Les Carnets de Madeleine

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───────  CARNET DE TERRAIN  ───────

 

Journal de Bord

de

Madeleine

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Notes personnelles & observations de terrain

Archéologue-Cryptologue

 

CONFIDENTIEL

(surtout la partie sur Marcello)

 

Décembre 1922 – Janvier 1923

29 décembre 1922 — Quelque part en France, après une traversée Alexandrie-Marseille

« De joyeux lurons. » C’est ainsi qu’Isidore les décrirait, avec cette bienveillance de curé de campagne qui est la sienne. Mon demi-frère. Voilà un mot que j’ai encore du mal à prononcer sans que ma voix ne déraille légèrement, comme le gramophone de mon hôtel au Caire quand l’aiguille saute un sillon. Je le connais à peine, cet homme de foi surgi d’un passé qu’on m’a soigneusement dissimulé. Toute une vie bâtie sur des mensonges… et dire que d’habitude, c’est dans les tombeaux que je déterre les secrets, pas dans mon propre arbre généalogique. Il y a un proverbe copte que Nour m’a appris, inscrit dans un vieux codex de Nag Hammadi : Ⳡⲉⲙⲉⲣⲓⲧⲉ ⲙⲠⲓⲁⲥ ⲁⲟ ⲧⲉⲥⲙⲏⲧ, « la honte commence par le silence ». Ma famille a pratiqué le silence avec un talent remarquable.

Mon amie de cœur Nour me répète souvent : « La vie n’est qu’illusion et mensonge. » Très philosophique. Moi je réponds que c’est surtout un chantier de fouilles permanent, sauf qu’on n’a pas de brosse pour dépoussiérer les vérités. Mais je ne peux pas lui donner tort. Les Égyptiens savent des choses que nous, Occidentaux, avec notre arrogance cartésienne, ignorons superbement. Après des années à fouiller les sables de la Vallée des Rois, j’ai appris au moins cela : l’humilité devant ce qui nous dépasse. J’ai traduit suffisamment de textes funéraires en copte saïdique pour savoir que les anciens ne parlaient pas à la légère lorsqu’ils évoquaient les puissances de l’au-delà. On ne plaisante pas avec Sekhmet ni avec la colère des dieux à tête de chacal.

Nour m’a raconté que les fellahs de la Vallée murmurent des mises en garde : on ne dérange pas un pharaon sans en payer le prix. Moi qui ai lu le Livre des Morts en hiératique, et les prières d’intercession en copte bohaïrique dans les monastères du Ouadi Natroum, je sais que ces avertissements ne sont pas de simples contes pour enfants. Ammit, la Dévoreuse, attend les imprudents. C’est un peu comme Charybde et Scylla chez les Grecs, ou le Minotaure dans son labyrinthe : quoi que vous fassiez, il vaut mieux connaître le mythe avant de s’y frotter. Les moines coptes du désert, eux, n’ont jamais oublié ces histoires. Ils les ont simplement habillées d’une croix.

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Chez Ender Beaumin. Nous avons été conviés à nous retrouver chez lui pour faire plus ample connaissance, avant de filer ensemble à Londres pour fêter le Nouvel An chez le Professeur Smith. L’idée est charmante, quoique potentiellement explosive : la plupart de nos amis ignorent encore qu’Isidore a une sœur. C’est-à-dire moi. Je me demande quelle sera leur réaction. L’archéologue-cryptologue que je suis y voit une occasion en or : observer, noter, documenter. Comme sur un chantier de fouilles, sauf que cette fois, les artefacts sont des êtres humains. Et qu’ils parlent. Beaucoup. Parfois même en même temps.

Note de terrain : Quel choc thermique. Je quitte l’Égypte où il faisait encore 25°C, cinq jours de paquebot en Méditerranée (pendant lesquels j’ai révisé mes notes en copte sur les inscriptions du temple de Philae), et me voilà plongée dans la neige et le froid français. Mon corps proteste vigoureusement. J’ai survécu à des tempêtes de sable dans le Sinaï, mais l’hiver français reste mon ennemi le plus redoutable. Sinon, j’ai hâte de revoir le Professeur Smith ! Je suis certaine que mon cadeau va le faire bondir de joie. Avec Nour, nous avons découvert une tombe intacte dans la nécropole thébaine. Fraîche comme au premier jour. Le genre de trouvaille qui fait pousser de petits cris à un égyptologue et qui rend la traversée en mer tout à fait supportable. Mais je m’égare… l’enthousiasme des découvertes, toujours.

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Arrivée chez Ender. Il nous accueille avec une hospitalité qui ferait pâlir celle des bédouins du Ouadi Halfa (et croyez-moi, c’est un compliment). Je sens immédiatement que cette soirée sera l’occasion de mettre certaines choses au clair. Je ne m’attendais nullement à certaines révélations… perturbantes. Notamment concernant le nom de jeune fille de ma mère : Hugel. Mais n’allons pas trop vite. Comme dans toute bonne exploration, il faut d’abord cartographier le terrain avant de foncer tête baissée dans le tombeau. Surtout quand le tombeau est rempli de secrets de famille.

DOSSIER DES PARTICIPANTS — NOTES D’OBSERVATION

Ender Beaumin, médecin de guerre. On a toujours besoin d’un médecin dans une équipe. C’est la première chose que j’ai apprise en expédition, juste après « ne jamais oublier la gourde d’eau ». D’après ce que j’ai compris, tous, à ma différence, ont été profondément marqués par la Grande Guerre. Quatre ans déjà, et pourtant si peu de temps. Je lis dans ses yeux une fatigue qui ne vient pas du corps. Le genre de regard que j’ai croisé chez les gardiens des vieux temples coptes du Vieux-Caire, ceux qui veillent sur des reliques qu’ils ne comprennent plus tout à fait. Il y a des blessures que même le meilleur médecin ne sait pas recoudre, parce qu’elles sont gravées dans l’âme, pas dans la chair.

