Platoon Soundtrack – Adagio for Strings
─────── CARNET DE TERRAIN ───────
Journal de Bord
de
Madeleine
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Notes personnelles & observations de terrain
Archéologue-Cryptologue
CONFIDENTIEL
(surtout la partie sur Marcello)
Décembre 1922 – Janvier 1923
29 décembre 1922 — Quelque part en France, après une traversée Alexandrie-Marseille
« De joyeux lurons. » C’est ainsi qu’Isidore les décrirait, sans doute, avec cette indulgence de confesseur qui absout les gens avant de les avoir entendus. Mon demi-frère. Les mots de famille ont un goût singulier dans une bouche comme la mienne ; celui-là me suivait depuis Marseille, à travers une France de décembre brune et gorgée d’eau, et je ne parvenais toujours pas à le prononcer sans que la voix me déraille un peu, comme le gramophone de mon hôtel du Caire lorsque l’aiguille sautait un sillon. Je le connaissais à peine, cet homme de foi surgi d’un passé qu’on avait pris grand soin de me dissimuler. Les anciens tenaient les maisons des vivants pour des auberges, et la tombe pour la seule maison d’éternité ; à ce compte, je voyageais d’auberge en auberge, fort loin de la mienne. Bastet, roulée dans un pli de mon manteau, dormait contre moi sans rien trouver à redire à ma compagnie, avec l’indifférence des créatures qui n’ont jamais eu à douter de leur généalogie.
Mon métier consiste à lire, sous le texte, celui qu’on a gratté ; il ne m’était jamais venu à l’esprit d’appliquer la méthode à mon propre état civil. On avait pourtant fait de ma vie un palimpseste : le premier récit effacé, une version plus convenable recopiée par-dessus. Il avait suffi d’un homme en soutane pour que l’encre ancienne remontât ; elle remonte toujours, les copistes le savent, les familles préfèrent l’oublier. J’en parle en connaissance de cause : ma propre page a été grattée une fois, et ce qui est remonté tient encore la plume. Nour m’avait appris un proverbe que les moines recopient en marge de leurs psautiers saïdiques : « La honte naît dans le silence. » Ma famille aura pratiqué le silence avec une application de scribe ; j’ai appris depuis qu’il en existe un plus profond, dont on revient parfois.
« La vie n’est qu’illusion et mensonge », me répétait volontiers Nour, restée au Caire au milieu de ses manuscrits. Je la trouvais autrefois trop sombre ; me voilà en position d’expertise. Nos académies datent le monde comme on borne un champ ; les fellahs de la Vallée, eux, savent quelles pierres on ne déplace pas, et je me range à leur avis. Les Égyptiens nomment leurs morts les Occidentaux, ceux qui sont passés du côté du couchant ; j’étais Occidentale de naissance, je le suis désormais au sens où l’entendaient les scribes. J’ai déchiffré assez de textes funéraires, du Livre pour sortir au jour, que les vivants s’obstinent à nommer Livre des Morts, jusqu’aux prières du Ouadi Natroun, pour savoir que les anciens ne parlaient pas à la légère des puissances de l’au-delà ; je les relis désormais moins en savante qu’en destinataire. On n’invoque pas Sekhmet par manière de conversation, et les dieux à tête de chacal n’ont jamais passé pour patients.
Les gens de la Vallée murmurent qu’on ne dérange pas un pharaon sans en payer le prix ; depuis qu’un Anglais avait ouvert le sien aux journalistes du monde entier, la formule avait cessé d’être une politesse de guide, et Nour, qui regardait cette fièvre d’un œil froid, me l’avait rapportée sans sourire. Je serais mal venue d’en rire. Ammit, la Dévoreuse, siège au pied de la balance où l’on pèse les cœurs ; le mien ne s’est pas encore présenté à la pesée, et j’ignore si ce retard sera porté à mon crédit ou à ma charge. Les Grecs postent leurs monstres aux détroits et au fond des labyrinthes ; les Égyptiens assoient le leur au tribunal des morts. La géographie diffère, la leçon ne varie guère : mieux vaut connaître le mythe avant de s’y frotter. Les moines du désert n’ont rien renié de ces vieilles terreurs ; ils se sont contentés d’y poser une croix, comme on scelle une porte. Je sais mieux que personne ce que valent les portes scellées.
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La maison d’Ender parut au bout d’une rue sans autre lumière, et sa porte s’ouvrit avant que nous eussions frappé, comme si l’on guettait notre pas depuis longtemps. Les morts d’Égypte ont leur porte à eux, une fausse-porte de pierre dressée dans l’épaisseur des chapelles, scellée de naissance et pourtant franchie chaque jour ; je ne passe plus un seuil sans y songer, et celui-là s’effaçait devant nous de bonne grâce. Ender emplissait l’embrasure, grand corps las au sourire qui remontait de loin, avec ces mains larges et précautionneuses des hommes qui ont longtemps travaillé dans le vif. Il ne marqua ni surprise ni cérémonie ; tout, chez lui, disait qu’on nous attendait. Il y a des maisons où l’on attend les morts ; en Égypte, on leur dresse des tables. Je tins la chose pour le meilleur des présages.
De l’hospitalité d’Ender, je ne trouve rien à dire de plus juste que ceci : les bédouins du Ouadi Halfa, qui vous donnent leur dernière datte en s’excusant de sa petitesse, en auraient pâli ; et je ne connais pas d’éloge plus haut. Les anciens, il est vrai, servaient leurs morts mieux que leurs hôtes ; toutes les chapelles en portent l’inventaire, un millier de pains, un millier de cruches de bière, des bœufs, des volailles, tout ce dont vit un ka de bonne maison. Assise près du feu que Bastet avait élu sans délibérer, je songeai que j’étais sans doute la première convive en mesure de comparer les deux hospitalités, celle qu’on fait aux vivants et celle qu’on doit aux morts ; et la table d’Ender, sans qu’il s’en doutât, valait bien une table d’offrandes.
Dès le vestibule pourtant, sous la chaleur de l’accueil, quelque chose m’avertit que la soirée ne se bornerait pas aux politesses : une façon qu’avait notre hôte d’écarter certains sujets comme on ajourne une lecture difficile. J’y étais venue, du reste, pour mettre au clair ce qui pouvait l’être. Les défunts, chez les anciens, comparaissent devant les quarante-deux juges et récitent la liste des fautes qu’ils n’ont point commises ; on nomme cela la confession négative, et je tiens l’idée pour profonde : on se définit assez bien par ce qu’on jure n’avoir pas fait. Je pressentis que la soirée tiendrait du prétoire, et que le long silence de ma famille aurait, d’une manière ou d’une autre, à y comparaître.
Je croyais venir éclaircir ; j’ignorais qu’on me rendrait un nom. Il dormait depuis des années dans mes rêves, parmi des couloirs de pierre noire et des inscriptions qui se refusent à moi, seule écriture au monde que je ne sache pas lire ; j’appris avant la fin de la nuit qu’il avait été le nom de jeune fille de ma mère : Hugel. Mais on n’ouvre pas ainsi une chambre close. Sur un chantier, personne ne force le puits le premier soir : on lève le plan, on copie les inscriptions du seuil, on descend une lampe avant d’y descendre soi-même. Je fis devant celui-ci ce que j’aurais fait devant n’importe quel tombeau, à ceci près qu’il s’agissait cette fois d’un caveau de famille : je commençai par le relevé.
DOSSIER DES PARTICIPANTS — NOTES D’OBSERVATION
Ender Beaumin retenait l’œil le premier, ne fût-ce que parce qu’il emplissait la pièce comme il avait empli sa porte. Médecin de guerre ; j’ai appris en expédition à compter un médecin parmi les nécessités premières, tout de suite après l’eau, et je n’ai jamais eu à réviser ce classement. Tous, autour de ce feu, portaient la Grande Guerre à même le visage ; je fais exception, si l’on veut : je n’ai pas vu le front. Ma guerre s’est faite dans les bureaux du chiffre, et elle ne m’est parvenue qu’une fois sans code, par un télégramme arrivé en clair, que rien ne m’a épargné. Quatre ans ont passé, disent-ils, comme si c’était long ; dans la Vallée, nous appelons cela hier. Je lisais dans ses yeux une fatigue qui ne devait rien au corps ; j’ai croisé ce regard chez les gardiens des vieux temples coptes du Vieux-Caire, qui veillent sur des reliques qu’ils ne comprennent plus tout à fait, et qui veillent quand même. Les traités de chirurgie que copiaient les scribes-médecins rangeaient chaque cas sous l’un de trois verdicts ; le dernier, le plus honnête de toute la médecine, disait : « un mal qu’on ne traite pas ». Quatre années durant, Ender a recousu ce qui pouvait l’être ; le reste, il l’a écrit trop souvent pour ne pas le porter désormais sur lui. Il est des blessures gravées à même l’âme, où le fil ne prend pas.
Timothée Deslandes se tenait un peu en retrait, là où la lumière finit, et regardait chaque chose comme s’il la mettait de côté pour plus tard. Écrivain, poète, que les éditeurs s’obstinent à renvoyer à ses rêves ; je compatis sans effort, car j’ai connu ce métier de frapper aux portes. À mes débuts, on m’a servi les sourires condescendants et les « laissez donc cela aux professionnels, mademoiselle » ; on ne compte plus les Flinders Petrie en herbe qui m’ont enseigné la tenue de la truelle. J’ai fini par apprendre les serrures, au sens propre comme au figuré, et je lui souhaite d’en faire autant : celles des maisons d’édition ne doivent pas valoir mieux que les autres. Qu’il tienne bon, du reste ; sur un chantier, on remue des semaines de sable stérile avant la première assise taillée, et la persévérance fait seule le partage entre ceux qui rêvent et ceux qui trouvent. S’il faut à ce garçon un encouragement de ma part, les anciens l’ont écrit mieux que moi : les scribes morts n’ont ni pyramides d’airain ni stèles de fer, leurs livres leur tiennent lieu de pyramides, et leurs pages d’héritiers. J’ai vu l’intérieur des pyramides : on les vide. Personne encore n’a vidé un livre.
Marcello Angelo, lui, n’exigeait aucun effort d’observation : il occupait le salon comme d’autres occupent une province, la voix haute, les mains battant la mesure d’une histoire dont il était visiblement le héros, et la guerre visiblement le théâtre. Lui aussi la portait donc, mais à sa façon, en répertoire plutôt qu’en deuil. Un Napolitain haut en couleur, sorti des ruelles de Spaccanapoli ; bagarreur dans l’âme, du genre à frapper d’abord et à poser les questions ensuite, si tant est qu’il en pose. L’armée italienne avait dû savoir que faire d’un pareil tempérament : je le voyais mal aux écritures, où se fit ma guerre à moi, et fort bien là où l’on donne du couteau ; la prudence, du reste, me fait lui en créditer un au moins par chaussette, habitude de troupes d’assaut plutôt que de ruelle. Des hommes de sa trempe, j’en ai connu sur les chantiers de Pompéi et d’Herculanum, où quelques-uns faisaient la loi parmi les équipes ; Spinazzola, qui y dirige les travaux, a du pain sur la planche. J’y ai appris à négocier, et à garder un Browning dans ma sacoche de terrain, à toutes fins utiles. Avec Marcello, je garde les deux à portée de main. Par précaution. La cuirasse, cela dit, ne me trompe guère. Les bâtisseurs muraient au cœur des mastabas un réduit aveugle, le serdab, où se tenait la statue du double ; dans toute cette maçonnerie, ils ménageaient une fente à hauteur de regard, pour l’encens et pour les vivants. Les murs les plus épais gardent ce qu’il y a de plus fragile, et j’ai vu passer dans les yeux de Marcello, lorsque parlait Isidore surtout, quelque chose qui regardait par la fente.
