─────── CARNET DE TERRAIN ───────
Journal de Bord
de Madeleine
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Quatrième partie
Les Vampires ne veulent pas mourir
CONFIDENTIEL
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5 janvier 1923 — Suite du cinquième étage, Claridge’s, dix-sept heures
CE QUE NOUS AVONS FAIT
Nous sommes de retour au Claridge’s. Tous, ou presque. Ender et Marcello sont restés chez Beddows, à surveiller, à attendre l’ambulance qui finirait bien par arriver. Quelqu’un devait rester auprès de Smith. Quelqu’un devait s’assurer que ce malheureux ne meure pas seul dans un taudis pendant que les autres rentraient au chaud. Le médecin et le bagarreur. Le diagnostic et la force. Les deux qui, parmi nous, avaient encore assez de sang-froid pour rester face à ça.
Isidore, Timothée et moi sommes rentrés. Et nous n’avons rien fait. Rien de spécial. Rien d’utile. Nous nous sommes retrouvés dans ma chambre, tous les trois, et nous avons… parlé. Si on peut appeler ça parler. Des bribes. Des silences. Des phrases qui commencent et qui ne finissent pas. Trois adultes assis dans une suite hors de prix, incapables de faire autre chose que de fixer le tapis et de chercher des mots qui n’existent pas.
Parce qu’il n’y a pas de mots. Pas pour ce que nous avons vu aujourd’hui. La résidence en cendres. Le verre vert. Le taudis de Beddows. Et Julius. Surtout Julius. Le visage de Julius. Ce sont des images qu’on n’oublie pas. Jamais. Elles s’impriment quelque part derrière les yeux et elles restent là, à attendre le moindre moment de silence pour resurgir. Je le sais. J’ai déjà des images comme ça. La nécropole. Le Douât. Et maintenant, une de plus à ajouter à la collection.
Bastet est sur mes genoux. Elle ne bouge pas. Pour une fois, elle ne réclame rien. Comme si elle comprenait. Isidore est assis dans le fauteuil près de la fenêtre, les mains jointes, le regard perdu dans la nuit londonienne. Timothée est par terre, le dos contre le lit, son carnet fermé à côté de lui. Personne ne l’a rouvert. Le poète qui ne trouve plus ses mots. Nous formons un tableau pitoyable. Trois survivants d’une journée qui nous a tout pris.
Nous reparlons de ce que nous avons fait. Pas pour comprendre. C’est trop tôt pour comprendre. Juste pour… pour mettre des mots, même maladroits, sur le chaos. Pour transformer l’horreur en récit, parce qu’un récit, au moins, a un début et une fin. L’incendie. La police. Beddows. Le Simulacre. La Révolution. Et toutes ces questions qui restent suspendues comme des couteaux au-dessus de nos têtes.
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LA THÉORIE D’ENDER — UN SEUL MAKRYAT
Ender et Marcello finissent par nous rejoindre. L’ambulance est venue chercher Smith. Ils ne disent pas grand-chose sur l’état dans lequel ils l’ont laissé. Leurs visages parlent pour eux. Mais Ender, lui, a besoin de réfléchir. C’est sa manière à lui de tenir debout. Là où je m’effondre, où Timothée se tait, où Isidore prie, Ender théorise. Le médecin a l’esprit le plus structuré d’entre nous, et c’est lui qui pose sur la table une idée qui change la donne.
Mehmet Makryat ne serait pas mort trois fois. Pour la bonne raison qu’il n’y aurait qu’un seul Makryat. Un seul, unique, bien vivant. Les autres, ceux des registres, ceux qui meurent et réapparaissent, ne seraient que des hommes de main. Des prête-noms. Des silhouettes interchangeables qui portent le même nom, font le même travail, et qu’on remplace quand l’un d’eux disparaît. Ça expliquerait les trois décès. Ça expliquerait l’homme qui ne vieillit pas. Pas de surnaturel. Juste une organisation. Une façade. Un nom porté par plusieurs corps.
J’essaie de suivre. Vraiment. Mais c’est compliqué, et mes pensées ne sont pas là. Elles sont restées dans le taudis, sur le lit, sur le visage de Julius. Je hoche la tête aux bons moments, je pose une question de temps en temps, mais une partie de moi flotte ailleurs. Et puis il y a ce détail qui m’accroche sans que je sache pourquoi : Makryat est turc. Un citoyen turc. Pas égyptien. Et moi qui passe ma vie à chercher des liens, je n’arrive pas à relier cet homme à quoi que ce soit que je connaisse. Ni à l’Égypte, ni à Nour, ni à la nécropole. Turc. Constantinople. Le Simulacre forgé à Paris. Tout cela tourne autour d’un monde qui n’est pas le mien.
Notre objectif, en tout cas, ne change pas : retrouver l’adresse de sa boutique. Le commerce d’antiquités d’Islington. Christie’s, Sotheby’s, les registres, les catalogues. Quelque part dans cette ville, il y a une porte derrière laquelle se tient l’homme qui nous suit depuis des jours. Et nous devons la trouver.
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CE QUI SENT LE PIÈGE
Mais Ender ne s’arrête pas là. Bon théoricien qu’il est, il flaire quelque chose de louche. Et plus il en parle, plus son malaise me gagne. Ce n’est pas seulement Makryat. C’est tout. C’est surtout le comportement de Smith. Ender a l’impression que nous sommes manipulés. Qu’on nous pousse, qu’on nous guide, qu’on nous amène exactement là où quelqu’un veut que nous allions.
Et c’est là que la question monte en moi. Pas chez Ender. Chez moi. Parce que parmi nous, c’est moi qui ai connu l’au-delà. C’est moi qui ai traversé le Douât, qui ai vu les douze heures de la nuit, qui ai senti le froid des régions où les morts marchent. Alors quand Smith parle de fantômes et d’âmes errantes, ce n’est pas pour moi une abstraction académique. C’est un territoire où j’ai posé le pied. Et c’est précisément pour ça que la question me ronge.
Comment sommes-nous passés de l’histoire des épiphénomènes fantomatiques (ces phénomènes étranges dont Smith parlait à sa conférence, ces manifestations de l’au-delà qu’il prétendait étudier scientifiquement) à cette histoire de statue brisée éparpillée à travers l’Europe ? Quel est le rapport entre les deux ? Entre des fantômes et un artefact ? Entre l’au-delà que j’ai vu de mes propres yeux et un objet de pierre forgé par des mains humaines ?
Deux hypothèses se dessinent dans mon esprit fatigué. Soit le Simulacre est la cause des épiphénomènes. Soit cette statue brisée émet quelque chose, une influence, une vibration, qui dérange la frontière entre les vivants et les morts, cette frontière que j’ai franchie, que je connais, dont je porte encore la marque sur ma cheville. Et alors tout se tient. Tout est lié. Soit ce sont deux choses radicalement opposées, sans aucun rapport, et quelqu’un les a artificiellement collées ensemble pour brouiller les pistes. Pour nous égarer. Pour nous faire courir après un fantôme pendant que la véritable affaire se joue ailleurs.
Je n’ai pas de réponse. Et c’est ce qui me terrifie, moi qui ai vu ce qu’il y a de l’autre côté. Si quelqu’un savait faire le lien entre un artefact et l’au-delà, s’il existait un moyen de manipuler la frontière des morts avec un objet, alors ce que j’ai vécu dans le Douât ne serait peut-être pas un accident. Et l’idée qu’on nous manipule, qu’on tire nos ficelles depuis l’ombre, ajoute une couche de froid à une journée qui en comptait déjà trop. Chaque fois que je crois comprendre quelque chose dans cette affaire, le sol se dérobe et révèle un gouffre plus profond encore.
