Le journal de bord d’Ender Beaumain (13) : Le tour des bibliothèques.

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Le train de neuf heures seize avait pris sa cadence. Tours s’était effacé derrière nous, sa verrière rose, ses toits bleus. Puis les coteaux. Puis la Loire, large et lente, couleur d’étain sous le soleil bas.

Lundi 15 janvier 1923.

J’avais dormi. Une vraie nuit. De celles qu’on ne connaît plus passé vingt ans, et que la guerre m’avait appris à ne plus attendre. Je le sentais encore dans mes membres. Une lourdeur douce, comme après un bain. Mes côtes ne disaient rien. Ma tempe non plus.

Le compartiment sentait le velours chauffé et le tabac froid. Le radiateur, sous la banquette, cognait par petits coups réguliers. Isidore avait posé son bréviaire sur ses genoux et ne le lisait pas. Marcello avait étendu ses jambes jusque sous la banquette d’en face. Timothée regardait défiler les peupliers, la joue dans sa main.

Ce fut lui qui ouvrit le conciliabule.

Il se tourna vers Marcello. Où donc l’avait-il envoyé, pour ses costumes ? Il lui faudrait faire un petit effort vestimentaire, lui aussi. Marcello eut un sourire en coin. C’était à Paris. Ça tombait bien, nous y retournions. Il avait l’adresse. Un petit tailleur du treizième, sérieux, qui lui avait monté trois costumes en un jour. Il suffisait de le payer un peu.

Timothée nota l’adresse sur son carnet. Il irait passer commande dès cet après-midi.

Puis il fallut parler du reste. De la vraie besogne.

Nous ne ferions pas tout en un jour, leur dis-je. Il fallait s’y résigner. Nous commencerions par le général pour aller vers le particulier. Sedefkar. Fénalik. L’Écorché. Puis viendraient les choses plus précises. Toutes les localisations des fragments du simulacre, tous les déplacements que la liste de Smith nous laissait deviner. Milan. La mosquée disparue. Napoléon. Il y avait de quoi s’occuper un moment.

Isidore leva un doigt.

Mes chers enfants, je pourrais m’occuper de quelque chose pour vous.

Nous attendîmes.

Il pourrait se rendre à la Banque de France. Pour y déposer notre argent. Qu’en pensions-nous ?

Marcello ne tourna même pas la tête. On commençait très mal, dit-il. L’argent était là. Il était très bien là où il était.

Mais justement, insista Isidore. Il fallait bien aller à la banque, de temps en temps, pour déposer l’argent.

Marcello est une très bonne banque, mon père, lui dis-je. Je vous le garantis.

Timothée toussota dans son poing. Nous avions décidé à l’unanimité. Isidore se renfonça dans la banquette avec la mine d’un martyr qu’on prive de son bûcher.

Je repris. Il faudrait, à un moment donné, faire une visite à Charenton. Mais pas tout de suite. Pas avant d’en savoir davantage. J’espérais aussi que les bibliothèques nous donneraient de quoi retrouver l’ancien manoir de Poissy. Le manoir de Fénalik.

Charenton, c’est quoi ? demanda Marcello.

L’asile d’aliénés, lui dis-je. Le dernier endroit où l’on avait vu Fénalik. Il avait dû y rester un moment. Et là, je pourrais avoir mes entrées. J’étais médecin, avec une spécialisation en psychiatrie. Je travaillais à la Salpêtrière. On m’ouvrirait des portes. Un asile comme celui-là n’avait pas dû beaucoup bouger depuis la Révolution. Qui sait ? Nous trouverions peut-être la cellule où on l’avait enfermé. Dans ces endroits-là, on ne sait jamais ce qui passe par la tête des pensionnaires. Ni ce qu’ils laissent derrière eux.

Timothée fit la moue. La cellule avait sans doute été réaffectée. Depuis le temps.

Sans doute, admis-je. Mais cela valait le coup d’essayer. Cela dit, j’avais plus d’espérance du côté de Poissy. La villa. La cave. Ces deux pistes-là, je les gardais en priorité. Mais d’abord les recherches. Il fallait d’abord nous cultiver, prendre nos notes, tout rassembler. De façon à avoir du répondant, quand nous irions d’un côté ou de l’autre.

Marcello soupira. La bibliothèque, lui, il n’y connaissait rien.

Timothée se pencha alors vers lui. Il y avait peut-être autre chose qu’il pourrait faire pour nous. Pourrait-il nous procurer quelques armes plus discrètes que les fusils rapportés de l’armée ? Des pistolets de dame. Des choses qu’on dissimule facilement. Était-ce une bonne idée ?

Marcello réfléchit. Il caressa sa moustache du pouce. Oui, dit-il. C’était une bonne idée. Nous avions entendu ce que Robbie nous avait raconté.

Je portais toujours mon revolver d’officier. Le MAS de l’armée, que j’avais gardé. Il n’était pas énorme. Mais il n’était pas petit non plus. Il tirait la poche de mon manteau et il fallait sans cesse en rabattre le pan. Marcello hocha la tête. Il connaissait deux ou trois anciens de l’armée qui avaient peut-être des choses qui traînaient. Il verrait.

Nous étions d’accord. Quartier libre pour l’après-midi. Chacun à ses affaires. Et rendez-vous le lendemain, à neuf heures, devant la Bibliothèque nationale.

Ça roule, dit Timothée.

Je regardai par la vitre. La Beauce, de nouveau. Blanche, plate, infinie. Un vol de corbeaux se leva d’un labour et retomba plus loin, comme une poignée de cendre qu’on jette. Je pensais à la liste pliée dans ma poche. À cette longue colonne de noms. Elle ne me faisait toujours pas peur.

Vers une heure et demie, la gare d’Austerlitz.

Le train entra sous la halle dans un grand soupir. La verrière était grise de suie et de givre, et la lumière d’hiver y tombait blanche, sans chaleur. Les porteurs criaient. Les chariots grinçaient. Ça sentait l’escarbille, le crottin des fiacres et les marrons d’un vendeur qui tisonnait son brasero près des grilles. Le froid nous prit à la gorge dès le marchepied.

Sur le parvis, nous nous séparâmes.

Isidore partit à pied vers son presbytère du Père-Lachaise, les mains dans les manches. Marcello et Timothée s’éloignèrent ensemble, Marcello devait lui montrer le chemin du tailleur. Je les regardai disparaître dans la foule des manteaux noirs. Puis je descendis dans le métro.

Une seule station. La Salpêtrière.

Je la retrouvai comme on retrouve un vieux visage. Le dôme de la chapelle Saint-Louis, gris contre le ciel gris. Les longues façades de pierre, percées de leurs centaines de fenêtres toutes pareilles. Les cours pavées où le vent tournait sur lui-même. Les infirmières en coiffe blanche qui traversaient d’un bâtiment à l’autre, la cape serrée sur la poitrine. Et dès la porte, l’odeur. Le phénol, la soupe aux poireaux, la laine mouillée. Une odeur que je reconnaîtrais les yeux fermés. Elle me fit du bien. Elle me fit un peu peur aussi. Je ne saurais dire pourquoi.

