Le journal de bord d’Ender Beaumain (12) : Un dimanche à la campagne.

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Le télégramme m’attendait au milieu du courrier. Un petit rectangle de papier bleu, plié en trois, glissé entre une facture et une revue médicale encore sous bande. Je le dépliai sous la lampe.

Beddows. Je reconnaissais sa main, même à travers les capitales du télégraphe. Sèche. Avare de mots. Il les avait payés un à un, et il n’en avait pas acheté beaucoup.

J’aurais dû être soulagé. Je posai le papier sur le bureau et je le lissai du plat de la main. Il se recourba doucement sur ses plis, comme une feuille morte qui se referme. Sous bonne garde. Où ? Gardé par qui ? Vivant, oui, sans doute. Mais en quel état ? Et ce bonne chance, au bout, comme on souhaite bon voyage à des hommes qu’on ne reverra pas.

Non. Je n’étais pas soulagé.

Dimanche 14 janvier 1923. Gare d’Austerlitz, neuf heures.

Il faisait un froid à fendre les pierres, et il faisait beau. Un de ces matins d’hiver où le ciel est si bleu qu’on le croirait verni. Le soleil entrait en biais sous la grande halle et posait sur les quais de longues traînées d’or. La vapeur des locomotives montait dans cette lumière et s’y défaisait en poussière dorée. Ça sentait le charbon, le café brûlé de la buvette, le froid.

Ils arrivèrent l’un après l’autre. Timothée, le col relevé jusqu’aux oreilles. Isidore, les joues rouges comme deux pommes d’api. Marcello le dernier, un long carton de tailleur sous le bras, ficelé en croix. Ses costumes pour l’Orient-Express. Il me le montra d’un coup de menton. Cette fois, on ne le prendrait pas pour un rustre.

Dans le compartiment, je leur montrai le télégramme. Il passa de main en main. Je leur dis franchement ce que j’en pensais. Il ne m’ôtait pas mes doutes. Il les nourrissait. Il ne disait rien, ce papier. Ni où, ni comment, ni s’il vivrait.

Timothée me le rendit sans un mot. Puis il regarda par la vitre et dit, à mi-voix, que cela ne changeait rien. Nous allions poursuivre cette statue malgré tout. Pourvu qu’on ne le regrette pas.

Il ne fallait rien regretter, lui dis-je. S’il n’y avait qu’une chance sur mille que cela sauve Julius, il fallait la tenter. Et si nous nous trompions, nous aviserions. Nous nous en étions toujours sortis. Et puis nous avions Marcello. Celui qui saute des trains et hisse les curés à bout de bras.

Marcello haussa les épaules. Isidore leva les yeux de son bréviaire, outré pour la forme. Timothée sourit dans son col.

Et quelque chose se défit, à ce moment-là. Je ne saurais dire quoi. Une corde qu’on tenait tendue depuis des semaines, et qu’on lâche enfin.

Le train avait quitté Paris. La Beauce s’ouvrit, immense et blanche, lisse comme une nappe qu’on vient de repasser. Pas un arbre. Pas une haie. De loin en loin, une ferme fermée sur sa cour, un clocher, une meule coiffée de neige. Le soleil y allumait des milliers d’étincelles. La fumée des cheminées montait toute droite dans l’air immobile. Le givre dessinait des fougères aux coins de la vitre.

Nous étions guillerets. Il n’y a pas d’autre mot. Nous avions retrouvé nos pénates, Paris, la langue de chez nous. Le soleil brillait. La neige brillait. Et nous riions de tout, de rien, d’Isidore surtout, qui se laissait faire avec une patience de martyr. Je cherchai quand j’avais été d’aussi bonne humeur pour la dernière fois. Je ne trouvai pas. Il fallait remonter loin. Avant Londres. Avant le réveillon. Peut-être avant bien d’autres choses.

Je leur parlai de la suite. Ce n’était qu’un commencement. Le simulacre de Sedefkar, tout était parti d’ici, de France, il y a plus d’un siècle. À quoi ressemblait-il, ce maudit simulacre ? Quelle taille faisait-il ? Personne ne le savait. Les archives des Beaumain nous le diraient. Je le leur promis. Ce soir, nous saurions. Et nous aurions nos premières pistes.

Nos premières pistes. Les mots avaient bon goût…

Vers midi, la gare de Tours. Sa verrière en éventail, ses deux pavillons de pierre blanche. Le calme de la province. Les pas qui sonnent plus fort sur les dalles.

