Le Journal de Patrice Beaumain (25) : Et la vie continue …

You are currently viewing Le Journal de Patrice Beaumain (25) : Et la vie continue …

19 novembre 1913 — Paris, cimetière du Père-Lachaise

Le ciel pesait sur Paris comme un couvercle de plomb. Un de ces ciels de novembre qui ne menacent même plus la pluie — qui l’ont déjà absorbée dans leur chair grise et qui la gardent là-haut, comprimée entre les nuages et la ville, dans cette humidité poisseuse qui colle aux pardessus et s’insinue dans les articulations avec la patience des choses qui savent qu’elles ont tout le temps du monde. Jeudi. Dix-neuf novembre mil neuf cent treize. La date avait cette précision macabre des anniversaires que l’on n’a pas choisis mais que le calendrier vous impose avec une régularité de métronome — vingt ans, jour pour jour, depuis la nuit qui m’avait pris trois hommes.

Mes pas crissaient sur le gravier du Père-Lachaise.

Ce bruit-là — ce raclement sec et régulier de la semelle contre les petits cailloux blancs — je le connaissais par cœur. Il appartenait à un rituel que mon corps accomplissait désormais sans que ma volonté ait besoin d’intervenir, de la même façon que les poumons respirent et que le cœur bat : quelque chose d’antérieur à la décision, quelque chose d’organique. Vingt fois j’avais parcouru ces allées. Vingt novembres. Vingt matinées où le brouillard s’accrochait aux croix et aux anges de pierre avec cette obstination des choses mortes qui refusent de lâcher les choses vivantes. Les platanes avaient perdu leurs feuilles et leurs branches nues se découpaient contre le ciel bas comme des nervures — des réseaux vasculaires vidés de leur sang, figés dans une posture d’imploration que personne n’exaucerait avant le printemps.

Je m’arrêtai devant les trois tombes.

Elles étaient côte à côte — j’avais veillé à cela, dans les semaines qui avaient suivi notre retour, avec une obstination administrative qui avait épuisé la patience de trois familles différentes et de deux employés de la préfecture. Côte à côte. Comme ils l’avaient été dans la boue de l’île. Comme ils l’avaient été dans le wagon de l’Orient Express, dans les rues de Whitechapel, dans les salons d’Istanbul — côte à côte, toujours, parce que c’était ainsi que les choses avaient été et que la mort elle-même n’avait pas le droit de défaire cette géographie-là.

Hervé Durand. Alfred Dupois. Eugène-Édouard Pressi.

Le marbre avait pris cette patine que prend le marbre quand vingt hivers l’ont travaillé — non pas une dégradation, mais une espèce de maturation, un assouplissement de la surface qui rendait les lettres gravées plus profondes, plus définitives, comme si le temps, au lieu d’effacer les noms, les enfonçait davantage dans la pierre. Je posai la main sur la stèle d’Hervé. Le froid du marbre remonta dans mes phalanges, dans mon poignet, dans mon avant-bras — ce froid minéral et ancien qui n’a rien de commun avec le froid de l’air, un froid qui vient de l’intérieur de la matière, qui parle de profondeurs géologiques et de temps long, et qui dit à la chair vivante qui le touche quelque chose que la chair vivante ne veut pas entendre.

Hervé. Mon détective au monocle, mon Saint Thomas à la cicatrice de la joue gauche — celui qui ne croyait que ce qu’il voyait et qui avait fini par voir des choses que sa raison n’aurait jamais dû admettre. Celui qui s’était jeté entre une lame et moi, là-bas, sur cette île dont je ne prononçais plus le nom à voix haute, avec cette maladresse qui avait toujours été sa signature — cette maladresse qui, cette nuit-là, s’était muée en quelque chose d’une précision absolue, la précision de l’acte irréversible, du geste qu’on ne répète pas parce qu’il vous a coûté tout ce qu’il pouvait vous coûter. Il m’avait sauvé la vie. Il y avait laissé la sienne. L’arithmétique était d’une simplicité atroce et je ne m’y étais jamais habitué — pas en vingt ans, pas en vingt novembres, pas en vingt mille nuits où cette image revenait avec la même netteté chirurgicale que si elle datait de la veille.

