Que faire de toute cette folie ?
Je ne voyais rien. Rien d’autre qu’attendre. Alors j’attendis, la main collée à ce chambranle poisseux, le souffle court, le goût de terre froide encore sur la langue. Isidore arrivait. Je me plaquai contre la paroi pour lui laisser le passage. Un geste de rien. Un pas de côté, comme dans un couloir d’hôpital quand passe un brancard.
C’est en faisant ce pas que je les vis.
Des signes. Gravés dans le bois de la porte, à hauteur d’homme, et sur le montant, et plus bas encore. Des entailles profondes, faites au couteau, à la pointe, avec une patience de forçat. Des cercles brisés. Des traits qui se croisaient selon des angles qui ne ressemblaient à rien de connu. Des lettres, peut-être. Aucune langue que je sache lire. Le bois, à l’intérieur des sillons, était plus sombre. Noirci. Comme si on y avait frotté quelque chose.
Des glyphes. Je ne trouvais pas d’autre mot. Des symboles de cabale, de sorcier, de ces grimoires que Timothée feuillette avec des gants. Et une idée me traversa, absurde, que je n’osai pas regarder en face. Si ces marques étaient là, c’était pour arrêter quelque chose. Pour interdire le passage. Pour que ces morts qui marchaient ne puissent pas franchir le seuil. Une frontière. Une frontière gravée au canif dans un train de l’enfer.
Il y a un an, j’aurais ri de moi. Je ne riais plus de grand-chose.
Isidore me rejoignit. Il était hors d’haleine, la soutane encore retroussée, le col de travers. Il ne dit rien. Il passa derrière l’homme maigre et colla aussitôt son visage à la vitre de la porte suivante, pour voir ce qui nous attendait de l’autre côté. Je l’entendis souffler contre le verre.
Là-bas, derrière nous, Timothée luttait pour sa vie.
Je le voyais par éclats, entre deux chapeaux. Il tentait d’enjamber une banquette et n’y parvenait pas. Ses longues jambes battaient l’air. Ses mains glissaient sur le bois. Il retombait. Il recommençait. Entre l’arête du dossier et le plafond, il n’y avait pas deux empans. Il retomba encore. Alors, dans l’affolement, il fit la seule chose qui lui restait. Il se jeta dans la coursive.
Et le mort qui avait poursuivi Isidore s’arrêta. Il pivota. Lentement. Il avait perdu sa proie, il s’en trouvait une autre, et je vis ses bras se lever vers Timothée avec cette tranquillité des choses qui n’ont plus rien à perdre.
La lutte fut atroce. Timothée repoussait, se dégageait, reculait. Les autres affluaient derrière. On aurait dit un nageur qui se débat contre la marée montante.
Je n’en pouvais plus.
Je n’en pouvais plus de ma propre lâcheté. Elle me brûlait l’estomac comme un acide. J’étais là, à l’abri, derrière un inconnu, pendant que mon ami se noyait dans une foule de cadavres. Alors je lâchai le chambranle. Je retournai dans le wagon.
Mes jambes me portaient à peine. Chaque pas me coûtait. Je sentais encore ces lèvres sur les miennes, ce vide qu’elles avaient creusé en moi, et le froid qui me restait dans les doigts. Mais j’avançais.
Timothée, d’un effort qui me parut surhumain, jeta ses deux bras en avant et repoussa l’un d’eux. Le mort bascula. Il s’écroula à moitié entre deux sièges, dans un bruit mou de sac qu’on laisse tomber. Aussitôt un autre prit sa place. Une femme. Un col de dentelle jauni, un chignon défait. Elle tendait les mains.
Je m’approchai. Assez près pour qu’ils me voient. Assez près pour qu’ils me sentent, s’ils sentaient encore quelque chose. Je voulais les attirer. Les détourner de lui. Relâcher l’étau, ne fût-ce qu’une seconde. Je hurlai. Je gesticulai. Je fis un pas de biais, puis un autre, pour qu’il y ait de la place derrière moi.
La peur me reprit. Elle m’empoigna à la gorge, exactement comme tout à l’heure. Mes mains tremblaient. Ma bouche était sèche comme du plâtre. Mais je tins bon. Je restai là, planté dans la coursive, prêt à tirer Timothée par le col s’il le fallait. Prêt à me jeter sur eux. Avec quoi, je l’ignore encore.
C’est alors que j’entendis du bruit au-dessus de ma tête.
Sur le toit. Des chocs. Un raclement. Comme un corps qu’on traîne sur des tuiles. Je levai les yeux vers le plafond, bêtement, comme si j’allais voir au travers. Marcello. Je ne l’avais plus revu depuis qu’il avait disparu par la porte opposée, à l’autre bout de la voiture. Et je compris. Il était sorti. Il était monté. Il essayait de traverser le wagon par le toit, à plat ventre sans doute, dans ce vent, dans ces ténèbres, sur cette machine lancée à tombeau ouvert.
Quelle démence.
Et pourtant, quel autre choix avait-il ? L’allée était un piège. Les banquettes, un mur. Il ne restait que le ciel. Si l’on peut appeler ciel ce qui s’étendait au-dessus de ce train.
Timothée, enfin, franchit une banquette. Je ne sais pas comment. Il bascula de l’autre côté d’un seul coup de reins et retomba dans la coursive, derrière les morts. Ils étaient à présent entre nous et lui, mais tournés du mauvais côté. Il avait le champ libre. Il courut vers le fond. Vers la porte. Vers cette tranquillité supposée que promettait l’autre voiture. Loin de ce délire de chairs mortes qui marchaient.
Je lui emboîtai le pas.
