Les Carnets de Madeleine (3) – La tragique Destinée du Professeur Julius Smith

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───────  CARNET DE TERRAIN  ───────

Journal de Bord

de Madeleine

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Troisième partie

Le souffle des montagnes de feu

CONFIDENTIEL

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4 janvier 1923 — Suite du cinquième étage, Claridge’s, le soir

BASTET N’EST PAS CONTENTE

Je me suis couchée sur le lit sans même retirer mes bottines. Bastet est là, à côté de moi, mais elle n’est pas contente. Elle le fait savoir avec cette éloquence silencieuse dont seuls les chats ont le secret : les oreilles en arrière, le regard fixe, la queue qui bat le couvre-lit avec la régularité d’un métronome. Je la caresse. Elle accepte, du bout des moustaches, comme une reine qui concède une audience à un sujet indigne. Je ne la blâme pas. Je l’ai laissée seule toute la journée, et une déesse ne pardonne pas facilement.

C’est beaucoup à gérer. Beaucoup trop. Je suis archéologue. Cryptologue. Je déchiffre des langues mortes et je fouille des tombeaux. Je ne suis pas détective privée. Encore moins policière. Et pourtant, me voilà au milieu d’une histoire qui ressemble de plus en plus à un roman policier écrit par un auteur qui aurait perdu le contrôle de son intrigue.

Cet homme. Celui qui était à la conférence. Celui que Marcello a vu au kiosque. Celui qu’Ender a poursuivi dans les ruelles. Cet homme sans nom, sans empreintes dans la neige, sans traces d’aucune sorte, qui ne cesse de nous suivre. Pourquoi ? Qu’est-ce qu’il nous veut ? Qu’est-ce qu’il attend, dans l’ombre, avec cette patience qui n’a rien d’humain ?

Je n’ai pas de réponse. Et c’est cela qui m’épuise. Non pas le danger. Le danger, je connais. J’ai rampé dans des tombeaux effondrés, j’ai déchiffré des codes sous les bombes, j’ai vu le Chacal en personne. Le danger ne me fait plus peur. C’est l’ignorance qui me ronge. Ne pas savoir. Ne pas comprendre. Pour une cryptologue, c’est le pire des supplices.

Quoi qu’il en soit, il ne nous a pas attaqués. C’est une bonne chose. Peut-être la seule bonne chose de cette journée. Il observe. Il suit. Il disparaît. Mais il ne frappe pas. Pas encore. Et je me demande si c’est parce qu’il ne veut pas, ou parce qu’il attend le bon moment.

Bastet pose sa patte sur ma main. Un geste bref, délibéré. Comme pour dire : arrête de penser. Dors. Je ferme les yeux. Je ne sais pas encore que c’est la dernière nuit tranquille.

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5 janvier 1923 — Claridge’s, le matin

CE QUE LES JOURNAUX ANNONCENT

Ce que nous ignorions tous, c’est que pendant que nous dormions, pendant que Bastet ronronnait contre ma cheville et qu’Isidore veillait derrière la porte d’à côté, le monde a basculé. Et rien, plus jamais rien, ne sera comme avant.

Le petit déjeuner commence comme les autres. Thé, toasts, confitures anglaises. Marcello se plaint du temps. Timothée griffonne dans son carnet. Ender lit le Times avec cette concentration de médecin qui cherche un diagnostic. Isidore beurre ses toasts avec la méticulosité d’un homme qui croit que les petits gestes ordonnent le chaos du monde. Et moi, je tends la main vers le Daily Telegraph. Geste ordinaire. Matin ordinaire. Dernier matin ordinaire.

C’est Ender qui lève les yeux le premier. Son visage change. Pas brutalement. Lentement. Comme un ciel qui se couvre. Il pose le journal sur la table. Il me regarde. Et il ne dit rien. Ce silence d’Ender, ce silence précis du médecin qui vient de lire un résultat et qui ne sait pas comment l’annoncer, me glace plus que n’importe quel froid surnaturel. Mon cœur comprend avant ma tête. Mon cœur sait déjà. Il pose le journal sur la table. Ouvert. Face à moi. Son doigt désigne un article. Et je regarde.