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CE QUE JE NE SAIS PAS DIRE
Et pendant qu’ils parlent, une question tourne en moi sans que j’ose la formuler. Comment leur dire ? Comment leur expliquer que moi, Madeleine, je suis morte ? Que je suis revenue ? Que j’ai traversé le Douât et qu’Anubis lui-même m’a laissée repartir ? Si la frontière des morts est au cœur de cette affaire, alors mon expérience est peut-être la pièce manquante. Mais comment poser ça sur la table ? « Au fait, messieurs, j’ai rencontré un dieu égyptien et il m’a renvoyée parmi les vivants. »
Le moment ne s’y prête pas. Aucun moment ne s’y prêtera jamais, sans doute. Et c’est encore pire maintenant que la conversation glisse vers le complot, vers les manipulations, vers les forces invisibles. Si je raconte ma mort et ma résurrection au beau milieu d’une discussion sur des comploteurs de l’ombre, je passe pour folle. Ou pire, je donne du grain à moudre à la paranoïa. Alors je me tais. Encore. Comme toujours. Seule Nour sait. Et Nour est loin.
D’autant que Timothée, lui, commence à trouver que nous déraillons. Le poète a retrouvé sa langue, et c’est pour nous traiter, gentiment, de complotistes. À l’entendre, nous tissons des liens qui n’existent pas, nous voyons des marionnettistes derrière chaque ombre, nous transformons une série de malheurs en machination universelle. Et pourtant. Pourtant, même lui finit par formuler l’hypothèse qui nous glace tous : et si quelqu’un, ou quelque chose, se servait de nous ? Nous laissait rassembler les morceaux du Simulacre à sa place, pour ensuite nous le prendre et s’en servir ? Nous serions les petites mains. Les ouvriers d’un chantier dont nous ignorons le maître.
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L’AVENIR EST UN LONG PASSÉ
Et c’est là qu’Ender lâche ce que, je crois, il portait depuis le début de la soirée sans oser le dire. Le passé finit toujours par vous rattraper. Ce Makryat, ce n’est pas la première fois qu’on le cherche. Les aïeux ont voulu le rencontrer, eux aussi. Un groupe. Et dans ce groupe, il y avait le père d’Ender.
Le père d’Ender et ses compagnons étaient partis à Istanbul. Pour le même homme. Pour les mêmes raisons, peut-être. Et il existerait encore un moyen, par ces vieilles connexions familiales, de lui rendre visite. De remonter jusqu’à lui. Ender parle aussi d’une histoire de scission, un groupe qui s’est divisé, brisé, comme le Simulacre lui-même s’est brisé en morceaux. Je ne saisis pas tout. Les noms, les dates, les allégeances se mélangent dans ma tête épuisée.
Remettre ce puzzle en place n’est pas évident du tout. Pour moi encore moins que pour les autres ce soir, avec le visage de Julius qui s’interpose entre chaque pièce. Mais une forme s’esquisse, malgré tout, dans le brouillard. Une statue forgée à Paris sous la Révolution. Un homme turc qui meurt et renaît. Un groupe d’ancêtres parti à Istanbul. Une scission. Et nous, aujourd’hui, qu’on pousse à reprendre une quête vieille de qui sait combien d’années. Comme si nous n’étions que les derniers en date d’une longue lignée de pantins.
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LE MANOIR DE FÉNALIK — LE MOT INTERDIT
Ender continue. Il est lancé maintenant, et rien ne l’arrête. Il nous promet qu’une fois à Paris, il nous donnera un texte à lire. Un document de ses archives familiales, conservé depuis des générations. Un texte qui raconte la fin d’un certain Fénalik, dans son manoir, et le rôle que la statue y a joué.
Fénalik. Le nom ne me dit rien, et pourtant Ender le prononce avec une gravité qui me fait dresser l’oreille malgré ma fatigue. D’après ses archives, Fénalik était un comte. Pas pendant la Révolution. Bien avant. Un aristocrate de l’Ancien Régime, dans le Paris d’avant la chute, un homme dont le manoir abritait des choses que les honnêtes gens préfèrent ignorer. Et la statue, le Simulacre, était là. Au cœur de tout. Au cœur de sa fin.
Et puis Ender prononce un mot. Un mot hors du commun. Un mot qu’on n’attend pas dans la bouche d’un médecin militaire, d’un homme de science, d’un rationaliste. Un mot que je n’aurais jamais cru voir écrit dans ce carnet, moi qui ai pourtant vu un dieu égyptien me juger dans la salle des Deux Vérités.
Les Vampires.
Le mot tombe dans la chambre comme une pierre dans un puits. Personne ne rit. Personne ne proteste. Même Timothée, notre complotiste-en-chef, notre rationaliste de service, ne dit rien. Parce qu’après ce que nous avons vécu aujourd’hui, après l’homme qui meurt trois fois, après le froid qui n’est pas naturel, après les ombres sans traces dans la neige, le mot ne paraît plus si absurde. Il paraît, au contraire, terriblement à sa place.
Et c’est là que je remarque le visage d’Isidore. Mon demi-frère est horrifié. Pas surpris, pas sceptique : horrifié. Le mot « vampire » l’a frappé quelque part de profond, là où un homme d’Église garde ses certitudes les plus intimes. Tiens. Intéressant. Lui qui prie chaque soir, lui dont la foi est le pilier de tout, vacille devant l’idée d’un mort qui refuse de rester mort. Il n’est pas certain que cela existe vraiment. Bien sûr que non. Sa religion lui enseigne le repos des âmes, le jugement, le paradis et l’enfer, un ordre clair et rassurant. Un vampire, c’est une hérésie. Une abomination contre l’ordre divin.
Si tu savais, mon cher Isidore. Si tu savais à quel point les morts sont bien réels. Je les ai vus. J’ai marché parmi eux. Mais pas comme ta foi le prétend. Pas de Saint Pierre à une porte de nuages, pas de trompettes, pas de chœurs d’anges. Un fleuve noir. Des gardiens à tête d’animal. Une balance et une plume. Un dieu à tête de chacal qui m’a regardée et qui m’a connue. C’est bien plus vaste, bien plus ancien, bien plus complexe que tout ce que ton catéchisme t’a appris.
Et surtout, il n’y a pas de paradis. Il n’y a pas d’enfer. Pas de récompense pour les justes ni de châtiment pour les damnés, pas de cette comptabilité morale dont ton Église a fait le cœur de sa doctrine. Ce que j’ai vu n’est ni bon ni mauvais. C’est. Simplement. Un lieu. Un lieu hors de toute connaissance humaine, qui obéit à des lois que notre langage ne sait pas nommer, où nos catégories de bien et de mal n’ont pas plus de sens qu’un mot français crié dans le vide. Les hommes ont inventé le paradis et l’enfer parce qu’ils ne supportaient pas l’idée que l’au-delà puisse être indifférent. Étranger. Vide de jugement. Mais c’est ce qu’il est. Une immensité qui ne nous doit rien et qui ne nous explique rien.
Et c’est précisément pour cela que je me tais. Parce que te dire ce que j’ai vu ne te rassurerait pas. Ça te détruirait. Ça ferait s’effondrer l’édifice entier sur lequel tu as bâti ta vie. Comment dire à un prêtre que le ciel qu’il promet à ses ouailles n’existe pas tel qu’il le croit ? Que ce qui attend n’est ni la lumière ni les flammes, mais quelque chose d’infiniment plus étrange ? Je ne le peux pas. Je ne le ferai pas.
