─────── CARNET DE TERRAIN ───────
Journal de Bord
de Madeleine
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Cinquiète partie
Triade Cosmique
CONFIDENTIEL
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6 janvier 1923 — Suite du cinquième étage, Claridge’s, fin de matinée
CE QUE LA PLUIE A RÉVEILLÉ
Je rentre trempée. Voilà comment cette page commence, parce que c’est par là que tout est entré ce soir, l’eau jusqu’à l’os, le manteau qui pèse trois fois son poids, et cette résignation tranquille qu’on prend en marchant entre Mayfair et le Strand quand on a fini par comprendre que Londres en janvier n’est pas une ville mais une longue capitulation devant le ciel. À Louxor en cette saison, j’aurais porté une chemise légère et me serais plainte que le mercure tombe sous les vingt degrés. À Londres, on apprend à composer. La femme de chambre du Claridge’s, fidèle à cet art britannique des petites attentions silencieuses, avait entretenu le feu pendant mon absence et m’avait laissé une tasse de thé fumante sur le secrétaire. Le luxe, ce soir, n’est pas le bordeaux de Julius. C’est cette laine sèche contre la peau, ce feu qui ronfle, et Bastet, royale comme toujours, installée sur mes pieds nus avec un soupir de pharaonne lassée.
Mais ce n’est pas la pluie qui me préoccupe. C’est ce qu’elle a réveillé en moi. Mes côtes d’abord, vieille fracture mal recollée qui se rappelle à mon bon souvenir dès qu’il pleut, comme une dette qu’on n’a jamais soldée. Et puis sa sœur sournoise, à la cheville gauche, cette marque blanche fine comme une bague qu’on ne peut plus retirer. Quand il fait sec et chaud, elles se taisent. Quand il fait ce que Londres en janvier sait si bien faire, elles parlent ensemble, à deux voix, et je suis cet auditoire de plusieurs années qui n’a toujours pas appris à les ignorer.
La cheville, surtout. Je dois bien l’écrire ici, à défaut de pouvoir le dire ailleurs. Il y eut, dans le noir de cette chute qui m’a coûté la vie, une chose qui s’est refermée un instant autour de mon mollet. Une main, je ne sais comment l’appeler autrement, qui n’était ni d’homme ni de bête, et qui m’a retenue avant de lâcher. Et ce soir, devant ce feu qui essaie de me sécher l’âme autant que les os, je m’autorise enfin une question que je ne m’étais pas autorisée jusqu’ici. Est-ce cette chose qui m’a tenue à la cheville qui souhaiterait me dire quelque chose ? Ou n’est-ce que mon imagination ? Après tout, je ne l’ai pas vue de mes propres yeux ; je l’ai seulement sentie dans ma chair. Et la cryptologue que je suis, qui n’a jamais appris à se fier au seul témoignage de la chair sans corroboration extérieure, ne tranche pas. Je note la question. Je ne la résous pas.
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AU RESTAURANT — L’UN DE NOUS MANQUE
Une fois réchauffée et vêtue de propre, j’ai laissé Bastet à sa garde du seuil et je suis descendue au restaurant de l’hôtel rejoindre Isidore. Notre rendez-vous y était pris depuis la veille au soir, dans cette salle à manger française du Claridge’s qui a la double vertu de se trouver à deux pas de nos chambres et d’épargner à mon demi-frère la cuisine anglaise, lui qui soutient avec cet aplomb de curé de province qu’on ne saurait penser droit en mangeant du gibier bouilli. Nous nous sommes donner rendez-vous ici-même.
Isidore était déjà là, attablé devant un verre d’eau qu’il sirotait avec cette gravité qu’il met à toute chose. Nous nous sommes embrassés. Ce mot, embrassés, qui sort si naturellement de ma main quand je l’écris à l’instant, me touche encore : il y a un mois, je ne savais pas même que cet homme existait. Ender et Marcello sont arrivés un peu plus tard. Marcello, fidèle à sa manière, a fait savoir au maître d’hôtel sa préférence et a sondé le sommelier comme on sonde un suspect ; Ender, plus sobre, a salué chacun avec cette fatigue calme qui lui appartient, le regard de quelqu’un qui dort trop peu et qui se demande pourquoi.
Mais Timothée n’était pas là. Nous avons attendu un quart d’heure, puis une demi-heure. Aucune nouvelle, aucun mot, aucun garçon de course portant un billet d’excuse. Marcello a tenté l’humour : « il a dû s’endormir sur ses vers, ce poète », mais Ender, plus sérieux, a fait remarquer que ce n’était pas dans les manières de notre poète de ne pas prévenir. Nous avons fini par commander, parce qu’à quatre on ne fait pas attendre un cinquième sans qu’il l’ait dit, mais l’inquiétude rôdait sous nos verres. Espérons qu’il ne lui soit rien arrivé sur la route, voilà ce que chacun pensait sans oser le formuler trop fort, comme si formuler une crainte revenait à l’attirer.
La conversation a glissé sur tout et sur rien. Le temps qu’il faisait, les vins du Sud que Marcello sait reconnaître à l’œil, les obligations qu’Isidore a laissées en Bretagne, la santé d’Ender qui s’arrangerait, à l’entendre, mieux à Vienne qu’à Londres. Pendant tout ce temps, j’étais ailleurs. Je tournais en rond autour d’une question que je porte depuis trop longtemps et qu’il faudra bien, un jour ou l’autre, leur poser. Comment dire à ces hommes-là, à ces amis-là, que je suis revenue d’un endroit dont on ne revient pas ? Comment leur parler des morts qui ne veulent pas mourir sans glisser, au détour d’une phrase, que moi-même j’en compte par certains côtés parmi elles ? Je sais bien qu’on ne m’accueillerait pas à bras ouverts. Personne n’accueille à bras ouverts une revenante. Il faudra choisir le moment, et ce moment, ce n’était pas celui-ci.
Nous avons mangé un bon repas. Le cuisinier de la maison sait ce qu’il fait, et le bordeaux que Marcello avait choisi méritait la promesse qu’il en avait faite.
CE QUE TIMOTHÉE NOUS A RAPPORTÉ — WENTWORTH N’EST PLUS
Il était près de deux heures de l’après-midi quand Timothée parut enfin, le manteau dégoulinant sur le parquet ciré, le visage essoufflé, mais sain et sauf. Ouf, comme on dit chez nous quand on n’a pas les mots plus savants. Marcello lui a lancé une plaisanterie qui se voulait soulagement, Isidore a murmuré un remerciement à mi-voix, et Ender, médecin avant tout, l’a scruté sans en avoir l’air, vérifiant d’un coup d’œil discret que rien dans la démarche de notre poète ne trahissait un mauvais coup. Rien. Il s’est assis, séché le front, accepté un verre, et avant même que nous lui demandions de s’expliquer, il avait commencé.
Il s’était attardé à la bibliothèque du British Museum. Il avait passé la matinée à fouiller des fonds, des cotes, des cartons. Recherches peu fructueuses, hélas, peu de choses qui répondent à ce que nous traquions. Mais tout de même, dans un parchemin médiéval qu’il n’attendait pas, à la marge d’un cartulaire venu d’un monastère du Nord, une mention vague, presque honteuse : il y était question d’un ouvrage qu’on appelait là le Simulacre du Diable. Tiens donc. Nos regards se sont croisés autour de la table. Le même mot, le même artefact, le même fil, surgi cette fois dans une marge oubliée par cinq siècles de copistes. Le hasard, encore, qui n’en est pas un.
Et Timothée, lancé sur ce fil, n’en était pas resté à la marge du cartulaire. Le même mot l’avait mené à un texte plus substantiel, en vieux français, qu’il déchiffre mieux que moi, et dont le titre seul valait qu’on tendît l’oreille : Les Simulacres du Diable. Car il n’y était plus question, m’a-t-il dit, d’un livre isolé comme celui de la marge, mais de tout un système de simulacres, une famille de ces choses où chacune aurait son rang et sa fonction ; et il lui avait semblé que le Simulacre de Sedefkar dont Julius nous avait parlé pouvait fort bien s’y rattacher. Je le crois aussi. On ne donne pas un pareil titre à un texte qui ne traiterait que d’une curiosité unique : un système suppose un ordre, des correspondances, et le nom de Sedefkar, dans tout cela, ne serait pas un accident.
Et il avait gardé pour la fin la trouvaille la plus précise. Le journal d’un soldat allemand, daté des environs de 1914, autant dire d’hier, où l’auteur situait noir sur blanc les parchemins de Sedefkar au musée de Topkapi, à Constantinople. Un parchemin ancien, on le croit volontiers perdu, recopié, à demi légendaire ; mais un fantassin de la dernière guerre qui en note l’emplacement, c’est tout proche, c’est presque à portée de train. Et le lieu, surtout, m’a tenue : Istanbul. C’est-à-dire précisément là où, depuis le commencement de cette affaire, tout semble nous tirer, comme si l’aiguille en pointait obstinément vers l’Orient. Topkapi. Je me suis répété le nom en silence, et j’ai senti, sous mon assiette, une pièce de plus se mettre en place sans que je susse encore dans quel tableau.
Mais ce n’était pas pour cela qu’il était en retard. Et ce qu’il a dit ensuite, Timothée parle bien, mais cette fois sa voix s’est voilée, allait faire sonner en moi toutes les alarmes en même temps. Richard Wentworth était là, à la bibliothèque du British Museum, ce matin même. Notre Wentworth. Celui-là même dont le nom m’était tombé sous les yeux à l’Oriental Club au point du jour. Celui-là même dont j’avais déchiffré les trois éternités cachées dans les lettres. Timothée ne l’a pas tout de suite cherché : il était penché sur un ouvrage, et c’est au détour d’une page levée qu’il l’a entrevu, plus loin dans la salle de lecture, presque affalé sur sa propre table d’étude, le chapeau encore vissé sur la tête comme un homme qui ne se serait pas tout à fait assis pour rester. À peine l’avait-il reconnu que Wentworth glissait de sa chaise jusqu’aux dalles. Timothée a bondi. Il l’a juré, et personne autour de cette table ne l’a mis en doute : il a renversé son tabouret, sauté par-dessus une table de lecture, fendu la salle en quelques secondes, hurlé dans le silence feutré pour qu’on lui apportât un médecin, qui que ce fût. Le conservateur qui l’avait accompagné depuis le matin, et qui se trouvait à quelques pas du corps, n’a pas su l’aider. Trop saisi, trop pris au dépourvu, ce vieil érudit dont les mains savaient mieux manier le vélin que les vivants est resté fiché là, les yeux écarquillés, balbutiant deux ou trois syllabes que personne n’a entendues. Pas de seconde paire de mains pour seconder Timothée. Et quand la sienne s’est posée sur le poignet, le pouls était déjà parti. La respiration aussi. Et ce visage qu’il connaissait bien, qu’il avait croisé au club sous le patronage de Julius plus d’une fois, portait déjà cette cire grise que nul ne sait reconnaître qu’aux morts.