Je n’avais servi à rien. Je le sais. Je l’écris ici parce qu’il faut bien l’écrire quelque part. Il s’était sauvé seul. Mais nous passâmes tous deux la porte, presque ensemble, et nous entrâmes dans l’autre wagon.
Le silence me frappa comme une gifle.
Pas un vrai silence. Les roues martelaient toujours, là, sous nos pieds. Mais plus de grognements. Plus de râles. Plus ce frottement de tissus, de semelles, de doigts sur le bois. Un couloir. Des portes de compartiments. Une lumière grise et malade, la même que tout à l’heure, mais immobile. On aurait dit une salle d’attente après un enterrement. Le contraste était si violent, avec la frénésie et le chaos que nous venions de fuir, que j’en eus presque le vertige. Tout au fond du couloir, je crus distinguer une silhouette. Un vieillard, peut-être, figé, qui nous regardait. Je n’y prêtai pas attention sur le moment.
Je me pris à prier. Moi. Qui ne prie guère. Je priai pour que ces créatures, ces humains qui semblaient morts et ne l’étaient pas assez, restent sagement dans leur voiture. Qu’ils restent enfermés dans leur folie à eux. Était-ce l’effet des runes ? Des glyphes ? D’autre chose encore, dont je ne savais même pas le nom ? Peu importait. Il fallait que cela marche. Il le fallait.
L’homme maigre, lui, semblait sûr de son fait. Il regardait la porte gravée avec une assurance de propriétaire. Sa barrière tiendrait, disait tout son maintien. Je voulus y croire. Mais en le voyant de près, pour la première fois, à la lumière grise, j’eus un doute. Il avait l’air vieux. Très vieux. Décharné jusqu’à l’os. Et il avait l’air fou. Pas d’une folie qui crie. D’une folie tranquille, installée, qui a fait son nid.
Et il ferma la porte derrière nous.
Il la claqua, la verrouilla, s’y adossa. Je le regardai faire, stupide. Timothée aussi. Et nos amis ? Et ceux qui étaient sur le toit ? Nous le lui dîmes. Il y en a deux autres. Vous ne pouvez pas. Il haussa ses épaules osseuses. On verrait quand ils arriveraient. S’ils arrivaient. Pour l’instant, il garantissait notre sécurité en tenant cette porte close. Il ouvrirait. Il le promettait. Quand ils seraient là.
Une promesse de fou. Je n’en donnais pas cher.
Timothée et moi échangeâmes un regard. Il n’y eut pas besoin de mots. Je vins me placer tout près de lui, à portée de main. Timothée se plaça de l’autre côté. S’il tentait d’empêcher nos amis d’entrer, je l’arracherais de cette porte. Je l’aurais jeté par terre sans hésiter, vieillard ou non. Il faut croire que la journée m’avait changé.
De l’autre côté de la vitre, ils arrivaient. Les morts. Ils s’agglutinaient contre la porte de leur voiture, là-bas, de l’autre côté de la passerelle. Des visages écrasés contre le verre, blanchâtres, des bouches ouvertes sur rien, des yeux révulsés. Ils poussaient. Ils ne passaient pas. Les signes tenaient.
Et sur le toit, le vacarme redoublait.
Des coups. Des glissements. Un cri, peut-être, emporté par le vent. Que se passait-il là-haut ? Je comptais dans ma tête. Marcello. Et puis je compris qu’il n’était pas seul. Isidore n’était plus derrière nous. Je ne l’avais pas vu repartir. Il avait dû ressortir par où Marcello était passé, grimper à l’échelle, le rejoindre là-haut. Pour l’aider, sans aucun doute.
Quelle drôle d’idée.
Comme si Marcello avait besoin d’aide. Lui qui passe son temps à nous sauver la mise. Lui qui nous a sortis de tant de mauvais pas que j’en ai perdu le compte. J’imaginais Isidore, à quatre pattes sur ce toit, retenant sa calotte d’une main dans le vent. Il y avait là quelque chose de comique. Une extravagance de plus. De pathétique aussi.
Soudain l’homme maigre sursauta. Il colla son visage à la vitre de la porte, du côté de la passerelle. Ses yeux s’agrandirent. Il ne regardait plus les morts. Il regardait plus bas. Et son visage, qui jusque-là n’exprimait que suffisance, se défit d’un coup.
Timothée ne réfléchit pas. Il le repoussa. Fermement. Presque violemment. Je l’aidai de l’épaule. L’homme recula en titubant, et Timothée ouvrit la porte.
Le vent nous sauta à la figure. Un vent glacé, chargé de suie, qui sentait la brume et le métal chaud. Et je vis.
Isidore pendait sous la passerelle.
Il avait glissé. Du toit, ou de l’échelle, ou du bord étroit du wagon, je ne l’ai jamais bien su. Ses mains s’étaient refermées sur le rebord, sur je ne sais quelle ferrure, et il s’y cramponnait de toutes ses forces. Ses jointures étaient blanches. Sa soutane battait comme un drapeau. Et sous ses souliers, à quelques centimètres à peine, défilaient les traverses. Un ruban noir, flou, qui hurlait.
Il hurlait aussi. Je n’entendais pas les mots.
Voilà. C’est bien ce que j’avais pensé. En voulant aider Marcello, c’était lui qui se mettait en danger. Il n’y avait rien d’autre à attendre d’Isidore. Et en même temps, je sentis mon cœur se serrer à m’en faire mal.
Au-dessus de lui, sur l’échelle de fer, il y avait Marcello.