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Isidore Vane échappait au relevé, et pour cause : on ne copie pas la paroi dont on est soi-même un fragment détaché. Mon demi-frère, donc. Abandonné aux portes d’une église par notre « père » commun, recueilli comme on recueille les objets sans provenance : pieusement, et sans poser de questions. C’est presque biblique, à y songer ; Moïse avait le Nil, Isidore a eu le parvis d’une chapelle de province. L’histoire, du reste, est plus vieille que la Bible : bien avant les roseaux de l’Exode, Isis cachait déjà son fils dans les fourrés de papyrus de Chemmis pour le soustraire au meurtrier de son père. Et par une ironie que personne, dans cette famille, n’a été en mesure de goûter, le prénom du nourrisson déposé sur le parvis signifie, au mot près, don d’Isis. Les vieilles divinités ont de ces politesses ; elles signent où l’on ne les attend pas.
Ce géniteur, je n’ai jamais voulu le connaître, et je ne lui ferai pas l’aumône d’un nom ici. Un homme d’alcool, qui nous a quittées, ma mère et moi, avant de disparaître tout à fait ; l’armée a un mot pour ceux qui abandonnent leur poste, et des conseils de guerre pour le leur apprendre, mais les pères désertent sans tribunal. Les Égyptiens réglaient cela mieux que nous : ils martelaient dans la pierre les noms des indignes, et j’ai vu assez de cartouches crevés au ciseau pour savoir ce que ce châtiment vise. Privé de son nom, un Occidental s’éteint pour de bon ; le Livre pour sortir au jour y consacre un chapitre entier, celui qui conjure ce qu’il nomme « mourir une seconde fois », et de cette fois-là, aucune barque ne revient. Je suis bien placée pour mesurer la nuance. D’ordinaire, on attendait qu’un homme eût passé le fleuve pour gratter son cartouche ; j’ai pris de l’avance.
Il faudra bien, un jour, qu’Isidore rencontre maman. Elle mérite de savoir, et lui aussi ; on verra si elle sort le service à thé ou le fusil de chasse du père René. Les anciens avaient une procédure pour ces comptes-là : du courrier pour l’Ouest, des suppliques déposées dans la chapelle avec les offrandes, où la maisonnée sommait son destinataire de s’expliquer sur ses torts ou de cesser de tourmenter les siens ; les registres de nos musées étiquettent cela « lettres aux morts », et l’étiquette dit surtout de quel côté du fleuve on l’a rédigée. J’en ai traduit qui commençaient par des tendresses et s’achevaient en mise en demeure. Ma famille, qui n’écrit pas même à ses vivants, finira peut-être par trouver la formule ; il n’est jamais trop tard pour prendre des leçons de l’autre rive.
C’est en Égypte, curieusement, que j’ai le mieux compris ce que l’abandon veut dire. Les grands y faisaient graver sur leurs tombes, à l’intention du tribunal et de l’éternité : j’ai été un père pour l’orphelin, un mari pour la veuve. On ne grave pas cela par modestie ; on le grave parce qu’on sera pesé dessus. Notre géniteur a fait le chemin inverse : deux orphelins de son vivant, et pas de tombe où mentir. Il n’a pas seulement quitté deux enfants ; il a rompu un lien que les traditions anciennes tiennent pour incassable sans dommage, et les nôtres tiennent leurs comptes mieux que les vivants.
Quant à mon vrai père, René, il ne connaîtra jamais Isidore. Son chemin a obliqué peu avant l’Armistice vers ce que les stèles nomment le bel Occident ; la boucherie des tranchées y expédiait alors par millions, et chacun, ou presque, autour du feu d’Ender, en portait encore l’empreinte. L’Ouest, en règle générale, garde ce qu’on lui confie. La consigne, pour ce qui reste alors à faire, tient en trois mots gravés partout : faire vivre le nom. Tant qu’une bouche le prononce, son maître retrouve le chemin de sa porte ; je prononce celui de René plus souvent qu’aucun autre, et j’y veille comme on entretient une veilleuse de chapelle.
J’ai longtemps cru que je passais ma vie à tirer du sable de vieilles connaissances pour comprendre ce que la guerre et le temps nous prennent ; à moins que je ne sois simplement incapable de rester assise derrière un bureau à classer des tessons de poterie. Les deux explications se valent, et je n’ai jamais éprouvé le besoin de choisir. Chaque tombe que j’ouvrais était un dialogue avec l’absence ; il faut croire que je posais mes questions au bon endroit, car l’absence, un jour, m’a répondu. René m’a appris à aimer les pierres ; ceux de l’Ouest m’ont appris à lire ce qu’elles racontent. J’ai longtemps tenu les deux écoles pour étrangères l’une à l’autre ; elles se sont beaucoup rapprochées, et je loge désormais, avec tous mes maîtres, du même côté du fleuve.
MON TOUR — SE PRÉSENTER, ENFIN
Toute lampe, tôt ou tard, se retourne vers la main qui la tient : après les parois, on voulut lire la copiste. Résumer une vie entre deux petits-fours et une coupe de champagne est un exercice qui se prononce d’ordinaire sans l’intéressée, et pour cause ; je m’acquittai donc de ma propre oraison funèbre, en veillant à la donner gaie, et avec un avantage que Bossuet n’eut jamais : une documentation de première main. Je servis de moi, comme l’usage le veut en société, une copie soigneusement restaurée ; personne dans la pièce n’était mieux placé pour se méfier des restaurations.
Je commençai par les pierres, puisque aussi bien tout commence là. Non les volcaniques, qu’aimait René, qui fut géologue et tenait le feu pour la grande affaire de la terre : les miennes ont refroidi voilà trois millénaires et racontent mieux, des histoires gravées par des mains rendues depuis longtemps à la poussière, ce qui ne les empêche pas d’avoir de l’esprit. Il existe une troisième famille de pierres, plus jeunes, qu’on grave au présent et qu’on fleurit en novembre ; je les laissai hors du récit, quoique je m’y connaisse. Je donnai ensuite ce qu’on attendait de l’aventurière, les nuits à la belle étoile du désert de Libye, les traversées en felouque sur le Nil, les découvertes qui vous font trembler les mains ; et par-dessus tout l’Égypte, cette terre qui m’a adoptée autant que je l’ai choisie, au point que certaines nuits, les meilleures, je rêve encore en copte, tant cette langue s’est enroulée autour de mes pensées comme le Nil autour de ses îles.
De la guerre, je donnai ma part exacte : pendant qu’Ender recousait des hommes dans les hôpitaux de campagne, je décousais des dépêches au Deuxième Bureau. Des heures à défaire le trafic allemand, à guetter les récurrences, à reconnaître des structures sous un fatras de chiffres et de lettres ; après des années de hiéroglyphes, de démotique et de cunéiforme sumérien, les codes de l’état-major ennemi m’ont paru presque reposants. Presque. La guerre, depuis, a rendu son dernier trafic : il s’égrène à présent sur les places de nos villages, colonne après colonne de noms, en clair, et nul chiffre au monde n’aurait su protéger ceux-là.
Le reste de ma vie tient dans ce que les manuels nomment les « langues mortes » ; l’étiquette est des vivants, et je la trouve, d’expérience, discourtoise. La cryptologie est mon métier au même titre que l’archéologie : les écritures que plus personne ne lit, les civilisations dont il ne reste qu’une syntaxe, voilà mes fréquentations. Le copte, dernier héritier de la langue des pharaons, est devenu une obsession ; quand je ne suis pas penchée sur une tombe, je le suis sur un texte élamite ou sur le linéaire A, que personne ne lit encore, l’écriture de mes rêves ayant du moins cette politesse de n’être illisible qu’à moi. « Tu collectionnes les langues des morts », me disait Nour ; elle ne croit pas si bien dire. Ulysse, pour faire causer les ombres, leur ouvrit une fosse au bord du monde et y versa un peu de sang ; elles accoururent en telle presse qu’il eut plus de peine à les congédier qu’à les convoquer. J’ai vérifié Homère sur le terrain : ce sont d’excellents causeurs, pour peu qu’on sache creuser, et j’ai rarement trouvé aux vivants une conversation plus nourrie.
Restait l’essentiel, l’homme sans qui rien : le Professeur Julius Smith. Quand je n’étais qu’une jeune personne ambitieuse que nul ne prenait au sérieux, il a vu en moi une archéologue ; non une curiosité en jupe au milieu des pelles et des pioches, une collègue. C’est à son entêtement et à sa réputation que je dois d’être devenue ce que je suis, la première femme admise à l’Oriental Club de Londres, ce bastion de moustaches et de whisky où, le jour de mon admission, quelques messieurs manquèrent s’étouffer dans leur porto. Le club a financé mes fouilles ; c’est bien tout ce que je lui demandais. Quant à ce qui nous lie, Julius et moi, les salons n’ont pas de mot pour le dire : une fois qu’on a été enterrés vifs ensemble, fût-ce une heure, sous le plafond d’un hypogée qui venait de rendre l’âme, les mondanités perdent définitivement leurs droits. La langue commune, plus sage que les salons, tient la formule exacte : « à la vie, à la mort ». De nous deux, je suis la mieux placée pour honorer les deux clauses ; Julius est cela, et davantage.
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Restait à présenter la véritable vedette de la soirée, la seule de l’assemblée qui n’eût rien sollicité : Sa Majesté Suprême Bastet, ma chatte. Elle porte le nom de la déesse qui fut lionne aux hautes époques avant de consentir à devenir chatte, protectrice des foyers et terreur attestée des souris du Caire. Elle m’accompagne partout, chantiers compris, et elle y règne avec la tranquillité d’une souveraine qui sait qu’on l’adorait déjà voilà quatre mille ans et qui tient la continuité pour acquise. Les moines de Haute-Égypte la regardent passer avec un mélange de respect et de méfiance que je trouve, des deux parts, également fondé : il est des divinités qu’aucun changement de religion n’a jamais réussi à mettre en terre.
La surprise vint d’ailleurs. Certains de nos joyeux lurons, à ce qu’il parut, redoutent les chats ; pas tous, par bonheur, sans quoi j’eusse reconsidéré mes fréquentations. Mais le trouble n’était pas là. On me fit comprendre, sans une phrase, à la façon dont les regards se cherchaient et dont les silences s’accordaient, que ma chatte pourrait être un pont, une porte d’entrée entre deux mondes. Le grec possède un mot honnête pour les convoyeurs d’âmes, psychopompe, qui fait bonne figure sur les vases ; personne, autour de ce feu, ne cherchait un mot honnête. Le nom vint à mi-voix, comme on déplace un scellé : les Grands Anciens. Il m’a fallu un instant pour savoir lequel des deux mondes, du leur ou du nôtre, j’appelais encore le mien. Il faut désormais davantage que décembre pour me glacer le sang ; ce nom y est parvenu. Car je l’avais déjà entendu. Nour l’avait prononcé un soir, au pied de la pyramide à degrés de Djoser, tandis que le vent du désert charriait des murmures où je ne reconnaissais rien d’humain ; j’avais mis cela au compte de la fatigue. Je ne le mets plus au compte de rien.
Des puissances plus anciennes que l’humanité même ; plus anciennes que les pharaons, que les textes gravés aux parois des pyramides, plus anciennes que les prières coptes qui s’efforcent de les recouvrir comme un enduit recouvre une fresque païenne. L’image n’est pas une figure de style, et elle n’appartient pas qu’à l’Égypte : nos églises de village ont passé leurs danses macabres à la chaux, et il a suffi, de nos jours, d’écailler le badigeon pour que les squelettes reprennent la ronde où on les avait laissés, sans avoir perdu la mesure. Ce qu’on recouvre ne s’en va pas ; cela patiente. Nour m’avait parlé de manuscrits du Fayoum où des passages entiers ont été biffés, grattés au couteau, et dont les moines ne parlent pas ; sous l’Écriture, un vocabulaire qui n’appartient plus au Nouveau Testament, quelque chose de beaucoup plus vieux et de bien plus troublant. Or je sais ce que c’est qu’un grattage : j’en vis. Ceux-là n’ont pas été faits pour corriger, mais pour condamner, au sens où l’on condamne une porte. Et moi qui n’ai jamais rencontré de texte gratté sans en convoiter le dessous, je me suis surprise à souhaiter, pour la première fois de ma carrière, qu’un grattage tienne bon.
