Journal de Patrice Beaumain (23) : La tour.

You are currently viewing Journal de Patrice Beaumain (23) : La tour.

Le silence avait duré trois secondes, peut-être quatre. Puis Alfred avait gémi.

Ce son — ce son-là précisément, ni tout à fait humain ni tout à fait animal, le son de quelque chose qui refuse encore de s’éteindre alors que tout commande de le faire — ce son me traversa avec la brutalité d’une lame froide entre les côtes. Je me retournai. Alfred gisait dans la fange à une dizaine de yards, les deux mains crispées sur son ventre dans ce geste instinctif et désespéré de l’homme qui cherche à retenir à l’intérieur de lui-même ce que la violence a décidé de faire sortir. La terre autour de lui avait bu suffisamment pour que je ne distingue plus, dans la lumière mourant sur l’île, ce qui était boue et ce qui était sang.

Eugène était à côté.

Il avait cessé de bouger d’une façon qui n’avait rien de comparable au repos. Son corps avait cette pesanteur spécifique des corps que la conscience a abandonnés — une pesanteur qui n’est pas celle du sommeil, qui ne ressemble à rien d’autre qu’à elle-même, et que l’œil reconnaît sans avoir besoin qu’on le lui explique. Sa veste — ce vêtement impeccable qu’il avait été incapable de troquer pour une tenue plus fonctionnelle même au seuil de l’assaut, parce qu’Eugène était ainsi et ne cessait pas d’être ainsi même face à la mort — sa veste était trempée. Déchirée à hauteur de la poitrine, là où la balle tirée à bout portant par un fanatique avait pénétré avec cette économie meurtrière qui ne laisse aucun doute sur l’intention. La chair était ouverte. Elle respirait encore, comme une bouche obscène, pulsant un liquide sombre à chaque battement de cœur que je ne pouvais pas compter parce que mes propres mains tremblaient.

Je tombai à genoux dans la boue.

Pas de délibération. Pas de calcul. Les mains agissent avant que la tête ait fini de formuler l’ordre, et c’est peut-être ce qui nous maintient en vie dans ces moments où la tête, si elle avait le temps de tout mesurer, choisirait l’immobilité. Les doigts plongèrent dans la chair d’Eugène avec cette intimité que seule l’urgence absolue autorise — fouillant, comprimant, cherchant à tasser la gaze à l’intérieur d’une blessure qui semblait boire les pansements comme la terre buvait le sang autour de nous. La pression viscérale, maintenue, désespérée. La vie se retirait en lui comme une marée, lentement, avec cette indifférence des processus biologiques à toutes nos supplications.

Il était inconscient. Son visage — ce visage toujours si soigneusement composé dans l’expression de la supériorité légère qui lui tenait lieu de masque social — était nu, maintenant. Débarrassé de toute affectation. Il avait l’air très jeune. Il avait vingt-trois ans. Je l’avais presque oublié.

Je ne formulai pas ce que je pensais à cet instant. Certaines pensées n’ont pas besoin d’être formulées pour exister et faire leur œuvre.

Derrière moi, Églantine tirait.

Le coup de feu claqua deux fois dans l’air saturé de poudre, aveugle, tendu vers une ombre que je ne voyais pas depuis ma position. Elle n’essayait pas de viser quelque chose de précis — elle essayait de tenir un espace, de maintenir une distance, d’acheter ces secondes supplémentaires que mes mains réclamaient sur la poitrine d’Eugène. De l’autre côté des ruines, j’entendis Hervé — à son Remington, au bruit caractéristique de cette arme qui lui collait à la paume depuis le début de la nuit — abattre un fuyard. La détonation fut suivie d’un impact sourd dans la boue, loin, et puis du silence propre aux choses qui ont cessé de se déplacer définitivement.

C’est alors qu’un canon se leva dans ma direction.

Je ne le vis qu’au mouvement périphérique — cette vigilance animale que la nuit avait affûtée en moi depuis le début de l’assaut, ce sixième sens du combat qui ne raisonne pas mais perçoit. Un fanatique, à trente yards peut-être, m’avait dans sa ligne de mire avec une précision qui ne laissait guère de temps à la philosophie. Le choix s’imposa avec la clarté brutale des choix impossibles : me lever, abandonner Eugène et ses entrailles que mes paumes retenaient, et courir. Ou rester.

Je restai.

Ce n’était pas du courage. Je ne saurais pas honnêtement appeler ça du courage. C’était plutôt l’incapacité de faire autre chose — une forme de paralysie, peut-être, ou simplement la conviction que se lever n’aurait rien changé à la trajectoire du plomb. La balle siffla. Elle frôla ma tempe avec une chaleur brève et sèche, la chaleur particulière du métal en mouvement à quelques pouces de la chair. Je sentis le déplacement d’air contre ma joue. Rien d’autre. Elle alla se perdre dans la maçonnerie derrière moi avec un bruit de pierre pulvérisée.

Je tassai encore la gaze. Je ne lâchai pas.

Puis il y eut la course.

Je ne saurais pas dire ce qui déclencha en moi cette nécessité subite de bouger — une intuition, un ordre intérieur dont la source m’échappait, ou simplement la reconnaissance que mes mains sur la poitrine d’Eugène avaient fait ce qu’elles pouvaient faire et que le reste dépendait d’autre chose que de moi. Je me jetai dans la boue poisseuse, rampant plus que courant, les coudes dans la fange, cherchant la protection du muret de pierre que j’avais repéré depuis le début de l’engagement sans jamais avoir le loisir de l’atteindre. La terre sentait le fer et la vase, cette combinaison particulière aux endroits où le sang s’est mêlé à l’eau de pluie depuis suffisamment longtemps pour que l’un et l’autre ne se distinguent plus.