Effondré, et davantage. Le corps glissé de la chaise jusqu’aux dalles, immobile. Mais le détail qui m’a fait poser la fourchette n’est pas celui auquel le mot d’écorché m’avait préparée. La peau n’a pas été arrachée, contrairement à ce que ce terme avait laissé craindre. Le corps est resté intact, vêtements en place, sans trace de plaie apparente. Une mort sans entaille visible. Tout ce qu’on avait sous les yeux, sur les dalles, dans une mare de sang dont nul ne pouvait dire d’où elle venait, c’était cette phrase tracée à même le sol :
Personne ne peut échapper à l’écorcheur
Et Timothée a tenu à préciser une chose qui ne quitte plus mon esprit : aucune trace de sang sur le parquet sur le chemin que Wentworth avait emprunté pour s’asseoir. Ce qui veut dire que ce sang n’était pas le sien, ou bien qu’il était apparu après lui, dans un coin de salle où personne ne l’avait apporté.
Et c’est ici que les choses, qui étaient déjà sombres, prennent une couleur que je ne sais nommer autrement qu’inhumaine. Timothée le jure, et personne ne l’a contredit : il ignore comment Wentworth s’est trouvé là. Et il y a plus, qui ne quitte plus mon esprit depuis que Timothée l’a dit : Wentworth était trempé. Trempé jusqu’aux os, comme un homme qui aurait marché sous l’averse de janvier sans s’abriter une seconde et qui serait entré tel quel sous la voûte de la salle de lecture. Le manteau dégoulinant. Les chaussures qui avaient déposé sur les dalles des traces d’eau encore brillantes quand Timothée s’est agenouillé. Or la salle de lecture du British Museum applique son règlement avec le sérieux que les institutions anglaises mettent dans leurs petites obsessions : on dépose au vestiaire son manteau, son chapeau, son parapluie, et l’on ne pénètre dans la salle qu’une fois la chose vérifiée. Wentworth n’avait rien déposé.
Mieux : le conservateur des manuscrits orientaux et balkaniques, ce vieil érudit qui avait orienté la recherche de Timothée depuis le matin sur les fonds byzantins, la mythologie slave et les marges des cartulaires où dort tout ce qu’on n’étudie plus, et qui se trouvait à quelques pas de Timothée au moment de la chute, ne se souvenait pas d’avoir vu entrer Wentworth dans la salle. Lui qui passe ses heures à observer qui s’installe à quelle table, qui demande quoi, qui sort quand, et qui sait reconnaître mieux que personne le pli d’épaule d’un habitué, n’avait pas relevé cette arrivée. Le portier, interrogé à son tour, n’eut pas davantage de souvenir. Voilà la grande question, celle que je ne lâcherai pas avant que nous y répondions : comment Richard Wentworth a-t-il franchi un seuil par lequel on n’entre pas dans cet état, et qu’aucun œil n’a vu franchir ?
Les réactions, autour de la table, n’ont pas été à la hauteur de ce que Timothée venait de poser. Isidore s’est signé, par réflexe plus que par conviction, et c’est presque tout ce qu’il a trouvé à dire. Marcello a haussé les épaules, pas par froideur, je le crois, mais parce qu’on lui parlait d’un inconnu, et qu’un inconnu mort à Londres n’entre pas, pour un Italien, dans la même catégorie morale qu’un compagnon qu’on aurait perdu. Ender, fidèle à sa pondération de médecin, a posé quelques questions pratiques : la couleur des lèvres, la rigidité, l’heure exacte de la chute, le délai entre l’effondrement et l’arrivée des gardes. Pas d’émoi. Pas de stupéfaction réelle. Une curiosité d’enquête, comme s’il fallait d’abord établir le fait avant de consentir à le ressentir. Ils étaient incrédules, je le dis sans leur en faire reproche : on ne croit pas tout de suite qu’un homme a pu mourir sans plaie sous une inscription en sang, dans la salle de lecture la mieux surveillée d’Europe. Et ils ne comprenaient pas, je veux dire vraiment, pourquoi je devais, moi, faire un effort visible pour garder la fourchette droite.
Parce qu’il n’y avait, autour de cette nappe blanche, que Timothée et moi pour porter ce que Wentworth était devenu en glissant de cette chaise. Timothée, lui, parce qu’il avait posé la main sur le poignet d’un mort qu’il venait, deux secondes plus tôt, d’entrapercevoir au détour d’une page levée, sans même que l’autre s’en fût aperçu. Et moi, parce que Wentworth, ce matin même, m’était tombé sous les yeux dans un registre, et que son nom portait trois éternités cachées dans les lettres, et que c’est moi qui les avais déchiffrées. Trois heures plus tard il était étendu sur les dalles d’une bibliothèque sous une phrase qui interdisait l’échappée. Personne, autour de la table, ne pouvait sentir ce que cela me faisait, parce que personne, autour de la table, n’avait fait le geste de ce matin. Et je n’allais pas leur dire, pas encore, que je le sentais comme on sent qu’une boucle se ferme.
Et moi qui les écoutais sans rien dire, je tournais autour d’une idée qui ne se laissait pas formuler tout de suite. La Mort, à condition de lui prêter cette personnalité que nous lui prêtons par habitude humaine, ne frappe pas aveuglément. Elle est neutre, parfaitement, comme une équation qui ne se soucie pas du nom de ses variables : ni sexe, ni religion, ni croyance, ni rang. Mais autour d’elle tournent des êtres vivants, humains, et peut-être pas tous, qui, eux, choisissent. Ce sont eux qui sélectionnent les cibles. Quelqu’un, ou quelque chose, a choisi, et cela est aussi gros que le nez au milieu du visage. Les théories ont leur prix, et heureusement qu’elles existent, parce que c’est par elles que la science avance ; mais en l’occurrence, tout ceci est trop mystérieux pour qu’on s’arrête à la seule mécanique du geste. La vraie question est celle du message. Et qu’il y en ait un, je l’écris sans hésiter : mes camarades, à qui je tiens mille fois pour ce qu’ils sont, n’ont tout simplement pas la même expertise que la mienne sur ce point précis. Le matin un nom, à midi un corps, et entre les deux mon déchiffrement. Ce n’est pas une coïncidence. C’est une lettre. Adressée à qui, voilà ce que je ne sais pas encore.
L’un des étudiants préférés de Julius, mûri par lui, distingué par lui, et qui, je le sais, ne fréquentait l’Oriental Club et le British Museum que sous le patronage discret de son maître, voilà la première victime à mettre clairement sur cette page. Mais l’appellation même de l’écorcheur présume une œuvre déjà entamée, et m’oblige à supposer qu’il y en a eu d’autres avant lui que nous ignorons. Deux victimes au moins. Une troisième, en vue ? Si oui, qui ?
Et l’honnêteté m’oblige à écrire ici ce que je tourne en silence depuis le récit de Timothée : c’est moi. C’est moi qui, autour de cette table, suis la mieux placée pour porter ce numéro-là. Intime de Julius plus que ne l’était Wentworth, peut-être plus qu’aucun autre, celle à qui il a confié le plus de ce qu’il ne dit pas ; et, surtout, par ce que je n’ai dit qu’à Nour et qui ne se sait pas autour de cette table, déjà morte une fois. Une revenante. L’une de ces mortes qui ne veulent pas mourir. Si la main qui choisit a goûté la chair de Wentworth pour ce qu’il était auprès de Julius, je ne vois pas, autour de cette table, qui réponde mieux que moi à ses critères. Voilà ce que je n’ai pas dit à mes amis et qui s’écrit ici parce qu’il n’y a guère que ces pages pour le porter.
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L’AVEU — LA VRAIE MORT
C’est à ce moment-là, alors que nos théories tournaient autour du même mot sans jamais le nommer franchement, la mort, et pas seulement celle des autres, que j’ai pris la décision de leur dire la vérité. Folie ou courage, je ne sais ; les deux mots ne sont pas si éloignés dans une telle situation, et celui qui parle est rarement celui qui les départage. Mais le moment était bon, le seul peut-être. J’ai pris une longue inspiration, j’ai posé ma serviette, et je leur ai dit, aussi simplement que j’ai su le faire, que j’étais morte. La main qui tenait mon verre tremblait à peine en disant cela. À peine, mais elle tremblait, et je le note ici parce que c’est honnête : on a beau s’être préparée, on ne dit pas une telle chose sans en payer, dans le corps qui l’a vécue, le prix de la formulation.
Pas au sens figuré, ai-je précisé tout de suite, parce que je savais qu’on tenterait de l’entendre autrement, comme une image, comme l’égarement d’une femme éprouvée par sa journée. La vraie mort. Celle dont on ne revient pas, et dont, par une mécanique que je ne comprends pas moi-même, j’ai pourtant fait le chemin de retour. Je leur ai dit comment c’était arrivé, sans m’attarder sur les détails que personne n’a besoin d’entendre par-dessus un dessert : la nécropole où je n’aurais pas dû me trouver à cette heure-là, l’éboulement qu’on ne voit pas venir, la chute qui ne se conte qu’à demi parce que le souffle s’en va d’abord, puis le bruit, puis la conscience même de qui chute. Le noir. Le sol qui se dérobe, et un instant après qui ne se dérobe plus parce qu’il n’y a plus de sol. Ce sont des choses qu’on dit avec calme parce qu’on n’a pas d’autre choix que de les dire ainsi, mais que je ne dis jamais sans qu’une chose, en moi, ne se replie sur elle-même, comme on rentre une main qu’on aurait laissée trop près du feu. Et ce que j’ai pu voir de l’autre côté, je le leur ai décrit en m’efforçant de me cantonner à ce qu’on peut nommer : un jugement qui n’était pas celui des hommes, une beauté à briser le cœur, une immensité souveraine et neutre.
J’ai précisé, parce qu’il fallait bien que quelqu’un, autour de cette table, leur offrît de quoi vérifier que je ne parlais pas dans le vide, qu’ils pourraient, s’ils le souhaitaient, en voir la trace eux-mêmes, pas ici, évidemment, pas entre la nappe blanche et le sommelier qui rentrait et sortait, mais dans ma chambre, quand ils voudraient. Cette marque blanche fine comme une bague d’argent qu’on n’aurait pas su me retirer, qui me ceint la cheville gauche depuis cette nuit-là et que la pluie de Londres réveille chaque fois qu’elle s’y prend, n’est pas la sorte de chose qu’on étale entre la poire et le fromage. Mais c’est une preuve qui leur appartiendrait, s’ils en voulaient une, et que je leur laisserais examiner aussi longtemps que la décence le permettrait.