Durant la nuit, la résidence du Professeur Julius Smith a pris feu.

Le silence qui s’abat sur la table est un silence de mort. Le vrai. Celui que j’ai connu au fond du trou, dans la nécropole. Celui qui précède le néant. Marcello repose sa tasse sans la porter à ses lèvres. Timothée ferme son carnet. Isidore joint les mains. Et moi, je fixe la ligne. Je la relis. Deux fois. Trois fois. Sans toucher le journal. Comme si les mots allaient changer en les relisant. Comme si les lettres allaient se réarranger pour dire autre chose.

Mais non. La résidence du Professeur Julius Smith. A pris feu. Durant la nuit. Julius. Mon ventre se noue. Quelque chose de froid, de lourd, s’installe dans ma poitrine, là où mes côtes brisées me rappellent chaque jour ce que j’ai traversé. Julius. L’homme qui m’a tout donné. Et ce matin, son nom est dans la rubrique des incendies, entre une publicité pour du savon et les résultats de cricket. Est-ce une coïncidence ? Un hasard du destin ? Un court-circuit dans une vieille maison londonienne ? Le genre d’accident que les journaux rapportent chaque hiver sans que personne ne s’émeuve ?

Ou bien autre chose. Quelque chose de bien plus sombre. Et au fond de moi, dans cet endroit où la cryptologue et la femme blessée cohabitent, je sais que ce n’est pas un accident.

Les mots ne viennent pas. J’ai la gorge serrée. Les yeux qui brûlent. Je refuse de pleurer devant les autres. Pas ici. Pas maintenant. Mais dans ma tête, les connexions se font à une vitesse terrifiante, et chacune est un coup de couteau. La conférence. Les épiphénomènes. L’homme mystérieux. Le kiosque. Hier, Smith dans son salon envahi de documents, fiévreux, amaigri. Et ce matin, des cendres. Des cendres où reposent peut-être les restes de l’homme qui m’a fait naître.

Est-ce le mystérieux homme le coupable ? A-t-il franchi le pas ? De l’observation au feu ? Ou y a-t-il d’autres personnes impliquées, d’autres forces que nous ne voyons pas ? Quand on fouille la frontière entre les vivants et les morts, on dérange les deux camps.

Et Julius ? Et Beddows ? Le journal ne dit rien. Pas un mot sur les occupants. Juste l’incendie. La résidence. Les pompiers. Les dégâts. Et ce trou béant dans l’information qui me dévore. Est-il vivant ? Est-il blessé ? Est-il… je ne peux pas écrire le mot. Je refuse de l’écrire. Pas tant que je n’ai pas vu de mes propres yeux.

Ender se lève. Sans un mot. Il enfile son manteau. Marcello fait de même. Isidore me regarde, attend mon signal. Et moi, je pose le journal sur la table d’une main qui ne tremble plus, je m’essuie les lèvres avec la serviette, et je dis, avec un calme qui ne m’appartient pas, un calme qui est une armure et rien d’autre : allons-y.

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BEDDOWS VIVANT — SMITH INTROUVABLE

Mais avant de partir, nous lisons la suite. Les mains tremblent encore. Le Times est maigre en détails. Un incendie nocturne. Les pompiers arrivés trop tard. La résidence largement endommagée. Et puis, enterré dans les dernières lignes, un témoignage : un domestique aurait été vu quittant la résidence en hâte avant l’arrivée des secours. Beddows. Vivant. En train de fuir. Sans Smith.

Ces deux mots. Sans Smith. Sans Smith. Ils me brisent. Beddows, le domestique fidèle, l’ombre loyale, l’homme qui ne quittait jamais son maître. Beddows a fui sans Smith. Mon esprit refuse de comprendre et comprend quand même. Soit Smith l’a envoyé chercher de l’aide. Soit Smith était déjà hors d’atteinte. Soit Beddows a vu quelque chose qui l’a fait courir plus vite que sa loyauté. Et chacune de ces possibilités est pire que la précédente.