Mes collègues m’accueillirent avec de grands gestes. On me serra la main. On me tapa dans le dos, et je dus serrer les dents. Tout le monde voulait savoir. L’Angleterre ? Le voyage ? Et quand comptais-je reprendre mon service ?

Philippe me fit asseoir dans la petite salle des internes. Un brave garçon, Philippe. De ceux avec qui on s’entend sans avoir besoin de se le dire. Il nous versa deux tasses de café. Un café noir, amer, qui avait trop bouilli. Je le bus quand même. La tasse me chauffait les doigts.

Il me regarda par-dessus la sienne. C’était vrai que je n’avais pas très bonne mine.

Je touchai mon arcade. La cicatrice était encore tendre sous le doigt. Le voyage avait été assez mouvementé, lui dis-je. J’avais eu un accident de train, là-bas. Un terrible carambolage, au nord de Londres. En avait-il entendu parler, en France ?

Non. Cela ne lui disait rien. Mais il ne suivait guère les journaux.

J’étais dedans, lui dis-je. Avec des amis.

Ah, dis donc. Il reposa sa tasse. Quelle aventure. Je revenais de loin, mon vieux.

Je brodai un peu. Pas beaucoup. Les wagons couchés dans la neige, les blessés, la petite salle commune de Northampton. Je ne parlai pas du reste. Du train noir. De ce qui roulait de l’autre côté des choses. Philippe hochait la tête, les sourcils levés. Il me croyait. Il n’y avait rien d’autre à croire. Et c’est pour cela, lui dis-je, que je repoussais ma reprise. J’allais me mettre en disponibilité. Prendre encore un peu de repos. J’avais rencontré des confrères londoniens, je m’étais tenu au courant. Mais il me fallait du temps.

Il comprenait. Bien sûr qu’il comprenait.

Je tournai ma cuiller dans le fond de ma tasse. Puis je posai la question. Comme en passant.

Avait-il des contacts à Charenton ?

Charenton. Il plissa le front. Attends. Ça lui disait quelque chose. Oui. Il lui semblait bien que leur directeur venait de décéder. Il avait vu passer un entrefilet dans le journal. Il me disait ça avec des pincettes. Et un remplaçant avait été nommé tout de suite. Sur-le-champ. Il ne se souvenait plus de son nom.

Je ne dis rien. Ma cuiller s’était arrêtée.

Mais oui, reprit-il. Il avait des contacts là-bas. Qu’est-ce qui m’intéressait, à Charenton ?

J’avais ma réponse prête. Je l’avais préparée dans le train. C’était pour mon père, lui dis-je. Il faisait des recherches historiques sur quelqu’un. Et cette personne était passée par Charenton, il y a très longtemps. Il savait ce que c’était, mon père et ses lubies d’historien.

Philippe sourit. C’était un drôle de bonhomme, mon père.

Un homme très bien, lui dis-je. Mais il avait ses lubies. Il m’avait demandé, puisque j’étais du métier, si je pouvais aller à Charenton récupérer quelques informations. Pour enrichir ses archives. C’était tout. Et puisque je devais me reposer, j’en profiterais. Si Philippe avait un nom à me conseiller, quelqu’un qui pourrait me recevoir, j’en serais heureux. J’en profiterais aussi pour voir leurs méthodes. Comparer un peu avec les nôtres.

Il réfléchit. Puis il lâcha un nom. Le docteur Delplace. C’était lui, le directeur. Enfin, celui qui l’était. Celui qui venait de mourir, si ce qu’il avait lu était vrai. Ce n’était pas un ami. Il l’avait rencontré deux ou trois fois. Un bon praticien, à ce qu’il savait. Qui ne pratiquait plus guère, depuis qu’il dirigeait.

Tant pis, lui dis-je. J’irais me présenter au nouveau directeur. Ce serait l’occasion de faire connaissance.

Il se leva, regarda l’horloge, jura entre ses dents. Ses patients l’attendaient. Il me serra la main. Repose-toi bien, mon gars.

Je restai un moment seul dans la petite salle. La tasse vide devant moi. Le marc avait dessiné au fond une sorte de croissant brun. Un directeur mort. Un remplaçant nommé sur-le-champ. Ce n’était rien. Un entrefilet. Des pincettes. Les directeurs d’asile meurent comme tout le monde. Je me le dis deux fois. Puis je me levai.

Je rentrai chez moi par le métro, puis à pied. La nuit tombait déjà sur le parc Monceau. Les réverbères s’allumaient un à un le long de la grille dorée, chacun dans son halo de buée. La concierge me salua de sa loge sans sortir. Cinq étages. Je comptai les paliers.

L’appartement s’était refroidi en deux jours d’absence. Il sentait de nouveau le renfermé et la cendre morte. Je fis du feu. J’allumai la lampe du bureau. Le cercle de lumière tomba sur le sous-main de cuir vert, sur l’encrier, sur le cahier neuf que j’avais sorti du tiroir. Le premier était parti en Touraine. Il dormait maintenant dans les archives, à côté des cahiers du soldat Beaumain. Cette idée-là me fit quelque chose.

Je dévissai mon stylographe.

Et j’écrivis. Le retour à Paris, le samedi. Le train du dimanche, la Beauce blanche, nos rires. Le domaine, Ernest, la blanquette. Mon père. Le nom de Makryat qui avait fait le tour de la table. Le grenier, les cahiers du soldat, Fénalik. Et ce matin, le train du retour. La plume grattait. Le feu claquait derrière moi. Dehors, une voiture passa sur l’avenue, ses chaînes cliquetaient sur la neige tassée. J’écrivis jusqu’à ce que ma main me fasse mal. Puis encore un peu.

Quand je relevai la tête, la vitre n’était plus qu’un miroir noir. J’y vis un homme penché sous une lampe, une cicatrice à l’arcade. Il avait l’air fatigué. Il avait l’air de quelqu’un qui commence quelque chose.

Mardi 16 janvier 1923. Rue de Richelieu, neuf heures.

Il ne neigeait pas. Il faisait pire. Un froid sec et gris, sous un ciel bas comme un plafond de cave, qui vous entrait par les manches et vous montait jusqu’aux coudes. Les pavés de la cour d’honneur étaient blancs de givre. Nos pas y sonnaient creux.

Ils étaient déjà là quand j’arrivai. Timothée tapait des pieds. Isidore soufflait dans ses mains jointes comme s’il priait dedans. Marcello, lui, ne bougeait pas. Le froid ne le concerne pas.

La Bibliothèque nationale nous dominait de ses quatre ailes. Le vieux palais du dix-septième, sa pierre blonde noircie par la suie, ses hautes fenêtres à petits carreaux. Tout ce que les rois de France avaient amassé depuis Louis XII. Tout ce que la Révolution avait arraché aux couvents et aux monastères. Des livres, des cartes, des médailles, des manuscrits. Le plus grand dépôt de livres au monde, après le British Museum. Je levai les yeux vers les toits. Je pensai que quelque part, là-dedans, sous des tonnes de papier, dormait peut-être une ligne sur Fénalik. Une seule. Et qu’il faudrait la trouver.