Il était descendu. Les deux pieds sur le même échelon. Un bras passé derrière l’échelle, coincé au creux du coude, à la manière des soldats qui montent à l’assaut d’un parapet. Et l’autre bras tendu vers le bas. Tendu à l’extrême. Tout son grand corps étiré comme une corde d’arc. Ses doigts effleuraient le poignet d’Isidore. Ils ne l’attrapaient pas. Ils l’effleuraient encore. Je vis Timothée esquisser un geste, se pencher, tendre la main à son tour. Je ne bougeai pas. Je n’étais pas un acrobate. Sur ce rebord de trois pouces, je les aurais gênés plus qu’autre chose. Je restai sur le seuil, les mains agrippées au montant, prêt à tenir la porte. Impuissant.
Et puis Marcello donna un coup de reins.
Un seul. Je l’ai vu. Tout son corps se détendit d’un coup et sa main se referma sur le poignet d’Isidore comme un étau. Il le tint. Il le tint au-dessus du vide, au-dessus des rails, avec ce bras unique. Puis il le hissa. Lentement d’abord. Puis d’un seul mouvement, il le ramena sur le marchepied. Isidore s’y retrouva à genoux, cramponné, les yeux exorbités. Et je vous jure qu’il souriait.
Hercule. Je ne vois pas d’autre nom. Un geste d’une classe folle, héroïque, comme Marcello seul sait en faire. Il venait de sauver la vie de son camarade. À coup sûr. Sans lui, le père finissait sous les roues, et il n’en serait rien resté.
Timothée et moi l’aidâmes à se relever. Nous le tînmes par les bras pendant qu’il franchissait le seuil, pour qu’il ne retombe pas. Marcello suivit. Nous entrâmes tous. Saufs. Et l’homme maigre referma la porte derrière nous avec une énergie rageuse.
Je m’appuyai à la paroi.
J’étais las. Si las. Je ne récupérais pas. Mon corps refusait de revenir de là-bas, de cette mêlée, de ces mains. Et surtout de ce baiser. Il me semblait encore sentir ces lèvres craquelées sur les miennes. Ce souffle qui n’était rien. Cette saignée par la bouche. Mes mains tremblaient. Mes genoux aussi. J’étais à bout de nerfs, et je le savais, et le savoir ne changeait rien.
Nous voulions des explications. Nous les exigeâmes. Ce qui se passait ici. Où nous étions. Qui il était. Nous parlions tous à la fois.
L’homme maigre leva une main. Éloignez-vous donc de cette porte, voulez-vous. Voilà tout ce qu’il nous répondit. Pas un mot de plus. Il nous toisait. Il nous toisait tous, de très haut, du fond de ses orbites creuses. Comme si nous étions des enfants, ou des domestiques, trop bêtes pour comprendre quoi que ce soit à ses affaires. Je ne vois pas d’autre qualificatif que celui-ci. Odieux. Un snob. Un snob décharné, dans un train de morts.
Nous reculâmes pourtant. Dans le couloir. Vers le premier compartiment.
Et l’horreur nous attendait là.
La porte du compartiment était entrouverte. L’odeur sortit la première. Une puanteur épaisse, sucrée, qu’on respire avec la bouche autant qu’avec le nez. Je la connais. Tous ceux qui ont servi la connaissent. C’est l’odeur des cratères, au troisième jour. Puis mes yeux s’habituèrent à la pénombre et je vis.
Des os. Des os rongés, fendus, épars sur le plancher. Des viscères. Des tas de chair, violacée, noire par endroits, qui avaient été des hommes. Des vêtements, mêlés à tout cela. Lacérés. Une manche de redingote. Un jupon raidi. Un soulier d’enfant, peut-être, je n’ai pas voulu regarder deux fois. Et partout des traînées de sang séché, sur le sol, sur la banquette, jusque sur la vitre, en longues coulures brunes. Un amas indicible.
Quelle nouvelle démence était-ce là ?
Isidore entra. Je n’aurais pas cru qu’il en aurait le cran. Quelque chose avait accroché son regard, un éclat au milieu des chiffons. Il se pencha. Il fouilla du bout des doigts dans ce magma. Et il en tira une chaînette. Une chaînette fine, dorée, et au bout, une montre à gousset.
Il nous la tendit en ressortant. Le boîtier était encore poissé de sang séché. Et sur le couvercle, gravées dans l’or, deux initiales. A. A.
Albert Alexis.
Le fils. Le fils de Randolph Alexis, dont les messieurs du Club des Moustaches m’avaient parlé, et dont on disait qu’il avait disparu lui aussi, un peu plus tard que son père.
Je regardai la montre. Je regardai le compartiment. Je regardai l’homme maigre. Et je compris. Ce pauvre fou dévorait tout ce qui passait à sa portée. Tout. Y compris son propre fils. L’avait-il mangé mort ? Ou vif ? Je ne voulais pas le savoir. Je tremble encore rien que de l’imaginer. Une folie de plus à ajouter à toutes celles de cette journée. Il avait mangé son fils. Quelle infamie.
Timothée lui posa la question. Je ne me souviens plus des mots exacts. Randolph Alexis, puisque c’était bien lui, je n’en doutais plus, tourna vers lui ses petits yeux. Il y brillait une lueur. Rouge. Une lueur de sang et d’excitation. Son visage prit une expression que je ne sais pas décrire. Et il dit simplement que la faim, vous comprenez. Il fallait bien manger.
Non. Je ne comprenais pas.
Je ne pouvais pas comprendre ce qui pousse un être humain à s’abaisser à cela. J’ai vu des hommes affamés. J’ai vu des hommes mourir de soif dans un trou d’obus en regardant une flaque de boue. Aucun n’avait fait cela. Cette folie me révulsait au plus haut point. J’avais la nausée. Je la sentais monter par vagues, acide, et je serrais les dents pour la retenir.