Robie était là.

Je le vis depuis ma position derrière le muret — sa silhouette massive reconnaissable entre toutes, même dans cette lumière hostile, même à travers le rideau de fumée qui traînait entre les ruines. Un Frère de la Chair l’avait repéré. L’homme levait son arme avec cette lenteur que j’appris à reconnaître cette nuit-là comme la pire des lenteurs — non pas la lenteur de l’hésitation, mais la lenteur de la certitude, la lenteur de quelqu’un qui sait qu’il a le temps parce qu’il sait que sa cible ne peut aller nulle part. La balle percuta la pierre du muret à moins d’un pied de Robie. Des éclats jaillirent.

Hervé répondit au Remington.

L’impact dans le torse du Frère fut visible — le corps recula d’un pas sous la force du coup, et j’eus une fraction de seconde d’espoir, cette fraction de seconde idiote que l’on continue d’éprouver même après avoir appris ce que cette nuit nous avait appris sur la résistance particulière de certains de ces hommes dont la chair avait commencé son changement. L’homme tituba. Il ne tomba pas. Il se redressa avec quelque chose dans les yeux que la lumière ne suffisait pas à expliquer, quelque chose qui n’était plus tout à fait la rage humaine mais qui lui empruntait ses harmoniques pour en faire quelque chose de plus vaste et de plus froid. Une volonté qui n’était plus la sienne, ou qui l’avait été si longtemps qu’elle l’avait consumée.

Églantine épaula.

Le coup claqua.

Le crâne se désintégra.

Ce n’est pas une métaphore, et je ne cherche pas l’effet. Ce fut littéralement ça — une désintégration, une dissolution soudaine de tout ce qui donnait à cette tête sa forme et son volume, réduite en fragments dispersés dans l’air humide avec une brutalité qui contrasta avec le silence qui suivit immédiatement. Le corps s’effondra sans transition, sans le délai habituel, comme si quelque chose qui le maintenait debout venait d’être coupé d’un coup net.

Le silence, oui.

Bref. Précaire. Du genre de silence qui ne ressemble pas à la paix mais à une respiration retenue.

Puis Robie fut braqué de nouveau.

Un autre homme — ou ce qui avait été un autre homme — surgit depuis l’angle mort d’une ruine et pressa la détente à moins de dix yards. Le mécanisme rendit un cliquetis sec, métallique, définitif dans sa vacuité. L’arme était enrayée. Ce son — ce son du destin qui bégaie, du mécanique qui trahit au moment précis où il ne peut pas se permettre de trahir — ce son nous offrit quelques secondes supplémentaires d’existence.

Quelque chose bougea dans ma poitrine. Pas du soulagement. Une conscience aiguë, presque insupportable, de la contingence absolue de tout ce qui continuait de respirer autour de moi.

Je murmurai.

Je ne sais pas si quelqu’un m’entendit. Je ne m’adressais pas à quelqu’un de précis — ou peut-être si, peut-être que je m’adressais à chacun d’eux simultanément, à Robie et Hervé et Églantine, à leur obstination à rester debout. Nisra. L’incantation qui attendait là-haut dans la tour. Il fallait avancer. Il le fallait avant que les renforts ne viennent, avant que la nuit ne soit entièrement consumée, avant que les vivants ne rejoignent les morts dans ce catalogue déjà trop long que j’évitais de dresser dans ma tête.

Il fallait avancer.

Et c’est à cet instant précis que Robie fut touché.

Je vis la balle le frapper en pleine course. Il avait bondi — ce mouvement que je lui connaissais, ce démarrage de boxeur qui porte toute la décision dans les premières foulées — vers quelque chose ou quelqu’un que mes yeux cherchaient encore quand le coup claqua depuis ma gauche, venant d’une direction que je n’avais pas couverte, que personne ne couvrait. Il s’effondra. Face contre la terre maudite de cette île qui avait déjà reçu tant de corps cette nuit. Ses mains ne cherchèrent pas à amortir la chute — le choc fut total, brutal, sans défense.

Je le regardai tomber avec quelque chose qui ressemblait à de l’incrédulité, bien que l’incrédulité fût depuis longtemps un luxe que cette nuit n’autorisait plus.

Eugène englouti dans son néant quelques yards derrière nous. Alfred dont les râles continuaient de traverser l’air avec cette régularité d’horloge brisée, chaque souffle un peu plus court que le précédent. Et maintenant Robie, face contre la boue, immobile.

Hervé rechargea son arme.

Le geste mécanique, les mains sûres malgré tout, ce clic du métal reprenant sa position avec la précision indifférente des objets qui ne savent pas ce qu’ils servent. Je le regardai une seconde — ce visage de détective maladroit et entêté, cette moustache légèrement de travers depuis le début du combat, ces yeux verts qui ne contenaient plus aucune surprise mais seulement cette résignation particulière des hommes qui ont compris qu’ils iront jusqu’au bout parce qu’ils ne savent plus faire autre chose. Il rechargea. Il continua.

Je me jetai sur Robie.

La plaie était dans le flanc — l’entrée nette d’une balle qui n’était pas ressortie, ou peut-être que si, je ne pris pas le temps de vérifier. Mes paumes s’écrasèrent sur la blessure avec toute la pression que je pouvais concentrer dans mes bras. La chair chaude pulsait sous mes mains avec cette vitalité obstinée du corps qui refuse encore. Je pressai. Je soufflai. Je ne saurais pas expliquer exactement ce que je fis dans les trente secondes qui suivirent — c’était moins une technique médicale qu’un acte de pure volonté physique, une négociation animale avec quelque chose que je ne nommerai pas, une tentative de maintenir la vie dans un corps qui avait toutes les raisons de l’abandonner.

