Le journal de bord d’Ender Beaumain (07) : Là où nous montons dans le train noir …

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Demain sera un autre jour avais-je écrit la veille, la plume déjà lourde de sommeil. Le jour se leva tiède et gris, comme tous les jours de janvier à Londres. Je descendis avec l’espoir un peu naïf qu’il tiendrait sa promesse de nouveauté.

Le petit-déjeuner du Claridge avait son parfum coutumier, café trop chaud, linge amidonné. D’ordinaire ce mélange suffit à me remettre en selle. Il ne suffit pas. Isidore nous attendait déjà, assis bien droit, les mains croisées sur la nappe, comme un gamin qu’on vient de surprendre la bouche pleine de confiture. Son embarras était si épais qu’on aurait pu le tartiner sur le pain grillé. Il ne toucha pas à son thé. Un signe, chez lui, qui ne trompe personne.

Mes amis, commença-t-il, j’ai une bien mauvaise nouvelle. Sa voix était déjà en fuite avant la première phrase. Il nous conta, par bribes, que Madeleine avait quitté l’hôtel au petit matin. Sans un adieu. Sans un mot pour personne, sauf pour lui. Un télégramme de son amie égyptienne Nour l’avait alarmée dans la nuit, des nouvelles urgentes sur ce fameux Pharaon Noir. Elle avait pris le premier bateau. Elle nous enverrait des nouvelles dès qu’elle en aurait. Elle nous demandait pardon.

Je l’écoutai sans un mot, la fourchette suspendue au-dessus de mon assiette. Marcello ne broncha pas davantage. Mais je le connais assez pour savoir que son silence, à lui, n’a jamais rien d’une absence. Isidore ajouta, comme en passant, qu’avant de partir Madeleine lui avait confié la mallette. Toute la mallette. Nos fonds d’expédition, nos livres sterling, notre marge de manœuvre dans cette aventure naissante. Confiée au père Isidore. Je proposai aussitôt qu’elle passât plutôt entre les mains de Marcello. Un homme fort, dis-je, et surtout un homme qui compte. Isidore protesta pour la forme, invoqua sa dignité de dépositaire, mais personne à table n’eut la moindre envie de le croire.

Nous finîmes de déjeuner sans en reparler, puis nous remontâmes nous équiper pour la journée. C’est en frappant à la porte d’Isidore que Marcello récupéra enfin la mallette, non sans un petit numéro de recherche affligé de la part du bon père, qui prétendit d’abord ne plus savoir où il l’avait rangée avant de la découvrir, comme par miracle, posée bien en évidence sur un fauteuil. Marcello l’emporta dans sa propre chambre. Il voulait vérifier le compte avant de descendre. Bien lui en prit.

Je l’appris plus tard, par bribes, de sa bouche à lui, mais je le couche ici tel qu’il me le raconta, car la scène mérite qu’on s’y arrête. Marcello avait ouvert la mallette sur son lit et recompté, deux fois, trois fois, avec cette patience méfiante des hommes qui n’aiment pas les surprises. Il manquait quatre cents livres. Il rejoignit Isidore dans sa chambre, la mine faussement dégagée, alors que ce dernier s’apprêtait à descendre nous rejoindre. Marcello lui barra le passage. Il n’y manque rien, j’espère, mon père, lui demanda-t-il, d’une voix qui ne laissait aucun doute sur la réponse qu’il attendait. Isidore bafouilla que c’était sa sœur qui tenait la mallette avant lui, que peut-être, qui sait, et il se signa, l’air outré qu’on pût même le soupçonner.

