Le journal d’Ender Beaumain (4) : Et maintenant, qu’allons nous faire …

Nous reprîmes un cab à l’angle de l’avenue plus passante, sans qu’il fût besoin de héler longtemps, le quartier en fournissait à pleines rangées et il suffit que Marcello lève le bras pour qu’un trotteur fatigué nous arrête son équipage. Le retour vers le Claridge se fit dans un silence dont ni l’un ni l’autre n’éprouva le besoin de rompre la qualité. Marcello tâtait son épaule de temps en temps, faisait jouer l’articulation, grimaçait à demi, sans rien dire. Je regardais défiler par la vitre les rues humides du West End que la fin de l’après-midi commençait à éclairer aux becs de gaz, et je laissais clignoter dans le fond de la tête cette petite lumière têtue dont je n’arrivais pas à me défaire, la précision des brûlures, le théâtre trop bien réglé, les valises de Beddows, et la disparition propre du type au tweed brun pour la troisième fois consécutive. Le cab nous déposa devant le porche illuminé du Claridge sur le coup de cinq heures.

Marcello et moi traversâmes le hall sans nous attarder. Les valets nous prirent les manteaux trempés sans qu’aucun de nous n’eût envie d’engager la conversation devant eux. Le hall, à cette heure-là, était traversé par cette lumière jaunâtre que les lustres édouardiens versent sur les tapis épais et qui transforme tout passant en silhouette indistincte. Madeleine, le père Isidore et Timothée étaient déjà rentrés, je le sus par le portier qui m’apprit en me tendant ma clé qu’on m’avait demandé deux fois. Je croisai Madeleine près du premier palier de l’escalier, elle posa la main sur mon avant-bras sans rien dire, juste pour me signaler qu’il fallait qu’on se retrouve sans tarder, et je hochai la tête de la même manière.

Nous convînmes de nous réunir dans ma chambre. Pas dans un salon de l’hôtel. Pas dans le bar non plus, où le brandy aurait pourtant été bienvenu et où l’on nous aurait servi avec cette discrétion qui est la signature du Claridge. Non. Dans ma chambre. Parce qu’un salon de palace est un lieu où les pots de fougère eux-mêmes ont parfois des oreilles, parce qu’on n’y est jamais seul, parce que les serveurs y passent et repassent et que la simple précaution commandait de nous tenir hors d’atteinte de toute écoute possible. Le mot turc n’avait pas besoin de tomber sur la table d’un salon londonien sans que la table en question ne nous le restituât plus tard sous une forme que nous n’avions pas voulue. Marcello, qui connaît ces choses-là, abonda sans débattre. Le père Isidore aussi. Madeleine n’eut même pas besoin qu’on lui expliquât. Timothée sourit faiblement et dit qu’il prendrait un fauteuil et qu’il s’y enroulerait, parce que les chaises de ma chambre, m’expliqua-t-il, étaient mal capitonnées et que ses os, depuis l’Argonne, n’aimaient plus que les choses moelleuses.

Le service monta une collation. Brandy, eau, thé pour ceux qui voulaient du thé, et un plateau plus consistant qu’à l’ordinaire, parce que personne dans le groupe n’avait avalé autre chose qu’un café et un quignon de pain depuis le matin, la course de Cheapside ayant emporté avec elle le déjeuner sans qu’on songeât même à le regretter sur le moment. Sauter le déjeuner d’un jour et son dîner par-dessus le marché n’était pas envisageable, surtout pas pour ce qui s’annonçait. On mangea donc. Pas avec appétit, plutôt avec cette mécanique du fourchette en main qu’on apprend dans les hôpitaux de campagne, où l’on sait qu’il faut s’alimenter même quand on n’en a aucune envie parce que l’esprit, faute de carburant, lâche prise avant le corps. Sandwiches au concombre, tranches de bœuf froid, un saladier de soupe à la crème de pois que Madeleine se servit deux fois, du pain de mie, une coupe de cresson, du fromage anglais sec dont je ne retins pas le nom et dont Marcello goûta deux morceaux avec cette curiosité méfiante qu’il a pour tout ce qui n’est pas italien. La porte refermée, la clef tournée, les rideaux tirés, le feu vif dans la cheminée, et nous voilà tous les cinq dans une chambre de palace à cinq heures et demie un vendredi soir, à parler à voix basse comme on parle quand on craint que les murs eux-mêmes ne soient à la solde de quelqu’un.

Le tour de table s’imposa de lui-même. Chacun avait, de son côté, sa moitié de journée à rapporter, et la mise en commun de ces moitiés constituait, je crois, la première condition pour que la suite, ce soir et le lendemain, ne fût pas conduite à l’aveugle. Madeleine prit la parole la première. Elle raconta posément, avec cette précision méthodique d’archéologue qu’elle conserve même quand le sujet n’est pas archéologique, la matinée qu’elle avait passée avec le père Isidore à Saint-John’s-Wood. Ils avaient été déposés rue Lavinia un peu avant onze heures, ils avaient trouvé la maison de Julius dans l’état que les journaux n’avaient pas décrit assez crûment, le toit du salon en partie effondré, les fenêtres soufflées, le mur de façade noir de fumée sur plusieurs mètres, les pompiers encore présents pour terminer le détrempage des décombres, deux constables qui maintenaient la curiosité des voisins à distance respectueuse. Ils n’avaient pas pu approcher de très près. Mais Madeleine, en faisant le tour du pâté de maisons par l’arrière, et en passant par la ruelle où donnaient les dépendances de service de plusieurs résidences du quartier, avait réussi à examiner ce qui jonchait l’allée derrière la maison de Julius. Elle s’était baissée. Le père Isidore avait fait écran. Et elle avait recueilli, dans son mouchoir, plusieurs fragments de verre qu’elle posa sur la table basse, au milieu de nous, pour que chacun les vît.