Timothée Deslandes, écrivain et poète. Il tente en vain de se faire publier. Pauvre homme, je compatis sincèrement. Cela me rappelle mes débuts en archéologie, quand il fallait se battre pour être prise au sérieux dans un milieu d’hommes. Les portes fermées, les sourires condescendants, les « laissez donc cela aux professionnels, mademoiselle ». On ne compte plus les Flinders Petrie en herbe qui m’ont expliqué comment tenir une truelle. J’ai appris à forcer les serrures, au sens propre comme au figuré. Conseil gratuit pour Timothée : faire pareil avec les éditeurs. La persévérance, c’est ce qui sépare ceux qui rêvent de ceux qui trouvent. Et en archéologie comme en littérature, on creuse longtemps avant de tomber sur quelque chose.

Marcello Angelo, un Italien… haut en couleur. Bagarreur dans l’âme. Le genre à frapper d’abord et poser les questions ensuite, si tant est qu’il en pose. On dirait un camoriste napolitain tout droit sorti des ruelles de Spaccanapoli, avec probablement un couteau dans chaque chaussette. Ironiquement, j’ai eu affaire à ce type de personnages sur les chantiers de Pompéi et Herculanum, où certains faisaient la loi sur les fouilles. Spinazzola a du pain sur la planche pour y mettre de l’ordre, lui qui dirige les travaux. J’ai appris à négocier. Et à garder un Browning dans ma sacoche de terrain, au cas où. Avec Marcello, je garde les deux à portée de main. Par précaution. Cela dit, sous la carapace du voyou, je soupçonne un cœur plus tendre qu’il ne voudrait l’admettre. Les murs les plus épais cachent souvent les trésors les plus fragiles. C’est vrai pour les tombeaux comme pour les hommes.

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Isidore. Mon demi-frère, donc. Abandonné aux portes d’une église par notre « père » commun. C’est presque biblique, quand on y pense. Moïse avait le Nil, Isidore a eu le parvis d’une chapelle de province. Cet homme, ce géniteur, je n’ai jamais voulu le connaître. Un alcoolique qui m’a abandonnée avec ma mère avant de disparaître comme un lâche. Il faudra bien qu’un jour, Isidore rencontre maman. Elle mérite de savoir, et lui aussi. On verra si elle sort le service à thé ou le fusil de chasse du père René. Curieusement, c’est en Égypte que j’ai le mieux compris ce que signifie l’abandon. Les coptes ont un mot pour cela, ⲃⲣⲛⲁⲓⲟⲥ, qui désigne non pas simplement l’abandon, mais la rupture d’un lien sacré. Notre géniteur n’a pas seulement quitté deux enfants. Il a brisé quelque chose qui, dans les traditions anciennes, ne se brise pas sans conséquences.

Quant à mon vrai père, René… il ne connaîtra jamais Isidore. Son destin s’est arrêté peu de temps avant l’Armistice. Une vie fauchée trop tôt, comme des millions d’autres dans les tranchées de cette boucherie. C’est peut-être pour cela que je passe ma vie à déterrer les morts : pour comprendre ce que la guerre et le temps nous volent. Ou peut-être que je suis simplement incapable de rester assise derrière un bureau à classer des tessons de poterie. Les deux explications se valent. Mais au fond, chaque tombe que j’ouvre est un dialogue avec l’absence. René m’a appris à aimer les pierres. Les morts m’ont appris à lire ce que les pierres racontent.

MON TOUR — SE PRÉSENTER, ENFIN

Vient mon tour de me présenter. Comment résumer une vie d’aventures entre deux goûters et un verre de champagne ? J’ai fait de mon mieux. J’ai parlé de mon amour pour les pierres. Non pas volcaniques, comme celles que chérissait René, mon vrai père, qui était géologue, mais archéologiques. Celles qui racontent des histoires vieilles de trois millénaires, gravées par des mains que le temps a depuis longtemps réduites en poussière. J’ai raconté ma vie faite de voyages et d’aventures, de nuits à la belle étoile dans le désert de Libye, de traversées en felouque sur le Nil, de découvertes qui vous font trembler les mains. Et surtout, mon amour inconditionnel pour l’Égypte. Cette terre qui m’a adoptée autant que je l’ai choisie. Il m’arrive encore de rêver en copte, certaines nuits, tant cette langue ancienne a fini par s’enrouler autour de mes pensées comme le Nil autour de ses îles.

J’ai également évoqué la guerre. Pendant qu’Ender recousait les corps dans les hôpitaux de campagne, moi, Madeleine, je déchiffrais les leurs dans un bureau du Deuxième Bureau. Les messages allemands interceptés. Des heures à décortiquer des codes, à chercher des récurrences, à reconnaître des structures cachées dans un fatras de chiffres et de lettres. Après des années passées à déchiffrer des hiéroglyphes, du démotique et du sumérien cunéiforme, les codes militaires allemands étaient presque… reposants. Presque. La cryptologie, c’est mon métier autant que l’archéologie. Les langues mortes, les civilisations disparues, les écritures que plus personne ne lit : voilà ce qui me fait vibrer. Le copte, héritier ultime de la langue des pharaons, est devenu pour moi une obsession. Quand je ne suis pas penchée sur une tombe égyptienne, je suis penchée sur un texte en élamite ou en linéaire A. Nour dit que je collectionne les langues des morts. Elle n’a pas tout à fait tort. Mais les morts sont souvent meilleurs causeurs que les vivants.