Le secrétaire de la bibliothèque nous délivra nos tickets de lecteur. Il fallait préciser le sujet de nos études. Je dis l’histoire. C’était vrai.

La salle Labrouste ouvrait à neuf heures. Nous y entrâmes parmi les premiers. Je m’arrêtai sur le seuil. Je ne pus faire autrement. Seize colonnes de fonte, fines comme des tiges de roseau, montaient vers neuf coupoles de faïence blanche, et chaque coupole s’ouvrait en son centre sur un œil de lumière grise. Tout en haut des murs, des arbres peints. Une forêt. Comme si l’on travaillait là sous les frondaisons d’un parc. Les tables s’alignaient en longues rangées, avec leurs petites lampes, leurs pupitres, leurs sièges de cuir. Il régnait là un silence de chapelle. On n’entendait que le froissement des pages, une toux, le pas feutré d’un appariteur. Ça sentait le papier, la colle de reliure, le poêle de fonte.

Peu de monde, à cette heure. C’est ce que j’espérais.

Nous nous séparâmes devant les bureaux. Timothée voulait partir sur Sedefkar, l’Écorché, les Frères de la Chair. Moi, je ne voulais que Fénalik. Cent pour cent Fénalik. Il faudrait remonter aux archives d’avant la Révolution. Ce serait long.

Un bibliothécaire m’accueillit. Un homme mince, la cinquantaine, des lunettes cerclées d’acier et des manchettes de lustrine. Il me remercia d’arriver si matinalement.

De vieilles habitudes, lui dis-je. Du temps où j’étais à l’université, en médecine. J’avais appris à venir tôt. Après, c’est la cohue. Mais le sujet qui m’amenait aujourd’hui était tout autre. Je cherchais des renseignements sur un certain comte Fénalik. Avant la Révolution. Et dans ses premières années. Je connaissais bien les bibliothèques médicales. Les fonds historiques, beaucoup moins.

Avais-je une année de référence ?

Je fouillai ma mémoire. Les cahiers du soldat. Les dates brunies à l’encre de noix. Entre 1785 et 1789, lui dis-je. Et j’avais quelques repères. Le comte avait habité un manoir du côté de Poissy. Il avait été l’un des favoris de Marie-Antoinette.

C’était bien flou, dit-il. Mais il pensait pouvoir retrouver un certain nombre d’ouvrages sur les scandales de la cour, à la veille de la Révolution. Qu’on le suive.

Je le suivis.

Nous montâmes. Des escaliers de fer. Des coursives étroites qui couraient le long des rayonnages, avec leurs garde-corps et leurs planchers à claire-voie. Sous mes pieds, à travers les grilles, je voyais l’étage du dessous. Et sous celui-là, un autre. Des livres partout. Des milliers de dos de cuir et de vélin, serrés, muets, qui montaient jusqu’au plafond et descendaient jusqu’au fond. On aurait dit le ventre d’un navire. Ou l’intérieur d’un crâne. L’air y était plus froid, plus sec. Il sentait la poussière et le temps arrêté.

Le rayon de la Révolution française.

Je partis de ce que je savais. Un comte. Des soirées particulières. Une grande aura à la cour de la reine. Le bibliothécaire allait, venait, revenait les bras chargés. Les volumes s’empilaient sur la tablette. Je tournais les pages. Je suivais les index du doigt. Une heure passa. Peut-être davantage. Mes doigts s’étaient couverts d’une fine poussière grise.

Et je trouvai.

Presque rien. Quelques lignes, dans plusieurs livres qui se répétaient les uns les autres. Un scandale à la cour de la reine, à la veille de la Révolution. Pas de détails. Puis, à un endroit, une précision. Un homme issu de la basse noblesse aurait été impliqué dans une affaire avec la reine. Cela avait provoqué un vif émoi au palais. Il aurait été exécuté sans procès.

Un certain comte Fénalique.

Je relus le nom. Fénalique. Avec un q, un u, un e. L’orthographe ne me gênait pas. Après la Révolution, après tout ce papier brûlé, recopié, perdu, les noms avaient bien le droit de glisser un peu. Mais le reste. Exécuté. Sans procès. Ce n’était pas ce que disaient les archives de ma famille. Le soldat Beaumain n’avait pas vu de bourreau. Il avait vu un homme se relever, sa tête ressoudée à son cou. Puis Rigaud, puis Charenton. Pas d’échafaud.

Je posai le livre sur la tablette. Je gardai la main dessus. De gros doutes. De très gros doutes. Ou bien les historiens s’étaient trompés. Ou bien on avait voulu qu’ils se trompent.

Le bibliothécaire m’observait. Il ne savait rien de mes recherches. Mais il avait vu mon visage. Il me glissa, à voix basse, que s’il était moi, il essaierait la bibliothèque Thiers. Au palais de Chaillot. Elle était bien plus spécialisée dans ce genre d’histoire. La Révolution. La royauté d’avant. On y trouvait des détails qu’on ne trouvait nulle part ailleurs.

Je n’y aurais pas pensé. Je le remerciai. Chaleureusement. J’irais. Mais j’irais l’après-midi. Il fallait d’abord prévenir les autres.

À midi, nous nous retrouvâmes en bas, dans la grande salle. Puis dans un petit restaurant juste à côté, où l’on servait un bœuf en daube qui mijotait depuis l’aube. Les vitres étaient couvertes de buée. Il y faisait chaud à suffoquer. Ça sentait le vin, le laurier, le pain chaud. Je posai mes mains à plat de chaque côté de mon assiette. Elles étaient encore froides des coursives.

Je leur dis ma trouvaille. Ce comte Fénalique, avec un q. Ce scandale avec la reine. Cette exécution qui ne collait pas. Et je leur dis que je désertais la Bibliothèque nationale pour l’après-midi. Un bibliothécaire m’avait conseillé la bibliothèque Thiers, à Chaillot. J’irais y passer l’après-midi. Ce n’est pas en une matinée qu’on trouve tous les documents.

Puis ce fut au tour de Timothée.

Il avait cherché le Simulacre du diable. Il en avait trouvé la mention à Londres, au British Museum. Il l’avait retrouvée dans ses notes. Et ici, d’abord, rien. Puis, à force de tourner autour, quelques références. Un manuscrit illuminé. Écrit en latin par un moine cistercien anonyme, aux alentours de 1260. Relié, d’une façon ou d’une autre, à la ville de Venise. Les ouvrages qui le citaient le tenaient pour un apocryphe. L’œuvre d’un fou. L’auteur, dont on ignorait le nom, était connu des cercles occultes. Et il y avait autre chose. Il tapota son carnet. Le seul exemplaire connu était conservé à Venise. Dans l’église de Santa Maria Celeste.

Venise. Je reposai ma fourchette. Nous avions besoin d’y aller, de toute façon. Un morceau du simulacre y avait été apporté par Napoléon.

