Le journal de bord d’Ender Beaumain (10) : La culpabilité.

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Aucun mot n’y suffisait. Je les cherchais pourtant, là, dans ce couloir qui tanguait. Horreur. Épouvante. Mort. Ils sonnaient creux. Petits. Des jouets de fer-blanc à côté de ce qui roulait sous nos pieds. Le train de l’enfer n’avait pas de superlatif à sa taille. Il les avait tous mangés.

C’est alors que j’entendis l’appel.

À l’aide.

Un cri désespéré, haché par le vent, qui venait du dehors. De l’avant. De cet espace de fer et de vide entre notre voiture et le tender. Je connaissais cette voix. Je l’avais entendue prier, maugréer, psalmodier toute la journée. Isidore.

Il fallait donc que notre cher père Isidore tombe plus bas encore. Plus bas qu’il ne l’était déjà. Plus bas que terre. Au ras des traverses. Le sort s’acharnait sur nous depuis le matin, et lui trouvait le moyen d’en rajouter une couche. Deux, même. Pour voir, sans doute, jusqu’où pouvait aller notre résilience. Je crois que j’aurais ri, en d’autres circonstances. Un rire mauvais, de fatigue.

Mais comment faire autrement ? On ne laisse pas un homme tomber sous les roues. Pas même celui-là. Surtout pas celui-là.

Je courus. Trois pas, quatre. Le plancher se dérobait sous mes semelles. La porte avant battait, grande ouverte sur le tender, et le vent m’y cueillit en pleine figure. Du charbon. Des escarbilles. Une odeur de graisse chaude et de fer. Je me jetai à terre. À plat ventre sur la plateforme. La tôle était glacée, grasse de suie, et elle vibrait contre ma joue comme une bête qui gronde. Je tendis le bras dans le vide.

Il était là. Juste sous moi. Une main crispée sur je ne sais quelle ferrure, l’autre qui battait l’air, qui griffait la tôle, qui cherchait n’importe quoi où se raccrocher. Sa soutane claquait comme une voile déchirée. Sous ses souliers, à un empan à peine, les traverses filaient en un ruban noir qui hurlait. Il leva les yeux vers moi. Des yeux immenses. Blancs tout autour.

Je le saisis au poignet. In extremis. Je sentis ses os sous mes doigts, la sueur froide de sa peau, le pouls qui cognait là-dessous à tout rompre.

Et je tirai.

Rien ne vint. Mes bras tremblaient. Mes épaules craquaient. Je serrais les dents à m’en faire saigner les gencives. Rien. Je n’avais pas cette force-là en moi. Loin s’en fallait. Je ne pouvais pas le soulever. Je ne pouvais pas le hisser. Je ne pouvais pas le sauver. Je pouvais seulement le tenir. L’empêcher de glisser entre les wagons. Le garder au bord de sa mort sans pouvoir l’en éloigner d’un pouce.

C’est couché sur ce fer, la joue contre la tôle, que je l’entendis vraiment.

L’autre train.

Plus de doute, cette fois. Un sifflet. Puis un autre, plus long, plus aigu. Un sifflet de panique. Et par-dessous, des freins qui hurlaient. Un cri de métal contre métal qui me vrillait les dents jusqu’à la racine. Il grossissait. Il enflait à chaque battement de mon cœur. Il fonçait sur nous, et plus rien au monde ne pourrait l’arrêter. Le choc viendrait. Il était déjà en route. Il ne nous restait que quelques secondes. Le temps nous était compté comme à des condamnés qu’on mène à la planche. Il fallait faire vite. Très vite.

Alors je hurlai à mon tour.

Marcello. À l’aide. Marcello.

Il vint. Bien sûr qu’il vint. Il ne regarda ni le vide ni ce qui arrivait en face. Il se jeta sur la plateforme au mépris de tout. Je sentis ses mains se refermer sur ma ceinture, puis sur le col de mon manteau. Il me retint. Il m’ancra. Puis il me tira en arrière, et moi, cramponné au poignet d’Isidore, je tirai avec lui. Nous faisions une chaîne. Le père au bout, Marcello à l’autre, et moi au milieu. Le maillon faible. Je le savais.