Marcello ne le crut pas une seconde. Il ouvrit la mallette sous son nez et lui montra le trou dans les liasses. Isidore tenta encore le baratin, une histoire embrouillée qui ne tenait debout ni dans un sens ni dans l’autre, avant de finir par avouer, dans un souffle, qu’il avait dépensé deux cents livres pour trois kits contre les vampires. Des hosties consacrées, de l’eau bénite en surplus, tout un attirail qu’il jurait indispensable à notre sécurité. Marcello ne se laissa pas attendrir. Il lui saisit une oreille et serra. Tu te fous de ma gueule, gronda-t-il. Isidore poussa un petit cri, plaida qu’il allait tout dire, tout dire, et plongea la main dans une poche intérieure pour en tirer cent livres, en jurant qu’il avait simplement voulu arrondir un peu.

Il en manquait encore trois cents. Marcello, sans desserrer sa prise, passa à l’autre oreille. Isidore hurla que c’était une torture indigne d’infliger à un homme de Dieu, ce à quoi Marcello répondit qu’il se moquait bien de son Dieu, et qu’il voulait l’argent. Une seconde liasse sortit d’une seconde poche. La patience de Marcello, alors, atteignit sa limite. Il empoigna le bon père, le plaqua sur le lit en le menaçant d’un poing qu’il n’eut heureusement pas à employer, et le fouilla lui-même, sans plus de cérémonie. Deux cents livres de plus apparurent, cachées dans les replis de sa soutane. Le compte y était. Isidore, tout penaud qu’il fût, retrouva assez de dignité pour remettre son chapeau et se donner une contenance de martyr, marmonnant qu’il écrirait au Vatican pour se faire rembourser.

Timothée et moi attendions dans le hall depuis un bon moment lorsque nous les vîmes enfin descendre l’escalier. Marcello en tête, le visage fermé, la mallette serrée sous le bras. Isidore juste derrière, tout sourire forcé, penaud comme un chien qu’on vient de battre. Je remarquai tout de suite ses oreilles, écarlates, gonflées d’une façon qui n’avait rien de naturel. Vous semblez malade, mon père, lui dis-je, vous avez les oreilles toutes rouges. Ce sont sans doute les oreillons, ajoutai-je, sans pouvoir retenir un sourire. Il ne trouva rien à répondre.

Nous descendîmes tous ensemble déposer la mallette au coffre de l’hôtel. Je pris soin, cette fois, de dicter moi-même les termes de notre accord. Le père Isidore ne récupérerait rien seul. Jamais. Les fonds resteraient sous la garde conjointe de Marcello, de Timothée et de moi-même, chacun conservant sur soi cinquante livres pour les dépenses courantes. L’employé nota tout cela avec ce flegme so British qui ne s’étonne jamais de rien.

Nous revînmes nous asseoir un moment, l’appétit un peu retombé, et c’est en beurrant froidement une tartine que la conversation glissa vers la nuit précédente. Vers la planche. Vers ce que nous avions entendu, épelé lettre après lettre par une main qui n’était plus tout à fait celle d’Isidore. Il fallait monter dans le train noir. Droit vers l’enfer. Deux phrases, pas davantage. Elles avaient suffi à changer la couleur de nos nuits.

Nous les retournâmes dans tous les sens, comme des pièces de monnaie dont on cherche la fausseté au son qu’elles rendent. L’article sur la combustion spontanée de Stanley nous revint. Et celui, plus ancien, sur ce Thurston qui avait brûlé dans sa maison du Kent en dix-neuf cent dix-neuf. À force de croiser les faits, à force de les aligner comme des rails, une idée s’imposa à nous, terrible dans sa simplicité. Le danger n’était pas d’ordre physique. Nous ne cherchions pas un assassin de chair. Nous cherchions un rituel, une immolation, une chose qui prend l’homme par la fenêtre de son propre jouet et le consume dans sa chambre close, ne laissant derrière elle que de la suie, sur le tapis, au plafond, disposée en longs sillons parallèles qui imitent des rails de chemin de fer. Le petit train acheté chez Makryat n’était pas un jouet. C’était un piège. Un mécanisme. Une gueule.