Timothée haussa les épaules. Il avait rêvé un moment d’un lien. Puis il s’était trouvé ridicule. Napoléon était venu bien après le moine. Mais on ne savait jamais, lui dis-je. Peut-être quelqu’un, à Venise, avait-il voulu un morceau parce qu’il connaissait le livre. Il secoua la tête, un demi-sourire aux lèvres. Ce qu’il espérait surtout, c’était que ce livre l’éclaire un peu sur le sens occulte de ce mot. Simulacre.

Puis il se pencha vers moi. Je ne devais pas oublier la bibliothèque de l’Arsenal, me dit-il. Place de la Bastille. Il l’avait beaucoup fréquentée, autrefois. Elle regroupait quantité d’archives du dix-huitième siècle. Dont celles de la Bastille elle-même. Je ferais bien d’aller y jeter un œil.

Je le notai dans un coin de ma tête. Demain, peut-être. On verrait selon ce que donnerait Thiers.

Isidore, lui, avait cherché le vampirisme. Les origines. Les années 1789. Il avait trouvé des piles d’ouvrages. Les Carpates, les revenants, les morts qui se lèvent. Rien qu’il ne sût déjà de sa formation d’exorciste. Rien sur l’époque de Fénalik. Il continuerait l’après-midi.

Vous comptez vraiment poursuivre vos recherches, mon père ? murmura Timothée. Vous ne devriez pas vous resservir de vin une cinquième fois. Ce n’est pas raisonnable.

Isidore posa la carafe. Il ne voyait pas de quoi on parlait, mon fils.

Et Marcello ? Il avait cherché les trains. L’Orient-Express. Son fonctionnement. Les attelages entre les wagons, les systèmes d’alarme, la conduite des locomotives. Après ce que nous avions vécu en Angleterre, il voulait comprendre comment fonctionnaient ces machines. Mais la Bibliothèque nationale, c’étaient des ouvrages de culture. L’histoire du premier train de Nagelmackers, en 1883, les bougies, le luxe. Rien de technique. C’est dans les gares qu’il faudrait chercher. Je lui dis que c’était une très bonne idée. Il pouvait se passer n’importe quoi dans ce train. Il fallait savoir comment tout cela marchait. Les codes. Les responsables de voitures. Ce qu’on pouvait faire. Ce qu’il fallait éviter.

Timothée ajouta, du bout des lèvres, qu’il craignait comme la peste une scène d’action dans un couloir de train. Désarmés, qui plus est. Nos adversaires n’auraient peut-être pas cette délicatesse.

Je leur donnai rendez-vous pour le soir. Dix-neuf heures. Nous dînerions tous ensemble. Nous ferions le point. Nous déciderions de l’ordre de bataille du lendemain, selon ce que chacun aurait trouvé.

Nous nous séparâmes une seconde fois sur le trottoir. Ils retournèrent à la Bibliothèque nationale, Isidore et Timothée côte à côte, comme deux étudiants. Marcello partit seul, les mains dans les poches, vers je ne sais quelle affaire à lui. Je pris le métro vers l’ouest.

La colline de Chaillot. La Seine en contrebas, couleur de plomb, avec ses péniches immobiles. De l’autre côté du fleuve, la tour Eiffel plantait sa dentelle de fer dans le ciel bas. Le vent d’ouest remontait du fleuve et me fouettait les joues.

La bibliothèque Thiers était plus petite. Plus intime. Une maison de savant, presque. Des boiseries sombres, des bustes de marbre, des portraits de messieurs en perruque poudrée qui vous suivaient des yeux. Un poêle ronflait dans un coin. Les lecteurs, rares, levaient à peine la tête. On y parlait encore plus bas qu’à Richelieu.

J’avais réfléchi en chemin. Je ne chercherais plus seulement Fénalik. Je chercherais ceux qui l’avaient pris. Le capitaine Malon. C’était lui qui avait mené l’assaut sur la villa de Poissy. Il avait arrêté un aristocrate. Un noble. On l’avait empêché de le guillotiner. Une affaire pareille avait dû laisser des traces. Quelque part.

Plusieurs heures. Des registres, des recueils, des mémoires. La lumière baissait derrière les hautes fenêtres. Je n’avançais pas. Je m’acharnais. Et puis, ce fut comme une serrure qui cède. Des ouvrages évoquaient l’incident Fénalik. Et sa conclusion.

L’un d’eux renvoyait à une pièce. Un carnet. Une pièce sensible, me dit-on d’abord, qu’on ne présentait guère. J’insistai. Avec douceur, puis un peu moins. On finit par me l’apporter, sur un plateau de bois, comme on apporte un malade.

Le carnet de la comtesse de Brienne. Une courtisane de l’entourage de la reine.

Le bibliothécaire me tendit une paire de gants de coton blanc. Il ne s’éloigna pas. Il resta debout derrière mon épaule, et je sentais son regard sur mes mains. Je ne lui en voulus pas. À sa place, j’aurais fait de même.

La reliure était molle, gondolée. Le papier avait bu l’humidité de cent trente hivers. Des auréoles brunes s’étendaient sur les pages comme des cartes de pays inconnus. Par endroits, l’encre avait fui. Par endroits, elle avait disparu tout à fait. Je tournais les feuillets par le coin, avec deux doigts. Ils craquaient, à peine. Un bruit de feuille morte.

La comtesse parlait surtout de la cour. Des petites intrigues. Des rumeurs. Qui couchait avec qui. Qui était en faveur, qui ne l’était plus. Un monde de soie et de poudre, qui ne savait pas encore qu’il allait mourir. Je lisais vite. Je cherchais.

Et au milieu de ces commérages, en juin 1789, un nom.

Le comte Fenalichek.

Je retins mon souffle. Je ne m’en aperçus qu’après.

Deux passages m’attirèrent l’œil. Je les recopiai mot pour mot dans mon carnet, en m’arrêtant pour déchiffrer les lettres mangées par le temps.

Le premier disait ceci. Tel un astre solaire, le comte vous dispensait lumière, chaleur et plaisir par sa simple présence. Sans nul doute, ces fêtes étaient les plus merveilleuses et les plus fantasques que notre ville ait connues, et c’est là qu’il est devenu évident qu’il cachait quelque chose de maléfique, provoquant la colère de la reine. Les hommes du roi ont assailli la demeure du comte, semant la destruction avant de l’arrêter.

Je relevai la tête. Les hommes du roi. La demeure assaillie. L’arrestation. Pas d’exécution. Pas de bourreau. C’était exactement ce que je cherchais. C’était le soldat Beaumain, vu par l’autre bout de la lorgnette.

Le second, glissé entre deux pages, n’était pas de sa main. Un carton. Une invitation imprimée, aux lettres ornées, que l’humidité avait piquée de rouille.

Invitation personnelle aux festivités du Grand Carnaval des Animaux, qui se tiendra au manoir du comte Fénalik le samedi 13 juin 1789. Les portes s’ouvriront à minuit. Soyez ponctuels.

Le Carnaval des Animaux.