Isidore voulut s’aider. Il lança une jambe, s’agrippa à mon épaule, tenta de grimper par-dessus moi comme on escalade un talus. Et il se gaufra. Lamentablement. Une fois de plus. Son soulier ripa sur la tôle, son genou me heurta la mâchoire, et il repartit dans le vide. Mais ses deux mains trouvèrent le rebord du wagon. Il s’y accrocha. Seul. Sans moi.

Je n’avais pas la carrure. Voilà la vérité toute nue. Je restais là, couché en travers, à encombrer le passage de celui qui l’avait. Je ne pouvais plus que m’ôter de là. Alors je me retirai. Précipitamment. À reculons, sur les coudes, comme un crabe. Marcello m’enjamba presque. Il se pencha, empoigna Isidore par le col et par la ceinture, et le hissa. Du premier coup. Sans sourciller. Le père roula sur la plateforme entre le wagon et le tender, comme un sac de grain qu’on décharge d’une charrette.

Mon aide n’avait servi à rien. Je le vis. Je le compris. Et dans le même mouvement, je me retournai.

Je courus vers la porte basse. Celle par où Marcello avait jeté Stanley. Le battant claquait contre la paroi. Dehors, le talus filait, vert et gris, strié de givre. Je n’eus pas le temps de choisir mon endroit. Pas le temps de me rouler en boule. Pas le temps de réfléchir. Pas une seconde pour que la peur me cloue sur ce marchepied. Et de cela, je crois que je ne remercierai jamais assez le père Isidore. S’il m’avait laissé le loisir de penser, je serais peut-être encore dans ce wagon.

Je sautai. Comme un forcené.

Le monde se défit. Le talus, le ciel, les poteaux, tout se mit à couler autour de moi comme une aquarelle sous l’averse. Je fis partie de ce flou. Quelques secondes. Des secondes volées au temps, qui n’appartenaient à personne. Et puis un trou s’ouvrit sous moi. Un grand trou noir, sans fond, qui m’aspira. Il me prit dans ses doigts glacés. Il m’étreignit. Et je sombrai dedans sans un cri, et je glissai hors de moi-même.

Ce fut une sensation avant d’être une pensée.

La douleur.

Elle était partout. Elle me visitait os après os, muscle après muscle, nerf après nerf, avec une application de greffier. Mon crâne battait comme une cloche fêlée. Chaque souffle me déchirait le flanc. Mes paumes étaient à vif. Mais qu’est-ce que la douleur, sinon la preuve qu’on respire encore ? Je souffrais. Donc j’étais là. Vivant. Pour le moment, du moins, car j’étais en bien piteux état.

Avant même d’ouvrir les yeux, je fis l’inventaire. En médecin. Rien ne cédait sous mes doigts. Pas de craquement, pas de ces angles faux que je connais trop bien. Aucune fracture. Une bosse énorme au-dessus de la tempe, qui tendait la peau. Une plaie à l’arcade, collée de sang séché. D’autres encore, sur les bras, sur la hanche, profondes, que je sentais tirer sous des linges. J’avais eu de la chance. Le mot me parut obscène.

Mes sens revinrent un à un. Lentement. Je ne saurais dire en combien de temps. Une odeur d’abord. Du feu de bois, du lait caillé, de la paille humide et du fumier. Puis des voix, basses, tout près. Le crépitement d’un âtre. Enfin la lumière, jaune, tremblante, d’une lampe à pétrole posée sur une table.

J’émergeais. D’un endroit que j’avais cru être mon tombeau.

J’étais étendu dans une grande salle basse aux poutres noircies. La salle commune d’un vaste corps de ferme. Une longue table de chêne, un buffet, une horloge comtoise qui battait quelque part dans mon dos. La ferme ne devait pas être loin du drame. On nous avait portés là parce que c’était le plus proche.

Mes amis étaient autour de moi. Marcello, assis contre le mur, un linge noué autour du front. Timothée, allongé un peu plus loin, ses longues jambes dépassant de la couverture. Isidore, le visage enflé, qui marmonnait tout bas. Tous plus ou moins mal en point. Tous vivants. Je les comptai. Je les recomptai. Trois. Et moi, quatre. Personne ne manquait. J’eus au moins cette satisfaction-là, et je la gardai contre moi un moment, comme un peu de chaleur.

