Journal de Patrice Beaumain (22) : A l’assaut !

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Le crépuscule sur l’Île des Princes maudits n’avait rien de la mélancolie ordinaire que le soir verse d’habitude sur les paysages côtiers. C’était quelque chose d’autre — une lumière mourante qui ne rendait pas l’âme mais se décomposait, comme si l’air lui-même avait décidé de participer à la corruption que nous venions affronter. Le sel et la poudre se mêlaient en une même âcreté suspendue, et dessous, persistante et profonde, cette odeur de fange que je connaissais désormais pour ce qu’elle était : non pas la simple putréfaction des rivages, mais quelque chose de plus ancien, de plus délibéré, l’odeur de la chair qui change de maître.

Alfred fut le premier à tirer. Son Lebel — cette arme que j’avais vu manœuvrer avec une précision presque liturgique lors des préparatifs — produisit un son que je n’avais pas anticipé.

Un clic.

Un seul clic métallique, sec, définitif. Le barillet enrayé.

La fraction de seconde qui suivit fut l’une des plus longues de ma vie. Ce silence mécanique, dans lequel nous avions tous investi notre foi, notre plan, notre survie — ce silence qui aurait dû être une détonation — dura moins d’un battement de cœur et changea tout. Le Lee-Enfield ennemi répondit depuis les ombres avec la ponctualité indifférente des choses qui fonctionnent. La balle traversa l’abdomen d’Alfred avec un bruit que je ne décrirai pas, un bruit qui appartient à la catégorie de ceux que l’on entend une fois et que l’oreille mémorise sans y avoir été invitée. Il s’effondra dans la terre meuble en hurlant une douleur qui n’était plus de la peur mais quelque chose de plus réel, de plus immédiat, la langue primitive de la chair perforée qui appelle à l’aide sans plus se soucier de dignité ni de convenance.

Une mare de sang pourpre commença à s’étendre sous lui avec la patience régulière des choses qui n’ont pas d’autre endroit où aller.

Hervé réagit avec une rapidité dont je lui sus gré sans avoir le loisir de le lui exprimer. Il se précipita sur le premier cadavre à portée — et les cadavres, sur cette île, ne manquaient pas — et en arracha le Lee-Enfield avec les deux mains, les jointures blanchies par l’effort, le visage fermé de quelqu’un qui a décidé de ne pas réfléchir à ce qu’il fait tant que ce n’est pas fini. Il épaula, visa, et fit feu sur la chose rampante la plus proche avec la balle perforante qui convenait. La chair de l’abomination tressaillit — ce n’est pas le mot juste, elle convulsa, elle répondit à l’impact avec cette hésitation particulière des corps qui ne reconnaissent plus tout à fait les règles de l’anatomie ordinaire — et cracha une fange noire, épaisse, que je connaissais pour l’avoir déjà vue sur les quais de Kassim Pacha. Cette fois la créature mourut. Vraiment mourut. S’affaissa sur elle-même avec le bruit mat des masses qui abandonnent l’effort de tenir ensemble.

Moi, je me terrais derrière un muret.

Les pierres rugueuses entaillaient mes paumes. Je ne les sentais pas. Ce que je sentais, c’était ma propre respiration que je retenais par instinct — un instinct absurde, car aucune retenue de souffle ne m’aurait rendu invisible dans ce théâtre d’enfer, mais l’instinct se moque de la logique et continue de fonctionner selon ses propres règles même quand les règles ordinaires ont rendu leur tablier. Les ténèbres autour de moi étaient ce genre d’obscurité poisseuse qui colle à la peau, qui s’insinue dans les narines, qui donne l’impression d’être respirée autant que traversée.

Un fanatique me frôla.