Robie eut un spasme.

Du sang noir craché dans la boue — noir dans cette lumière, ou peut-être réellement noir, je n’aurais pas pu jurer. Son corps entier se contracta dans un mouvement involontaire qui faillit me jeter en arrière. Et puis ses yeux s’ouvrirent.

Ces yeux. Cette façon qu’il avait de regarder qui ne ressemblait à la façon de regarder de personne d’autre — directe, sans fard, sans la couche d’interprétation que la plupart d’entre nous intercalons entre nous-mêmes et ce que nous voyons. Il me regarda. Il me reconnut. Et quelque chose passa dans son visage qui n’était pas de la gratitude — quelque chose de plus simple et de plus profond que la gratitude, quelque chose qui n’avait pas de nom dans la grammaire ordinaire des émotions humaines.

Il rampa.

Vers les ombres, vers la protection d’un mur, avec cette ténacité du corps qui accepte de ne plus être capable de grand-chose mais qui refuse absolument de s’arrêter. Chaque mouvement de ses coudes dans la boue était une victoire sur quelque chose qui voulait qu’il reste immobile.

Alors Églantine fut là.

Elle avait surgi depuis je ne sais où — de l’ombre, des ruines, de cette façon qu’elle avait de se déplacer dans le chaos ambiant comme si elle en connaissait les lois internes que nous ignorions. Elle se pencha sur Robie avec une rapidité qui n’était pas celle du soin mais celle de l’élan, quelque chose d’impulsif et d’irrépressible, arraché à la nuit et au désespoir et à cette comptabilité terrible de qui allait vivre et qui allait mourir et combien de secondes séparaient encore les uns des autres. Elle l’embrassa.

Pas comme on embrasse quelqu’un qu’on réconforte. Pas la tendresse calculée ni le geste fraternel. Quelque chose de plus vrai que ça, de plus nu — la tendresse qui ne peut plus mentir parce qu’il n’y a plus le temps de mentir, le sentiment qui remonte à la surface quand toutes les convenances ont été pulvérisées par la poudre et le sang et la certitude que demain n’est pas garanti. Je détournai les yeux. Non par pudeur — la pudeur était une autre de ces choses que cette nuit avait emportées. Je détournai les yeux parce que ce que je voyais m’appartenait encore moins que tout le reste.

Une seconde. Deux peut-être.

Elle disparut dans les ténèbres.

Il le fallait. La tour nous attendait.

Elle se dressait à une cinquantaine de yards — un monolithe de maçonnerie ancienne, aveugle, sans fenêtres apparentes dans les pans que j’apercevais depuis ma position, une masse opaque dans la nuit avec ces convulsions de ciel que j’avais cessé de remarquer tant elles étaient devenues le fond permanent de cette journée. Elle avait quelque chose d’inachevé ou, au contraire, de trop achevé — comme si elle avait été construite pour contenir quelque chose plutôt que pour laisser entrer quoi que ce soit. Les pierres, d’un gris presque noir dans cette lumière, suintaient une humidité qui n’était pas entièrement attribuable à la pluie.

Des silhouettes montaient la garde.

Deux, peut-être trois — debout contre la façade avec cette immobilité particulière des sentinelles qui ne sont plus tout à fait alerte parce que quelque chose en elles a déjà basculé au-delà de la simple veille humaine. Leurs yeux, dans ce que j’en percevais à cette distance, avaient ce vide que j’avais appris à reconnaître depuis le début de nos mésaventures sur ce continent — le vide des hommes dont la conscience avait reculé pour laisser place à quelque chose de plus ancien et de plus simple que la conscience.

Je les esquivai.

Ce n’est pas le mot exact — on n’esquive pas des hommes armés en terrain découvert. Mais il y a des façons de se déplacer que la nuit autorise quand on a cessé d’y opposer sa peur, des façons de se couler entre les ombres que l’urgence enseigne mieux que n’importe quelle formation militaire. Je longeai les ruines, les genoux dans la boue, le fusil ramassé sur un corps que je n’identifiai pas tenu en travers du corps. 

J’atteignis l’angle mort de la tour.

Une sentinelle. Un seul homme — ou quelque chose d’assez proche pour en avoir la forme — posté à quinze yards, le dos aux ruines, face à une obscurité qui ne lui apprendrait rien. Je n’eus pas le temps de calculer davantage. L’index pressa la détente depuis l’épaule, dans ce mouvement qui était devenu mécanique depuis des heures, débarrassé de tout ce qui n’était pas la mécanique. Le crâne explosa vers l’avant. L’homme — la chose — s’effondra contre la pierre dans un bruit mou.

L’odeur cuivrée se répandit dans l’air mouillé. Cette odeur-là. Omniprésente depuis des heures, et pourtant chaque nouvelle bouffée frappait les narines avec la même précision que la première — le rappel physiologique de ce que signifiait l’acte de tirer sur un corps.

Églantine était dans mon sillage.

Elle progressait en silence derrière moi, son arme au poing, les cheveux plaqués sur le visage par la pluie sans qu’elle parût le remarquer. Elle avait quelque chose de différent depuis le début de l’assaut — une concentration qui ressemblait moins à du sang-froid qu’à une décision prise quelque part en elle-même de ne pas s’autoriser à ressentir tant que ce n’était pas terminé. 

Hervé nous rejoignit depuis le flanc gauche. Il avait abattu la deuxième cible au Remington — je l’entendis à la détonation caractéristique, puis au son de la chose qui tombe, puis à ses pas dans les gravats qui convergeaient vers nous. Son visage portait cette entaille à la joue qui avait séché en une ligne sombre. Il ne dit rien. il était là et cela voulait tout dire.

Nous étions devant la porte.