Bien entendu, je ne leur ai pas tout dit. Je leur ai épargné, en particulier, Anubis. Anubis lui-même, dans une chair que les peintres de Thèbes ont essayé mille fois de fixer sans le saisir, et que je ne pourrais décrire à personne sans craindre d’être pour de bon prise pour folle. Il était grand, immense, d’une taille qui ne se compte pas en pieds ni en coudées mais qui se mesure dans la nuque comme une présence qui dépasse de très loin celle des hommes. Humanoïde par la forme générale, large d’épaules, droit comme une colonne, et porté sur ces deux jambes qu’on voit aux fresques mais qu’on ne s’attend pas à voir bouger. La tête, c’était bien celle que je connaissais des murs de Thèbes et de Memphis : longue, fine, le museau dressé, les oreilles hautes, la peau d’une teinte que je ne saurais pas dire, ni noire ni grise, quelque chose qui buvait la lumière au lieu de la rendre. Une tête de chacal. Et sur cette tête, ces deux yeux d’or dont je n’oublierai jamais l’éclat, tant que je porterai souffle.
Il y avait aussi son odeur, qu’aucun mot français ne contient. De la myrrhe, du sable chauffé par mille ans de soleil, mais en-dessous, ou autour, ou simplement coulant à travers, une note que je n’ai jamais sentie sur cette terre et que je n’ai pas le désir de chercher à retrouver. Et il y avait son aura, par-dessus tout, qui s’imposait avant même que la forme s’imposât, comme si l’air autour de lui se chargeait d’un poids qu’on ne pouvait pas porter longtemps sans plier. Je ne sais pas comment on se tient debout devant un dieu. J’ai dû fléchir. Je ne m’en souviens pas précisément, mais je sais que je n’étais plus droite à la fin. Pourquoi les dieux ont-ils les yeux dorés ? Je n’en sais rien, et je m’égare. Mais ce n’est pas une question que l’on pose entre la poire et le fromage. Surtout pas à un curé.
Les réactions ont varié selon les sensibilités. Incrédulité chez Ender, qui a marqué un temps, posé son verre, et m’a regardée avec cette attention chirurgicale du médecin pour qui une mort est d’abord une certification. Scepticisme chez Marcello, mais d’un scepticisme rapide, presque distrait, qui ressemble plus chez lui à une politesse qu’à un refus. Étonnement sincère chez Timothée, dont les yeux se sont écarquillés un peu trop pour qu’il pût feindre l’indifférence. C’est normal : ce genre d’information ébranle les certitudes, et il faut bien admettre que rares sont les morts qui sont revenus pour en témoigner. Quant à Isidore, je le redoutais, et c’est advenu, il s’est braqué. Mon demi-frère, à qui la grâce de sa fonction enseigne pourtant à tout entendre, n’a rien voulu entendre. Le visage s’est fermé, le regard s’est détourné, et j’ai vu sa main se porter vers le chapelet qu’il garde dans sa poche, ce geste qu’il fait quand il a peur de ses propres mots.
Et là, à voix haute parce que le pli était pris, j’ai posé la question qui me tenait depuis l’instant où nous avions enfin nommé Makryat pour ce qu’il est : ne suis-je pas, par certains côtés, fort proche de ces morts-vivants que nous traquons ? Sur quoi se fonde la frontière, mes amis ? Le mot lui-même, mort-vivant, joue contre nous : on l’entend selon qu’on appuie sur le premier ou sur le second. Lui, est-il un mort qui n’a pas voulu mourir, ou un vivant que la mort visite sans le défaire ? Et moi, revenue d’un endroit dont on ne revient pas, suis-je une vivante qui n’a pas su mourir, ou une morte qu’on a laissé sortir un instant ? Je n’ai pas la réponse, et je l’écris parce qu’il faut bien l’écrire. J’ai vu, dans la fraction de seconde qui a suivi ma question, le visage d’Isidore se fermer encore d’un cran.
J’ai un peu regretté d’avoir parlé. Voilà, c’est dit. Pas qu’il faille reculer, on ne reprend pas une parole donnée à des amis, même mal accueillie, mais on a beau s’y préparer, on n’imagine pas vraiment l’effet d’une telle phrase avant de l’avoir mise dans le silence d’une table. J’ai pris soin de leur préciser que Nour seule était au courant. Ni Beddows. Ni Julius. Personne d’autre. Cela ne change rien pour eux qui l’apprennent ce soir, mais cela importait à mes yeux qu’ils sachent que le secret n’avait pas été galvaudé. Il est très difficile de parler de cela quand on vous oppose, à mi-voix, que ce pourrait être votre imagination, qu’on ne croit pas à votre mort, qu’il fait tout noir et qu’on ne sait jamais la hauteur d’une chute quand on tombe les yeux clos. La médecine, c’est sa noblesse et c’est sa limite, ne saurait admettre que la mort n’est pas la fin, mais le commencement d’une nouvelle existence dans un lieu qui dépasse la science et l’entendement humain. Les anciens d’Égypte le savaient mieux que nous, eux qui le faisaient graver sur les murs de leurs tombeaux dans une formule que je relis ce soir avec un sourire un peu fatigué : la mort n’est que le commencement.
J’ai soupiré, sans pouvoir m’en empêcher. Voilà ce que cela donne, le retour parmi les vivants : on se découvre seule avec sa propre incompréhension. Eux peuvent en débattre ou s’en détourner ; moi, je suis avec cela jour après jour depuis cette nuit-là, et je ne comprends toujours pas comment je suis revenue. Mais cela ne change rien au fait. Je suis bien morte. Et je suis bien revenue. Quel est le message, là derrière ? Ai-je une mission particulière à accomplir, dont je ne saurais le contour ni le moment ? Ou n’est-ce qu’une chance insolente, un caprice de la balance qui m’aurait, pour une raison qui m’échappe, jugée plus utile vive que morte ? Mystère et boule de gomme, comme on disait au pensionnat. Et je n’ai personne autour de cette table, ce soir, qui puisse trancher pour moi.
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LA BOUTIQUE, ENCORE — UNE ODEUR D’OZONE, UN SYMBOLE EFFACÉ
Ender et Marcello, voyant peut-être qu’à insister sur mon cas on m’enfoncerait davantage dans une discussion qu’aucun de nous ne savait conduire, sont revenus à la boutique. C’était leur manière à eux de me rendre service, je crois, en m’épargnant la suite. Ils l’ont fouillée, comme nous l’avions tous fait avant eux, pièce après pièce. Rien. Ou presque rien. Une étrange odeur, résiduelle, flottait dans l’arrière-boutique, et faisait penser, m’a dit Ender, à celle de l’ozone, celle qu’on respire après l’orage, ou autour des appareils d’électrothérapie dans les bons hôpitaux. Une odeur qui ne se laisse pas confondre, et qui ne traîne pas naturellement dans les magasins d’antiquités. Et puis, sur l’une des dalles, dégagée par Marcello qui avait tiré le tapis pour vérifier le plancher, un symbole. Soigneusement effacé. Mais effacé par une main qui savait qu’on n’efface jamais tout : il en restait assez pour qu’on sentît, au creux de cette propreté, la trace de ce qui avait été là.
De la magie noire, ou de l’occulte, c’est l’avis qu’Ender et Marcello ont fini par formuler tous deux à mi-voix, parce qu’on ne sait pas comment appeler autrement ce genre de signe. Pourquoi ? Aucune idée. Mais une chose est sûre : Makryat avait quitté les lieux depuis un moment. Bien sûr qu’il n’allait pas rester pour nous faire un gentil coucou. Et c’est ici, autour de mon assiette et sans la confier à personne, parce qu’elle ne survivrait pas à la table, que j’ai laissé filer en moi-même la suite qui se posait toute seule : à moins qu’on n’eût envie d’un baiser vampirique en prime. Pensée gardée par-devers moi. Marcello, lui, manifestement déçu de n’avoir rien rapporté de plus tangible de cette fouille, a poussé son assiette, soupiré, et rouvert pour la nième fois cette théorie des morts-vivants qui revient à nos tables sans jamais s’épuiser, et qu’aucun de nous n’arrive à ranger dans aucune des cases connues.
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L’ÉCART D’ISIDORE — DEUX CENTS LIVRES POUR CHASSER UN VAMPIRE
C’est en suivant la théorie de Marcello que les regards ont fini, je ne sais comment, par converger vers Isidore, et que la question s’est posée d’elle-même : alors, mon frère, où étiez-vous donc, pendant que les uns fouillaient la boutique de Makryat et que les autres relevaient des cadavres au British Museum ? Isidore, qui n’avait rien à offrir en plus d’un verre d’eau et d’un crucifix qu’il porte sous le col, s’est éclairci la gorge avec le sérieux d’un homme qui a beaucoup de choses à dire et qui aurait préféré qu’on ne le lui demandât pas.
Il a énuméré son après-midi. Il était passé chez un antiquaire dont il a donné le nom et que je n’ai pas retenu, et qui se trouvait avoir, parmi ses étalages divers, ce genre de marchandise qu’on ne demande pas à voix haute dans les quartiers convenables. Au sortir de cette boutique, m’a-t-il assuré, il rapportait de quoi tenir un vampire à distance pendant une semaine, à la condition, a-t-il ajouté avec ce sourire qu’il ne maîtrise pas tout à fait quand il essaie d’être drôle, que le vampire connût les règles.
Il n’a rien sorti, du reste. Le sac de toile cirée qu’il avait posé contre sa chaise depuis le commencement du dîner, et que je n’avais même pas remarqué jusque-là, est resté à ses pieds, fermé. Il a expliqué la liste à voix retenue, sans rien produire : une coupelle d’argent ouvragée, trois pieux taillés dans un bois sombre dont il a dit le nom sans que je le retienne, deux fioles d’eau bénite scellées à la cire, une croix en argent massif d’une taille respectable, un crucifix d’autel comme on en voit dans les sacristies de campagne, et une poignée de gousses d’ail enfilées sur un cordon de soie noire. Tout cela, a-t-il promis, nous le verrions plus tard, dans ma chambre après le café, parce qu’un restaurant du Claridge’s n’est pas un endroit pour étaler un arsenal sur la nappe blanche.
À «trois pieux», mon esprit s’est arrêté une seconde, et j’ai laissé filer le reste de la liste pendant que je rangeais cette donnée dans le casier déjà bien encombré du chiffre qui me poursuit depuis l’aube. Je n’en ai rien laissé paraître. Mais je l’ai noté pour ce soir.
C’est moi qui ai posé la question qui s’imposait, en m’efforçant de la maintenir au registre de la curiosité polie : Isidore, c’est très bien tout cela, mais avec quel argent ? Mon demi-frère, qui n’a jamais menti franchement parce qu’il n’a jamais su, a regardé son assiette en répondant qu’il avait dû, à un moment où il fallait faire vite, puiser dans une réserve qui se trouvait à portée de main. La réserve, ai-je insisté parce qu’il fallait bien arracher le mot, c’était laquelle exactement ? La grosse malle, dans ma chambre, a-t-il fini par lâcher, à demi-mot, sans me regarder.