Puis j’ai évoqué l’homme sans qui rien de tout cela n’aurait été possible : le Professeur Julius Smith. Cette rencontre a changé ma vie à jamais. Quand je n’étais qu’une jeune femme ambitieuse que personne ne prenait au sérieux, lui a vu en moi une archéologue. Pas une curiosité en jupe au milieu des pelles et des pioches, non : une collègue. Grâce à lui, grâce à son soutien entêté et à sa réputation, j’ai pu devenir ce que je suis. La première femme archéologue à être admise dans le très fermé Oriental Club de Londres. Oui, messieurs, vous avez bien lu. Moi, dans ce bastion de vieux messieurs à moustaches et à whisky. Ils ont failli s’étouffer avec leur porto le jour de mon admission. Mais ce club a permis de financer mes fouilles, et c’est bien tout ce qui m’importait. Cette amitié hors norme entre Julius et moi tient de ces alliances forgées par le désert : une fois que vous avez survécu ensemble à un éboulement dans un hypogée, les mondanités n’ont plus aucune importance. Les coptes ont une expression pour ces liens : ⲥⲟⲟⲙ ⲙⲠⲁⲓⲧ, un « frère de souffrance ». Julius est cela, et bien davantage.

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Et bien sûr, je n’ai pas oublié de présenter la véritable vedette de la soirée : Sa Majesté Suprême Bastet. Ma chatte. Nommée ainsi en l’honneur de la déesse à tête de lionne, protectrice des foyers et terreur des souris du Caire. Elle m’accompagne partout, y compris sur les chantiers, où elle règne avec l’autorité tranquille d’une divinité qui sait pertinemment qu’on l’adorait déjà il y a quatre mille ans. Les moines coptes de Haute-Égypte la regardent toujours avec un mélange de respect et de méfiance. Certaines divinités ne meurent jamais vraiment, même quand on change de religion.

Et là… surprise. Visiblement, certains de nos joyeux lurons ont peur des chats. Pas tous, fort heureusement, sinon j’aurais sérieusement remis en question mes fréquentations. Mais le plus troublant n’est pas là. On m’a fait comprendre, avec des regards lourds de sous-entendus, que ma chatte pourrait être un pont, une porte d’entrée entre notre monde et celui des… Grands Anciens. Voilà un terme qui m’a glacé le sang, et ce n’est pas le froid de décembre. Car ce n’est pas la première fois que je l’entends. Nour l’a prononcé devant moi, un soir, au pied de la pyramide de Djoser, alors que le vent du désert charriait des murmures qui n’avaient rien d’humain. J’avais mis cela sur le compte de la fatigue. Maintenant, je ne sais plus.

Des divinités qui seraient bien plus anciennes que l’humanité elle-même. Plus anciennes que les pharaons, plus anciennes que les textes des pyramides, plus anciennes que les prières coptes qui tentent de les recouvrir comme un enduit sur une fresque païenne. Nour m’a expliqué que dans certains manuscrits coptes du Fayoum, il existe des passages biffés, grattés au couteau, dont les moines refusaient de parler. Des fragments où le vocabulaire n’est plus celui du Nouveau Testament, mais quelque chose de bien plus ancien. De bien plus troublant.

Si Bastet est réellement un pont vers quelque chose de plus ancien que les pharaons eux-mêmes… alors peut-être que les Égyptiens avaient raison de vénérer les chats. Et peut-être que moi, qui crois aux malédictions des tombeaux et aux avertissements du Livre des Morts, je devrais prendre cela un peu plus au sérieux. En attendant, Bastet ne semble pas à l’aise chez Ender. Elle qui d’ordinaire se pavane partout comme en territoire conquis, la voilà qui reste dans un coin, les oreilles aplaties, le regard fixe. Les chats sentent des choses que nous ne sentons pas. Les coptes le savaient, les pharaons aussi. Et moi, Madeleine, je commence à le comprendre. Cela dit, elle mord moins que Marcello.

RÉVÉLATIONS GÉNÉALOGIQUES — OU COMMENT DÉCOUVRIR QU’ON EST COUSIN AU DESSERT

La conversation continue, et c’est là que la soirée bascule dans quelque chose que je n’avais absolument pas anticipé. En discutant, il apparaît que j’aurais des liens de parenté avec la famille Beaumin. Des liens qui remonteraient à 1883, rien que ça. Moi qui déterre des dynasties pharaoniques, voilà que je découvre la mienne entre le fromage et la poire. Il y a une ironie cruelle là-dedans. J’ai reconstitué des lignées royales à partir de fragments de cartouches brisés, et il aura fallu une soirée de fin d’année pour que quelqu’un reconstitue la mienne.

Hugel. Ce nom. Le nom de jeune fille de ma mère. Se pourrait-il que ce soit lié à ce que j’ai vu en rêve ? J’hésite à l’écrire ici, de peur de passer pour une illuminée. Mais moi qui crois aux malédictions de Sekhmet et aux murmures d’Ammit, moi qui traduis des incantations coptes dont certaines n’ont jamais été publiées, je serais bien mal placée pour rejeter mes propres visions. C’est une possibilité à prendre en compte. Nour dirait que les rêves sont ⲣⲁⲥⲟⲥ ⲙⲠⲓⲟⲙ, « les visions du profond », là où les dieux anciens parlent encore à ceux qui savent écouter. Pour une fois, je suis tentée de la croire sans réserve.

L’atmosphère de la soirée a quelque chose d’étrange, comme un voile entre les mots. Et voici ce qui émerge du brouillard : en 1883, une certaine Églantine Hugel aurait rencontré un certain Patrice Beaumin. Amoureux, de toute évidence. Mais leur relation reste ambiguë. Pas de mariage, pas d’union officielle, rien qui figure dans les registres. Juste une rencontre, une passion, et des traces confuses dans l’arbre généalogique qui mènent, d’une manière que je ne m’explique pas encore, jusqu’à ma mère. Et donc jusqu’à moi. Moi, liée par le sang à Ender Beaumin. Une archéologue habituée à reconstituer des lignages pharaoniques à partir de cartouches brisés, et incapable de démêler le sien.

