : il y a une consigne, ancienne, claire, appliquée. On a troublé le repos, et le prix a été perçu. Le prix, c’était moi.
Que l’on veuille bien mesurer cela avant de rouvrir une planche vernie sur une table d’hôtel. Ce que le Deutéronome énonce et que Guilboa illustre, moi je le porte à la cheville, et j’en suis morte. Non pas « morte » comme on le dit d’une frayeur ou d’une fatigue : morte, avec l’arrêt, le froid, le passage, la salle d’attente et la balance au bout. Voilà la conséquence, dans son intégralité, et elle n’a mis ni six siècles ni six ans à venir. Déranger les morts n’est pas une faute contre le bon goût. C’est une faute qui se paie en vies, et l’addition est présentée sans délai, sans discussion et sans recours.
Et voici l’ironie que j’ai dû ravaler toute la soirée. Cette chose sans nom qui garde sa nécropole applique le Deutéronome plus fidèlement que l’homme qui le commente en chaire : elle protège le repos des morts, exactement comme le Livre l’ordonne, et elle sanctionne ceux qui le troublent, exactement comme le Livre l’annonce. Elle ne connaît pas l’Écriture et elle l’exécute. Mon demi-frère la connaît et il l’enfreint. Je ne dis pas que la chose valait mieux que lui ; je dis qu’elle était à sa place et qu’elle savait la maison, qu’elle n’a eu ni à tâtonner ni à demander son chemin, et que dans les affaires qui nous occupent la compétence est précisément ce qui sépare ceux qui reviennent de ceux qu’on ne revoit plus. Ce soir, dans cette chambre, celui des deux qui ignorait le fonctionnement de l’au-delà, ce n’était pas le monstre.
DEUX VOIES — L’HEURE ET LE MOYEN
Et qu’on me note ici comme très sceptique : je n’accorde à cette planche ni foi ni crédit d’office, et j’aurais mauvaise grâce à croire sur parole un meuble. Mais la cryptologue, en moi, n’a pas pu s’empêcher de relever deux choses, et elles ne vont pas dans le même sens. La première : train. C’est, presque lettre pour lettre, ma voie des morts, rendue par le verre une heure après que je l’eus formulée à cette table, devant ces mêmes gens. Cela, c’est exact. Cela vient de chez moi, et je n’aime pas qu’on me retourne mes propres mots par une bouche que je n’ai pas choisie. Mais la seconde m’a arrêtée net, et personne dans cette chambre n’était en état de la voir. TÉNÈBRES. Voilà le mot que la planche a épelé, et voilà le mot qui est faux.
Car les ténèbres n’existent pas. Non pas qu’elles y soient rares, ou clémentes, ou moins noires qu’on ne le dit : elles n’y sont pas. Il n’y fait ni jour ni nuit. Il n’y fait rien. Ténèbres est un mot d’ici, forgé par des vivants pour nommer ce qu’ils ne voient plus quand on souffle la chandelle, et il suppose un œil, une chandelle, et quelqu’un pour la regretter ; là-bas, il n’y a rien à voir et personne pour manquer d’y voir, et le mot tombe à côté comme tombent tous les mots que j’essaie depuis mon retour. Ce n’est pas obscur. Ce n’est pas lumineux non plus. Ce n’est pas froid, ce n’est pas silencieux, car le silence suppose qu’un son fût possible. Il n’y a ni haut ni bas, ni attente ni ennui, et c’est pourquoi j’ai parlé d’une salle d’attente, faute d’avoir mieux : les vivants n’ont pas fabriqué de vocabulaire pour un endroit qu’ils n’ont pas visité, et je suis réduite à leur décrire une couleur avec des mots de musique. Mais je sais reconnaître un terme qui ne vient pas du bon pays. C’est même très exactement ce qu’on m’a payée pour faire pendant quatre ans : dans un message intercepté, le mot qui sonne faux dénonce celui qui l’a écrit plus sûrement qu’une signature.