Je passai à la tombe d’Alfred. L’ingénieur. L’ancien d’Indochine au regard de chien battu, avec ses mains calleuses de bâtisseur et ses veines où coulait cet opium qui l’avait à la fois détruit et maintenu debout — paradoxe que j’avais mis des années à comprendre, celui de l’homme qui a besoin de son poison pour ne pas succomber à un poison plus grand encore. Alfred qui avait tenu un fusil dans la fange, les entrailles à demi sorties du ventre, refusant de mourir avant d’avoir vidé son dernier chargeur. Alfred dont les mains de Robie n’avaient pas pu refermer la plaie assez vite. Alfred.

Et Eugène. Mon dandy. Mon exaspérant, mon théâtral, mon insupportable Eugène-Édouard Pressi, héritier de Saint-Germain, vingt-trois ans pour l’éternité — vingt-trois ans, parce que la mort avait figé ce chiffre dans le marbre et que le marbre ne changerait plus. Lui qui avait rampé ventre contre terre dans une boue qu’il n’aurait pas tolérée sur ses chaussures en temps normal, avec une bravoure dont personne — et lui-même moins que quiconque — ne l’aurait cru capable. La balle l’avait pris dans la poitrine. La veste avait bu le sang. Le visage s’était dénudé de toutes les affectations qu’il portait comme un masque, révélant en dessous quelque chose que je n’avais vu qu’une seule fois et que je ne reverrais jamais — le vrai visage d’Eugène, sans les poses, sans le vernis, sans la condescendance de salon, juste un garçon de vingt-trois ans qui mourait dans la boue d’une île turque pour des raisons que la plupart des gens de ce monde ne connaîtraient jamais.

Tout le monde avait été au-delà de l’héroïsme, cette nuit-là. Au-delà de ce que ce mot charrie d’images complaisantes et de médailles sur des poitrines. Ce qu’ils avaient fait — ce que nous avions tous fait sur l’île des Princes Maudits — ne rentrait dans aucune des catégories que la langue française met à disposition pour désigner le courage. C’était autre chose. Quelque chose de plus primitif, de plus désespéré, de plus nu. Quelque chose qui se passait en dessous du courage, dans une strate de l’être humain que la civilisation a recouverte de tant de couches successives qu’on oublie qu’elle existe — jusqu’au moment où il faut creuser, et où l’on découvre que c’est la seule chose qui reste quand tout le reste a cédé.

Mais trois d’entre nous n’en étaient pas revenus. Et les trois qui en étaient revenus — Églantine, Robie et votre serviteur — n’en étaient pas revenus intacts.

Je relevai le col de mon pardessus. Le vent de novembre glissait entre les sépultures avec cette plainte sourde et continue qui fait croire aux âmes sensibles que les morts parlent — et peut-être parlent-ils, peut-être est-ce exactement cela que j’entendais, mais après ce que j’avais vu je ne faisais plus très bien la différence entre ce que la raison me permettait de penser et ce que mon instinct savait être vrai.

Églantine et Robie n’étaient pas là.

Loin de Paris, tous les deux. À Strasbourg, désormais — installés depuis des années à proximité de la famille d’Églantine, dans ce coin d’Alsace où l’air sentait le houblon et les rivières froides et où les souvenirs de Constantinople avaient peut-être — peut-être — un peu moins de prise qu’entre les murs de la capitale. Églantine ne se sentait pas de voyager. C’est ce que Robie m’avait écrit, dans son écriture ronde de boxeur qui tenait la plume comme il tenait ses gants — avec trop de force, toujours, les jambages écrasés contre le papier. Églantine ne se sentait pas de voyager en ce moment. En ce moment. Comme si c’était temporaire. Comme si les raisons qui l’empêchaient de prendre un train n’étaient pas les mêmes raisons qui l’empêchaient depuis vingt ans — un bruit de ferraille trop semblable au grincement de la chaloupe sur les galets, un tunnel trop long qui rappelait l’obscurité de la salle rituelle, un craquement de wagon dans la nuit qui résonnait comme les os d’une chose qui n’aurait pas dû exister.