Devant la gare, la Delage de Patrice attendait, noire et luisante, ses chromes pleins de soleil. Et à côté, raide dans son pardessus sombre, la casquette à la main malgré le froid, Ernest. Majordome, intendant, chauffeur. Le pilier du domaine. Son visage s’éclaira d’un coup quand il me vit. Ernest ne court jamais. Mais il fit trois pas vers moi, et ces trois pas-là valaient une course.

Ah, monsieur Ender. Montez vite, il fait un froid de loup.

Une quinzaine de kilomètres. Tours s’effaça derrière nous, ses toits d’ardoise bleue, la Loire lente sous ses ponts. Puis les coteaux. Les vignes nues, leurs ceps noirs et tordus alignés sur la neige comme une écriture. Les maisons de tuffeau, d’un blanc crème que le soleil rendait presque doré. Les caves creusées à flanc de colline, portes closes sur leur nuit.

Je connaissais chaque virage. Je les attendais avant qu’ils ne viennent. J’avais dix-sept ans, la première fois. Le silence de ces campagnes m’avait terrifié. Aujourd’hui, je le guettais. Je le voulais.

Le portail. Le gravier qui crisse. Et au bord du coteau qui domine la vallée du Cher, la longue bâtisse de tuffeau, ses toits d’ardoise chargés de neige, ses cheminées qui fumaient toutes à la fois. On nous attendait.

Gustave sortait déjà des communs, le jardinier, le gardien, les mains comme des racines. Il empoigna deux valises d’un coup, comme si elles étaient vides.

Je restai un instant debout dans la cour. L’air piquait le fond du nez. Il sentait la fumée de bois, la neige, l’écurie vide. Rien n’avait bougé ici depuis décembre. Rien. Et moi, depuis, j’avais traversé tout ce que j’avais traversé.

Je montai les marches du perron.

La chaleur me prit au visage dès le vestibule. Une chaleur épaisse de feu de bois, qui sentait la résine, la cire et quelque chose qui mijotait au fond de la maison.

Dans la grande salle, le feu ronflait dans la cheminée monumentale. Des bûches grosses comme des cuisses claquaient contre la plaque de fonte. La lumière de la neige entrait par les hautes fenêtres et se couchait sur les tapis. Marguerite s’essuyait les mains à son tablier en souriant. Robbie se tenait près de l’âtre, ses soixante-dix ans bien tassés sur des épaules de débardeur. Églantine, dans une bergère, un châle de laine grise sur les épaules. Je les avais quittés à Londres il y a dix jours. Il me sembla qu’il s’était passé dix ans.

Et Patrice.

Il traversa la pièce sans un mot et me prit dans ses bras. L’odeur de son tabac anglais. La laine rêche de sa veste. Ses mains dans mon dos, qui serraient plus fort que d’habitude. Puis il me tint à bout de bras et son regard s’arrêta sur mon arcade, sur la cicatrice encore rose. Il ne demanda rien. Ses mâchoires se serrèrent. Il me relâcha.

On servit du thé, du café, du brandy. Isidore choisit le brandy, évidemment, et trouva le moyen de faire rosir Marguerite. Ernest remonta le gramophone. L’aiguille grésilla, puis Aïda monta dans la pièce, une voix de femme immense et pure, et Patrice ferma un instant les yeux.

Quand il les rouvrit, il me regardait.

Racontez-moi l’Angleterre, dit-il. J’ai besoin de savoir.

Je lui tendis d’abord le premier cahier de mon journal. Le cuir écorné, la reliure griffée. Tout était là, lui dis-je. Pour les archives. Il le soupesa, le posa sur ses genoux, la main à plat dessus. Il le lirait. Plus tard. Ce qu’il voulait, c’était ma voix.

Alors je racontai.

Je ne lui fis pas le compte rendu de chaque coup porté. Mais je ne lui cachai rien. Le petit train de Butters. Le grand, le noir, celui qui roulait de l’autre côté des choses. Les morts qui frappaient comme des vivants et dont le baiser vous vidait. La malédiction brisée, et cet homme qui avait retrouvé d’un coup l’âge qu’il aurait dû avoir, et qui en était mort. Ma voix restait égale. Je l’écoutais comme celle d’un autre. Mes doigts, eux, avaient trouvé le bord de ma tasse et en faisaient le tour, encore et encore.