Si Bastet est réellement une porte vers ce qui précède les pharaons, alors l’Égypte n’a pas adoré les chats par superstition : elle saluait, avec les égards convenables, le personnel du seuil. Et moi qui tiens pour parole d’évangile les malédictions des tombeaux et les avertissements du Livre pour sortir au jour, je serais malvenue de faire l’esprit fort. Une seule chose, dans cette affaire, m’ôte le repos. Plus anciennes que les pharaons, j’y consens ; mais à prendre le mot à la lettre, plus anciennes que l’Ouest même, plus anciennes que le fleuve et que la barque ; et il ne me reste alors aucune rive où me croire à l’abri. En attendant, Bastet n’est pas à son aise dans la maison d’Ender. Elle qui prend possession de chaque demeure comme d’une province conquise se tient dans un angle, les oreilles couchées, et fixe, avec une patience de sentinelle, un pan de mur où il n’y a rien. J’ai vérifié : il n’y a rien. C’est le rien qui me déplaît. Les chats sentent ce qui échappe aux vivants ; les coptes le savaient, les pharaons avant eux, et je finis moi-même par le comprendre, mieux qu’il n’est confortable. Nos campagnes, du reste, le savent toujours : elles écartent le chat de la chambre où l’on veille, de peur de ce qui reviendrait s’il enjambait le lit. On n’a jamais écarté Bastet d’aucune chambre où je me sois trouvée. Je laisse à d’autres le soin d’achever le raisonnement. Cela dit, elle mord moins que Marcello ; je garde cette phrase comme je garde le Browning, non que je me fasse des illusions sur sa portée, mais la main, certains soirs, a besoin de se poser quelque part.
RÉVÉLATIONS GÉNÉALOGIQUES — OU COMMENT DÉCOUVRIR QU’ON EST COUSIN AU DESSERT
Les conversations ont leurs dalles pourries. Celle-ci céda sans prévenir, à cette heure du repas où l’attention se relâche, et la soirée bascula d’un coup dans un puits que je n’avais pas porté au plan. Il apparut, de recoupement en recoupement, que j’aurais des liens de parenté avec la famille Beaumin ; et point des liens de fraîche date : on me les servit vieux de quarante ans. Moi qui déterre des dynasties, je découvrais la mienne entre la poire et le fromage.
Rome, en pareille matière, mettait les formes. Les grandes maisons y gardaient dans l’atrium les masques de cire de leurs aïeux, les imagines, qu’on ne sortait qu’aux funérailles, portés par des hommes choisis à la ressemblance, en sorte que la lignée au complet fît cortège à son dernier venu ; là-bas, une généalogie ne se récitait jamais sans les intéressés. La nôtre se récita entre deux services, et j’y relève une économie dont Rome nous aurait su gré : il ne fut besoin de louer aucun figurant. J’ai rendu leur ordre à des maisons royales sur la foi de cartouches en miettes ; il aura suffi d’une fin d’année française pour qu’on remît un peu d’ordre dans la mienne.
Hugel. Le nom de jeune fille de ma mère. Mes nuits le prononçaient depuis des années, au fond de couloirs de pierre noire, dans la seule écriture au monde qui se refuse à moi ; et voilà qu’il refaisait surface dans un salon français, entre les tasses, comme remonte une encre grattée. Restait à oser la question : ce que je voyais en dormant avait-il partie liée avec ce qu’on venait de m’apprendre ? Je tournai d’abord autour, de peur de me découvrir illuminée. Mais je crois aux malédictions de Sekhmet et je tiens compte des murmures d’Ammit ; je traduis des incantations qui n’ont jamais connu l’impression ; je serais la dernière à pouvoir récuser mes propres visions. Nour tient d’ailleurs que la langue des pharaons n’a jamais eu de mot pour le rêve : les scribes écrivaient s’éveiller, avec un œil ouvert en déterminatif, le dormeur ne quittant pas le monde mais ouvrant les yeux dans l’autre, où les anciens dieux parlent encore à qui sait écouter. Les Grecs, plus circonspects, faisaient passer les songes par deux portes, la porte de corne pour les véridiques, la porte d’ivoire pour les trompeurs ; on voit que je ne sors décidément pas des questions de portes. Pour une fois, je fus tentée de croire Nour sans réserve. Mes nuits ne rêvent pas ; elles s’éveillent. Reste à établir de quel côté, et par quelle porte.
L’atmosphère, ce soir-là, avait quelque chose d’étrange, comme un voile tendu entre les mots ; et voici ce qui parut au travers. En mille huit cent quatre-vingt-trois, une certaine Églantine Hugel avait rencontré un certain Patrice Beaumin. Amoureux, de toute évidence ; unis, d’aucune façon qui se prouve. Nos paroisses tiennent l’existence en trois colonnes, baptêmes, mariages, sépultures : ces deux-là ont laissé la colonne du milieu en blanc. Pas de bans, pas d’acte, rien ; une rencontre, une passion, et dans l’arbre généalogique des traces confuses qui mènent, par un chemin que je ne m’explique pas encore, jusqu’à ma mère. Et donc jusqu’à moi. Me voilà liée par le sang à Ender Beaumin. Une femme qui recompose des lignages pharaoniques à trois mille ans de distance, et qui reste incapable de débrouiller le sien à quarante.
Ce n’était pas tout ; on gardait une pièce pour la fin. Ma mère a une sœur, une sœur à qui elle n’adresse plus la parole depuis des années. Voilà qui complétait le tableau : une tante de plus, au mystère, versée à la collection. Je devrais tenir un registre, comme pour le mobilier des tombes : « Membre de la famille n° 7, découvert le 29 décembre 1922, état de conservation : douteux. » Je m’épargnerai toutefois d’y ouvrir ma propre fiche ; la rubrique de l’état de conservation appellerait des précisions que je ne dois à personne.
Quel méli-mélo familial ; et il fallait encore verser Isidore au dossier. René, qui s’y connaissait en terrains, aurait rangé le nôtre parmi les instables ; on y bâtit pourtant, et depuis plus longtemps que je ne croyais. Par déformation, j’en dressai l’inventaire : un médecin de guerre, une archéologue doublée d’une déchiffreuse, un curé trouvé sur un parvis, un poète que les éditeurs renvoient, et une Déesse Pharaonne qui avait regagné le canapé et le ronron, sans quitter tout à fait son pan de mur de l’œil. Qu’un romancier propose pareille distribution, et son éditeur la lui retournera pour invraisemblance ; encore jugerait-il sur un dossier incomplet, la pièce la plus indéfendable n’ayant pas été versée au manuscrit. Timothée ferait bien de prendre des notes. Voilà un roman qui, lui, trouverait peut-être preneur.
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La soirée s’étira, comme font les bonnes soirées, sur cette conversation que j’appellerai la petite monnaie des vivants : la pluie française, le prix du tabac, la politique. Je la dépense sans façon ; elle n’achète rien, mais elle tient chaud, et l’on reconnaît les maisons heureuses à ce qu’on y parle longtemps de rien. Puis vint, sans que personne l’eût cherché, le tour de René.
Mon père adoptif ; celui qui m’a élevée, qui m’a aimée, et qui m’a appris à regarder les pierres non comme des cailloux, mais comme des témoins. Un géologue, un homme bon ; les tranchées l’ont pris peu avant l’Armistice, comme elles prenaient alors, sans y regarder. En parlant de lui, ma voix se mit à trembler, et je déteste cela. Moi qui soutiens sans ciller le capuchon dressé des cobras du Fayoum, je tremblais comme une débutante devant son premier tesson. On me fait crédit, d’ordinaire, d’un sang-froid remarquable ; le compliment m’est acquis à un titre que personne, autour de ce feu, ne soupçonnait. Je n’ai pourtant rien fait pour réprimer ce tremblement. C’est, de tout ce qui me reste, ce qui ressemble le plus à un pouls, et il ne bat que pour lui.
Les coptes tiennent que nul ne quitte tout à fait les vivants tant que son nom se prononce ; ils tiennent cela, comme le reste, de plus vieux qu’eux. Rome professait l’inverse : au chevet, on criait trois fois le nom, et c’est au silence qu’on jugeait la chose faite ; « conclamatum est », disait-on en se retirant, tout est consommé. La conclamatio constatait une absence ; le nom prononcé entretient une présence, et l’on devine à quelle école je me range. On a bien dû, quelque part, crier trois fois le mien ; il faut croire que le silence ne fut pas franc. Le siècle, pour ceux des tranchées, vient d’ailleurs d’inventer un office : la minute de silence, où des places entières se taisent tête nue. J’y souscris de tout cœur, car il est un silence qui salue comme il en est un qui cache ; ma famille avait poussé le second jusqu’à la maîtrise, il était juste que je fisse enfin connaissance avec le premier. Aussi, quand le nom de René eut couru la table, je m’en tins à la vieille école : si la doctrine est bonne, et j’ai des raisons personnelles de la tenir pour exacte, il fut des nôtres ce soir-là. L’expression, pour une fois, tombait juste dans les deux sens.
On me demanda ensuite ce que je faisais de tout cela, et je le confiai sans détour : le vertige. Une famille qui se dépliait comme un papyrus, chaque tour du rouleau découvrant des colonnes neuves ; j’ai passé ma vie à dérouler ceux des autres au pinceau, millimètre par millimètre, et le mien se déroulait seul, à table, plus vite que je ne savais lire. Il faudra pourtant le lire jusqu’au bout. Je n’ai jamais laissé un rouleau à demi ouvert, et celui-ci porte mon nom.
Puis nous parlâmes du Professeur Julius Smith, et son nom fit sur la table ce que peu de noms savent faire : il l’éclaira. Le cher homme a le don de rendre lumineuse n’importe quelle soirée par sa seule présence, le rire en coup de tonnerre, et des anecdotes impossibles où la Crète le dispute à la Mésopotamie ; il nous manquait à tous, terriblement. La doctrine du nom, constatai-je, vaut donc des deux côtés du fleuve : prononcé, le sien le fit entrer un moment parmi nous. Mais on se lasse vite des présences d’emprunt. Julius est de ces vivants auprès de qui l’on oublierait presque de quel côté du fleuve on loge, et je ne connais pas, venant de moi, de plus grand éloge. Il était temps d’aller le retrouver.
31 décembre 1922 — Londres, réveillon chez le Professeur Smith
Nous quittâmes la France pour l’Angleterre. Les Grecs glissaient une obole sous la langue de qui devait passer l’eau, persuadés qu’aucune traversée ne s’accorde à crédit ; la Compagnie a modernisé la doctrine, elle délivre des billets, et son passeur commande un vapeur qui tint la Manche d’hiver avec l’obstination des gens payés pour cela. J’acquittai le plein tarif sans marchander ; un guichet mieux renseigné m’eût consenti l’ancien, qui tenait dans le creux de la main, mais il est des rabais qu’on ne réclame pas.