Une façade de pierre aveugle, effectivement — pas de fenêtres, pas d’anfractuosités qui auraient permis d’y loger un regard ou une arme. Et la porte : du bois épais, ancien, dont les planches avaient gonflé et noirci sous des années d’humidité marine, maintenues ensemble par des ferrures oxydées qui saignaient leurs traces roussâtres sur les pierres environnantes. Elle sentait le bois qui se désintègre de l’intérieur, cette odeur particulière de la décomposition végétale lente, mêlée à quelque chose d’autre — quelque chose que le bois seul ne pouvait pas produire, quelque chose de plus lourd, de plus organique.

Églantine se coula dans l’ombre du contrefort de droite. Son regard, posé sur moi une fraction de seconde, ne contenait aucune question. Elle savait ce que j’allais faire.

Je ramassai le fusil à deux mains — le tenir comme une masse, le canon vers le haut, le bois de la crosse projeté vers l’avant dans le mouvement rotatif de tout le corps. L’impact fut brutal dans mes épaules déjà meurtries. Le bois de la porte résista une première fois, absorba le choc avec ce grondement sourd des matières qui cèdent par degrés plutôt que d’un coup. La deuxième frappe brisa quelque chose à l’intérieur — une barre de bois, un loquet, ou simplement l’intégrité structurelle de planches trop longtemps abandonnées à la pourriture de l’air marin.

La porte céda.

Et l’intérieur nous souffla son haleine à la figure.

Ce qui montait de cette ouverture avait quelque chose en plus, quelque chose que les narines ne savaient pas cataloguer parce que les narines n’avaient pas été conçues pour ça, parce que cette odeur-là n’existait pas dans le répertoire normal de l’odorat humain.

Je ne m’arrêtai pas.

S’arrêter, c’était penser. Penser, dans ce moment précis, c’était mourir d’une autre façon.

L’intérieur était une obscurité différente de celle du dehors.

Pas plus dense, objectivement — la nuit derrière nous était également impénétrable, également hostile. Mais il y avait dans cette obscurité intérieure quelque chose qui ne se contentait pas d’être l’absence de lumière mais qui semblait être une présence donnant de la consistance à ces ténèbres si on s’y attardait suffisamment pour la percevoir. Je ne m’y attardai pas.

Au-dessus de nous — l’étage invisible, car je ne distinguais aucun plafond, aucune limite supérieure à cet espace dans lequel nous progressions, comme si la tour montait indéfiniment dans les ténèbres — des sons.

Une voix de femme.

Gutturale d’une façon qui ne semblait pas due à la distance ou à la pierre interposée, mais qui semblait provenir de la voix elle-même. Des incantations — je ne reconnus pas les mots, je ne reconnus pas la langue, mais je reconnus le rythme, cette cadence particulière des formules qui ne s’adressent pas à des hommes mais à autre chose, à quelque chose qui attend dans les espaces entre les mots, entre les syllabes, dans le silence que ces syllabes découvrent comme une main qui soulève une pierre et laisse voir ce qui vit dessous.

Nisra.

Entre ses formules — d’autres sons. Des hurlements. Non pas les hurlements du combat, non pas ceux de la douleur simple et identifiable, mais des hurlements de terreur pure, le son d’une gorge qui a dépassé la souffrance physique pour atteindre quelque chose de plus fondamental, le son de quelqu’un qui a vu quelque chose que l’œil humain n’était pas fait pour voir. Et mêlé à cela des râles — des râles d’écorché, le bruit particulier d’un corps qui respire à travers quelque chose de déchiré.

De loin, dans la nuit, une sirène maritime. Longue. Lugubre. Comme un appel de léviathan depuis les profondeurs du Bosphore, indifférente à tout ce qui se passait sur cette île et dans cette tour, indifférente avec cette sérénité absolue des sons du monde ordinaire qui continuent de se produire pendant que le monde extraordinaire s’effondre.

Nous avancions.

Ce fut Églantine qui perçut le mouvement en premier — je la vis se figer, son bras gauche tendu vers moi dans le geste de quelqu’un qui stoppe ce qui est derrière lui sans se retourner, sans quitter des yeux ce qu’elle avait vu. Les ténèbres se fendirent.

Quelque chose jaillit.

Un serviteur — j’utilisais encore ce mot par habitude, parce que ce qui se jeta sur nous depuis l’obscurité portait encore vaguement la forme d’un homme, portait encore vaguement les attributs d’une silhouette bipède. Mais la mutation avait commencé son travail depuis assez longtemps pour que les articulations ne soient plus exactement à leurs places, pour que les proportions soient légèrement fausses dans des façons que l’œil remarquait sans que le cerveau puisse les nommer précisément. La transformation n’était pas achevée — c’était presque pire. L’inachevé a toujours quelque chose de plus insupportable que le définitif.

Il tenait un yatagan.

La lame siffla. J’esquivai par réflexe — pas par calcul, pas par technique, mais par ce mouvement involontaire du corps qui traite les menaces immédiates sans demander l’avis de la raison. L’acier percuta la pierre dans une gerbe d’étincelles qui m’aveugla momentanément. La lame avait manqué ma gorge de quelques pouces, trouvant à la place le mur derrière moi avec cette violence qui disait quelque chose sur la force de la chose qui l’avait projeté.

Je sortis le Webley.

Bout portant — la distance était nulle, nous étions pratiquement en contact. Le coup de feu dans cet espace confiné fut une explosion, une onde de pression qui m’écrasa les tympans et me laissa un bourdonnement qui persista longtemps. La balle entrait dans ce corps qui n’était plus tout à fait naturel.

Et ne ressortait pas.