Puis les voix, près de la porte, prirent un sens.

Un choc. De face. Deux trains l’un dans l’autre.

Je le redoutais. Je le savais avant même de sauter, couché sur cette plateforme, en écoutant hurler ces freins. Je le savais inévitable. Mais savoir n’est pas entendre. Il y avait bien eu une collision frontale pendant que je gisais dans l’herbe, sourd à tout. Je ne sus rien de plus, ce soir-là. Il était difficile d’en apprendre davantage. Je n’en avais pas besoin.

J’étais mal. Très mal. Revenu d’entre les morts, ou presque, et ce n’est pas une image. Mais le corps, je savais qu’il guérirait. Je connais les plaies. Je sais comment elles se referment, jour après jour, par les bords. J’avais bon espoir.

La conscience, c’était une autre affaire.

Car il allait falloir vivre avec cela. Avec ce drame que nous venions de faire naître. Que j’avais fait naître. Comment vit-on avec une chose pareille ? Et pour quel résultat ? Je cherchais ce que nous avions gagné. Je ne trouvais rien. Rien qui pèse, en face.

Jamais nous n’aurions dû monter dans ce train. Jamais. Et c’était moi qui les y avais menés. J’avais poussé mes compagnons à le faire. Je portais cela. Pas une part. Pas un quart. Pas une moitié partagée entre amis autour d’un verre. Tout. La responsabilité entière, sans rabais, sans circonstances atténuantes. Il n’y avait pas d’autre coupable à qui la tendre.

Stanley. Je pensai à Stanley. Je le revis basculer hors du train, inerte, comme un paquet de linge. Pourvu qu’il s’en soit sorti. Pourvu qu’il vive. Mais même s’il vivait, quelle maigre consolation. Une vie sauvée. Et combien de sacrifiées, en face ? Des dizaines. Je faisais mes comptes, en comptable de ma propre faute, et le bilan me revenait toujours le même. Maigre. Que dis-je, maigre. Famélique.

Et pourtant je respirais. Il était écrit, faut-il croire, que ce ne serait pas encore mon dernier voyage. Que le trépas ne viendrait pas me délivrer de mes tourments. Que je n’aurais même pas cette paix-là. Il faudrait rester. Et porter.

On finit par nous charger dans une ambulance. Une caisse de tôle peinte, montée sur un châssis qui cognait à chaque ornière. Des brancards de toile superposés, trop courts pour Timothée. L’odeur d’essence, de laine mouillée, de sang. Je la connaissais. Je l’avais respirée à l’arrière du front, dans d’autres ambulances, en d’autres hivers. Sauf qu’alors, je n’avais pas sur la conscience ceux qu’on transportait avec moi.

Car d’autres blessés voyageaient à nos côtés. Un homme gémissait sur le brancard au-dessus du mien. Il gémissait à chaque cahot. Je ne voulus pas savoir d’où il venait. Je le savais.

Nous allions vers Northampton. Une centaine de kilomètres au nord de Londres. J’appris là, dans cette caisse secouée, que l’autre train venait de Birmingham. Il descendait vers Londres. Il roulait sur sa voie, à son heure, avec ses voyageurs qui lisaient le journal, qui somnolaient la tête contre la vitre, qui rentraient chez eux un dimanche soir. Et nous étions arrivés en face.

Le petit hôpital de Northampton n’était pas fait pour cela. Un hôpital de province, bâti pour les fièvres des enfants et les doigts écrasés des ouvriers. Ce soir-là, on y avait déversé un désastre. C’était la cohue. Le chaos sur terre. Un beau bordel, dirait Marcello. Des brancards dans les couloirs, posés à même le carrelage. Des infirmières qui couraient, leurs voiles blancs de travers. L’odeur du phénol qui ne couvrait rien.

C’est là, sur le seuil, que la chose me reprit.

Elle me prit dans ses bras. Des bras froids, glacés, qui se refermèrent sur ma poitrine et serrèrent. Mon cœur s’emballa. L’air ne passait plus. Elle me submergeait. Je m’y noyais comme dans une eau noire. Tout se brouilla. Les murs, les lits de fer, les lampes, les visages, tout se fondit dans un brouhaha immense qui me coupa du reste du monde.