J’ai senti mon visage prendre la couleur qu’il prend quand je serre les dents. Ender, qui voit ces choses avant moi parce qu’il a passé sa guerre à les voir, a posé la main à plat sur la nappe comme on calme un cheval. Combien ? a-t-il demandé. Deux cents livres, a répondu Isidore, en regardant ailleurs. Deux cents livres. Je le note ici parce qu’il faut que je le voie écrit pour y croire. C’est un an de gages d’un instituteur. C’est plusieurs années pour un curé de campagne. C’est la moitié de ce que j’avais mis dans cette malle pour tenir l’expédition de l’Orient-Express, et ce n’est pas à moi qu’il aurait fallu l’expliquer.
Ender et moi avons désapprouvé d’une seule voix, ou presque, lui sous l’angle de la prudence et moi sous l’angle d’une autre chose qui ressemblait davantage à l’effraction familiale. On ne se sert pas dans la malle d’une demi-soeur, ai-je dit, fût-ce une malle qu’on connaît parce qu’elle vous appartient à demi par habitude. On ne se sert pas dans la réserve d’expédition d’une équipe qu’on accompagne. Et on ne sort pas, fût-ce dans l’urgence, deux cents livres en argent comptant sans même prévenir d’un mot. Isidore a cherché ses mots, ce qui lui arrive rarement, et a fini par invoquer ce qu’il invoque toujours quand il ne peut pas se réclamer du droit civil : c’était pour l’Église. C’était pour défendre l’âme des nôtres qui pourraient à tout moment être pris. C’était, en somme, pour une cause supérieure à celle de la malle, et il était sûr que je le comprendrais à tête reposée.
J’ai posé ma cuiller, et je l’ai regardé bien en face. Isidore, lui ai-je dit, je suis désolée de te le dire comme cela, mais tout ce que tu as acheté ne te servira à rien. Pas contre des morts-vivants. Voilà, je l’ai dit. Je n’ai pas voulu en dire davantage, parce que je n’avais ce soir ni les mots qu’il aurait fallu pour aller plus avant, ni le cœur d’entraîner la table dans une explication que personne, je crois, n’aurait reçue de bon gré. J’ai laissé la phrase tomber comme elle était venue, courte et sans détour, et j’ai attendu.
Il a accusé le coup sans répondre tout de suite. Il a regardé un long instant la nappe blanche, comme cherchant à y lire la formule qui sauverait ce qu’il venait de dépenser. Je n’avais pas voulu être cruelle. J’avais voulu être juste, et c’est, je le crains, ce qu’il y a de plus dur à entendre, surtout pour un homme qui aura passé une fortune et un après-midi entier à se préparer, lorsque c’est sa demi-sœur revenue d’entre les morts qui le lui dit à voix basse, au-dessus d’une nappe blanche.
J’ai dit que nous en reparlerions plus tard, et que pour l’instant nous avions à débattre d’autres choses qui pressaient davantage. C’est ainsi que j’ai mis un couvercle sur cet incident sans le clore, en notant pour moi-même qu’Isidore venait de me donner, sans s’en apercevoir, une mesure de ce qu’il était prêt à faire dès qu’il se persuadait de servir une cause plus grande que la bienséance fraternelle. Cela aussi, je le rangerai pour plus tard.
DEUX CULTES — ET CE QUE MAKRYAT VEUT DE NOUS
Et c’est moi, cette fois, qui ai insisté. Trop de signes, sur cette table et sous mes yeux depuis ce matin, pour qu’on continue à traiter cette récurrence des morts qui ne veulent pas mourir comme un caprice de fatigue. On les a entrevus à Tours, on les pressent derrière Makryat, on les devine dans le geste qui a écorché Wentworth, et, je l’ai dit ce soir, pour la première fois à voix haute, j’en suis peut-être, par certains côtés, un cas particulier. Ender, fidèle à sa formation, est resté sceptique. Il l’a dit sans hostilité, plus comme une borne posée pour soi-même que comme une fin de non-recevoir. Soit, ai-je répondu. Tu peux le penser. Mais parfois la réalité finit par rattraper qui s’en détourne, surtout si nous avons bien affaire à un cycle qui se répète. Tu en penseras ce que tu voudras ; l’univers, lui, s’en fiche.
C’est Ender, en réalité, qui a pris la suite, et qui a posé les pièces à plat avec cette patience du médecin pour qui aucune confidence n’est anodine. Il faut le dire d’emblée, parce que la franchise vaut mieux que la posture : je ne sais à peu près rien de ce qu’il a posé sur cette table. Je n’ai pas fait la Grande Guerre sur ses fronts, mon métier ne m’a pas appris ces histoires de cultes qui se chuchotent dans les arrière-fronts, et j’ai écouté sans avoir grand-chose à répondre. Lui, qui s’était trouvé en poste pendant la guerre dans des coins d’Europe où l’on raconte plus de choses qu’on n’en sait, recoupe les récits mieux qu’aucun de nous. Il y a, a-t-il dit, derrière toute cette mécanique, une histoire de culte ; et plus encore, il y en a même deux, car Fénalik et ce Makryat ne ressortent pas du même attelage. Pour Makryat, les indices remontent à la fin du XIXe siècle, en 1893 exactement, et à ces hommes en fez rouge dont on a parlé à voix basse dans les cabinets diplomatiques sans jamais oser les nommer en plein jour. Marrant, ai-je glissé, qu’on porte aussi le fez rouge en Égypte, où je sais reconnaître la coupe d’une chéchia à dix pas. Ender n’a pas écarté l’idée. C’est à peu près tout ce que je pouvais apporter à cet édifice.
Je note ici, parce que cette page seule peut le porter, ce qui m’est venu pendant qu’Ender parlait, et qui constitue ma seule contribution propre à cette affaire de cultes : qui dit culte, dit divinité. C’est une certitude de fouilleuse de tombes plus que de cryptologue, et c’est ma seule certitude dans une histoire à laquelle je ne comprends presque rien d’autre. On ne lève pas un culte autour du vide. Il y a toujours, derrière, quelque chose qu’on cherche à servir, à éveiller, à apaiser ou à libérer. Une figure, dotée d’un nom ou d’une fonction, et qui n’est jamais quelconque. Qui est-elle, dans le cas de Makryat ? Personne, à cette table, ne me l’a dit. Et je commence à me demander si mes camarades ne le savent pas, eux, et s’ils ne se gardent pas, pour des raisons qui ne tiennent peut-être pas qu’à la prudence, de me le partager. Ender, en particulier, dont les silences se font plus longs lorsque la conversation tourne autour de l’arrière-front. Je n’insiste pas. Je note. Quant aux intentions de notre marchand, il les a formulées sans le ménagement d’usage : Makryat cherche des larbins pour faire son ouvrage à sa place. Et nous sommes, vraisemblablement, les larbins de son choix. Il veut pour lui le Simulacre, et il s’arrangera pour que nous le lui apportions, au moyen qu’il jugera bon.
On ne va quand même pas l’aider, si ? Surtout s’il est pour quelque chose dans l’incendie chez le Professeur Smith, et surtout, surtout, s’il est ce qu’il commence à être pour nous. Quoique. Quoique. Et là, je n’ai rien dit à mes amis de la suite, parce que ce n’est pas entre la poire et le fromage qu’on ouvre certaines portes, et que je n’y crois pas encore assez moi-même pour les imposer aux autres ; j’ai pensé pour moi, et je l’écris ici parce qu’à cette page seule je peux le confier sans crainte, j’ai dû m’arrêter à la vitesse avec laquelle nous nous accordions tous, autour de la table, à ranger Makryat dans la case des démons. Je leur ai déjà dit, plus tôt ce soir, que dans l’au-delà que j’ai traversé il n’y avait ni démon ni mal, un espace neutre. Si je tiens cela vrai, il faut le tenir aussi vrai pour ce monde-ci. Le mal n’est pas une essence : c’est un choix. Là-bas, j’ai compris une chose que mon métier de fouilleuse de tombes m’avait déjà soufflée sans que je la mette en mots : le cosmos n’est pas bâti sur le bien et le mal. Il est bâti sur trois mouvements qui ne sont pas opposés comme nous l’entendons d’habitude mais articulés comme trois mains qui se passent le relais : la création, la destruction, la renaissance. On ne crée rien sans en défaire un autre ; on ne détruit rien sans laisser le matériau de la chose à venir ; et ce qui revient n’est jamais tout à fait l’ancien, jamais tout à fait le neuf, mais quelque chose que les deux premiers mouvements n’auraient pas su produire seuls. C’est ainsi qu’est fait le monde.
Et cette double mécanique, je le voyais avec une netteté nouvelle pendant qu’Ender parlait fez rouges sans le savoir, corrobore la figure qui n’a pas cessé de tourner dans ma tête depuis ce matin sans que j’osasse encore la nommer : l’ouroboros, le serpent qui se mord la queue, l’éternité qui se répète, la boucle qui ne se ferme jamais tout à fait. Création, destruction, renaissance, création, destruction, renaissance : c’est ce que dessine cette figure depuis qu’on l’a gravée pour la première fois sur les murs des temples. Trois éternités cachées dans le nom d’un mort de ce midi, trois morts qu’on prête à un marchand toujours vivant, et cette récurrence des morts qui ne veulent pas mourir : tout cela parle d’une seule chose, et tout cela se corrobore. Cela ne change rien à ma méfiance à l’égard de Makryat. Mais cela m’oblige à me garder de la facilité qu’il y aurait à le ranger trop vite. Il est peut-être destruction, et la destruction a son office. Reste à savoir si c’est le nôtre, ce soir, de la servir.
À ce point de la discussion, et c’est l’une des rares choses que j’aie dites à voix haute ce soir sur ce terrain, j’ai fait remarquer une coïncidence qu’aucun de nous n’avait relevée. Presque toutes les religions, dont mon métier m’a fait fréquenter les textes et les figures, racontent au fond la même histoire : un cycle de naissance, de destruction et de renaissance. Trois temps. Toujours trois. Pourquoi le chiffre revient-il à ce point partout où l’on cherche un peu ? Marcello a haussé l’épaule. Isidore a froncé le sourcil. Ender, fidèle à lui-même, m’a écoutée sans s’enflammer, parce que le médecin se méfie des coïncidences qui forment des séries. Soit. Cela n’a pas d’importance. Qu’ils restent sceptiques ne change rien au fait, le chiffre est là, il insiste, et je le prends désormais pour ce qu’il est : un signe. Et alors qu’ils glissaient déjà vers le café, c’est dans ma tête seule, et nulle part ailleurs, que la question s’est retournée comme on retourne une carte : et si c’était le contraire ? Et si, à force de chercher quelle main humaine avait disposé pour moi les indices de ce matin, je passais à côté de l’essentiel, que c’est peut-être le cosmos lui-même, dans son fonctionnement même, qui envoie le message ? Pas Julius, pas Makryat, pas un autre qui se cacherait dans les coulisses : le monde, qui se trouverait à parler à qui veut bien y prêter l’oreille.
