Je n’eus pas le loisir de m’attarder sur cette certitude. Les mains vinrent d’abord.
Une sur mon épaule. Une autre à mon poignet. Puis une troisième, quelque part dans mon dos, qui empoigna le drap de mon manteau et tira. Des doigts froids. Pas froids comme ceux d’un patient qu’on ausculte au sortir de l’hiver. Froids comme la pierre d’une cave. Je connais ce froid-là. Je l’ai palpé cent fois au fond des boyaux de l’Argonne, sur des hommes qu’on n’avait pas encore eu le temps d’emporter.
Ils étaient morts. Je le sus avant même de le penser. Leur peau avait la blancheur sale du suif. Leurs yeux révulsés ne regardaient rien. Et pourtant ils me tenaient. Et pourtant ils tiraient.
Vers l’arrière. Vers le fond obscur de la voiture.
Je résistai. Je plantai mes talons dans le plancher. Le bois tremblait sous mes semelles au rythme furieux des roues, un martèlement sourd qui remontait dans les tibias. Rien n’y fit. Mes chaussures glissaient. Je reculais d’un pas, puis d’un autre, comme un condamné qu’on mène au poteau. Une vieille femme en châle me serrait le coude avec une obstination de grand-mère. Un homme au col cassé grognait tout contre mon oreille. Un grognement de bête, sans colère, sans rien. Son haleine sentait la vase. La vase et quelque chose de plus lourd, de plus douceâtre, que tout médecin reconnaît et que personne n’aime nommer.
Ce train fantôme, ce train de la mort pour l’appeler par son vrai nom, avait tout d’un cauchemar. À ceci près qu’il était réel. J’aurais donné cher pour me tromper. On se réveille d’un cauchemar. Celui-là avait des doigts. Ces passagers semblaient morts, et ils bougeaient, et c’est cela, plus que tout le reste, qui me retournait l’esprit.
Pourquoi moi.
La question me cognait dans le crâne à chaque secousse du wagon. Pourquoi m’agripper, moi. Parce que c’était ma main qui avait rétabli la tension, chez Bedows ? Parce que j’avais franchi le marchepied le premier ? Je n’en savais rien. Je ne savais plus rien. Et ce rien-là m’était plus insupportable que la peur elle-même.
Entre deux épaules de redingote, je distinguai Marcello. Puis Timothée. Ils essayaient de me rejoindre. Désespérément. Marcello forçait la cohue de sa carrure de lutteur, un grand couteau à la main, sorti je ne sais d’où. Timothée le suivait dans son sillage, les mains nues. Il semblait revenu de son brouillard, Dieu sait comment, le visage d’un homme qui se réveille en pleine chute. Mais l’allée n’avait pas été faite pour cela. Étroite, encombrée, rétrécie encore par le cabinet de toilette près de la porte. Ils avançaient d’un pied. On les repoussait d’un autre.
Que se passait-il. Que se passait-il, bon sang.
Car ils ne s’en prenaient pas qu’à moi. Je le voyais bien, à présent. Les passagers se rapprochaient de nous tous, avec cette lenteur têtue des somnambules. Ils ne frappaient pas. Ils ne mordaient pas. Ils tendaient les bras, rien de plus. Ils voulaient nous tenir. Seulement nous tenir. Mais dans quel but ?
Je n’aime pas subir. Ce n’est pas dans ma nature. Ce n’est pas dans celle de la médecine non plus. Un médecin examine, pose un diagnostic, décide, agit. Il ne reste pas là, les bras ballants, à regarder le mal faire son œuvre. Or je n’étais plus, dans ce wagon, qu’un corps qu’on déplace. Un colis. Et cela me mettait hors de moi presque autant que cela me terrifiait.
Ils furent bientôt quatre sur moi. Puis cinq. Je ne voyais plus le plafond. Je ne voyais plus que des visages de cire, des chapeaux, des cols, des boutons de nacre. On me pressait les côtes. L’air se raréfiait. Chaque inspiration me coûtait. J’ai connu cet étau-là, une fois. C’était dans une tranchée bondée, sous un pilonnage. Les hommes se tassent les uns contre les autres, et la terre elle-même semble vouloir vous serrer. Je sentis la panique monter par la gorge, acide, comme une nausée.
Et puis quelque chose céda. Pas en eux. En moi.
Je ne sais pas d’où vint cette force. D’un endroit que je ne me connaissais pas. La force du désespoir, sans doute. Celle dont on parle dans les livres, et à laquelle on ne croit qu’après l’avoir sentie passer dans ses propres bras. Je me tordis. J’arrachai mon poignet à la main qui le tenait. Je donnai de l’épaule dans la poitrine du grogneur, qui ne recula pas mais dont la prise se relâcha. Une fraction de seconde. Elle suffit. Je me hissai sur la banquette la plus proche, les genoux sur le bois, hors de leur portée.