Aveugle, perdu dans sa propre frénésie, crachant des incantations dans une langue que je ne reconnus pas — du turc peut-être, ou quelque chose d’antérieur au turc, quelque chose qui remontait à des strates plus profondes de la supplication humaine. Il ne me vit pas. Sa prière impie portait son attention ailleurs que sur le muret derrière lequel je m’écrasais de tout mon poids, et il s’éloigna dans les ténèbres en continuant de psalmodier, portant avec lui cette odeur de sueur et de fétidité qui caractérisait ces hommes dont la chair avait commencé sa lente trahison.

Je ne bougeai pas.

Un peu plus loin, Eugène rampait.

Je le voyais depuis ma position, et le spectacle ne manquait pas d’une certaine ironie cruelle que les circonstances rendaient impossible à savourer : le dandy de Saint-Germain, l’homme aux vêtements impeccables et aux opinions sur les arts de la table, progressait ventre à terre dans la poussière de l’île avec une expression de misère totale que ses traits ne savaient pas tout à fait dissimuler. Il avançait à découvert, exposé, misérable — et il avançait quand même. Je lui en rendis intérieurement une justice qu’il n’entendit jamais.

Églantine, elle, était pétrifiée.

Pas d’immobilité de la lâcheté — je tiens à le préciser, parce que j’ai vu les deux et que je sais distinguer l’une de l’autre. Cette pétrification était d’une autre nature : celle du combattant qui évalue, qui calcule, qui cherche dans le chaos ambiant le point d’appui qui permettra une action décisive plutôt qu’une action précipitée. Elle glissait le long de la paroi, son arme au poing avec cette façon de la tenir qu’elle avait — ferme sans être crispée, prête sans être pressée — cherchant l’ombre, cherchant l’angle, cherchant le chemin vers l’enclos dont nous entendions les bêlements depuis le début de l’assaut.

Les chèvres. Leurs bêlements pathétiques continuaient de traverser le vacarme avec une constance qui aurait été comique dans n’importe quelle autre situation.

La pluie de plomb aveugle de la secte arrachait des éclats de maçonnerie du muret derrière lequel Hervé venait de se replier. L’un de ces éclats lui ouvrit la joue d’une fine entaille dont le sang se mêla à la sueur sans qu’il parût s’en apercevoir. Une autre balle — et celle-là me figea le cœur pendant les deux battements qui suivirent — siffla à quelques pouces de Robie.

Ce fut suffisant pour Robie.

Il n’avait pas besoin d’un signal plus clair. Je le vis jauger la distance, les obstacles, les angles, avec cette rapidité de l’évaluation tactique qu’il possédait dans le sang depuis ses années de régiment, et puis il bondit. Par-dessus les ruines, dans un élan viscéral qui n’avait plus rien de calculé mais tout d’instinctif, il s’élança et s’écrasa dans la boue écarlate — car la terre, en cet endroit précis, avait déjà bu suffisamment de sang pour changer de couleur — à côté d’Alfred qui gémissait sourdement en tenant ce qui lui restait de ventre entre ses deux mains tremblantes.

Robie ne perdit pas une seconde. Ses mains plongèrent dans l’abdomen béant avec une brutalité qui était en réalité la seule forme de tendresse disponible dans les circonstances. Une pression frénétique, exacte, ses paumes comprimant la chair déchirée avec cette connaissance du corps humain qu’on ne glane pas dans les livres mais dans les années de bagarre et de soins au hasard des casernements. Le sang qui pulsait en flaques épaisses ralentit. Pas beaucoup. Assez.

Je me levai.

C’était une décision de la raison, pas du courage. Il fallait une diversion. Alfred survivrait ou ne survivrait pas, mais les balles qui sifflaientt autour de Robie et de sa blessure improvisée ne s’arrêteraient pas d’elles-mêmes, et je représentais, depuis mon muret, une cible que je pouvais choisir d’offrir. Je me dressai. Je visai. Un Frère de la Chair se retourna vers moi au moment précis où mon index pressait la détente — et je vis, dans cette fraction d’instant avant l’impact, quelque chose dans son visage que je ne saurais pas nommer exactement et que j’ai intérêt à cesser d’essayer de nommer. Le projectile lui entra dans la poitrine avec la précision que je n’avais pas eu le temps de calculer consciemment. Son cœur cessa. Le corps tomba dans la poussière avec ce relâchement total, cette désarticulation complète, qui distingue les corps morts des corps blessés — le pantin dont on a coupé les fils.

