Le cab nous prit au porche du Claridge sous cette bruine qui ne tombe pas vraiment, qui flotte, qui se tient en suspension dans l’air comme une buée tiède qu’on respirerait au lieu de la recevoir, et que nous avions fini, depuis notre arrivée, par cesser de combattre. On ne lutte pas contre Londres. On s’y trempe. Timothée monta le premier, replia sa carcasse trop longue sur la banquette. Et je m’installai près de lui tandis que le chauffeur, sans qu’on eût besoin de répéter, lançait son trotteur en direction de Kensington. L’Institut impérial nous attendait là-bas, et avec lui le bureau de Julius. Ou plutôt, le bureau où Julius avait travaillé. Car ma plume, à l’instant d’écrire travaille, refuse l’indicatif présent et me ramène au passé sans que je le veuille. Tant l’espoir de le retrouver vivant s’est, en moi, réduit à une flammèche que je ne souffle pas mais que je ne nourris plus.
Le décor défilait par la vitre, gris sur gris, les façades détrempées, les becs de gaz qu’on n’avait pas éteints malgré l’heure parce que le jour, ici, n’est jamais qu’une variété de crépuscule. Et cette monotonie liquide accentuait encore le poids que je portais depuis le matin. Je dirais tristesse, faute de mieux. Une tristesse de fond, sourde, qui n’a pas d’objet précis et qui les prend donc tous. Timothée mit ce trajet à profit pour me confier, à voix basse, ses craintes. Il n’était pas à l’aise, m’expliqua-t-il, à l’idée de trop se montrer en public ces jours-ci. Il redoutait les questions, les regards, les recoupements que la police pourrait faire ici ou là depuis qu’on avait retrouvé le malheureux Wenworth mort à côté de lui. Dans des circonstances que je n’ai même plus le courage de qualifier, ce matin, par le mot dont j’use et abuse. Je le comprenais. Je compatissais. Je lui dis qu’il avait raison de se faire discret, qu’un homme dans sa position ne gagnait rien à fréquenter la lumière. Et je le pensais d’autant plus que la même prudence me travaillait pour nous tous.
Car entre l’épisode de ce matin chez le sieur Makryat et la mort sans cause du jeune Wenworth, une idée s’installait dans mon esprit. Avec l’obstination d’un meuble qu’on n’arrive pas à déloger d’une pièce trop petite. Peut-être ferions-nous bien d’écourter notre séjour londonien. Nous allions, somme toute, avoir bientôt épuisé nos pistes. Attendons, me dis-je, de voir ce que la matinée de chacun aura donné. Mais l’idée restait là, dans son coin. Et me regardait.
Ursula tenait son antichambre comme à l’ordinaire, pomponnée, poudrée, la soixantaine soigneuse. Mais le visage, ce jour-là, portait une lassitude qu’aucune poudre ne masque. Et le sourire qu’elle m’adressa partit de travers, retomba avant d’avoir fini de monter. Son bureau croulait sous les fleurs. Des gerbes, des bouquets, des compositions que des mains anonymes avaient déposées là depuis la disparition subite de Julius. Et que je sus lire d’un coup d’œil pour ce qu’elles étaient, des gages d’affection, des hommages muets. Et je sus du même coup, à les voir si nombreux autour d’elle, ce que cette femme nourrissait depuis des années à l’endroit de son professeur. Une tendresse qu’elle ne s’était jamais autorisée à nommer et qui s’étalait maintenant en pétales sur tous les meubles. Dès les premiers mots, je la sentis désespérée sous sa tenue parfaite.
Elle me connaît de longue date, et c’est ce qui sauva l’entreprise. Après la tasse de thé d’usage, ce thé qu’on vous sert ici dans les moments les plus graves comme dans les plus anodins et qui finit par former, à lui seul, la trame de toute relation anglaise, je lui présentai Timothée sous le nom de William, en qualité de mon assistant. Elle inclina la tête vers lui sans curiosité, l’esprit ailleurs. Je n’eus aucune peine à la convaincre de m’ouvrir le bureau du professeur. Je prétextai vouloir poursuivre ses travaux, garder le chantier en l’état, l’entretenir dans l’attente de son retour. Et ce mot, retour, que je lançai par pure stratégie, lui fit monter aux yeux une lueur si reconnaissante que j’en eus honte. La tasse à peine vidée, elle se leva, prit le trousseau, nous ouvrit la porte. Et retourna à ses nombreuses occupations sans nous accompagner, ce qui était précisément ce que j’espérais.
