Bien qu’une soirée au calme en terrain ami ai toujours quelque chose de revigorant, celle-ci a avivé mes inquiétudes. Les avertissements de Patrice, bien entendu, ont fait mouche, mais quelque chose de plus ténu m’effraie d’avantage encore. Quelque chose dans l’air, quelque chose dans la démarche de Robie, dans les yeux d’Églantine… Quelque chose a marqué cette femme et ces hommes dont je ne peux imaginer la portée. Lorsqu’on évoque les aventures vécues dans leur jeunesse, la température semble baisser de quelque degrés dans la pièce. Sans pouvoir l’expliquer, je ressent leur peur comme s’il s’agissait d’un fluide palpable.
Églantine, sans le vouloir probablement, est celle qui m’a le plus effrayée. Alors qu’elle interrompait Patrice, l’exhortant de nous laisser partir sur le sombre chemin qui nous attend, sa voix trahissait le sentiment que je redoute le plus, la compassion. La voie d’Eglantine adoubant notre soif d’aventure, c’était celle de l’infirmière de guerre qui, après avoir pensé vos blessures, vous renvoie sur le front, sachant très bien quel destin vous y attend. Si ses paroles évoquaient une forme d’optimisme, l’espoir que les risques que nous nous apprêtons à prendre mettent à jour une vérité attendue de tous, son ton tremblait à l’évocation des souffrances qu’elle a connues, et qui ne sont peut être que l’ombre de celles qui nous attendent.
Ne pas y aller. Oublier. Balancer à la Seine la valise d’argent de Smith et aller boire un verre avec mes amis poètes. Écrire d’avantage, publier peut être. Rencontrer une fille, pourquoi pas, et passer les fêtes de fin d’année chez les Beaumain à deviser devant un verre de Cognac… Pourquoi pas ? Écrire… Alors que le train nous ramène vers Paris au travers de paysages enneigés, je prend mon carnet et commence à y jeter quelques vers. J’y met ce que j’ai sur le coeur, mon inquiétude, mes espoirs, et l’image obsédante de ces trains qui semblent vouloir rythmer ma vie en ce moment…
Faut il vraiment partir ? Mais comment pourrais je me contenter d’une vie ordinaire après les expériences que j’ai traversées ? Je cherchais un ailleurs dans les rêveries d’un état second et voilà que le surnaturel débarque dans ma vie, non plus comme un rêve fiévreux ou se mêlent serpents et souvenirs d’Argone mais… Ce voyage en enfer avait quelque chose de si terriblement réel… Une réalité crue, d’une précision chirurgicale. Et les traces ne manquent pas pour me rappeler que je n’ai pas rêvé. Elles s’étendent jusque dans la chaire de centaines d’innocents qui, sans nous, auraient débarqué indemnes sur un paisible quai de gare…
Je relis mes vers. De la merde… Quelques bonnes idées mais je n’apprécie guère la forme. Tout ça est forcé, scolaire. Et les images manquent de profondeur. Le baiser des morts… Quel sens pourrait y voir un lecteur innocent ? En présentant ces mots comme une image poétique, je me sent comme un imposteur. Je n’aime pas ce poème, sans savoir ce qui cloche. Il faut croire que je n’ai pas la tête à écrire, moi qui en ai tant rêvé dans les tranchées. Je pourrais le retravailler, peut être en tirer quelque chose de valable, mais je n’en ai pas le coeur. Je m’en débarrasserais sur le quai. Quelque chose en moi hurle qu’il n’est tout simplement pas temps d’écrire.
Je suis dévoré par la curiosité, voilà la vérité. Mon être tout entier tend à se jeter dans la flamme sans retenue pour en faire l’expérience. Qu’importe la peur, qu’importe les avertissements, nous irons au bout du voyage ou nous perdrons la vie en essayant. Je regarde mes camarades et de sais d’instinct qu’ils sont tous du même avis. La certitude de notre perte n’arrêtera pas l’élan de notre jeunesse qui, au contact de l’inconnu, a acquis un momentum qu’aucune sagesse ne saurait absorber. Peut être notre sacrifice sera-t-il utile à quelque chose. Peut être, comme nous le craignons, nous jetons nous tête baissé dans un piège diabolique. Peut être tout ceci n’a-t-il aucune importance. Peut être, comme Patrice, douterons nous un jour de ce que nous avons vécu.