Hervé, vautré derrière un cadavre encore tiède dont la chaleur lui servait de couverture autant que d’écran, fit feu à son tour. Son fanatique fut touché. Je l’entendis hurler à la mort — une vocalisation qui n’était plus tout à fait humaine dans ses harmoniques mais qui venait clairement d’une gorge humaine, ce qui la rendait plus terrifiante encore que les sonorités purement monstrueuses. Il était touché. Et il restait debout, les yeux révulsés, continuant de vociférer quelque chose vers un ciel qui ne l’entendait pas.

De l’autre côté des ruines, Eugène avait atteint son mur.

Il bondit par-dessus avec une agilité que ses habitudes de salon ne laissaient décidément pas présager, sa canne-épée dégainée, le visage marqué par cette expression particulière du combat désespéré — ni bravoure ni terreur mais quelque chose entre les deux, un état de suspension où les décisions se prennent d’elles-mêmes sans passer par la volonté consciente. L’estoc jaillit, tendu et précis. L’ennemi esquiva d’un pas de côté avec une fluidité qui suggérait que sa chair avait déjà commencé à obéir à des réflexes que la raison n’entamait plus. La lame fendit le vide.

C’est alors qu’Églantine ouvrit la grille.

Le loquet résista une demi-seconde, puis céda dans un bruit de métal rouillé qui se perdit dans le vacarme général. Ce qui suivit défie les conventions narratives par lesquelles un chroniqueur honnête est censé décrire les événements de façon à ce qu’ils soient intelligibles. Un océan de chèvres terrifiées se déversa dans la cour comme une seule créature à plusieurs centaines de pattes, avec les bêlements spécifiques des animaux qui ne comprennent pas pourquoi leur enclos est soudain ouvert dans le bruit et la fumée et la mort, mais qui ont assez d’instinct pour savoir qu’il vaut mieux être ailleurs. Les sabots claquaient dans tous les sens sur la maçonnerie. Les corps se pressaient. La panique animale, dans toute son irrationnelle énergie, envahit l’espace avec une efficacité que nos armes avaient été incapables de produire.

Églantine se coula dans cette masse grotesque avec une grâce improbable. Elle rampa parmi les bêtes, se laissa porter par le chaos du troupeau, et disparut derrière les ruines comme si la nuit l’avait absorbée.

La démence s’empara alors de la secte.

Je n’ai pas d’autre mot. Les fusils furent jetés — non pas abandonnés dans la panique, mais jetés avec cette délibération particulière des hommes qui décident que l’heure des armes à distance est passée et que ce qui doit se régler maintenant doit se régler de plus près, à la lame, dans le contact des corps. Les yatagans jaillirent de toutes parts, leurs lames courbes captant ce qui restait de lumière crépusculaire avec une avidité qui n’était pas qu’un effet d’optique. Ce passage des armes à feu aux armes blanches signifiait quelque chose que je mis un instant à formuler clairement dans ma tête : ils n’avaient plus peur de nous. Ou plutôt — et c’était plus inquiétant encore — ils avaient autre chose que la peur. Une exaltation. Quelque chose qui ressemblait à de la joie.

Je visai l’abomination la plus proche.

Celle-là était plus avancée dans sa transformation que les autres — on le voyait à la façon dont elle se déplaçait, à cette aisance monstrueuse dans le mouvement qui ressemblait moins à de la vigueur qu’à l’abolition de certaines contraintes que la chair ordinaire respecte. L’impact la fit trébucher, puis s’effondrer dans un agonie qui dura quelques secondes de trop. Elle mourait — ce n’était pas le doute là-dessus — mais elle mourait avec une lenteur réticente, comme si même la mort devait se battre pour obtenir ce qu’elle était en droit d’exiger.