La chair absorbait l’impact avec une résistance qui n’était pas celle de la chair ordinaire — pas de sang, pas de projection, pas de cette réaction immédiate que le corps humain produit quand le métal le traverse. Comme si quelque chose à l’intérieur de cette créature avait changé la façon dont les blessures fonctionnaient, avait négocié avec la matière de son propre corps de nouveaux termes que la balistique normale ne reconnaissait pas.

Le mécanisme se bloqua entre deux coups.

Enrayé. Dans ces mains-là, dans cet espace-là, avec cette créature à une demi-toise qui continuait allait agir comme si ma balle n’avait été qu’une interruption momentanée. Je sentis quelque chose de glacé dans l’estomac qui n’était pas de la peur — ou plutôt, qui était au-delà de la peur, dans ce territoire que la peur atteint quand elle est assez intense pour se transformer en quelque chose d’autre, en une clarté presque hallucinée.

Églantine tira.

La détonation fut le seul son que j’entendis clairement pendant les deux secondes suivantes, mon ouïe rendue sélective par le bourdonnement persistant. La tête de la créature — ce crâne déjà légèrement asymétrique, déjà légèrement étranger à lui-même — se pulvérisa. Pas comme le crâne humain s’effondre sous un impact de balle. D’une façon différente, d’une façon qui appartient à ces choses dont la chair obéit à des lois légèrement décalées par rapport aux nôtres. 

Je me relevai.

L’arme enrayée dans la main inutile. Ma main droite qui tremblait d’une façon que je remarquai seulement maintenant, avec ce léger retard avec lequel le corps réclame l’attention sur ses propres défaillances quand il juge que le moment s’y prête.

Je pris le ton et remettre mon arme en service puis je montai.

L’escalier, sculptée directement dans la maçonnerie, les marches inégales avec cet usure irrégulière des pierres qui ont porté des siècles de passages mais pas un passage régulier — quelque chose de spasmodique dans l’usure, comme si les marches avaient été empruntées à des intervalles longs et imprévisibles plutôt que foulées quotidiennement. Les parois suintaient. L’air épaissi par quelque chose que je respirais sans pouvoir l’identifier — pas tout à fait de la fumée, pas tout à fait l’odeur de corps qui avait imprégné tout l’intérieur de la tour, quelque chose d’autre, quelque chose de plus vieux.

Des cadavres.

Sur les marches, dans les recoins, affalés contre les parois avec cet abandon ultime des corps que personne n’a déplacés parce que personne ne s’y est intéressé. Des hommes, des gardes peut-être, ou des fidèles dont l’utilité avait cessé. Je les enjambai. Je ne les regardai pas.

Les sons montaient plus clairement maintenant. La voix de Nisra — car c’était elle, je n’en doutais plus, cette voix avait quelque chose de personnel dans son timbre malgré les déformations que les incantations lui imposaient. Et les autres sons. Les hurlements qui n’étaient plus des hurlements mais plutôt des vestiges de hurlements, la gorge épuisée par des heures de terreur qui ne pouvait plus produire que ces râles d’écorché, ces sons qui avaient abandonné toute signification pour ne plus être que du son, la plainte pure de quelque chose qui souffre.

Je débouchai sur le palier.

Ils étaient deux.

L’un — un demi-muté, le même genre de chose que nous venions de croiser en bas, avec les mêmes proportions légèrement fausses et cette façon d’occuper l’espace qui n’était plus tout à fait humaine — s’élança vers nous depuis le fond du palier. Églantine tira avant même qu’il eût couvert la moitié de la distance. Un coup. Elle savait maintenant. Le crâne explosa vers l’arrière et la chose tomba sans transition, sans délai, avec cette immédiateté définitive des corps qui cessent d’être habités.

Et le second.

Ulug.

Je ne sais pas comment je sus son nom avant qu’on me le dise — peut-être était-il inscrit dans la façon dont il se tenait, dans la façon dont l’espace autour de lui semblait se contracter, comme si sa présence organisait le volume de la pièce selon ses propres règles. Massif dans le sens où les montages sont massifs — non pas grand simplement, mais dense, compact dans une façon qui suggérait que la masse de cet homme-là résistait à des forces que les corps ordinaires ne rencontrent pas. Son visage était une chose à part. Je ne m’y attardai pas.

Il était non-vivant.

Ce terme — que j’avais appris à utiliser depuis que nos aventures nous avaient contraints à élargir notre vocabulaire dans des directions que nos éducations n’avaient pas prévues — ce terme était le seul qui correspondait à ce que mes yeux enregistraient. Pas mort au sens de l’immobilité et de la désintégration. Mort au sens de l’absence de ce principe qui anime les corps vivants et que sa présence ici niait avec une obstination tranquille. Il se tenait là et attendait quelque chose avec la patience de ce qui n’a pas besoin d’attendre parce que le temps ne lui coûte rien.

Hervé nous rejoignit dans mon dos.

Je perçus son souffle — court, épuisé, mais régulier. Il avait perdu le Remington quelque part la folie des combats et tenait son revolver de la cheville dans la main droite avec ce pragmatisme des gens qui utilisent ce qu’ils ont. Nous tirâmes. Les trois, presque simultanément, dans l’espace réduit du palier avec un vacarme qui se démultipliait dans les parois de pierre.

Ulug encaissa.

Il tituba — légèrement, un léger déséquilibre de quelque chose qui n’est pas renversé mais qui encaisse l’impact simultanée de trois balles. Et puis il se redressa. Complètement. Et les yeux dans ce visage — ces yeux qui n’auraient pas dû voir de la façon dont ils voyaient — se posèrent sur nous avec quelque chose qui n’était pas de la malveillance exactement, parce que la malveillance est un sentiment humain et que ce regard avait renoncé depuis longtemps aux catégories humaines.