Il ajouta, du même ton tranquille, qu’il n’était là que depuis une semaine. Une semaine à peine, lui semblait-il. Depuis mille huit cent quatre-vingt-dix-sept. Et il leva les yeux vers le plafond. Nous suivîmes son regard. Le plafond était couvert de traits. Des centaines de traits gravés dans le bois, par paquets, comme en font les prisonniers sur les murs de leur cellule. D’après son décompte, nous devions être aux alentours de dix-neuf cent onze.
Nous lui dîmes que nous venions de dix-neuf cent vingt-trois.
Il chancela. Pour la première fois, je vis quelque chose se fêler dans cette morgue. Il resta un moment la bouche entrouverte. Abasourdi. Si longtemps. Si longtemps que cela.
Machinalement, je sortis ma montre. Les autres firent de même, presque en même temps, comme mus par une seule pensée. Seize heures vingt-cinq. Je regardai. Je regardai encore. Seize heures vingt-cinq. L’heure exacte où nous avions fait tourner le petit train chez Bedows. Or il s’était écoulé une heure au moins depuis. Une heure et demie peut-être. La trotteuse ne bougeait plus. Figée entre deux secondes. Je secouai la montre, je la portai à mon oreille. Rien. Pas un tic-tac.
Le temps était suspendu, ici. Ou si ralenti qu’il revenait au même. Quelle aberration. Où étions-nous donc ? Nous le lui demandâmes encore. Il ne répondit pas davantage.
C’est alors que Monsieur Stanley s’approcha.
Randolph Alexis l’appela, d’un ton de maître qui siffle son chien. Approchez, ne soyez pas si craintif. Et le vieillard que j’avais cru apercevoir au fond du couloir vint vers nous. Ce n’était pas un vieillard. C’était Henry Stanley. Le ferrovipathe de Stoke Newington. L’homme dont nous avions visité la chambre enfumée, dont nous avions lu la disparition dans le journal. Il avait l’air malade. Affaibli. Épuisé. La peau grise, les yeux enfoncés, les mains qui tremblaient contre son gilet. Et quand il nous regarda, son visage s’éclaira d’un coup. Vous êtes vivants, dit-il. Vous êtes vivants. Prouvez-moi que vous êtes vivants.
Je lui pris le poignet. Un réflexe de médecin, plus qu’un geste de consolation. Je voulais qu’il sente la chaleur de ma main. Je sentis son pouls. Rapide. Filant. Mais vivant. Les larmes lui montèrent aux yeux. Il était si heureux, disait-il, si heureux. Il avait cru que tout était perdu. Je lui parlai d’Arthur Butters. Il sourit à travers ses larmes. Son bon ami. Il craignait bien de ne plus jamais le revoir.
En le regardant, une pensée me vint. J’étais presque certain que, dans la folie de notre arrivée, Randolph n’avait pas eu le temps de l’entamer. De l’entamer. Le mot me vint tout seul. Rien que de le penser, j’eus un haut-le-cœur.
Il me fallut détourner les yeux. Je les portai vers la fenêtre.
Dehors, il n’y avait pas de paysage. Pas vraiment. Une étendue morne, informe, en dégradés de gris, comme ces plaques photographiques qu’on a voilées par mégarde. Des volutes de brume y traînaient. Et la fumée de la locomotive, qui s’étirait derrière nous en longs panaches, dessinait sa route dans ce néant. Je la suivis des yeux. Elle ne s’éloignait pas en ligne droite. Elle revenait. Elle bouclait. Elle traçait des huit. D’interminables huit, bleus, puis noirs, qui se superposaient les uns aux autres à perte de vue, comme sur un circuit. Comme sur ce circuit que nous avions monté nous-mêmes, sur le tapis de Bedows. Pauvres fous que nous étions. Nous avions construit de nos mains la porte de cet enfer, et nous l’avions franchie en souriant presque.
Le train avançait d’une allure régulière. Un serpentin colossal. De temps en temps, un à-coup, qui nous faisait tous chanceler.
Randolph Alexis se mit à parler.
Il ne nous répondait pas. Il parlait. Ce n’est pas la même chose. Son discours partait dans tous les sens. Déraisonnable. Fou. Incohérent. Des propos insanes, des bribes sur la lumière, sur les morts, sur un jour prochain où le train serait partout et n’aurait plus de place où aller. Il riait parfois, d’un rire sec, sans raison. Il était dans ce train qui s’était disloqué en quatre-vingt-dix-sept. Il y était et il n’y était pas. Il se savait lié à ce train. Il avait préparé un rituel, mais cela devait bien nous échapper.
Alors nous changeâmes de méthode. Nous l’interrogeâmes. Question après question, l’un après l’autre, avec une patience de juge d’instruction. Comme on tente de remettre de l’ordre dans le délire d’un malade en le ramenant sans cesse au fait. Je connais cela. C’est mon métier. Mais je n’avais jamais eu en face de moi une démence aussi sûre d’elle-même.
Un rituel, donc. Il y avait eu un rituel. C’est tout ce que nous en tirâmes pendant un long moment. Pour le reste, il nous prenait toujours de très, très haut. Des profanes. Il aurait tant de choses à nous expliquer que nous ne comprendrions pas. Il avait eu la chance, grâce à ses pouvoirs, de se réfugier dans ce wagon, derrière ces symboles. Imperméables, disait-il, aux morts comme aux néophytes. Et il appuya sur ce dernier mot en nous regardant.
Je me retenais de tout mon être. Je le jure. Une part de moi voulait le saisir par le col de son costume trop grand et le balancer hors du train de l’enfer, dans ce gris, dans cette brume, et qu’on n’en parle plus. Je serrais les poings dans mes poches pour ne pas le faire. Car il fallait d’abord comprendre comment sortir d’ici. Et hormis ce pauvre fou, personne ne pouvait nous le dire.