Hervé fut attaqué.

Je ne vis pas exactement comment cela se produisit — le chaos avait rendu toute observation globale impossible, et ma propre survie imposait une attention sélective qui sacrifiait continuellement la vue d’ensemble au bénéfice des deux mètres carrés dans lesquels je tentais de rester vivant. Ce que je vis, c’est qu’Hervé lâcha le fusil, car le combat s’était rapproché à une distance qui rendait le fusil inutile, et dégaina sa propre lame avec les gestes précis d’un homme qui a fait le même mouvement suffisamment souvent pour que ses mains sachent quoi faire sans instruction de sa part.

L’acier entra dans la chair de son assaillant. Le sang poisseux se répandit. Le fanatique résista — ses yeux révulsés ne voyaient peut-être plus ce que voient les yeux ordinaires, et ce qu’ils voyaient à la place semblait suffire à maintenir son corps en mouvement contre toute logique physiologique. Le fer impie mordit Hervé en retour. Ce n’était pas profond. C’était assez pour que le sang gicle.

De l’autre côté de la cour, la situation d’Eugène empirait méthodiquement.

Deux fanatiques l’avaient encerclé. La tentative d’attaque d’Eugène — nouvelle, peut-être la troisième depuis le début de la mêlée — fut inutile avec cette régularité décourageante qui caractérisait son engagement physique dans les combats : son courage était réel et son incompétence l’était aussi, et les deux coexistaient avec une équité parfaite qui aurait été touchante si les circonstances avaient été moins mortelles. La terreur totale lui ferma les jambes. Il fuit. Bascula par-dessus un mur de pierres avec la désinvolture forcée de quelqu’un qui n’a pas d’autre option que la grâce improvisée. Un yatagan siffla dans l’air qu’il venait de quitter, frôlant sa nuque d’assez près pour déplacer les cheveux sur sa nuque.

Il aurait dû être mort.

Il n’était pas mort.

Robie, pendant ce temps, s’acharnait sur Alfred avec la concentration d’un homme qui a décidé de n’avoir qu’un seul problème dans l’univers. Sa trousse éventrée répandait son contenu autour de lui dans la boue — bandes, compresses, ce qu’il avait pu emporter depuis la résidence Demir dans la précipitation du départ. Le pansement qu’il confectionna n’avait rien de médical dans le sens où un chirurgien entendrait le terme. C’était grossier, appliqué à la hâte, maintenu par une pression de la main plus que par quelque technique savante. La bande but le rouge immédiatement, se gorgant d’un sang qui ne s’arrêtait pas vraiment mais qui ralentissait, consentait à la retenue. L’hémorragie tint bon, chancelante et provisoire.

Alfred papillonna des yeux — ce mouvement des paupières qui ressemble à l’hésitation de quelqu’un entre deux eaux — et sombra dans l’inconscience avec la discrétion silencieuse de ceux qui n’ont plus d’énergie à consacrer aux bruits.

Je n’eus pas le temps de surveiller cela davantage.

Un homme rampait vers moi.

Il le faisait avec cette détermination spécifique des blessés qui n’ont plus que leurs bras pour progresser mais qui progressent quand même, comme si la volonté avait décidé de se passer du reste. J’appuyai le canon de mon arme contre sa chair. Bout portant. La détonation fut assourdissante à cette distance — quelques pouces, pas plus. L’abdomen se broya. Les organes se répandirent dans la fange avec la banalité obscène des choses qui n’ont plus de sens une fois hors de leur contexte. Il mourut instantanément, sans un mot de plus.

Je ne m’arrêtai pas sur ce moment.