Je ne me savais pas autant de ressource. Je le note ici avec une sorte d’étonnement, presque de gêne.
Accroupi sur mon perchoir, le souffle en lambeaux, je vis Marcello frapper. Il planta son grand couteau jusqu’à la garde dans le flanc d’une jeune femme en robe à tournure. Un coup de soldat. Un coup qui aurait couché n’importe quel homme vivant.
Elle ne cilla pas.
Pas un sursaut. Pas un recul. Pas même ce petit hoquet que fait le corps quand la lame entre. Rien. Marcello resta une seconde le bras tendu, la main sur le manche, à la regarder. Je vis sa mâchoire se serrer. On aurait dû s’en douter. On ne tue pas ce qui est déjà mort.
Plus loin, du coin de l’œil, j’aperçus une soutane. Le père Isidore brandissait son crucifix à bout de bras sous le nez d’un vieillard, qui ne s’en émut pas le moins du monde. La scène m’échappa aussitôt, avalée par la mêlée. Quand je la retrouvai, il cognait le même vieillard du plat de sa planche de Ouija. Le mort ne bougea pas d’un pouce.
Il fallait avancer. Il n’y avait rien d’autre à faire.
Les dossiers des banquettes étaient bas, en bois épais, à la mode d’il y a trente ans. Mais entre leur arête et le plafond, il restait à peine de quoi glisser un homme couché. Toujours porté par ce reste de désespoir, je m’y jetai. Je rampai sur le dossier. Le bois me mordit le ventre à travers le gilet. Mon dos frotta le plafond. Et je retombai de l’autre côté, sur le siège suivant, sans qu’une seule main se refermât sur ma cheville.
Je levai les yeux vers le fond du wagon.
Des banquettes. Encore des banquettes. Une dizaine, peut-être davantage, alignées dans la pénombre comme des vagues figées. Et entre elles, des têtes qui se tournaient vers moi, lentement, toutes ensemble.
Jamais je n’y arriverais.
Cette pensée me tomba dessus d’un bloc, avec tout son poids. Jamais. J’étais un médecin de trente-trois ans, pas un gymnaste de foire. Mes bras tremblaient déjà. Et pourtant le seul échappatoire que je voyais était là-bas. Le fond de la voiture. La porte. Sans doute l’autre wagon, et derrière lui l’inconnu. Peut-être un havre. Peut-être pire. Je ne pouvais pas le savoir. Mais est-ce que cela pouvait vraiment être pire que ceci ?
Et que voulaient-ils nous faire, une fois qu’ils nous tenaient ?
Quoi que ce fût, je n’avais aucune envie de le savoir. Et encore moins de le voir.
Je jetai un regard en arrière. Timothée ployait. Trois corps pesaient sur lui, peut-être quatre. Ses longues jambes pliaient sous le nombre comme un roseau sous la crue. Son visage n’était plus qu’une tache pâle au milieu des chapeaux.
C’est alors qu’une voix nous parvint.
Elle venait du fond du wagon. De là précisément où je voulais fuir. J’entendis le claquement d’une porte qu’on ouvre. Un courant d’air plus froid encore passa sur ma nuque. Et la voix se mit à crier. Une voix d’homme, rauque, pressante. Vite. Venez. Changez de wagon. Venez vers moi. Dépêchez-vous, sinon vous êtes tous morts.
Je ne distinguais qu’une silhouette dans l’encadrement, découpée sur une obscurité plus épaisse encore. Je n’eus pas le temps de m’en demander davantage.
Car la force qui m’avait porté jusque-là n’était pas de celles qui durent. Un jour ou l’autre, cette sombre énergie devait bien s’envoler. Elle s’envola. D’un coup. Je la sentis quitter mes membres comme l’eau quitte une bassine percée. Et je ne pus rien empêcher.
Un passager surgit de nulle part. Je ne l’avais pas vu venir, ni d’entre les sièges, ni de l’allée. Il fut sur moi, voilà tout. Il me saisit par les revers du manteau. Solidement, cette fois. Pas cette prise molle et obstinée des autres. Une étreinte. Je tirai. Je poussai. Je ne bougeai pas d’un centimètre.
Alors la chose approcha son visage du mien.
La créature. Je ne vois pas comment l’appeler autrement. Ou alors démon. Elle vint lentement, sans hâte, avec la tranquillité de ce qui sait n’avoir rien à craindre. Je vis de très près ses yeux blancs, veinés de gris. Je vis la peau de ses lèvres, craquelée comme une argile qui a trop séché. Je sentis son souffle. Il n’était pas chaud. Il n’était pas froid. Il n’était rien. Et ces lèvres maudites effleurèrent les miennes.