Et il n’y a pas de paradis. Il n’y a pas d’enfer. Pas de récompense, pas de châtiment, pas de cette comptabilité morale dont les hommes ont besoin pour dormir tranquilles. Il y a seulement un ailleurs. Un endroit qui se tient hors de toute connaissance humaine, hors de nos catégories, hors de nos mots. Un lieu que ni le prêtre, ni le savant, ni le poète ne sauraient cartographier. Et contrairement à ce que l’on pourrait croire, je n’y ai ressenti ni crainte ni douleur. Pas de flammes, pas de cris, pas de jugement terrifiant. C’était apaisant. Neutre. Comme si la mort n’était ni une punition ni une récompense, mais un simple passage, calme, vers quelque chose qui nous dépasse. Et le plus troublant, ce que je n’ai confié qu’à Nour, elle seule sait, elle seule a entendu ce récit, c’est que cet endroit était beau. D’une beauté insolente. Une beauté qui n’a que faire de nos peurs, qui ne cherche ni à nous accueillir ni à nous punir, qui existe simplement, souveraine, indifférente, magnifique. La beauté d’une géométrie que l’œil humain n’était pas fait pour voir, et qui pourtant m’a ébloui jusqu’à la moelle. Smith ne l’a jamais su. Le reste du groupe non plus. Nour, et Nour seule.
Et c’est précisément pour cela que je me tais. Parce que te dire ce que j’ai vu ne te rassurerait pas. Ça te détruirait. Ça ferait s’effondrer l’édifice entier sur lequel tu as bâti ta vie. Comment dire à un homme qui a consacré son existence au paradis chrétien qu’il n’y a pas de paradis, mais quelque chose d’infiniment plus grand et d’infiniment plus terrible dans son indifférence ?
Alors je le regarde trébucher devant un seul mot, et je garde le silence sur l’abîme que j’ai contemplé. C’est ma façon de le protéger. La seule qui me reste. Le laisser croire que l’au-delà est simple, ordonné, chrétien. Pendant que je porte seule le poids de savoir qu’il ne l’est pas. Et que, Dieu me pardonne si tant est qu’un Dieu existe, c’était splendide.
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APARTÉ — CE QUE JE SAIS DES BUVEURS DE SANG
Et c’est là que mon esprit fait ce qu’il fait toujours quand il a peur : il se réfugie dans le savoir. Comme un enfant se cache sous les draps. Pendant que les autres digerent le mot d’Ender, moi, l’archéologue, la cryptologue, je déroule en silence ce que je connais des vampires. Non pas la créature des veillées, mais l’histoire de la croyance. Car une croyance, ça se déchiffre comme une inscription. Ça a une origine, une grammaire, une géographie.
Le mort qui revient est vieux comme l’humanité. Toutes les civilisations ont craint le retour des défunts. Les Grecs avaient leurs revenants assoiffés, les Mésopotamiens leurs esprits affamés qui remontaient des enfers quand on négligeait leurs offrandes. Moi-même, dans le Douât, j’ai vu ce que devient une âme qui n’a pas trouvé le repos. Mais le vampire, le véritable, celui qui boit le sang des vivants pour prolonger sa propre non-mort, c’est une créature plus précise. Plus tardive. Et profondément européenne.
Son foyer, c’est l’Europe de l’Est. Les terres slaves. Le mot lui-même nous vient de là, de ces régions où l’on enterrait les morts suspects face contre terre, une faucille en travers de la gorge, une pierre dans la bouche. Pendant des siècles, ces croyances sont restées confinées aux villages, transmises de bouche à oreille, ignorées des savants. Jusqu’au siècle des Lumières, paradoxalement. C’est au moment où l’Europe se croyait la plus rationnelle qu’elle a connu ses plus grandes paniques de vampires.
Les années 1720, 1730. Les territoires des Habsbourg, aux confins de la Serbie. Des affaires qui ont fait trembler des provinces entières, des cadavres exhumés qu’on disait intacts, gonflés de sang, et qu’on brûlait pour s’en débarrasser. Les rapports sont remontés jusqu’à Vienne. On a envoyé des médecins, des commissions, des hommes de science pour établir la vérité. Et le mot « vampire » est entré ainsi, par les rapports officiels, dans les langues de l’Ouest. Un moine érudit en a même tiré un traité fameux, que j’ai feuilleté jadis dans une bibliothèque. Voilà l’ironie : c’est la raison qui a baptisé le monstre.
Et puis il y a le chapitre roumain. Celui qui me revient maintenant, dans cette chambre, avec une insistance désagréable. Les principautés de Valachie et de Moldavie, la Transylvanie, ces terres-frontières entre la chrétienté et l’Empire ottoman. Là-bas, le mort-vivant a un nom à lui : le strigoï. Une âme qui ne quitte pas son corps, qui sort la nuit, qui revient tourmenter les siens. Les paysans roumains craignent leurs morts plus que n’importe quel peuple d’Europe.
Et au cœur de ce chapitre, une figure que je connais bien, moi qui ai étudié les chroniques. Vlad III, qu’on appelait Vlad Tţepeş, l’Empaleur. Un prince de Valachie du quinzième siècle, qui combattit les Ottomans avec une férocité restée légendaire, et qui empalait ses ennemis par milliers le long des routes. Son père appartenait à l’Ordre du Dragon : en roumain, Dracul. Le fils fut donc Drăculea, le fils du Dragon. Ou le fils du Diable, car le mot porte les deux sens. C’est à ce prince sanguinaire, à son nom du moins, que le romancier irlandais a emprunté le titre de son comte de Transylvanie, il y a une vingtaine d’années, dans ce roman que tout Londres a lu. Un voïvode bien réel, un boucher de chair humaine, transformé en buveur de sang par l’imagination d’un homme de lettres. La légende avait fait de Vlad un monstre des siècles avant que la fiction n’en fasse un vampire.
Mais voilà ce qui me trouble. Fénalik n’est pas roumain. Fénalik est parisien. Un comte français, sous l’Ancien Régime. Et le Simulacre vient de plus loin encore, de Constantinople, d’Istanbul, des confins ottomans, ces mêmes Ottomans que Vlad combattait à coups de pals. Les fils ne tiennent pas dans la géographie habituelle du vampirisme. C’est comme si je tenais une inscription dont chaque signe appartiendrait à un alphabet différent. Slave. Roumain. Français. Turc. Égyptien, peut-être, par ma propre présence dans cette histoire. Une langue composée de toutes les langues. Et c’est là, je crois, que réside le vrai mystère. Pas dans le mot « vampire ». Mais dans la manière dont tous ces mondes, qui ne devraient jamais se croiser, se retrouvent noués autour d’une seule statue brisée.
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UNE FAILLE DANS LA FRONTIÈRE
Et plus j’y réfléchis, plus une évidence s’impose à moi. Avoir affaire à un possible mort-vivant, à un être qui ne devrait plus marcher et qui marche, cela me ramène directement aux épiphénomènes de Smith. Ces manifestations qu’il traquait, ces phénomènes de l’au-delà qui débordaient sur le monde des vivants. Et si c’était la même chose ? Si le vampire n’était qu’un nom populaire pour désigner ce que Smith décrivait en termes savants ? Une erreur. Une faille. Un endroit où la frontière entre les morts et les vivants s’amincit jusqu’à se déchirer, et laisse passer ce qui ne devrait pas passer.
Cette idée, étrangement, ne me choque pas tant que ça. Qu’on me parle du mythe du vampirisme en Europe de l’Est, qu’on me dise que les morts y reviennent, je n’ai pas le réflexe de rire. Parce que je connais l’histoire de ces régions. La cryptologue sait lire les contextes autant que les signes. Et le contexte de ces terres, c’est le traumatisme. Des siècles de traumatisme.