Encore des choses dont je n’étais pas au courant. Parce que, pour couronner le tout, il se trouve que ma mère a une sœur. Une sœur avec qui elle ne se parle plus depuis des années. Magnifique. Voilà donc une tante mystère qui s’ajoute à la collection. Je devrais tenir un registre, comme pour les artefacts : « Membre de la famille n°7, découvert le 29 décembre 1922, état de conservation : douteux. »

Quel méli-mélo familial. Et maintenant, ajoutez Isidore à cette équation. C’est vraiment une famille instable ! Récapitulatif pour mes notes : nous avons donc un médecin de guerre, une archéologue-cryptologue, un curé abandonné sur un parvis, un écrivain-poète, et une Déesse Pharaonne qui ronronne sur le canapé. Si un romancier écrivait cela, son éditeur le lui renverrait en disant que c’est trop invraisemblable. Timothée devrait prendre des notes, d’ailleurs. Voilà un roman qui, lui, trouverait peut-être un éditeur.

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La soirée s’étire, et nous discutons de tout et de rien. De la pluie française, du prix du tabac, de la politique. Puis vient le moment où je parle de René. Mon père adoptif. Celui qui m’a élevée, aimée, qui m’a appris à regarder les pierres non pas comme des cailloux mais comme des témoins. Un géologue, un homme bon, parti trop tôt dans les tranchées. Je sens ma voix trembler quand j’en parle, et je déteste cela. Moi qui garde mon sang-froid face aux cobras du Fayoum, me voilà émue comme une débutante devant un tesson de poterie. Les coptes disent que les morts ne nous quittent jamais tant que leurs noms sont prononcés. Si c’est vrai, René est là, ce soir, avec nous.

Je leur confie mes ressentis sur tout cela. Ce tourbillon de révélations, cette famille qui se déplie comme un papyrus dont on découvre de nouvelles colonnes à chaque fois qu’on le déroule. C’est vertigineux. Et surtout, nous parlons du Professeur Smith. Il nous manque à tous, terriblement. Ce cher homme, qui a le don de rendre n’importe quelle soirée plus lumineuse par sa seule présence, son rire tonitruant et ses anecdotes impossibles sur les fouilles de Crète ou de Mésopotamie. Il est temps de le retrouver.

31 décembre 1922 — Londres, réveillon chez le Professeur Smith

Nous quittons la France. Direction l’Angleterre. Le Professeur Smith, en ami fidèle et généreux qu’il est, nous a réservé des chambres au Claridge’s. Rien que ça. En tourelle, côté tour. Le genre de chambre où l’on s’attend à trouver un duc en robe de chambre fumant un cigare devant la cheminée. Des moquettes épaisses, des rideaux en velours, un portier qui vous regarde comme si vous aviez volé l’argenterie et des fenêtres arrondies qui donnent sur Brook Street. Bastet, elle, se comporte comme si le Claridge’s lui appartenait. Ce qui, selon la théologie égyptienne, est probablement le cas.

Nous flânons dans la ville. Londres en hiver, c’est un spectacle à part entière. Le brouillard qui enveloppe les quais de la Tamise, les réverbères à gaz qui percent la brume comme des yeux jaunes, les cris des marchands de journaux qui s’égosillent à chaque coin de rue. Je retrouve avec un plaisir coupable l’odeur des fish and chips et du charbon mêlés dans l’air humide. Après des mois sous le soleil égyptien, il y a quelque chose de délicieusement mélancolique à marcher dans cette grisaille. Marcello peste contre le froid en napolitain. Ender marche en silence, les mains dans les poches, le regard ailleurs. Timothée observe tout avec des yeux de poète, cherchant sans doute la métaphore dans chaque fissure de mur. Et Isidore… Isidore prie, je suppose. Je me surprends à penser en copte en passant devant une église anglicane : ⲓ Ⲡⲉⲕⲕⲏⲥⲓⲁ ⲙⲠⲟⲥⲧⲉ, « les églises du lointain ». Même ici, l’Égypte me suit.

MES COMPAGNONS DE ROUTE — OBSERVATIONS D’UNE ARCHÉOLOGUE SUR LE TERRAIN

En les observant déambuler dans les rues de Londres, je ne peux m’empêcher de porter sur eux le regard de l’archéologue. Déformation professionnelle. On étudie les gens comme on étudie une strate : ce qui est en surface ne dit jamais toute la vérité, et c’est en creusant que l’on trouve.

Ender m’inquiète. Sur le chantier, j’ai côtoyé des hommes brisés par la chaleur, la dysenterie, les accidents. Mais les blessures d’Ender sont d’une autre nature. Il a passé quatre ans à recoudre des corps déchirés par les obus, à décider qui sauver et qui abandonner. Comment revient-on de cela ? En Égypte, j’ai vu des stèles funéraires de soldats de Ramsès II qui portaient des inscriptions parlant de « l’ombre qui ne quitte plus le guerrier ». Trois mille ans et rien n’a changé. Ender porte cette ombre. Je me demande si quelqu’un, un jour, arrivera à l’en délester. Et maintenant que je sais que nous partageons le même sang… cette ombre me touche d’autant plus.

Timothée m’intrigue. Cet homme porte en lui une mélancolie qui nourrit sa poésie, mais qui le ronge aussi. Je reconnais cette fièvre, cette obsession de dire quelque chose au monde sans que le monde veuille bien écouter. C’est la même que celle de l’archéologue qui déterre une pièce extraordinaire et que personne ne veut publier. Il y a de la noblesse là-dedans, et de l’entêtement. Lui aussi a été marqué par la guerre, comme tous les autres. Mais il a choisi les mots pour en témoigner. Je me demande si l’écriture le guérit ou l’empêche de guérir.