Le Professeur Smith, en ami fidèle et d’une générosité qui ne s’est jamais démentie, nous avait retenu des chambres au Claridge’s ; rien de moins. La mienne logeait en tourelle, fenêtres arrondies sur Brook Street, de ces chambres où l’on s’attend, en poussant la porte, à déranger un duc en robe de chambre fumant le cigare devant la cheminée. Des moquettes à étouffer tous les pas, attention superflue pour deux au moins des voyageurs ; des rideaux de velours ; un portier qui vous dévisage comme si l’argenterie manquait déjà et qu’il ne restât plus qu’à confondre le coupable. De toutes les auberges où je loge depuis que je voyage si loin de ma maison d’éternité, c’était la mieux tenue ; je maintiens le mot d’auberge, dût le Claridge’s s’en offusquer, mes classifications ne relevant pas de sa direction. Bastet, elle, s’y installa d’emblée en propriétaire, ce qui, en bonne théologie égyptienne, est probablement le cas.
Puis nous flânâmes dans la ville, et Londres en hiver est un spectacle qui se suffit : le brouillard couché sur les quais de la Tamise, les réverbères à gaz qui percent la brume comme des yeux jaunes, les marchands de journaux qui s’égosillent à chaque carrefour comme si le monde ne pouvait pas attendre le carrefour suivant. Je retrouvai avec un plaisir coupable l’odeur du charbon mêlée à celle des fish and chips dans l’air humide ; après des mois de soleil égyptien, il y a, à marcher dans cette grisaille, quelque chose de délicieusement mélancolique.
La promenade nous porta jusqu’à Whitehall, devant la pierre neuve que Londres a dressée voilà trois ans pour ceux des tranchées. Les Grecs appelaient cénotaphe la tombe qu’on élève vide, lorsque la mer ou la guerre a gardé le corps ; celle-ci l’est par principe, et vide pour tous à la fois, et les passants s’y découvraient sous le crachin ; nos hommes firent comme eux. L’inscription tient en trois mots anglais que je me suis dispensée de traduire ; on mettra cela sur le compte de la pudeur professionnelle. Le grec, si prévoyant, n’a jamais forgé le mot inverse, celui qui dirait la tombe restée seule quand son occupante voyage ; les philologues combleront la lacune quand il leur plaira, la pièce justificative se promenait ce jour-là dans Whitehall.
Marcello pestait contre le froid en napolitain, et j’ai assez fréquenté les chantiers du Sud pour apprécier en connaisseuse la richesse du répertoire ; Spaccanapoli eût reconnu son enfant. Ender marchait sans un mot, les mains dans les poches, le regard porté plus loin que la rue ; je commençais à savoir où. Timothée regardait tout avec ses yeux de poète et mettait Londres de côté, lézarde après lézarde, pour un usage ultérieur ; il cherchait la métaphore, et la ville, complaisante, en tenait boutique à chaque mur. Isidore, lui, priait, je suppose ; c’est une supposition qui, avec lui, ne m’a jamais coûté cher.
Nous passâmes devant une église anglicane, et je me surpris à la penser en copte, du même mouvement machinal qui me fait convertir les guinées en piastres. Les coptes, en quinze siècles, n’ont jamais taillé leur propre mot pour l’église : ils ont gardé l’ekklêsia des Grecs, comme on garde une clef dont on n’a jamais fait faire la serrure ; et les Anglais, qui se croient chez eux, tiennent leur church du kuriakon grec, par je ne sais quels détours saxons. D’un bout à l’autre de la chrétienté, on prie donc en grec d’emprunt, et mon réflexe n’avait rien de si dépaysé. Même ici, l’Égypte me suit ; après tout, chacun pense dans la langue de chez soi.
MES COMPAGNONS DE ROUTE — OBSERVATIONS D’UNE ARCHÉOLOGUE SUR LE TERRAIN
En les observant déambuler dans les rues de Londres, je ne peux m’empêcher de porter sur eux le regard de l’archéologue. Déformation professionnelle. On étudie les gens comme on étudie une strate : ce qui est en surface ne dit jamais toute la vérité, et c’est en creusant que l’on trouve.
Ender m’inquiète. Sur le chantier, j’ai côtoyé des hommes brisés par la chaleur, la dysenterie, les accidents. Mais les blessures d’Ender sont d’une autre nature. Il a passé quatre ans à recoudre des corps déchirés par les obus, à décider qui sauver et qui abandonner. Comment revient-on de cela ? En Égypte, j’ai vu des stèles funéraires de soldats de Ramsès II qui portaient des inscriptions parlant de « l’ombre qui ne quitte plus le guerrier ». Trois mille ans et rien n’a changé. Ender porte cette ombre. Je me demande si quelqu’un, un jour, arrivera à l’en délester. Et maintenant que je sais que nous partageons le même sang… cette ombre me touche d’autant plus.
Timothée m’intrigue. Cet homme porte en lui une mélancolie qui nourrit sa poésie, mais qui le ronge aussi. Je reconnais cette fièvre, cette obsession de dire quelque chose au monde sans que le monde veuille bien écouter. C’est la même que celle de l’archéologue qui déterre une pièce extraordinaire et que personne ne veut publier. Il y a de la noblesse là-dedans, et de l’entêtement. Lui aussi a été marqué par la guerre, comme tous les autres. Mais il a choisi les mots pour en témoigner. Je me demande si l’écriture le guérit ou l’empêche de guérir.
Marcello me fait rire, et c’est précieux. Sous ses allures de brute napolitaine, il y a une loyauté féroce, le genre que l’on ne trouve que chez ceux qui ont appris très jeune que la vie ne fait pas de cadeaux. Je l’ai vu regarder Isidore avec une tendresse bourrue qu’il camoufle sous des bourrades et des jurons. Sur un chantier de fouilles, c’est exactement le type d’homme que l’on veut à ses côtés : celui qui ne réfléchit pas à deux fois quand il faut vous tirer d’un éboulement. Et ses histoires de Naples, bien que probablement à moitié inventées, valent tous les feuilletons du monde.
Isidore est peut-être celui qui me touche le plus. Ce frère que je n’ai pas eu, et que j’ai retrouvé trop tard. Il y a entre nous une connexion silencieuse que ni lui ni moi ne savons encore nommer. Nous sommes les deux moitiés d’une histoire brisée, les fragments d’un même vase que la vie a dispersés dans des directions opposées. Lui vers Dieu, moi vers les dieux anciens. Lui vers la prière, moi vers les hiéroglyphes. Et pourtant, quand il me regarde, j’ai le sentiment étrange de me reconnaître dans ses yeux.
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Et puis il y a Bastet, ma compagne la plus fidèle, la plus silencieuse et la plus exigeante, les trois titres étant cumulables. Elle nous accompagne à Londres, cela va sans dire ; je n’aurais pas pu la laisser en France, et elle ne me l’aurait pas pardonné. On ne laisse pas une déesse derrière soi, une égyptienne moins qu’aucune autre : la rancune y est tenace, et la mémoire plus longue que les dynasties. L’ancienne Égypte, du reste, défendait qu’on fît sortir ses chats du royaume, et dépêchait au besoin des agents pour racheter ceux qu’on lui avait soustraits ; Nour tient que séparer un chat de son maître y passait pour une profanation, et je la crois volontiers. À ce compte, je voyage en double infraction, et la douane n’a inspecté que le panier. Elle avait traversé la Manche d’un calme royal, comme si le tangage eût été une familiarité indigne de son attention ; au Claridge’s, elle avait inspecté chaque pièce de la tourelle avec la méticulosité d’un conservateur prenant possession de ses collections, puis élu le meilleur fauteuil avec l’assurance de qui a toujours su où était sa place. Les réactions du cercle valaient une planche d’étude : Timothée l’observait avec une fascination de poète ; Ender la caressait avec une douceur que je ne lui connaissais pas ; Marcello gardait ses distances en marmonnant du napolitain où revenait le malocchio ; Isidore, lui, la bénissait. Bastet le regardait alors comme on regarde un parfait ridicule, puis acceptait la bénédiction avec une tolérance magnanime : elle a l’habitude d’être vénérée, la forme lui importe peu.
Mais depuis la soirée d’Ender, où l’on m’a laissé entendre qu’elle pourrait être un pont vers les Grands Anciens, je regarde ma chatte autrement. Sans peur, cela jamais. Nous avons traversé le désert ensemble ; nous avons dormi dans des tombeaux, à une époque où je pouvais encore me flatter de n’y être que de passage ; nous avons essuyé côte à côte une tempête de sable dans le Sinaï, et elle m’a tenu compagnie les nuits où la solitude du chantier pesait plus lourd que le sable. Non : je la regarde avec la curiosité de qui sait, de source sûre, le monde plus vaste et plus ancien qu’on ne l’enseigne. Ses yeux d’or, dans la pénombre du Claridge’s, ont parfois des reflets qui ne doivent rien à la lumière du gaz ; j’ai fait la part du gaz, c’est précisément ce qui m’occupe. On prête aux coptes d’appeler les chats gardiens du seuil. J’ai beau chercher, je n’ai jamais rencontré la formule dans un manuscrit ; mais la fonction, elle, est des mieux attestées : le Livre pour sortir au jour poste un portier à chaque porte de l’autre monde, et le voyageur doit décliner leurs noms un à un pour qu’on le laisse passer. Les listes sont exactes ; je me porte garante de la collation. Gardiens de quoi, exactement ? Voilà une question que je n’aurais pas posée il y a un mois.
RETROUVAILLES — CHEZ LE PROFESSEUR SMITH
Le soir même, donc, nous nous rendîmes chez le Professeur Smith, Bastet du voyage, naturellement : on ne laisse pas une déesse seule au Claridge’s, elle finirait par convertir le personnel. Ce fut Beddows qui nous ouvrit, le fidèle serviteur du Professeur, impeccable dans son costume sombre, le dos droit comme un obélisque, et d’un flegme à faire passer un sphinx pour un bavard. Il nous délesta de nos manteaux avec une efficacité toute militaire, puis nous apprit, d’un « Madame » où tenait l’Empire des Indes entier, que le Professeur nous attendait au salon.
Julius parut derrière lui, et son visage s’illumina d’un sourire si large que la moustache en frémit. Il nous appela ses enfants, du ton qu’on réserve aux voyageurs partis depuis dix ans et non depuis quelques mois, et les retrouvailles furent joyeuses, bruyantes, désordonnées ; on s’embrassa, on se donna de grandes tapes dans le dos, Marcello un peu trop fort, comme d’habitude, et l’on rit. Julius sentait le tabac à pipe et le vieux cuir, exactement comme dans mon souvenir, et son salon demeurait ce capharnaüm d’artefacts, de livres en piles et de cartes dépliées sur toute surface disponible où l’on se sent chez soi avant d’avoir ôté ses gants. J’y relevai, sur une étagère, une escouade de répondants, ces figurines du trousseau dont l’unique office est de répondre « présent » quand on appelle le maître à la corvée ; entre l’appel de Julius et pareille garnison, j’étais en pays de connaissance, et l’on m’accordera que je répondis dans les règles de l’art. Bastet, elle, avait déjà pris possession du fauteuil préféré du Professeur, avec l’autorité tranquille d’une souveraine qui retrouve son trône ; Julius ne protesta pas. On ne discute pas avec une déesse.
Ce fut Isidore qui exposa au Professeur, avec cette douceur qui n’appartient qu’à lui, le lien qui nous unit : sa sœur cachée, retrouvée. Les yeux de Julius firent la navette, d’Isidore à moi, de moi à Isidore, et tout ce que le vieux maître trouva d’abord à produire tint en un « mon garçon » attendri, avant qu’il ne se calât dans son fauteuil pour écouter la suite. Isidore dit alors son bonheur de m’avoir retrouvée ; il dit que cette découverte valait pour lui toutes les reliques du monde. Le mot, dans sa bouche, était le plus haut de la maison ; sa profession nomme ainsi des fragments de personnes qui ont fini de vivre et qu’on enchâsse pour les chérir, et je m’abstins de lui faire observer qu’il ne pouvait pas mieux dire ; je lui épargnai de même que l’Église appelle translation le voyage en grande pompe d’une relique d’une châsse à l’autre, ce qui régularisait rétroactivement, et selon sa propre liturgie, mon itinéraire d’Alexandrie à Brook Street. Je sentis mes yeux piquer, ce qui est parfaitement inadmissible chez une femme qui a tenu tête à des pilleurs de tombes armés de machettes ; à la réflexion, l’inadmissible n’était pas de pleurer, c’était qu’il m’en restât de quoi. La famille, décidément, est une autre forme d’excavation, et les trouvailles y bouleversent davantage.