La dague était dehors. Robie était dehors, quelque part dans cette cour que nous avions traversée, inconscient ou presque, serrant dans ses doigts la dague. La dague du Baron, avec ses gravures illisibles et cette propriété qu’elle avait contre les chairs corrompues, cette lame qui nous avait servis depuis le début et que nous avions laissée dans les mains d’un homme qui ne pouvait plus se battre.  L’unique arme que nous avions contre ce type particulier de chose, abandonnée là où elle ne pouvait nous servir. Cette réalité avait la texture froide et lisse des évidences irrémédiables.

Il n’y avait rien à faire de cette constatation.

Je hurlai.

Je hurlai à Églantine.

Ma voix dans cet espace confiné était une chose étrange — je l’entendis de l’extérieur, comme si elle appartenait à quelqu’un d’autre, quelqu’un qui avait pris des décisions que la réflexion ordinaire n’aurait peut-être pas ratifiées mais que les circonstances rendaient absolument nécessaires. Le Fez. Le Fez écarlate que nous portions dans ce sac depuis le début de l’assaut, cet artefact maudit que nous avions récupéré depuis les quais de Kassim Pacha et dont nous connaissions les propriétés depuis assez longtemps pour en mesurer le prix. Le moment était venu. Le coiffer était notre seul solution. Seul le contrôle de la bête pouvait nous sauver.

Églantine se figea.

Une seconde — peut-être moins, peut-être davantage. Le temps se dilate dans ces moments-là d’une façon qui rend toute mesure impossible. Elle me regarda. Pas avec de la peur — ce n’était pas ça. Avec cette façon qu’elle avait de regarder quelque chose en face, de lui rendre son regard, de mesurer ce qu’elle regardait avant de décider. Elle tira sur Ulug. Le coup ne produisit rien d’utile. La décision contre nature s’imposa.

Elle baissa l’arme.

Et elle prit le Fez.

Ce geste — la main tendue vers le tissu écarlate, les doigts qui se referment sur la matière, le mouvement de le poser sur la tête — ce geste dura trois secondes au plus et contint tout ce que les semaines précédentes nous avaient appris sur ce que ça coûtait de fréquenter ces objets-là, sur ce que le Baron von Hofler avait perdu de sa raison simplement à les étudier — lui qui n’avait même jamais osé les porter, lui qui en rêvait seulement pour aller plus loin dans ses recherches, et que cela seul avait suffi à détruire.

Elle le posa sur sa tête.

Et je vis.

Pas dans son visage — pas d’abord. D’abord dans ses épaules, dans la façon dont elles se soulevèrent et s’affaissèrent avec quelque chose d’involontaire, comme si quelque chose pesait sur elle qui n’y était pas l’instant d’avant. Puis dans ses mains — les doigts qui se crispèrent légèrement, qui s’ouvrirent, qui trouvèrent une nouvelle position contre ses hanches avec une façon d’être qui n’était plus tout à fait naturelle. Et puis les murmures — je ne les entendis pas à proprement parler, mais je perçus quelque chose dans l’air, quelque chose qui ressemblait à ce que l’on ressent avant l’orage, cette charge électrique qui précède la foudre. Ces murmures insidieux que nous connaissions depuis Londres, depuis Matthew Pook et son fez vissé sur le crâne dans la chambre de Whitechapel, qui avaient depuis lors heurté chacun d’entre nous à différents degrés.

Sa psyché vacillait.

Je le sus à son regard. Le regard qui se modifie de cette façon — qui conserve sa forme, qui garde ses proportions, mais qui acquiert une profondeur différente, une profondeur vers laquelle on ne peut pas regarder trop longtemps parce que ce qu’on y voit ne ressemble pas à ce qu’on est censé y voir. La raison n’était pas perdue — pas encore, pas entièrement, pas de la façon dont elle l’avait été pour les Frères de la Chair dont les yeux ne contenaient plus rien d’humain. Mais elle s’effritait. Elle se dissolvait aux bords avec cette lenteur que prennent les choses qui cèdent par dissolution plutôt que par rupture.

Puis la réalité se rappela à moi brutalement. Ulug bougea.

Il se jeta sur moi avec une vitesse qui ne correspondait pas à sa masse — cette vitesse particulière des choses dont la chair obéit à des réflexes que la physiologie ordinaire ne peut pas produire. Quelque chose dans sa main — un outil, une lame, de l’acier rouillé qui ne semblait pas avoir de forme précise, qui semblait être ce qu’il décidait qu’il était au moment où il en avait besoin. Le tranchant m’atteignit au bras. Profond. La douleur fut immédiate et fulgurante, de ce type de douleur vive qui brûle avant même que le cerveau ait fini de la classifier, et le sang qui suivit — chaud, abondant, trop abondant — coulait déjà le long de l’avant-bras jusqu’à la paume, jusqu’aux doigts, jusqu’au sol de pierre.

Hervé s’interposa.

Il n’y a pas d’autre façon de le dire. Il s’interposa — son corps entre la chose et moi, avec ce courage maladroit qui était sa façon à lui d’être courageux, qui n’avait rien de calculé ni de spectaculaire et qui était pour ça plus réel que tout ce que le courage spectaculaire peut produire. Le coup de feu à bout portant — le canon collé contre ce qui restait de la peau d’Ulug, la détonation dans ce contact presque intime entre le métal et la chair morte. La bête tituba. Tituba seulement. Et dans ses yeux il y avait cette fureur — je ne l’appellerai pas humaine parce qu’elle ne l’était plus mais elle portait toujours l’empreinte de ce qu’elle avait été avant, la rage de quelque chose qui se souvient d’avoir été différent et qui ne peut plus l’être.

La riposte.