Alors je tire la conclusion, et elle est pire que tout ce que je redoutais en m’asseyant. Un message qui mêle un terme juste et un terme impossible n’est pas un message des morts : c’est une composition. Quelqu’un a pris ce qu’il savait de vrai, ma voie et son train, et l’a enveloppé dans ce que le public attend, du noir, de la nuit, de l’effroi de nourrice, pour que la chose soit reçue. On ne décore que ce que l’on veut vendre. Ténèbres n’est pas un renseignement, c’est une affiche. Ce qui répondait ce soir ou bien n’a jamais mis les pieds là-bas et parle d’après les livres, ou bien y est chez lui et nous ment dans notre langue parce qu’il connaît son monde. Dans les deux cas il y a une intention, donc un auteur, donc quelqu’un qui souhaite que nous venions ; et j’aimerais mieux, à tout prendre, un mort qui divague qu’un vivant qui rédige.
Quant à l’invitation, l’ironie veut qu’elle s’adresse fort mal à moi : la mort, je ne la crains point. J’ai vu ce qu’il y a de l’autre côté, et l’on n’a pas peur deux fois du même pays. Il y a même quelque chose d’insultant à vouloir effrayer par des ténèbres une femme qui sait qu’il n’y en a pas. Mais la demande, cette fois, est d’une netteté qui se passe d’analyse, et le tableau de la soirée tient en deux lignes qu’on croirait tirées d’une carte de restaurant : une lune de sang, très probable, pour l’heure ; un train de la mort, pour le véhicule. Fabuleux. Voilà le mot que j’ai écrit, et je le laisse : il a exactement le goût de mon humeur.
Et il y a, dans toute cette affaire, une ironie que personne autour de la table n’a relevée, et que je consigne parce qu’elle ne doit rien au hasard. On nous parle d’un train qui passe les murs ; et demain, c’est dans l’Orient-Express que nous devons monter. Demain. Le plus fameux train d’Europe, celui dont les affiches promettent Constantinople en lettres dorées, le confort et l’Orient ; je dis Istanbul, comme on le dit là-bas, parce que j’ai passé l’âge d’appeler les villes par le nom que leur donnent les agences de voyage. Qu’on m’accorde que le calendrier a de l’esprit. Ou plutôt non : qu’on m’accorde que quelqu’un en a pour lui. Car je vois là-dedans un message de Makryat aussi clairement que je vois cette page. Le train miniature vendu de sa main, le train réel dans la chambre close, les quatre mots de la planche, et notre billet pour demain : quatre wagons du même convoi, attelés dans l’ordre par une main patiente. Il sait que nous partons. Il sait par où. Et il a pris la peine d’accrocher une lanterne rouge au-dessus de notre quai, ce qui, dans la langue des chemins de fer, veut dire arrêtez, et que mes compagnons liront comme un signal de départ. Tout cela renforce, point par point, ce que je soutiens seule depuis ce matin : les morts vont se manifester de plus en plus. La porte ferme de plus en plus mal, la date approche, et ce qui filtre par l’entrebâillement sera chaque semaine plus nombreux, plus hardi, plus difficile à prendre pour autre chose que ce que c’est. Stanley n’est pas une fin. C’est un commencement. Le premier wagon d’un convoi qui s’allonge, et l’on n’a encore vu passer que la locomotive.
Et une dernière pensée m’est venue, que je n’ai dite à personne et que j’hésite à confier même à cette page, parce que l’écrire, c’est presque la rendre possible. Et si le message était celui-là : que ce voyage, au bout du compte, ne nous mènerait pas à Istanbul, mais à l’autre. Pas la ville des vivants, avec ses minarets, sa Corne d’Or et son Bosphore, mais celle qui se tient sur l’autre rive, au pays calme où l’on attend sans attendre. Deux villes du même nom, aux deux bouts de deux lignes du même nom ; et un seul billet, dont personne ne sait de quel côté il sera poinçonné. J’ajoute, puisque cette page est la seule à qui je puisse le dire, que je serais la seule du wagon à reconnaître le terminus en y arrivant, et que je ne sais pas si c’est un avantage. Je rayerai cette phrase demain, si le soleil se lève. Je la laisse ce soir.