L’Europe de l’Est, les Balkans, les Carpates, ces marches sans fin entre des empires qui n’ont cessé de se les disputer. Les invasions. Les guerres ottomanes. Les massacres, les famines, les épidémies qui vidaient des villages entiers. Des terres où la mort était partout, brutale, omniprésente, où l’on enterrait à la hâte dans des fosses, où les corps revenaient parfois à la surface, gonflés, méconnaissables. Quand un peuple vit des siècles entouré de cadavres mal ensevelis, il finit par croire que les morts ne tiennent pas en place. Le vampire naît là. Dans cette plaie ouverte de l’Histoire. Et quand je pense à ce qu’est devenue cette région de nos jours, après la Grande Guerre qui vient de s’achever, après l’effondrement des empires, après les charniers que l’on déterre encore, je me dis que le traumatisme, lui, n’a pas cessé. Il a seulement changé de siècle.
Et il n’y a pas que le vampire. Ces mêmes terres ont enfanté le loup-garou. L’homme qui devient bête. Un autre mythe de frontière, une autre faille : non plus entre les morts et les vivants, mais entre l’humain et l’animal. Là où les forêts sont profondes, où les loups rôdent vraiment autour des hameaux l’hiver, où la civilisation n’est qu’une mince couche de vernis sur la sauvagerie du monde, l’homme a inventé la créature qui passe d’un état à l’autre. Vampire, loup-garou. Le mort qui vit, l’homme qui bête. Toujours la même angoisse : celle des frontières qui ne tiennent pas. Et moi qui ai franchi la plus grande frontière de toutes, comment pourrais-je prétendre qu’elles sont étanches ?
Vampire. Je tourne le mot dans ma tête. Un comte de l’Ancien Régime. Un manoir. Une statue maudite. Un homme turc qui ne meurt jamais vraiment. Et nous, au milieu, qui croyions enquêter sur un simple incendie. Moi qui ai traversé la mort et qui en suis revenue, je devrais être la dernière à douter de l’existence de telles choses. Et pourtant, ce mot-là me glace plus que tous les autres. Parce que les dieux égyptiens, au moins, restaient de l’autre côté de la frontière. Un vampire, lui, marche parmi les vivants.
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NOTE DE CORINNE
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Quelques mots de ma part, en marge du récit. Si j’ai donné à Madeleine cette connaissance du folklore vampirique, ce n’est pas un hasard. Je viens de Bucarest. Le vampire, le strigoï, les histoires de morts qui ne tiennent pas en terre, tout cela fait partie de ma culture, de mon enfance, des récits que l’on se transmet là-bas depuis des générations. C’est quelque chose que je connais depuis très longtemps, bien avant d’écrire ces lignes.
Je tenais aussi à préciser une distinction qui me tient à cœur, parce qu’elle est souvent confondue. Derrière ces deux mythes, il y a en réalité deux ordres de phénomènes bien différents : d’un côté des maladies mentales, de l’autre des maladies génétiques. Et il ne faut pas mélanger les deux.
Côté maladies mentales : il existe ce qu’on appelle le vampirisme clinique, parfois nommé syndrome de Renfield, où une personne développe une fascination pathologique pour le sang, le sien ou celui des autres. Et son pendant, la lycanthropie clinique, un trouble psychiatrique rare où le malade est convaincu de se transformer en animal, en loup notamment. Ce sont des souffrances de l’esprit, des délires, qui ont sans doute alimenté les légendes à travers les siècles.
Côté maladies génétiques, c’est tout autre chose. Le mythe du vampire doit beaucoup, pense-t-on, à la porphyrie : une affection rare qui rend la peau extrêmement sensible à la lumière, fait fuir le soleil, peut faire reculer les gencives au point que les dents semblent des crocs, et donne parfois aux urines ou à la salive une teinte rougeâtre. On a aussi évoqué la rage, qui rend agressif, sensible à la lumière, et se transmet par morsure. Quant au loup-garou, il trouve un écho troublant dans l’hypertrichose, cette maladie qui couvre le corps et le visage d’une pilosité abondante, au point qu’on l’a longtemps surnommée le « syndrome du loup-garou ».
Si je connais ce nom et cette maladie, ce n’est d’ailleurs pas par simple curiosité d’érudite. Mon frère adoptif souffre d’hypertrichose. J’ai grandi aux côtés de quelqu’un que des siècles plus tôt on aurait peut-être montré du doigt, exhibé dans une foire, ou pire encore. Alors quand j’écris que derrière le monstre il y a presque toujours un être humain incompris, je ne parle pas en l’air. Je parle de quelqu’un que j’aime. Et c’est sans doute pour cela que ce thème, celui de la créature qu’on prend pour un démon alors qu’elle n’est qu’un humain de plus, me touche autant et revient si souvent sous ma plume.
Un point que l’on oublie trop souvent : la France n’a pas été épargnée, loin de là. On imagine volontiers le vampire confiné aux Carpates et le loup-garou aux forêts germaniques, mais les archives judiciaires françaises regorgent de procès pour vampirisme et surtout pour lycanthropie. Aux seizième et dix-septième siècles, en pleine époque des procès en sorcellerie, des dizaines d’affaires de loups-garous ont éclaté, en particulier dans le Jura, la Franche-Comté et les campagnes reculées. Des hommes ont été jugés, condamnés, et brûlés vifs pour s’être prétendument transformés en bêtes et avoir dévoré des enfants. On garde le souvenir de Gilles Garnier, l’« ermite-loup » de Dole, brûlé en 1573. Et celui, plus troublant, du jeune Jean Grenier, en 1603 : un adolescent qui s’accusait de crimes de loup-garou, et que les juges de Bordeaux, dans un sursaut de lucidité remarquable pour l’époque, n’ont pas envoyé au bûcher. Ils l’ont enfermé dans un monastère, reconnaissant en lui non un monstre, mais un esprit malade.
Ce que l’époque moderne nous a appris, c’est précisément cela. Là où nos ancêtres voyaient des démons, nous reconnaissons aujourd’hui des maladies : l’ergotisme, cet empoisonnement par un champignon du seigle qui provoquait hallucinations et convulsions dans des villages entiers ; la rage ; les troubles psychiatriques ; les affections génétiques. Le procès du loup-garou était, le plus souvent, le procès d’un pauvre hère que la misère, la faim ou la folie avait poussé au crime ou au délire.
Autrement dit, derrière le monstre, il y a presque toujours un malade. Un être humain incompris, rejeté, parfois brûlé vif par une époque qui n’avait pas les mots de la médecine pour nommer son mal. C’est, je crois, ce que Madeleine pressent à sa manière lorsqu’elle dit que sous chaque mythe se cache un noyau de vérité. Sauf que ce noyau, parfois, n’est pas surnaturel. Il est simplement, tragiquement, humain.
LE PROBLÈME MAKRYAT — UNE CONTRADICTION
Et c’est en repensant à tout cela que mon esprit revient à Makryat. Parce que si nous parlons de vampires, alors il faut confronter la légende aux faits. Et les faits, dans le cas de Makryat, ne collent pas tout à fait.
D’un côté, il y a ce détail que je n’ai jamais pu expliquer : l’homme qui nous suivait ne laissait aucune trace dans la neige. Aucune empreinte. Aucun pas. Marcello l’a vu, je l’ai vu, nous l’avons tous remarqué. Un homme qui marche sur la neige fraîche sans y imprimer son passage, c’est l’un des signes les plus anciens, les plus universels, de la créature qui n’appartient plus tout à fait au monde des vivants. Le revenant ne pèse pas. Le mort-vivant ne marque pas le sol. Sur ce point, Makryat coche la case du vampire avec une précision dérangeante.