Où es-tu, Julius ? Le journal ne dit rien. Pas de corps retrouvé. Pas de blessé signalé. Pas de déclaration de la police. Juste le vide. Et le vide, quand il s’agit de toi, est toujours mauvais signe. Je sens les larmes monter. Je les retiens. Le masque. Toujours le masque. Mais derrière le masque, quelque chose se fissure. Quelque chose qui ne s’était pas fissuré dans la nécropole, pas devant Anubis, pas devant les douze heures du Douât. Et qui se fissure maintenant, devant une tasse de thé tiède et un journal anglais.

Va-t-il tenter de nous contacter ? Nous envoyer un message, un signe ? Ou est-il quelque part dans le froid de Londres, blessé, seul, avec ses documents en cendres et ses épiphénomènes réduits en fumée ? Ou pire. Le mot que je refuse d’écrire. Le mot qui attend au bout de la phrase comme la Dévoreuse attend au bout de la balance.

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CE QUE SMITH REPRÉSENTE — CE QUE JE LUI DOIS

C’est un choc terrible. Pour moi plus que pour les autres, peut-être. Parce que sans Julius Smith, je ne serais rien. Ce n’est pas une formule. C’est la vérité nue. C’est lui qui m’a ouverte à l’archéologie quand je n’étais qu’une jeune cryptologue sans avenir. Lui qui m’a recommandée au Service des Antiquités. Lui qui m’a envoyée en Égypte. Lui qui m’a présenté Nour. Lui qui m’a donné la clé de chaque porte que j’ai franchie dans ma vie professionnelle. Sans Smith, pas d’Égypte. Pas de Nour. Pas de Bastet. Pas de moi.

Oui, il m’agace. Oui, il minimise. Oui, son obsession est dangereuse. Mais c’est mon mentor. Mon maître. L’homme qui a vu en moi ce que personne d’autre ne voyait. Et l’idée qu’il soit quelque part sous des décombres, dans le froid, dans le noir, ou pire encore… non. Je refuse. Il faut que j’aille voir. De mes propres yeux. La cryptologue ne se fie pas aux journaux. Elle se fie à ce qu’elle voit, ce qu’elle touche, ce qu’elle déchiffre.

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L’AUTRE ARTICLE — MEHMET MAKRYAT

Et c’est en tournant la page que je tombe sur l’autre article. Plus court. Plus étrange. Dans les pages intérieures du Daily Telegraph, là où les nouvelles curieuses côtoient les faits divers et les nécrologies.

Mehmet Makryat. Le nom me fige. Car oui, je ne l’ai pas encore nommé dans ces pages, mais c’est lui. L’homme qui nous suit. L’ombre sans traces. Le fantôme du kiosque. Je l’ai appris hier, par un billet que Patrice avait glissé sous la porte de ma suite : l’homme que Marcello avait poursuivi avait été identifié. Mehmet Makryat. Un nom turc. Un commerçant en art et antiquités, bien installé à Londres, domicilié à Islington.

Et l’article du Telegraph raconte une histoire étrange. Selon les dossiers de la police et de l’état civil, Mehmet Makryat serait mort. Trois fois. Trois décès enregistrés à son nom, dans trois villes différentes, à des années d’intervalle. Et pourtant, son commerce d’antiquités à Islington est toujours ouvert. Le propriétaire est toujours le même. L’homme ne vieillit pas, d’après les témoins. Ou plutôt, il vieillit différemment. Le journal traite l’affaire avec l’ironie polie des quotidiens anglais : une curiosité administrative, une erreur de dossiers, une homonymie malchanceuse. Rien de plus. Rien de plus. Bien sûr. Parce que personne, dans la rédaction du Telegraph, n’a vu cet homme disparaître sans laisser de traces dans la neige.

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LA DÉCISION — SE SÉPARER POUR AVANCER

La discussion est brève. Autour de cette table de petit déjeuner qui ressemble de moins en moins à un repas et de plus en plus à un conseil de guerre, nous prenons une décision.