Et me voilà donc, au terme de ce six janvier, avec deux pistes sur les bras là où ce matin je n’en avais aucune. Deux pistes, ou, pour parler le langage du jour, deux voies ; et je note que ma langue a fourni le mot des chemins de fer sans que je l’aie cherché, ce qui, chez moi, n’arrive jamais pour rien. La première est la Lune de Sang : une heure inscrite au calendrier du ciel, que j’irai demain, à neuf heures, demander aux tables de Greenwich. La seconde est ce train : un véhicule, une ligne qui ne figure sur aucun indicateur, et un marchand qui en distribue les billets miniatures. L’heure d’un côté, le moyen de l’autre. Quand, et comment. Et ce qui m’ôte d’avance le sommeil, c’est qu’en cryptologie deux pistes sorties du même message ne sont presque jamais deux messages : ce sont deux lectures de la même ligne. Si la lune dit quand et si le train dit comment, alors quelque part ces deux voies se rejoignent, comme toutes les voies finissent par se rejoindre, en gare. Et je préférerais ne pas être sur le quai ce jour-là. J’y serai, naturellement.
Il me reste à noter une chose que j’ai gardée pour la fin parce qu’elle n’a rien à faire dans un rapport sérieux, sinon qu’un rapport sérieux ne cache rien. Ce six janvier est l’Épiphanie. On fête aujourd’hui, dans toutes les églises de la chrétienté, des hommes qui ont lu le ciel, qui en ont tiré une date, qui sont partis en voyage sur la foi de leur calcul pendant qu’on se moquait d’eux, et qui portaient dans leurs bagages, entre l’or et l’encens, de la myrrhe, laquelle ne sert, quoi qu’on en chante à la messe, qu’à embaumer les morts. Voilà pour la ressemblance, et je m’en serais volontiers amusée. Mais saint Matthieu ajoute une ligne que personne ne récite jamais et qui m’a tenue debout au milieu de cette chambre : avertis en songe, ils s’en retournèrent dans leur pays par un autre chemin. Par un autre chemin. Je suis revenue, moi aussi, et par un chemin dont j’ignore tout, et il n’est pas un homme sur cette terre à qui je puisse demander lequel. Que la fête tombe ce soir précisément, le soir où l’on a ouvert une planche et où l’on m’a offert un billet, je ne l’attribuerai ni au Ciel ni au hasard tant que je n’aurai pas instruit. Mais je le consigne, avec l’heure, comme on consigne une pièce dont on ne connaît pas encore la couche.
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FIN DE SOIRÉE — LA VAPEUR ET L’AUTRE PAROISSE
Là-dessus, je suis allée prendre la douche, et je l’ai prise longue, plus longue que la politesse ne l’autorise dans un hôtel où l’eau chaude se partage. C’est sous l’eau que je pense le mieux, depuis toujours ; les chantiers m’en ont privée assez d’étés pour que j’en connaisse le prix. J’ai monté le robinet plus haut que de raison, puis plus haut encore, par une manie que je n’avoue qu’ici : je cherche le moment où cela devient trop chaud, et ce moment ne vient pas. La peau enregistre, elle transmet, elle ne rougit plus. J’ai fini par regarder mon bras sous le jet comme on regarde un appareil qui indique une mesure sans qu’on sache si l’aiguille est bloquée. Voilà donc à quoi je passe le quart d’heure d’eau chaude de tout un étage : à vider un chauffe-eau pour un corps qui n’en retire rien, pendant que des gens qui en profiteraient attendent leur tour. Que l’on me pardonne, ou non ; j’ai renoncé à réclamer beaucoup de choses, je garderai celle-là. J’ai laissé la journée se dérouler une dernière fois dans la vapeur : le registre tourné vers eux, mes dessins qui ne portaient pas, le guichet de Greenwich et le carton du rendez-vous pour neuf heures, Stanley dont nul ne sait s’il est mort ou disparu, le train de la vitrine et le train de la chambre, et les quatre mots de la planche. Tout cela tournait dans l’eau comme des feuilles dans un bassin. Et rien ne coulait. C’est à cela que je l’ai su, du reste, et c’est la seule conclusion utile de ce quart d’heure : dans un bassin, les feuilles finissent toujours par gagner le fond ; celles-ci flottaient encore quand j’ai fermé le robinet. Une affaire dont rien ne coule est une affaire qu’on n’a pas comprise. Puis je me suis couchée.