On prit ensuite des nouvelles de chacun, car Julius voulait tout savoir. Les campagnes littéraires de Timothée, d’abord, et il se fit fort de connaître un éditeur ; je souris, nous nous étions déjà occupés entre nous de l’édition d’éternité, Julius se chargeait du siècle. La santé d’Ender, ensuite, et le sourcil du Professeur se fronça ; il voyait l’ombre, lui aussi. Les dernières bagarres de Marcello le firent éclater d’un rire à ébranler les piles de livres, et la vocation d’Isidore lui valut un hochement de tête d’un respect sans mélange.
Puis on me fit raconter l’Égypte. La tombe intacte de la nécropole thébaine, découverte avec Nour, et Julius, à ce chapitre, manqua renverser son brandy ; les négociations houleuses avec les autorités locales ; les nuits à relever des inscriptions à la lueur des lampes à pétrole, la lampe toujours descendue avant moi, par une prudence devenue, en ce qui me concerne, de pure courtoisie. Et les textes coptes d’un codex enseveli tout contre la tombe, comme si les moines avaient voulu laisser une clé aux générations futures ; on notera qu’ils l’ont enterrée, la clé, ce qui en dit assez long sur la serrure.
Puis Naples. Les chantiers de Pompéi, où l’on compose avec la Camorra autant qu’avec la lave séchée ; Pompéi, ville des nôtres s’il en fut, passée de l’autre côté en une après-midi et conservée par cela même qui l’a prise. Depuis Fiorelli, on y coule du plâtre dans les vides que les corps ont laissés, et le moulage vous rend la forme exacte, le geste interrompu, jusqu’au pli du manteau ; je m’attarde devant ces dormeurs plus longtemps que l’usage de la profession ne le veut, et l’on mettra cela sur le compte de la confraternité. Les fresques d’Herculanum, elles, vous coupent le souffle, à ce que tout le monde assure ; je confirme l’effet, sans être en mesure de témoigner du mécanisme. Restaient les tractations avec des personnages que Marcello, en enfant de Spaccanapoli, connaît certainement mieux que moi. Il n’en a pas dit un mot, lui qui en dit toujours trop. Suspect.
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Ce fut alors que Julius se pencha vers moi, avec dans l’œil cet éclat que je lui connais de longue date, celui des grandes nouvelles. Il voulut savoir si j’étais au courant, pour Toutankhamon. Mon cœur se serra ; il attend toujours sa pesée, et je le soupçonne de s’exercer. Au courant, je l’étais, et d’un peu plus près que les dépêches : l’Anglais de la Vallée portait désormais un nom pour toute la terre, Howard Carter, un commanditaire, Lord Carnarvon et ses fonds, et quelques semaines à peine d’une gloire que les journaux disaient sans précédent, la tombe la plus extraordinaire jamais mise au jour dans la Vallée des Rois. Julius s’enflamma, et le brandy connut sa seconde alerte de la soirée. Les dépêches lues et relues, l’antichambre entrevue, les lits d’apparat dorés, les chars en pièces détachées, l’albâtre à profusion, l’ampleur de ce que tout cela promettait à l’égyptologie : il parlait avec une passion contagieuse, les mains modelant des trésors dans l’air du salon. Moi, de cet inventaire, je retenais l’article que les dépêches expédient en trois lignes : au fond de l’antichambre, entre deux sentinelles noires, seul corps de garde au monde qu’on ne relève jamais, une porte close, au scellé intact. On n’a encore forcé que le parloir ; le maître de maison n’a reçu personne.
Ce que les dépêches ne disent pas, c’est de qui l’on parle. Toutankhamon pesa si peu, de son règne, que les scribes des dynasties suivantes l’ont rayé des listes royales, proscrit en bloc avec les hérétiques de son temps ; le nom retranché des tables, la mémoire rendue au sable. Je sais ce que pareil traitement vise ; il m’est arrivé d’en user. Mais l’oubli, en nécropole, s’est révélé le plus sûr des gardiens : les pillards travaillent sur catalogue, on ne visite que les gloires, et la maison dont nulle bouche ne prononçait plus le nom a traversé trente siècles sans une effraction. Et voilà que la terre entière, en quelques semaines, s’est mise à prononcer ce nom-là, dans toutes les langues, à tous les carrefours où s’égosille un crieur de journaux : la plus vaste entreprise de faire vivre le nom que l’histoire ait connue, menée par des officiants qui s’ignorent. Les scribes l’avaient rayé pour lui infliger la seconde fois, celle dont aucune barque ne revient ; les rotatives le lui rendent au centuple. J’ignore si le petit roi y trouve son compte ; je sais que, de notre côté du fleuve, cette monnaie-là a cours.
Puis Julius s’arrêta au milieu d’une phrase. Il me regarda ; il vit mon visage ; et la question vint, inévitable, celle qu’il ne pouvait pas ne pas poser : pourquoi n’étais-je pas de l’équipe de Carter. Le silence qui suivit répondit avant moi. Je tiens depuis quelque temps un catalogue des silences ; celui-là appartenait à l’espèce des silences qui savent. Je pris le temps d’une inspiration, par attachement aux formes plus que par nécessité. La découverte du siècle se ferait sans moi. Non que rien manquât au dossier : les hiéroglyphes, le hiératique, le démotique, le copte, l’art de déchiffrer ce qui se dérobe, tout cela m’est accordé de bonne grâce, et mes compétences n’ont jamais été en cause. La raison de mon éviction tient en un mot, et il faut le donner tel quel : être une femme. De tous mes états, on notera que c’est le seul qui figure aux registres ; il s’est trouvé suffisant.
Julius secoua lentement la tête, de cette colère contenue que je lui connais, celle qui ne casse rien : elle use. Lui qui m’a fait ouvrir l’Oriental Club sait mieux que personne ce que coûte cette bataille, livrée porte après porte ; et il me promit un jour, qu’il ne datait pas, où l’archéologie ne serait plus ce bastion de tweed et de préjugés. Autrefois, j’aurais répondu que j’aimerais le croire. J’ai mieux, désormais : une jurisprudence. Les anciens gravaient au seuil de leurs chapelles un appel aux vivants, adressé sans le moindre embarras à des passants qui n’étaient pas nés : « Ô vivants qui êtes sur terre, qui passerez devant cette tombe… » ; suivait la demande, un nom prononcé, une offrande que la voix suffit à porter, presque rien. L’audace était folle, écrire à des lecteurs de plus tard sans autre facteur que la pierre ; or j’y réponds chaque matin, par métier, à trois mille ans de distance, et la lettre arrive. On peut donc s’adresser à l’avenir et en obtenir réponse ; le genre a fait ses preuves, et la promesse de Julius y entre de plein droit. Je la range parmi les inscriptions dont je sais qu’elles trouveront lectrice ; j’ai, pour patienter, plus de facilités que la moyenne.
Je promis en retour de le tenir informé de l’expédition ; j’ai mes sources, Nour la première, et cette poste sans timbre qui court entre Le Caire et Louxor plus vite que les dépêches officielles. Or Nour, justement, regarde l’affaire du même œil froid qu’au premier jour de la fièvre. Pour elle, cette tombe soulève plus de questions qu’elle n’en ferme : les circonstances de la trouvaille, la hâte de Carter, la main de Carnarvon et de ses fonds sur chaque décision du chantier. Nour flaire quelque chose ; et quand Nour flaire, l’expérience commande de flairer avec elle. Les Égyptiens ont pour leurs ancêtres un instinct que nous autres n’acquerrons jamais, quel que soit le nombre de diplômes pendus à nos murs. J’y souscris d’autant plus volontiers que je puis désormais vérifier sur pièces : les ancêtres, j’en parle de source proche, ne lisent pas nos diplômes. Quant au reste, sur les portes scellées, je suis renseignée de première main : elles finissent toutes par s’ouvrir. C’est même à cela qu’on les reconnaît.
L’EXPOSITION MAYA — ET UNE PROMESSE DE SILENCE
Julius, cependant, n’en avait pas fini. Il se pencha vers moi avec cet air de conspirateur qui lui va comme un gant, baissa la voix comme on la baisse pour les grandes nouvelles, et nous apprit qu’une exposition sur les Mayas se tenait à deux pas, au British Museum, naturellement. Mon cœur fit un bond ; décidément, il s’exerce. J’en manquai renverser mon thé, qui connut ainsi, après le brandy, l’alerte de la maison. Les Mayas ! Leurs glyphes, leurs calendriers, une astronomie à faire pâlir nos observatoires, obtenue sans une lunette, à l’œil nu et à la patience ; un peuple qui inventa le zéro avant nos algébristes et qui l’écrivait d’un coquillage, le rien ramassé sur une plage, ce qui me le rend presque aimable. Entre leurs glyphes et certains chiffrements que j’ai pratiqués, les parentés ne doivent rien au hasard : le calendrier n’est pas tombé devant des pelles, il est tombé devant des régularités, par la fréquence et la position, comme tombent les codes ; le reste du système passe, dans les congrès, pour indéchiffré. Mes carnets sont d’un autre avis ; mais mes carnets ne vont pas aux congrès. Et leur compte long, ce calendrier qui date tout depuis la création du monde et n’a pas froid aux chiffres : on connaît des stèles qui calculent, sans trembler du poignet, des dates à des millions d’années en arrière, où il n’y avait personne pour tenir le pinceau. Une écriture humaine qui se promène là où l’humanité n’est pas ; je connais peu de vertiges plus francs, et j’en fréquente quelques-uns.
Leur cosmogonie, surtout, me rend des échos qui ne me laissent pas en repos, venus des mythes d’Égypte et de ces apocryphes coptes au vocabulaire gratté dont Nour m’avait parlé. Chaque peuple nomme le pays d’en bas selon son tempérament : l’Égypte a vanté son bel Occident, en propriétaire qui montre son bien ; les Mayas ont appelé le leur Xibalba, ce qui se traduit sans fard, l’Endroit de l’Épouvante. Entre l’éloge et l’aveu, je m’abstiendrai de départager les traducteurs ; j’ai des attaches dans la région. Le Popol Vuh, que le bon abbé Brasseur a mis en français voilà une soixantaine d’années, décrit la descente : une route qui plonge, des épreuves en enfilade, des maisons de froid et de lames, et à franchir d’abord, une rivière de sang. Un océan sépare ces gens de Thèbes et d’Athènes ; personne n’a fait la traversée pour comparer les plans ; et chacun pourtant a creusé son fleuve au même endroit du monde, c’est-à-dire dessous, et posté du monde sur la rive. Des civilisations sans un mot en commun, et les mêmes terreurs ; c’est la seule leçon d’ethnographie qui compte, et l’on comprendra qu’elle me regarde.
Le British Museum garde d’ailleurs, rapportés par Maudslay, des linteaux de Yaxchilán où tout cela cesse d’être de la littérature. On y voit une reine agenouillée se passer dans la langue une corde garnie d’épines, et son sang goutter sur du papier ; au tableau voisin, le papier brûle, et de la fumée se dresse un serpent démesuré, mâchoires ouvertes sur un visage d’ancêtre en armes, venu répondre. J’ai reconnu la procédure au premier regard, et pour cause : Ulysse n’opérait pas autrement au bord de sa fosse. Le sang appelle ; d’un hémisphère à l’autre, sans s’être concertés, les vivants ont trouvé le même timbre pour leur courrier, et les nôtres, des deux côtés de l’océan, la même raison de se déranger. J’ajouterai, en spécialiste des correspondances : la lettre arrive.