Marcello et Ender iront enquêter sur Makryat. Islington. Le commerce d’antiquités. L’homme qui meurt trois fois et qui ne laisse pas de traces. Marcello connaît les milieux interlopes, Ender connaît les hommes. À eux deux, ils forment un duo que je ne souhaite à aucun suspect : les poings de Marcello et le diagnostic d’Ender.

Isidore et moi irons à la résidence de Smith. Je veux voir les décombres. Je veux toucher les murs noircis, sentir l’odeur de la suie, lire dans les cendres ce que les journaux ne disent pas. Isidore viendra parce qu’Isidore vient toujours. Et parce que, si Smith est là-dessous, sous les poutres carbonisées, mon demi-frère saura quoi dire. Le curé sait toujours quoi dire face à la mort.

Timothée restera à l’hôtel. Quelqu’un doit attendre. Attendre un appel, un message, un signe. De Beddows, qui est quelque part dans Londres, vivant, en fuite. Ou de Smith lui-même, si Smith est encore capable d’envoyer un signe. Timothée est le plus patient d’entre nous. Le poète qui sait attendre que les mots viennent. Il saura attendre que le téléphone sonne. Nous nous levons. Le petit déjeuner est terminé. Personne n’a fini son thé.

Enquête sur l'incendie

LA RÉSIDENCE DE SMITH — CE QUE LES CENDRES RACONTENT

Le Cab traverse Londres dans un silence de veillée funèbre. Isidore est assis à côté de moi, les mains jointes sur les genoux, le regard perdu dans la vitre embuée. Il ne prie pas. Ou peut-être que si. Avec Isidore, la frontière entre le silence et la prière est invisible. Moi, je regarde les rues défiler sans les voir. Les façades grises. Les passants. Les omnibus. Tout cela me paraît irréel. Comme si le monde continuait de tourner autour d’un axe brisé.

Nous espérons tous les deux. Nous n’en parlons pas, mais nous espérons. Qu’il ne soit rien arrivé à Smith. Que la maison ait brûlé vide. Que Julius ait eu la présence d’esprit de sortir à temps, qu’il soit quelque part dans Londres, en sécurité, avec son carnet et ses mystères. Nous espérons parce que l’alternative est impensable. Et parce que, tant que nous n’avons pas vu, tant que nous n’avons pas touché les décombres et lu les cendres, l’espoir est un droit.

Nous arrivons. La résidence de Smith n’est plus une résidence. C’est un squelette. Les murs sont encore debout, noircis, lézardés, mais le toit s’est effondré par endroits et les fenêtres ne sont plus que des orbites vides ouvrant sur le noir. L’odeur est terrible. Cette odeur de bois brûlé, de tissu calciné, de chimie acre qui vous prend à la gorge et vous rappelle que tout ce qu’un homme possède peut devenir fumée en une nuit. Mais nous sommes des proches du Professeur, et Isidore, avec son col de curé et son regard de saint.

Nous entrons. Prudemment. Le plancher grince sous nos pieds. Des flaques d’eau noire stagnent là où les pompiers ont arrosé. Les murs du couloir sont couverts de suie. Et partout, cette désolation silencieuse qui suit les incendies, ce calme obscène des choses détruites. Les livres de Julius. Ses étagères. Ses photos. Ses fils rouges. Tout cela n’est plus que cendres et débris. Des années de recherches, des décennies d’obsession, réduites à un tas de charbon mouillé.

Ce qui reste du salon. Je m’arrête. Je m’accroupis. Mon œil de cryptologue, cet œil qui déchiffre les détails que les autres ne voient pas, a repéré quelque chose. Dans les décombres, au milieu des poutres noircies et des restes de mobilier, des morceaux de verre brisé. Du verre vert. Épais. Courbé. Les fragments d’une bouteille. Pas une bouteille de vin. Pas un verre de lampe. Une bouteille au col étroit, au verre épais, du type que l’on utilise pour les produits inflammables.