En traversant le salon, j’avais vu Bastet. Elle était restée un moment sur les genoux d’Isidore, roulée, l’œil mi-clos, et lui la flattait d’une main distraite en lisant son missel, comme si l’affaire de l’hostie n’avait jamais existé entre nous trois, elle, lui et moi. Je n’ai rien dit. On ne plaide pas contre un chat ; on perd, et l’on perd avec les honneurs du ridicule. Mais j’ai noté, parce que je note tout désormais, que ce soir même ma propre déesse domestique a choisi l’autre paroisse. Et j’ai noté encore, malgré moi, une chose que je préférerais n’avoir pas remarquée, car je me suis fait une règle de ne jamais interpréter cette bête : tout à l’heure, pendant que la planche parlait, elle était contre mes côtes, l’œil sur la porte. Ce soir elle est sur ses genoux à lui. Elle ne se couche pas où l’on est tendre. Elle se couche où elle se poste. Je m’arrête ici, et je ferme ce carnet, parce que la phrase suivante, je ne veux pas l’écrire.
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LA NUIT — SUIS-JE SEULEMENT RÉELLE ?
Puis j’ai regagné ma chambre, et mon lit, pour dormir ou pour essayer ; et c’est dans cet entre-deux où l’on n’est plus tout à fait éveillée que tout s’est mis à rouler. Car on rêve mal, après un soir pareil. Le train est venu s’ajouter au reste, sans violence, comme une pièce qui manquait au dossier et qu’on pose enfin dessus : je le voyais passer derrière mes paupières, cathédrale et cendres, et je l’entendais siffler dans des gares sans nom où il n’y avait personne, ni sur les quais, ni derrière les vitres, ni pour attendre quelqu’un. C’est cela qui m’a serré le cœur, plus que la machine : les gares vides. Et les questions tournaient avec lui, à la file, comme des wagons, et je les ai laissées tourner sans beaucoup y croire, parce que c’est mon habitude, et que l’habitude est ce qui reste d’une personne quand le reste s’en est allé. Première question : ce train est-il lié à la défaillance de la Grande Porte ? Tout me le souffle. Une porte qui ferme mal laisse passer des courants d’air ; peut-être laisse-t-elle aussi passer des convois, et peut-être ce train n’est-il que cela, un service provisoire ouvert entre deux pays, en attendant que la lune de sang abatte la gare entière. Deuxième question : qui a répondu, ce soir, sous le verre ? Est-ce ce pauvre Stanley, arraché à sa chambre de Stoke Newington et déjà savant des usages de là-bas au point d’épeler quatre mots dans le bon ordre ? J’en doute, et je le dis sans triomphe, car ce que je sais là-dessus, je l’ai appris d’une manière que je ne souhaite à personne. On n’arrive pas là-bas instruit. Il n’y a ni accueil, ni consigne, ni ancien pour vous prendre à part et vous expliquer la maison. On est là, voilà tout, on ne sait rien, et il n’y a personne à qui demander quoi que ce soit. Voilà, si l’on veut la vérité, ce qui m’a le plus manqué là-bas, et ce qui me manque encore ici : quelqu’un à qui demander. Est-ce alors Makryat, qui aura trouvé dans la planche d’un curé un guichet de plus ? Est-ce autre chose, une entité, l’un de ceux dont j’ai dit ce soir qu’ils existent en chair et en os, et qui aura répondu à la place du mort qu’on dérangeait ? Je l’ignore. Nous avons parlé dans le noir, longuement, poliment, et nous ne savons pas à qui.