Restait un problème. La police avait saisi le train original de Stanley pour ses expertises. Nous n’avions, nous, ni l’autorité ni le prétexte pour le lui réclamer. Mais je me souvins alors de cette affiche que Marcello et Timothée avaient repérée dans la chambre du disparu, lors de leur visite. Un portrait de Stanley lui-même, souriant, fier, entouré des insignes d’une association de ferrovipathes. Et sous le portrait, le nom de son président, un certain Arthur Butters, avec une adresse à Camberwell. Un homme du métier, capable de remonter la piste d’un objet aussi singulier, jusqu’à son fabricant, jusqu’à sa commande, jusqu’à son âme, si un jouet peut en avoir une.

C’est ainsi que nous prîmes un cab en direction de Camberwell, ce quartier populaire du sud de Londres où le brouillard, curieusement, semblait avoir plus de mal à monter que sur les beaux quartiers. Les façades y étaient plus tassées, les rues plus vivantes. Des gamins couraient entre les carrioles de marchands. L’air sentait le charbon mouillé et le pain qu’on cuit au coin de la rue. Le siège de l’association des ferrovipathes se signalait par une simple plaque de cuivre, modeste, presque timide. Nous frappâmes. Un petit homme rond vint nous ouvrir, l’air interloqué de voir un tel groupe sur son perron par ce froid. Gentleman, what can I do for you, nous lança-t-il. Ai-je l’honneur de parler à Monsieur Butters, demandai-je. C’était bien lui. Vous m’en voyez ravi, repris-je aussitôt, votre réputation vous précède, s’agissant des petits trains. Diable, répondit-il, flatté malgré lui, je ne me savais pas si célèbre. Que puis-je pour vous, messieurs ? Nous avions, lui expliquai-je, quelques renseignements à lui demander, car nous connaissions un peu Monsieur Stanley, et nous avions appris avec la plus grande tristesse ce qui lui était arrivé. Son visage s’assombrit dès que le nom franchit mes lèvres. Il nous écouta encore un instant, silencieux, puis remarqua, à notre accent sans doute, que nous parlions français entre nous. Diable, lâcha-t-il, je ne savais pas que mon cher Henry eût fréquenté des gens venus de France. Mais je vous en prie, ne restez pas là, il fait froid sur ce perron.

Il nous fit entrer sans plus attendre, ravi de nous voir renoncer au perron glacé, et nous conduisit à travers un vestibule jusqu’à une petite pièce qui tenait davantage de la cuisine que du salon. Une table, quelques chaises, et lui qui mettait déjà de l’eau à chauffer, sans domestique ni gouvernante pour s’en charger à sa place. Puis il nous demanda comment nous l’avions connu, ce cher Henry.

Je bafouillai un peu, expliquant que nous ne l’avions pas encore rencontré à proprement parler, que la rencontre restait à venir, et que c’était justement au sujet de son petit train que nous venions le voir. Je lui demandai s’il connaissait un certain Randolph Alexis. Pas du tout, répondit-il sèchement, avant de nous demander, sur un ton qui n’était plus tout à fait celui de l’hospitalité, si c’était la police qui nous envoyait pour l’interroger.

Timothée prit alors le relais, avec ce sang-froid que je lui envie souvent. Nous sommes à notre façon des collectionneurs nous aussi, expliqua-t-il, mais pas dans le même domaine que le sien. Le petit train qui intéressait Monsieur Stanley n’intéressait pas que les amateurs de chemins de fer. Il se pourrait bien, ajouta-t-il, qu’il eût été commandé par un occultiste connu, et qu’à ce titre il fût de nature à intéresser certains collectionneurs d’objets occultes. Butters se renfrogna. Je sentis qu’il cachait quelque chose, sans malice, comme un homme qui voudrait parler et ne le peut pas. Je risquai un dernier compliment, sur sa réputation de plus grand ferrovipathe de Londres, et je le vis se redresser un peu, touché dans son orgueil.