Églantine avait laissé une part d’elle-même sur cette île. Une part de son esprit, de son âme — si le mot a encore un sens quand on a porté le Fez Rouge Sang sur son crâne et qu’on a regardé dans des profondeurs que l’œil humain n’a pas été conçu pour supporter. Elle avait troqué cette part contre une parcelle de démence. Pas la folie bruyante des asiles, pas la démence qui fait baver et hurler — non. Quelque chose de plus insidieux, de plus silencieux. Un décalage. Un glissement de la perception, imperceptible pour qui ne la connaissait pas, vertigineux pour qui l’avait connue avant. Églantine voyait au-delà. Au-delà du voile que nous percevons tous communément, ce voile rassurant qui sépare le monde tangible de ce qui grouille derrière, de ce qui attend, de ce qui observe depuis des angles de la réalité que la géométrie euclidienne n’a pas prévu. Elle le voyait. Pas toujours. Pas tout le temps. Mais suffisamment pour que ses yeux gris-vert — ces yeux qui m’avaient captivé la première fois que je les avais croisés dans le salon de son appartement du Quartier Latin, entre les symboles mystiques et les bougies — aient pris cette fixité particulière des gens qui regardent deux choses à la fois.

Robie, c’est dans sa chair qu’il avait été meurtri. Irrémédiablement. Les blessures de l’île — ces entailles, ces fractures, ces déchirures profondes que les soldats ottomans avaient pansées in extremis sur le rivage des galets — avaient refusé de guérir de la façon dont les blessures guérissent normalement, avec le temps et les soins et la patience du corps qui se reconstruit. Quelque chose dans la chair de Robie avait gardé la mémoire de ce qui l’avait ouverte. Ses articulations, ses tendons, les muscles qui avaient fait de lui un pugiliste redoutable capable de mettre Frazer Williams au tapis en trois minutes — tout cela s’était raidi, contracté, pétrifié d’une façon qui avait mis fin à sa carrière aussi sûrement qu’un couperet sur un billot. Robie ne boxerait plus jamais. Les médecins avaient parlé de séquelles, de lésions, de dégénérescence tissulaire — des mots propres, des mots de science, des mots qui ne disaient rien de ce qui s’était réellement passé cette nuit-là parce que ce qui s’était réellement passé ne rentrait pas dans les traités de médecine.

Nous nous étions épaulés, bien sûr. C’est ce que font les survivants — ils s’accrochent les uns aux autres avec la force aveugle des naufragés qui ne savent pas nager mais qui savent qu’à plusieurs on coule moins vite. Les mois qui avaient suivi notre retour à Paris avaient été d’une dureté que je ne peux évoquer sans sentir quelque chose se resserrer dans ma gorge, même maintenant, même à vingt ans de distance. Reprendre le cours d’une existence quand l’existence elle-même vous a montré ce qu’elle recouvre — quand on a vu ce qu’il y a en dessous du plancher de la réalité, sous les lames disjointes, dans la cave obscure que personne ne visite — reprendre le cours de quoi que ce soit après cela tient du prodige. Et nous l’avions fait. Chacun à notre manière, avec nos moyens, avec nos failles. C’avait été long. Pénible par moments au-delà de ce que les mots autorisent à décrire.

Églantine et Robie s’étaient trouvés. Naturellement. Inévitablement. Avec cette logique silencieuse des traumatismes partagés qui rapprochent deux corps et deux esprits brisés et qui leur murmurent que la douleur, quand elle est portée à deux, pèse un peu moins lourd sur chaque épaule. Ils se soutenaient au quotidien — Robie avec ses mains abîmées tenant celles d’Églantine quand les crises la prenaient, quand les visions la saisissaient au milieu d’un repas ou d’une conversation ou d’un silence, et Églantine avec ses mots — ces mots qu’elle avait toujours sus choisir avec une justesse qui dépassait son âge — tenant ensemble les morceaux de Robie quand le fantôme de la carrière perdue le visitait au petit matin, quand ses poings se serraient par réflexe autour de rien et que le vide entre ses doigts criait l’absence du cuir et du ring et de l’homme qu’il avait été.