Marcello me fait rire, et c’est précieux. Sous ses allures de brute napolitaine, il y a une loyauté féroce, le genre que l’on ne trouve que chez ceux qui ont appris très jeune que la vie ne fait pas de cadeaux. Je l’ai vu regarder Isidore avec une tendresse bourrue qu’il camoufle sous des bourrades et des jurons. Sur un chantier de fouilles, c’est exactement le type d’homme que l’on veut à ses côtés : celui qui ne réfléchit pas à deux fois quand il faut vous tirer d’un éboulement. Et ses histoires de Naples, bien que probablement à moitié inventées, valent tous les feuilletons du monde.

Isidore est peut-être celui qui me touche le plus. Ce frère que je n’ai pas eu, et que j’ai retrouvé trop tard. Il y a entre nous une connexion silencieuse que ni lui ni moi ne savons encore nommer. Nous sommes les deux moitiés d’une histoire brisée, les fragments d’un même vase que la vie a dispersés dans des directions opposées. Lui vers Dieu, moi vers les dieux anciens. Lui vers la prière, moi vers les hiéroglyphes. Et pourtant, quand il me regarde, j’ai le sentiment étrange de me reconnaître dans ses yeux.

───  ◇  ───

Et puis, il y a Bastet. Ma compagne la plus fidèle, la plus silencieuse, et la plus exigeante. Elle nous accompagne à Londres, naturellement. Je n’aurais pas pu la laisser en France, et elle ne me l’aurait pas pardonné. On ne laisse pas une déesse derrière soi, surtout pas une déesse égyptienne : elles ont la rancune tenace et la mémoire longue. Nour m’a un jour expliqué que dans l’ancienne Égypte, séparer un chat de son maître était considéré comme un acte de profanation. Je la crois volontiers.

Bastet est d’un calme royal pendant la traversée de la Manche, comme si le tangage d’un ferry était indigne de son attention. À l’hôtel, elle a immédiatement inspecté chaque pièce de notre tourelle avec la méticulosité d’un conservateur de musée, puis s’est installée sur le meilleur fauteuil avec l’assurance de quelqu’un qui a toujours su où était sa place. Les réactions du groupe sont éloquentes : Timothée l’observe avec une fascination de poète, Ender la caresse avec une douceur que je ne lui connaissais pas, et Marcello garde ses distances en marmonnant quelque chose en italien sur le malocchio. Isidore, lui, la bénit. Bastet le regarde comme s’il était parfaitement ridicule, mais accepte la bénédiction avec une tolérance magnanime. Après tout, elle a l’habitude d’être vénérée. La forme importe peu.

Mais depuis la soirée chez Ender, où certains ont évoqué qu’elle pourrait être un pont vers les Grands Anciens, je regarde ma chatte différemment. Oh, pas avec peur. Jamais. Bastet et moi avons traversé le désert ensemble, dormi dans des tombeaux, survécu à une tempête de sable dans le Sinaï. Elle m’a tenu compagnie les nuits où la solitude du chantier devenait un poids. Mais je la regarde désormais avec la curiosité de celle qui sait que le monde est plus vaste et plus ancien qu’on ne le croit. Ses yeux dorés, dans la pénombre du Claridge’s, ont parfois des reflets qui ne doivent rien à la lumière du gaz. Les coptes appelaient les chats ⲙⲁⲥ ⲙⲠⲓⲟⲙ, les « gardiens du seuil ». Gardiens de quoi, exactement ? Voilà une question que je n’aurais pas posée il y a un mois.

Bastet (de l'égyptien Bast) est la déesse égyptienne de la joie du foyer, de la chaleur du Soleil, de la maternité et aussi la déesse protectrice des femmes ...

RETROUVAILLES — CHEZ LE PROFESSEUR SMITH

Le soir même, nous nous rendons chez le Professeur Smith. Bastet nous accompagne, naturellement. On ne laisse pas une déesse seule au Claridge’s, elle risquerait de convertir le personnel. C’est Beddows, le fidèle serviteur du Professeur, qui nous ouvre la porte. Toujours impeccable dans son costume sombre, le dos raide comme un obélisque, avec ce flegme britannique qui ferait passer un sphinx égyptien pour un bavard. Il nous débarrasse de nos manteaux avec une efficacité militaire et nous annonce d’un « Le Professeur vous attend au salon, Madame » qui sent l’Empire des Indes à plein nez. Julius apparaît derrière lui, et son visage s’illumine d’un sourire si large que sa moustache en frémit. « Mes enfants ! » s’exclame-t-il, comme si nous étions partis depuis dix ans et non quelques mois. Les retrouvailles sont joyeuses, bruyantes, désordonnées. On s’embrasse, on se tape dans le dos (Marcello un peu trop fort, comme d’habitude), on rit. Julius sent le tabac à pipe et le vieux cuir, exactement comme dans mes souvenirs. Son salon est un capharnaüm d’artefacts, de livres empilés et de cartes dépliées sur chaque surface disponible. On se sent chez soi immédiatement. Bastet, elle, a déjà pris possession du fauteuil préféré du Professeur Smith. Elle s’y est installée avec l’autorité naturelle d’une souveraine qui retrouve son trône. Julius ne proteste même pas. On ne discute pas avec une déesse.

Isidore prend la parole. Il explique au Professeur, avec cette douceur qui n’appartient qu’à lui, son lien avec moi. Sa sœur cachée. Julius écarquille les yeux, regarde Isidore, puis moi, puis Isidore à nouveau. « Eh bien, mon garçon ! » finit-il par dire en se calant dans son fauteuil. Isidore raconte combien il est heureux de m’avoir retrouvée. Que cette découverte, pour lui, vaut toutes les reliques du monde. J’ai senti mes yeux piquer, ce qui est parfaitement inadmissible pour une femme qui a tenu tête à des pilleurs de tombes armés de machettes. Mais bon. La famille, c’est une autre forme d’excavation. Et les trouvailles y sont parfois plus bouleversantes.