Il finit par avouer que la police lui avait confié le petit train pour expertise, et qu’il n’en tirait aucun plaisir. Le fabricant, un certain Hornby, avait fait preuve d’un goût qu’il jugeait proprement détestable en reproduisant, trait pour trait, un véritable convoi. Celui-là même qui avait déraillé en dix-huit cent quatre-vingt-dix-sept, en route pour Liverpool, faisant de nombreuses victimes. Il l’avait fait tourner une fois, à la demande de la police, sans qu’il se passât rien de particulier. Timothée avança que ce mauvais goût était sans doute à mettre au compte de ce monsieur Alexis, le commanditaire de la pièce, une commande unique, précisa-t-il, ce qui expliquait tout aux yeux de Butters et achevait de le convaincre de notre bonne foi.

Il accepta de nous montrer la boîte, à défaut de nous la faire toucher, et nous mena à la cave, un sous-sol bien éclairé, tapissé d’étagères où s’entassaient des dizaines de boîtes de trains miniatures et des planches percées de circuits. Il en tira une, l’ouvrit devant nous. Une locomotive verte, un tender, deux petites voitures peintes de rouge et de jaune, des rails, un transformateur. Et sur le flanc de la locomotive, un numéro que Marcello lut à voix haute. Six neuf huit cinq. Exactement celui du train de l’accident, nous confirma Butters, c’est ce détail-là qui l’avait toujours troublé.

Je saisis l’occasion et je laissai tomber, comme en passant, que nous devions bientôt prendre l’Orient-Express pour rejoindre Paris. Il faut avoir vu le visage de cet homme s’illuminer pour comprendre ce que ce train représente, même pour ceux qui ne le prendront jamais. Ses yeux se mirent à briller comme deux billes de verre au soleil, et il nous proposa, séance tenante, de dîner ce soir même avec quelques membres éminents de son association, tous curieux d’entendre parler de notre voyage.

Je jouai alors la carte de l’hésitation, laissant entendre que je viendrais volontiers au dîner s’il consentait, lui, à faire tourner le train devant nous. Il se rembrunit aussitôt, terrifié à l’idée de désobéir à la police, et je compris que je le tenais tout à fait sous mon charme. Il finit par proposer un compromis. Il ne le ferait pas tourner lui-même, mais si nous le lui rendions promptement, il consentait à nous prêter la boîte pour l’après-midi, chez nous, en échange du dîner de ce soir. Il me demanda ma parole de gentilhomme. Je la lui donnai sans ciller, sous mon véritable nom, lui précisant que nous étions descendus au Claridge.

Nous remontâmes finir notre thé, la boîte posée entre nous sur la table comme un trophée un peu trop lourd pour notre conscience.

Restait à décider où le faire tourner. L’hôtel nous parut trop risqué. Trop de monde, trop d’oreilles. Il nous fallait un endroit discret, pourvu d’électricité. C’est Marcello qui proposa l’appartement de James Bedows. Personne n’objecta bien longtemps.

L’appartement de Bedows sentait le tabac froid et le renfermé d’un logis de célibataire. Il avait le mérite de sa discrétion et de ses prises électriques. Nous étalâmes les pièces sur la table, sous la lumière d’une lampe que Timothée rapprocha le plus possible. Une locomotive verte, sombre et luisante comme un scarabée. Son tender. Deux voitures rouge et jaune, bois et métal, avec ce charme un peu raide des jouets d’avant-guerre, d’avant l’autre guerre, celle du siècle dernier. Nous les retournâmes, les palpâmes, les inspectâmes comme des reliques.

Timothée fut le premier à voir. Son œil a toujours été plus fin que le mien pour ce genre de détail. Sous les châssis, gravés puis repeints d’une teinte presque identique au métal, se dessinaient des symboles. Des glyphes. Une écriture que ni lui ni moi ne sûmes déchiffrer, ni le grec, ni l’arabe, ni rien de ce que Constantinople m’avait appris à reconnaître. Une écriture impie, s’il en est. Nous restâmes un moment penchés dessus, muets, chacun cherchant chez l’autre une explication qu’aucun de nous ne possédait.