Ils étaient devenus un couple. Je l’avais vu venir. Je l’avais pressenti avant même qu’ils ne le sachent eux-mêmes, avec cette acuité particulière que confère la douleur quand elle est de nature amoureuse — car oui, il faut bien que je l’écrive, dans ces pages que personne d’autre ne lira peut-être jamais, avec la même honnêteté clinique que j’ai mise à décrire les horreurs de l’île et les abominations du culte des Frères de la Chair : j’aimais Églantine. Je l’aimais depuis le Quartier Latin, depuis l’Orient Express, depuis Whitechapel, depuis toujours peut-être. Je l’aimais d’un amour que je n’avais jamais nommé, que je n’avais jamais laissé transparaître, que j’avais enfermé dans un coffre aussi hermétique que ceux qui contenaient les archives familiales — et ce coffre-là, je ne l’avais jamais rouvert devant quiconque. Pas devant Robie. Pas devant Églantine. Pas devant le monde. Je n’avais pas eu le choix. Je n’ai jamais eu le choix. La mécanique des cœurs ne consulte pas les intéressés avant de redistribuer les cartes, et quand elle eut distribué les siennes, il ne me restait que le silence et le sourire et cette amitié indéfectible que j’avais offerte aux deux avec la même générosité que l’on met à offrir ce qu’on ne possède plus.

Ils s’étaient détachés de moi petit à petit. Pas par cruauté — il n’y avait pas de cruauté là-dedans, seulement la pesanteur naturelle des vies qui se réorganisent autour de nouveaux centres de gravité. Strasbourg les avait appelés. La famille d’Églantine. La province. Un autre rythme. Une distance géographique qui traduisait une distance d’une autre nature, plus subtile, plus organique — la distance qui sépare deux survivants qui se sont reconstitués ensemble et un troisième qui s’est reconstitué seul.

Nous étions restés amis. De grands amis. Des lettres traversaient la France dans les deux sens avec une régularité qui ne faiblissait pas. Des visites, aussi, quand les forces d’Églantine le permettaient. Des conversations où l’on parlait de tout sauf de la nuit du vingt novembre — et cette omission-là, ce trou noir au centre de nos échanges, cette zone de silence que nous contournions tous les trois avec la précaution de gens qui marchent autour d’un puits sans margelle, était peut-être la preuve la plus tangible de la profondeur de notre lien. Les gens ordinaires parlent de ce qu’ils partagent. Nous, nous partagions ce dont nous ne parlions pas.

Et moi — moi, Patrice Beaumain, quarante-cinq ans désormais, journaliste, archiviste, célibataire que le monde croyait endurci et que le monde croyait bien — moi, j’avais trouvé mes propres bouées.

Les livres d’abord. Les archives. Les écrits. Ce monde de papier et d’encre qui avait été mon refuge depuis l’enfance et qui l’était redevenu avec une intensité que je n’avais pas connue depuis la découverte du journal du soldat Beaumain, vingt-deux ans plus tôt. Je m’y étais replongé avec la ferveur d’un moine dans ses manuscrits — classant, compilant, croisant les sources, enrichissant les fonds familiaux de mes propres observations, de mes propres découvertes, de tout ce que l’affaire du Fez Rouge Sang m’avait enseigné sur la nature véritable du monde et de ce qui se tapit dans ses interstices. Ce travail-là avait la vertu de l’occupation totale — il ne laissait aucune fissure par laquelle le désespoir aurait pu s’infiltrer, aucun espace vacant où la pensée d’Églantine aurait pu se loger durablement. Presque aucun.

Puis Ender.

Ma bouée de sauvetage. Ma rédemption. Mon ancre dans le réel — le réel de la chair et du sang et des rires d’enfant, pas le réel des grimoires et des horreurs indicibles.

Pendant les années qui avaient suivi le drame, je m’étais rendu régulièrement à Istanbul — je dis Istanbul maintenant, comme les jeunes Turcs commençaient à le dire, même si dans ma mémoire la ville restait Constantinople, avec ses minarets et ses dômes et ses bazars et cette lumière particulière du Bosphore qui ne ressemblait à aucune autre lumière au monde. Une à deux fois par an je prenais l’Orient Express dans le sens du souvenir, retraversant les mêmes paysages que nous avions traversés en novembre quatre-vingt-treize — Eugène vivant, Alfred vivant, Hervé vivant, fumant sa pipe avec cette maladresse de tous ses gestes, le monocle de travers et le sourire timide. Les mêmes collines. Les mêmes forêts. Les mêmes gares intermédiaires où d’autres voyageurs montaient et descendaient sans savoir que ce train-là portait dans ses wagons la mémoire d’une nuit qui avait failli changer la face du monde.