Et la dernière question, je la garde pour la fin parce qu’elle ne concerne que moi. Ce train, s’il vient nous chercher, de quel côté de la machine suis-je ? Suis-je la conductrice, celle qu’on a renvoyée avec une tâche que personne ne lui a lue, et qui mène le convoi depuis le premier jour en croyant mener une enquête ? Ou suis-je une passagère, la première inscrite, celle dont le retour a été poinçonné d’avance, et que la ligne ramènerait doucement au pays calme, comme on rapporte une chose sortie sans être déclarée ? Sentinelle ou offrande, conductrice ou passagère : c’est la même question, posée deux fois dans la même journée, et je ne l’ai pas résolue, et je crois que je ne la résoudrai pas seule. Je sais seulement que dans mon demi-rêve, quand le train passait, je n’étais jamais sur le quai. Toujours dedans. Et jamais assise. J’ai pleuré un peu, à ce moment-là, et c’est une chose que je consigne parce qu’elle m’étonne encore : les larmes viennent, elles coulent comme celles de tout le monde, elles mouillent l’oreiller comme il faut, et elles ne soulagent rien. Rien du tout. C’est ainsi pour tout, désormais : les gestes s’accomplissent entièrement et ne servent plus à ce pour quoi ils avaient été faits. On mange sans que la faim cède, on pleure sans que la peine baisse, on se réchauffe sans jamais être chaude. Il faudra bien que je m’y fasse, et je ne m’y fais pas.
Et me voici au lit, la lampe baissée, le carnet pour dernier interlocuteur de la journée, la place à côté de moi restée vide puisque Bastet dort ailleurs ce soir. Une pensée me tient, que je n’ose confier qu’à ces pages : je me demande si je suis bien réelle. Ce n’est pas une plainte, c’est une question de méthode, et l’on me pardonnera de la poser dans la langue de mon rayon. Je leur ai dit, redit, répété sur tous les tons que je suis cryptologue, que c’est là ma discipline et la seule raison pour laquelle mes conclusions tiennent debout ; et chaque fois le mot glisse sur eux sans laisser de trace, et il faut le redire au repas suivant, comme si la phrase s’effaçait à mesure que je la prononce. On n’entend pas ce que je dis. On ne retient pas ce que je suis. Alors voici comment je me le formule : je suis un objet sans couche. Authentique peut-être, mais sorti de terre sans strate, sans plan de fouille, sans registre et sans provenance ; et un objet sans couche n’est pas un objet, c’est un doute. On le pose sur une étagère, on l’admire un instant, et l’on ne s’en sert jamais pour dater quoi que ce soit. Voilà ce que je suis devenue à cette table : une belle pièce irrecevable. Une femme qu’on n’écoute pas finit par douter de sa voix ; une revenante qu’on n’écoute pas doute d’un peu plus. Peut-être la porte n’a-t-elle laissé repasser qu’une moitié de moi, et peut-être est-ce l’autre qui parle au dîner, celle dont les mots ne pèsent rien faute d’un corps pour les porter. J’aurais voulu écrire à Nour ce soir. Je compose cette lettre tous les soirs depuis Londres, je la tourne, je l’améliore, et je ne l’écris pas, parce qu’il faudrait lui dire que je vais bien et que ce serait mentir, ou lui dire le reste et lui gâcher son ciel. Elle est la seule qui m’ait crue sans que j’aie eu à le prouver, et elle est à quatre mille kilomètres, et c’est très exactement la distance qui sépare une femme entourée d’une femme seule. Demain, neuf heures. Je vais m’endormir triste, comme les autres soirs, et je sais ce qui m’attend dès que la