C’est en manipulant le tender que je perçus, sous mes doigts, un bruit sourd, feutré, comme si quelque chose de mou roulait à l’intérieur à chaque mouvement. Isidore, encore penaud de la scène du matin, se rendit utile pour une fois. Son canif fit office de tournevis. Il vint patiemment à bout des petites vis de la trappe à charbon. Il en tira un mouchoir. Un beau tissu, brodé avec soin. Sur le coin, deux initiales que je reconnus au premier regard. AR. Randolph Alexis. Je ne dis rien sur l’instant. Mais quelque chose en moi se referma comme une porte qu’on verrouille. Nous décidâmes, d’un accord tacite, de garder ce mouchoir hors du train pour l’heure. On ne réveille pas un rituel avant d’en avoir compris les termes.

Je me souvins alors d’une chose entendue au Club des Moustaches, en devisant avec l’un de ses membres. Randolph Alexis avait disparu, lui aussi, à la toute fin du siècle dernier. La date concordait presque trait pour trait avec celle du déraillement que Butters nous avait donnée. Une telle coïncidence ne pouvait pas n’être qu’une coïncidence. Avant de faire tourner ce train, il nous parut à tous évident qu’il fallait en savoir davantage sur cet accident, sur ce qui s’était réellement produit ce jour-là. Nous regrettâmes de ne pas avoir su tirer davantage de mots à Butters lui-même, et Timothée proposa les archives de presse, certain d’y trouver plus vite qu’ailleurs de quoi éclairer notre lanterne.

Pendant que Marcello et Isidore montaient les rails au sol, avec cette application méticuleuse des hommes qui préfèrent travailler de leurs mains, sans pour autant faire courir la locomotive avant notre retour, j’emmenai Timothée aux archives de presse du Times, un bâtiment sévère, tout en colonnes de poussière et de silence feutré. L’odeur du vieux papier et de l’encre séchée finit par vous entrer dans les poumons. Un archiviste aux doigts tachés nous aida à retrouver l’édition du sept janvier mille huit cent quatre-vingt-dix-sept. L’érudition de Timothée fit le reste, plus rapide que moi à trier ces colonnes serrées.

L’article était d’une étrangeté qui glaçait le sang, malgré la sécheresse toute journalistique du ton. Le train avait déraillé sur un viaduc, au-dessus d’un canyon escarpé, au nord-ouest de Londres, précipitant ses voitures dans une rivière en crue. Les débris des derniers wagons avaient été retrouvés fracassés en aval. Les plongeurs avaient repêché nombre de corps, dans cette froide besogne que je n’ai aucun mal à imaginer. Mais la locomotive elle-même, ses soixante-dix tonnes d’acier, son tender, et les deux premiers wagons, avaient purement et simplement disparu, jamais retrouvés dans le lit de la rivière. La police de l’époque avait conclu que le courant avait tout emporté. Des experts avaient protesté qu’une telle masse ne pouvait s’être volatilisée aussi aisément. On ne les avait pas écoutés.

Timothée et moi échangeâmes un regard. Je vis dans le sien le même vertige que je sentais monter dans le mien. La boîte Hornby que possédait Arthur Butters contenait très précisément la locomotive, le tender et les deux voitures manquantes de mille huit cent quatre-vingt-dix-sept. Ce jouet n’était pas une simple maquette. C’était la manifestation physique, réduite et ritualisée, de la partie du train fantôme de Randolph Alexis, celle qui n’avait jamais cessé de rouler quelque part, hors de notre monde. J’ose à peine coucher sur ce papier une conclusion aussi invraisemblable. Et pourtant je la couche, car nous en fûmes tous deux persuadés, sur le moment. Depuis l’Argonne, plus rien ne me paraît tout à fait impossible.