Le bureau était tel que je l’avais imaginé. Un beau désordre, mais un désordre organisé, le fouillis méthodique d’un homme qui sait où se trouve chaque chose au milieu de ce qui paraît n’avoir aucun ordre. Nous nous mîmes au travail avec ce soin du cambrioleur consciencieux. Déplaçant pour mieux reposer, soulevant pour remettre à l’identique, ne laissant derrière chaque pile remuée que l’exacte image qu’elle offrait avant qu’on y touche. Une petite heure. Une petite heure de cette inspection patiente. Et la conclusion s’imposa, nette, décevante, totale. Rien. Pas une note sur Wenworth. Pas un feuillet sur le Sedefkar. Pas la moindre allusion aux épiphénomènes fantomatiques dont Julius nous avait parlé. Rien qui sortît de l’ordinaire d’un universitaire, rien qui dépassât le cours, la copie, le programme. Il fallut nous rendre à l’évidence. Julius ne travaillait ici qu’à enseigner. Le reste, ses recherches véritables, ses papiers, son cœur de savant, tout cela vivait chez lui. Dans cette demeure aujourd’hui réduite en cendres. Le feu avait emporté ce que le bureau ne contenait pas.
L’âme en peine, nous décidâmes d’arrêter les frais. Il était temps de rentrer au Claridge voir si nos compagnons avaient eu plus de chance. Je ne partis pas sans saluer Ursula. Je lui dis l’échec de mes recherches, doucement, en pesant chaque mot pour ne pas raviver son espoir là où je venais d’éteindre le mien. Et je sentis, à la voir, qu’elle avait besoin d’autre chose que de paroles. Alors, dans un élan que je ne calculai pas, qui me vint d’un endroit plus ancien que la stratégie, je la pris dans mes bras. Une étreinte simple, sans malentendu, le réconfort qu’un homme offre à une femme qui pleure quelqu’un qu’elle n’a pas osé aimer tout haut. Elle se laissa tenir un instant. Puis je pris congé, et nous rentrâmes sur le Claridge aux environs de cinq heures et demie, six heures. Notre action de l’après-midi s’étant révélée aussi vaine qu’infructueuse.
Étrange, faillis-je écrire en pensant à cette journée qui n’accouchait que de vide. Et je m’arrêtai net, la plume en l’air. Parce que non, le vide n’est pas étrange, le vide est le vide. Et j’ai bien senti, à cet instant, que ce mot commençait à me lâcher comme me lâche, au matin, l’engourdissement d’une garde de nuit passée sous l’éther. Il s’effiloche. Il s’use. Il reste accroché à moi par habitude plus que par nécessité. Et je le traîne comme on traîne la fatigue d’une drogue dont l’effet retombe, encore présent dans le sang mais qui ne porte plus, qui ne fait plus que peser.
Tout le monde se retrouva dans la chambre de Madeleine, et nous nous fîmes monter un léger en-cas, de quoi tenir jusqu’au soir. Et c’est là que Madeleine, ma chère Madeleine, perdit la raison.
Je n’ai pas d’autre explication. C’est la seule, la plus sensée, la plus scientifique. Elle voyait des trois partout. Trois, trois, elle ne disait plus que cela, le brandissait, le débusquait dans chaque coin de son délire. Et autour de ce chiffre elle enroulait un écheveau de mots dont aucun, pris isolément, n’aurait dû coexister avec les autres. Des éclipses. Une lune de sang. La destruction. Des vampires. Des loups-garous. Des portes de la mort qu’on aurait laissées ouvertes. Des morts-vivants. Elle mêlait tout, brassait tout, dans une diatribe ésotérique d’une longueur, mon Dieu, d’une longueur qui défaisait à mesure le peu de patience que la journée m’avait laissé. Une coulée de paroles que rien ni personne ne pouvait endiguer, une crue verbale où le trois était une longueur d’onde sans laquelle le monde ne tiendrait pas, un cycle, une clé. Pour moi, trois, c’est un triangle. Et un triangle ne mène nulle part. Le début de la destruction en 1789. La suite en 1914. Et la troisième, disait-elle, à quand la troisième.