Ahmed Demir et sa famille m’accueillaient à chaque fois avec cette hospitalité qui n’avait rien de la politesse formelle et tout de l’affection véritable. Une amitié très forte s’était nouée entre nous — le genre d’amitié que seules les épreuves partagées peuvent forger, ce lien que les gens qui n’ont pas frôlé la mort ensemble ne comprennent pas tout à fait, qu’ils prennent pour de la camaraderie quand c’est en réalité quelque chose de bien plus profond, de bien plus irréversible. Les événements de l’île y étaient pour beaucoup, certes. Mais l’amitié que Julius Smith entretenait avec Ahmed depuis leurs années de recherches communes, et nos tempéraments respectifs — la jovialité érudite d’Ahmed, sa chaleur méditerranéenne mâtinée de rigueur scientifique, et mon propre caractère, cette curiosité dévorante qui m’avait conduit dans cette affaire et qui me ramenait sans cesse vers les hommes et les lieux qui en avaient été les acteurs — tout cela avait contribué à cimenter un lien que ni la distance ni le temps n’avaient entamé.

Mes voyages n’étaient pas seulement motivés par les liens du cœur. Le travail y tenait aussi sa part. J’avais conservé mes relations avec le Palais — le Sultan, auprès duquel ma carte de journaliste m’ouvrait encore des portes que la politique ne fermait pas tout à fait. Et j’avais profité de cette position, de ces contacts, pour développer une activité commerciale qui n’était pas dénuée d’intérêt. Avec l’appui discret du Palais et les connaissances d’Ahmed — son réseau, sa compréhension des mécanismes locaux, sa capacité à ouvrir des voies là où d’autres se heurtaient à des murs — j’avais plutôt très bien réussi. Assez pour que mes séjours s’allongent. Assez pour que les raisons professionnelles deviennent, insensiblement, un prétexte.

C’est au cours de l’un de ces séjours que je l’avais rencontré.

Ender.

Un gosse des rues. Un de ces enfants que les ruelles d’Istanbul engendrent et recrachen avec une indifférence de marâtre — nés de nulle part, abandonnés très jeunes, grandissant dans la poussière et le bruit des bazars comme des plantes sauvages qui poussent entre les pavés. Il traînait avec Rana et Barlas Demir — les enfants d’Ahmed. Rana et Barlas, que je n’avais pas vus ensemble à la gare Sirkeci vingt ans plus tôt, puisque c’était Toprak et Rana qui nous avaient accueillis ce jour-là, petits visages anxieux dans la foule, porteurs de la nouvelle du poignardement de leur père — Barlas ayant été enlevé la nuit précédente par les cultistes. Mais les années avaient refermé cette plaie-là aussi, et les trois enfants Demir avaient grandi. Rana et Barlas avaient pris Ender sous leur aile à leur façon, avec cette générosité des enfants qui ne calculent pas, qui ne demandent pas d’où vous venez ni pourquoi vous dormez sous un porche. Ender faisait partie de leur monde. Il avait survécu dans les rues grâce à sa débrouillardise — une débrouillardise qui n’avait rien de la ruse mesquine des petits voleurs, c’était autre chose, quelque chose de plus vif, de plus structuré, un instinct de survie adossé à une intelligence que les rues n’avaient pas réussi à émousser et qui perçait dans chacun de ses regards, dans chacune de ses réponses, dans cette façon qu’il avait de vous observer comme s’il démontait le mécanisme de vos pensées en temps réel.

Ahmed avait fini par le faire entrer dans une institution pour les orphelins — un de ces établissements que l’Empire Ottoman finançait avec parcimonie mais dont les murs offraient au moins un toit, un lit, et quelque chose qui ressemblait de loin à un avenir. Le garçon s’y était révélé brillant. Pas brillant de cette brillance ordinaire des bons élèves qui récitent leurs leçons — brillant d’une intelligence qui débordait des cadres qu’on lui imposait, qui posait des questions auxquelles les maîtres ne savaient pas répondre, qui trouvait des raccourcis là où les autres suivaient le chemin balisé.