L’au-delà, murmura Patrice.

Je ne savais pas si c’était l’au-delà, lui dis-je. Ou un autre monde. Ou rien qui eût de nom.

Puis je lui parlai de Smith. Il ne savait rien. La maison de St. John’s Wood en flammes. Le professeur réfugié chez Beddows, à Cheapside, gravement brûlé, qui nous avait fait venir à son chevet. La mission qu’il nous avait confiée, de sa voix de papier froissé. Retrouver les morceaux d’une statue. Le simulacre de Sedefkar. Et à ce nom-là, un autre nom accroché derrière, comme un wagon. Fénalik.

Patrice se frotta le front. Fénalik. Bon sang. Nos archives. Une espèce de noble. Il ne se souvenait plus bien. Il faudrait s’y replonger.

C’est ce que je ferais cet après-midi même, lui dis-je.

Il demanda qui avait attaqué Smith. Nous n’en savions rien, avouai-je. Nous avions un soupçon. Un nom. Je le gardai pour la table.

La salle à manger était lambrissée de chêne sombre. Par les fenêtres, le coteau blanc descendait vers le Cher, qui brillait tout en bas comme une lame. Marguerite posa la soupière au milieu de la nappe. Une blanquette de veau de la veille, réchauffée, meilleure encore. La crème, le citron, la muscade. La vapeur me monta aux yeux.

Je me tournai vers Églantine et Robbie. J’allais faire appel à leur mémoire, à tous les trois. Un nom était apparu dans notre affaire. Je le croyais derrière l’attaque de Smith. J’en étais persuadé, sans l’ombre d’une preuve.

Mehmet Makryat, dis-je.

Ils ne répondirent pas.

Ils se regardèrent. Églantine. Robbie. Patrice. Un regard qui fit le tour de la table, rapide, muet, comme un fil qu’on se passe de main en main. Puis leurs trois visages se tournèrent vers moi. Et ils attendirent.

La fourchette de Robbie était restée suspendue. Une goutte de sauce tomba sur la nappe blanche. Personne ne la vit, sauf moi.

Je connaissais ce nom, leur dis-je. Je l’avais lu dans les cahiers de Patrice. Mais pas avec ce prénom-là.

Selim, dit Églantine. Presque à voix basse. Selim Makryat.

Et Mehmet était son fils, dit Patrice. Il devait avoir une dizaine d’années, en 1893. Il était à ses côtés.

Les âges correspondaient. Trente ans. Le petit garçon de Constantinople était devenu l’homme qui nous glissait entre les doigts dans les ruelles de Londres.

Patrice reposa ses couverts. Il me regarda. Il me demandait la permission de parler devant mes amis. Je hochai la tête.

Selim Makryat dirigeait un culte, dit-il. Un culte terrible, qui voulait invoquer une chose capable de briser l’équilibre du monde. Le duc des Esseintes les avait mis sur sa piste, à Constantinople. La Langue Sanglante, c’est ainsi qu’on l’appelait. Mais ils avaient suivi l’autre homme. L’autre culte. Ils n’avaient pas poursuivi Makryat.

Nous aurions dû, dit-il.

Églantine avait posé sa main sur celle de Robbie. Leurs doigts s’étaient noués sur la nappe. Leurs visages s’étaient fermés comme des volets.

Timothée, alors, leur dit nos doutes. Smith qui nous parlait du danger de réunir les morceaux, et qui nous envoyait les réunir. Cette peur sourde d’être manipulés. D’accomplir, sans le savoir, l’œuvre d’un autre. Puis il leur parla de Wentworth. L’étudiant de Julius, effondré à côté de lui dans une bibliothèque. Écorché sous un costume intact. Le message gravé dans sa chair.

Il parlait doucement. Ses mains étaient posées à plat sur la nappe, de part et d’autre de son assiette. Elles ne tremblaient pas. Il les regardait comme des objets laissés là par un autre.

Patrice ne dit rien pendant un long moment.

Puis Marguerite apporta la tarte Tatin, dorée, luisante de caramel, et Ernest le calvados, le cognac, la poire. Il était trois heures. Dehors, le ciel commençait à se ternir par l’ouest.

Je mangeai ma part trop vite. Puis je me levai. Timothée me proposa son aide. Une autre fois, lui dis-je. Pas ici. Il comprit. Ces papiers-là sont des papiers de famille.