Mon inconscience m’avait épargné cela. Je le compris d’un coup. Sur le talus, dans la ferme, j’avais été sourd. Et maintenant tout me rattrapait. Tout ensemble. Les cris. Les hurlements. Les pleurs. Une femme qui appelait un prénom, toujours le même, sans fin. Un homme qui sanglotait contre un mur, le front sur la chaux. Des râles derrière un paravent. La souffrance des vivants qui pleuraient leurs morts. Tout cela plus fort que jamais. Tout cela entrait en moi par les oreilles, par la peau, et ne ressortait plus.

Chaque cri était une accusation. Chaque sanglot, un réquisitoire. Et je n’avais rien à plaider.

Au milieu de ce vacarme, une seule pensée. Ma responsabilité. Mon entière responsabilité. Elle tournait. Elle tournait en boucle dans mon crâne. Comme ce train maudit qui tournait peut-être encore, là-bas, à Londres, sur le tapis de Beddows. Son huit. Ses deux boucles. Son petit pont.

Et c’était moi. Moi qui avais tout fait pour obtenir ce train. Moi qui l’avais obtenu de Butters en lui donnant ma parole de gentilhomme. Moi qui l’avais lancé. Moi qui n’avais écouté aucun avertissement, aucun. Moi qui avais entraîné mes compagnons derrière moi, dans cette voie qui s’était révélée sans issue. Une voie qui dévastait tout sur son passage.

Ces gens n’avaient rien demandé. À personne. Ils n’avaient pas choisi, eux, de se jeter à corps perdu dans cette tragédie. Ils prenaient le train. C’est tout. Ils prenaient le train. Je porterai leur mort au fond de moi. Tout au fond. Jusqu’au dernier jour. Ce sont des morts qu’on n’enterre pas. On les garde.

Je n’en pouvais plus. J’étais à bout. Du corps. Et de l’esprit, surtout. Quand on me posa enfin sur un lit, je décidai de me reposer. De ne plus rien faire d’autre. Je me tournai vers le mur. Je remontai les genoux contre ma poitrine. Je me recroquevillai. En position fœtale, comme ces hommes qu’on retrouvait au fond des trous d’obus après un pilonnage et qu’il fallait déplier de force. Je me roulai en boule sur moi-même. Et sur ma faute.

Lundi. Mardi. Mercredi.

Je sais que ces jours ont existé. De ces trois jours, il ne me reste presque rien. Des mains qui changeaient mes pansements. Un bol de bouillon qu’on approchait de mes lèvres. La lumière grise de la fenêtre qui montait, puis redescendait. La voix de Marcello, parfois, tout près. Je ne répondais pas. J’étais ailleurs. Au tribunal. Et j’y tenais tous les rôles à la fois, l’accusé, le procureur, le juge. Le verdict tombait toujours le même.

Le jeudi matin, onze janvier, je sentis que je remontais.

Petit à petit. Comme un plongeur. Je sortais de cette transe où je m’étais enfermé pour me punir, pour me mutiler de l’intérieur, loin de tout. Et en ouvrant les yeux, je pris conscience qu’elle était là. Assise au bord du lit. Patiente. Ma nouvelle compagne.

La culpabilité.

Je suis psychiatre. Je la connais. Je l’ai vue chez d’autres, cent fois. Chez des officiers qui avaient envoyé leurs hommes à l’assaut et qui étaient revenus seuls. Chez des soldats qui ne se pardonnaient pas d’avoir survécu. Je sais comment elle s’installe. Je sais de quoi elle se nourrit. Et ce matin-là, je sus reconnaître ce qui se passait en moi. Dans mon propre esprit. C’est une drôle de chose, d’être à la fois le médecin et le malade. On voit tout. On n’en souffre pas moins.

Les blessures du corps guériraient plus vite que celles de l’âme. Je le savais. Mes plaies se refermaient déjà. Les bosses dégonflaient. Mais l’autre plaie, celle qu’aucun pansement ne couvre, était encore fraîche. Elle suintait.