Je n’adhérais pas. Pas du tout. Pas à un mot. Et il me fallut toute ma tenue pour ne pas éclater de rire. Ce rire mauvais qui monte quand l’absurde dépasse une certaine borne, ce rire qui n’a rien de gai. Mais quand elle parla de 1914, et quand elle accola, à 1914, ses morts-vivants, quelque chose en moi céda. Là, c’en fut trop. Mes doigts se serrèrent autour du bord de la table sans que je l’eusse décidé. Qu’on me comprenne bien. Je ne nie pas ce que nous avons vu là-bas. Nous y avons croisé des choses sans nom, des choses qui échappaient à la raison, que je n’ai jamais su expliquer. Et peut-être, oui, peut-être que parmi elles il s’en trouvait que l’on pourrait, si l’on y tenait, ranger sous son mot de morts-vivants. Cela, je le lui accorde. Ce n’est pas là ce qui me souleva le cœur. Ce qui me souleva le cœur, c’est la réduction. Qu’elle ramène tout à cela. Qu’elle fasse tenir, dans sa maigre poignée de phénomènes inexpliqués, la boue, le gaz, la violence, les atrocités, la vie terrible des tranchées. Le réel. Le charnel. Les corps. Les horreurs, les vraies, celles qui ont une odeur et un poids et qui vous restent dans les mains. Comme si quatre années de monstruosités terriblement physiques n’avaient été que la doublure d’une de ses énigmes. Comme si tout cela n’avait servi qu’à illustrer son grimoire. C’est par trop réducteur. On ne mêle pas ce qu’elle mêlait. On ne range pas dans le même tiroir l’Argonne tout entière et la poignée d’ombres qui la hantait. Je la remis en place. Plus sèchement, sans doute, que je ne l’aurais dû. La phrase partit avant que je pèse son tranchant. Et je vis Madeleine accuser le coup, un battement de cils, un raidissement bref du menton. Tant pis. Il y a des amalgames que je ne laisse pas faire. Le souvenir de la guerre est encore trop frais dans nos cinq corps, une plaie qui n’a pas refermé ses lèvres. Et l’entendre ravalée au rang d’augure m’avait pris à la gorge.
Pour clore cela, je déviai. Volontairement, ouvertement, j’abandonnai le terrain de son délire. Et je lançai sur la table l’idée d’un retour à Paris dès le lendemain. J’estimais que Marcello, Timothée et moi-même risquions, dans les jours à venir, de devenir gênants pour la police locale après nos allées et venues dans des affaires que je n’ose plus nommer. Mieux valait s’éviter à elle que s’y exposer. Et puis nous avions, me semblait-il, fait le tour de ce que Londres pouvait nous donner. Madeleine, elle, voulait courir à un observatoire pour y relever les dates des éclipses. Et j’eus beau lui répéter qu’elle obtiendrait à Paris, au grand observatoire, les mêmes réponses au mot près, elle n’en démordit pas. Quelle perte de temps. Mais en perdre davantage à la dissuader d’une lubie que je jugeais, au fond de moi, parfaitement absurde, n’aurait fait qu’en perdre plus encore. Qu’elle aille au bout. On verrait après. Et puis, je peux bien l’avouer ici, à vous qui me lisez, même si je récuse de toute mon âme ces théories de charlatan, une petite lumière, en moi, refuse de s’éteindre devant cette marée d’obscurantisme. Après tout ce que nous avons vécu depuis 1914, tout cet inexpliqué qui flirte de trop près avec un monde que je n’ai pas voulu connaître, plein de sa mythologie occulte et de ses portes mal fermées. Je ne pouvais pas, en conscience, lui interdire de chercher. Allez savoir ce qui sortirait de ses observatoires.
Et c’est en pensant à ce qui sort des recherches que le flash me vint. D’un coup. Je me revis, le matin, dans la boutique de Makryat, avec Marcello, glissant sous mon manteau un volume que j’avais pris sans même réfléchir à ce qu’il contenait. Le livre de comptes.
Ni une ni deux. Je l’annonçai aux autres et je filai dans ma chambre le récupérer. Je revins, le posai à plat sur la table, l’ouvris devant tout le monde. Des colonnes. Des chiffres. Des dates. Un livre de comptes, ni plus ni moins, la chose la plus banale et la plus muette qui soit, des entrées, des sorties, l’ennui même. Mais rien n’échappe à l’œil de notre archéologue. Et Madeleine, penchée sur le volume, remarqua ce que personne d’autre n’avait vu. La couverture lui semblait légèrement enflée. Bombée. Comme si quelque chose s’était glissé sous le carton. Elle ouvrit la reliure du bout des doigts, avec cette délicatesse qu’elle réserve aux objets qui ont survécu aux siècles. Et elle en sortit un petit billet plié.