Je quittai la table. Derrière moi, j’entendis le bouchon d’une carafe, le rire d’Isidore, la voix grave de mon père. La porte se referma sur tout cela.

L’escalier du grenier est un escalier de meunier, raide, aux marches creusées par deux siècles de semelles. Il gémit à chaque pas. Je le montai une lampe à pétrole à la main.

Là-haut, le froid m’attendait. Un froid sec, immobile, qui n’avait pas bougé depuis des semaines. Mon souffle fit un nuage devant la flamme. Au-dessus de ma tête, la charpente filait dans l’ombre, énorme, noircie, une forêt de chêne renversée. Par la lucarne, un rayon gris entrait de biais, et la poussière y dansait sans bruit. Ça sentait le bois sec, la lavande des vieux draps et le papier. Ce parfum de vieux papier que je reconnaîtrais entre mille. Un peu sucré. Un peu moisi. L’odeur du temps qui passe sans rien oublier.

Les caisses dormaient sous leur bâche, contre le pignon nord. Je fis sauter les crochets. Le couvercle céda avec un soupir de bois.

Les cahiers du soldat Beaumain.

Cousus à la main. Des couvertures de carton marbré, gondolées par un siècle d’humidité. Le papier épais, jauni comme une feuille de tabac. Et cette écriture. Saccadée, ferme, l’encre de noix virée au brun rouille. Des croquis à la plume, maladroits et précis. Le plan d’une maison. Une silhouette tordue qui pouvait être une statue. Je tournais les pages par le coin, avec deux doigts, comme on soulève la paupière d’un malade.

Je lus.

Je lus Poissy, la grande demeure dans son parc muré. Je lus les soirées du comte, la troupe, la cave. Je lus la statue et sa plainte. Je lus le bras qui se détache et roule dans l’ombre. Puis je lus la tête.

Je m’arrêtai là. Le cahier ouvert sur mes genoux, la main posée dessus.

Je n’avais plus froid. Ou plutôt, ce n’était plus le même froid. Il ne venait plus du grenier. Il montait des lignes. De ces lignes brunes tracées il y a cent trente ans par un homme qui avait vu ce que je lisais. Et qui l’avait écrit sans trembler. La plume ne tremblait pas. C’est cela qui me glaçait. Elle ne tremblait pas.

La lumière baissait dans la lucarne. Je montai la mèche.

Plus tard, je descendis au bureau de Patrice. Les livres jusqu’au plafond, la lampe à abat-jour vert, l’odeur de pipe froide. Je n’avais à demander la clef à personne. Je porte la chevalière. Ces papiers-là sont aussi les miens. Je fis rouler le rideau du meuble à lattes sur ses glissières.

Constantinople, 1893. L’écriture de mon père, longue, penchée, pleine de ratures, une écriture qui court derrière la pensée. J’y cherchai Makryat. Je le trouvai. Selim Makryat. Les Frères de la Chair. L’Écorché. Je cherchai Menkaph et Nisra, les Enfants du Fez Rouge Sang. Je les trouvai aussi. Je recopiai des noms, des dates, sur une feuille volante. Ma plume, à moi, n’était pas aussi ferme que celle du soldat.

Quand je relevai la tête, il faisait nuit. Je ne l’avais pas vue tomber. La fenêtre n’était plus qu’un rectangle noir où flottait mon reflet, penché sous la lampe verte. Tiré. Marqué. Très loin, en bas, un rire d’Isidore. Puis plus rien. Un silence plus long que les autres.

Il était près de sept heures quand je redescendis.

Je le sentis avant d’entrer. Ils étaient au salon, autour du feu, les verres à moitié vides.

Les voix se turent à mon arrivée. Pas brutalement. Doucement, comme une conversation qui retombe parce qu’elle est arrivée au bout de ce qu’elle pouvait dire. Il y avait quelque chose de lourd dans l’air. Ces airs d’orage, l’été, quand le ciel est encore bleu mais que les oiseaux se taisent. Je ne savais pas ce qui s’était dit. Je savais qu’il s’était dit quelque chose.

Je tendis les mains vers les flammes. Elles étaient gelées. Je ne m’en étais pas aperçu.

Je dis à Églantine que j’avais lu, là-haut, les aventures du soldat Hugel aussi. Son ancêtre. Elle hocha la tête. Puis, sans réfléchir, je me tournai vers Isidore. Madeleine. C’était bien sa demi-sœur ?