Car j’en étais persuadé. C’était lui. Lui et sa très haute estime de lui-même. Il était la cause de tout cela.
Alors je devins mordant. Ironique. Cruel, même. Je le fis exprès, pour le faire réagir. Il me demanda comment nous connaissions son nom. Je lui répondis qu’il deviendrait célèbre, à n’en pas douter. L’homme qui avait mangé son fils pour survivre. On en parlerait dans les journaux. Je vis la phrase le toucher. Un frémissement de la lèvre. Puis rien. Rien n’y changea. Il nous rappela qu’il était sans doute notre seule chance de sortir d’ici, et qu’il exigeait un minimum de respect. Sa folie ne l’avait pas fait redescendre. Elle l’avait perché plus haut encore.
Il s’en prit à Isidore, aussi, à sa religion, à ce dieu barbu des Écritures qui ne lui avait pas épargné cette mésaventure. Il existait d’autres cultes. D’autres puissances. Bien plus grandes. Isidore lui répondit que tout ceci n’était peut-être qu’une hallucination collective. Et Randolph lui promit que dans quelques années, quand il en serait réduit à manger ses propres compagnons, il changerait d’avis. Ici, ajouta-t-il, vous ne verrez jamais le jour se lever. Ici, vous êtes dans les ténèbres de l’au-delà.
Puis il changea de ton. Il avait besoin de nous. Toutes ses tentatives avaient échoué. Il ne parvenait pas à sortir seul de cette malédiction. Mais il savait comment faire. Du moins, il le prétendait. Il fallait le suivre.
Nous le suivîmes.
Le long du couloir, nous passâmes devant d’autres compartiments. Je ne regardais plus à l’intérieur. L’odeur me suffisait. Marcello marchait juste derrière lui, et je tirai sa manche au passage pour qu’il garde l’œil ouvert. Il me fit un petit signe de tête. Il n’avait pas besoin qu’on le lui dise.
Randolph ouvrit la porte du dernier compartiment.
Sur le plancher, il y avait un circuit.
Un circuit en forme de huit, posé à même le sol. Fait d’intestins. De boyaux humains, déroulés, étirés, raccordés les uns aux autres en deux boucles luisantes. Il y avait des morceaux d’autres organes, çà et là, pour tenir les courbes. Des bouts de viande noircie. Le sang avait coulé et séché tout autour, en flaques. Et sur ce circuit, un train. Des morceaux de chair taillés grossièrement, posés l’un derrière l’autre. Une locomotive. Des voitures.
Le médecin en moi reconnut les tissus au premier coup d’œil. Je l’aurais volontiers dispensé de cette compétence.
Il voulait, nous dit-il, reproduire exactement ce qui avait invoqué le train. Et l’inverser. Rejouer le rituel à l’envers, pour que le train retrouve le monde des vivants. Et il nous regardait, triomphant, comme un enfant qui montre son château de sable. Quel horrible personnage. Condescendant. Hautain. Plein de morve envers nous.
Nous insistâmes encore. Quel rituel, au juste ? Il finit par lâcher le morceau, du bout des lèvres. Un portail. Il avait ouvert un portail pour parler aux morts. Cela lui avait échappé. Totalement. Les forces des ténèbres s’étaient emparées de son rituel et de ce train. Et ses invocations avaient précipité le convoi au trépas, lui et la plupart de ses passagers. Voilà d’où venait ce train fou de l’enfer. S’il fallait qu’il l’avoue, il l’avouait humblement. Humblement. Il y avait dans sa voix une telle absence d’humilité que le mot en devenait grotesque. Et il ajouta, avec un éclat dans les yeux, quelle joie, quelle excitation c’était d’avoir pu constater qu’il y avait quelque chose au-delà de la vie.
C’est Marcello qui vit l’erreur.
Il s’était accroupi au bord du circuit, les coudes sur les genoux, et il comptait. Je le vis compter sur ses doigts, comme un sergent qui fait l’appel. Puis il releva la tête. Il n’y avait que trois morceaux. Trois éléments sur ce train d’abats. Or il y en avait quatre. La locomotive, le tender, les deux voitures. Monsieur le génie avait oublié le tender.
Randolph resta un instant muet. Puis il se frappa le front. Vous avez raison. Parfaitement raison. J’ai oublié ce détail.
Il sortit en hâte. Il revint avec un grand couteau à la main et un morceau de chair avariée, grisâtre, qu’il avait pris je ne sais où. Il ne restait plus beaucoup à manger, nous dit-il en passant. Et il se mit à genoux, et il tailla dans cette chair une sorte de tender. Un petit bloc rectangulaire. Il le plaça entre la locomotive et la première voiture, avec un soin de miniaturiste. Puis il posa les deux mains sur son train et se mit à le faire avancer.
Sur son circuit de sang. Le long du huit. Inlassablement.
Il le poussait du bout des doigts, penché, les yeux fixes, la bouche remuant sans cesse sur des mots qui n’avaient ni queue ni tête. De temps en temps, un morceau sortait de la piste. Il le remettait en place, aussitôt, sans même lever les yeux, et reprenait. Il jouait au train. Un vieillard qui joue au train, à genoux dans les entrailles des morts. Il voulait refaire ce que nous avions fait chez Bedows. Le faire tourner jusqu’à ce que la chose apparaisse. Ou disparaisse.
Nous le regardâmes faire un long moment. Rien ne se passait.
Stanley s’était glissé près de moi. Je lui demandai comment il allait, comment il était arrivé là. Et il me raconta, à voix basse. Il faisait tourner le petit train qu’il venait d’acheter, dans sa chambre. Le circuit. Le train qui tourne. Et soudain les voies s’étaient matérialisées, au milieu de sa cambuse. Un quai de gare était apparu. Un vrai train était entré à travers les murs. Des gens en étaient descendus. Ils lui avaient dit de monter. Montez, montez. Ils l’avaient agrippé. Ils l’avaient presque porté à bord. Exactement comme nous.