Mais de l’autre côté, il y a une contradiction. Et elle est de taille. Nous l’avons vu en plein jour. À la conférence. Dans les rues. À la lumière du soleil d’hiver, certes pâle, mais bien réel. Or toutes les légendes s’accordent sur un point : le vampire ne supporte pas le soleil. La créature de la nuit fuit le jour, se terre dans la terre de son cercueil, ne sort qu’à la faveur des ténèbres. C’est là le cœur même du mythe. Et pourtant, Makryat se promène en plein jour comme n’importe quel commerçant d’Islington.
Alors quoi ? Soit ce n’est pas un vampire, et le mystère reste entier. Soit c’en est un, et les légendes se trompent, ou plutôt, elles simplifient. Car je sais, en tant qu’érudite, que les croyances populaires déforment toujours ce qu’elles décrivent. Peut-être que le soleil n’annihile pas ces créatures, mais les affaiblit seulement. Peut-être qu’il existe des vampires d’une autre nature, plus anciens, plus puissants, que la lumière n’incommode plus. Ou peut-être que Makryat n’est ni tout à fait vivant ni tout à fait mort, mais quelque chose entre les deux, quelque chose pour quoi nous n’avons pas encore de mot. Comme moi, d’une certaine façon. Moi qui suis revenue d’entre les morts et qui marche pourtant au soleil.
Car j’ai cessé, depuis longtemps, de prendre les mythes pour de simples histoires. Trop d’archéologues rient des malédictions gravées à l’entrée des tombes, jusqu’au jour où ils en font les frais. Moi, j’ai vu Anubis peser les cœurs. J’ai senti le froid des onzième heures du Douât. Je porte sur ma cheville la marque de ce que j’ai traversé. Comment pourrais-je encore croire que les légendes ne sont que du vent ? Chaque mythe est une inscription que le temps a érodée, recopiée, déformée de bouche en bouche, mais sous la déformation, il reste toujours un noyau. Un fait premier. Une vérité que quelqu’un, un jour, a vécue dans sa chair avant de la transmettre.
Et c’est cela qui me dérange. Pas l’idée que les vampires soient une superstition. L’idée contraire. L’idée que, derrière le strigoï roumain, derrière le revenant slave, derrière le comte Fénalik et son manoir, il y ait un noyau de vérité. Que quelque part, à l’origine de toutes ces histoires, il y ait eu une chose réelle. Une chose qui buvait. Une chose qui revenait. Et que cette chose, peut-être, nous suit dans les rues de Londres sans laisser de traces dans la neige.
Cette dernière pensée me fait froid dans le dos. Et si Makryat et moi étions, chacun à notre manière, des anomalies ? Des êtres qui ont franchi la frontière et qui n’auraient pas dû revenir ? Je chasse l’idée. C’est trop pour ce soir. Mais je la note ici, dans ce carnet, parce que c’est ce que fait une cryptologue : elle consigne les signes même quand elle ne sait pas encore les lire.
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Et puis, d’un coup, tout cela retombe. Toute cette érudition, ces vampires, ces strigoïs, ces frontières qui ne tiennent pas. Ce n’était qu’un échafaudage. Une manière de ne pas regarder le trou béant au milieu de moi. Parce que dès que je cesse de réfléchir, dès que les mots savants se taisent, le visage de Julius revient. Sa peau en lambeaux. Ses yeux intacts dans ce qui n’était plus un visage. Et l’odeur. Toujours l’odeur, accrochée à mes narines comme une chose vivante.
Les autres finissent par partir. Chacun vers sa chambre, vers son insomnie. Isidore s’attarde un instant sur le seuil, me jette ce regard inquiet que je lui connais désormais, mais il ne dit rien. Il a compris, je crois, que ce soir, aucune parole ne sert à rien. Je reste seule. Avec Bastet. Avec mon carnet. Avec le poids de tout ce que je sais et que je ne peux dire à personne.
On me croit forte. On me croit solide, l’aventurière qui a survécu à la nécropole, la femme qui a regardé un dieu dans les yeux. Mais ce soir, dans cette suite trop grande, je ne suis qu’une femme brisée qui caresse sa chatte d’une main qui tremble encore. Demain, il faudra se relever. Demain, il faudra chercher Makryat, et Christie’s, et Sotheby’s, et la vérité. Demain, il faudra remettre l’armure. Mais cette nuit, je m’autorise à être ce que je suis vraiment : épuisée, terrifiée, et infiniment seule. Bastet ronronne contre ma cheville. Contre la marque. Comme si elle montait la garde devant une porte que je suis seule à voir.
FÉNALIK N’EST PAS MORT
J’ai remis l’armure, comme prévu. On dort mal, on se lève quand même. Le visage lavé à l’eau froide, les cheveux relevés, et de nouveau cette femme que le monde croit indéstructible. Au matin, Ender nous lit d’autres passages de ses archives familiales, et ce qu’il en tire me glace plus que tout le reste.
Fénalik n’est pas mort. Ou plutôt, d’après ces vieux documents, le groupe d’autrefois, celui des aïeux, celui du père d’Ender, n’a jamais réussi à le tuer. Ils ont cru en finir avec lui dans son manoir parisien, sous la Révolution. Ils se sont trompés. La chose qui se faisait appeler le comte Fénalik a survécu à sa propre fin, comme elle avait sans doute déjà survécu à plusieurs morts avant celle-là. Un mort qui ne meurt pas. Encore. Toujours. Et si Fénalik est encore quelque part, alors la quête que nous croyions reprendre n’est pas une vieille histoire close. C’est une plaie jamais refermée.
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CE QUE J’AI RÊVÉ
Et c’est là qu’Ender se tourne vers moi. Il a remarqué, l’autre soir, ma réaction au mot « Révolution ». Il me demande, avec cette douceur de médecin qui sait poser les questions difficiles, ce que je sais. Ce que je cache. Et pour une fois, je parle. Pas de tout. Jamais de tout. Mais d’assez.
Je leur révèle mes rêves. Ce ciel rougeâtre, ce souffle âcre, cette Europe empoisonnée de l’été 1783. Je leur explique que je me suis toujours moins intéressée à la Révolution elle-même qu’à ce qui l’a précédée, à ses causes, à cette catastrophe venue du ciel que personne n’a comprise à l’époque. Mes recherches, mes lectures, cette obsession ancienne pour les famines et le climat détraqué d’avant la chute. Ils m’écoutent sans m’interrompre. Pour des gens qui parlent de vampires depuis hier soir, une femme qui rêve de volcans n’a rien d’extravagant.
Mais il y a une chose que je n’avais comprise que récemment, et que je leur dis aussi. Longtemps, dans ces rêves, j’ai cru me voir, moi, sous ce ciel de cuivre. Une femme à ma ressemblance, levée vers la lueur. Et puis j’ai compris. Ce n’est pas moi. C’est mon aïeule. Une femme de mon sang, morte bien avant ma naissance, qui a vécu ces années-là dans sa chair. Je rêve par ses yeux. Je vois ce qu’elle a vu. Oui, c’est lié. C’est lié à ma famille, à la Révolution, au Simulacre forgé à cette époque. Mais à quel point ? Voilà la question que je n’ose pas formuler à voix haute. Jusqu’où remonte le fil ? Et qu’est-ce qui m’attend au bout ?