Vente, le 28 décembre 1922, d’un set de train miniature sur mesure de marque Wrightson, autrement dit Hornby, acquis auprès de la succession de feu monsieur Randolph Alexis, et livré à monsieur Henry Stanley, demeurant à la pension Atkins, Stoke Newington, Londres, pour la somme d’une livre sterling.
Pas un seul trois dans ce billet. J’en éprouvai un soulagement que je n’avoue qu’à mi-voix, tant il était puéril. Et puis c’était là notre première histoire de train. Double soulagement, double étonnement. Mais qu’est-ce que c’était que cette histoire de train. J’eus la sensation très nette, à cet instant, que notre aventure allait de mal en pis. Qu’elle bifurquait sans cesse, qu’à chaque détour une porte se refermait et qu’une autre s’ouvrait sur un mystère plus opaque que le précédent. Méfions-nous. Et voilà que mon mot, mon vieux mot fatigué, recommençait à hanter mes pages. Revenait gratter à la porte que je m’efforçais de tenir close. Je le repoussai. Pas encore. Pas pour si peu.
Timothée, lui, réagit aussitôt à l’un des noms. Randolph Alexis, dit-il, ce nom-là je le connais. Un occultiste d’un certain renom. Il fouilla sa mémoire et nous en tira même le fils, Albert Alexis, de la même eau, paraissait-il. Nous irions le voir. Il devenait évident que notre beau projet de départ pour la France prenait du plomb dans l’aile. Car nous tenions là notre toute première piste sérieuse sur Makryat. Quel était son lien avec la famille Alexis. Il faudrait leur rendre visite. Mais où. Timothée se rua sur le bottin, le compulsa, le retourna. Rien. Pas d’Alexis à l’adresse qu’on aurait pu espérer, pas de trace, le bottin restait muet.
Puis ce fut l’autre nom qui s’insinua entre nous. Henry Stanley. Cela nous disait quelque chose. À tous. Mais quoi. Mais où. Mais quand. On l’avait sur le bout de la langue, à la lisière de l’esprit. Dans cette zone exaspérante où une chose connue se tient juste hors de portée et vous nargue. Et c’est le père Isidore, je crois bien, qui finit par mettre la main dessus. Les journaux. Les journaux du matin. C’est là qu’il avait croisé ce nom. Nous descendîmes les réclamer à la réception. Et l’un de nous, parcourant fébrilement les pages, finit par lever la tête, ça y est, je l’ai. Un article. Et le voici, tel que je nous le fis lecture à voix haute, dans le silence qui se fit autour de la table.
Un homme disparaît dans un nuage de fumée. Un cas de combustion spontanée que l’on relie à l’affaire du triple meurtre. La police enquête sur la disparition de monsieur Henry Stanley, soixante-trois ans, demeurant à Stoke Newington. Les faits ont été signalés par sa logeuse, madame Constance Atkins, laquelle affirme avoir entendu un cri venant de la chambre de monsieur Stanley, à l’étage, autour de huit heures. Comme il ne répondait pas à ses coups frappés contre la porte, elle est entrée. La pièce était pleine de fumée, mais l’homme avait disparu. Monsieur Stanley n’était pas marié, c’était un passionné de trains, membre de la London Transporters Association. Sa disparition pourrait relever de la combustion spontanée, ce que la police se refuse à commenter. L’Angleterre en a connu plusieurs depuis le début du siècle, la plus récente étant celle de monsieur J. Temple Thurston, qui brûla dans sa demeure de Darkford, dans le Kent, en 1919. Nous avons appris qu’un train miniature trouvé sur place aurait pu provoquer l’incendie. Le disparu avait acquis ce jouet pour enfants, la semaine précédente, dans un magasin d’antiquités appartenant à un certain monsieur Mehmet Makryat. Nos lecteurs se souviendront peut-être que trois corps, tous identifiés comme étant celui de monsieur Makryat, ont été découverts en début de semaine dans la chambre d’un hôtel de Chelsea.