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POURQUOI WENTWORTH — ET POURQUOI MOI
Mais ce qui m’interpelle le plus, et je ne lâche pas, j’ai ramené à table, parce que je voulais qu’on m’aidât à y voir clair, c’est ailleurs encore. Pourquoi Julius a-t-il placé trois symboles d’éternité, ni un, ni deux, ni quatre, exactement trois, à côté du nom de Wentworth dans ce registre qu’il a fallu que je tombe dessus ce matin ? Qu’est-ce qu’il essaie de me dire ? Parce qu’il faut bien le formuler : c’est destiné à moi. La cryptologue. Pas à Marcello, qui se serait moqué d’un index alphabétique avant d’y trouver son chemin. Pas à Timothée, qui se fût arrêté sur la qualité du papier. À moi. Et c’est précisément ce qui m’agace, ce que je n’arrive pas à trancher : pourquoi moi ?
Allons, mes amis, ai-je posé sur la table, expliquez-moi un peu. Pourquoi Julius aurait-il fait cela ? Quelle idée derrière la tête ? Y a-t-il un rapport avec ces épiphénomènes fantomatiques que nous traînons depuis l’incendie chez lui, les hantises selon Timothée, les phénomènes selon Ender ? Est-ce que Wentworth, ce jeune homme dont nous n’avions rien suspecté, savait quelque chose qu’il portait sans s’en douter, et que Julius voulait que je vinsse débusquer ? Ou bien le Simulacre lui-même savait quelque chose à travers lui, qu’on ne tient pas un objet pareil sans qu’il finisse par tenir celui qui le tient ? Mes amis n’ont rien proposé qui tînt debout. Ender a fait sa moue de médecin, Marcello a haussé l’épaule comme on dit « Madonna mia » lorsqu’on ne sait plus quoi répondre, et Isidore s’est tu, qui se tait souvent ces dernières heures.
Ou bien, et c’est l’hypothèse que je laisse en dernier, parce que c’est celle qui m’effraie le plus, c’est-à-dire qui me ferait perdre un repère que je n’ai pas envie de perdre, ou bien ce n’est pas Julius qui a placé ces trois éternités. C’est Makryat. Une grosse mise en scène, comme la boutique d’Islington. Un leurre habile fait pour me détourner de quelque chose d’autre, pour m’occuper l’esprit sur une piste qu’il a lui-même tracée pour que je la suive. Si tel était le cas, je m’avancerais sur un terrain où chaque pas serait piégé, et je serais en train, à cette table, de me persuader de la signature d’un homme qui n’a pas signé. La cryptologue se garde des certitudes ; c’est ce que mon métier m’a appris en premier. Reste qu’il faudra trancher. Et qu’entre la patience de Julius et la mise en scène de Makryat, il n’y a pas, ce soir, de troisième lecture qui me vienne.
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QUARANTE-HUIT HEURES SANS JULIUS — L’IMPOSTEUR REDEVIENT PROBABLE
D’ailleurs, en parlant de Julius, il y a une chose qui est revenue sur la table ; c’est moi qui l’y ai posée et c’est Ender qui l’a saisie. Aucune nouvelle. Rien. Pas un mot depuis l’incendie. Je veux bien qu’il se cache, on l’a accepté sans peine quand il fallait s’accommoder de son silence. Mais pourquoi Beddows, qui s’est démené pour nous envoyer un mot dès le lendemain de l’incendie chez lui, ne nous donne-t-il rien cette fois ? Pas un billet. Pas un courrier. Pas un de ces signaux discrets qu’il sait si bien faire passer par les filles de service. C’est assez suspect. C’est même, je le pèse en l’écrivant, le plus suspect de tout ce qui s’est dit autour de cette table.
Et en creusant un peu, c’est Ender qui a remis le sujet sur le tapis, parce qu’il s’était souvenu d’une chose qu’il n’avait pas eu le temps de nous dire, cette odeur d’ozone si particulière, celle-là même qui flottait dans l’arrière-boutique de Makryat, aurait été aussi repérée chez Beddows, dans la maison qu’il garde pour Julius. Personne ne veut s’avancer sans vérification, ce qui se comprend. Ender et Timothée se sont proposés d’y retourner dans la soirée pour en avoir le cœur net.
Et puis quarante-huit heures se sont à peu près écoulées depuis que nous avons vu Julius brûler vif dans sa maison. Je ne suis pas la seule, autour de cette table, à douter désormais qu’il soit encore vivant. Auquel cas, et la question vaut d’être posée à voix haute, pourquoi nous laisser dans le flou le plus total ? On en revient à la théorie de l’imposteur, celle que nous avions écartée comme une rêverie complotiste les premiers jours. Avec ce que nous avons appris depuis ce matin, elle n’a plus rien d’une rêverie ; elle est même, j’ose le mot, très probable. Le registre, les trois éternités, l’odeur chez Beddows : si tout cela tient ensemble, c’est qu’on a affaire à quelqu’un qui se fait passer pour ce qu’il n’est pas, et qui se sert de la façade de Julius pour nous diriger. Le retour d’Ender et de Timothée, avant que la nuit ne tombe sur Londres, suffira ou non à le confirmer.
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RETOUR À L’ORIENTAL CLUB — UNE OMBRE QUI PASSE
Quoi qu’il en soit, et quoi qu’on en pût dire autour de cette table, il fallait retourner chercher ce registre. Retour en enfer ?, c’est ainsi que j’ai d’abord nommé la chose pour moi-même, en me levant. Et puis je me suis répondu, sur la marche : ce n’est qu’un mot, après tout. L’enfer, je l’ai vu de plus près qu’aucun d’entre eux, et il ne ressemble pas à l’Oriental Club. Allons-y.
Ils n’étaient pas deux ce soir comme la première fois ce matin, mais trois, trois moustaches, trois cigares, trois têtes accoudées au lambris qui se sont retournées vers la porte dès qu’elle s’est refermée sur moi. Aucune envie de leur parler, à ces goujats qui croient encore qu’une femme seule dans leur club est là pour l’oreille du portier. Salut bref, méchant. Hop, bibliothèque.
Récupérer ce registre où j’avais déchiffré ce matin trois éternités sous le nom de Wentworth, ni vu ni connu, et le glisser dans mon manteau comme si je n’avais jamais eu autre chose à faire là. Je ne suis qu’une ombre qui passe, un fantôme qui se déplace dans le monde des vivants sans être vue. Sortie aussi nette que l’entrée. Personne ne s’est levé. Personne n’a noté. C’est aussi cela, peut-être, qu’on apprend quand on est revenue de là où j’étais.
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AU RETOUR — LES MIETTES D’HOSTIE
Le chemin du retour, je l’ai fait sous une pluie qui ne désarmait pas, le registre serré sous le manteau pour le garder au sec, et c’est là, entre l’Oriental Club et le Claridge’s, que la chose m’a rattrapée et ne m’a plus quittée. Trois hommes au lambris cet après-midi, là où il n’y en avait que deux ce matin. Trois éternités déchiffrées sous le nom de Wentworth. Trois autres morts, dit-on, dans l’orbite de Makryat cette semaine. Encore ce chiffre. Encore lui. Je marchais en comptant malgré moi, et chaque flaque que j’évitais semblait en ramener un, comme si la ville s’était mise à battre pour moi la mesure d’un air à trois temps. Une coïncidence n’est qu’une coïncidence ; deux font une habitude ; mais trois, pour qui a appris à lire les codes, trois est le seuil où le hasard cesse d’être une explication qu’on puisse encore accepter. Je n’avais pas de mot pour ce que cela voulait dire. Mais je savais déjà, avant même d’avoir poussé la porte, que ma soirée y passerait.
Dans la suite, le feu que la femme de chambre avait entretenu pendant mon absence ronflait gentiment, et la chaleur m’a saisie comme une chose presque indue après le froid du dehors. J’ai retiré mon long manteau trempé, lourd de toute la pluie qu’il avait bue, et je l’ai mis à sécher près du foyer. Puis, avant toute autre chose, j’ai sorti le registre de dessous mon bras et je l’ai posé grand ouvert sur la table, à la page où le nom de Wentworth attendait que je revinsse à lui. C’était là mon intention pour l’après-midi, et je voulais l’avoir sous les yeux : ce nom, ces trois éternités, et ce qu’ils cachaient que je n’avais pas encore su lire.
Et c’est en me relevant de la table que la chose m’a arrêtée. Bastet, sur le lit, le museau couché sur les pattes, n’avait pas relevé la tête quand j’étais entrée. Pas le léger déplacement des oreilles qu’elle se permet d’ordinaire pour signifier qu’elle a noté l’arrivée sans daigner s’en émouvoir. Rien. Comme si je n’étais pas entrée du tout.
Cela me cueille. Bastet ne m’ignore pas, jamais. Bastet me toise, Bastet me jauge, Bastet décide à sa façon ce qu’elle me concède, et c’est toujours, fût-ce minimalement, quelque chose. Or là, rien. La queue ne bat pas. Les paupières ne s’entrouvrent pas. Quelque chose en elle est ailleurs cet après-midi, qu’aucune entrée dans cette chambre ne saurait ramener.
Je m’avance vers le lit avec cette gêne intérieure qui précède toujours, chez moi, la compréhension de ce qui ne va pas. Et je le vois. Sur le coussin où Bastet repose, à quelques pouces de son museau, ces miettes pâles, irrégulières, friables, qui n’ont rien à faire là.
Je sais ce que c’est avant même de m’être baissée. Mon œil a appris à reconnaître cette consistance pour l’avoir vue, plus d’une fois, tomber de la patène de mon demi-frère un jour qu’il célébrait à Vannes une messe pour notre tante. Des miettes d’hostie. Sur le coussin de Bastet. Sur mon lit.
J’en ai pris une à la pointe de l’ongle, et je l’ai approchée du feu pour la mieux voir. Pas de doute. L’épaisseur. La cassure presque vitreuse. L’absence de levain. C’est de l’hostie, consacrée ou non, mais c’est de l’hostie. Et l’hostie n’est pas, on en conviendra, dans mes effets de voyage. Bastet, à un mètre de moi, n’a toujours pas relevé la tête.
Et c’est cela, peut-être, qui a fait basculer la chose en moi. Pas les miettes en elles-mêmes. Pas même le fait d’être entré. Ma chatte. Ma déesse. Bastet, qui ne salue plus sa maîtresse parce qu’elle a la panse pleine d’un pain d’autel qu’on lui a glissé en sourdine pour qu’elle se taise.
Et il faut que je l’écrive ici, sur cette page seule qui peut le porter, parce que je ne saurais le dire à Isidore sans qu’il pense que sa demi-sœur perd un peu la tête. Bastet n’est pas, pour moi, une chatte égyptienne au pelage exotique que j’aurais rapportée des sables comme on rapporte un souvenir. Bastet, c’est Bastet. La déesse, la fille de Râ, gardienne des maisons, des femmes et des seuils, celle qui veille la nuit sur ceux qui dorment et qui inflige aux mauvais visiteurs ce qu’ils méritent. Je sais ce que je dis. J’ai vu Anubis face à face, je sais ce que sont les dieux d’Égypte, et cette chatte qui vit avec moi depuis des années est, pour ce qu’il y a de plus profond dans ce que je crois, la même que celle qu’on adorait à Bubastis et dont on a retrouvé les bronzes par milliers à Saqqarah.