Je le connaissais. Je l’avais lu dans le grenier, deux jours plus tôt, sous la charpente de chêne. C’était cette fête-là que la troupe avait choisie pour s’infiltrer chez le comte. C’était cette nuit-là. Et je la tenais entre mes doigts gantés. Un petit carton jauni. Quelqu’un l’avait reçu, il y a cent trente-quatre ans. Quelqu’un avait peut-être hésité à s’y rendre.

Il ne disait pas où. Pas un mot de Poissy, pas une adresse. Mais il disait quand. Et il disait que c’était vrai.

Je le recopiai lui aussi. Lettre à lettre.

Le bibliothécaire s’était un peu détendu. Il avait vu que je ne pliais rien, que je ne brusquais rien. Nous parlâmes à voix basse. Il était curieux. Sur quoi enquêtais-je donc ?

Ce n’était pas vraiment une enquête, lui dis-je. Ma famille possédait des archives de cette époque. Ce comte Fénalik y tenait une place importante. Mais vous savez ce que c’est, des archives de famille. On les romance. Avec mon père, nous essayions d’y démêler le vrai du faux. Cela nous avait pris comme une passion. Nous n’étions pas historiens de métier. J’étais médecin. Psychiatre. Mais nous voulions augmenter nos archives de documents réels.

Il sourit. Il me dit que peu de gens s’intéressaient comme moi à cette époque. Et que j’avais mis le doigt sur une histoire tout à fait abracadabrante.

Romanesque, lui dis-je.

Absolument romanesque. C’est ce qui en faisait le charme.

Quand on sait qu’un de nos ancêtres l’a peut-être approchée, ajoutai-je. Cela en a encore davantage.

Il hocha la tête. Puis il se pencha. S’il était moi, me dit-il, il se tournerait vers la bibliothèque de l’Arsenal. Place de la Bastille. J’y trouverais peut-être plus d’informations sur cette époque.

L’Arsenal. Deux fois dans la même journée. Timothée à midi. Cet homme maintenant. Je pensai que je finirais par écouter tout le monde.

Avant de partir, je lui glissai une pièce dans la main. Discrètement, dans le geste même de lui serrer la main. Cinq francs. Je le vis baisser les yeux sur sa paume, puis les relever. C’était beaucoup. Je le savais. Il le savait aussi. Il me dit que je serais toujours le bienvenu. Qu’il se ferait un plaisir de m’aider, à mes prochaines recherches.

Dehors, la nuit était tombée. Le vent avait forci. Je relevai mon col et je descendis vers la Seine, le carnet serré contre ma poitrine, sous le manteau. Je marchais vite. J’avais chaud.

Le Cheval Blanc se trouvait dans le quatorzième, dans une petite rue qui donne sur la rue d’Alésia. Un repaire de Marcello. Il y avait ses habitudes, et quelques souvenirs de beuveries.

Je poussai la porte et le bruit me sauta au visage.

Une salle basse, enfumée, pleine à craquer. Un comptoir de zinc où des hommes en casquette sifflaient leur rouge. De la sciure sur le carrelage. Des tables de marbre, des banquettes de moleskine fendues, des glaces piquées aux murs qui renvoyaient la salle dix fois, dans un brouillard de tabac gris. Et au fond, sur une petite estrade, un orchestre. Quatre musiciens noirs en habit. Un saxophone, une trompette bouchée d’une sourdine, un banjo, une batterie. Ils jouaient vite, fort, une musique qui sautait, qui se cassait, qui repartait. Une musique d’Amérique. Elle ne ressemblait à rien de ce que j’avais connu avant la guerre. Des gens tapaient du pied. Une femme riait, la tête renversée. Après le silence de Chaillot, c’était comme plonger dans une eau chaude et bouillonnante.

Ils étaient déjà là. Une table dans un coin, une nappe à carreaux, une bouteille de rouge entamée.

Je m’assis. Je sortis mon carnet. Et je leur lus les deux textes. Il fallait parler un peu fort, à cause de la trompette.

Je leur dis que tout correspondait. Les orthographes changeaient. Fénalik, Fénalique, Fenalichek. Cela ne me troublait pas. Avec l’âge, c’était presque normal. Mais il y avait bien eu un grand Carnaval des Animaux. Et il tombait à la date où le soldat Beaumain, le soldat Hugel et leurs compagnons avaient attaqué le manoir de Poissy.

Timothée leva un sourcil. Ce Carnaval, il en était question dans mes archives ?

Oui. Je n’en avais pas parlé à Tours, c’était trop long. Mais la troupe s’était servie de cette fête pour entrer chez lui. J’avais maintenant la date. Le 13 juin 1789. À moins d’un mois de la prise de la Bastille. Et j’avais épuisé Thiers, je crois. Le bibliothécaire m’avait conseillé l’Arsenal. Comme Timothée à midi. J’irais donc demain matin. Avec la date, ce serait plus facile. Il fallait que je retrouve le capitaine Malon. C’était lui qui menait l’assaut. Les archives de l’Arsenal, à quelques semaines de la Bastille, ce serait précis. Avec un peu de chance.

Timothée suggéra de chercher les invités de la fête. Leurs biographies. Je secouai la tête. La comtesse de Brienne le disait elle-même. C’étaient des fêtes privées. On ne savait pas forcément qui y allait. C’était déjà beaucoup d’avoir la date et l’invitation. Et puis il y avait cette phrase. Les hommes du roi avaient assailli la demeure du comte. Elle confirmait le soldat. J’avais bon espoir de retrouver ces hommes. Et par eux, Poissy.

Isidore et Timothée, eux, avaient fait chou blanc tout l’après-midi.

Isidore n’avait rien trouvé de concluant. Strictement rien, sur le vampirisme en France en 1789. Il me regarda par-dessus son verre. Devrait-il venir avec moi, demain, à l’Arsenal ?

Avec plaisir, mon père, lui dis-je. Maintenant que j’avais des pistes précises, quatre yeux ne seraient pas de trop.

Nous irions donc ensemble, mon fils.

Timothée tournait son verre entre ses doigts. Il était parti frustré. Il avait l’impression de n’avoir rien épuisé du tout. La Bibliothèque nationale le narguait. Il voulait y retourner demain. Creuser encore. Il avait peur, dit-il, de laisser derrière nous des documents uniques. Les bibliothèques qu’on quitte, on ne les refait pas.

Je le comprenais. Les recherches ne sont pas une science exacte. Un jour on a de la chance, le lendemain on n’en a pas. Et il avait trouvé une sacrée piste, lui rappelai-je. Il savait où dormait peut-être l’unique exemplaire du Simulacre du diable. Je ne pensais pas qu’on en trouve des traces partout. Il n’eut pas l’air consolé. Il but une gorgée de vin.

Marcello mangeait. Il mangeait sans rien dire, avec application, une côte de porc et des pommes sautées. Je finis par lui demander ce qu’il avait fait de son après-midi.