Il avait appris le français à mon contact. Pas dans les livres — à mon contact. C’est une différence que seuls les linguistes et les enfants comprennent : la langue qui entre par l’oreille et par le lien n’est pas la même que celle qui entre par la page. Le français d’Ender avait la couleur de nos conversations, le rythme de mes phrases, les tournures que j’employais sans y penser et qu’il captait avec cette voracité des éponges qui absorbent tout ce qui les touche. Je me rendis compte, un jour, que mes séjours à Istanbul duraient désormais allègrement trois mois. Trois mois. Quand j’en pris conscience — cette prise de conscience eut lieu dans un hamam du quartier de Sultanahmet, enveloppé de vapeur et de silence, le corps détendu mais l’esprit brutalement lucide comme il arrive parfois dans ces moments d’abandon physique — quand j’en pris conscience je compris que ce n’était plus le commerce ni le journalisme ni même l’amitié d’Ahmed qui me retenait. C’était ce garçon. Ce garçon qui me regardait avec des yeux où il n’y avait aucune attente — pas d’attente de père, pas d’attente de protecteur, pas d’attente de quoi que ce soit d’autre que la présence — et c’est peut-être cette absence d’attente, précisément, qui rendait la chose si pure et si nécessaire.

C’est tout naturellement que je lui avais proposé de venir en France pour continuer ses études. Et plus naturellement encore — avec cette évidence des choses qui attendent qu’on les nomme pour exister pleinement — que je l’avais adopté.

Ender Beaumain.

Le fils que la nature ne m’aurait jamais donné. Le fils que mon célibat — ce célibat qui n’était pas un choix mais une blessure que je portais sous le costume comme on porte une cicatrice sous la chemise — me condamnait à ne jamais avoir autrement. Mais un fils qui me comblait. Je pèse ce verbe. Je le soupèse avant de le poser sur le papier, avec la même rigueur que je mets à peser chaque terme dans ces pages. Combler. Remplir un vide. Et ce vide-là — celui que la nuit de l’île avait creusé en moi, celui que le silence d’Églantine avait agrandi, celui que vingt années de solitude avaient poli jusqu’à ce qu’il devienne lisse et froid comme l’intérieur d’un cercueil — ce vide, Ender l’avait rempli. Pas colmaté. Pas masqué. Rempli. Avec sa présence. Avec son rire. Avec cette intelligence qui irradiait de lui comme la chaleur d’un poêle en hiver.

Il fut brillant dans ses études. Brillant à la faculté de médecine. Brillant partout où la pensée pouvait aller — et elle allait loin chez lui, très loin, jusqu’à ces confins où les esprits ordinaires s’arrêtent par fatigue ou par prudence et où Ender continuait de marcher avec la même aisance qu’un promeneur du dimanche. Médecin. Il était devenu médecin. Un bon médecin. Le genre de médecin qui regarde ses patients dans les yeux et qui écoute ce que leur corps dit en dessous de ce que leur bouche prononce — cette capacité-là, je savais d’où elle venait, je savais que les rues d’Istanbul l’avaient forgée dans le métal le plus dur de l’expérience humaine.

Heureux de vivre. C’est la formule que j’emploie pour le décrire et je sais qu’elle semble banale — mais elle ne l’est pas. Pas dans cette famille. Pas dans cette lignée. Pas pour un Beaumain, pas pour un homme qui porte la chevalière que je lui ai remise. Heureux de vivre, pour un Beaumain, est un acte de résistance.

Car je la lui avais remise. La chevalière.