Nous prenons des nouvelles de tout le monde. Julius veut tout savoir : les aventures littéraires de Timothée (il lui promet de connaître un éditeur, ce qui me fait sourire), la santé d’Ender (il fronce les sourcils, inquiet), les dernières bagarres de Marcello (il éclate de rire), et la vocation d’Isidore (il hoche la tête avec un respect sincère).

Puis c’est mon tour. Je raconte mes péripéties en Égypte : la tombe intacte avec Nour dans la nécropole thébaine (Julius manque de renverser son verre de brandy), les négociations houleuses avec les autorités locales, les nuits à relever des inscriptions à la lueur des lampes à pétrole. Les textes coptes trouvés dans un codex enseveli à côté de la tombe, comme si les moines avaient voulu laisser une clé pour les générations futures. Puis Naples. Les chantiers de Pompéi où il faut composer avec la Camorra autant qu’avec la lave séchée, les fresques d’Herculanum qui vous coupent le souffle, et les tractations avec des personnages que Marcello connaît certainement mieux que moi. D’ailleurs, il ne dit rien à ce sujet. Suspect.

───  ◇  ───

C’est alors que Julius se penche vers moi avec cet éclat dans le regard que je lui connais si bien, celui des grandes nouvelles. « Madeleine, tu es au courant, n’est-ce pas ? Pour Toutankhamon ? » Mon cœur se serre. Bien sûr que je suis au courant. Howard Carter, financé par Lord Carnarvon, a découvert il y a quelques semaines à peine la tombe la plus extraordinaire jamais mise au jour dans la Vallée des Rois. Julius s’enflamme, décrit ce qu’il a lu dans les dépêches, les trésors entrevus dans l’antichambre, l’ampleur de ce que cela signifie pour l’égyptologie. Il parle avec une passion contagieuse, les mains qui s’agitent, le brandy qui menace de se renverser.

Puis il s’arrête. Il me regarde. Il voit mon visage. Et la question tombe, inévitable : « Mais… pourquoi n’es-tu pas dans l’équipe de Carter, Madeleine ? » Le silence qui suit est lourd. Je prends une inspiration. La découverte du siècle, et moi, Madeleine, archéologue-cryptologue, je n’en fais pas partie. Ce n’est pas faute de compétences. Ma connaissance des hiéroglyphes, du hiératique, du démotique, du copte, ma maîtrise de la cryptologie… rien de tout cela ne fait défaut. La raison de mon exclusion tient en un seul mot : être une femme. Julius secoue la tête lentement, avec cette colère contenue que je lui connais. Lui qui m’a ouvert les portes de l’Oriental Club sait mieux que quiconque ce que coûte cette bataille quotidienne. Il me promet qu’un jour, le monde de l’archéologie ne sera plus ce bastion de tweed et de préjugés. J’aimerais le croire.

Je lui promets en retour de le tenir au courant de l’expédition de Carter. J’ai mes sources en Égypte, grâce à Nour, et les nouvelles circulent vite entre Le Caire et Louxor. D’ailleurs, Nour est très sceptique sur toute cette affaire. Pour elle, cette tombe soulève plus de questions qu’elle n’en résout. Les circonstances de la découverte, la précipitation de Carter, l’implication de Carnarvon et de ses financements… Nour flaire quelque chose. Et quand Nour flaire quelque chose, généralement, elle a raison. Les Égyptiens ont un instinct pour leurs propres ancêtres que nous autres ne posséderons jamais, peu importe le nombre de diplômes accrochés à nos murs.

Nour al-Farid. Meilleure amie et confidente de Madeleine.

L’EXPOSITION MAYA — ET UNE PROMESSE DE SILENCE

C’est alors que Julius, avec cet air de conspirateur qui lui va si bien, nous annonce qu’il y a une exposition sur les Mayas pas très loin d’ici. Au British Museum, naturellement. Mon cœur fait un bond. Les Mayas ! Leurs glyphes, leurs calendriers, leur maîtrise astronomique qui ferait pâlir n’importe quel observatoire européen. Je manque de renverser ma tasse de thé dans mon enthousiasme. Il y a des parallèles fascinants entre les écritures mayas et certains systèmes cryptographiques que j’ai étudiés. Et leur cosmogonie… des échos troublants avec les mythes égyptiens et les textes coptes apocryphes. Des civilisations séparées par un océan, et pourtant habitant les mêmes terreurs.

Julius éclate de rire en me voyant m’enflammer, puis prend un air sérieux et me glisse : « Madeleine, un conseil. Ne parle pas de ton métier là-bas. » Je comprends. Le milieu des musées londoniens est un nid de vipères en tweed. Une femme archéologue-cryptologue, c’est déjà difficilement toléré à l’Oriental Club. Ici, ce serait une provocation. J’accepte volontiers. Je sais me fondre dans le décor quand il le faut. C’est même une compétence indispensable quand on fouille en territoire hostile. Moi devant des stèles mayas en faisant semblant de ne pas lire les inscriptions. Ce sera un exercice de maîtrise de soi autrement plus difficile que de résister à l’envie d’ouvrir un sarcophage.