Hervé était maintenant engagé dans quelque chose qui ne ressemblait plus à un combat mais à une danse — une danse de mort stérile, comme ces engagements qui s’enlisent parce que les deux adversaires se valent trop ou se ressemblent trop pour que l’un prenne l’avantage sur l’autre. Les aciers se croisaient. Se recroisaient. Hervé tentait de dégager son revolver d’une main tout en maintenant son yatagan récupéré de l’autre, et la géométrie de cette tentative — deux armes, deux mains, un adversaire qui ne voulait pas mourir — produisait cette forme particulière d’épuisement qui vient non pas de la dépense physique mais de l’impossibilité à décider.

Son adversaire, lui, avait décidé.

Un pistolet apparut. Je ne vis pas d’où il venait. Ce genre de détail disparaît dans le chaos tactique — l’arme existe, c’est tout, surgissant de la scène comme si elle y avait toujours été. La balle perforante déchira la chair d’Hervé et il vacilla, une jambe soudain moins fiable que l’autre, aux portes de l’abîme avec ce visage de quelqu’un qui entend sonner une cloche et ne sait pas encore si c’est la sienne.

Eugène, de l’autre côté du mur de pierres, n’était pas mieux loti.

Un assaillant l’avait rejoint par-dessus le muret — avait enjambé les pierres avec l’aisance des fanatiques dont la chair n’est plus entièrement soumise à la fatigue ordinaire. Eugène tenta de désarmer. Ses mains glissèrent — la transpiration, le sang des autres qui maculait tout, cette friction impossible à maintenir sur un poignet adversaire qui se dérobait. Il fuit encore. La lame le trouva quand même, cette fois dans le dos : une morsure que je qualifierai de gratuite non parce qu’elle était superficielle mais parce qu’elle semblait donnée pour le geste lui-même, pour le plaisir de toucher, plutôt que pour l’efficacité tactique. Eugène pivota — et ce pivot produisit quelque chose que personne autour de lui n’aurait pu anticiper.

Il heurta le visage de son assaillant avec son crâne.

De tout son poids, de tout ce que ses jambes pouvaient fournir comme élan dans la rotation. Le coup de crâne produisit un craquement osseux qui m’atteignit même par-dessus le vacarme ambiant — l’os du nez, probablement, ou quelque chose d’adjacent qui n’était pas censé se plier dans ce sens-là. L’adepte chancela. Eugène en profita pour se replier avec la dignité de quelqu’un qui a vaguement conscience de ne pas avoir accompli une manœuvre très élégante mais qui a eu le bon goût d’en obtenir un résultat.

Face à moi, un fuyard rampait vers les ombres.

Je gardai ma balle.

Il n’y avait pas de générosité dans cette décision — il n’y avait que l’économie des munitions et le calcul froid de la probabilité. Qu’il crève dans l’obscurité avec ce qu’il portait dans le ventre. Qu’il rejoigne cette obscurité depuis laquelle ils avaient tous émergé. Il n’en réchapperait pas.

Robie, depuis sa position au côté d’Alfred, tira au-dessus de la tête d’Hervé. La balle fut avalée par le vide. Elle ne trouva rien. Il y a dans les combats nocturnes une injustice géographique qui distribue les angles favorables sans consulter qui en aurait le plus besoin, et cette balle-là obéit à cette injustice avec une régularité statistique qui n’était peut-être pas entièrement arbitraire mais le semblait.

Je me levai.

Huit yards dans le charnier. Je les comptai sans les compter, d’une façon dont seul le corps est capable quand la tête est entièrement occupée à autre chose — une mesure instinctive de la distance, juste en dessous du niveau de la conscience. La terre sous mes semelles était une chose que je préfère ne pas décrire. J’arrivai à la hauteur de l’homme qui maintenait Hervé dans cet état de vacillement aux portes de l’abîme. Appuyai le canon contre sa tempe avec la précision qui n’appartient plus à la visée mais au contact direct.

Pressai la détente.