Mon arme — l’arme enrayée, puis désenrayée, puis que j’avais rechargée dans la montée avec cette obstination mécanique qui avait remplacé chez moi toute autre forme de pensée cohérente depuis des heures — collée contre la chair morte, dans ce geste presque identique à celui de Hervé, répété deux fois depuis le début de la nuit, l’arme comme une extension du corps plutôt que comme un outil tenu à distance. La résistance contre nature de cette chose qui absorbait les impacts sans les subir.

Puis les mâchoires d’Ulug trouvèrent Hervé.

Ce son. Ce son-là, je ne l’écrirai pas en détail parce que certains sons s’écrivent une fois ou ne s’écrivent pas du tout, et je l’ai déjà écrit dans ma tête assez de fois depuis pour savoir qu’il n’a pas besoin d’être fixé sur le papier pour ne jamais cesser d’être présent. Les chairs qui cèdent ont leur sonorité propre. Hervé s’effondra. Il heurta la pierre froide du sol avec un bruit différent de tous les bruits de chute que j’avais entendus cette nuit, et il ne bougea plus qu’avec cette façon saccadée, involontaire, que les corps gardent quelques secondes après que la conscience les a quittés. Pantelant sur la pierre. Le sang — le sien — se mêlait à la poussière des siècles.

Le râle d’Églantine.

Je me retournai.

Ses yeux.

Ses yeux ne reflétaient pas la lumière de la façon dont les yeux humains reflètent la lumière. Ils reflétaient quelque chose d’autre, quelque chose qui n’avait pas de source dans la pièce — une lumière venue d’ailleurs, d’un ailleurs que je ne voulais pas nommer et dont je pressentais depuis assez longtemps maintenant l’existence dans les marges de tout ce que nous avions vécu. La relique. La relique dominée. La raison d’Églantine n’était plus là où elle l’avais laissée — mais quelque chose d’autre l’avait remplacée dans ses yeux, quelque chose qui regardait Ulug avec une autorité qui n’était pas humaine et qui pour cette raison même était peut-être la seule chose qui pouvait atteindre la bête.

Le serviteur s’immobilisa.

Sous contrôle. La relique parlait à quelque chose dans Ulug qui obéissait à cette voix sans question, sans résistance — la façon dont les créatures façonnées par un pouvoir obéissent à ce pouvoir quand il se manifeste dans une forme qu’elles reconnaissent.

J’avançai vers la salle.

La salle s’ouvrait directement depuis le palier — pas de porte, pas de seuil à franchir, juste cette transition entre l’obscurité des marches et l’espace voûté que les bougies éclairaient. Une salle circulaire qui occupait tout le premier étage de la tour, aveugle, sans ouverture sur l’extérieur, comme si elle avait été construite précisément pour être coupée de tout ce qui existait en dehors d’elle-même. Les pierres du sol portaient des inscriptions dont la présence n’aurait pas dû être possible — des tracés qui n’étaient pas de la calligraphie ottomane ni arabe ni grecque, des tracés qui précédaient ces langues ou qui leur survivraient ou qui appartenaient à un ensemble qui se passait de la notion de précédence chronologique. Des bougies brûlaient. Beaucoup de bougies — disposées avec une précision qui avait quelque chose de rituel dans sa géométrie, chaque flamme à sa place exacte dans la pénombre, comme si leur arrangement constituait en lui-même une déclaration adressée à quelque chose que les pierres elles-mêmes semblaient contenir.

Nisra était en transe.

Je la reconnus sans l’avoir jamais vue — la façon dont on reconnaît une vérité qu’on a longtemps portée abstraitement et qui se matérialise soudain devant soi. Elle était au centre de ce dispositif de lumières et d’inscriptions, debout mais absente, ses yeux ouverts sur quelque chose que je ne pouvais pas voir. Sa main gauche tenait le Prince Ramazan par la gorge — le maintenait debout de cette façon, les doigts serrés autour du cou avec une force qui n’était pas entièrement humaine, le corps du Prince pendant dans cette étreinte comme quelque chose qui a cessé de se défendre mais que la mort n’a pas encore tout à fait réclamé. La dague sacrificielle était dans sa main droite, levée, prête — une lame différente de celle du Baron, plus ancienne encore, d’une ancienneté que la simple métallurgie ne suffisait pas à expliquer.

Le Prince Ramazan.

Sa gorge dans la main de Nisra. Les traits de son visage — ce visage qui portait les stigmates de la syphilis et de l’exil, qui avait dû être royal dans une autre vie et qui n’était plus que ça, ce masque de terreur suspendu à l’extrémité d’un bras — ne contenaient plus rien que la compréhension de ce qui allait se passer dans les secondes suivantes. Il ne se débattait plus. Il respirait encore, mais avec cette irrégularité particulière des poumons que quelque chose comprime, cette respiration saccadée et creuse qui précède la fin.

La voix de Nisra. Les syllabes maudites s’enchaînaient avec la fluidité d’un récit longtemps récité — non pas appris mais intégré, appartenant à elle depuis assez longtemps pour que les prononcer fût aussi naturel que la respiration. Et dans ces syllabes — si on les écoutait depuis cette distance avec la partie du cerveau qui entendait autrement que les oreilles — quelque chose répondait. Quelque chose qui attendait.

La lucidité fut glaciale.

Elle s’imposa avec la netteté brutale des vérités urgentes — non pas une déduction raisonnée mais une compréhension immédiate, totale, de la seule action possible dans les secondes disponibles. Tuer Nisra. L’impulsion première, la plus directe, la plus évidente. Et simultanément son impossibilité — l’incantation était presque achevée, la sorcière en transe était hors de portée de ce que nos armes pouvaient atteindre en temps utile, et surtout — surtout — tuer Nisra maintenant ne stopperait peut-être pas ce qu’elle avait déjà déclenché.