Or mon demi-frère, dans son ignorance qui n’est pas une excuse, a glissé une hostie dans la gueule d’une déesse qu’il avait sous le nez et qu’il n’a pas reconnue pour ce qu’elle est. Le mot qui convient à cela, dans le vieux droit, n’est ni vol, ni effraction, ni manquement à l’égard d’une sœur. C’est lèse-majesté. Et que personne ne s’imagine que je l’écris en souriant ou pour la figure : c’est le mot exact. Il y a, dans cette chambre, à cette heure, l’offense faite à une figure souveraine ; et cette offense est d’autant plus grave que celui qui l’a portée ne sait même pas qu’il l’a portée. Une excuse pour le tribunal des hommes peut-être. Jamais pour les autres.
La colère est montée d’un coup. Pas une colère qui crie, pas une colère qui se déverse, mais la colère sèche, celle qui se dépose à l’arrière de la bouche, qui durcit la mâchoire, qui prend les épaules et qui descend jusqu’aux mains où elle tremble une seconde avant de se ressaisir. J’ai laissé retomber dans le foyer la miette que je tenais encore au bout de l’ongle, et j’ai posé les deux mains à plat sur le marbre de la cheminée ; j’avais envie, à dire vrai, de balancer quelque chose contre le mur. Je ne l’ai pas fait. La femme de chambre serait revenue, et il y a des colères qu’on tient pour soi parce que tout le reste autour de nous ne mérite pas d’en porter le poids.
Il ne m’a pas fallu plus de quelques secondes pour reconstituer le tout. Isidore est venu pendant que j’étais à l’Oriental Club. Il est entré dans ma chambre. Il s’est approché de mon lit. Et pour passer ma chatte, qui est la seule sentinelle sérieuse de ce seuil, il l’a soudoyée avec la seule denrée qu’il avait sur lui en sa qualité de prêtre. Une hostie. Possiblement consacrée, possiblement non, et à cette heure-ci je m’en moque, je le note pour la forme. À toutes fins utiles, mon demi-frère a transformé ma gardienne du seuil en garde corrompue. Achetée pour le prix d’un pain d’autel.
Cet après-midi, à dîner, je lui ai dit en face que son arsenal ne valait rien. Pas contre des morts-vivants. Il a accusé le coup. Il a tu sa réponse. Et il est ressorti du Claridge’s, à un moment que j’ignore, pour aller faire exactement ce que je lui avais demandé de ne pas faire. Pas à ma table, certes. Dans mon dos. Dans ma chambre. À deux pouces de l’endroit où je dors.
Vive la confiance.
J’écris ces mots en serrant le crayon plus que je ne le devrais, et la feuille porte encore, là où j’ai posé la pointe avant de la lever pour me reprendre, ce petit trou rond qui dit ce que ma voix retient. Pas pour me venger ; le mot ne convient pas à la situation, et ce n’est pas la posture que je veux tenir cet après-midi. Pour ne pas oublier la chose en elle-même. Mon demi-frère, à qui j’ai accordé toute la latitude que mérite un proche, a, dans la même journée, ouvert ma malle pour deux cents livres et pénétré ma chambre en cachette pour y faire ce dont je lui avais expressément dit qu’il était sans pouvoir. Deux infractions à la confiance que je lui ai donnée, dans le même après-midi. Et la sœur revenue d’entre les morts qui s’aperçoit qu’elle est, dans son propre périmètre, moins protégée qu’elle ne le croyait, et que sa seule garde au matin de cette journée était une chatte qu’on soudoie pour un pain.
Je ramasserai les miettes plus tard. Bastet, elle, je la laisse à son repos ; je l’aime bien malgré tout, elle n’y peut rien, elle ne sait pas ce que c’est qu’un sacrement ni ce que c’est qu’un acte de confiance. Mais Isidore, quand je le reverrai, je lui poserai des questions auxquelles il n’aura, je crois, pas tellement envie de répondre. Pour l’instant, je le laisse à son chapelet et à sa nuit, et je m’en remets à ce que j’ai à faire cet après-midi, qui ne lui doit plus rien.
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LA TRIADE COSMIQUE — TROIS SOMMETS, TROIS CÔTÉS
L’incident clos en ce qu’il pouvait l’être pour l’heure, j’ai laissé Bastet à son coussin et à sa conscience, et je suis allée faire ce qui me restait à faire en propre : me sécher, me réchauffer, me changer. Long séchage de cheveux devant le feu, à grands coups de serviette de coton anglais ; chemise sèche, peignoir lourd que la maison fournit dans ses suites, deux paires de bas de laine puisées dans mes effets. La douleur aux côtes a fini par se calmer là où la chaleur l’a rejointe. La cheville, sourde et qui ne pardonne pas la pluie, n’a jamais pardonné, et je ne lui en demande pas tant.
Isidore n’est toujours pas rentré, et c’est tant mieux pour la grâce provisoire qu’il m’accorde sans le savoir. Une fois sèche et au chaud, j’ai décidé de faire ce que je sais faire mieux que toute autre chose, et la seule chose, à dire vrai, qui me rende vraiment à moi-même les jours où le reste se dérobe : prendre ce qui se répète et chercher dessous le message. Un cryptologue ne croit pas aux coïncidences ; il croit aux fréquences. Et quand un signe revient trois fois dans la même journée, ce n’est plus du bruit, c’est une transmission. Le trois qui me poursuivait depuis le trottoir, j’allais le traiter pour ce qu’il était : un chiffre porté par un message que quelqu’un, ou quelque chose, répétait avec assez d’insistance pour que je finisse par l’entendre. Restait à le lire.
Et j’avoue, en disposant mes affaires, qu’une comparaison passablement ridicule m’est venue, de celles dont je me moque le matin et que je me pardonne le soir. Car ce déchiffrement patient d’un message caché sous la répétition, c’est tout justement le métier de ces messieurs du Renseignement de Sa Majesté dont les romans à quatre sous nous content les prouesses : ceux qui, dans un bureau fermé à double tour, penchés sur des colonnes de signes qui ne disent rien à personne, finissent par y lire le dessein d’un homme assez ambitieux pour vouloir tenir le monde entier dans le creux de sa main. La différence, et elle n’est pas mince, c’est que ces messieurs-là sont des messieurs : ils ont une Couronne derrière eux, un revolver dans la poche, et un club où l’on panse leurs blessures. Moi, je n’avais pour tout équipage qu’une femme seule, une cheville qui me lançait, cinq livres et un crayon, et l’entêtement de ne pas être prise pour folle. C’était maigre. Mais c’était à moi, et je n’aurais cédé ma place à personne.
J’ai donc pris la mesure de la pièce. J’ai poussé la table basse contre le mur, repoussé un fauteuil d’un coup d’épaule, et libéré devant la cheminée ce qu’il faut d’espace au sol pour étendre une grande feuille et tout ce qui ira autour. Le tapis de Perse de la suite fera l’affaire ; il en a déjà vu, ce tapis, il en verra une autre.
Je suis allée chercher dans ma malle de chercheuse, qui n’est pas la grosse de l’expédition et qui, pour le coup, n’a pas eu d’aventure aujourd’hui, les ouvrages que j’emporte partout depuis que mon métier en a fait des outils plus que des compagnons. Mon Frazer, pour les mythologies comparées du bassin méditerranéen. Mon Budge, pour ce que j’y trouverais d’égyptien qui ne me serait pas déjà venu en tête. Mon Cumont sur les religions orientales dans le paganisme romain. Un recueil sur la cryptologie des textes hermétiques que je n’ai jamais réussi à laisser à Paris. Et un petit ouvrage de cosmographie ancienne que Smith m’avait passé six mois plus tôt, où sont consignées avec patience les correspondances entre cycles terrestres et cycles célestes dans les grandes traditions. Cinq livres en tout, disposés en demi-cercle autour de ce qui allait devenir mon plan de travail, à hauteur de tapis.
J’ai déplié sur le tapis une grande feuille de papier que je conserve dans mes effets pour ce genre d’après-midi, et je me suis assise par terre à l’égyptienne, en peignoir, le crayon dans la main droite et une tasse de thé chaud à portée de la gauche. J’ai pris une seconde pour mesurer la chose, puis je l’ai tracé d’un seul geste : un triangle. Trois traits, trois angles, trois sommets. Le chiffre dans sa figure la plus nue, celle d’avant les mots, celle qu’on grave avant de savoir lire. Et la pointe du crayon encore posée sur le dernier trait, je me suis demandé à voix basse la seule question qui m’importait cet après-midi : quel est le message derrière le trois ?
Et la réponse, je l’ai d’abord inscrite là où elle devait être, au beau milieu de la figure, en lettres capitales que j’ai repassées deux fois pour qu’elles tiennent : TRIADE COSMIQUE. Car c’est cela que le trois raconte, sous toutes les latitudes où j’ai gratté la terre et dans tous les livres rangés en demi-cercle autour de moi : non pas un chiffre, mais une structure. La structure même du monde, celle que les prêtres de tous les temples ont dessinée avant moi sans se concerter, et que je redessine cet après-midi sur un tapis de Perse, en peignoir, dans une chambre d’hôtel de Londres.
«Bon, ma chère, peuplons-le, ce triangle.» Je me suis surprise à parler tout haut, de cette voix qu’on se donne quand on travaille seule et qu’on s’autorise, le temps d’un après-midi, à se prendre pour l’une de ces exploratrices de roman qu’on me fait lire dans les trains. J’ai commencé par les trois sommets. En haut : ciel. Puis, parce que les anciens n’auraient pas fait la différence et que je ne tenais pas à trancher à leur place, j’ai ajouté à côté, entre parenthèses : cosmique. À gauche, en bas, le concret, le simple, ce sur quoi nous marchons et ce dans quoi je creuse depuis sept ans : terre. À droite, en bas, l’autre, celui que je n’ai pas envie de nommer trop fort : monde souterrain. J’ai souligné. Et puis ma main, comme si elle décidait sans moi, a ajouté dessous, plus petit et plus net, ces quatre mots que je suis seule, de toute la table de ce midi, à pouvoir écrire en connaissance de cause : là où je suis allée.
«Les côtés, maintenant.» Le crayon est descendu sur le trait qui joint le ciel à la terre, et j’y ai porté, en italique parce que c’est ainsi qu’on note ce qui descend : création. Le trait qui passe de la terre au monde souterrain a reçu l’autre mot, en capitales cette fois parce qu’il les mérite : DESTRUCTION. Et le troisième, celui qui remonte de l’autre côté jusqu’au sommet, je l’ai assorti du mot que je n’avais pas voulu prononcer ce midi de peur qu’on ne l’entendît trop platement : renaissance. Trois sommets, trois côtés, et au centre le nom de la chose. Toute la cosmologie des peuples que j’ai étudiés, déposée sur une feuille sans qu’il m’ait fallu ouvrir un seul des cinq livres.