La moitié du crâne se pulvérisa. Ce qui s’ensuivit — la pluie de cervelle, le sang, les esquilles d’os encore tièdes qui retombèrent sur le visage d’Hervé — constituait une des images auxquelles je me promets de ne plus penser dès que j’aurai fini d’écrire ces lignes, et que je sais pertinemment que je n’arriverai pas à effacer.

Hervé roula sur le corps encore tressautant avec une grimace qui renfermait des territoires entiers de réaction humaine qu’il n’avait pas le luxe d’explorer pour le moment. Il dégaina son Remington. Le tir fut aveugle, raté — ses doigts engourdis par la terreur et par le sang qu’il perdait ne répondaient plus avec la docilité habituelle. Il tenta de nouer des lambeaux de vêtements sur ses plaies dans le geste immémorial et désespéré des blessés qui ne veulent pas mourir avant que tout soit fini. Les doigts engourdis échouèrent. Le sang continua de nourrir la terre avec la patience indifférente des choses qui ont l’éternité devant elles.

Eugène fuyait à travers les oliviers difformes.

Je le vis depuis ma position — une silhouette qui courait entre des troncs tordus, une autre silhouette derrière lui avec le yatagan encore levé, et l’espace entre elles qui se réduisait avec la régularité d’un compte à rebours. Les oliviers de cette île avaient quelque chose d’obscènes dans leurs formes, quelque chose de trop humain dans leurs contorsions, comme si les siècles leur avaient appris à imiter des postures de souffrance.

Églantine émergea du néant.

Il n’y a pas d’autre façon de le formuler. Elle était pas là, puis elle était là avec son arme. Le canon posé sur la nuque du coureur qui poursuivait Eugène avec cette précision froide et anatomiquement informée que j’avais appris à reconnaître dans ses gestes quand elle avait décidé de quelque chose. La détonation fut courte, définitive. La boîte crânienne s’éclata vers l’avant et l’homme s’effondra dans la boue en pantin désarticulé, tête et corps réunis dans une immobilité qui ne ressemblait plus à rien de vivant.

Robie, dans le même battement de cœur — ou presque, car ce combat avait atteint cette vitesse particulière où les secondes contiennent plusieurs événements simultanés qui ne peuvent pas être restitués dans l’ordre par quelqu’un qui n’était pas partout à la fois — Robie abandonnait son pistolet. La dague du Baron von Hofler était dans sa main, la lame ancienne aux gravures que je ne parviendrais jamais à déchiffrer entièrement, et il frappait la chose qui venait de jaillir des fourrés à sa gauche avec la violence exacte d’un homme qui sait ce qu’il tient et ce que ça peut faire.

La lame s’enfonça profondément.

Quelque chose se produisit — quelque chose qui ressemblait à ce que j’avais déjà vu sur les quais de Kassim Pacha, cette négation plus que cette blessure, cette propriété antimoniale de cet acier particulier contre ces chairs particulières. L’hémorragie fut fatale dans les secondes qui suivirent. La chose s’affaissa en défaisant ses propres contours, comme toujours, comme si la mort pour ces créatures était aussi une façon de se défaire de la forme que la corruption leur avait imposée.

Je me terrai derrière mon muret.

Pour la première fois depuis le début de la mêlée, depuis cette fraction de seconde où le Lebel d’Alfred avait produit un clic au lieu d’une détonation, je pris le temps de m’arrêter. Pas longtemps. Pas le temps d’une respiration complète. Mais assez pour que les mains — mes mains, que je regardais tenir mon arme — se mettent à trembler de la façon involontaire et retardataire de la peur qui n’a pas eu le temps de se manifester pendant l’action et se rattrape dès que l’action s’interrompt. La sueur était glacée sur ma nuque. Je rechargeai mon barillet dans la nuit poisseuse, doigt par doigt, cartouche par cartouche, en priant pour que mes mains obéissent assez longtemps.

Elles obéirent.

Églantine n’était plus en sécurité.