Cinq morceaux. Verre épais, vert sombre, le verre des bouteilles à bière populaires qu’on trouve dans n’importe quel pub londonien. Les bords des fragments présentaient cette fusion légèrement vitreuse qui se forme quand le verre éclate sous l’effet d’une chaleur intense plutôt que d’un choc mécanique. Et l’on distinguait, sur l’un d’eux, le résidu noirâtre, gras, d’un liquide combustible. Je pris l’éclat entre le pouce et l’index, l’approchai de la lampe. Pétrole lampant, ou un mélange de pétrole et d’une huile plus visqueuse pour que la flamme tienne. Madeleine confirma. Le père Isidore aussi. Sa conclusion à elle, dit-elle, ne souffrait pas d’alternative. Des bouteilles avaient été emplies d’un combustible, leur col bouché d’un chiffon, le chiffon enflammé au dernier moment, et le tout lancé à travers les fenêtres du salon et du bureau. C’est ce qu’on appelait, dans les troubles d’Irlande de ces dernières années, des bouteilles enflammées. La méthode était connue. Le résultat aussi. L’incendie chez Julius n’était pas un incendie accidentel. C’était une attaque, conduite par plusieurs assaillants simultanément, contre une maison choisie et habitée, à une heure choisie de la nuit. Ce que Julius nous avait raconté en milieu d’après-midi se trouvait, par cette trouvaille du matin, confirmé d’une autre source. Madeleine reposa les fragments sur la table basse. Bon, dit-elle. Voilà ce que vaut le matin.

Le père Isidore appuya d’un mot. Il ajouta, simplement, qu’il avait également relevé, sur les pavés humides de la ruelle, plusieurs empreintes de pas qui présentaient la même direction de fuite, vers le nord-ouest, à un moment où il devait être trois heures du matin et où la pluie n’avait pas encore commencé à laver les briques. Trois empreintes au moins, peut-être quatre. Des semelles d’hommes adultes, chaussures de ville. Pas des semelles de pompiers, dit-il. Pas des bottes. Des chaussures d’antiquaires ou de marchands. Cette précision-là, lâchée en passant avec cette sobriété qu’il met dans tout, vint s’ajouter à la pile des choses que je ne voulais pas avoir entendues mais que je devais bien entendre.

Dans la foulée, et c’est Madeleine qui reprit ici, ils étaient passés au commissariat le plus proche pour y déposer les fragments et signaler ce qu’ils en concluaient. L’accueil avait été poli, professionnel, et tiède. Le sergent qui les avait reçus, un homme d’âge mûr derrière une barrière de chêne sombre, avait pris note avec une courtoisie de carton, glissé les éclats de verre dans une enveloppe brune sur laquelle il avait écrit deux lignes au crayon de papier, promis qu’on transmettrait l’enveloppe au service des incendies criminels qui s’occupait du dossier, et les avait remerciés sans plus d’empressement. Aucune question. Aucune demande de précision sur la manière dont elle avait recueilli les fragments, aucune interrogation sur sa qualité, aucun crayon levé pour noter à son tour qu’une dame en visite à Londres examinait les décombres d’une maison brûlée et en revenait avec des conclusions de chimiste. Madeleine, dit-elle, en était sortie avec ce mélange précis d’irritation et de lucidité qu’elle a quand elle sait qu’elle vient d’être prise pour ce qu’elle n’est pas, et qu’il ne servirait à rien d’insister. Les fragments dormiraient dans un tiroir. Aucun inspecteur ne se déplacerait sur leur foi seule. La police, ce matin, ne les avait pas pris vraiment au sérieux, et c’était à nous, désormais, de faire ce que la police ne ferait pas.

Vint mon tour, et celui de Marcello. Notre matinée se résumait à peu de chose. Le Chelsea Arms Hotel à Finsbury, où nous n’avions rien tiré du majordome trop bien dressé par les inspecteurs du Yard, et qui s’était proposé de téléphoner pour vérifier ce que je lui demandais avec un empressement tel que nous étions ressortis aussi vite que possible, sentant le regard du même majordome inscrire nos silhouettes dans la mémoire de son personnel. La boutique de Makryat à Islington, que l’annuaire ne mentionnait pas, que nul cocher, nul marchand de tabac, nul employé de poste de la circonscription n’avait pu nous situer, et qui s’était dérobée pendant deux heures à toute approche. Une matinée perdue, sur le papier. Une matinée non perdue, sur un autre tableau, parce que l’empressement du majordome de Chelsea Arms à téléphoner immédiatement et l’absence complète de la boutique de Makryat des registres londoniens ordinaires nous renseignaient l’une et l’autre sur le degré d’organisation et de protection dont disposaient les gens autour desquels nous nous mettions à tourner. Marcello résuma cela en deux phrases sèches, à sa manière de caporal qui ne s’attarde jamais sur l’inutile.