Ma vie me quitta.
Je ne trouve pas d’autre formule. Brutalement. Comme on ouvre une artère. Une saignée à blanc, sans une goutte de sang, par la bouche. Le médecin en moi nota tout, avec une lucidité atroce. Le cœur qui s’emballe pour compenser. Le froid qui gagne les extrémités. Les oreilles qui bourdonnent. La vision qui se resserre, grise sur les bords, comme un vieux daguerréotype. Je savais ce que cela voulait dire. Je l’ai vu sur des brancards. C’est ainsi que les hommes s’en vont.
Mes jambes vacillèrent. Mes genoux se dérobèrent à moitié.
Et pourtant, par je ne sais quel miracle, je restai debout. Je plaquai mes deux mains sur sa poitrine. Une poitrine creuse, sous le tissu, où rien ne battait. Et je la repoussai. De toutes mes forces, c’est-à-dire de presque rien. Elle lâcha prise.
Derrière moi, un hurlement déchira le vacarme des roues. Puis deux. Puis trois. Des cris d’horreur, aigus, qui n’avaient plus rien d’humain. Je tournai la tête. Dans la mêlée, je devinai une manche noire, un geste large du bras, l’éclat d’une fiole dans la lumière malade. Les morts qui entouraient Isidore reculaient en se tordant, les mains sur le visage. De l’eau bénite ? Je ne vis rien distinctement. La foule se referma aussitôt. Mais ce cri-là, je l’entends encore.
La voix du fond reprit, plus impatiente. Mais dépêchez-vous. Venez, venez. Vous êtes condamnés.
Mais franchement. Qu’est-ce qu’il croyait, ce con ? Qu’on le faisait exprès ? Qu’on prenait le temps d’admirer le décor ? Cet énergumène était là-bas, à l’abri de sa porte, à nous houspiller comme un chef de gare. Et il ne levait pas le petit doigt. Pas un pas vers nous. Pas une main tendue.
La colère me fit du bien. Je le confesse. Elle réchauffait quelque chose.
Une nouvelle montée d’adrénaline, sans doute. Je ne vois que cela pour l’expliquer. Je me jetai sur le dossier suivant, puis, sans même toucher le siège, sur celui d’après. Deux banquettes d’un seul élan. Moi qui tenais à peine debout une minute plus tôt. La peur donne des ailes, dit-on. Il faut croire que c’est vrai. Un mort se dressa devant moi, les bras levés. Je l’évitai d’un coup de reins et basculai par-dessus une nouvelle banquette sans qu’il effleurât seulement ma manche.
Et la voix continuait. Encore. Et encore. Dépêchez-vous. Venez. Dépêchez-vous.
Malgré tout, malgré la mort qui nous talonnait, cette litanie commençait sérieusement à me taper sur le système. Je serrais les dents à chaque cri. Est-ce cela qui me redonna de l’énergie ? Peut-être. On puise où l’on peut. Je franchis le dernier obstacle et je retombai dans la coursive. Libre. Mais avec si peu d’avance. Trois ou quatre pas, pas davantage, sur la vieille qui s’était remise en marche derrière moi.
Je doutais que cela suffise. Mais c’était ma dernière chance. Sans doute la seule.
Et puis les maudits démons me lâchèrent.
Je ne compris pas tout de suite. Ils se détournaient. Ceux qui me suivaient ralentirent, pivotèrent, et repartirent vers l’avant de la voiture, vers le plus proche, vers le plus facile. Ils s’acharnaient sur les autres. Ils me laissaient le champ libre. Quelque part vers l’avant, les cris d’horreur reprirent, perçants, et j’entrevis entre deux chapeaux la soutane d’Isidore qui s’agitait au milieu d’eux. Puis plus rien que des dos.
Dans le chaos, j’avais perdu de vue mes compagnons d’infortune. Tout à mon sauve-qui-peut, je n’avais pensé qu’à moi. Je ne pouvais rien pour eux. Pas pour l’instant. C’est ce que je me répétais.
Un peu moins cerné, un peu plus seul, je me retournai.
Mes amis étaient acculés. Chaque seconde un peu davantage. Les morts refluaient vers eux en rangs serrés, comblant chaque espace entre les sièges. Je ne savais pas quoi faire. Alors je fis la seule chose qui me vint. Je me mis à hurler. De toutes mes forces. Un cri sans mots, un cri de bête, pour qu’ils me regardent, moi, pour qu’ils reviennent vers moi. Et je reculais en même temps, pas à pas, pour les attirer sans me laisser reprendre.
Rien.