TROIS DESTRUCTIONS — ET LA VOLONTÉ QUI LES RELIE
Et c’est en relisant les trois mots de ma figure que mon œil s’est arrêté sur celui du milieu, sur celui que j’avais porté en capitales : DESTRUCTION. Celui-là, pas les deux autres, venait de cesser d’être une abstraction de cosmologie pour devenir quelque chose de beaucoup plus proche, et de beaucoup plus daté. Car des destructions, des vraies, j’en connaissais. Et elles avaient des dates.
Je me suis surprise à les aligner à mi-voix, comme on récite une leçon qu’on n’a apprise qu’à force d’y vivre. La Révolution française d’abord. Premier grand renversement de l’Europe moderne, première façon, à l’aube de notre temps, de tout défaire pour, croyait-on, tout refaire : la monarchie tombée, la noblesse abolie, l’Église humiliée, le calendrier lui-même refondu pour effacer ce qui précédait. Sous le triangle, à gauche, j’ai écrit la première borne : 1789.
La Grande Guerre ensuite. Quatre années de massacre qui ont défait l’Europe d’avant et qui ont laissé celle-ci sans repères : empires effondrés, frontières refaites, populations déplacées par millions, et toute une génération couchée dans la boue pour que le siècle pût recommencer sur des ruines. Deuxième grande défaite du monde tel qu’il se tenait. À côté de la première, j’ai inscrit : 1914.
Et puis ma main s’est arrêtée, le crayon à droite des deux dates, parce que la troisième ne s’écrit pas comme les autres. Les deux premières sont derrière nous, avérées, couchées dans les manuels que n’importe quel écolier récite. La troisième, si troisième il doit y avoir, est celle que nous vivons : cette année-ci, où un homme rassemble des pièces dans l’ombre, où les morts s’accumulent autour de lui, et où l’on m’a fait venir de Paris pour une affaire dont je commence à peine à mesurer la taille. Je l’ai écrite quand même, parce qu’une pensée doit oser se former pour qu’on puisse ensuite la vérifier ou la défaire : 1923. Et j’ai ajouté, aussitôt après, le seul signe honnête qui pût tenir à côté d’une chose qui n’est pas encore arrivée : un point d’interrogation.
Puis, au-dessus des trois dates alignées, en grandes lettres que j’ai repassées comme on appuie sur une chose dont on n’est pas sûr de vouloir qu’elle soit vraie, j’ai écrit la question que ma figure venait de faire lever sans que je l’eusse cherchée : trois destructions ? Le côté du triangle que j’avais porté en capitales ne nommait plus seulement, à cet instant, un mouvement éternel de la cosmologie des peuples. Il nommait peut-être trois moments précis de notre propre histoire, posés à la file sur une même ligne, comme si une main que je ne voyais pas encore s’appliquait à répéter le même geste, à intervalles choisis, sur le monde des hommes.
Et c’est là, le crayon posé en travers de la feuille, que la question s’est retournée. Jusque-là je m’étais demandé ce que disait le trois ; à présent je me demandais ce qui reliait les trois. Car trois dates alignées ne valent rien tant qu’on n’a pas trouvé le fil qui les tient ensemble. Une coïncidence n’est qu’une coïncidence, je l’ai déjà écrit plus haut ; mais trois bornes sur une même ligne, espacées par une main, supposent un fil, et ce fil, je ne le tenais pas. Il manquait une pièce à mon puzzle. La plus importante, sans doute, puisque c’est elle qui aurait éclairé tout le reste.
On attendrait de moi, j’imagine, que je réponde aussitôt : le Simulacre. C’est l’objet qu’on m’a chargée de détruire, c’est ce vers quoi nous marchons tous depuis trois jours, et il se trouve, je l’ai noté ce matin sous d’autres habits, qu’il a été façonné en 1789, à la première de mes bornes. La tentation est là, commode, d’en faire le fil. Je l’ai écartée presque aussitôt, et il faut que j’écrive pourquoi, parce que c’est le point précis où je crois voir un peu plus loin que la consigne qu’on m’a donnée. Le Simulacre est relié à mon affaire, certes. Il est relié à moi, à ma mission, à ce qu’on attend que j’accomplisse. Mais un objet, si ancien et si chargé soit-il, n’a jamais défait un empire à lui seul, ni vidé les tranchées, ni refondu un calendrier. Un objet ne veut rien. Et ce que je cherche, sous mes trois dates, est de toute évidence quelque chose qui veut.
Voilà la pièce qui me manque, et voilà pourquoi elle est plus importante que tout ce que nous avons étalé sur la table ce midi. Derrière ces trois destructions, il n’y a pas un objet : il y a une volonté. Une intention qui choisit ses dates, qui mesure ses intervalles, qui défait un monde, puis attend, puis recommence. Le Simulacre, dans tout cela, n’est qu’un outil entre les mains de cette volonté, comme la pioche est un outil entre les miennes quand je descends dans une tombe. On ne comprend pas une fouille en étudiant la pioche ; on la comprend en cherchant la main qui la tient, et l’intention qui guide la main. Et c’est cette intention, non l’outil, qui relie 1789, 1914, et l’année où je me trouve.
Je ne sais pas encore la nommer. Je sais seulement, à cette heure, qu’elle existe, qu’elle est le véritable sujet de tout ceci, et que tant que je ne lui aurai pas donné de nom, je pourrai détruire tous les Simulacres de la terre sans avoir seulement effleuré ce qui, derrière eux, continue de vouloir. C’est elle, la pièce manquante. C’est elle qu’il me faut trouver.
LA ROUE — CE QUI MEURT PRÉPARE CE QUI NAÎT
Je me suis relevée, parce qu’on réfléchit mal accroupie trop longtemps et que la cheville me le rappelait. J’ai fait quelques pas, de la droite vers la gauche et de la gauche vers la droite, le long du tapis, les bras croisés, à la manière de ces héroïnes de feuilleton qui arpentent une crypte en attendant que la pierre leur livre son secret. Et c’est en marchant, les yeux sur mon triangle vu de haut, que la chose s’est élargie. Car ce que je venais de dessiner n’était pas une figure morte. C’était un cycle.
Un cycle, oui, et c’est là ce qui m’a tenue debout à tourner sur ce tapis. Toutes les religions que j’ai étudiées, toutes les mythologies que j’ai déterrées, sans exception et sous tous les ciels, racontent la même chose : que rien ne va tout droit, que tout revient, que ce qui meurt prépare ce qui naît, et que le temps n’est pas une ligne mais une roue. La terre elle-même ne connaît que cela : le jour et la nuit, les saisons qui se mordent la queue, la crue et l’étiage du Nil que j’ai vus de mes yeux régler la vie de tout un peuple. Les Égyptiens le savaient, qui mettaient leurs morts en terre comme on met un grain. Et les anciens d’avant eux avaient déjà dessiné la chose dans sa forme la plus pure : le serpent qui se dévore par la queue, l’ouroboros, qui n’a ni commencement ni fin parce qu’il est l’un et l’autre au même point.
Et les exemples me venaient en foule, parce que c’est mon métier de les connaître. Tammouz qu’on pleure à Babylone et qu’on rappelle au printemps. Osiris démembré au bord du Nil et rassemblé par Isis morceau par morceau. Adonis, Mithra, Attis et Cybèle : partout le même dieu qui meurt et qui revient, sous des noms que seules les langues séparent. Et de l’autre côté d’un océan que je n’ai jamais traversé, les Mayas, qui avaient poussé le compte plus loin que personne : un long décompte des âges du monde, où chaque ère s’achève par une destruction nécessaire pour que la suivante puisse naître. Eux ne pleuraient pas un dieu ; ils comptaient des soleils, et savaient lequel devait mourir.
J’ai voulu en avoir le texte sous les yeux, et non la seule mémoire, parce qu’il y a une différence entre se souvenir d’une chose et la relire à la lettre. Je me suis accroupie de nouveau, j’ai tiré le petit ouvrage de cosmographie ancienne du demi-cercle, et j’ai cherché le passage que je savais y être. Je le recopie ici, parce qu’il dit mieux que moi ce que mon triangle bredouillait : «Il n’est pas d’âge qui ne porte en lui la promesse de sa fin, ni de fin qui ne soit le seuil d’un âge neuf. Les peuples qui ont compté les cieux le savaient : le monde ne s’achève pas, il se recommence, et celui qui sait lire le ciel sait à l’avance l’heure où la roue doit tourner.»
J’ai relu deux fois la dernière ligne du passage. «Celui qui sait lire le ciel sait à l’avance l’heure où la roue doit tourner.» Tout cycle a un début, tout cycle a une fin, et ce qui paraît permanent n’est jamais que la position momentanée d’un mouvement plus ancien que la mémoire des hommes. J’ai reposé le livre ouvert à cette page, mais c’est cette ligne-là qui me tenait, parce qu’elle posait la seule question pratique de toute ma cosmologie : par quoi, au juste, lit-on dans le ciel l’heure où la roue doit tourner ?
L’HORLOGE DES DIEUX — L’ÉCLIPSE ET QUI SAIT LA LIRE
La réponse, les anciens l’avaient donnée, et elle me revenait avec une netteté désagréable. On lit l’heure dans ce qui vient interrompre l’ordre attendu du ciel : l’éclipse. Les Mayas, encore eux, l’avaient peint sur les parois de leurs temples enfouis sous la jungle : le serpent à plumes, Kukulcan, dont ils liaient le retour à ces moments où le soleil s’éteint en plein jour et où le monde, disaient-ils, vacille au bord de sa fin. Pour eux, l’éclipse n’était pas un accident du ciel. C’était l’horloge des dieux, le signal par lequel un âge se ferme et un autre s’ouvre. Celui qui savait lire les éclipses savait l’heure de la roue, et pouvait, le sachant, se tenir prêt.
Et l’éclipse, à y songer, c’est peut-être la plus vieille terreur des hommes, celle qui précède les temples et les écritures. Depuis qu’il y a des yeux pour regarder le ciel, le spectacle du soleil qui s’efface en plein midi, ou de la lune qui rougit et disparaît, a passé pour le pire des présages. Chaque peuple y avait mis sa bête : un dragon qui dévore l’astre chez les Chinois, un loup lancé à sa poursuite chez les hommes du Nord, un serpent un peu partout ailleurs. On battait les tambours, on hurlait, on tirait des flèches vers le ciel pour faire lâcher prise au monstre. Et le plus curieux, c’est que certains de ces peuples, à force de l’observer, avaient fini par prévoir le retour de la chose sans pour autant en comprendre la cause : ils avaient appris le rythme sans jamais apprendre la raison. Le ciel leur livrait son heure, mais leur cachait son mécanisme.