Comment diable avions-nous pu passer à côté de cela. L’article nommait Makryat. L’article reliait Stanley à Makryat, et Makryat aux trois cadavres, et le tout à un train miniature. Nous avions eu ce journal sous les yeux et nous ne l’avions pas vu. Et ce manquement me replongea d’un coup en plein mystère, plus profond encore qu’avant.
Je n’aime pas cela. Je n’aime pas cette sensation d’être ballotté par les événements, secoué de droite et de gauche. Sans la moindre mainmise sur eux, à subir ce qui nous arrive sans rien maîtriser de sa course. Que diable. Comment renverser cela. Comment cesser de courir derrière le malheur pour, une fois, le devancer. Prévenir plutôt que guérir. Voilà ce qui me rongeait, et qui me ronge encore à l’heure où je l’écris.
Deux décisions, prises sur l’instant. Timothée et Marcello iraient à l’adresse de Henry Stanley rencontrer la logeuse, pour commencer. Moi, j’irais au Club des Moustaches, voir si le nom des Alexis disait quelque chose à ces messieurs. Il était sept heures et quart.
La branche londonienne du Club tient ses quartiers à Mayfair, derrière une façade victorienne d’une honnêteté trompeuse. Qui ne laisse rien deviner des salons tout français qu’elle protège. Quelle chance fut la mienne ce soir-là. Un dîner s’y donnait. Et dès mon entrée on m’y convia avec une chaleur qui me cueillit. Enfin un moment de pur répit. Enfin des têtes connues, des visages amis, le brouhaha rassurant des conversations qui montent à mesure que le brandy descend. Le rituel des serviettes qu’on porte à mi-visage pour protéger les bacchantes au moment du plat. Un peu de légèreté au beau milieu de tous ces morts, de tous ces disparus. Et je vous jure que cela fait un bien que les bien-portants ne soupçonnent pas. Et c’est peut-être là, dans cette salle à manger chaude et bruyante, que je m’aperçus que je n’avais plus, depuis un moment, songé à mon mot. Il s’était tu. La fièvre, pour une heure, était retombée.
Mais je n’oubliais pas le but de ma visite. Avec ce qu’il faut d’adresse, je fis glisser la conversation vers l’occultisme, puis, de là, vers Randolph Alexis. Certains s’en souvenaient. Un fameux occultiste du début des années mille neuf cent, fameux, ou plutôt sulfureux, le mot revint plusieurs fois sous des moustaches diverses. Et son fils Albert, dans la même veine. Disparu un beau jour, le père. Avec cette réputation d’homme perché qui jouait d’un peu trop près avec les forces obscures et que cette familiarité avait fini par emporter. Personne n’en parut surpris. On joue avec ce feu-là, on y brûle. Il était lié, m’apprit-on, à la fois à l’Ordre hermétique de l’Aube dorée et à celui du Crépuscule d’Argent. Deux confréries à la réputation plus que douteuse, malsaines, dérangeantes, que le gouvernement avait depuis interdites. Le fils, lui aussi, aurait disparu un peu plus tard. Au-delà, impossible d’en tirer davantage. Ce n’était plus que de la mémoire collective, vague, élimée. Et la meilleure volonté du monde n’y pouvait rien. La source s’était tarie. Il me faudrait, demain, aller boire à une autre. Et nul, parmi ces messieurs, ne voyait le moindre rapport avec une histoire de trains.
Mais je ne lâcherais pas pour autant. Tout cela était-il lié à la disparition de Stanley, voire à celle de ce Thurston de l’article. Rien ne le disait. Rien ne disait le contraire non plus. Et entre ces disparitions, le seul fil que je distinguais, ténu, ridicule, têtu, c’était ce train miniature. Mais comment un train miniature pouvait-il se trouver mêlé à pareilles ténèbres. Quelle nouvelle diablerie était-ce là. Tout cela sentait le soufre, je ne pouvais m’y tromper.