Deux ombres s’étaient séparées du chaos général pour la prendre en chasse avec cette spécificité de proie choisie qui distingue la prédation de la simple mêlée. Elle les menait, les précédait, les faisait courir après elle avec les ressources de ses jambes et de son intelligence — sautant un muret moussue dans un élan qui laissait derrière elle du plomb sifflant à une oreille, trop proche pour être statistiquement réconfortant. Robie traversait en courant le cloaque de cadavres qui s’étendait entre eux pour la rejoindre, enjambant les corps avec cette façon qu’il avait de ne pas regarder ce qu’il enjambait.

Un adorateur engagé dans un corps-à-corps avec quelqu’un que je ne distinguais pas clairement entra dans ma ligne de mire. Je tirai. Le recul me meurtrit l’épaule — la même épaule que toujours, dans laquelle toutes les détonations de la nuit s’étaient accumulées en une douleur continue que je cesserais de sentir avant qu’elle soit guérie et que je recommencerais à sentir dans quelques heures quand l’adrénaline m’abandonnerait. L’homme s’abattit d’un bloc.

Eugène affrontait un colosse.

Je ne sais pas où il avait trouvé le courage de ne plus fuir — ou peut-être avait-il simplement manqué d’espace pour fuir davantage. Il avait les deux mains sur le poignet armé de l’adversaire, tordant avec toute la force qu’il pouvait concentrer dans ses paumes de dandy, et le yatagan céda, désarmé, tombant quelque part dans l’obscurité. Mais le colosse portait un revolver à la ceinture, et l’éclair du métal dans la pénombre promettait une fin que la dextérité des poignets ne suffirait pas à repousser. Le canon se leva vers la tempe d’Eugène avec la lenteur que prennent les catastrophes inévitables pour s’accomplir — le genre de lenteur qui permet à l’œil de tout enregistrer sans que le corps puisse rien faire.

Eugène dévia le canon in extremis.

Je ne saurai jamais très bien comment. Son geste était moins technique qu’instinctif, moins précis que désespéré, et c’est peut-être la raison pour laquelle il fonctionna : les gestes désespérés ont parfois cette grâce particulière que les gestes calculés n’atteignent pas, parce qu’ils empruntent à des ressources que le calcul conscient n’accepte pas de mobiliser.

À une trentaine de mètres de là, Églantine avait été rattrapée.

Bout portant, son arme fit défaut — un raté, une cartouche qui refusa d’obéir, ou simplement l’angle qui n’y était pas. Le yatagan s’abattit sur sa chair avant qu’elle ait pu corriger le problème. L’entaille était profonde — je le sus au son, et au fait qu’elle recula d’un pas avec le visage contracté de quelqu’un qui reçoit dans son corps quelque chose que le corps n’était pas censé recevoir. L’éclaboussure pourpre était visible même dans cette lumière mourante.

Robie encaissa le coup de feu du Webley au même instant.

L’omoplate se fracassa — j’entendis quelque chose qui ressemblait à de l’os qui cède sous l’impact, un son qui n’appartient pas aux sons que l’oreille est censée cataloguer. La chair était broyée. Il vacilla. Il ne tomba pas. Il se retourna vers l’origine du coup avec quelque chose dans les yeux que je ne qualifierai pas d’héroïque parce que ce n’était pas le bon mot — c’était quelque chose de plus fondamental, quelque chose d’animal dans le sens le plus direct du terme. Il frappa avec la dague d’un mouvement que je qualifierai de chirurgical faute de mieux, précis et viscéral à la fois, le tranchant trouvant l’endroit exact où la chair s’ouvre sans résistance. Le fanatique s’écroula.

Deux survivants prenaient la fuite vers l’autre flanc de la tour.