Timothée, ensuite, fit le bilan de la sienne. Elle avait été plus courte que les nôtres, parce que la sonnette de la porte du Claridge l’avait retiré du téléphone vers onze heures et demie. Un gamin de douze ans, dans des vêtements trop grands pour lui et avec des cheveux noirs en bataille, s’était présenté à la réception. Il portait un billet plié. Il avait demandé monsieur Ender Beaumain par son nom. Timothée, qui avait pris en charge l’accueil de ce visiteur improbable, lui avait donné un shilling, lui avait fait répéter de qui il tenait le pli, le gamin lui avait répondu d’un grand monsieur en chemise qui lui avait dit que c’était pressé, sans plus d’indications, et était reparti dans la pluie. Timothée avait alors déplié le billet et l’avait parcouru sans attendre. L’écriture de Julius, qu’il avait reconnue à la première hampe, ces lettres droites et franches que personne ne confond avec aucune autre. Quatre lignes. Cinq peut-être. Mais des lignes qui ne laissaient aucune marge à l’interprétation. Une convocation au 67 Cheapside Street, dans Whitechapel, l’injonction de venir vite et de s’assurer de n’être pas suivis, et la signature de Julius en bas. Timothée n’était pas remonté dans sa chambre. Il n’avait pas commandé à déjeuner. Il n’avait même pas songé à le faire. Il était redescendu dans le hall, il avait demandé au portier de l’avertir aussitôt qu’un membre de notre groupe rentrerait, et il s’était mis à faire les cent pas entre le comptoir de réception et la grande fenêtre qui donne sur Brook Street, le billet plié au creux de la main, la main droite pétrissant le revers gauche de la veste d’un geste machinal qui trahissait l’impatience qu’il essayait de contenir. Madeleine et le père Isidore étaient rentrés les premiers, à quelques minutes d’intervalle avec nous, et Timothée les avait interceptés au pied de l’escalier avec une économie d’explications dont il avait, ce midi-là, fait sa marque. Le billet de Julius. Cheapside. Tout de suite. Madeleine avait à peine pris le temps de monter récupérer Bastet et son manteau, et nous étions tous descendus au moment où Marcello et moi franchissions à notre tour la porte tournante du hall en revenant de Finsbury. Pas le temps de monter, Ender. On part tout de suite. C’est par ces mots-là que Timothée nous avait pris au passage, sans laisser à aucun de nous deux l’occasion de poser un sac ou d’avaler une gorgée d’eau, et la suite, on la connaît. C’est ce billet qui nous avait fait courir à Whitechapel et qui nous avait mis tous les cinq dans la chambre du meublé de Beddows où Julius gisait. Timothée précisa, pour la bonne tenue du compte rendu, qu’il avait noté soigneusement, dans son carnet, l’heure exacte de l’arrivée du gamin et la description la plus précise qu’il pût en donner, au cas où il faudrait y revenir.

Restait l’après-midi. Et nous l’avions vécue tous ensemble, et il n’y avait donc pas lieu, à proprement parler, de la raconter. Mais il fallait quand même la reposer à plat, comme on repose une carte d’état-major sur la table après une journée d’exploration, pour vérifier que tous les yeux voyaient les mêmes lignes. La révélation de Julius. Le simulacre de Sedefkar, statue d’origine ottomane, source d’un grand pouvoir occulte, démantelée à la fin du dix-huitième siècle, ses morceaux dispersés à travers l’Europe en six localisations dont il nous avait donné la liste, indestructibles séparément, vulnérables seulement une fois la statue recomposée, et la recomposition elle-même devant être suivie d’un rituel inscrit dans des parchemins introuvables, les parchemins de Sedefkar. La géographie en six villes. Paris pour deux morceaux dont l’un partant à Milan, Venise, Trieste avec son musée Winckelmann, Belgrade par les soins du professeur Todorović, et Sofia dont la trace se perdait en 1875. La consigne de Julius. Rassembler les pièces à Constantinople, dans une mosquée désaffectée dont il devait nous communiquer ultérieurement l’adresse, et trouver en parallèle les parchemins pour disposer du rituel de destruction. Et au centre du tableau, comme le pivot autour duquel tout le reste tournait, ce nom de comte Fénalik, propriétaire originel de la statue, dont le démantèlement remontait au moment de la Révolution. Tout le monde, dans la chambre, avait entendu ce nom. Tout le monde l’avait entendu sortir de la bouche de Julius avec cette syllabe finale légèrement appuyée que le grand brûlé avait mise dessus, comme s’il pesait lui aussi en la prononçant le poids qu’elle avait sans qu’il en eût mesuré le détail. Et tout le monde, après que Beddows nous eut fait redescendre, m’avait demandé sur le palier ce que je savais de ce nom, parce que tous les quatre savaient, par ces conversations qu’on a quand on a passé des soirées en commun à Touraine et à Paris, que Fénalik n’était pas un nom neuf pour les Beaumain.

Je n’avais pas pu répondre à ce moment-là. La hâte de redescendre nous avait emportés. Et je voulais, surtout, attendre d’être au calme pour faire la chose proprement. C’est ce que je fis maintenant. Je leur livrai, dans cette chambre du Claridge, ce que les archives de Touraine m’avaient appris du comte Fénalik. Et j’étais le seul à pouvoir le leur livrer, parce que j’étais le seul à les avoir lues, à les avoir parcourues pendant des semaines au cours de cette convalescence de Touraine que tous, autour de moi, savaient avoir constitué pour moi une rééducation autant intellectuelle que physique.

Une bataille. Une bataille terrible, ce sont les termes qui me revenaient et que je leur livrai sans les corriger parce qu’ils étaient ceux dont les pages eux-mêmes parlaient. Une bataille qui ne s’était pas tenue dans Paris intra muros, mais dans une résidence du comte située en banlieue parisienne, et dans une banlieue éloignée du centre, dans ces zones qui sont aujourd’hui des faubourgs incorporés à la ville mais qui relevaient encore à l’époque de la campagne, de chemins creux et de bois, de manoirs isolés dans des parcs murés. C’est là, dans cette résidence-là, que mes ancêtres avaient affronté Fénalik. Et c’est là, dans la confusion même de l’affrontement, que la statue avait été brisée. Sur les circonstances exactes du démantèlement, sur la séquence des coups, sur la répartition des morceaux entre les mains de tel ou tel des protagonistes au sortir de l’engagement, je leur dis que je ne pouvais pas, à cette heure et dans cette chambre, livrer les détails. Il me faudrait pour cela rentrer à Paris, descendre à Touraine, rouvrir le coffre et reprendre les cahiers à la lampe. Ce que je leur livrais là, c’était la mémoire que j’en avais, fragmentaire sur le détail mais ferme sur l’essentiel. Il y avait des Beaumain à cette bataille, le soldat Beaumain au premier rang. Il y avait des Hugel à côté d’eux, qui s’étaient battus dans le même engagement, mais c’est dans nos archives à nous, dans les archives Beaumain, que le compte rendu de l’affaire avait été déposé, et c’est la main du soldat Beaumain, et la sienne seule, qui en avait tenu la plume. Cette écriture saccadée, ferme, sans tremblement, que je revoyais à présent avec netteté dans les pages que Patrice m’avait fait recopier l’année dernière à Touraine. Et le mot était venu sous sa plume, sans solennité, mais avec cette gravité d’un homme qui ne se permet pas d’écrire ce qu’il ne sait pas pour vrai. Vampire. Il avait écrit ce mot. Et il l’avait écrit en sachant ce qu’il écrivait.