Quand je rentrai du Club, repu, et un peu gai, je l’avoue, je retrouvai tout le monde rassemblé autour de Timothée. Déjà rentré lui aussi, et qui narrait leur équipée. J’en retiens ceci. Ils avaient pris un cab pour Stoke Newington, un quartier populaire et boueux de banlieue, où ils étaient arrivés à la nuit noire sous une neige fondue, froide, sale. La pension Atkins n’était pas une pension de riches. Et sur la porte, outre l’écriteau qui proposait une chambre à louer, une pancarte de mauvais goût invitait à visiter les lieux du crime, suspense, moyennant finance. Car la logeuse avait flairé la rente. Cette logeuse, Constance Atkins, les avait reçus un magazine de vedettes de cinéma sous le bras, plus émoustillée par le drame que peinée par la perte. Bavarde, intarissable, leur soutirant douze pence avant de leur ouvrir l’étage. Elle leur avait servi son récit. Stanley était rentré sur les quatre heures de l’après-midi, tout excité, l’air d’avoir acheté un nouveau jouet, un train miniature, à son âge, vous imaginez. Il avait refusé le thé, s’était enfermé dans sa chambre, et elle ne l’avait plus revu. Impossible, jurait-elle, qu’il eût quitté la maison sans traverser le salon où elle lisait. Puis le cri. Puis un vacarme énorme, comme un train qui serait entré dans la chambre, toute la bâtisse tremblant, oui, monsieur, toute la maison. Elle était montée tambouriner. Rien. Si, à travers la porte, le bruit d’un train. Elle était redescendue chercher la clé, et là, de nouveau, comme un train qui s’ébranle, la maison secouée de part en part. Puis le silence, d’un coup, comme par magie. Elle était entrée. La pièce était vide, pleine de fumée, et la fenêtre close de l’intérieur.
La chambre, leur avait-elle laissé voir, empestait. Un mélange de fumée, d’huile et de charbon, une odeur de gare, de locomotive. Une fine couche de suie nappait les objets. Le plafond était marqué de noir. Et sur le motif floral du tapis couraient de longues traces parallèles, droites, deux sillons sombres qui ne pouvaient évoquer qu’une chose, des rails. Au mur, une affiche datée du treize octobre dernier annonçait une exposition de trains miniatures dans une association sise chez un certain Arthur Butter, au 11 Camberwell Street. Des étagères çà et là, encore garnies de quelques modèles poussiéreux. Et l’une d’elles vidée, comme si l’on avait emporté ce qu’elle portait. Une boîte à demi pleine, avec, dedans, un petit train bricolé, hors d’usage. Voilà ce que rapportait Timothée. Et tout, en l’écoutant, partait à vau-l’eau, dans toutes les directions à la fois. Et j’avais de plus en plus la sensation d’essayer de nager à contre-courant, ce qui est, parmi les sensations qu’un homme peut éprouver, l’une des plus désagréables que je connaisse.
Demain, donc, une visite au 11 Camberwell Street, chez cet Arthur Butter, le sieur mentionné sur l’affiche de Stanley, nous éclairerait peut-être un peu, sur le personnage à défaut du train.
Et au moment où je m’apprêtais à prendre congé pour monter enfin, dans un grand silence, le père Isidore annonça qu’il voulait faire une séance de Ouija. En moi monta un grand soupir. Il monta. Mais il s’arrêta avant d’être évacué, car je le retins. Après tout, cette planche nous a rendu de fiers services dans les tranchées. Pas dans sa fonction première, certes, jamais dans sa fonction première, mais on lui doit bien de la laisser s’exprimer au moins une fois. Nous nous regroupâmes dans la chambre du père, car il n’était pas question que je marquasse à ce brave homme moins de respect qu’à sa demi-sœur. Même si, je dois le dire, cette fratrie commence à me paraître des plus singulières. Mais ayant bien connu Églantine Hugel et ses talents de médium, je ne pouvais faire autrement que de prendre la chose au sérieux, dès lors que le père Isidore le voulait. Et puis c’était, somme toute, moins perché que le cycle de trois, je dois lui reconnaître cela.
Cela commença, je dois l’avouer, comme une franche farce. Le père tira sa planche du fond de sa valise avec des gestes de bateleur de foire, la posa au beau milieu de nous. Et entreprit de la disposer avec un sérieux que rendait d’autant plus comique la vapeur de sherry dont il s’enveloppait et qui le précédait de deux bons pas. Sa main cherchait le curseur sans parvenir à mettre la patte dessus. Sa voix, quand il l’éleva pour réclamer le silence, partit dans les aigus, flageola, retomba. Madeleine faisait la moue dans son coin, peu rassurée, recommandant à son demi-frère de bien prendre garde à qui il appelait. Pendant que Timothée, goguenard, glissait entre ses dents que l’engin marchait sans doute mieux après quelques brandys. Le père voulut formuler sa question et s’emmêla aussitôt dans le nom du disparu, convoquant je ne sais quel monsieur Furstone qui n’existait nulle part. Avant que nous le rappelions en chœur à l’ordre, Stanley, mon père, c’est Stanley. Tout cela prêtait à rire, et je riais sous cape. Déjà prêt à voir la chose s’éteindre comme s’éteignent les divertissements de fin de soirée, guettant l’instant où le bon père, vaincu par le sherry, piquerait du nez sur sa planche.