La jumelle de la mienne. Car il y en a toujours eu deux — deux chevalières identiques, frappées aux mêmes armoiries, portant le même poids d’argent et la même mémoire dans leur métal. Deux, depuis avant la Révolution, depuis avant les archives, depuis une époque si lointaine que les Beaumain eux-mêmes avaient perdu le souvenir de leur origine. L’une pour le père, l’autre pour le fils — telle était la tradition, antérieure à tout ce que les documents de la famille pouvaient retracer. Quand le soldat Beaumain avait commencé à consigner ses témoignages dans le tumulte de 1789, quand les archives avaient pris naissance et qu’il avait fallu désigner un gardien pour ce fonds de vérités terribles, les chevalières avaient hérité d’un titre — maître des archives — mais elles existaient déjà, elles avaient toujours existé par paire, comme si quelqu’un, très loin en amont de notre lignée, avait su qu’un Beaumain seul ne suffirait jamais. Je la lui avais glissée au doigt un soir de décembre, dans mon bureau parisien, entre les piles de livres et les cartons d’archives, avec la solennité silencieuse des transmissions qui n’ont pas besoin de discours. Désormais nous portions chacun la nôtre — père et fils, la paire reconstituée.

Je lui avais tout expliqué. Tout. Mais comme mon père avant moi — comme mon père qui avait attendu mes vingt-cinq ans pour m’ouvrir les archives, qui avait distillé les révélations au compte-gouttes avec cette prudence des hommes qui savent que la vérité, quand elle est de cette nature, peut briser un esprit aussi sûrement qu’un marteau brise un verre — comme mon père, j’avais procédé par étapes. Sans tout donner d’un coup. Sans ouvrir toutes les portes en même temps. Car la charge mentale — et c’est un terme que j’emploie avec une précision quasi médicale, une charge, un poids mesurable, un fardeau qui s’additionne à chaque nouvelle connaissance acquise — cette charge était trop grande pour être imposée d’un seul tenant. Même à Ender.

Ce fut un choc pour lui.

Je l’avais vu dans ses yeux — ces yeux noirs et vifs d’enfant d’Istanbul, ces yeux de survivant des rues qui avaient vu la faim et la violence et le froid et qui croyaient avoir tout vu — j’avais vu le choc s’y inscrire comme une fissure s’inscrit dans un mur. Ender le rigoriste. Ender le scientifique. Ender le cartésien, formé à la faculté de médecine de Paris où l’on apprenait que tout avait une explication rationnelle et que ce qui n’en avait pas n’existait tout simplement pas. Les archives des Beaumain, avec leurs descriptions d’entités cosmiques et de rituels abyssaux et de forces qui existaient avant que la première cellule vivante n’apparaisse sur cette planète, les archives avec le journal du soldat de 1789 et mes propres notes sur le Fez Rouge Sang et Constantinople et l’île — tout cela avait heurté le mur de son rationalisme avec la violence d’un boulet de canon contre une muraille de verre.

Mais le verre n’avait pas éclaté. Il s’était fissuré. Et par les fissures, quelque chose était entré — pas la folie, non, pas cette chose qui avait grignoté l’esprit du Baron von Hofler et qui avait fait vaciller la raison d’Églantine. Autre chose. Une ouverture. Une dilatation de l’esprit que les scientifiques purs ne connaissent pas et que les mystiques purs ne maîtrisent pas, quelque chose entre les deux, un élargissement de la perception qui permettait d’accepter que le monde fût plus vaste, plus complexe, plus terrible que ce que les manuels de médecine enseignaient.

Cela venait de moi. Voilà pourquoi cela avait fonctionné. Pas des archives. Pas des documents. Pas de la chevalière ni des armoiries ni du poids de la tradition. De moi. Parce que j’étais sa seule figure paternelle — le seul homme au monde en qui il avait une confiance totale, absolue, sans faille, cette confiance que les enfants abandonnés ne donnent qu’une fois et à une seule personne et qu’ils ne reprennent jamais. Je le savais au plus profond de moi. Cette certitude-là n’avait pas besoin de preuve parce qu’elle était d’une nature qui précédait la preuve, qui précédait le raisonnement, qui existait dans le sang et dans les os et dans cette zone de l’être humain où les certitudes se logent quand elles sont trop vraies pour être simplement pensées.

Il reprendrait le flambeau. En temps voulu.

Je le savais comme on sait que le soleil se lèvera demain — non pas parce qu’on l’a vérifié, mais parce que l’alternative est inconcevable. Ender Beaumain porterait la chevalière, garderait les archives, enrichirait le fonds de ses propres découvertes, transmettrait à son tour ce que j’avais reçu de mon père et que mon père avait reçu du sien et ainsi de suite, en remontant la chaîne des générations jusqu’au soldat de 1789 dont la tête avait roulé sous le couperet de la Terreur parce qu’il avait vu des choses qu’il n’aurait pas dû voir.