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6 janvier 1923 — Suite du cinquième étage, Claridge’s
CHACUN DE SON CÔTÉ
Le groupe décide de se séparer. Trop de pistes, trop peu de temps, et chacun ses compétences. Nous avalons un petit déjeuner hâtif, et à huit heures, chacun part de son côté. Nous enquêterons séparément et nous remettrons nos trouvailles en commun le soir venu. Makryat, Christie’s, Sotheby’s, les archives, les antiquaires. Chacun tire un fil.
Et Isidore… Isidore annonce qu’il va passer chez un antiquaire. Non pour des antiquités. Pour acheter de quoi combattre les vampires. Des crucifix, sans doute. De l’eau bénite. Des objets de sa foi transformés en armes. Décidément, cette histoire l’a traumatisé, lui, le plus solide d’entre nous dans sa certitude tranquille. Bon sang, Isidore.
Avant de sortir, il s’arrête un instant près de la fenêtre, ferme les yeux, et murmure quelques mots. Pas en latin, cette fois. En grec. Une vieille prière que je ne lui connaissais pas, et que mon oreille de cryptologue saisit au vol : Tīn anō exousia. Phōs pros tīn exousia. Aoratī exousia. L’autorité d’en haut. La lumière vers l’autorité. L’autorité invisible. Une invocation à la puissance céleste, aux armées de la lumière, aux anges dressés contre les ténèbres. Il la récite avec une ferveur qui me serre le cœur.
Je le regarde se préparer à partir et je garde pour moi ce que je pense. Oui, mon frère, ce sont sans doute des morts-vivants. Oui, ils sont peut-être bien réels. Sur ce point, la réponse est oui, et tu as raison d’avoir peur. Mais ton crucifix ne te sauvera pas. Pas comme tu le crois. Ta lumière contre leurs ténèbres, ton autorité d’en haut contre leur nuit d’en bas. Parce que ce que j’ai vu de l’autre côté ne ressemble en rien à ton catéchisme. Il n’y a pas le camp de la Lumière et le camp des Ténèbres, Dieu d’un côté et le Diable de l’autre, le bien contre le mal. Ça, c’est une histoire que les hommes se racontent pour ne pas avoir peur du noir.
La vérité, je l’ai entrevue dans le Douât. Les ténèbres et la lumière ne font qu’un. Elles sortent de la même source, elles retournent au même gouffre. Un chaos primordial, antérieur à toute morale, indifférent à nos catégories de saints et de damnés. Ce n’est ni bon ni mauvais. C’est. Simplement. Et contre cela, un crucifix ne pèse pas plus lourd qu’une plume sur la balance d’Anubis. Sa lumière et leur nuit, ce sont les deux faces d’une même pièce que personne, ni ange ni démon, ne fait jamais tomber du bon côté. Mais je ne dis rien. Je le laisse acheter ses croix et son eau bénite. Parce que la foi, même impuissante, est parfois la seule armure qui empêche un homme de sombrer. Et je ne suis pas assez cruelle pour la lui retirer.
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LES TERREURS DE L’ORIENTAL CLUB
Les rôles se distribuent vite. Timothée file à la bibliothèque du British Museum, fouiller les rayonnages à la recherche de tout ce qui touche à Fénalik, au Simulacre, aux vieilles affaires de morts qui ne restent pas morts. Le poète est dans son élément parmi les livres. Ender et Marcello, eux, partent en chasse de l’adresse de la boutique de Makryat. Le médecin pour la méthode, le bagarreur pour les portes qui ne s’ouvrent pas de bon gré. Un bon attelage.
Et moi, j’hérite de la tâche que je redoute le plus. Affronter l’Oriental Club. Ses fauteuils de cuir, ses messieurs en costume, ses regards qui pèsent une femme avant même qu’elle ait ouvert la bouche. Y aller, c’est mesurer ce qui me reste de légitimité maintenant que mon protecteur agonise dans un taudis. C’est tendre le cou aux vautours pour voir s’ils vont mordre. Mais il le faut. C’est là que circulent les informations, les rumeurs, les noms. Et peut-être, qui sait, quelque chose sur Makryat ou sur Smith.
Avant de partir, je m’agenouille devant Bastet. Je lui dois des excuses. Je l’ai laissée seule, trop seule, ces derniers jours, prise dans le tourbillon des cendres et du sang. Je la caresse longuement, je gratte ce point précis derrière l’oreille qu’elle aime tant, je remplis sa coupelle. Elle me fixe de ses yeux d’ambre, et j’y lis une indulgence que je ne mérite pas. Au moins une créature en ce monde ne me juge pas. Au moins une.
Puis je sors. À pied. Sous une pluie diluvienne qui s’abat sur Londres comme si le ciel lui aussi avait quelque chose à pleurer. Je n’ai pas voulu de cab. J’avais besoin de marcher, de sentir l’eau froide sur mon visage, de laisser la ville me cingler. L’eau dégouline de mon chapeau, trempe mes épaules, et je marche, pensive, vers l’Oriental Club.
Je pense à Smith. À son état. À cette peau qui n’était plus une peau, à ces yeux intacts dans le désastre. Je pense qu’il faudra, bientôt, prévenir Nour. Lui écrire. Lui dire ce qui s’est passé. Trouver les mots pour annoncer à mon amie, à l’autre fille de Smith, que l’homme qui nous a tout donné est en train de mourir loin de nous, dans une ville de pluie. Et je n’ai pas ces mots. Pas encore.
Car c’est bien de cela qu’il s’agit, même si personne n’ose le dire franchement. Personne sauf Ender. Le médecin l’a formulé tout à l’heure, avant que chacun ne parte de son côté, de cette voix plate qu’il prend quand il énonce un diagnostic : débrouillons-nous sans Smith. Il va mourir. Trois mots. Débrouillons-nous sans Smith. Comme on tourne une page. Comme on accepte l’inévitable. Sur le moment, j’ai voulu le gifler. Maintenant, sous la pluie, je sais qu’il avait raison. Il a toujours raison, c’est ce qui le rend insupportable. Et c’est ce qui fait de lui le seul d’entre nous capable de nous mener au bout de cette histoire. Même si ça doit nous coûter ce qui nous reste de cœur.
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SEULE SOUS LES LAMBRIS
J’arrive enfin. L’Oriental Club dresse sa façade cossue sous la pluie battante. Je n’y suis venue qu’une poignée de fois, toujours le soir, toujours au bras de Smith, dans la chaleur des dîners et la protection de son nom. Si bien que je ne connais même pas vraiment les horaires de cette maison. Je pousse la porte au jugé, en espérant qu’elle ne soit pas close.
À peine entrée, le majordome me toise. De haut en bas. Ce regard méprisant que les domestiques de bonne maison réservent à ce qui détonne, à ce qui ne devrait pas être là. Une femme. Seule. Et trempée jusqu’aux os, de surcroît, l’eau dégoulinant de mon manteau sur le marbre ciré de l’entrée. J’imagine le tableau. Je n’ai pas la force d’y penser davantage.
Je ne relève pas. Je ne suis pas venue me prendre la tête avec un homme en livrée. Je me contente de le remercier, poliment, d’un mot, et je passe mon chemin. Qu’il pense ce qu’il veut. J’ai vu Anubis ; le mépris d’un majordome ne pèse pas lourd dans la balance.
Je connais à peu près les lieux. En bas, un salon. À l’étage, une bibliothèque. Je commence par le bas. Le salon m’accueille dans un nuage de fumée de cigare qui empeste l’air, s’accroche aux tentures, pique les yeux. Deux hommes y sont installés, en pleine conversation, leurs voix feutrées se mêlant au crépitement du feu. Le premier, un vieillard que l’on m’avait déjà désigné jadis comme Sir Archibald, est un vieux con méprisant de la plus belle eau, de ceux qui ont fait de la condescendance un art de vivre. Le second, Sir Brians, la cinquantaine sanglée dans un costume de coupe militaire, tient davantage de l’aristocrate que du savant. Ils ne m’ont pas encore vue. Ou font mine de ne pas me voir.