Cet instant ne vint pas. À sa place en vint un autre. Et il vint sans le moindre avertissement. La planche vibra. À peine d’abord, un frémissement sous les doigts d’Isidore qu’on pouvait encore mettre au compte de sa main mal assurée. Puis le curseur partit. Pour de bon. Il glissa, prit de la vitesse, sembla voler au-dessus des lettres avec une assurance que cette main tremblante était bien incapable de lui prêter. Et il se mit à épeler. Et ce qu’il épelait, à ma stupeur, avait un sens. Des mots. De vrais mots, enchaînés, ordonnés, qui répondaient. Le sourire me tomba des lèvres d’un coup. L’air, dans la chambre, parut s’épaissir, prendre une consistance, peser sur les épaules comme une étoffe mouillée. Et ce froid me saisit par la nuque qui n’a rien à voir avec la température d’une pièce. Autour de la planche, plus personne ne riait.
À ses questions, où est Stanley, où est Alexis, les réponses nous arrivaient lettre après lettre. Et chacune resserrait l’étau d’un cran. Stanley n’était pas mort. Le père ne sentait pas son esprit, ce qui, je le compris à retardement, était pire que tout. Ce n’était pas de la combustion spontanée. Vers les ténèbres. Et puis, tracée lentement, posément, avec l’aplomb tranquille d’une chose qui assène une évidence, cette phrase qui acheva de pétrifier la chambre. Prenez le train noir. Je la lus à mesure qu’elle s’écrivait, lettre à lettre. Et je sentis chacune se loger en moi comme un clou qu’on enfonce.
Marcello, qui ne croit à rien qu’il ne puisse tenir dans sa main, finit par arracher la planche au père pour la palper, la retourner, en débusquer le mécanisme caché. Et c’est lui que je vis blêmir à son tour. Car il jura sentir, sous sa paume, une énergie qui sourdait du bois et de la main d’Isidore, une chaleur, une pulsation, quelque chose de vivant là où il n’aurait dû trouver que du carton verni. Madeleine, tout bas, appela cela la voie des morts. Et ajouta qu’on ne joue pas avec eux. Le bon père, lui, s’affaissa presque, exsangue, la sueur au front, infiniment plus secoué qu’un fond de sherry ne pouvait l’expliquer. Et nous restâmes tous, autour de la planche redevenue inerte, dans un silence d’une qualité que je ne nous connaissais pas. Car dans les tranchées, en 1918, lorsque le père s’était déjà essayé à pareille chose, lui seul, alors, avait senti passer quelque chose. Ce soir, nous l’avions tous senti. Tous. Et c’est précisément cela, cette unanimité dans le frisson, qui me parut le plus insoutenable de la nuit. Que tout cela fût dérangeant ne se discutait plus.
Étrange, notai-je pourtant, par habitude, mais sans la fièvre d’hier, presque par acquit de conscience, comme on porte à ses lèvres un verre qu’on sait déjà vide.
Il était temps pour moi de prendre congé de mes amis et de monter chercher un sommeil que je devinais lointain. Mais avant cela, avant tout cela, je me devais de prendre le temps, fût-il long, de coucher tous ces mots sur le papier. L’ambiance de la chambre y est propice. La nuit londonienne, derrière la vitre, encourage l’épanchement de l’âme et me laisse narrer nos péripéties. Et tandis qu’en temps ordinaire ma plume rechigne à démarrer, traîne, hésite. Ce soir, c’est avec une facilité, une rapidité qui ne lui ressemblent pas qu’elle a griffé le papier d’un bout à l’autre. Voilà qui serait, en d’autres soirs, le genre de chose que mon mot était fait pour dire. Alors je l’écris, une fois encore, mais sans force, presque avec douceur, comme on prononce le nom d’un compagnon qu’on s’apprête à laisser sur le quai. Étrange. Et puis je le repose. Je le range pour de bon. Demain sera un autre jour, et peut-être un autre mot. Car de cela, au moins, je suis certain, c’est la toute dernière fois que je l’écris ce soir.