Il s’essuya la moustache. Il était allé nous chercher un peu d’équipement. Il avait tâtonné. D’abord des revolvers. Trop gros. Pas discrets. Il avait rebroussé chemin. Puis il était parti sur autre chose. De petits automatiques. Des pistolets de femme, un peu fragiles, mais beaucoup plus discrets. Ça se cachait dans une poche sans qu’on y pense. En espérant qu’on n’ait pas trop à s’en servir, ajouta-t-il. Mais on les aurait.

Isidore posa sa fourchette avec bruit. Il en était sûr. Il avait tout dépensé. Pourquoi lui avait-on laissé l’argent ? Si on le lui avait confié, à lui…

Marcello le regarda. Dieu se gourait, dit-il. Avec tout ce qu’il avait acheté, il en avait eu pour le prix d’un seul de ses kits. C’était le curé qui avait vampirisé l’argent. Il allait le dénoncer au pape.

Sans vouloir vous vexer, mon père, glissa Timothée, je crois que les armes de Marcello seront efficaces sur davantage de cibles que vos gouttes d’ail.

Isidore leva les yeux vers le plafond enfumé. Il demanda au Seigneur de ne pas tenir compte de ces pauvres mécréants.

Je ris. La trompette partit dans un grand cri aigu, et le rire se perdit dedans. Je remerciai Marcello. Sa trouvaille était excellente. Bien plus facile à cacher que nos gros revolvers d’armée. Timothée aussi. Dans un couloir de train, dit-il, on n’avait pas besoin d’une grande précision. Ce serait rassurant de sentir ça à portée de main. Marcello hocha la tête. Il nous les donnerait. Il nous montrerait. Nous irions faire un tour chez lui, tous ensemble.

Puis Timothée sortit un journal de sa poche. Le Petit Parisien, plié en quatre, la page froissée. Un des journaux qu’il s’était mis à acheter depuis notre retour. Il le posa sur la nappe, entre les verres, et posa le doigt sur un entrefilet.

Nous déplorons la perte de notre directeur, le docteur Étienne Delplace. Un homme aux grandes qualités professionnelles. Un pionnier. Décès accidentel.

Accidentel, répéta Timothée.

Je regardai le mot. Delplace. Le nom que Philippe m’avait donné la veille, au-dessus de son café amer. Le directeur de Charenton. Mort. Et un remplaçant nommé sur-le-champ.

Il ne disait pas où il était mort, remarqua Timothée. Il était peut-être parti faire du ski. Il avait peut-être décroché. Il ne riait pas en le disant. Il n’aimait pas les coïncidences.

Moi non plus, lui dis-je. Plus maintenant. Après tout ce que nous avions vu ces dernières semaines, le hasard, je n’y croyais plus guère. Il faudrait y aller. Mais tous ensemble. Pas demain. Quand nous serions prêts. Et en gardant pour l’instant l’approche historique. Les archives de mon père. Rien d’autre.

Je repliai le journal. Je le rendis à Timothée. Sous mes doigts, le papier était encore un peu humide de la buée du café.

Je donnai mon programme. L’Arsenal le matin, avec le père Isidore. Rendez-vous pour déjeuner à midi, ensemble. Si on ne me voyait pas, c’est que je n’avais rien trouvé et que je continuais à chercher. Nous nous verrions le soir, ici. Et si l’on avait besoin de moi d’urgence, on savait où me trouver.

Où et à quelle heure, mon fils ? demanda Isidore.

L’Arsenal. Neuf heures.

Il le répéta pour lui-même, deux fois, comme une prière à apprendre par cœur.

L’orchestre jouait encore quand nous sortîmes. La porte se referma sur le saxophone. Dans la rue, le froid nous cueillit d’un coup, et le silence aussi. Nos pas sur le trottoir. Une fenêtre qui s’éteignit, quelque part au-dessus de nous.

Mercredi 17 janvier 1923. L’Arsenal, neuf heures.

Il avait encore neigé dans la nuit. Pas beaucoup. Une mince couche, fraîche, que personne n’avait encore salie. Sur la place de la Bastille, la colonne de Juillet montait toute noire dans le blanc, avec son génie doré qui brillait faiblement là-haut, sous un ciel de lait. Le froid mordait. Je sentais mes dents.

Isidore m’attendait devant la porte, emmitouflé jusqu’aux yeux. Sa soutane était bordée de neige jusqu’aux chevilles. Il me salua d’une main gantée de laine. Il avait l’air content d’être là. Il avait l’air d’un homme qu’on a choisi.

L’Arsenal ne ressemblait ni à Richelieu ni à Chaillot. C’était une vieille demeure. L’ancienne maison des grands maîtres de l’artillerie, plantée à deux pas de la Seine. On y entrait comme on entre chez quelqu’un. Des escaliers de pierre usés au milieu. Des salons en enfilade, des boiseries peintes, des plafonds où des dieux joufflus se prélassaient sur des nuages écaillés. Des poêles de faïence qui ronronnaient. Et partout, les livres. Ils avaient envahi la maison comme un lierre envahit un mur. Ça sentait la cire, le vieux cuir et la cendre froide.

Nous nous mîmes au travail.

Je cherchais toujours le capitaine Malon. Mais je n’allais plus à l’aveugle. J’avais une date, maintenant. Le 13 juin 1789. La nuit du Carnaval. Je la donnai au bibliothécaire comme on donne une clef.

Isidore m’aida. Et il m’aida bien. Je ne l’aurais pas cru. Il allait chercher les volumes, les feuilletait d’un pouce mouillé. Il repérait les dates, les écritures, les sceaux. Il ne se lassait pas. Il marmonnait en lisant. Une prière, peut-être. Ou un juron. Avec lui, je ne sais jamais.

Deux heures. Trois, peut-être. La lumière grise tournait lentement sur la table. J’avais mal au dos. J’avais les doigts noirs.

Puis il posa devant moi un cahier relié de veau, aux coins rongés.

Le journal d’un certain Louis Malon.

Capitaine. Il avait donné l’assaut au manoir du comte Fénalik, à Poissy, dans l’ouest de Paris.

Je restai un instant sans le toucher. Je le regardais. Mes mains étaient posées à plat de chaque côté, sur la table. Je les sentais. Elles étaient très calmes. C’était lui. Le capitaine. Celui qui avait arrêté ses hommes au moment où ils levaient la lame sur le cou du comte. Celui qui avait dit qu’on ne décapite pas un aristocrate comme un poulet de basse-cour. Le soldat Beaumain avait obéi à cet homme-là. Et voilà que je tenais sa voix.

L’écriture était serrée, en pattes de mouche, penchée par la hâte. Je dus approcher la lampe. Isidore se pencha par-dessus mon épaule. Son souffle sentait le café et l’eau bénite, si l’eau bénite a une odeur. Et je lus, à mi-voix, pour nous deux.

Lorsque nous arrivâmes, la fête battait encore son plein. Hommes et femmes copulant comme des chiens enragés. Nous les chargeâmes et arrêtâmes quiconque ne pouvait justifier de son identité. J’envoyai six hommes capturer le comte tandis que j’entrais dans les salles souterraines. Les mots me manquent pour décrire ce que j’y vis. Tout au plus puis-je dire que ce cloaque m’évoqua l’enfer. Que Dieu nous protège.