Sauf que là, Randolph était intervenu. Il s’était précipité, il l’avait aidé à franchir la passerelle entre les deux wagons, il lui avait sauvé la mise. Alléché par l’odeur, sans doute. Il fallait bien manger. Vous comprenez.
Je n’ai rien dit à Stanley. Mais j’en frissonne encore en l’écrivant.
Il se pencha vers moi. Il me chuchota à l’oreille, en jetant des regards terrifiés vers l’homme à genoux. Il est complètement fou.
Oui. Je le savais. Et pourtant, les glyphes sur les portes tenaient. Il y avait dans ses horreurs une forme de compétence. Une compétence dévoyée, qui l’habitait et qui me faisait plus peur que sa folie elle-même.
Je me mis à l’observer. Attentivement. Je voulais voir si quelque chose se passait. Si je ressentais quelque chose. Comme j’avais ressenti chez Bedows, à l’aller, cette montée sourde, cette pression dans l’air, juste avant que le train ne surgisse. Je regardais ses mains. Ses lèvres. Le circuit. Et c’est en regardant le circuit que je vis l’autre différence.
Il manquait le pont.
Son huit était à plat. Les deux boucles se croisaient au milieu, au même niveau, boyau contre boyau. Le train passait par-dessus le croisement comme si de rien n’était. Or chez Bedows, il y avait un pont. Un petit pont qui permettait aux rails de se croiser sans jamais se toucher. Une boucle passait dessus, l’autre dessous. Je le revoyais parfaitement, sous la lampe de Timothée.
Aussi fou que cela puisse paraître, je fus persuadé, en cet instant, que c’était la clé. La clé de notre évasion. Tant que nous serions ici, rien de logique ne marcherait. Alors autant suivre la logique de ce lieu. C’était lui qui avait créé le sortilège. Il avait peut-être raison sur la façon de le défaire. Mais il fallait que ce soit au plus près de ce qui s’était réellement passé. Marcello avait vu le tender. Moi je voyais le pont.
Je le dis aux autres. Je le dis à Randolph, qui ne m’écouta pas. Il ne m’entendait même pas. Il était tout entier dans son huit.
Alors je me mis au travail.
Deux compartiments plus loin, cela puait la mort. Je le savais. J’y allai. Je fouillai. De mes mains. Dans ce qu’il restait de ces gens. Je choisis les os les plus droits. Les plus longs. Des côtes, un fémur, peut-être. Je pris aussi des viscères, pour lier, pour caler. Cela me prit un bon quart d’heure. Un quart d’heure dans cette puanteur, à trier des restes humains comme on trie des bûches. Mes mains étaient rouges jusqu’aux poignets. Mes manchettes, raides de sang.
Je revins. Je m’agenouillai. Et je construisis un pont.
Un petit viaduc de fortune, fait d’os et de chairs, qui soulevait la boucle supérieure du huit au-dessus de l’autre. Je redressai les boyaux. Je les fis passer dessus. Je vérifiai que le train pourrait glisser dessous sans accrocher. Mes gestes étaient précis. Presque calmes. Des gestes de chirurgien. C’est peut-être cela qui m’effraie le plus, aujourd’hui, quand j’y repense.
Je laissai là encore un peu de ma raison. Je le sentis. Un peu de moi qui glissait, qui se déréglait, qui s’en allait, qui me rapprochait à mon tour de la démence de l’homme agenouillé à côté de moi. Les autres aussi, je crois. Je les vis pâlir en regardant mes mains. Ils comprenaient qu’il n’y avait rien d’absurde dans ce que je faisais. Et c’était bien cela le pire.
Puis j’aidai Randolph à faire avancer le train.
À genoux, côte à côte, les doigts dans les viscères. Nous poussions la petite locomotive de chair sur son circuit de sang. Elle franchissait mon pont. Elle redescendait. Elle bouclait. Elle repassait dessous. Je savais qu’il faudrait un certain nombre de tours. Chez Bedows, le train n’était pas apparu tout de suite. Il avait fallu des dizaines de passages. Il en faudrait autant, sans doute, pour qu’il s’en aille.
Suis-je aussi fou que le fou que j’aide ?
La question me tournait dans le crâne, au rythme de mes mains. Qui était le plus fou des deux ? Moi, à m’accrocher à ce fol espoir ? Ou lui, avec sa démence, et au-delà de sa démence, ces capacités maudites de sorcier, si je peux parler ainsi ? Je n’étais peut-être plus tout à fait sain d’esprit. Je ne le suis peut-être plus. Mais je l’aidais. De mon mieux. De toute mon âme s’il le fallait. Pour trouver une issue à cette folie.
Je me raccrochais à cet espoir insensé. Il fallait que cela marche. C’était notre fol espoir. Et notre dernier.
Autour de moi, le monde continuait. Je ne le voyais plus. Je l’entendais. Marcello était parti vers l’avant. J’entendis un coup de feu, plus tard, qui fit trembler la vitre. Isidore, à un moment, cessa de m’aider. Il s’était mis à prier. Seigneur, bénis-nous. Seigneur, protège-nous. Seigneur, fais-nous sortir d’ici. Randolph lui cria de cesser et d’aider, foutu curé, plus vite le train tournerait, plus vite nous en aurions fini. Isidore revint s’agenouiller près de nous en maugréant, les doigts dans les entrailles. Nous étions trois, maintenant, à pousser ce train de tripes.
Puis la voix de Timothée. Il appelait Marcello. Au secours. Il hurlait. Les morts. Les morts devenaient fous. Ils s’étaient mis à cogner contre la porte de leur wagon. Ils voulaient passer. Ils voulaient venir.