J’inspire. Lentement. Je sais que rien de tout cela ne va être simple. Pas de Smith pour m’introduire, pas de nom pour me couvrir, pas de bras où poser ma main. Juste moi. Trempée, épuisée, le cœur en charpie. Seule sous les lambris d’un monde d’hommes qui ne voulait pas de moi. Je redresse les épaules. L’armure. Encore l’armure. Et je m’avance.
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LES GOUJATS DU SALON
Mal. Cela se passe mal. Très mal. À l’instant où je pénètre dans la pièce, les deux hommes cessent de parler. D’un coup. Le silence tombe comme un couperet. Et ils me dévisagent, l’un après l’autre, avec ce même mépris que le majordome, mais en pire, car eux ne se cachent pas. Sir Archibald me toise par-dessus son cigare sans daigner se lever. Sir Brians, lui, m’adresse une courbette raide, une de ces courbettes de troufion coincé qui en dit plus long que n’importe quelle insulte : tout le mépris du monde, emballé dans un simulacre de politesse militaire. Une femme, ruisselante, qui ose franchir le seuil de leur sanctuaire en plein jour. L’incongruité faite chair.
Je reste polie. Je m’accroche à la politesse comme à une bouée. Je leur demande gentiment, presque doucement, s’ils ont entendu parler d’un certain Makryat à l’Oriental Club, s’il fréquente ces murs, s’il en est membre. Je ne sais pas trop s’ils me prennent au sérieux ou non. Mais leur réponse, quand elle vient, est claire : ce Makryat n’est pas des leurs. Pas un membre. Le reste de ce qu’ils me disent, en revanche, je l’aurais volontiers épargné à mes oreilles.
Car ils enchaînent. Mais jamais frontalement. C’est par sous-entendus qu’ils opèrent, ces messieurs, par insinuations feutrées, par demi-sourires entendus. On me demande, d’un ton mielleux, ce qu’une dame comme moi pouvait bien « chercher » auprès d’un homme comme Smith. On s’étonne, l’air de rien, qu’une jeune femme se déplace seule, par un temps pareil, pour de telles questions. Tout est dans le ton, dans la pause appuyée avant certains mots, dans le regard qui glisse. Rien que je puisse relever sans paraître hystérique à leurs yeux. C’est l’art de l’humiliation qui ne laisse pas de trace.
Et surtout, ils ne me prennent pas au sérieux. Pas une seconde. Mes questions glissent sur eux comme la pluie sur les vitres. Pour eux, je ne suis pas une enquêtrice, pas une savante : je suis une distraction, une anecdote qu’ils se raconteront ce soir entre deux cigares. La Française trempée qui jouait les détectives. Smith lui-même est balayé d’un revers de main condescendant, comme un vieil excentrique dont on tolérait les foucades.
Je bouillonne. À l’intérieur, c’est un brasier. J’ai déchiffré des langues mortes, j’ai survécu à une nécropole, j’ai marché dans le royaume des morts, et ces deux messieurs gras de suffisance me parlent par énigmes graveleuses. Mais je garde la tête haute. Je ne leur offrirai pas le spectacle de ma colère, ni celui de mes larmes. Pas à eux. Jamais à eux.
Et puis vient la dernière flèche. Celle-là n’a rien d’un sous-entendu. Sir Archibald, en reposant son cigare, laisse tomber, bien fort, que la place d’une femme n’a jamais été et ne sera jamais entre les murs de l’Oriental Club. Que ma seule présence est une anomalie que la mort de Smith ne tardera pas à corriger. C’est dit. Cru. Définitif. La courtoisie venimeuse a laissé place à la misogynie nue.
Je comprends qu’il n’y a rien à tirer d’eux, sinon du fiel. Alors je choisis de me retirer. Non par lâcheté, mais par économie. Je n’ai pas, aujourd’hui, l’énergie de livrer cette bataille-là. Je les salue d’un signe de tête glacial, je tourne les talons, et je monte vers la bibliothèque. Loin de ces goujats de première. Là-haut, au moins, il y aura des livres. Et les livres, eux, ne m’ont jamais méprisée.
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LE REGISTRE DE SMITH
La bibliothèque de l’Oriental Club est un long sanctuaire de bois sombre et de cuir, où la pluie tambourine contre les hautes fenêtres. Personne pour me toiser ici. Je m’y plonge avec soulagement. Je cherche tout ce que je peux trouver sur Makryat, sur le commerce d’antiquités, sur les Balkans, sur ces régions d’où montent les vieilles histoires de morts qui marchent. Je fouille. Méthodiquement. Rayon après rayon.
Et je ne trouve rien. Longtemps. Rien sur Makryat, rien qui le relie à quoi que ce soit. Quelques ouvrages sur les Balkans, mais généraux, poussiéreux, inutiles. La matinée s’étire derrière les vitres ruisselées. Mes yeux brûlent. Mon dos me fait souffrir. Et cette fatigue, encore, qui n’est pas qu’une fatigue.
C’est alors que je tombe dessus. Par le plus pur des hasards, coincé entre deux traités d’orientalisme : un registre. Le registre des étudiants de Smith, ceux qui ont suivi ses cours et ses conférences au fil des années. Je le reconnais à son écriture sur la tranche. Son écriture. Et je ne comprends pas. Que fait-il là ? Ce registre devrait être chez Smith, dans son bureau, parmi ses affaires personnelles. Pas ici, perdu sur une étagère de la bibliothèque de l’Oriental Club, entre des ouvrages qui n’ont rien à voir. Qui l’a apporté ? Pourquoi ? Je n’en sais rien. Je m’assieds. Lentement. Et je l’ouvre.
Chaque page est de sa main. Ses annotations, ses petites remarques dans la marge, sa manière bien à lui de souligner deux fois les noms qui l’enthousiasmaient. Toute une vie de transmission, là, sous mes doigts. Des centaines de jeunes gens qu’il a formés, encouragés, lancés dans le monde. Moi y compris, quelque part dans ces pages. Et lui qui agonise dans un taudis pendant que je feuillette le témoignage de tout ce qu’il a bâti. Je me retiens de pleurer. Là, seule dans mon coin de bibliothèque, je serre les mâchoires et je ravale les larmes. Pas maintenant. Pas ici.
Et puis je tombe sur lui. Le jeune homme de la conférence. Non pas que je l’aie remarqué dans l’assistance, perdue dans la foule des étudiants. Je l’ai vu après, lorsque Smith a présenté un à un ses invités, et que ce jeune homme s’est avancé quand son nom a été prononcé. Un nom : Richard Wentworth.
Mais ce qui m’intrigue, ce n’est pas la mention. C’est son nom lui-même. Car dans ce nom, Richard Wentworth, se cachent trois symboles étranges. Trois signes glissés parmi les lettres, là où devraient se trouver des caractères ordinaires, et qui ressemblent à celui de l’infini, ce huit couché, cette boucle sans fin que les Grecs auraient pu tracer. Trois fois, dissimulés dans l’orthographe même du nom. Pourquoi ? Pourquoi inscrire ainsi des symboles d’infini à l’intérieur du nom d’un étudiant ?
La cryptologue en moi se réveille d’un coup, et pour la première fois depuis l’incendie, mon esprit s’accroche à autre chose qu’à la douleur. Car ce signe, je ne le lis pas avec les yeux d’une mathématicienne. Je le lis avec les miens, ceux d’une femme qui déchiffre les langues mortes, qui parle le copte et qui comprend les hiéroglyphes. Et de ce point de vue, ce huit couché ne raconte pas l’histoire qu’on croit.