Par notre mère, dit-il.

Et cette mère-là était la sœur d’Églantine. Je fis le compte à voix haute, comme une addition au tableau. Églantine était donc, ou peu s’en fallait, la tante d’Isidore.

Je compris trop tard.

Églantine ne répondit pas. Ses mains se croisèrent sur ses genoux, et se serrèrent. Elle dit seulement qu’elles étaient sans doute d’une même souche, que Madeleine le lui avait laissé entendre, mais qu’elle ne saurait l’affirmer. Puis elle tourna les yeux vers le feu. Robbie posa sa grosse main sur son épaule et l’y laissa.

Il y avait un froid entre elle et cette sœur. Je ne savais pas lequel. Je ne le saurais sans doute jamais. Je m’en voulus. Un petit impair, de ceux qu’on ne rattrape pas en s’excusant. La conversation passa à autre chose. Cela ne déboucha sur rien.

Mais en moi, quelque chose était resté. Je regardai Isidore. Ses joues rouges, son col de travers, son verre levé vers la lumière comme un calice. Notre Isidore. Notre petit voleur de troncs. Il y avait du sang des Hugel dans ses veines. Un peu de ce sang-là marchait avec nous. Un Hugel aux côtés d’un Beaumain, encore. Comme en 1789. Comme en 1893.

Je ne le dis à personne. Mais pour moi, cela voulait dire beaucoup.

La nuit était tombée pour de bon. On passa au salon voisin pour l’apéritif. Les lampes, le feu, le cognac dans les verres avec ses reflets de vieil or. Ils avaient tous un peu bu. Pas moi. Moi, j’étais en pleine forme, et j’avais tant de choses à dire que je ne savais pas par où commencer.

Par le plus récent. Par Makryat.

Le vrai nom du culte de Selim Makryat, leur dis-je, c’était les Frères de la Chair. Et ils étaient voués à une entité. Une entité qu’on appelait l’Écorché.

Je regardais Timothée en le disant.

Il blêmit. Le sang se retira de ses pommettes et ne laissa que deux taches grises sous ses yeux. Sa main se referma sur son verre. Il pensait à Wentworth. Je le savais. Nous y pensions tous.

Le contraire serait une sacrée coïncidence, souffla-t-il.

Tout se tenait. Tout se nouait. Les Enfants du Fez Rouge Sang, que mon père, Robbie et Églantine avaient combattus, et qui leur avaient coûté si cher. Nisra, leur prêtresse, formée par Selim Makryat lui-même avant de passer à Menkaph. Les Frères de la Chair. L’Écorché. Trois noms, peut-être trois cultes rivaux. Ou peut-être un seul, à l’origine, qui s’était déchiré au gré des ambitions de ses chefs. Je n’avais aucune preuve. Seulement ce sentiment que je connais bien, celui du clinicien qui voit les symptômes s’aligner et qui devine la maladie avant de pouvoir la nommer.

Puis je remontai le temps. Plus loin. Avant la Révolution.

Je leur racontai le comte Fénalik.

Poissy, aux portes de Paris. Une demeure immense, isolée au fond d’un grand parc muré, peuplé de statues que l’Église n’aurait pas bénies. Un aristocrate sulfureux, favori de Marie-Antoinette, la coqueluche de Versailles. Ses soirées, dont on parlait à voix basse et que la morale réprouvait. Et en face de lui, la troupe. Beaumain, Hugel, Précy, Renaud. Le capitaine Malon.

Ils s’étaient fait inviter à l’une de ses fêtes. Ils avaient investi la maison. Et ils avaient découvert ce qu’il était.

Un homme qui se défaisait en fumée noire et filait par les conduits comme un serpent dans un terrier. Un regard qui pliait les volontés. Des gardes d’une force inhumaine, que l’ail faisait reculer. Ils avaient eu raison des gardes. Pas de lui. Alors ils avaient forcé la cave. Des salles de torture. Les traces de ce qu’il aimait. Et tout au fond, lui. Debout près d’une statue.

Je marquai un temps. Le feu ronronnait.

Pas immense, dis-je. La taille d’un homme. Une chose grotesque, à mi-chemin entre un être humain et une momie desséchée. Une figure tordue. Et selon le soldat, elle murmurait. Une plainte. Une plainte qui n’avait rien d’humain.