Isidore se signa. Je ne le regardai pas. Je continuai.

Des salles contenaient de nombreux engins de torture. L’un de mes hommes découvrit une étrange vierge de Nuremberg, fermée à clé. Craignant qu’un pauvre hère en fût prisonnier, nous la détruisîmes, mais elle s’avéra vide. Quel jour funeste que celui où un être tel que Fénalik est arrivé à Poissy ! S’il n’est pas châtié par Dieu, il le sera par le roi.

Sans le moindre regret, j’ordonnai que l’on mette le feu à la maison et à tout ce qui était encore au sous-sol. Le comte hurla comme si sa propre âme était la proie des flammes. Nous le conduisîmes à l’endroit qui serait sa nouvelle demeure, jusqu’à ce que la pourriture l’emporte.

Je m’arrêtai là.

Le poêle ronronnait. Une page tourna, quelque part dans un autre salon. Un lecteur toussa. Et moi, j’étais ailleurs. Dans une cave. Il y a cent trente-quatre ans. Je voyais la vierge de fer éventrée sur le sol, ses pointes vers le plafond. Je voyais les torches. J’entendais le comte hurler.

Cela résonnait. Les mots de Malon venaient se poser sur ceux de mon ancêtre comme un calque sur un dessin. Les deux écritures ne se ressemblaient pas. L’une était brune, ferme, celle d’un simple soldat. L’autre noire, nerveuse, celle d’un officier qui avait peur et qui ne voulait pas le dire. Elles racontaient la même nuit.

Mais il y avait le feu.

Le soldat Beaumain n’en parlait pas. Je l’aurais retenu. La troupe n’était jamais redescendue dans la cave, c’est tout ce qu’il disait. Le feu était donc venu après. Quand ils étaient repartis. Malon avait fait brûler la maison. Et ce qui restait en bas.

Je sentis quelque chose se serrer sous mes côtes. Le bras gauche. Les morceaux de la statue. Tout cela, dans les flammes ?

Puis l’autre pensée vint. Plus lente. Une maison brûle. Les planchers s’effondrent, les poutres, les toits. Mais une cave, c’est de la pierre. Une cave voûtée, ça tient. Ça tient même quand tout s’écroule dessus. J’en avais vu, à l’Argonne, des caves où des hommes avaient survécu sous des villages entiers réduits en poussière. La maison était peut-être tombée. Le sous-sol, lui, était peut-être encore là. Intact. Sous les ronces et les gravats. À attendre.

Je le dis à Isidore. Il hocha la tête gravement. Puis il me demanda ce que nous attendions pour trouver où c’était.

Il avait raison. Malon ne donnait pas d’adresse. Rien. Poissy, l’ouest de Paris, et c’était tout. Il nous fallait autre chose. Un repère. Un mot.

Alors nous recommençâmes. Dans le même ouvrage, d’abord. Puis autour. Isidore à ma droite, moi penché sur les pages. La matinée fila sans que je la voie. Midi sonna quelque part, à une horloge de la maison. Je l’entendis à peine. J’avais prévenu les autres. Ils comprendraient.

Et nous trouvâmes.

Un détail, d’abord. Puis un autre. Puis tout un paragraphe. La villa du comte était bien connue de son temps. Pour l’étrangeté de son architecture. Un pot-pourri de styles, disait le texte. Du classicisme grec jusqu’aux appuis médiévaux. Des tours brisées, de construction récente, qui imitaient des ruines gothiques. La mode anglaise de l’époque, celle des fausses ruines dans les jardins. Une demeure baroque et gothique à la fois, qui n’aurait jamais dû tenir debout et qui tenait. Haute de trois étages. Une douzaine de chambres. Une salle de bal. Plusieurs salons.

Gigantesque.

Et une phrase, que je relus trois fois. Les lignes de l’édifice paraissaient subtilement insensées. Il était impossible qu’elles fussent issues d’un architecte sain d’esprit.

Je posai le doigt sur la ligne. Je suis psychiatre. Les lignes insensées, je connais. Je les vois chaque jour dans les dessins de mes malades. Ces perspectives qui fuient de travers. Ces escaliers qui ne mènent nulle part. Ces fenêtres qui regardent dans le mur. Je n’avais jamais pensé qu’on pouvait en bâtir une maison. Et qu’on pouvait y vivre. Et y donner des fêtes.

Isidore murmura quelque chose en latin. Je n’en demandai pas la traduction.

Nous ne nous arrêtâmes pas. Je ne pouvais plus m’arrêter. Il y avait cette chaleur qui me montait dans la poitrine, cette fièvre que je connais, celle du clinicien qui sent la forme d’une maladie sous les symptômes épars, et qui sait qu’il va la nommer, qu’il la tient presque, qu’elle ne lui échappera plus. Je tournais les feuillets plus vite. Isidore suivait. Il ne marmonnait plus.

Et puis le plan.

Une grande feuille pliée en huit, glissée dans un portefeuille de carton. Isidore la déplia sur la table avec des gestes de sacristain. Elle craqua aux pliures. Un plan de la maison, levé par un constructeur de l’époque. Un Anglais, à en juger par les annotations. La disposition des pièces. Les murs, les portes, les escaliers. Les trois étages, l’un sous l’autre, tracés à l’encre sépia d’une main sûre.

Je me penchai. Le nez presque sur le papier.

Il y avait un escalier. Au rez-de-chaussée. Un escalier qui descendait. Ses marches étaient dessinées, une à une, jusqu’au bord du trait. Et puis plus rien. Le plan s’arrêtait là. Aucune pièce en dessous. Aucun mur. Pas de cellier sur la feuille. Seulement ces marches qui s’enfonçaient dans le blanc du papier, vers une chose que le constructeur n’avait pas voulu dessiner. Ou qu’on ne lui avait pas laissé voir.

La cave.

Je la tenais. Ou presque. Je tenais l’escalier qui y menait.

Je sortis mon carnet. Isidore approcha la lampe. Et nous recopiâmes. Tout. Les murs, les portes, les cotes, les annotations anglaises que je traduisais à mesure. Je traçais, il me lisait les mesures. Il me reprenait quand je me trompais. Il avait l’œil. Nous notâmes chaque détail de l’architecture, les tours, les styles, la phrase sur les lignes insensées. Cela nous prit longtemps. Je ne sais combien de temps. Ma main tremblait un peu à la fin. De fatigue. D’autre chose aussi.

Quand je relevai la tête, Isidore me souriait. Un vrai sourire. Ses joues étaient rouges comme deux pommes d’api.

Ça avance, mon fils, dit-il.

Ça avance, mon père.

Je n’aurais pas réussi sans lui. Je le lui dis. Il en rosit davantage et toussota dans son poing. Son aide avait été précieuse. Plus que précieuse. Cet homme qui pioche dans les troncs avait passé la journée penché sur des registres, sans se plaindre, sans tricher. Je le regardai replier la feuille avec soin, le long de ses vieilles pliures. Notre Isidore. Il y a du sang des Hugel dans ces mains-là. Je le pensai, et je ne le dis pas.