Vampire, répéta Timothée à voix très basse. Le mot tomba sur le tapis comme on laisse tomber une pièce de monnaie, et il y resta, et le silence l’entoura.

Je continuai. Il y avait davantage. Les cahiers, autant que je pouvais le restituer de mémoire, attribuaient à Fénalik certaines facultés qui sortaient du registre humain. Une capacité, leur dis-je, à se vaporiser presque, à passer d’un état de corps à un état de gaz, à s’évanouir en un nuage diffus qui s’engouffrait dans les conduits de la maison, dans les bouches d’aération, dans les interstices que la maçonnerie laissait toujours. Cette propriété-là, gazeuse, mes ancêtres l’avaient documentée. Ils l’avaient vue. Ils en avaient porté témoignage par écrit. Elle leur avait servi à comprendre, en partie, à quoi ils avaient affaire. Mais ce n’est pas par là, ajoutai-je aussitôt, que Fénalik s’était tiré de l’affaire de banlieue. Dans cette résidence-là, ce soir-là, les Beaumain et les Hugel l’avaient vaincu. La statue, qui paraissait constituer d’une manière ou d’une autre la source de sa résistance aux moyens ordinaires, avait été brisée dans la confusion même de l’engagement, et la statue brisée, le comte s’était trouvé réductible. Il avait été pris. Il avait été remis vivant aux autorités révolutionnaires. Et c’est à partir de cet instant que le compte rendu devient incompréhensible. Le comte n’avait pas été exécuté. Il n’avait pas été détenu durablement. Par je ne sais quelle ressource d’éloquence, par je ne sais quel jeu d’influences que les cahiers ne précisaient pas, il avait obtenu sa libération, comme si rien ne s’était passé, comme si toute l’affaire de banlieue n’avait été qu’un malentendu administratif dont il lui convenait de sortir au plus vite. Il était ressorti. Et à la sortie, il avait disparu. On n’avait plus eu son adresse. On n’avait plus eu son trajet. On ne l’avait jamais vu mort. Et les cahiers, dans la dernière entrée consacrée à cette affaire, avaient consigné cette double issue avec ce sérieux clinique de gens qui savent qu’ils n’ont pas accompli ce qu’ils étaient venus accomplir. Nous avons brisé la statue. Nous avons livré le comte. La justice nous l’a repris. Le comte n’est pas mort, et nous n’avons jamais su par quels moyens il s’est fait rendre. C’est, à peu près, le sens que j’avais en mémoire de cette phrase finale, sans pouvoir jurer des termes exacts.

Le père Isidore, à ce moment-là, posa son verre. Sans bruit. Avec cette précision lente qu’il met dans ses gestes quand quelque chose vient de basculer pour lui. Il appuya les coudes sur ses cuisses, il joignit les mains, il regarda le tapis entre ses pieds, et il resta ainsi pendant un temps que personne, dans la pièce, n’osa interrompre.

Quand il releva enfin la tête, il avait dans les yeux cette expression que je ne lui avais jamais vue qu’une seule fois auparavant, lors de la nuit d’octobre 1918, et que j’espérais ne plus revoir de ma vie. Une expression sans dramatisation, sans solennité particulière, juste un sérieux qui s’était durci d’un degré. Il dit. Si ce que tu décris est juste, et je n’ai aucune raison de douter de ce que tu décris, alors nous sommes face à une créature qui n’est pas morte en 1789 et qui n’a aucune raison d’être morte aujourd’hui non plus. Pas après cent trente ans. Cent trente ans, ce n’est rien pour ces choses-là. Si Julius est sur la piste de la statue qui lui a appartenu, et si des Turcs sont eux aussi sur la piste de la même statue, il y a une chance, et plus qu’une chance, pour que le comte en personne soit dans le coup. D’une manière ou d’une autre. Visible ou non. Je vais demain matin me mettre en chasse aux pieux. Pas des pieux qu’on taille soi-même au coin d’un atelier. Ceux-là, dans une affaire comme celle-là, ne vaudraient pas grand-chose. Il me faut des pièces d’origine, des pieux anciens, comme on en trouve chez les antiquaires spécialisés de la ville quand on sait dans quelles vitrines regarder. Cela demandera du temps. Je tâcherai aussi de remettre la main sur un peu d’eau bénite en quantité utile, parce que celle que je transporte habituellement n’est pas calibrée pour une chasse, c’est de l’eau de service courant, j’en aurai besoin de plus.