Nous rentrâmes chez Bedows chargés de victuailles, du pain, du fromage anglais que je n’apprécie qu’à demi. Nous nous mîmes au travail. Le circuit fut assemblé en forme de huit sur le tapis, doté d’un petit pont qui permettait aux rails de se croiser sans jamais se toucher. Le transformateur, sa bakélite encore tiède de son transport, fut branché sur le secteur.

Premier essai, sans le mouchoir. Timothée tourna le bouton. La petite locomotive s’élança. Elle franchit le pont dans un cliquetis parfaitement banal. Elle enchaîna les boucles de son huit avec une régularité de métronome. Nous la laissâmes courir ainsi une cinquantaine de tours, comptés à voix haute par Marcello qui semblait y prendre un plaisir d’enfant. Rien. Le rien le plus complet, le plus décevant, celui qui vous laisse presque un goût de ridicule dans la bouche.

Deuxième essai. Sur une suggestion de Marcello, nous intervertîmes l’ordre des deux voitures. Toujours sans le mouchoir. Cinquante tours de plus. Toujours rien. Je commençais à sentir cette impatience un peu honteuse, celle qu’on éprouve devant l’échec d’une expérience qu’on avait pourtant redoutée de voir réussir.

Troisième essai. Nous coupâmes le courant. Isidore dévissa de nouveau la trappe du tender, avec une délicatesse de sacristain qu’on ne lui connaît pas d’ordinaire. Nous y replaçâmes le mouchoir de Randolph Alexis, plié comme une relique. Je rétablis moi-même la tension.

Dès que la locomotive se remit en mouvement, le mouchoir désormais à son bord, je le sentis. Une baisse d’énergie, brutale, comme une main invisible qui vous vide par le sternum. Une fatigue écrasante, glaciale, me saisit le cœur avec une précision presque chirurgicale, comme si le transformateur venait de trouver, en moi, une prise plus commode que le secteur. Je pâlis. Je le sais sans miroir, à la manière dont mes amis me regardèrent soudain. Je dus m’asseoir, les jambes molles, pour ne pas m’effondrer devant eux.

La pièce se distordit. Je ne trouve pas de meilleur mot. L’air se chargea d’une électricité statique presque palpable. Je sentis les poils de mon avant-bras se dresser un à un. Puis mes cheveux. Puis ceux de tous mes compagnons.

Timothée fut le plus violemment frappé. Son esprit vacilla sous mes yeux, en un instant, comme une bougie qu’un courant d’air couche d’un coup sans l’éteindre. Il s’enfonça dans un brouillard que je reconnus bien, moi qui ai vu tant d’hommes revenus du front avec les yeux vides. Une amnésie totale du présent. Une incapacité pure et simple à traiter ce qui se déroulait devant lui. Il resta là, hagard, les bras ballants, spectateur inconscient de sa propre présence.

Au centre de la pièce, des rails d’acier commencèrent à se matérialiser à travers le tapis, une lueur blafarde qui n’éclairait rien autour d’elle. Une lumière malade. Derrière eux, dans un flou lointain et parfaitement impossible, puisque nous nous trouvions au deuxième étage d’un immeuble londonien, apparut le quai d’une gare que je n’avais jamais vue.

Puis vint le grondement. Une tempête de vapeur brûlante. Un vacarme mécanique qui fit trembler les fondations mêmes de la maison de Bedows. La locomotive surgit du néant, son tender à sa suite, traversant les murs de la pièce et les meubles sans qu’aucun ne se brisât, comme si notre monde n’était plus, pour elle, qu’une brume de plus à traverser. Par la vitre du premier wagon, je crus voir, l’espace d’un battement de cœur, le visage d’un homme terrorisé. Stanley, peut-être. Je n’en jurerais pas. Le train, vert et noir, freina dans un vacarme d’enfer. Il s’immobilisa net devant nous. La porte de la seconde voiture, rouge et jaune, s’ouvrit d’elle-même.