Je les laissai prendre une demi-dizaine de pas. Le temps d’épauler proprement. La visée glaciale — froide comme toutes les visées de cette nuit, comme si quelque chose dans ma tête s’était déconnecté de ce que mon œil alignait au bout du canon pour faire de cette opération quelque chose de mécanique, de débarrassé de toute signification humaine. Ma balle pulvérisa le premier. Il s’effondra mais rampa encore, les bras tirant son corps vers quelque chose qu’il n’atteindrait pas.

Hervé, à côté de moi maintenant, crachait le sang.

Je le regardai se hisser sur des jambes qui ne lui appartenaient plus entièrement, qui semblaient emprunter leur résistance à quelque réserve dont l’inventaire final serait réglé plus tard. Il réarma le fusil qu’il avait récupéré depuis les premières minutes du combat avec un clic mécanique qui fut, dans ce silence relatif, presque salvateur. Ce son ordinaire de métal sur métal — le bruit des choses qui fonctionnent encore.

Le dernier dément choisit Églantine.

Il avait peut-être calculé qu’elle était la plus blessée, la plus vulnérable, la proie qui offrirait le moins de résistance dans les secondes qu’il lui restait. L’acier s’approcha de sa gorge avec cette lenteur particulière des actes définitifs. Elle survécut d’un souffle — d’un souffle au sens propre, la gorge préservée par l’intervalle infime entre la lame et la chair. Puis Robie surgit de l’angle mort.

Je ne le vis pas arriver. Je vis l’effet.

Le tranchant fut absolu. La décapitation fut nette avec cette précision que seules certaines lames possèdent, des lames qui ont été faites pour couper ce qui est vivant et qui s’en souviennent. Le geyser écarlate jaillit de la carotide tranchée avec une violence qui démentait la soudaine immobilité du reste du corps. La tête et le tronc s’affalèrent aux pieds d’Églantine qui n’avait pas bougé, qui ne bougea pas davantage dans les secondes qui suivirent, qui demeura là à regarder ce qui était à ses pieds avec ce regard particulier des gens qui ont décidé de ne pas réagir pour l’instant et qui savent qu’ils réagiront plus tard, ailleurs, quand la permission leur sera rendue.

Un cri lointain. Eugène.

Toujours traqué, encore traqué, le dernier poursuivant avec son yatagan courant derrière lui parmi les oliviers difformes avec une persistance qui suggérait soit une obéissance inconditionnelle à un ordre intérieur que la raison n’éteindrait jamais, soit quelque chose de moins humain encore. Je m’arrachai de ma couverture. Course de huit yards sur une terre que je ne regardai pas. Le parapet atteint avec les poumons en feu dans la poitrine. Le tir, depuis les gravats, dans la pénombre des arbres tordus.

L’épaule du poursuivant se pulvérisa. Du sang noir sur la nuit — noir parce que tout le sang est noir quand il n’y a plus de lumière pour lui restituer sa couleur. Le râle terminal fut bref. La chose — car c’était encore une chose, là, quelque chose qui avait commencé comme un homme et avait trop longtemps fréquenté la corruption pour être encore entièrement l’un ou l’entièrement l’autre — tomba parmi les racines des oliviers et cessa de se déplacer.

Le silence macabre qui s’abattit sur l’île fut d’une qualité que je ne parviendrai peut-être jamais à décrire entièrement. Ce n’était pas le silence de la paix. Ce n’était pas le silence du soulagement. C’était le silence particulier des lieux où la violence vient de s’interrompre — non pas de se résoudre, non pas de se conclure, mais simplement de s’interrompre, avec toute la précarité que ce mot implique. Le sang coagulait dans la poussière et dans la fange avec cette lenteur méthodique qui appartient aux processus biologiques indifférents aux intentions des hommes. Et dans les ténèbres poisseuses de cette île maudite, dans l’air saturé de sel et de poudre et de mort, quelque chose continuait d’observer. Quelque chose qui n’avait pas de nom dans les langues que je connaissais et que je n’étais pas certain de vouloir apprendre à nommer.

L’abîme nous observait.