LE RÉVEILLON — CHAMPAGNE, CADEAU NUBIEN ET OMBRES PHARAONIQUES

Nous fêtons la nouvelle année comme il se doit. Chacun amène sa pierre à l’édifice. Julius sort ses meilleures bouteilles. Du brandy pour les messieurs, du gin pour ceux qui préfèrent, et un excellent bordeaux que je soupçonne Julius de garder spécialement pour mes visites. Marcello a déniché Dieu sait où une bouteille de limoncello qui emporte la gorge. Timothée déclame un poème de sa composition sur l’amitié, maladroit mais sincère, qui fait rougir Isidore et rire Marcello. Ender, pour une fois, se détend, et offre une ronde de cognac qu’il gardait dans sa sacoche. Isidore bénit nos verres avant que nous trinquions, ce qui arrache un éclat de rire général.

Moi, je ne suis pas du genre à beaucoup boire. Avec mon métier, c’est quasiment interdit. Sur un chantier de fouilles, la moindre erreur de jugement peut coûter une découverte, un doigt, ou une vie. J’ai vu ce que l’alcool fait aux hommes dans le désert : il dessèche le corps et engourdit l’esprit, exactement l’inverse de ce dont on a besoin quand on descend dans un hypogée où l’air manque et où les pièges guettent. Et puis il y a l’exemple de mon géniteur, cet alcoolique. Une raison supplémentaire, s’il en fallait une, de garder la tête claire. Mais ce soir, exceptionnellement, oui. Ce soir, je bois. Parce que c’est le Nouvel An, parce que je suis entourée d’amis, et parce que Julius verse un bordeaux si remarquable que le refuser serait une insulte à la civilisation française.

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J’en profite pour offrir enfin son cadeau à Julius. Je sors de ma sacoche de voyage, enveloppée dans un linge de coton égyptien, une statuette d’un Pharaon à la peau noire, venue de Nubie. Une pièce magnifique, trouvée dans la tombe que Nour et moi avons découverte. Le travail est d’une finesse remarquable, les traits du visage d’une noblesse saisissante. Julius la prend dans ses mains avec la délicatesse d’un homme qui sait ce qu’il tient. Ses yeux brillent. Il reste silencieux un long moment, tournant la statuette dans la lumière de la lampe à pétrole. Puis il murmure : « C’est extraordinaire, Madeleine. Extraordinaire. »

Il me regarde alors avec ce sérieux qu’il réserve aux grandes occasions et me dit : « Tu devrais faire une conférence à l’Oriental Club. » Sur les Pharaons de Nubie. Il a raison. C’est un sujet dont personne ne parle en Europe. Des souverains à la peau noire qui ont régné sur l’Égypte, bâti des temples, mené des campagnes militaires… et que nos manuels d’histoire ignorent superbement. Comme si la XXVe dynastie n’avait jamais existé. Les textes coptes eux-mêmes portent la trace de ces souverains : dans les chroniques monastiques de la Thébaïde, il est question de « rois venus du sud, dont la peau était noire comme la terre fertile de Kemet ». L’idée de faire trembler les moustaches de ces vieux messieurs du Club avec des pharaons nubiens me réjouit énormément.

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Mais son visage change. Quelque chose d’ombre passe dans son regard. Il repose délicatement la statuette sur la table et se met à parler, vaguement, d’un autre Pharaon à la peau noire. Rien à voir avec notre découverte. Un souverain dont le nom a été effacé des cartouches, martelé dans la pierre, rayé des listes royales. Julius en parle avec une gêne visible, choisissant ses mots comme on choisit ses pas dans un champ de mines. Ce Pharaon le met mal à l’aise, lui qui a pourtant côtoyé des momies débandées et des hypogées maudits sans ciller.

Des noms effacés, des cartouches martelés… Cela me rappelle quelqu’un. Hatchepsout. La grande Pharaonne. Celle dont Thoutmôsis III a tenté d’effacer jusqu’au souvenir, burinant son nom des temples de Deir el-Bahari, remplaçant ses cartouches, faisant disparaître son visage des reliefs. Une femme sur le trône d’Horus, c’était insupportable pour certains. Je la comprends mieux que quiconque, croyez-moi. Mais la question me taraude : est-ce le même genre d’effacement ? A-t-on rayé ce Pharaon nubien pour les mêmes raisons politiques que la grande Hatchepsout, ou pour des raisons… autrement plus inquiétantes ? Julius ne semble pas nerveux à cause de la politique. Non, c’est autre chose. Quelque chose de plus profond.

Et là, ses paroles font écho à quelque chose que je connais. Les avertissements de Nour. « Gare, Madeleine. Car tous n’étaient pas pour le bien de l’humanité. » Voilà exactement ce que Nour m’a dit, presque mot pour mot, un soir où nous cataloguions des amulettes dans la tombe TT33. Que certains de ces souverains antédiluviens servaient des forces que les textes sacerdotaux eux-mêmes n’osaient nommer qu’en périphrases. Que le martelage de leurs noms n’était pas un acte politique, mais un acte de protection. Une damnatio memoriae nécessaire. Il existe dans les manuscrits coptes du monastère Blanc de Shenoûda des passages qui évoquent, en termes voilés, des « rois d’avant le déluge qui parlaient aux ténèbres ». ⲟⲓⲣⲣⲓⲁⲥ ⲉⲧⲥⲁⲛⲓ ⲙⲟⲠⲕⲁⲕⲉ. Le Professeur et mon amie égyptienne, séparés par des milliers de kilomètres, arrivent à la même conclusion. Voilà qui ne me rassure pas du tout.

Il va falloir que je questionne Julius plus en détail sur ce mystérieux Pharaon. Son malaise est palpable, et ce n’est pas le brandy. Quelque chose le hante. Peut-être que Nour m’en a déjà parlé, entre les lignes, dans l’une de ses lettres ou lors de nos conversations tardives au pied des collines de la nécropole. Les noms changent, mais les peurs restent les mêmes à travers les millénaires. Et voilà qui, naturellement, m’intéresse énormément.