Il dit cela posément. Sans excès. Sans démonstration. Des pieux d’antiquaire, et la quantité utile d’eau bénite. Comme un médecin qui annonce qu’il va faire venir une perfusion. Et personne, dans la chambre, ne le contredit. Pas Madeleine qui pourtant a, dans son tempérament, un fond cartésien de bonne école. Pas Timothée qui aurait pu, dans une autre vie, rire d’une telle annonce. Pas Marcello qui n’a jamais cru aux fantômes mais qui sait depuis l’Argonne qu’il y a des moments où l’on n’a plus à choisir entre y croire ou pas, parce que l’efficacité passe avant la métaphysique. Pas moi non plus. Personne. Le mot de pieux entra dans la conversation avec la même naturalité qu’y serait entré le mot de bandage ou le mot de garrot. Et c’est à cet instant-là précisément, j’en suis sûr en réécrivant la scène, que la qualité du monde dans lequel nous étions en train d’entrer se révéla pour ce qu’elle était. Un monde où l’on prépare des pieux. Pas un monde où l’on en discute, pas un monde où l’on s’amuse de l’idée, un monde où l’on en prépare. Je ne suis pas sûr d’avoir, à ce moment précis, mesuré la portée du basculement. Je le mesure ce soir.

Madeleine, ensuite, prit le relais. Elle avait, depuis le début, quelque chose à dire qui n’avait pas pu sortir parce que mon récit l’occupait, et elle attendit que le silence retombât pour parler. Elle voulait, dit-elle, faire le tour des hôtels des ventes de Londres pendant que nous étions là. Christie’s, Sotheby’s, et les maisons plus modestes qui tiennent boutique du côté de Bond Street et de Saint James’s. L’idée était simple. Si Makryat est marchand d’art, et si son trafic transitait par Londres, on aurait peut-être une chance d’y trouver une trace écrite, une fiche de provenance, un nom d’acheteur ou de vendeur, n’importe quoi qui pût nous donner un point d’entrée dans son réseau.

Je l’arrêtai d’un mouvement de la main. Je ne crois pas, lui dis-je, que Makryat ait jamais mis les pieds dans un hôtel des ventes londonien. C’est mon hypothèse, mais elle se tient. Sa boutique, à mon avis, regorge d’objets de trafic. Pas d’objets passés par les filières régulières. Des objets sortis irrégulièrement d’Anatolie, des objets dont la provenance ne supporterait pas le moindre examen, des objets qui ne peuvent pas remonter aux catalogues officiels parce qu’ils n’y ont jamais été inscrits. Christie’s et Sotheby’s ne vendent que des choses dont l’histoire est documentée. Makryat n’a rien à faire chez eux. Si tu veux suivre la piste de Makryat, ce n’est pas par les ventes aux enchères qu’il faut commencer. Ce que je dis là, j’ajoutai, c’est juste pour t’éviter une perte de temps. Ce n’est pas une piste. C’est une absence de piste, dont je veux qu’on prenne acte tout de suite pour ne pas y revenir.

Madeleine hocha la tête sans s’y attarder. C’était une femme qui acceptait l’évidence sans la chicaner quand elle la voyait passer. D’accord, dit-elle. J’avais pensé à cela parce qu’il fallait penser à tout, mais tu as raison. Pas les ventes. Je laisse cette piste. Bon.

Et le silence revint, brièvement.

Et c’est dans ce silence, à ce moment-là, que la chose se mit à se cristalliser pour moi avec une netteté que je n’avais pas encore osée mettre en mots devant les autres. Mes doutes. Cette idée que toute cette affaire, depuis le colloque jusqu’à la chambre de Cheapside, présentait les traits d’une mise en scène trop bien réglée. Cette idée que reconstituer une statue qu’on nous dit dangereuse pour pouvoir la détruire ensuite n’était pas, en bonne logique, l’idée du siècle, et que la dispersion est la mesure de sûreté la plus élémentaire qui s’impose quand on ne sait pas autrement maîtriser une chose, et que les rassembler revenait précisément à exécuter le programme d’un adversaire qui aurait besoin qu’on les lui apportât en un lieu. Cette idée, surtout, qu’entre le Julius qui devait parler d’épiphénomènes fantomatiques et le Julius qui depuis son lit nous parlait d’artefacts ottomans démantelés en 1789 et de parchemins de destruction, il y avait un saut qui ne se justifiait par rien de ce que je savais de l’homme, et qu’un saut comme celui-là, dans un esprit méthodique comme le sien, ne pouvait être que le résultat d’une pression que je ne comprenais pas mais dont je sentais l’empreinte sur tout ce qu’il nous avait dit.

Je leur exposai cela. Calmement. Avec, je crois, suffisamment de rigueur pour que personne ne pût me soupçonner de céder à la fatigue ou à la paranoïa que Marcello m’avait gentiment reprochée sur le trottoir de Cheapside quelques heures plus tôt. Je dis tout. La symétrie trop précise entre l’affaire de Patrice en 1893 et la nôtre, à trente ans pile d’écart. La résurgence du nom de Makryat dans les deux dossiers. La présence, à Saint-John’s-Wood, d’une Hugel qui était une Chassaing, fille redécouverte d’un sang lui-même retrouvé. La géographie en six villes, presque trop belle pour une enquête réelle, qui ressemblait à un parcours fléché. Et la coïncidence absolue, surtout, de notre vécu personnel et de la besogne qu’on nous demandait d’accomplir. Nous étions, leur dis-je, les mieux placés au monde pour aller récupérer ces six pièces. Je connais Constantinople sur le bout des doigts pour y avoir grandi. Marcello connaît l’Italie, Venise et Trieste comprises, pour y être né et pour y avoir bourlingué pendant la guerre. Madeleine a ses contacts dans toutes les institutions archéologiques d’Europe. Le père Isidore est outillé pour ce qui relève de l’exorcisme. Timothée maîtrise les écritures anciennes, et l’arabe en particulier, mieux qu’aucun universitaire de Paris. Une équipe trop bien composée pour le travail qu’on nous propose. Une équipe sur mesure. Quelqu’un avait évalué la composition de notre groupe et avait dimensionné la mission en conséquence. Quelqu’un, je conclus, avait besoin que ce soit nous qui le fassions. Et puisque quelqu’un avait besoin de cela, ce quelqu’un avait un intérêt à la réussite de la chose. Et il fallait, dans tous les cas, se demander quel était cet intérêt avant de se mettre en route.