Je ramasse un fragment avec précaution. Je le tourne entre mes doigts. Le verre est noirci sur un côté par la chaleur, mais sur l’autre, on distingue encore la teinte verte, la courbure régulière. Et sur le bord brisé, des résidus. Une substance huileuse. Je renifle. Alcool à brûler. L’odeur est inconfondable pour quelqu’un qui a passé des années sur des chantiers de fouilles où les réchauds sont le seul éclairage.

Quelqu’un a rempli une bouteille à alcool, y a mis un bouchon de tissu, a allumé le tissu et a lancé le tout à travers la fenêtre du salon. L’ancêtre du cocktail incendiaire. Rudimentaire. Brutal. Efficace.

Cet incendie est volontaire. Je montre le fragment à Isidore. Mon demi-frère regarde le verre vert, regarde les décombres, regarde mes yeux, et comprend. Pas besoin de mots. Le curé comprend toujours.

Voilà ce qui arrive. Voilà ce qui arrive quand on minimise le danger. Quand on balaie les avertissements d’un revers de main académique. Quand on sourit aux gens qui vous disent que quelqu’un vous suit, que les ombres n’obéissent plus, que les forces que vous dérangez ne sont pas des sujets d’étude mais des menaces. Voilà, Julius. Voilà ton protocole scientifique. Voilà tes épiphénomènes fantomatiques. Du verre brisé, du pétrole, et une maison en cendres. Et toi, tu es où ?

La question me dévore. Debout dans les ruines du salon de Julius, les pieds dans la suie et l’eau noire, un fragment de verre vert entre les doigts, je regarde le plafond effondré et je cherche. Des signes. Des indices. Une trace. N’importe quoi qui me dise que Smith n’était pas là quand la bouteille a traversé la fenêtre. N’importe quoi qui me dise qu’il est vivant.

Isidore pose sa main sur mon épaule. Le même geste que dans la suite du Claridge’s, la nuit où il est venu veiller sans un mot. Bref. Chaud. Le geste d’un frère qui dit : je suis là. Et pour la deuxième fois en une semaine, la femme qui a vu Anubis en personne, qui a traversé les douze heures du Douât, qui ne pleure jamais devant personne, sent ses yeux se remplir. Elle ne pleure pas. Pas encore. Mais c’est proche. Très proche.

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LE POSTE DE POLICE — CE QUE LA MÉFIANCE RÉVÈLE

L’article du journal mentionnait le sergent-détective Rigby, de la division des incendies criminels de Scotland Yard. Alors nous y allons. Scotland Yard. Isidore hèle un cab, nous traversons Londres dans le silence, et nous arrivons devant le bâtiment. Imposant. Officiel. Le genre d’endroit où les gens ordinaires se sentent petits. Avec d’innombrables bobbies. 

C’est Isidore qui parle. Pas moi. Je ne suis pas en état. Je reste en retrait pendant que mon demi-frère explique la situation à l’accueil avec son calme de confessionnal. Le sergent-détective Rigby. L’incendie de la résidence Smith. Nous sommes des proches. Nous avons des informations. L’agent derrière le comptoir nous écoute, prend quelques notes, et l’inspecteur Meyson nous dit poliment que ce n’est pas ici. Pas leur juridiction. Il faut s’adresser au poste local, celui du quartier où se trouve la résidence. Scotland Yard chapeaute l’enquête, mais la déposition se fait là-bas.

Là-bas. Le poste local. Une bâtisse basse, en brique, coincée entre un pub et un commerce de charbon. Deux agents derrière un comptoir en bois usé. Et là, le ton change. L’amabilité polie de Scotland Yard laisse place à la méfiance du quartier. Isidore explique à nouveau, patiemment, avec cette douceur qui désarme les soupçons mieux que n’importe quelle protestation. Les agents sont méfiants. Médisants. Insinuants. Qui êtes-vous. Quel lien avec le propriétaire. Depuis quand à Londres. Où étiez-vous la nuit dernière. On prend notre déposition. On nous fait signer. Noms, prénoms, adresse de l’hôtel. Basta.