Le sens mathématique, l’infini des géomètres, est récent : à peine deux siècles et demi, né sous la plume d’un savant anglais. Une broutille, pour qui fréquente les millénaires. Car la forme, elle, est immensément plus ancienne. Avant d’être un huit couché, elle fut une boucle, un anneau, un serpent. En Égypte, mon Égypte, le cartouche allongé que nous appelons le shen enserrait les noms royaux d’une corde sans début ni fin, promesse d’éternité et de protection. Et surtout, il y a l’ouroboros : le serpent qui se dévore la queue, dont la plus ancienne représentation connue orne un sanctuaire funéraire égyptien, gardé dans la tombe d’un roi-enfant. Le serpent qui se mange lui-même pour renaître sans cesse. La mort qui se nourrit d’elle-même pour ne jamais finir.
Les Grecs ont nommé cette idée l’apeiron, le sans-bornes. Les alchimistes l’ont reprise dans leurs papyrus, ceux-là mêmes que je déchiffre parfois dans leur grec mâtiné de copte, où l’ouroboros enlace les formules avec ces deux mots terribles : hen to pan, le Tout est Un. Voilà ce que dit vraiment ce symbole. Pas l’infini abstrait des équations. L’éternité cyclique. Le refus de la fin. Le ce-qui-revient-toujours.
Alors je comprends pourquoi mon sang se glace. Trois fois ce signe, lové dans le nom d’un jeune homme que Smith jugeait prometteur. Un symbole glissé dans un mot n’y est jamais par ornement, c’est la première leçon du déchiffrement. Le nom est-il un faux, et l’éternité répétée désigne-t-elle celui qui ne meurt pas, celui qui dure sans fin ? Trois fois l’ouroboros dans un registre qui n’a rien à faire ici, tracé de la main d’un homme qui agonise. Je fixe ces signes, et je sens, au creux du ventre, cette certitude familière du déchiffreur : ceci veut dire quelque chose. Et au vu de tout ce que nous avons appris sur les morts qui ne meurent pas, ce quelque chose ne me dit rien qui vaille.
Et puis je fais ce que je fais toujours, ce réflexe que rien n’efface : je traduis. Si le huit couché dit l’éternité, alors comment l’écrirais-je dans la seule langue ancienne qui me soit aussi familière que ma langue maternelle ? En copte, l’éternité se dit ⲉⲛⲉϩ, eneh, hérité du neheh des anciens Égyptiens, ce temps cyclique qui se mord la queue comme le serpent. Alors je relis le nom en remplaçant les trois boucles par ce mot. Et le nom de Richard Wentworth se met à bruisser d’autre chose. Trois fois eneh. Trois fois l’éternité enchâssée dans les lettres d’un mortel. Comme une signature. Comme un sceau. Comme un aveu.
Je ne sais pas encore ce que cela cache. Un pseudonyme bâti sur une formule d’immortalité ? Un avertissement laissé par Smith ? Une marque apposée par d’autres mains que les siennes ? Mais une chose est sûre : ce nom-là n’est pas un nom d’homme ordinaire. On y a inscrit, en lettres d’éternité, la promesse de ne jamais mourir.
Je ne peux pas emporter le registre. Le sortir d’ici reviendrait à le voler, et j’ai déjà bien assez de soupçons sur le dos. Alors je fais ce que je sais faire. Je griffonne. Je recopie le nom, les trois signes, leur position exacte parmi les lettres, sur une page de mon carnet, avec le soin d’une copiste devant une stèle. Puis je glisse le carnet contre ma poitrine, sous mon manteau, à l’abri de la pluie qui m’attend dehors. Ce qui est sur le papier est à moi, désormais.
Et je repars, l’esprit travaillé par cet étrange indice. Mais une question me ronge plus que les autres : qui a mis ce livre là ? Ce registre n’avait rien à faire dans cette bibliothèque. Quelqu’un l’y a déposé. Pas Smith, j’en suis certaine : il agonise, et de toute façon ce n’était pas sa manière. Alors qui ? Makryat ? L’un de ses complices ? Quelqu’un d’autre encore, tapi dans une ombre que je ne soupçonne même pas ? Un appât, peut-être. Un message laissé à mon intention. Ou à celle de n’importe qui aurait eu l’idée de fouiller ici. Je n’aime pas ça. Je n’aime pas du tout l’idée qu’on ait pu prévoir mes pas.
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LES SALLES DES VENTES
Je quitte enfin l’Oriental Club et ses lambris hostiles pour me rendre, cette fois, aux deux grandes maisons de vente. Christie’s. Sotheby’s. Les ventes aux enchères. J’ai failli écrire aux enfers, et au fond, vu la journée, le lapsus n’aurait pas été si faux. Si Makryat vit du négoce d’antiquités, c’est là qu’il doit laisser une trace. Un nom dans un registre d’acheteurs, une signature au bas d’un bordereau, le souvenir d’un commis.
Mais non. Rien. Dans l’une comme dans l’autre, ce Makryat est inconnu au bataillon. Aucun client de ce nom, aucune vente, aucun visage qui corresponde. Tu m’étonnes, ou si peu. S’il est vraiment ce que nous craignons, s’il est l’une de ces choses qui ne meurent pas, il ne va pas s’inscrire sur un registre et faire la queue à une vente publique, crois-moi. Ma pauvre Madeleine. Tu cours après une ombre qui sait, mieux que quiconque, comment ne pas en projeter.
Reste le symbole. Lui, au moins, est tangible. Lui mérite toute mon expertise, tout ce que des années de stèles et de papyrus m’ont appris. Trois ouroboros dans un nom. C’est par là que passe le fil, j’en ai l’intime conviction. Pas par les commis de Sotheby’s.
Et puis, en marchant sous la pluie qui ne faiblit pas, une pensée me saisit, froide, insidieuse. Smith a été frappé. Smith, le maître, le pivot, celui qui savait. Et après lui ? Qui vient après ? J’étais proche de lui. Très proche. Plus proche, peut-être, que beaucoup de ceux qui se disent ses amis. Si l’on élimine les gens autour de Smith, alors je suis sur la liste. Quelque part. Pas tout en haut, sans doute. Mais dessus.
Et il y a cette chose que personne ne sait. Que Smith lui-même ignorait, lui à qui j’étais pourtant si attachée. J’ai déjà franchi le seuil. Je suis allée de l’autre côté et j’en suis revenue. Si ceux qui nous traquent l’apprenaient, que ferais-je à leurs yeux ? Une proie de choix ? Une clé ? Une menace ? Une rivale, même, dans ce commerce avec la mort ? Je l’ignore. Et cette ignorance, à cette heure, sous la pluie de Londres, pèse plus lourd que tout le reste.
Nous étions partis à huit heures, ce matin, chacun vers sa piste. Je rentre au Claridge’s entre onze heures et demie et midi, plus tard que prévu. Mes recherches dans les maisons de vente m’ont pris davantage de temps que je ne l’aurais cru, à fouiller des registres qui n’ont rien donné, à interroger des commis qui ne savaient rien. Je remonte vers la suite, trempée, fourbue, le carnet serré contre moi avec ses trois ouroboros et son nom d’éternité. Les autres ne rentreront pas avant le soir, c’est là que nous mettrons tout en commun. J’ai donc l’après-midi devant moi. Mais d’abord, j’ai besoin de m’asseoir. De respirer. De retrouver Bastet. Et peut-être, enfin, de laisser tomber l’armure un instant, le temps que personne ne me voie.