Julius m’écoutait m’enflammer avec la mine du prospecteur qui tient son filon, et il partit d’un rire à faire tinter les vitrines ; puis le rire tomba d’un coup, comme il sait faire, et il me glissa, sur le ton des recommandations qui n’en sont pas, de ne point parler là-bas de mon « métier ». Il ne précisa pas lequel ; j’en compte au moins deux d’avouables. Mais j’avais compris à demi-mot. Le milieu des musées de Londres est un nid de vipères en tweed ; une femme qui exerce l’archéologie et le déchiffrement y passe déjà, à l’Oriental Club, pour une tolérance chèrement acquise, et j’ai coûté du porto à ces messieurs. Ici, ce serait une provocation ; on ne provoque pas les vipères dans leur propre vivarium, surtout quand on vient regarder les serpents des autres.
J’acceptai de bonne grâce. Se fondre dans le décor est une compétence de terrain, la première qu’on acquiert à fouiller en territoire hostile ; j’ajoute que c’est, de toutes les miennes, la seule dont l’exercice ne connaisse plus ni relâche ni public, et je la tiens pour des enjeux auprès desquels le qu’en-dira-t-on des conservateurs ne pèse rien. Restait la vraie difficulté de l’après-midi : me tenir devant des stèles en feignant de ne pas lire ce qui s’y lit, jouer l’ignorante devant un texte, moi qui fais profession du contraire. Voilà, conviendra-t-on, un exercice de maîtrise de soi autrement sévère que de résister à l’envie d’ouvrir un sarcophage ; la comparaison, du reste, me flatte à peu de frais. Résister à un sarcophage n’est qu’une politesse de chantier, à la portée de la première professionnelle venue ; et puis je jouerais là-dessus à domicile. Le meuble et moi, c’est de notoriété très privée, nous nous connaissons des deux côtés du couvercle.
LE RÉVEILLON — CHAMPAGNE, CADEAU NUBIEN ET OMBRES PHARAONIQUES
L’année, cependant, n’avait plus que quelques heures devant elle, et nous nous entendîmes sans nous concerter pour les lui faire belles. Minuit allait faire passer mille neuf cent vingt-deux de mon côté du fleuve, et l’on ne congédie pas une année pleine sans escorte. Les Irlandais, qui s’y prennent mieux que personne, veillent les leurs le verre à la main, entre récits et chansons, et celui qu’on veille préside la table une dernière fois ; la veillée d’Irlande, que ses gens nomment le wake, tient que le chagrin s’honore aussi en riant. Notre réveillon fut de cette école, à un détail près, que je fus seule à goûter : à ces veillées, l’invité d’honneur est d’ordinaire seul de son bord ; à la nôtre, l’année eut de la compagnie.
Chacun, selon la formule, apporta sa pierre à l’édifice ; venant d’un métier où les édifices qu’on bâtit pierre à pierre finissent tous par loger quelqu’un, je me garderai de pousser la figure. Julius sortit ses meilleures bouteilles, et le brandy, rescapé de deux alertes, connut enfin l’emploi pour lequel on l’avait mis en cave ; du gin pour qui le préférait ; et un bordeaux dont je soupçonne le Professeur Smith de réserver la caisse à mes visites. Le soupçon m’honore trop pour que je l’instruise.
Marcello avait déniché Dieu sait où un limoncello qui emporte la gorge et y grave son passage ; je n’ai pas demandé la provenance, il est des fouilles qu’on ne fait pas entre amis. Timothée déclama un poème de sa façon sur l’amitié, maladroit et sincère, les deux qualités se prêtant main-forte ; Isidore en rougit, Marcello en rit, et j’y vis, pour ma part, un progrès d’école : Simonide a fondé le métier en écrivant pour ceux de mon bord ; Timothée, lui, servait ce soir-là des vivants, à table et de leur vivant. Les éditeurs ne savent pas ce qu’ils perdent ; le marbre non plus, mais le marbre, lui, a le temps.
Ender, pour une fois, se détendit, et offrit une tournée d’un cognac qu’il gardait dans sa sacoche de médecin ; je m’abstins de demander à quels offices la flasque avait servi du côté des brancards, il est des inventaires qu’on n’ouvre pas un soir de fête. Isidore, fidèle à sa charge, bénit nos verres avant le toast, ce qui souleva un éclat de rire général ; il fut le seul à ne pas voir qu’il observait, à sa manière, la plus vieille règle des banquets. Les anciens ne buvaient jamais sans verser la première gorgée hors de la coupe, part des dieux et de ceux d’en bas ; les Grecs nommaient cela la libation, et nulle table ne s’ouvrait sans elle. Isidore confie la première gorgée au ciel plutôt qu’au sol ; la direction a changé, l’office est le même, et je bus d’autant plus volontiers que la part des miens avait été faite dans les formes.
Il faut dire que je ne suis pas buveuse, et que le métier ne m’en a jamais laissé le loisir. Sur un chantier, la moindre erreur de jugement se paie comptant, une découverte, un doigt, une vie, selon le cours du jour. J’ai vu ce que l’alcool fait aux hommes dans le désert : il dessèche le corps et engourdit l’esprit, soit exactement l’inverse de ce qu’exige un hypogée où l’air se compte et où les pièges patientent ; et les pièges, en nécropole, patientent mieux que les hommes. S’il me fallait une raison de plus, j’en tiens une de naissance : l’homme d’alcool qui nous a semés, Isidore et moi, aux deux bouts du pays, et dont le cartouche, dans mes registres, est gratté d’avance. De toute sa succession, je n’ai retenu qu’un legs, garder la tête claire ; c’est le seul article de l’inventaire que je n’aie pas fait marteler.
Mais ce soir-là, exceptionnellement, oui : ce soir-là, je bus. Parce que l’année changeait ; parce que j’étais entourée d’amis, denrée plus rare que tous les millésimes ; et parce que Julius versait un bordeaux si remarquable que le refuser eût été une insulte à la civilisation française. J’y mis aussi, je l’avoue, une curiosité de laboratoire : je ne savais plus au juste ce que le vin pouvait sur moi, et l’occasion était bonne de l’établir en bonne compagnie. Les résultats furent modestes ; ils furent au-dessus de mes espérances, et je m’en tiendrai là sur ce chapitre. On but à ma santé ; je laissai passer, la politesse ayant le pas sur l’exactitude, et je rendis le toast avec l’aplomb d’une femme qui sait ce que parler veut dire.
À minuit, selon l’usage que l’Écosse a prêté à Londres, on se prit les mains pour Auld Lang Syne, la chanson qui demande s’il faut oublier les vieilles connaissances. Je la chantai sans me faire prier ; la question, dans ma partie, est réglée de longue date, et je me flatte d’être, de toute l’assistance, celle qui l’a le mieux résolue. Puis mille neuf cent vingt-deux passa, et le mois qui s’ouvrait devant nous porte, on l’oublie trop, le nom de Janus, le dieu des portes, à qui Rome donnait deux visages, l’un sur ce qui s’en va, l’autre sur ce qui vient. L’année ne pouvait mieux choisir son portier, ni moi mon calendrier : entre gens des seuils, on se reconnaît. Je franchis celui de mille neuf cent vingt-trois du pas de qui a passé des portes plus difficiles, et dans les deux sens.
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Mille neuf cent vingt-trois n’avait pas une heure que je lui trouvai son premier emploi : minuit franchi, c’était l’heure des étrennes, et je tenais les miennes prêtes depuis Thèbes. Je tirai de ma sacoche de voyage un paquet enveloppé d’un linge de coton égyptien ; on ne confie rien de précieux à la route, là-bas, sans l’emballer selon les règles, et l’école a fait ses preuves, ses colis les mieux faits ayant voyagé trois mille ans sans une avarie. Sous le linge, une statuette : un pharaon à la peau noire, travail de Nubie, sortie du trousseau de la tombe que Nour et moi avons découverte dans la nécropole thébaine. Le mot est de la profession, et je le maintiens en connaissance de cause : un trousseau n’est pas un trésor, c’est un nécessaire de voyage, chaque pièce mise là pour servir quelqu’un, et je sais mieux que les manuels à quel point ces objets ne sont pas des ornements. J’en dispose sans remords, et pour cause : entre gens du même bord, les affaires de succession s’arrangent à l’amiable, et le propriétaire, aux dernières nouvelles, ne s’est pas plaint. La finesse en est rare, les traits du visage d’une noblesse qui saisit ; on a beau avoir fréquenté les plus grands, on salue.
Julius la reçut dans ses paumes ouvertes, avec cette délicatesse des hommes qui savent ce qu’ils tiennent ; il est une manière de porter ce qui a traversé trente siècles, et il l’a de naissance. Ses yeux brillèrent. Puis il se tut, longtemps, tournant lentement la statuette dans la lumière de la lampe à pétrole, comme on interroge une pièce sur toutes ses faces avant de se prononcer. Je tiens catalogue des silences ; celui-là, je ne suis pas encore parvenue à le classer, et je note l’aveu, car il est rare que j’y sois contrainte. Il finit par murmurer le mot d’« extraordinaire », et il le murmura deux fois, à la façon dont on vérifie une pesée. Je reçus le verdict en professionnelle des deux partis : l’objet le mérite ; et j’observai, à part moi, qu’on prononçait devant moi le jugement d’une pièce de tombe qui se trouve fort bien conservée, qui a fait du chemin depuis son caveau, et qui circule à présent parmi les vivants sans que personne y trouve à redire. Il y en avait deux comme elle dans le salon ; l’autre tenait la statuette.
Puis il me regarda avec ce sérieux qu’il réserve aux grandes occasions, et l’idée vint, mûrie sans doute pendant le silence : je devrais donner une conférence à l’Oriental Club, sur les pharaons de Nubie. Le Professeur Smith a raison, comme souvent ; personne, en Europe, ne touche au sujet. Des souverains à la peau noire ont pourtant régné sur les Deux Terres, relevé des temples, la colonnade de Taharqa se dresse toujours dans la première cour de Karnak, mené leurs campagnes jusqu’aux marches de l’Asie ; et ils bâtissaient encore des pyramides quand l’Égypte n’en élevait plus depuis huit siècles, si bien que les élèves ont fini par enterrer le maître, et dans les formes. Nos manuels ignorent tout cela superbement, comme si la vingt-cinquième dynastie n’avait jamais existé. Or le tour de phrase, en l’espèce, n’est pas une figure : il fut un programme. Deux générations après leur départ, un pharaon du Nord fit marteler leurs cartouches sur les monuments du pays, les noms retranchés au ciseau, la seconde fois administrée en gros, à l’échelle d’une maison royale entière. Je connais l’ouvrage, pour l’avoir vu de près et pratiqué en petit ; nos manuels, sans le savoir, achèvent au silence ce que Psammétique avait commencé au burin.
Les attestations, pourtant, ne manquent que dans nos bibliographies. La langue du pays, d’abord, avait pris les devants : l’Égypte se nommait elle-même Kemet, la Noire, du nom de sa terre grasse ; un roi noir sur le trône de la Noire, la grammaire n’y trouvait rien à redire, et il aura fallu nos manuels pour rougir à sa place. J’ajoute que la terre en question est la bonne terre, celle qui rend au centuple ce qu’on lui confie ; on me permettra d’avoir, pour les terres noires et pour ce qu’elles rendent, un faible de position. L’Écriture, ensuite, celle-là même que ces messieurs révèrent le dimanche : Taharqa y figure en toutes lettres, « Tirhaqa, roi de Koush », marchant contre l’Assyrien au livre des Rois ; le seul pharaon de son siècle que mon frère puisse vérifier dans son propre livre, et je me fais une joie de lui indiquer le verset. La pierre, enfin. Chabaka, un autre de ces rois, trouva un jour un texte des origines rongé des vers, et le fit graver dans une pierre noire afin qu’il ne pérît point ; un roi noir arrachant une théologie aux vers et à l’oubli, voilà un confrère. Le sort a de l’esprit : sa pierre servit plus tard de meule, et les vivants ont moulu leur farine sur la parole des dieux jusqu’à l’user en son milieu. Elle est aujourd’hui à Londres, au British Museum ; nous passerons donc devant en allant regarder les serpents des autres.