Marcello laissa passer un long moment. Il regarda le feu dans la cheminée. Il roula une cigarette entre ses doigts sans l’allumer. Puis il dit. Je t’entends. Et je ne te donnerai pas tort cette fois, comme je te l’ai donnée tort cet après-midi. Tu as peut-être raison. Mais peut-être raison ne suffit pas à nous faire renoncer. Si on ne fait rien, la statue se rassemble quand même, sans nous. Si on fait quelque chose, on a au moins la main sur la rapidité du mouvement et sur l’endroit où ça finit. La paranoïa est une qualité dans certaines situations, Ender. Tu as raison de me la rappeler. Mais l’inaction n’en est pas une.

Timothée renchérit, à sa manière fragile. Si nous croyons que nous sommes manipulés, dit-il, alors la seule chose à faire est de partir en ayant accepté de l’être, mais en ayant pris les précautions pour pouvoir nous extraire au dernier moment du rôle qu’on nous a écrit. Ce n’est pas refuser la pièce. C’est jouer la pièce en lisant le texte en biais pour préparer la sortie. Nous avons l’avantage, je crois, d’avoir vu venir le piège. Cela ne se gâche pas.

Madeleine acquiesça. Le père Isidore aussi. Et je dus reconnaître, à voix haute, que la sagesse était plutôt de leur côté. On n’arrête pas un mécanisme qu’on n’a pas en main. On apprend à le suivre. On reste lucide. On note ce qui ne colle pas. Et on garde l’œil sur la sortie.

Nous convînmes, sur ces bases, des tâches du lendemain. Madeleine, qui n’avait pas pu se rendre à l’Oriental Club ce soir en raison du temps que l’après-midi de Cheapside nous avait pris et de l’heure tardive à laquelle nous étions rentrés, ouvrirait son enquête là-bas dès l’ouverture du Club le matin. Le portier, les valets, les habitués qui prenaient leur breakfast sur place, tout ce qui pouvait avoir vu Julius dans les derniers mois et avoir entendu une bribe utile méritait d’être abordé une fois, posément. Timothée se rendrait à la bibliothèque du British Museum pour commencer les recherches sur Sedefkar, ce nom dont aucun de nous ne savait s’il désignait un sculpteur, un mystique, une lignée d’orfèvres ou une école, et dont l’éclaircissement nous serait précieux pour la suite. Le père Isidore, on l’a dit, partirait à son équipement, pieux d’antiquaire et eau bénite, et nous savions qu’il s’en débrouillerait. Et Marcello et moi, nous nous chargerions de retrouver la boutique de Makryat. La police, nous semblait-il, en avait l’adresse. Il s’agissait de la leur arracher.

Nous nous séparâmes assez tard. Le brandy avait peu baissé dans la bouteille. La collation, en revanche, avait été expédiée jusqu’à la dernière miette, ce qui était sans doute la seule bonne nouvelle de la soirée. Marcello sortit le dernier, après les autres, et il s’arrêta sur le seuil de la chambre. Tu vas dormir cette nuit, Ender. Tu vas dormir. C’est un ordre. Je hochai la tête sans rien promettre. Il referma derrière lui.

Je restai seul. La chambre, après leur départ, parut plus grande qu’elle ne l’était. Le feu, dans la cheminée, déclinait. La pluie n’avait pas désarmé sur les tôles d’un appentis voisin. Je me rassis à la table, je rouvris ce cahier, et je consignai, dans l’ordre, ce que la matinée et l’après-midi avaient livré, jusqu’à ce trottoir de Cheapside où Marcello m’avait pris doucement par le coude pour me ramener à la raison. J’ai écrit pendant ce qui m’a paru longtemps. Voilà cette journée du 5 janvier consignée jusqu’à son dernier détail utile. Je n’écrirai pas davantage ce soir. La fatigue commence à peser. Les épaules pèsent. La main droite a la crampe d’écriture des longues séances. Marcello a raison. Il faut dormir. Demain ouvrira d’autres pistes que nous ne pouvons pas suivre la tête vide. Je pose la plume.


Je dormis mal cette nuit-là. D’un sommeil court, traversé de morceaux de rêves dont je ne pus rien retenir de précis au réveil sinon une sensation d’oppression et l’image, qui ne provenait d’aucun rêve identifié et qui flottait dans le vide entre eux, d’un nuage gazeux qui s’engouffrait sous une porte. Je me réveillai à six heures, parce que mon corps savait que je ne pouvais pas dormir davantage, et je restai allongé immobile pendant une heure, à fixer la rosace du plafond et à laisser mon cerveau retomber dans le réel.

À sept heures et demie, je descendis à la salle de petit déjeuner. Madeleine y était déjà, en tenue de ville, lisant le Times. Timothée descendit dans la minute qui suivit, son carnet sous le bras. Le père Isidore arriva, prit son café debout, en commanda un second, et s’éclipsa au bout de vingt minutes sans manger autre chose qu’un morceau de pain noir. Sa quête de pieux et d’eau bénite l’attendait dans les rues de Londres, et je n’avais pas la moindre idée de la manière dont un prêtre breton catholique, en uniforme civil, dans une ville majoritairement anglicane et anglo-saxonne, s’y prendrait pour repérer les antiquaires susceptibles de tenir ce genre de pièces et pour mettre la main sur l’eau bénite en quantité, mais je m’en remettais à son métier et à son flair. Marcello descendit le dernier, en costume du jour, le rasoir cette fois ayant fait le tour complet du visage. Il s’assit à ma droite. Il n’avait pas besoin de parler. On savait tous les deux ce qu’on avait à faire.