Rien de ce qu’ils faisaient ne touchait le comte. Les coups glissaient sur lui. Alors, en désespoir de cause, ils s’étaient jetés sur la statue. Ils l’avaient renversée. Et le bras gauche s’était détaché le premier, avait roulé au fond de la cave. Au même instant, le comte s’était tordu de douleur. Les bras. Là où la pierre s’était brisée.

Ils avaient frappé encore. La statue avait volé en morceaux. Renaud lui avait soufflé au visage une poudre d’ail et de plantes, et le comte était tombé. Vaincu. Ils allaient lui trancher la tête. Le capitaine les avait arrêtés. On ne décapite pas un aristocrate comme un poulet de basse-cour. Cela leur retomberait dessus.

Ils avaient hésité. Quelques secondes. Le temps d’obéir.

Et ils avaient vu.

Ma voix baissa d’elle-même. Je ne la retins pas.

La tête s’était ressoudée au cou. Les bras s’étaient remis en place. Et le comte Fénalik s’était relevé. Intact. Malgré la statue en morceaux.

Personne ne bougea. Une bûche se tassa dans l’âtre avec un bruit de soupir. Marcello avait cessé de faire tourner son verre. Robbie serrait les mâchoires.

La troupe n’était jamais redescendue dans cette cave. Personne ne savait ce qu’étaient devenus les morceaux. Le comte, lui, n’était pas monté à l’échafaud. Le docteur Rigaud, celui-là même qui leur avait fourni la poudre, l’avait fait déclarer fou et enfermer à Charenton. Et de Charenton, un jour, il avait disparu.

C’est là que s’arrête sa trace.

Patrice me mit en garde. Ce n’étaient que les écrits d’un ancêtre. Écrits dans la fièvre, dans l’adrénaline, avec peut-être une part d’hallucination. Lui-même, quand il avait tenu son journal, n’avait pas toujours eu toute sa tête. Il avait raison. J’en savais quelque chose. Mes propres pages sur le train étaient pleines de choses interprétées, devinées, peut-être rêvées. Mais il y avait là-dedans une part de vérité. Une part forte. Je n’en doutais pas.

Isidore, lui, n’avait aucun doute du tout. Les vampires existaient, le mal était partout, et il avait des kits pour cela. Il se signa. Patrice lui demanda de garder les pieds sur terre. Timothée me lança une œillade. Il y avait des soirs, disait cette œillade, où le bon père n’était pas si loin du compte.

Nous avions deux pistes, leur dis-je.

Poissy, d’abord. Si un morceau du simulacre était resté à Paris, c’était là qu’il fallait chercher. Dans cette cave. Ce bras gauche, roulé dans l’ombre, qui sait s’il n’y dormait pas encore ? Les maisons changent. Les caves restent. Je n’avais pas d’adresse, seulement des repères. Le grand mur d’enceinte. Le parc. Un couvent, pas très loin. L’auberge où la troupe avait dîné avant l’assaut. La Bibliothèque nationale ferait le reste.

Charenton, ensuite. L’asile existait toujours. Je suis psychiatre. On m’y ouvrirait des portes qu’on fermerait à d’autres. Il y aurait peut-être une trace de son internement. De sa fuite.

C’est alors que mon père parla.

Il ne s’adressait plus à la table. Il s’adressait à moi.

Mon fils. Ne serait-il pas plus sage d’abandonner tout cela ?

Le silence tomba. On n’entendit plus que le feu. Et, quelque part dans la maison, la comtoise qui battait.

Je regardai ses mains sur les accoudoirs. Les jointures avaient blanchi sous la peau tavelée. Je connaissais ces mains. Elles m’avaient appris à tenir une plume.

Notre famille est faite pour cela, père, lui dis-je. Tu le sais mieux que moi. Chaque Beaumain a eu son lot de terreurs. Et chacun est allé au bout. Toi aussi. Tu ne t’es jamais demandé s’il fallait continuer. Tu l’as fait. Au prix de ta santé. Au prix de ta vie. Le tournant est arrivé pour nous, maintenant. Je suis méfiant, comme Timothée. Reconstituer la statue maudite de Fénalik serait bien la dernière chose que je voudrais faire. Mais on nous a mis sur cette trace. Et je veux savoir.

Le poète ne demande qu’à se brûler les ailes, murmura Timothée.

Et Églantine parla. Sa voix ne monta pas. Elle resta douce. Mais il y avait dedans quelque chose de dur, comme un noyau dans un fruit.