L’adresse manquait toujours. Mais avec ce que nous avions, ce ne serait plus qu’une formalité. La mairie de Poissy. Le cadastre. Les vieux registres de la commune. Une maison pareille, on ne l’oublie pas. Même cent trente ans après. Même brûlée. Enfin une piste solide. Une vraie. Nous avions une vraie chance de la trouver.

Nous sortîmes vers trois heures, peut-être quatre. Le jour tombait déjà. La place de la Bastille était bleue de froid. Je respirai à pleins poumons, et l’air me brûla. Je ne me souvenais pas d’avoir eu si chaud depuis des semaines.

Le soir, le Cheval Blanc.

Le même bruit, la même fumée, le même orchestre au fond, qui jouait cette fois quelque chose de plus lent, de plus triste, une trompette qui pleurait toute seule au-dessus du banjo. Je ne l’écoutai pas. J’avais trop à dire.

Je leur racontai tout. Le journal de Malon. Le capitaine qui dirigeait la troupe du soldat Beaumain. Les détails de l’assaut. La cave, les engins, la vierge de fer. Le feu. Puis le plan. Les tours, les styles, les lignes insensées. L’escalier qui descend vers le blanc du papier. Je sortis mon carnet. Je l’ouvris sur la nappe, au milieu des verres. Ils se penchèrent tous les trois. Marcello suivit les murs du bout de son gros doigt, sans toucher l’encre.

Avec tout cela, leur dis-je, en allant à Poissy, en allant à la mairie, en regardant le cadastre, nous allions forcément trouver. Nous avions ce qu’il fallait. C’était une piste solide. Le père Isidore avait été d’une aide précieuse. Je le répétai devant eux. Isidore baissa le nez dans son verre, très modeste, et se resservit.

Je parlais vite. Je m’en rendais compte. Je parlais avec les mains. Je ne fais jamais ça. Timothée me regardait avec un petit sourire en coin, celui qu’il a quand il me trouve trop jeune.

Puis il parla, lui.

Il était retourné à la Bibliothèque nationale dès l’ouverture, avec Marcello. Il avait cessé de s’acharner sur le mot simulacre. Il avait cherché Sedefkar tout court. Une personne, un dieu, une entité, n’importe quoi. Rien. Pas une ligne. Mais en chemin, d’ouvrage en ouvrage, il était tombé sur autre chose. Une mention. Vague. Une entité appelée l’Écorché.

Il marqua un temps. Le saxophone avait repris.

La mention tirait un lien avec l’œuvre d’un anatomiste du dix-huitième siècle. Honoré Fragonard. Un tome sur les curiosités macabres. Fragonard prenait plaisir, disait le livre, à découper, à déchirer les corps d’hommes comme d’animaux, pour en faire des écorchés. Ses sculptures étaient exposées à l’école vétérinaire de Maisons-Alfort. Au sud-est de Paris. À cinq kilomètres à peine. Il n’était pas sûr du lien avec la créature. Mais il y avait un lien. Il le sentait.

Fragonard.

Le nom me parla. Tout de suite. Il me parla avant que je sache pourquoi, comme une voix qu’on reconnaît dans une foule sans voir le visage.

Les archives Beaumain. Les cahiers du soldat. La nuit du Carnaval.

Il y avait eu quelque chose, à l’entrée de la fête. Une statue. Je la revoyais mal. Je la revoyais par morceaux, comme on revoit un rêve au réveil. Une statue de pape. Un pape écorché, les muscles à nu sous la tiare. Et les invités devaient lui baiser l’anneau. Comme au vrai pape. Comme à Rome. Et il me semblait, il me semblait seulement, que le soldat avait écrit un nom à côté. Celui de Fragonard. Je ne pouvais pas l’assurer. Pas à cent pour cent. Il faudrait que je retourne voir. Mais le nom était là, quelque part, dans le brun de l’encre de noix. J’en étais presque sûr. Presque.

Je le leur dis comme ça. Avec mes doutes.

Timothée ne souriait plus. Il se pencha au-dessus de la table. Figurez-vous, Ender, dit-il, qu’il se posait justement la question. Il avait lu une dernière chose, juste avant de quitter la bibliothèque. Fragonard était mort à Charenton. Le 5 avril 1799.

Charenton.

Je reposai mon verre. Le vin trembla dans le verre, puis s’arrêta.

Fénalik avait été enfermé à Charenton. Fénalik en avait disparu. Et l’homme qui écorchait les corps y était mort, dix ans plus tard. Et le directeur de Charenton venait de mourir, d’un décès accidentel. Je ne dis rien de tout cela à voix haute. Je n’en avais pas besoin. Je voyais à leurs visages qu’ils faisaient le même compte que moi.

Timothée posa ses deux mains sur la nappe.

D’abord l’école vétérinaire ? demanda-t-il. Ou d’abord Poissy ?

Poissy, dis-je. Moi, c’était Fénalik d’abord. Puis, selon ce que nous trouverions, Maisons-Alfort. Et Charenton. Les deux étaient tout proches l’un de l’autre, au sud-est. Nous ferions les deux dans la foulée. Je voulais savoir comment était mort ce directeur. Et Charenton restait le dernier endroit où l’on avait vu Fénalik. Avec Fragonard en plus, cela faisait beaucoup pour un seul asile.

Il faudrait prendre les transports en commun. Aucun de nous n’avait de voiture. Et je ne savais pas conduire.

Isidore, qui avait fini la bouteille, revint à son idée fixe. Il n’aurait pas fallu laisser l’argent à Marcello.

Marcello ne leva pas les yeux de son assiette. Il avait fait moins pire que le curé.

Il a dépensé quatre fois moins que vous, mon père, lui dis-je. Il faut arrêter.

Isidore croisa les mains sur son ventre et regarda l’orchestre, comme si la conversation ne le concernait plus. La trompette pleurait toujours.

Je rentrai à pied jusqu’au métro. Puis à la maison. Il était tard. L’avenue Van Dyck dormait sous la neige. Le parc Monceau était un grand trou noir derrière sa grille. Je montai les cinq étages sans compter les paliers. Je m’en aperçus en haut.

Je n’enlevai pas mon manteau tout de suite. J’allumai la lampe. J’ouvris le cahier. Je dévissai mon stylographe. Il fallait que tout soit couché sur le papier ce soir. Pendant que c’était chaud. Pendant que je tremblais encore de cette excitation-là, celle de la chasse.

J’écris ces lignes. Le feu n’est pas encore pris dans la cheminée, il fume un peu. J’ai froid aux pieds. Je m’en moque.

Nous progressons. Nous avons des pistes. Des vraies. Demain sera un autre jour. Mais nous allons repartir sur le terrain. Poissy pour commencer. Puis Maisons-Alfort, pour Fragonard. Et Charenton pour finir.

Ou peut-être l’inverse.

Sur le bureau, à côté de l’encrier, le plan recopié de la villa est resté ouvert. L’escalier descend jusqu’au bord de la page. Et s’arrête.