Vers huit heures et demie, chacun partit de son côté. Madeleine, accompagnée d’un cab que le portier lui héla, en route pour Stratford Place et l’Oriental Club dont elle pousserait la porte aux premières heures d’ouverture pour entamer son enquête. Timothée vers Bloomsbury et la salle de lecture du British Museum, dont il avait obtenu la veille la carte temporaire grâce à une lettre que Smith lui avait fait remettre. Marcello et moi vers le commissariat central de la police métropolitaine. New Scotland Yard. Le grand bâtiment de Norman Shaw posé sur le Victoria Embankment, devant la Tamise, sa façade en briques rouges et pierre blanche fendue d’une multitude de fenêtres uniformes, son fronton sobre, sa tourelle d’angle qui lui donne ce vague air de château victorien désaffecté. Cette odeur particulière, en remontant Whitehall, de fumée de cheminée mêlée à l’humidité de la Tamise, et l’agitation matinale des bobbies en pèlerine et des employés qui rentrent au pas pressé.

Nous demandâmes l’inspecteur Flemmings. On nous fit attendre vingt minutes dans un couloir aux murs vert pâle, sur un banc de bois dur, à regarder passer dans les deux sens des constables qui ne nous accordaient aucun regard. Flemmings vint enfin nous chercher. Un homme d’une cinquantaine d’années, l’air fatigué, la moustache grise, l’œil intelligent derrière des lunettes à monture d’acier. Il nous fit entrer dans un bureau encombré de dossiers, nous fit signe de nous asseoir, et nous demanda en quoi il pouvait nous être utile, avec cette politesse sèche que les Anglais réservent aux étrangers dont ils n’ont pas encore décidé s’ils sont des emmerdeurs ou des informateurs.

Ce fut Marcello qui parla, je l’avais prévu ainsi. Marcello a, malgré son fort accent, malgré son français qui se mêle parfois à l’italien quand il s’emporte, cette autorité de caporal médaillé qui imprime un respect immédiat aux fonctionnaires en uniforme. Il décrivit calmement à Flemmings ce que nous savions de l’affaire Makryat, en s’en tenant à ce que les journaux du matin précédent en avaient publié, et en y ajoutant un détail qui nous était propre, à savoir que nous étions des amis personnels du professeur Julius Smith, dont la maison venait de brûler, et que nous avions de bonnes raisons de soupçonner un lien direct entre l’incendie de Saint-John’s-Wood et le triple meurtre de Chelsea Arms. Je laissai Marcello dérouler. Le mot d’amis personnels du professeur Smith eut son effet. Smith est connu de la police de Londres, suffisamment du moins pour que son nom déclenche un mouvement d’attention chez un inspecteur du Yard. Flemmings posa son crayon. Il nous regarda l’un après l’autre. Il demanda ce que nous attendions de lui exactement.

L’adresse de la boutique de Makryat, dit Marcello. Nous savons qu’elle figure dans votre dossier. Nous avons besoin de la connaître. Pour notre enquête personnelle. Nous nous engageons à n’y rien faire d’inconsidéré et à transmettre à Scotland Yard toute information utile que nous pourrions y recueillir.

Flemmings hésita. Il joua du crayon entre ses doigts. Il pesa la requête. Il pesa Marcello, il me pesa, il pesa l’allusion à Smith. Et puis, à mon grand soulagement, il céda. Trois Brophy Lane, dit-il. Islington. Je dois moi-même m’y rendre. Demain. Je serai chez Makryat demain matin, sur les dix heures. D’ici là, vous pouvez en faire ce que vous voulez. Mais, et là il pointa son crayon sur la table en signe d’avertissement, si vous y commettez la moindre violation de la loi anglaise, je ne pourrai rien pour vous. Et si je découvre demain matin que vous avez emporté quelque chose, vous aurez affaire à moi en retour. Suis-je clair ?

Marcello hocha gravement la tête. Je hochai la même. Flemmings nous reconduisit jusqu’au couloir, nous serra la main avec cette fermeté un peu froide des fonctionnaires britanniques, et nous nous retrouvâmes dans la rue avec, dans la poche intérieure de Marcello, le bout de papier sur lequel l’inspecteur avait griffonné l’adresse.

Trois Brophy Lane, Islington. Une rue dont je n’avais jamais entendu le nom et que Marcello dut faire indiquer au chauffeur du premier cab qui passa. Nous montâmes dans le véhicule, et le cab s’engagea aussitôt sur le pont, traversa Trafalgar Square, remonta vers le nord par Tottenham Court Road, et plongea dans le dédale plus modeste, plus serré, plus ouvrier d’Islington. La bruine continuait. Les rues étaient sombres pour dix heures du matin. Les façades, plus basses qu’à Mayfair, avaient ce brun fumeux que prennent les briques anglaises quand la suie de cinquante ans s’y est déposée sans qu’on les ait jamais lavées. Les passants étaient moins nombreux ici, plus pressés, plus mal vêtus. Le quartier de Makryat. Un quartier où l’on peut tenir une boutique d’antiquités sans que personne, dans le voisinage, ne s’interroge sur ce qui s’y passe à l’arrière.

Le cab nous déposa à l’embranchement de Brophy Lane et d’une rue plus large dont je n’ai pas retenu le nom. Nous payâmes. Nous attendîmes que le cab fût reparti pour bouger. Brophy Lane était une rue étroite, presque une impasse, bordée de petites bâtisses de deux étages avec boutique au rez-de-chaussée, alignées en mitoyenneté serrée. Le numéro trois était à mi-longueur, sur le côté droit en remontant. Une devanture étroite, peinte d’un brun foncé qui virait au noir par endroits, un fronton presque sans inscription, juste un petit M. Makryat & Co en lettres dorées passées que la pluie de plusieurs hivers avait écaillées. La vitrine était garnie d’un assortiment hétéroclite d’objets indistinctement visibles à travers la crasse du verre, vases vaguement orientaux, petits coffrets de bois noir, ce qui semblait être une icône byzantine sous une vitre intérieure, et au fond une lourde tenture rouge qui interdisait toute vision au-delà. La porte d’entrée, fermée. Pas de lumière à l’intérieur. Aucune affichette signalant les heures d’ouverture. La boutique avait l’air d’un commerce que personne ne tient plus, ou que quelqu’un tient sans tenir à ce qu’on y entre.