J’acceptai, cela va sans dire, et avec une joie que je renonce à draper. Les anciens avaient un office pour rendre la parole à qui ne l’avait plus : sur la bouche des statues, et sur celle du maître de la tombe, un officiant levait l’herminette et prononçait les formules ; l’ouverture de la bouche faite, l’effigie pouvait recevoir, répondre, se défendre au tribunal. Je ne parle pas de cet office en antiquaire. Quelque chose de cet ordre a été célébré sur moi, quelque part entre deux rives, sans que je puisse produire l’officiant ni la date ; les résultats sont sous les yeux du lecteur, la bouche fonctionne, et l’on m’accordera qu’elle articule. Je tiens donc l’office pour efficace, en toute rigueur expérimentale, et je m’en vais le rendre : un soir de conférence, en robe du soir, l’herminette remplacée par le pupitre, à une dynastie entière à qui l’on a cloué la bouche au ciseau, et dont je prononcerai les noms un à un, à voix haute, dans le sanctuaire même du tweed. On connaît ma doctrine sur les noms prononcés ; qu’on la multiplie par une maison royale. Et je ne me cache pas que l’idée de faire trembler les moustaches de ces vieux messieurs avec des pharaons nubiens me réjouit énormément ; l’adverbe est pesé, comme le reste. Ils m’ont admise du bout des lèvres. Ils vont entendre ce que rend une bouche ouverte dans les règles ; j’en garantis le fonctionnement sur pièce.
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Mais le visage de Julius changea. Quelque chose passa dans son regard, et je dispose, pour le nommer, d’un lexique de première main : une ombre, au sens des anciens, cette pièce détachable de la personne qui se pose où elle veut ; celle-là ne lui appartenait pas, et elle se posa sur lui le temps d’un aveu qu’il ne fit pas. Il reposa la statuette sur la table, avec des précautions que je ne lui avais pas vues pour la prendre, et se mit à parler, de loin d’abord, comme on aborde une côte mal sondée, d’un autre souverain à la peau noire. Sans rapport, prit-il soin de préciser, avec notre trouvaille thébaine ; je notai la précaution, car on n’écarte guère que les rapprochements qu’on a soi-même faits. Un roi dont le nom fut effacé des cartouches, martelé dans la pierre, rayé des listes royales ; l’ouvrage complet, exécuté par des gens qui savaient ce qu’ils faisaient. Julius en parlait avec une gêne visible, choisissant ses mots comme on pose ses pas en terrain miné, et la comparaison, autour de ce feu-là, n’avait rien d’une figure. Lui, pourtant, qui a assisté sans ciller à ces déballages publics de momies dont le siècle passé faisait des soirées, coutume sur laquelle je réserve, par solidarité de vestiaire, mon sentiment ; lui qui a arpenté des hypogées réputés maudits sans presser le pas. Ce roi-là le mettait mal à l’aise, et le malaise, chez les hommes de cette trempe, vaut une mesure : il faut du lourd pour faire pencher cette balance. Faute de cartouche, j’ouvris pour lui une cote dans mes carnets, comme pour la tante mystère ; va pour le roi sans cartouche, en attendant mieux. Ou en attendant pire.
Des noms effacés, des cartouches martelés : cela me rappelait quelqu’un, et la profession entière avec moi. Hatchepsout, la grande pharaonne, celle dont Thoutmôsis III entreprit d’abolir jusqu’au souvenir : le nom buriné des parois de Deir el-Bahari, les cartouches regravés au profit d’autres, le visage abattu des reliefs, et les listes dressées après elle qui enjambent son règne comme on enjambe une flaque. Une femme sur le trône d’Horus, voilà ce qui fut jugé insupportable ; on voit que le tweed ne date pas d’hier. Elle avait pourtant tenu le rôle dans les formes, titulature au complet et barbe postiche au menton ; il n’a servi de rien. Je puis me flatter de la comprendre de l’intérieur, et à plus de titres qu’aucune de mes consœurs. L’Anglais de la Vallée, déjà lui, déblaya sa tombe voilà vingt ans : il en remonta deux sarcophages et point de propriétaire. Je me garde d’en rien conclure ; les sarcophages vides sont un chapitre où mes lumières sont particulières, et elles m’enseignent d’abord la prudence. J’observe seulement que le marteau, chez elle aussi, s’est retourné : la maçonnerie dont on emmura son obélisque de Karnak pour le soustraire aux regards a gardé la gravure fraîche comme au premier matin. On voulait l’étouffer ; on l’a mise sous étui.
Restait la question, et elle me travaillait déjà : s’agissait-il du même effacement ? Je connaissais jusqu’ici deux mains capables de tenir le ciseau. La main jalouse, qui raye pour châtier : celle de Thoutmôsis, celle de Psammétique, la mienne à l’occasion. Et l’oubli, qui n’a pas de main du tout et garde mieux que toutes. Mais les grattages du Fayoum m’avaient appris qu’il en existe une troisième, qui ne corrige ni ne punit : celle qui condamne, au sens où l’on condamne une porte. Or ce n’était pas la politique qui rendait Julius prudent ; j’en aurais juré, et sans grand mérite : la politique ne fait pas cette ombre-là. C’était autre chose, logé plus profond, et je commençais à me demander de quelle main était l’ouvrage qu’il n’osait pas me décrire.
Ses demi-mots réveillaient un écho que je connaissais trop bien. « Gare, Madeleine. Car tous n’étaient pas pour le bien de l’humanité. » Voilà, presque au mot près, l’avertissement de Nour, donné un soir que nous cataloguions des amulettes dans la tombe que nos registres cotent TT33 : celle du prêtre-lecteur en chef Padiaménopé, la plus vaste de toute la nécropole, dont les parois récitent à peu près tous les livres de l’autre rive ; pour un avertissement de cette espèce, on conviendra qu’elle choisit ses salles de lecture. Elle parlait de souverains d’avant le déluge, qui auraient servi des puissances que les textes sacerdotaux eux-mêmes n’osaient approcher qu’en périphrases. La pratique, au moins, je l’ai vérifiée : les scribes des Pyramides gravaient certains signes en morceaux, le serpent débité en tronçons, un couteau planté dans chaque tronçon, de peur que l’image ne morde ; quand une écriture prend de telles précautions avec elle-même, la périphrase cesse d’être une élégance, c’est un équipement de sécurité. Le martelage de ces rois, disait Nour, n’avait rien de politique ; c’était un acte de protection, une damnatio memoriae nécessaire. Rome connaissait l’institution et damnait pour châtier, Géta gratté par ordre de son frère jusque sur les papyrus d’Égypte ; Nour parlait d’une damnatio prononcée pour couvrir les vivants, et le droit romain n’a pas prévu le cas.
Elle me citait à l’appui des textes que je n’ai retrouvés dans aucun catalogue ; j’ai renoncé à y voir une faiblesse de sa documentation, c’est la mienne qui s’arrête où finissent les bibliothèques. Et les registres que je peux coter n’en disent pas tellement moins. L’Égypte inscrit en tête de ses annales, avant Ménès, des dynasties de dieux, puis de demi-dieux ; Manéthon, qui compile en grec, y ajoute un troisième collège, les Mânes, les défunts en personne, tenant le trône des milliers d’années ; le papyrus royal de Turin leur donne des collègues, les Suivants d’Horus. Qu’on pèse ceci : la comptabilité du pays le plus pointilleux du monde en matière d’archives porte une dynastie des miens en tête de liste, et n’y joint aucun commentaire. Babylone tient le même livre : sa grande liste royale, dont un prisme presque complet vient d’entrer dans les collections d’Oxford où on le déchiffre en ce moment, ouvre sur des règnes de dizaines de milliers d’années, note que le déluge passa sur la terre, puis que la royauté, de nouveau, descendit du ciel. Je lis cette écriture ; le ton du scribe est d’un teneur de livres, non d’un conteur, et c’est là ce qui glace : on invente des merveilles, on n’invente pas des colonnes de chiffres. Quant aux puissances que servaient ces rois, je crois savoir sous quel nom Nour les range ; elle ne l’a prononcé qu’une fois, au pied de la pyramide à degrés, et ne l’a jamais répété. Chez une femme qui répète volontiers ses maximes, l’exception vaut doctrine ; on me pardonnera de ne pas l’écrire ici, je viens d’expliquer pourquoi. Et voilà que le Professeur Smith, dans un salon de Brook Street, et Nour, à quatre mille kilomètres, sans s’être jamais écrit, aboutissaient au même endroit. Mon ancien métier a une règle pour ce cas : quand deux chiffres indépendants rendent le même clair, on cesse de parler de coïncidence, on parle de message, et l’on porte la chose au rapport. Cela ne me rassura pas du tout ; je le consigne sans fard, car il en faut désormais beaucoup, et le compte y était.
Il faudra questionner Julius de plus près, et j’y mettrai les formes : j’ai fait parler des chiffres réputés muets et des parois qui avaient trois mille ans de silence d’avance ; un vieil ami qui a peur est un texte plus délicat, il ne supporte ni le couteau ni la lampe trop crue. Son malaise, en tout cas, ne devait rien au brandy ; le brandy, ce soir-là, aura tout connu, l’alerte, la gloire et l’alibi, et je l’innocente à regret. Quelque chose le hante. Je pèse le verbe, il est de ma juridiction, et je certifie qu’on peut être hanté sans revenant : par un nom, par exemple, surtout quand il n’y a plus de nom. L’espèce sans revenant est la plus tenace ; un revenant, cela s’entend, cela se raisonne, j’en connais d’accommodants ; un blanc dans la pierre ne se laisse pas raisonner. Peut-être Nour m’en a-t-elle déjà parlé, du reste, entre les lignes, dans une lettre, ou lors d’une de nos conversations tardives au pied des collines de la nécropole ; je relirai son courrier autrement, en y cherchant non ce qu’elle a écrit, mais ce qu’elle a contourné. Je sais désormais que ses silences aussi sont des périphrases. Les noms changent, les peurs demeurent d’un millénaire à l’autre ; je l’avais consigné devant les linteaux du British Museum, les mêmes terreurs, et le dossier grossit. Me voilà d’ailleurs avec une conférence en chantier dont tout le programme est de rouvrir des bouches ; avant de monter au pupitre, je m’assurerai de quelle main furent scellées celles que je compte rouvrir. Et voilà qui, naturellement, m’intéresse énormément. La curiosité, disent les gens d’ici, tue les chats ; Bastet dément avec l’autorité d’une intéressée, et le proverbe, en ce qui me concerne, arrive après la bataille. Mais je le soupçonne de viser autre chose : non point ce que la curiosité vous coûte, mais ce qu’elle réveille.