Le quai se remplit alors de gens, en costumes de la fin du siècle dernier, redingotes et chapeaux à voilette, comme sortis tout droit d’une photographie jaunie qu’on aurait animée de force. Ils descendaient du train et s’agitaient autour de nous, avec cette étrange indifférence des somnambules, feignant, ou peut-être ignorant réellement, l’incongruité totale de la scène. Une femme s’approcha du père Isidore. Elle lui demanda, de cette voix éteinte et polie qu’on réserve aux contrôleurs, à quelle heure on arrivait à Liverpool, et si le bon prêtre saurait lui indiquer où trouver le chef de train. Une autre s’adressa à Timothée, incapable de lui répondre, pour s’enquérir de la cause de l’arrêt, de ce retard, de l’endroit où nous nous trouvions au juste. Ces silhouettes se resserrèrent peu à peu autour de nous, murmurant toutes ensemble, d’une voix monocorde et insistante qui n’avait plus rien d’humain, qu’elles avaient besoin de nous. Montez dans le train. Montez dans le train.

Je ne saurais dire aujourd’hui ce qui, en moi, prit la décision. La folie du moment, sans doute, cette pente qu’on descend sans plus la sentir descendre, mêlée à cette obstination de comprendre qui ne m’a jamais quitté depuis Constantinople. Je franchis le marchepied. Je monte, dis-je, et ma propre voix me parut venir de très loin. Le père Isidore me suivit aussitôt, marmonnant qu’il se sentait obligé de monter dans ce train, comme si une main posée entre ses omoplates l’y poussait sans lui laisser le choix. Marcello grimpa à son tour, non sans avoir, dans un réflexe de courtoisie qui l’honore autant qu’il m’inquiéta, conseillé à une dame spectrale de bien vouloir remonter à bord elle aussi.

Timothée, lui, restait sur le quai, prostré, incapable du moindre geste, encore prisonnier de ce brouillard qui l’avait saisi chez Bedows. Il semblait s’être déplacé avec lui jusqu’ici. Je redescendis. Je le saisis par le bras, fermement, et je le tirai à bord sans lui laisser le temps de refuser ni d’accepter.

À peine avions-nous tous franchi la porte du wagon que je sentis quelque chose me happer par en dedans, un courant invisible qui me tirait vers le fond obscur de la voiture. Comme si le wagon lui-même avait une gorge, et que cette gorge eût faim. Je rassemblai ce qu’il me restait de volonté, cette même volonté qui m’a tenu debout dans des tranchées où d’autres s’effondraient, et je résistai. Je m’accrochai à mes compagnons, à leurs manches, à leurs bras, à tout ce qui, dans ce wagon de cauchemar, avait encore la consistance rassurante d’un corps humain vivant.

Un sifflement strident déchira l’air. Les portes se refermèrent d’elles-mêmes dans un claquement sec. Le train s’ébranla, puis accéléra, s’enfonçant dans une obscurité qui n’était plus celle de la nuit londonienne, mais quelque chose d’autre. De plus profond. De plus ancien. C’est à cet instant précis que la vérité se révéla dans toute son horreur. Autour de nous, un à un, les visages des passagers victoriens commencèrent à s’assombrir. Leurs traits, si vivants l’instant d’avant, se figèrent comme de la cire qu’on laisse refroidir trop vite. Puis leurs yeux se révulsèrent d’un coup, tous ensemble, ne laissant plus voir que le blanc sale de leurs globes tournés vers le haut.

Nous n’étions pas montés dans un train ordinaire. Nous venions d’embarquer, sans retour possible que je pusse imaginer sur l’instant, à bord du train de la mort de plus d’une centaine de personne, filant à une vitesse impossible vers des abysses que rien, ni dans mon éducation ni dans ma pratique de la médecine, ne m’avait préparé à nommer. Quelque part au bout de cette rame, tapi dans l’ombre la plus dense du dernier wagon, quelque chose nous attendait. Quelque chose qui portait, j’en étais certain avant même de l’avoir vu, le visage de Randolph Alexis.