Nous ne nous arrêtâmes pas devant. Marcello avait compris d’instinct qu’il fallait passer sans ralentir. Nous remontâmes la rue jusqu’à son bout, nous tournâmes dans la perpendiculaire, nous longeâmes une autre rue tout aussi étroite, et nous prîmes par l’arrière, par une de ces venelles que les Anglais appellent mews et qui dessert les arrière-cours des boutiques de la rue principale. La venelle était à peu près déserte. Un chat efflanqué passa devant nous en hâte. Un linge gris pendait à une fenêtre du premier étage et personne ne semblait penser à le rentrer malgré la pluie.

L’arrière du numéro trois était délimité par un muret de briques noircies d’environ un mètre vingt, surmonté d’aucune ferraille, ce qui était une chance, parce que l’enjambée se ferait sans risque de déchirer le pantalon ou de se signaler par un bruit métallique. Marcello jeta un coup d’œil en amont et en aval de la venelle. Personne. Il passa devant moi, posa la main sur le sommet du muret, prit appui de l’autre sur ma propre épaule, je le sentis monter, je le sentis franchir le muret avec cette souplesse calme qu’il a, et il atterrit de l’autre côté sans plus de bruit qu’une chemise qu’on pose sur un dossier. Je suivis. Plus laborieusement, parce que je suis plus sec et plus raide que lui, mais correctement. Nous nous retrouvâmes dans une cour minuscule, encombrée d’une caisse à charbon vide, d’un seau en zinc rouillé, et de quelques tessons d’une bouteille verte qui crissèrent sous mes semelles avec un bruit que je trouvai énorme et que personne, j’imagine, n’entendit en dehors de moi.

La porte arrière de la boutique se présentait devant nous. Une porte en bois sombre, à peu près de la même peinture brune que la devanture, encadrée d’un chambranle qui avait souffert de l’humidité et dont les jointures se laissaient deviner par les fissures de la peinture. La serrure était une serrure ancienne, à pêne dormant, sans verrou apparent. La porte avait l’air solide mais pas neuve. Marcello s’en approcha, posa la paume sur le panneau, écouta de la joue contre le bois pendant quelques secondes. Aucun bruit à l’intérieur. Aucun pas. Aucune voix.

Il fallait ouvrir. Et il fallait ouvrir sans bruit. Marcello tâta sa poche, en sortit la lame de couteau qu’il porte toujours sur lui, regarda la serrure, fit la moue. Trop fin, dit-il à voix très basse. Trop court. Je vais me ruiner la lame avant d’avoir entamé le pêne. Il faudrait quelque chose de plus solide.

Je me retournai. Je laissai mes yeux balayer la cour. La caisse à charbon vide. Le seau en zinc. Les tessons. Et là, contre le mur du fond, à demi enfoncée dans la terre boueuse, une grosse ferrure en fer forgé, peut-être une vieille charnière qui s’était détachée d’un volet ou d’une porte de remise, longue d’une trentaine de centimètres, épaisse, courbée à l’une de ses extrémités. Une pièce massive. Du fer de bonne qualité, à en juger par sa noirceur grasse et son absence de rouille pulvérulente. Je la ramassai. Elle pesait son poids dans la main. Marcello, je murmurai. Regarde ça. Marcello la prit. Il la soupesa. Il sourit. Pas un grand sourire, juste un coin de la bouche relevé, ce demi-sourire de soldat qui a trouvé son outil. Parfait, dit-il. Exactement ce qu’il me faut.

Il glissa l’extrémité courbée de la ferrure entre le chambranle et la porte, à hauteur du pêne. Il appuya. Doucement. Avec ce dosage des forces qu’on apprend dans les tranchées quand on doit ouvrir un caisson sans alerter l’autre côté. Le bois grinça à peine. La ferrure s’enfonça d’un demi-centimètre. Marcello augmenta la pression. Le pêne résistait, mais le bois lâchait plus vite que la serrure. La ferrure s’enfonça davantage. Il fit jouer le levier. Une fois. Deux fois. À la troisième, il y eut un petit craquement, mat, étouffé, mais qui me parut, dans le silence de la cour, équivalent à un coup de feu.

Mon cœur s’arrêta une demi-seconde. Je tournai la tête vers le muret. Personne. Aucun bruit dans la venelle. Aucun cri à la fenêtre. Le linge gris continuait de pendre dans la pluie fine. Marcello me lança un regard. Vite, dit-il. Maintenant. La porte céda. Elle s’ouvrit de quelques centimètres. Une odeur, de l’intérieur, nous parvint, une odeur de renfermé, de poussière, et quelque chose en dessous que je n’eus pas le temps d’identifier.

Nous entrâmes. Précipitamment. Sans rien regarder. Sans même laisser nos yeux s’accoutumer à la pénombre. Marcello tira la porte derrière nous aussi vite qu’il l’avait ouverte, la repoussa contre le chambranle, retint le battant à deux mains pour amortir le contact, le laissa s’aligner sans bruit, et nous restâmes l’un contre l’autre dans le noir presque total de l’intérieur, le dos contre la porte refermée, le souffle court, sans bouger, l’oreille tendue vers la cour que nous venions de quitter et vers la rue au-delà, à guetter le moindre indice que quelqu’un, quelque part, eût entendu le craquement et fût en train d’accourir.

Aucun bruit. Pas de pas. Pas de voix. Pas de fenêtre qui s’ouvre. Rien que la pluie sur les tuiles au-dessus de nos têtes et le martèlement de mon propre sang dans mes tempes.