La magie de Randolph, ses runes maudites, n’étaient pas si efficaces que cela, apparemment.
Mais je ne levai pas la tête. Je ne pouvais pas. Si je m’arrêtais maintenant, tout était perdu. Alors je poussais. Je comptais. J’avais perdu le compte depuis longtemps, et je comptais quand même.
Et puis je le sentis.
Au bout d’un nombre incalculable de tours. Une énergie. Des picotements, d’abord, au bout des doigts. Puis dans les paumes. Des crépitements. Comme des étincelles qui monteraient le long de mes avant-bras. Je levai les yeux. Randolph me regardait. Nos regards se croisèrent au-dessus du circuit. Un sourire se figea sur son visage. Un sourire sardonique, hideux, que je n’oublierai pas. Il le sentait aussi. Continuez, souffla-t-il. Continuez. Nous y sommes presque.
Ça marchait.
Combien de tours restait-il ? Je n’en savais rien. Mes mains me faisaient mal, tant cela crépitait. Une douleur de brûlure, sans chaleur. Et j’entendais du bruit. De partout. Des coups sourds dans le couloir. Des cris. Une vitre qui cédait, quelque part. Des pas précipités. La voix de Timothée qui poussait quelqu’un dans le compartiment, tout le monde dedans, et Stanley qui tombait presque sur moi. Marcello qui entrait à reculons. Une porte qu’on arrachait de ses gonds. Et sur le toit, encore, des pas. Lourds. Lents.
Je ne savais pas ce qui se passait. Je compris seulement que c’était grave. Très grave. Le bruit venait de partout à la fois. Du couloir, du plafond, des parois. Mais je ne regardais que le train. Rien que le train. Mon obstination était la seule chose qui me restait. La seule, et elle était folle.
La pression montait. Je la sentais dans mes tempes, dans mes dents. Randolph murmurait. Courage. Courage. On y est presque. Stanley gémissait dans un coin. Isidore poussait en priant tout bas.
Un tour. Encore un.
Et le monde devint blanc.
Un éclair. Aveuglant. Une lumière qui n’était pas celle du jour, qui n’était celle de rien, qui entrait par les yeux et vous remplissait le crâne. Je ne voyais plus mes mains. Je ne voyais plus le circuit. Et dans cette blancheur, une cacophonie monta. Des cris. Des centaines de cris. Les morts hurlaient. Ils hurlaient à tout rompre, dans le couloir, sur le toit, partout, des hurlements de terreur qui n’avaient plus rien d’humain. Eux aussi avaient peur. Je l’entendis. Je le jure. Ils avaient peur.
Puis les cris cessèrent. D’un coup.
La lumière reflua. Doucement. Elle redevint une lumière. Par la fenêtre, je vis des parois défiler. Noires. De la pierre. Puis une bouche claire qui grandissait, qui grandissait. Nous sortions d’un tunnel.
Nous sortions de l’enfer.
Le jour nous frappa. Un vrai jour. Pâle, ordinaire, magnifique. Il m’aveugla. Je clignai des yeux comme un mineur qu’on remonte. De l’herbe. Il y avait de l’herbe dehors. Des talus verts sous un ciel gris d’hiver. Des arbres nus. Un poteau télégraphique qui passa comme une flèche.
Et le silence. Le silence était tombé en même temps que les créatures avaient disparu. Plus un grognement. Plus un pas sur le toit.
Seulement les roues.
Car le train roulait toujours. À tombeau ouvert. Il n’avait pas ralenti d’un pouce. Le paysage filait, les poteaux filaient, le wagon tanguait et vibrait sous mes genoux. Nous avions échappé à Charybde pour tomber sur Scylla.
Où étions-nous ? Étions-nous revenus sur une vraie voie ? Sur de vrais rails ? Ou roulions-nous encore sur notre huit, quelque part, dans le monde des vivants cette fois, en attendant de dérailler ?
Je lâchai le train. Je me relevai d’un bond. Je me précipitai à la fenêtre. Nous étions revenus. Mais nous avancions. La panique me prit à la gorge, une panique nouvelle, fraîche, presque plus insupportable que l’autre parce qu’elle était raisonnable. Je me souvins qu’il y avait une manette d’arrêt d’urgence. À l’entrée du wagon. Et à l’autre extrémité. Je l’avais vue sans la voir, en passant.
Je hurlai à Marcello de la tirer. L’arrêt d’urgence. Le signal d’alarme. Vite.
Il comprit tout de suite. Il était le plus près de la porte. Il repoussa le battant qu’il avait coincé contre elle, sortit dans le couloir. Je l’entendis courir. Il n’y avait plus aucun mort dans le couloir. À leur place, sur le plancher, de petits tas de poussière grise. Des dizaines. Comme si l’on avait vidé des cendriers. Marcello courut jusqu’au bout du wagon, leva le bras, empoigna la manette de laiton, tira.
Rien.
Il tira encore. Encore. Je le voyais par la porte ouverte, pendu à cette manette, avec des yeux ronds d’incompréhension. Rien ne se passait. Le train ne ralentissait pas.
Timothée, derrière moi, cria mon nom. Ender, viens ici, vite. Médecin.
Je me retournai. Randolph Alexis était toujours à genoux près de son circuit. Mais il avait changé. Il vieillissait. Sous nos yeux. À une vitesse terrifiante. Sa peau, déjà tendue sur les os, se parcheminait. Elle se ridait, se tassait, jaunissait comme une vieille lettre qu’on approche d’une flamme. Ses joues se creusaient. Ses mains devenaient des serres. Il suffoquait. Il porta une main à son cœur. Il s’écroula à genoux, plus bas encore, contre le plancher. Il mourait. Je le voyais mourir. Il n’y avait rien à faire. Le temps, qui l’avait oublié pendant vingt-six ans, revenait lui présenter la note d’un seul coup.