Il faut savoir, Patrice. Nous ne pouvons pas rester sans savoir. Même nous. Même toi. Laisse les jeunes faire. Il faut qu’ils prennent notre suite.

Robbie prit son temps. Jeune, il était parti en Turquie sans réfléchir. À notre place, il repartirait sans doute. Mais avec le recul, il se demandait à quoi bon. Faites attention, dit-il. Nous avons failli y laisser notre peau.

Patrice me regarda longtemps. Dans les yeux. Puis il soupira, et toute sa résistance s’en alla avec ce soupir.

Bien, fils. Bien. Tenez-nous au courant.

Nous lui demanderions peut-être son aide, à distance. Il nous la donnerait. Nous le savions.

Je sentis mes épaules redescendre. Je ne m’étais pas aperçu qu’elles étaient montées.

Il me restait une dernière chose. Je la dis du bout des lèvres.

Si Poissy et Charenton ne donnaient rien, il y aurait peut-être une autre voie. J’y croyais à peine. La goule Guillaume.

Dans les cahiers du soldat, la troupe avait croisé dans les catacombes une de ces créatures. Un ancien homme, devenu autre chose. Elle les avait sauvés, un jour. Elle connaissait Fénalik. Elle connaissait peut-être des tunnels qui menaient chez lui. Elle s’accrochait encore à un reste d’humanité, même si elle le sentait lui filer entre les doigts. Ce n’était pas une piste que je voulais suivre. C’était une porte que je gardais dans un coin de ma tête. En désespoir de cause.

Elle a eu cent trente ans pour perdre le reste, observa Timothée.

Isidore expliqua ce qu’étaient les goules. Des vivants devenus monstres à force de manger la chair des morts. On disait que pendant la famine de la Révolution, dans les catacombes, certains n’avaient pas eu le choix. Et qu’ils étaient restés là-dessous. Mi-vivants. Mi-morts. Pour toujours.

L’Argonne, souffla Timothée.

Le mot tomba au milieu de nous comme une pierre dans un puits.

Nous le revîmes tous les quatre. Je le sus sans qu’aucun de nous ouvre la bouche. Ce rêve éveillé au cœur de la bataille. Le charnier. Les formes penchées sur les corps, qui fouillaient, qui mâchaient. Et nous qui fuyions.

Un frisson me descendit le long de l’échine. Marcello porta la main à sa nuque. Isidore baissa la tête. Timothée ferma les yeux.

Une seconde. Pas plus.

Puis le feu claqua. Isidore tendit son verre vers la carafe et déclara que ce cognac était terrible. Et nous remontâmes. Vite. Comme on remonte d’une eau glacée, en battant des pieds, et qu’on retrouve l’air, et qu’on ne pense plus qu’à respirer.

Nous dressâmes le plan de bataille tard dans la soirée. Fénalik. Poissy. Charenton. Sedefkar, surtout, et celui-là n’était pas une éventualité, c’était une certitude. L’Écorché. Milan. Les armées de Napoléon, qui avaient emporté des morceaux à travers l’Europe. La mosquée désaffectée de Constantinople. Nous commencerions tous ensemble à la Bibliothèque nationale. Du général au détail. Une semaine s’il le fallait. Il fallait avancer.

Je regardai la liste griffonnée sur ma feuille volante. Elle était longue. Elle ne me faisait pas peur.

Il était près de minuit. Isidore dodelinait, le menton sur sa poitrine, son verre de cognac tenu droit par miracle. Églantine et Robbie prirent congé. Ils seraient là au matin pour notre départ. En passant près de moi, Églantine me toucha le bras. Elle a toujours été un peu ma tante.

Patrice aurait voulu nous garder un jour de plus. Je le vis à ses sourcils qui remontèrent, puis retombèrent. Mais il comprenait. Nous avions tout à commencer. Ernest alla consulter les horaires. Un train à neuf heures seize, pour Paris.

Dans le couloir de l’étage, Timothée me rattrapa, une bougie à la main. La flamme penchait dans le courant d’air et faisait danser nos ombres sur les boiseries.

Vous n’étiez pas là, cet après-midi, me dit-il à voix basse.