Pas une tête ne se tourna. Mon cri se perdit dans le fracas des roues comme une pierre dans un puits. Ils n’avaient d’attention, si l’on peut parler ainsi de ces choses, que pour ceux qu’ils avaient sous la main.
Marcello semblait en grande difficulté. Puis je ne le vis plus du tout. Tant de corps s’agglutinaient autour de lui qu’il n’était plus qu’un remous au milieu des chapeaux melon et des voilettes. Marcello. Le roc. Celui sur qui l’on s’appuie quand tout le reste cède.
Était-ce déjà la fin de notre aventure ?
Que peut-on faire devant un tel acharnement. Ils ne sentaient pas les coups. Ils ne craignaient pas les lames. Ils ne se fatiguaient pas. Le sort semblait tellement contre nous. Je sentis monter ce désespoir noir que je n’avais connu que deux ou trois fois dans ma vie. Toujours sous un ciel de feu. Celui qui vous murmure que tout est joué. Que la mort est déjà là, simplement polie, qui attend son tour.
Alors je courus vers le fond. Vers la porte. Vers la voix.
Un homme se tenait dans l’encadrement. Maigre. Si maigre que son costume semblait pendre à un cintre. Le visage décharné, la peau tendue sur les pommettes comme un parchemin qu’on aurait trop tiré. Des yeux enfoncés, brillants, qui n’étaient pas révulsés, eux. Des yeux vivants. Du moins je le crus. Il m’empoigna le bras au passage, d’une main osseuse et étonnamment ferme.
Dépêchez-vous, me dit-il. Passez derrière moi. Je laisse la porte ouverte.
Je le suppliai. Mais aidez-les, bon Dieu. Aidez-les. Ma voix se brisa sur le dernier mot.
Je fais ce que je peux, monsieur, répondit-il sans me regarder. Je fais ce que je peux. Mettez-vous à l’abri. Passez derrière moi.
Et il continuait de me crier d’avancer. Alors j’avançai. Machinalement. Comme on obéit à un sous-officier sous le feu, parce qu’une voix qui ordonne vaut mieux qu’aucune voix du tout. Je passai derrière lui. Je sentis le froid de l’autre wagon dans mon dos.
C’est là, à le frôler, que la question me vint. Était-ce lui ? Randolph Alexis. Le commanditaire du petit train. L’homme au mouchoir. Tout en moi voulait le croire. Cela aurait confirmé notre analyse, point par point. Nous le soupçonnions d’être à l’origine de tout ceci, par quelque sortilège ou quelque malédiction dont je ne comprends pas le premier mot. Et voilà qu’un homme nous attendait au bout de cette rame maudite. La coïncidence était trop belle. Justement. Trop belle. Je ne l’avais jamais vu. Personne ne me l’avait présenté. Il ne m’avait pas dit son nom. Je suis un homme de science, ou j’essaie de l’être encore. Tant qu’il ne me l’aurait pas dit clairement, de sa propre bouche, ce ne serait qu’une supposition. Une hypothèse séduisante. Rien de plus.
Et puis la honte me tomba dessus.
Elle vint d’un coup, comme la fatigue tout à l’heure. Elle me brûla le visage. Je les avais laissés. Timothée ployant sous le nombre. Marcello englouti. Je les avais laissés là-bas pour sauver ma peau. Et j’étais à l’abri, derrière un inconnu, pendant qu’ils se battaient contre des morts. Il y a un mot pour cela. Je le connais. On l’employait dans les tranchées, à voix basse, et c’était le pire de tous. Lâcheté.
Je ne pouvais pas me résoudre à les abandonner davantage.
Je fis un pas vers la porte. Puis je m’arrêtai. Mes jambes tremblaient encore. Ma bouche avait gardé le goût de cette chose, un goût de terre froide. J’y retourne, me disais-je. Pour les aider à me rejoindre. Pour tirer Timothée par le col comme je l’avais tiré sur le quai. Pour ouvrir un chemin à Marcello. Et aussitôt une autre voix, en moi, plus basse, répondait. Avec quoi. Avec quelles forces. Tu tiens à peine debout.
Par-dessus l’épaule de l’homme, je vis le père Isidore. Il était dans la coursive, la soutane retroussée jusqu’aux genoux, et il courait vers nous. En bonne voie, lui, Dieu merci. Derrière lui, bien plus loin, les morts pressaient encore les deux autres.
Mais que faire. Je cherchais, je cherchais. Une idée. Un geste. Un objet. N’importe quoi. Et je ne voyais rien, absolument rien, qui fût de la moindre utilité pour les aider.
Ma main s’était refermée sur le chambranle de la porte. Je ne me souvenais pas de l’y avoir mise. Le bois était poisseux et glacé, et je le serrais à m’en blanchir les jointures.