Isidore vint s’asseoir sur le lit voisin. Il avait le front bandé et un œil violacé qui virait au jaune. Il me dit que Stanley était vivant. Mal en point. Sans doute devenu fou. Mais vivant. Je fermai les yeux un instant. Une vie. Une seule. Je la pris quand même. Je la serrai contre moi comme on serre un quignon de pain quand on a faim.

Ma faute ne changerait rien à la tragédie. Rester couché face au mur ne ramènerait pas les morts. Pas un seul. Pas un seul de ces innocents.

Je n’allais pas me débarrasser d’elle du jour au lendemain. D’un claquement de doigts. Je le savais trop bien. Mais si je ne cloisonnais pas, si je ne rangeais pas tout cela dans une pièce à part, avec une porte qui ferme, je n’avancerais plus. Plus du tout. Je ne pouvais pas me complaire dans ma faute. M’y lover. M’en servir comme d’un abri pour fuir le monde. Cela ne changeait rien. Rien de rien.

Il fallait que je me ressaisisse.

Il fallait que je rachète ce que j’avais fait. Mes actes étaient terribles. Ils n’en étaient pas moins involontaires. Tout cela partait même d’un bon sentiment. Retrouver Stanley. Comprendre. Mais le père Isidore pourrait me le dire, lui, avec son accent breton et son index levé. L’enfer est pavé de bonnes intentions. J’en avais posé quelques pavés de mes propres mains.

Me racheter, désormais, c’était ma responsabilité. Rien de ce que je ferais ne réparerait ce désastre. Jamais. Mais je devais faire de mon mieux. Et je ne pouvais pas laisser ce drame me définir tout entier. Il m’appartenait qu’il n’en soit rien. Tout au contraire. Mes actes à venir devraient me définir. Me redéfinir. Tel que je le choisirais, moi.

C’est dans cet état d’esprit que je me levai.

Mes jambes tinrent. Tout juste. Je descendis l’escalier en me tenant à la rampe, une marche après l’autre, en vieillard. Au rez-de-chaussée, près du bureau des admissions, il y avait un téléphone. Un appareil noir, en chandelier, avec son écouteur pendu à un crochet. Je demandai Londres à l’opératrice. Il fallut attendre. La ligne grésillait comme une friture.

Butters décrocha.

Je lui dis d’aller chercher le petit train chez Beddows. Je lui donnai l’adresse. L’adresse exacte, en épelant le nom de la rue, deux fois. Je lui parlai d’un accident. Un terrible accident. Je ne donnai aucun détail. Il me posa des questions, je crois. Je n’y répondis pas. Je m’excusai de ne pas lui avoir rapporté son train comme je l’avais promis. De l’obliger à se déplacer lui-même pour le reprendre. Je lui demandai d’accepter que notre dîner soit remis à plus tard, et avec lui le récit de l’Orient-Express qu’il espérait tant. Je m’excusai encore. Je me confondis en excuses. Ma parole de gentilhomme ne pesait plus bien lourd.

Je raccrochai. Le combiné resta un moment dans ma main. Froid. Lourd.

Je remontai. Dans la chambre, près de la fenêtre, il y avait une petite table libre. Timothée y écrivait déjà, penché, les épaules voûtées, et sa plume grattait le papier avec obstination. Je ne le dérangeai pas. Je ne jetai pas un regard sur ses pages. Ce qu’il écrivait lui appartenait. Je tirai une chaise sans bruit et me glissai à côté de lui.

Je sortis de ma poche mon cahier de cuir. Il avait souffert, lui aussi. Un coin écorné, la reliure griffée. Je débouchai mon stylo plume.

Il était temps. Temps de tout coucher sur le papier. Les faits de ces derniers jours. Le terrible enchaînement qui nous avait conduits au désastre, maillon après maillon. Et ce que j’allais devoir porter en moi jusqu’à la fin de mes jours. Ma faute devait être écrite. Je ne pouvais pas faire comme si elle n’existait pas. Je devais l’avouer ici, au cœur de ces pages. Cela ne changera rien à ce qui s’est passé. Rien à ce que j’ai provoqué. Je le sais.

La plume hésita au-dessus du papier. Puis elle se posa. La première goutte d’encre fit une petite tache bleue, bien ronde, au bord de la marge.

Northampton, jeudi 11 janvier 1923, au matin.