Pas d’information sur Smith. Pas de merci pour le signalement du verre vert. Juste la déposition, la signature, et des regards méfiants dans notre dos quand nous sortons. Nos noms sont désormais dans un dossier quelque part. Et je sens, avec la certitude de quelqu’un qui a l’habitude d’être l’étrangère, que cette déposition ne nous protégera pas. Elle nous exposera.

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TIMOTHÉE — PAS DE PAUSE, SUIVEZ-MOI

Nous revenons au Claridge’s en début d’après-midi, Isidore et moi. Marcello et Ender ne sont pas encore rentrés d’Islington. Mais c’est Timothée qui nous attend dans le hall. Et le poète qui d’ordinaire choisit ses mots avec la délicatesse d’un orfèvre n’en choisit aucun. Il nous attrape par les bras, Isidore et moi, et dit :

Suivez-moi. Immédiatement. Pas de pause déjeuner. Son visage. Je n’oublierai jamais le visage de Timothée à cet instant. Le poète qui sourit toujours, qui trouve de la beauté dans les décombres et de la lumière dans les tombeaux, n’a plus de sourire. Il est blanc. Blanc comme un homme qui a vu quelque chose que les mots ne savent pas porter. Quelque chose dans ses yeux nous empêche de discuter.

Nous partons les premiers. Timothée, Isidore et moi. Dans un cab qui s’enfonce dans des quartiers que je ne connais pas. Timothée a laissé un message à la réception pour Marcello et Ender, avec l’adresse. Ils nous rejoindront dans un second cab dès leur retour. En attendant, nous trois. Le poète, le curé et l’archéologue. Personne ne parle. Ma cheville pulse. Mes côtes me rappellent leur existence.

Le cab s’enfonce dans un Londres que les touristes ne voient jamais. Les façades s’assombrissent. Les rues rétrécissent. Nous quittons le Londres des clubs et des salons pour entrer dans celui de la misère, des ouvriers, des gens que l’Empire préfère oublier. L’inquiétude grandit. Et avec elle, la paranoïa. À chaque coin de rue, je cherche des yeux une silhouette familière, un manteau sombre. Nous suivent-ils ? Ma cheville pulse toujours quand le danger approche, comme si la marque avait ses propres sens.

Nous arrivons devant une bâtisse en très mauvais état. Un immeuble ouvrier d’un autre siècle, aux briques noires de suie, aux fenêtres étroites, au toit qui s’affaisse. Un endroit désolé, pauvre, le genre de lieu où l’on se cache quand on n’a nulle part où aller. C’est ici que vit Beddows, nous explique Timothée. Son logement personnel. Le seul endroit où il pouvait aller.

Nous attendons quelques minutes au pied de l’immeuble. Dans le froid. Le temps que le second cab arrive. Marcello et Ender débarquent au pas de course, le visage fermé par leur propre enquête à Islington. Personne ne parle. Personne ne demande de comptes. Nous montons ensemble. Un escalier qui sent l’humidité et le chou bouilli. Deuxième étage. Timothée frappe trois coups.

Le domestique fidèle de Julius. L’homme impénétrable, toujours impeccable, toujours droit. Cet homme-là n’existe plus. Celui qui nous ouvre la porte est un fantôme. Les vêtements froissés, le visage gris, les yeux rouges. Et ses mains. Ses mains sont bandées. Des bandages de fortune, du tissu arraché à des draps, tachés de brun et de jaune. Beddows aussi a brûlé. Ses mains ont brûlé quand il a tiré son maître hors des flammes. Et malgré la douleur, malgré les chairs à vif sous les bandages, il est là. Debout. Il a soigné Smith avec des mains qui avaient elles-mêmes besoin d’être soignées. Il nous regarde et ses lèvres se pincent pour retenir ce qui menace de sortir. Il ne dit rien. Il s’écarte pour nous laisser entrer.