Stanley regardait aussi. Il ne bougeait plus. Il ne criait pas. Ses yeux étaient fixes, grands ouverts, vides. Je reconnus ce regard. Je l’ai vu sur des hommes qu’on ramenait du front. Une crise de démence. Il était en train de basculer dans l’aliénation.
Isidore, lui, avait compris ce que ni Marcello ni moi ne comprenions. Un vieux train. Un train de la fin du siècle. À cette époque, le signal d’alarme ne freinait rien. Il avertissait un employé, qui actionnait lui-même le frein. Et il n’y avait plus d’employé. Il n’y avait plus personne dans la locomotive. Personne ne pouvait freiner.
Je pris Stanley par le bras. Je le relevai. Il se laissa faire comme un pantin. Je le traînai hors du compartiment et je refermai la porte derrière nous. Sur Randolph. Sur ses boyaux, sur son train, sur son agonie. Qu’il reste là où il était. Je n’avais plus rien pour lui.
Marcello revint vers nous. Il demanda à Stanley où était le frein. Dans la locomotive ? Quel levier ? Stanley le regarda avec des yeux qui ne comprenaient rien. Dans la locomotive, oui. Mais lequel, il ne savait pas. Il faudrait qu’il voie. Alors vous venez avec moi, dit Marcello. Il voulait l’emmener là-bas. Il voulait tout arrêter.
Moi, je traînai Stanley jusqu’à la porte du wagon, celle qui donnait sur l’extérieur. Il ne résistait pas. Il ne marchait pas vraiment non plus. Et devant cette porte, je fermai les yeux. Je me concentrai. Malgré le vacarme de la locomotive, à deux pas de nous. Malgré le martèlement des roues. Malgré mon propre sang qui battait dans mes oreilles.
Et il me sembla l’entendre.
Loin. Très loin. Un sifflement. Un sifflet de locomotive. En face. Je n’en étais pas sûr. Je n’en étais pas sûr du tout. Mais je n’avais plus le temps d’en être sûr.
Il fallait sauter.
Je le hurlai. Il faut sauter. Il faut sauter. Un train arrive. Je le criai à Marcello, à Isidore, à Timothée, à tous. Je hurlais comme un dément. Nous n’avions plus le temps. Plus le temps d’arrêter quoi que ce soit. Sauter. Sauter était notre seule issue. Sauter d’un train lancé à pleine vitesse. Une folie de plus. Une folie de plus dans cette journée de fous. Mais c’était la seule qui nous restait.
Marcello saisit l’urgence dans l’instant. Je le vis changer de visage. Il se tourna vers le fond du couloir et cria à son tour. Timothée. On saute.
Mais Timothée ne sautait pas.
Timothée était retourné dans le compartiment. Je ne l’avais pas vu faire. Il s’était agenouillé près de Randolph et il le fouillait. Il retournait les poches de sa redingote, il palpait le gilet. Il ne trouva que sa montre. Rien d’autre. Il cherchait encore. Et sous ses yeux, Randolph Alexis acheva de se dessécher. Ses chairs se resserrèrent sur ses os. Il se recroquevilla au pied de Timothée, dans une posture impossible, tordue, dont les angles ne ressemblaient à rien de ce qu’un corps humain devrait pouvoir faire. Il ne bougeait plus. Le visage émacié, blanc, sans vie.
Isidore, pendant ce temps, avait pris son élan vers l’avant du wagon. Vers la porte ouverte qui donnait sur le tender. Il voulait sauter sur la locomotive. Pour freiner, sans doute. Ou pour je ne sais quelle idée à lui. Je le vis s’élancer. Je le vis disparaître.
Entre le wagon et le tender.
Mon cœur s’arrêta. Puis je compris qu’il s’était rattrapé, quelque part, d’une main. Une fois encore. Il pendait là, au-dessus des rails, pour la seconde fois de la journée. Je ne pouvais rien pour lui. Pas de là où j’étais.
Et Timothée qui fouillait toujours.
Je fis demi-tour. Je revins vers le compartiment en courant, en bousculant le battant. Il était là, penché sur ce petit tas d’homme racorni, les mains tremblantes, à lui retourner les poches pour la troisième fois. Il avait les gestes désordonnés de l’égarement, ceux de quelqu’un qui ne sait plus ce qu’il fait. Je lui hurlai de venir. Il faut sauter. Timothée. Un train arrive. Laisse-le. Viens. Il faut sauter.
Derrière moi, j’entendis Marcello parler à Stanley. Calmement. Comme on parle à un enfant. Je me retournai. Il l’avait pris des mains, puisque je l’avais lâché. Il l’avait posé sur le marchepied de la porte basse, accroupi, les genoux repliés, la tête rentrée dans les épaules. Il le roula en boule. Reste bien en boule, lui dit-il. Et cramponne-toi. Stanley leva vers lui un regard implorant. Il comprenait. À peine. Juste assez.
Marcello regarda le talus. Il n’y avait pas de poteau de ce côté-là. Il visa.
Et il le jeta hors du train.
Je vis le corps de Stanley basculer dans le vide et disparaître. Inerte. Comme un paquet de linge. Je ne sais pas comment il est tombé. Je ne sais pas s’il s’est relevé. Marcello venait de lui sauver la vie, sans doute. Il lui évitait une mort certaine.
Le vent s’engouffrait par la porte ouverte. Il sentait l’herbe mouillée et le charbon. Marcello se tourna vers nous, une main sur le montant.
Cela allait être notre tour.