Qu’importe. Plus tard, beaucoup plus tard, il sera temps d’écrire, de mettre des mots et des pensées sur les expériences vécues. Pour l’instant, je n’aspire qu’à me lancer corps et âme dans l’inconnu. Ma poésie attendra. Avec un peu de chance, je rapporterais quelque chose qui saura la nourrir. Alors que nous débattons avec Ender des recherches qui nous attendent, je balance le poème calamiteux par dessus mon épaule et décide, ce soir, de nettoyer soigneusement mon fusil, chose que j’ai trop souvent négligé dans les tranchées. Car aujourd’hui, c’est de mon plein grès que je me lance allègrement au devant des ennuis…
Poème retrouvé par un passant sur un quai de gare
Enfant, quand le prenais le train
Je souriais au vent glissant le long des rails
Je rêvais des bruyères sans fin de Cornouaille
Des galets gris et blancs, du sel et des embruns
Soleil après le grain, éclat éblouissant
Souffle vert et iodé de mes courses haletante
Grondement du ressac, vibre mon coeur d’enfant
Tourbillonne et s’envole mon âme innocente
Puis, un jour, un train m’a mené à la guerre
Là, on ne rêvait pas, on regardait ses bottes
En écoutant le grand costaud qui fait le fier
Ou le pauvre poète, dans un coin qui sanglote
En guise de galets, rien que de la poussière
En guise de bruyère, fleures roses d’entrailles
De la boue et du sang, et des éclats de fer
Et le pus qui s’écoule de chaque plaie qui baille
Tremble le sol, tonnerre, mitraille
Fauchées les vies, les espoirs, les regret
L’envers d’un corps s’expose, suintant comme un fruit blet
Et ma pauvre innocence… Vite, qu’elle s’en aille
Jadis, quand je prenais le train
Je rêvais de la fleur des filles de Crozon
Que j’en allais cueillir au soir ou au matin
Loin, très loin de ma ville, sous d’autre horizons
Je me voyais écrire, assis sur un rocher
Je me voyais rêver, le long des bords de mer
Et boire le cidre clair au dessous du clocher
En regardant les filles sur la place danser
Puis, un jour, un train m’a mené en enfer
Les filles qui se glissaient, silencieuses et lascives
Les yeux hagards et vides comme des billes de verre
Me poursuivaient sans fin au long de ses coursives
Leur chaire froides et sans vie se collait à la mienne
Et leur baiser glaciale me remplissait de vide
Ou m’arrachait la vie, je ne saurais le dire
Écartelant mon âme d’une terreur ancienne
Avant, quand je prenais le train
C’était le coeur battant et le sourire aux lèvres
C’était rêvant déjà du soleil qui se lève
Sur ma destination, sur l’horizon lointain
Mais aujourd’hui… sombrement je piétine sur un quai incertain
Même les murs de la gare me semblent frémissants
Comme les murs d’un temple craquelés par le temps
Prêts à me démembrer comme un triste pantin
Mes voyages ont tout pris et ravagé mon art
La guerre a piétiné ma jeunesse innocente
L’enfer a fait de mes rêves des cauchemars
Ma vie est grise et morne, trop de souvenirs me hantent
Je ne sais plus aller, je ne sais plus partir
Je vais brûler mes ailes à un astre trop sombre
Je vais chercher ma mort, ou peut être la fuir
Et sur mon horizon, je ne vois que décombres
Faut il vraiment le faire, cet ultime voyage
Ne devrais je pas rester à attendre que l’âge
Mette fin à cette vie sans joie et sans couleur
Car je l’ai vu dans les yeux de mes prédécesseurs
Même si je reviens, celui qui reviendra,
Ce ne sera pas moi…