Je me tenais devant les trois tombes et l’inquiétude me rongeait.

Pas pour moi. L’inquiétude que je portais pour ma propre personne avait fini par s’user, comme s’use une pièce de monnaie à force de passer de main en main — elle était encore là, quelque part, dans une poche intérieure de ma conscience, mais ses contours étaient devenus flous, indistincts, presque abstraits. Non. L’inquiétude grandissante qui me serrait la poitrine sous le ciel de plomb du Père-Lachaise, ce jeudi de novembre mil neuf cent treize, concernait le monde. L’Europe. Cette machinerie diplomatique et militaire dont les rouages grinçaient depuis des années avec une régularité qui ne trompait plus personne — du moins pas ceux qui, comme moi, avaient gardé leurs oreilles de journaliste collées aux rails de l’actualité et sentaient venir les vibrations du train bien avant que le train ne soit visible.

Le conflit était inévitable. Je faisais partie de ceux qui le pensaient avec une conviction que rien ne pouvait ébranler — ni les discours pacifistes des parlements, ni les poignées de main des souverains, ni les traités empilés sur les bureaux des chancelleries comme des digues de papier contre un fleuve en crue. Cela viendrait. Les alliances, les rancœurs, les ambitions territoriales, les rivalités coloniales — tout cela formait un assemblage d’une instabilité telle que la moindre étincelle suffirait. Et quand cela viendrait, Ender serait en première ligne. Médecin militaire, à n’en pas douter — ce serait sa place, sa fonction, son devoir. Et malgré l’angoisse que cette perspective faisait naître en moi, malgré ce serrement au plexus qui me prenait chaque fois que j’y pensais, je savais — avec la même certitude primitive que celle qui me liait à lui — qu’Ender s’en sortirait.

Serait-ce lui le prochain ?

La question se posait d’elle-même, sur le gravier du cimetière, entre les tombes de mes compagnons morts. Serait-ce Ender Beaumain — le gamin d’Istanbul devenu médecin français, le fils adoptif du témoin obstinée de l’île des Princes Maudits — serait-ce lui le prochain à affronter l’innommable et l’indicible ? Le prochain Beaumain à se tenir debout face à quelque chose que l’esprit humain n’est pas équipé pour regarder ? Je ne pouvais réellement le savoir. L’avenir est un long passé — j’avais écrit cette phrase il y a vingt ans dans ces mêmes pages, et elle restait vraie, et elle resterait vraie jusqu’à ce qu’un Beaumain trouve le moyen de faire en sorte qu’elle ne le soit plus.

Et quelque part je ne pouvais pas le lui souhaiter. Pas à lui. Pas à ce garçon dont le rire était la seule chose qui m’empêchait encore de m’enfoncer complètement dans l’encre noire des archives et des souvenirs. Pas à ce fils que la vie m’avait donné par des chemins si tortueux que le destin lui-même aurait eu du mal à les tracer sur une carte.

Mais je savais une chose.

Si cela devait être lui — si les forces qui attendent, qui cherchent d’autres mains et d’autres portes et d’autres occasions, décidaient que c’était au tour d’Ender Beaumain de se dresser entre le monde et ce qui grouille en dessous — alors il avait les armes pour s’en sortir. Son intelligence. Sa rigueur. Son instinct de survivant. Et la chevalière à son doigt, et les archives dans sa mémoire, et quelque part, dans une strate de son être que ni la science ni la raison ne pouvaient atteindre, la confiance absolue d’un père qui avait vu l’abîme et qui en était revenu.

Le vent souleva les feuilles mortes entre les sépultures. Je retirai ma main de la pierre d’Hervé. Le marbre garda un instant l’empreinte de ma chaleur — une empreinte invisible, éphémère, qui s’effacerait en quelques secondes. Mais elle avait existé. Comme tout le reste. Comme cette nuit. Comme ces hommes. Comme cette histoire qui n’était pas finie et qui ne le serait peut-être jamais.