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La soirée tirait à sa fin, et les bouteilles passaient une à une du côté du vide ; je regardais faire d’un œil paisible, on a vidé sous mes yeux de plus vastes demeures, et de mieux scellées. Julius, alors, se redressa dans son fauteuil avec cet air de professeur qui a gardé le point culminant du cours pour la dernière minute ; il nous considéra tour à tour, le sourire en coin, et lâcha sa nouvelle : à propos de la conférence de l’Oriental Club, il y aurait une surprise, et une grosse. Puis, l’œil pétillant, il ajouta que nous en avions certainement connaissance. L’énoncé, tel quel, ne tenait pas debout : une surprise dont on a connaissance n’en est plus une ; donc l’énoncé était chiffré, et le vieux maître ne l’ignorait pas, on ne tend pas pareille contradiction à une déchiffreuse par mégarde. Je fis l’analyse par réflexe d’ancien bureau, et j’obtins trois clairs recevables : notre tombe thébaine ; le roi sans cartouche ; ou une inconnue hors répertoire. Le métier m’a appris à redouter la troisième colonne. C’est presque toujours elle.
Le silence qui suivit fut éloquent, et j’en portai l’espèce au catalogue, où elle manquait : le silence qui se cherche des complices. Nous nous entre-regardâmes comme des candidats devant un sujet que personne n’avait révisé, chacun guettant chez les autres la lueur de celui qui sait, et n’y trouvant que son propre point d’interrogation, rendu avec les intérêts. Julius, fidèle à sa méthode, n’en lâcha pas davantage ; il savourait son effet comme un bon cigare, avec cette lenteur calculée des hommes qui connaissent le prix de ce qui se consume. Je reconnus la manière, et pour cause. Les Grecs entretenaient sur l’Achéron un oracle des morts, où l’on n’entrait qu’offrandes faites et formes remplies ; Hérodote conte que Périandre y fit consulter sa femme, et qu’elle commença par se plaindre du froid, ses robes ayant été enterrées au lieu de brûlées, puis réclama son dû, cita, pour preuve qu’elle était bien elle, l’affaire du four froid, que son mari seul pouvait entendre, et ne rendit sa réponse qu’une fois servie. J’ai toujours lu cette page en professionnelle : on y reconnaît la maison. Le gage privé pour établir l’identité ; le dû d’abord ; la réponse à notre heure, et non à celle du client. Julius, ce soir-là, officiait selon nos règles jusqu’au gage, puisqu’il nous donnait pour caution notre propre connaissance ; je l’aurais volontiers félicité de l’orthodoxie, s’il n’était trop tôt pour les aveux.
Le reste partit sous pli. Notre droit appelle testament mystique l’acte qu’on remet scellé au notaire et qui ne parle qu’à son heure ; j’ai toujours su gré à la loi d’avoir donné un nom d’occultiste à une formalité d’étude, le trafic ordinaire des mots se faisant en sens inverse. La surprise dormirait donc sous cachet jusqu’à la conférence ; simple affaire d’échéance, celle-ci étant fixée à une date de calendrier plutôt qu’à un décès. J’ajoute, pour l’avoir vérifié d’assez près, que la cloison entre les deux échéances n’est pas si étanche que l’enseignent les études de notaires.
Une ombre, cependant, passa sur mon enthousiasme ; j’emploie le mot avec les précautions d’usage, celle-ci n’étant qu’une figure, et c’est déjà trop. Nour ne serait pas là. Julius me l’avait confirmé avec un regret dont la sincérité ne se discutait pas ; il sait ce qu’elle est pour moi, et ce que la tombe lui doit. Elle ne peut quitter l’Égypte à présent, retenue par les fouilles et par des obligations qu’elle dit ordinaires ; je les devine moins ordinaires qu’elle ne les écrit. Je m’étais promis de lire désormais son courrier en y cherchant ce qu’il contourne : ses dernières lettres contournent beaucoup, et avec un soin d’écritoire qui ne trompe pas une collègue.
Mon amie de cœur ; l’expression est des vivants, mais l’inventaire des anciens m’autorise à la prendre au sérieux, le cœur y comptant parmi les pièces de la personne, et le mien, qui ne s’est toujours pas présenté à la pesée, a ses attaches déclarées ; Nour est du dossier. Celle dont les mises en garde me reviennent encore, comme une voix portée sous les voûtes d’un temple vide ; et l’écho, chez moi, ne s’use pas, la salle étant bâtie dans des matériaux qui durent. Or c’est sa découverte autant que la mienne. Aux grandes funérailles, là-bas, le deuil majeur est un office à deux voix : deux femmes y tiennent les rôles d’Isis et de Nephthys, les deux milanes, l’une à la tête, l’autre aux pieds, et nulle liturgie ne prévoit qu’une milane chante seule, la partition étant écrite pour deux depuis que les deux sœurs ont cherché, pleuré et recomposé le premier corps de l’histoire. Nour et moi étions deux au-dessus de ce roi retrouvé, deux femmes penchées sur un souverain ; nous tenions l’emploi sans le savoir, et je soutiens que le service fut rendu dans les règles. Monter seule au pupitre, ce sera chanter une partie écrite pour deux voix à côté d’un pupitre vide ; le public n’y entendra rien. L’intéressé, si.
Cela me peine plus que je ne saurais l’élégamment dire, et je renonce à l’élégance. Présenter nos travaux sans elle me laisse d’avance ce goût d’inachevé des chantiers qu’on ferme sans l’équipe ; autant ouvrir un sarcophage seule, sans personne avec qui partager le vertige de ce qui s’y trouve. Encore la formule est-elle des vivants, et optimiste. À l’ouverture d’un sarcophage, on n’est jamais rigoureusement seule : le meuble pourvoit d’office à la seconde personne. J’ai des références en matière de solitude à son voisinage, et elles concordent toutes sur un point : la pire ne se tient pas du côté du dehors.
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Note personnelle. Londres, 1er janvier 1923, aux premières heures.
Salon de Julius, encombré de merveilles ; j’écris à la lampe, le feu en braises, les bouteilles à sec, Bastet en garnison sur le fauteuil du maître de maison. Le carnet d’abord, le sommeil ensuite ; règle de chantier. Le sommeil attendra, il a l’habitude. Constat du soir : je me sens bien, au milieu de ces gens qui tournent à la famille. C’est rare. À consigner ici même, entre un relevé stratigraphique et un croquis de stèle : les trouvailles vont au carnet, et c’en est une. La famille de sang ne peut pas servir d’étalon ; trop compliquée, registre ouvert, numérotation en cours. Rome avait prévu mon cas. Les gens sans caveau s’y cotisaient en collèges funéraires : banquets à dates fixes, et la caisse garantissait à chacun la sépulture, le cortège, le nom prononcé aux anniversaires. Des familles par souscription. J’ai trouvé mon collège ; cotisations en bordeaux et en histoires. Pour mémoire : la garantie principale, me concernant, a déjà joué. La caisse l’ignore, et ne s’en porte pas plus mal.
Les rêves, maintenant ; il faut bien les coucher quelque part. Mes nuits ne rêvent pas, elles s’éveillent ; depuis des semaines, elles s’éveillent trop. Inventaire : couloirs de pierre noire ; inscriptions que je ne lis pas, seule écriture au monde à me résister, noté sans plaisir ; une voix, une langue qui n’est ni du copte, ni de l’égyptien d’aucune époque, ni rien de mes étagères, qui vont loin. Et le nom, toujours : Hugel. Fait nouveau, à souligner deux fois : les visions sortent au jour. Elles me suivent en pleine lumière. Or ce passage-là exige une procédure, et je ne connais qu’un cas homologué ; il tient ce crayon. J’ai dormi dans des tombeaux sans trembler ; en visite, il est vrai. Me voilà qui redoute de fermer les yeux. Ridicule. Maintenu : ridicule. Redouté quand même. Chez les Grecs, le Sommeil et la Mort sont jumeaux, fils de la Nuit ; j’ai mes entrées dans l’une des deux maisons, l’air de famille devrait valoir laissez-passer dans l’autre. Il ne vaut rien. Conclusion, à l’encre : ce qui fréquente mes nuits n’est fils d’aucune Nuit de ma connaissance. Et ce n’est pas fermer les yeux qui m’inquiète ; c’est l’endroit où ils s’ouvrent, un peu moins familier chaque nuit.
Affaire suivante, sans lien avec les rêves. J’écris « sans lien » ; dans ma carrière, les dossiers sans lien fusionnent. Le roi sans cartouche. Écrire à Nour dès demain : elle a ses entrées là où l’Europe n’entrera jamais, manuscrits réservés aux leurs, traditions qu’on ne confie pas aux étrangers. On les confie à Nour ; Nour m’en confie ce qu’elle juge bon. Cela me classe. Nos musées disent « lettres aux morts » pour le courrier des vivants vers l’Ouest ; la poste inverse n’a pas de guichet. J’inaugure la ligne demain matin. Papier ordinaire, timbre du Royaume-Uni ; les archivistes trancheront. Autre inquiétude, la vraie : le Professeur Smith. Son malaise se touchait du doigt. Or Julius ne s’effraie pas ; déserts, pilleurs, brandy tiède en compagnie de scorpions, c’est au manuel. Donc le manuel a tort, ou l’affaire est grave ; je parie sur l’affaire. Que sait-il qu’il n’ose pas me dire ? On emporte, dit-on, ses secrets dans la tombe ; je détiens sur l’étanchéité de l’établissement des renseignements de première main. Son silence devant la statuette attend toujours sa rubrique au catalogue. Prévoir une armoire.
Dernier dossier. Je l’écris une fois, pour la cote, puis je range le nom : Grands Anciens. Périphrases à partir d’ici ; Nour appelle cela de l’équipement, et Nour a raison. Les regards échangés chez Ender ne m’ont pas quittée ; je m’y connais, en choses qui ne quittent pas. Bastet n’est pas une chatte ordinaire ; je l’ai toujours su, mais je le savais autrement. Pièces au dossier : regards fixés sur des recoins vides, vérifiés vides, c’est le vide qui cloche ; immobilités de pleine nuit, tout le corps tendu vers ce que mes oreilles ne prennent pas ; et mes oreilles, depuis quelque temps, ont élargi leur répertoire, j’écris cela en sachant ce que j’engage. Nature féline, disait l’ancien dossier. Le compte est peut-être bon ; reste à dater la nature. Demander cela aussi à Nour. Elle m’en a parlé une fois, au pied de la pyramide à degrés ; par ellipses ; ce n’était pas de la réticence, c’était de l’équipement, voir plus haut. Si Bastet tient à ces puissances d’avant le déluge, et le déluge est désormais une date dans mes registres, non une image, alors je marche depuis des années à côté de plus ancien que tout ce que j’ai tiré du sable. Plus ancien, peut-être, que la maison où je loge. Cette pensée m’ôte les rives. Consignée quand même ; c’est le métier. Terrifiée et fascinée, dans cet ordre.
Demain, les Mayas. Consigne de Julius : pas un mot du métier. Rôle : l’ignorante devant les stèles. Répété ; je serai lauréate. Le brandy était excellent, la tête me tourne un peu ; deuxième mesure du laboratoire, après le bordeaux du réveillon : le vin peut encore quelque chose sur moi. Résultat au-dessus des espérances ; on s’en tiendra là. Pas faite pour les excès ; au pied de la lettre, l’expression est exacte, je la garde. Demain, retour à la discipline. Julius a repris son regard des grands départs : grandes aventures ou grands ennuis ; l’expérience a tranché, les deux, par le même train. Sagesse ou folie d’y monter ? Jurisprudence : Tertullien, sommé de justifier l’article le plus scabreux de son dossier, un enseveli qui se relève, a rendu le verdict, certum est, quia impossibile. C’est certain, parce que c’est impossible. Je contresigne ; pièce comparable au dossier. Donc j’ai l’intention de le découvrir. Ôter ce qui couvre : jamais rien fait d’autre, et des deux côtés du couvercle. 1923 est prévenu.
À suivre….
ⲡⲉⲧϣⲓⲛⲉ ⲙⲡⲟⲩⲟⲉⲓⲛ ϥⲛⲁϫⲓ ⲙⲡⲕⲁⲕⲉ — Celui qui cherche la lumière recevra aussi les ténèbres.
M.C