Et il me raconta. En quelques phrases. Robbie qui leur avait parlé de 1893, de ce qui avait dépassé leur entendement, de la fusillade où ils avaient failli rester, et des compagnons qui, eux, y étaient restés. Églantine qui avait baissé les yeux. Patrice qui leur avait dit que Smith les entraînait dans une histoire qui les dépassait. Qu’Églantine, Robbie et lui avaient pris leurs distances avec tout cela, pour préserver leur raison. Que c’était pour cela qu’il s’était retiré ici. Timothée lui avait demandé si leurs morts avaient servi à quelque chose.

Il a répondu qu’il ne savait plus, dit Timothée. Après tout ce temps, il ne savait plus.

La bougie grésilla. Je pensai à l’air lourd du salon, quand j’étais redescendu. C’était donc cela.

Il me souhaita bonne nuit et s’éloigna avec sa petite flamme. Je restai un moment dans le noir.

Puis le bain. L’eau brûlante, la vapeur qui perlait sur le carrelage. Je m’y laissai glisser jusqu’au menton. Mes côtes se turent. Ma tempe se tut. J’écoutai la maison. Le vent dans les ardoises. Une porte, quelque part. Les pas d’Ernest qui faisait sa dernière ronde.

Je dormis comme on dort à dix-sept ans. D’une traite. Sans un rêve.

Marguerite frappa vers six heures. Elle entra à reculons, poussant la porte de la hanche, un plateau dans les mains. Du café brûlant. Des toasts tièdes dans leur serviette. De la marmelade d’orange, amère et brillante. Elle ranima le feu d’un coup de tisonnier, tira les rideaux sur une nuit d’encre qui commençait à bleuir au ras du coteau, et sortit sans un mot.

Je mangeai lentement, assis dans mon lit, le dos contre les oreillers. Le café me brûla la langue. Cela me fit du bien.

Je me sentais reposé. Vraiment. Pas cette trêve fragile des derniers jours, où l’on tient debout parce qu’il le faut. Autre chose. Quelque chose s’était remis d’aplomb en moi pendant la nuit, comme une porte qui jouait sur ses gonds et qu’on aurait recalée. Je le sentais dans mes mains, tranquilles sur le drap. Dans mon souffle, qui descendait jusqu’au fond.

À huit heures, nous étions tous dans le grand salon. La voiture tournait déjà dans la cour, un panache blanc au bout de l’échappement.

Je pris mon père dans mes bras. Longtemps. Ses omoplates sous la laine me parurent plus saillantes que dans mon souvenir. Puis Églantine. Puis Robbie, qui me broya la main dans la sienne.

Des télégrammes réguliers, n’est-ce pas, dit Patrice. Soyez prudents. Prenez soin de vous, les enfants.

N’ayez crainte, déclara Isidore en bombant le torse. Je veillerai sur eux.

La moustache de Patrice frémit. Il ne répondit rien.

Le jour se levait sur la vallée du Cher. Rose et or. La neige du coteau prenait cette couleur-là, elle aussi, comme une joue qui rougit. Par la vitre arrière de la Delage, je les vis tous les trois sur le perron. Ils ne bougèrent pas tant que la voiture ne fut pas sortie de la cour. Puis la grille passa, et ils disparurent.

Personne ne parla beaucoup sur la route de Tours. Ce n’était pas un silence lourd. C’était un silence plein.

Cette journée nous avait requinqués. Je regardais mes compagnons. Isidore avait retrouvé les couleurs que l’Angleterre lui avait volées. Marcello sifflotait entre ses dents. Timothée regardait défiler les vignes, et son visage, pour une fois, ne portait pas cette ombre qu’il traîne d’ordinaire comme une écharpe. Nous avions dormi. Nous avions mangé. Nous avions parlé. Nous avions été reçus par des gens qui nous aimaient, dans une maison chaude, au milieu de la neige. C’est peu de chose. C’est immense.

Et nous avions nos pistes. Une liste pliée en quatre au fond de ma poche, contre le télégramme de Beddows.

Nous étions prêts. Prêts à affronter notre destin, s’il faut l’appeler ainsi. Je n’aime pas ce mot. Il sent trop les romans. Ce matin-là, je n’en trouvai pas d’autre.

La gare de Tours. La verrière rose de soleil.

Le train de neuf heures seize pour Paris, sa locomotive sous pression qui lâchait de grands soupirs blancs. Ernest chargea nos valises dans le filet, une à une. Il ôta sa casquette pour moi.

Je m’assis près de la fenêtre et posai la tempe contre la vitre. Elle était froide. Elle ne vibrait pas encore.

Sur le quai, le chef de gare porta son sifflet à ses lèvres.