lampe sera éteinte : le couloir de pierre noire, les inscriptions que je ne parviens pas à lire, et ce nom qu’on me répète et que je n’ai jamais demandé. J’ai longtemps redouté ce rêve. Je ne le redoute plus, et voilà ce que je n’avais pas prévu : c’est là, et là seulement, que quelque chose m’adresse encore la parole. Et pour fermer ce cahier, une phrase me vient, dans la langue des vieux chrétiens d’Égypte, celle qui a recueilli les mots des temples quand les temples se sont tus. Je l’écris en copte, parce que certaines phrases ne doivent pas rester lisibles pour tout le monde, et que la page, après tout, choisit ses lecteurs ; et je la traduis dessous, pour le jour où, peut-être, je ne saurai plus la lire. « Ⲁⲛⲟⲩⲡ, ⲡⲣⲉⲥⲁⲣⲉⲭ ⲙ̄ⲡⲣⲟ, ⲁⲣⲓⲡⲁⲙⲉⲉⲩⲉ ⲩⲙ̄ ⲡⲥⲁ ⲉⲧⲛⲁⲛⲟⲩⲫ. » Anoup, gardien de la porte, souviens-toi de moi du bon côté. C’est la prière du larron, je le sais ; il l’a dite du haut de son gibet, il avait quelqu’un à qui la dire, et il a été entendu le jour même. Je la répète chaque soir depuis qu’on m’a fermé la sainte table, et c’est devenu la seule que je sache encore dire en entier. Je ne demande pas qu’on me sauve. Je demande qu’on se souvienne de moi, et je voudrais tant que quelqu’un, quelque part, de ce côté-ci ou de l’autre, réponde une fois.
Note de terrain. Ajoutée en marge, la lampe déjà éteinte, rallumée pour cela.
Je reprends l’affaire par la forme et non par le contenu, ce qui est la seule manière de voir un piège : un train vendu en vitrine, un train réel dans une chambre close, quatre mots épelés par une planche, et notre billet pour demain. Quatre signes en trois jours, tous du même auteur, tous laissés bien en vue. Un homme qui efface ses traces n’en sème pas quatre. Makryat ne se cache pas : il balise. Et l’on ne balise que ce que l’on veut faire suivre.
L’appât est ajusté à chacun de nous, ce qui est la marque d’un bon ouvrage. Aux uns l’aventure, à Timothée le récit, à Marcello le corps à corps qu’il attend depuis Naples. À mon demi-frère, ce qu’il désire sans se l’avouer depuis décembre : une preuve. La planche lui a répondu, voilà l’hameçon posé ; il a deux cents livres d’équipement sur le tapis, voilà la ligne tendue ; et un homme qui s’est équipé veut se servir de son matériel. La prochaine invitation lui sera adressée en propre, je le tiens pour acquis, et il s’y engouffrera avec la même application qu’il a mise à ranger ses flasques.
Reste ce que je suis seule à pouvoir certifier, et que je consigne froidement, parce que c’est la seule chose utile que ma condition ait jamais produite : la route peut n’avoir pas de retour. Non pas au sens des feuilletons, où l’on frissonne et où l’on rentre dîner. Au sens exact du greffe : non-retour. Je suis rentrée une fois, par une porte qui fermait mal, sans convoi, sans horaire et sans qu’on me demande rien ; et cette faveur-là ne figure à aucun tarif. On ne revient pas deux fois, et rien ne prouve qu’on revienne même une seule quand c’est un autre qui part.
Je n’essaierai plus de l’en dissuader. J’ai dépensé le mot deux fois ce soir et il a glissé deux fois ; l’instruction est close sur ce point, la parole ne porte pas de ma rive. Il ira. Alors je ferai ce qui me reste, et c’est peu, et cela suffira peut-être : je passe la première. Non par courage, dont je n’ai plus l’usage, mais par comptabilité. De nous tous, je suis la seule dont on ait déjà encaissé le prix.
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