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Alors que la soirée touche à sa fin et que les bouteilles se vident, Julius se redresse dans son fauteuil avec cet air de professeur qui s’apprête à livrer le point culminant de son cours. Il nous regarde tour à tour, un sourire en coin, et lâche : « À propos de la conférence à l’Oriental Club… il y aura une grosse surprise. » Puis il ajoute, l’œil pétillant : « Dont vous avez certainement connaissance. » Le silence qui suit est éloquent. Nous nous regardons les uns les autres. De quoi parle-t-il exactement ? De la tombe nubienne ? Du Pharaon oublié ? De quelque chose que nous ne soupçonnons même pas encore ? Julius, fidèle à lui-même, refuse d’en dire davantage. Il savoure son effet comme un bon cigare, avec une lenteur calculée.

Une ombre passe toutefois sur mon enthousiasme. Nour ne sera pas là. Julius me l’a confirmé avec un regret sincère. Elle ne peut pas quitter l’Égypte en ce moment, retenue par les fouilles et par des obligations que je devine plus complexes qu’elle ne veut bien me l’écrire. Mon amie de cœur, celle qui a découvert cette tombe avec moi, celle dont les mises en garde résonnent encore dans ma tête comme les échos d’un temple creux… elle ne sera pas à mes côtés pour la conférence. Cela me peine profondément. C’est sa découverte autant que la mienne, et présenter nos travaux sans elle me laisse un goût amer. Comme ouvrir un sarcophage seule, sans personne pour partager le vertige de ce qui se trouve à l’intérieur.

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Note personnelle : Assise dans ce salon encombré de merveilles, entourée de ces gens que je commence à considérer comme une famille (la mienne étant décidément trop compliquée pour servir de référence), je me sens bien. C’est rare, et cela mérite d’être noté dans ce carnet, entre deux relevés stratigraphiques et un croquis de stèle.

Mais il y a mes rêves. Ils m’inquiètent. Depuis quelques semaines, ils reviennent, obsédants, chargés d’images que je ne comprends pas encore. Des couloirs de pierre noire, des inscriptions que je ne parviens pas à lire, une voix qui prononce des mots dans une langue qui n’est ni du copte, ni de l’égyptien, ni rien que je connaisse. Et toujours ce nom, Hugel, qui résonne comme un écho. Je ne sais pas ce que cela signifie. Mais ces visions me poursuivent jusque dans la lumière du jour, et cela ne me ressemble pas. Moi qui ai dormi dans des tombeaux sans jamais trembler, me voilà qui redoute de fermer les yeux.

Et puis il y a cette autre affaire, sans lien avec mes rêves, mais tout aussi troublante : ce mystérieux Pharaon à la peau noire dont Julius a parlé ce soir. Il faut que j’écrive à Nour dès que possible. Si quelqu’un peut m’éclairer sur ce souverain oublié, c’est elle. Elle a accès à des sources que les Européens ne verront jamais, des manuscrits coptes que les moines ne montrent qu’aux leurs, des traditions orales que l’on ne confie pas aux étrangers. Il me faut ses lumières. Mais ce qui m’inquiète davantage, c’est le Professeur Smith lui-même. Son malaise en évoquant ce Pharaon était palpable. Julius n’est pas homme à s’effrayer facilement. Il a traversé des déserts, défié des pilleurs de tombes, et bu du brandy tiède dans des hypogées infestés de scorpions sans sourciller. Alors qu’est-ce qui, dans cette histoire, le rend si nerveux ? Qu’est-ce qu’il sait et qu’il n’ose pas me dire ? Je le connais trop bien pour ne pas voir qu’il me cache quelque chose. Et cela m’inquiète profondément.

Et puis il y a cette affaire de Grands Anciens. Je veux aussi pousser plus loin sur ce sujet. Les réactions de nos amis chez Ender, quand ils ont évoqué que Bastet pourrait être un pont vers ces entités… cela ne m’a pas quittée. Ma chatte n’est pas une chatte ordinaire, je l’ai toujours su. Ses comportements parfois inexplicables, ses regards fixés sur des recoins vides où il n’y a rien à voir, cette façon qu’elle a de se figer au milieu de la nuit comme si elle écoutait quelque chose que mes oreilles humaines ne perçoivent pas. Je mettais cela sur le compte de la nature féline. Maintenant, je n’en suis plus si certaine. Je demanderai également à Nour ce qu’elle sait sur les Grands Anciens. Elle m’en a déjà parlé au pied de la pyramide de Djoser, mais de manière elliptique, comme si le sujet lui-même était dangereux à formuler. Si Bastet est véritablement liée à ces forces antédiluviennes, alors je marche depuis des années aux côtés de quelque chose de bien plus ancien que tout ce que j’ai jamais déterré. Et cette pensée, je l’avoue, est à la fois terrifiante et fascinante.

Et demain, les Mayas. Le brandy de Julius était excellent, mais la tête me tourne un peu. Je ne suis décidément pas faite pour les excès. Demain, retour à la discipline. Julius a ce regard que je lui connais bien. Celui qui précède les grandes aventures. Ou les grands ennuis. Souvent les deux. Comme disent les coptes : Ⲡⲓⲥⲓⲧ ⲉⲧⲉⲙⲠⲥⲁ ⲁⲟ ⲉⲧⲉⲙⲙⲁⲥⲓ, « il est digne de connaître ce qui n’est pas digne d’être connu ». Je ne sais pas si c’est de la sagesse ou de la folie. Mais j’ai l’intention de le découvrir.

À suivre…

ⲡⲉⲧϣⲓⲛⲉ ⲙⲡⲟⲩⲟⲉⲓⲛ ϥⲛⲁϫⲓ ⲙⲡⲕⲁⲕⲉ — Celui qui cherche la lumière recevra aussi les ténèbres.

M.C