Mais stopper le sacrifice.

Couper le fil entre l’incantation et son aboutissement. Priver le rituel de l’offrande sans laquelle il ne pouvait pas s’achever.

Je visai le Prince Ramazan.

Ma main droite — la main du bras blessé, le sang encore chaud qui collait la paume au métal de la crosse — trouva la poignée avec ce réflexe qui opérait maintenant indépendamment de toute délibération consciente. La visée. Le visage du Prince dans le cran de mire — ce visage qui portait les marques de la syphilis et de l’exil et de la terreur, ce visage qui allait mourir de toute façon, qui était déjà mort d’une certaine façon depuis l’instant où Nisra avait décidé de l’utiliser.

Il m’était nécessaire de lui ôter la vie pour préserver autre chose.

Je pressai.

La détonation fut absorbée par la salle avec une façon particulière — les espaces fermés ont leurs acoustiques propres, leurs façons de traiter les sons violents, et celui de cette pièce voûtée transformait le coup de feu en quelque chose de sourd, d’étouffé, comme si les pierres elles-mêmes avaient voulu contenir ce son. Le corps du Prince s’effondra sur la pierre. Avant que la lame ne boive son sang.

Le silence s’installa à peine une demi-seconde.

Puis Nisra hurla.

Le hurlement — si c’est ce que j’entendis, car ce son n’était pas exactement un hurlement à proprement parlé. C’était plus que ça, ou différent de ça — le son d’une rage qui n’était pas seulement personnelle mais qui empruntait quelque chose à ce qu’elle avait invoqué, qui portait dans ses harmoniques l’écho de quelque chose de beaucoup plus vaste et de beaucoup plus ancien que la frustration d’une femme dont le rituel vient d’être interrompu. quelque chose de totalement inhumain

Elle me vit.

Elle sortit de sa transe comme on sort d’une eau profonde — avec cette violence du retour à la surface, avec ce regard qui ne regarde pas comme les yeux humains regardent mais qui voit d’une façon plus directe, plus pénétrante, une façon qui contournait les médiations ordinaires entre un regard et sa cible pour atteindre quelque chose de plus fondamental.

Les runes.

Elles se tissèrent dans l’air autour d’elle — pas d’une façon métaphorique, pas d’une façon que j’aurais pu attribuer à la fatigue ou à la lumière des bougies ou à quoi que ce soit d’autre. Elles étaient là, dans l’air, traçant des formes qui obéissaient à une géométrie que la géométrie ordinaire ne connaissait pas. Des syllabes maudites — non plus l’incantation rituelle et cadencée de tout à l’heure, mais quelque chose de plus direct, de plus personnel, quelque chose qui avait un destinataire précis.

Moi.

La frappe psychique fut comme un poing dans quelque chose qui n’avait pas de nom anatomique — pas dans la tête exactement, pas dans la poitrine, mais dans l’endroit où les deux se rejoignent, dans ce siège de la conscience que Nisra avait atteint avec une précision chirurgicale. Mon esprit se tordit. Je ne trouve pas d’autre description — se tordit, dans le sens physique du terme mais sans physicalité, comme si la pensée elle-même pouvait être prise en main et tordue jusqu’au point de rupture. L’abîme s’ouvrit quelque sous moi — je le perçus comme une extension, comme si les bords de mon esprit s’étiraient vers quelque chose qui attendait au-delà, quelque chose qui était là depuis toujours et qui avait seulement besoin d’une ouverture.

Je ne sais pas combien de temps ça dura. Quelques secondes ? Moins ? Le temps n’avait plus de mesure dans cette pièce, dans cette lumière de bougies, avec cette femme dont les yeux contenaient ce qu’ils contenaient.

Mais je tins.

Ce qui me maintint n’était pas de la volonté dans le sens où j’aurais pu l’expliquer — c’était quelque chose de plus primitif, quelque chose qui précédait la volonté consciente, quelque chose dans le sang peut-être, dans ces générations que mon ancêtre Beaumain avait traversées avant moi, dans cette chevalière familiale que je portais depuis mes vingt ans sans comprendre entièrement ce qu’elle signifiait. La corruption fut repoussée. In extremis — je n’aime pas ce terme mais c’est le seul exact. In extremis.

Je restait debout.

Je haletais. L’air dans la salle avait la texture de quelque chose de vivant — chaud et humide et chargé de cette odeur de cire et de sang et d’autre chose, de ce quelque chose d’autre qui n’avait toujours pas de nom dans mes langues.

Nisra me regardait.

Cette haine. Pas la haine ordinaire, pas la haine personnelle et circonstancielle que les gens nourrissent les uns envers les autres pour des raisons identifiables. La haine des damnés — la haine de quelqu’un qui a consacré sa vie à quelque chose et à qui on vient d’en arracher le couronnement, la haine qui n’est plus humaine parce qu’elle est trop humaine, parce qu’elle a tout consumé de ce qui était en elle.

Dans l’ombre, derrière moi.

Églantine.

La lueur dans ses yeux — ces abysses innommables qui avaient remplacé son regard depuis qu’elle avait coiffé le Fez écarlate — cette lueur ne s’était pas éteinte. La relique continuait son travail dans sa psyché avec cette patience de la corruption qui ne se presse jamais parce qu’elle sait qu’elle finit toujours par gagner. Ce que j’avais demandé à Églantine de faire — ce que j’avais hurlé comme une nécessité absolue dans l’obscurité du premier étage — avait peut-être stoppé Ulug et sauvé nos vies, et était peut-être en train de lui coûter quelque chose que je ne pouvais pas encore mesurer.

Le vrai cauchemar débutait.