Nous, aujourd’hui, nous comprenons la cause, et c’est en cela que notre siècle diffère de tous ceux d’avant. Il n’y a ni dragon ni colère : il y a trois corps et une géométrie. Quand la lune vient se glisser entre la terre et le soleil et jette son ombre sur nous, c’est l’éclipse de soleil, et le jour s’éteint en plein jour. Quand c’est la terre, au contraire, qui s’interpose et porte son ombre sur la lune, c’est l’éclipse de lune, et le disque se teinte de ce rouge sombre que les anciens prenaient pour du sang. Rien de plus, rien de moins : trois sphères qui s’alignent un instant sur la même ligne. Et puisque nous en tenons la cause, nous en tenons l’horaire : nos tables calculent ces alignements des siècles à l’avance, à la minute et au lieu près. Ce qui était un présage est devenu une colonne de chiffres dans un almanach.
Et c’est là, je l’avoue, que mon esprit a fait un pas que je ne lui avais pas commandé, et qui ressemblait fort à ces feuilletons d’aventure dont je me moque et que je dévore dans les trains. Car cette tranquillité de l’almanach, à la réflexion, m’a paru bien plus inquiétante que toutes les vieilles terreurs. Imaginons, me suis-je dit, le crayon suspendu au-dessus de la feuille. Imaginons quelqu’un qui aurait gardé la croyance des anciens et acquis la précision des modernes : qui saurait lire dans le ciel l’heure exacte où la roue doit tourner, et qui s’aviserait non pas de subir le passage d’un âge à l’autre, mais de le provoquer. Quelqu’un qui voudrait défaire ce monde-ci, à l’heure choisie par les astres, pour le réécrire à son image. Dans les romans, c’est l’instant où l’exploratrice surgit juste à temps pour empêcher qu’on actionne la chose. Sauf qu’ici, dans cette chambre, ce n’était pas un roman ; et je n’étais sûre ni de l’heure, ni de la main, ni d’arriver à temps.
LA LUNE DE SANG — ET LA GRANDE PORTE
J’ai posé le crayon. Car à peine avais-je formé cette idée d’un homme qui saurait choisir son heure dans le ciel qu’une autre est venue par-dessus, plus précise et bien plus déplaisante. De mes deux éclipses, me suis-je dit, il en est une qui me regarde plus que l’autre, et ce n’est pas celle du soleil. C’est celle de la lune. La lune de sang. Et là, tout ce que j’avais entendu depuis ce matin sur la nature de notre adversaire s’est mis à converger vers ce disque rouge avec une netteté que je n’aimais pas. Car s’il est un peuple qui a fait de la lune de sang son affaire, c’est celui des Carpates et des forêts de l’Est, et ce n’est pas par poésie. Là-bas, on ne voit pas dans la lune rouge un présage de plus : on y voit l’heure des choses qui ne meurent pas. C’est sous elle que les morts se relèvent, que le sang appelle le sang, que celui qu’on a couché en terre revient avec soif. Le loup-garou, lui, n’a besoin que de la pleine lune pour quitter sa forme d’homme ; mais celui qui ne meurt pas attend la lune de sang, parce que c’est alors qu’il est le plus fort, et qu’il le sait. Du paysan qui cloue de l’ail à sa porte au prêtre qui bénit les tombes, tous le savent : il n’est pas, dans tout le calendrier du ciel, d’heure plus dangereuse que celle-là. Plus encore qu’une éclipse de soleil.
Et c’est à cet instant, sans que je l’eusse appelé, que c’est revenu. Pas un souvenir qu’on convoque : un éclair, plus prompt qu’un souvenir, de cet endroit dont je suis revenue et dont je ne parle qu’à ces pages. Le noir d’abord, comme lorsque le sol s’est dérobé sous moi dans la nécropole. Puis, au bout, la grande porte. Le Douât. Le seuil que les anciens d’Égypte plaçaient entre ce monde-ci et l’autre, là où le cœur est pesé devant un jugement qui n’est pas celui des hommes, là où une immensité souveraine et neutre attend, qui connaît déjà votre nom. Je l’ai revue une seconde, cette porte ouverte sur du noir, et au-devant la haute silhouette de chacal et ces deux yeux d’or que je n’ai jamais cessé de revoir depuis. Puis c’est reparti comme c’était venu. Je me suis retrouvée dans ma chambre du Claridge, le crayon serré dans la main, le cœur battant beaucoup trop vite, avec devant moi ce triangle qui me regardait en silence. J’étais revenue, oui. Comme j’en étais revenue une première fois. Mais d’une porte pareille, on ne revient jamais tout à fait.
CE QU’ILS N’ONT PAS VU — LE JOUR ZÉRO
Et c’est en revenant, justement, le souffle encore court, que j’ai vu ce que mes amis n’avaient pas vu. Non par défaut d’intelligence, ils en ont tous plus qu’il n’en faut ; mais parce qu’ils regardaient les pièces l’une après l’autre, là où il fallait les voir toutes à la fois, et de haut, comme mon triangle. C’était sous nos yeux depuis le premier jour. Sous les leurs et sous les miens. Il a suffi que je reprenne, dans l’ordre, tout ce que nous avons traversé depuis le commencement de cette affaire pour que la figure, enfin, se détache du fond.
Le commencement, faute de mieux, je le fixe au trois janvier, à la conférence du Professeur Smith. Non que je tienne tout pour né ce jour-là, je n’en sais rien ; mais c’est la première date que je puisse poser avec certitude, et il faut bien un point de départ à qui veut compter. J’ignore de quand datent les trois films que Smith a projetés ce jour-là, et le jour où le chiffre est apparu pour la première fois, et l’heure où la porte qui sépare les vivants des morts a commencé de mal fermer. Tout cela m’échappe encore. Mais depuis le trois janvier, depuis que Smith a posé cette année sur la table comme on pose une sentence, plus rien ne s’est arrêté. L’incendie chez lui. Son silence, ensuite. Les morts qui tombent autour de Julius. Le chiffre, partout. Et il y était dès le premier jour, dans ces films mêmes que je n’avais pas su lire pour ce qu’ils étaient : trois éléments y revenaient, d’un film à l’autre, comme une marque déposée d’avance. Trois films, trois éléments. La cryptologue que je suis ne les avait pas comptés ce jour-là ; elle les compte à présent. Et moi qui sais, mieux que quiconque à cette table, ce qu’est une porte qui ne ferme plus. À ce stade, ce n’est plus une coïncidence. Trois fois, c’était un code ; à force, ce n’est même plus un code, c’est une marée.
J’ai noté tantôt que la lune de sang passait, chez les peuples de l’Est, pour l’heure des choses qui ne meurent pas. Mais à reprendre tout cela de sang-froid, je crois m’être arrêtée trop tôt. Car ce n’est peut-être pas le vampire seul qui tire parti de cette heure : c’est la porte elle-même qui, sous une pleine lune et bien davantage sous une éclipse, ferme moins bien qu’à l’ordinaire. Les anciens en accusaient les dieux, nous nos nerfs ; mais que la cause soit au ciel ou en nous, le fait demeure, et chacun le pressent sans se l’avouer. Et si cette porte entre les mondes ne se borne plus à mal fermer mais menace de céder tout à fait, alors il existe, quelque part dans le calendrier du ciel, une heure où elle cédera plus aisément que les autres. Une heure de marée haute. Et je voudrais savoir quand elle tombe.
Pour cela, il n’est qu’un moyen, et il faut que j’en aie le cœur net cet après-midi même : me rendre à Greenwich, y consulter le calendrier luni-solaire, et confronter les dates du ciel à celles de notre affaire. Les pleines lunes. Les éclipses, passées et à venir. Voir si elles tombent là où je crains qu’elles ne tombent. Car si les morts reviennent, et reviennent encore, et ne s’épuisent jamais, ce n’est peut-être pas un homme qu’il faut chercher derrière tout cela. Ni Smith, ni même Makryat. Ceux-là ne seraient que des mains. Ce serait quelque chose de bien plus ancien et de bien plus haut, quelque chose de cosmique, qui se sert d’eux comme la marée se sert de la lune. Et la lune, au moins, a un calendrier.
LE DÉPART — SOUS LA PLUIE, VERS GREENWICH
Je me suis levée d’un coup, et la cheville a protesté, et je m’en suis moquée. J’ai déposé sur le crâne tiède de Bastet, qui dormait encore sa faute sans la savoir, le baiser qu’on donne aux dormeurs et qu’ils ne sentent pas ; je ne lui en veux pas, elle n’y est pour rien. Je suis allée au coffret, et j’y ai pris l’amulette d’Anubis, celle que Nour m’a fait acheter dans une ruelle de Louxor au lendemain du jour où j’en étais revenue, et je l’ai passée à mon cou, sous le col, contre la peau. Puis j’ai prononcé tout bas, dans la seule langue qui convienne pour s’adresser à lui, les trois mots que Nour m’a enseignés : « Ⲁⲛⲟⲩⲡ, ⲁⲣⲉϩ ⲉⲣⲟⲓ. » Anoup, garde-moi. Il sait déjà mon nom ; il ne me reste qu’à espérer qu’il s’en souvienne du bon côté de la porte.
Et là, la main déjà sur le manteau, une pensée m’a retenue, qui n’était pas de la peur mais de la méthode. J’ai écrit ce matin, sur ces mêmes pages, que de nous tous j’étais la mieux taillée pour le prochain numéro. Or je m’apprêtais à faire précisément ce qu’il ne faut pas, lorsqu’on se sait visée : sortir seule, à la tombée du jour, sous la pluie, vers un lieu d’où la foule se retire. Si Makryat, ou ce qui se sert de lui, m’a déjà choisie, je lui offrirais là une belle aubaine. Je n’allais pas renoncer pour autant ; on ne renonce pas à vérifier une chose pareille. Mais je n’allais pas non plus m’évanouir dans la nature sans que personne sût où. Il fallait qu’une âme au moins connût ma direction, faute de quoi, si je ne rentrais pas, on me chercherait partout sauf au bon endroit. La seule sous ce toit, à cette heure, c’était Isidore. J’ai donc écrit pour lui, sur une feuille arrachée à ce cahier même, un mot que j’ai laissé bien en vue sous la lampe :
Isidore. Je sors pour une affaire qui ne souffre pas d’attendre. Je vais à l’Observatoire de Greenwich, et nulle part ailleurs. Si je n’étais pas rentrée demain dans la journée, c’est par là qu’il faudra commencer à me chercher. Et ne t’approche plus de Bastet. Nous aurons, toi et moi, à reparler de bien des choses à mon retour. Madeleine.
Et je suis partie en hâte, le col relevé contre la pluie, dans cette lumière d’après-midi qui baissait déjà. Je n’ai pas regardé derrière moi en franchissant la porte ; on ne regarde pas derrière soi quand on a décidé d’avancer. Mais je savais, en m’enfonçant dans les rues luisantes, que si une ombre devait me suivre jusqu’à Greenwich, j’avais au moins fait en sorte qu’on sût de quel côté la chercher.
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