Deux pièces étroites. Un poêle éteint. Une bassine d’eau rougie dans un coin. Des linges déchirés, tachés. Des flacons d’onguent ouverts sur une table branlante. Beddows a fait ce qu’il a pu. Avec ce qu’il avait. C’est-à-dire presque rien. Il a nettoyé les plaies, appliqué des compresses, arraché les vêtements calcinés collés à la peau, avec ses mains de domestique, avec sa dévotion de serviteur, avec l’instinct d’un homme qui refuse de laisser mourir son maître sans avoir tout tenté. C’est ici qu’il a amené Smith, dans la nuit, en le traînant Dieu sait comment à travers les rues de Londres.

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SMITH — CE QUE LE FEU A LAISSÉ

Et puis nous voyons. Julius. Sur le lit. Sous un drap qui ne cache… qui ne cache rien. Beddows nous conduit vers la deuxième pièce. Nous entrons tous. En silence.

Julius est… il est. Son visage. Ses bras. La peau a… rouge. Quelque chose de rouge et de suintant. Comme de la cire. Non, pas de la cire. Comme de la… je ne trouve pas le mot. Mon cerveau cherche le mot et il ne le trouve pas. La chair. Voilà. La chair. À vif. Et ses yeux, au milieu de tout ça, ses yeux qui sont… qui sont les mêmes. C’est le pire. C’est. Les mêmes yeux. Il me regarde et je. Il respire. Par saccades. Beddows l’a soigné avec des. Des linges. De l’eau. Ce qu’il pouvait.

Marcello, Ender, Isidore, Thimothée. Et moi je suis. Debout. Face au. Ses yeux. Il y a dix ans, dans un amphithéâtre, il m’a dit que j’avais du. Du talent. Les mêmes yeux. Dans un visage qui. Qui n’est plus. Je suis debout et je ne suis pas là. Je suis au fond du trou, dans la nécropole, non, je suis ici, dans le taudis de Beddows, non, je suis nulle part. Le plancher sous mes pieds et le sable sous mes doigts et le drap blanc et les bandages et Nour et Beddows et tout se mélange.

Si j’ouvre la bouche. Si je. Tout va sortir. Depuis ce matin. Le journal et le verre vert et le cab et les cendres et l’odeur et Nour, non, pas Nour. Nour n’est pas là. Nour est en Égypte. C’est Beddows. Beddows qui pleure. Ou c’est moi. Qui est-ce qui pleure. Je ne sais plus.

Les larmes. Elles viennent de. De l’endroit que j’avais verrouillé. La nécropole. Anubis. Les années où une femme ne pouvait pas. N’avait pas le. Et ça s’ouvre. Maintenant. La première larme. Je ne l’essuie pas. Je n’ai plus. Plus la force.

Je prie. En copte. Non, en français. Non, en copte. Les mots de Nour. Ou les miens. Je ne sais plus quels mots. Ⲡⲑⲟⲓⲥ ⲛⲁⲓ ⲛⲁⲑ. ⲁⲣⲓⲃⲟⲏⲑⲓⲛ ⲉⲣⲟⲑ. Ⲡⲑⲟⲓⲥ ⲛⲁⲓ ⲛⲁⲑ. Les syllabes roulent dans ma tête. Seigneur, aie pitié de lui. Aide-le. Seigneur, aie pitié de lui. Encore et encore. Des mots qui ne guérissent. L’armure, le masque, la. Tout ça tombe. Comme les murs de. De la résidence. Non, comme les murs du tombeau. Tout se confond.

Ender s’approche. Il examine. Il écoute la. Et quand il se redresse, son visage. Je connais ce visage. C’est celui du. Non. Sa mâchoire. Il évite mon. Il ne dit rien. Le médecin qui sait ne dit. Ne dit rien.

[Note de Corinne ce passage ci-dessous fait référence à la vidéo du début.]

Mille neuf cent vingt-trois. La médecine a ses limites. Et puis Smith… il rassemble quelque chose. En lui. Je ne sais ni quoi ni comment. Mais il se redresse. À peine. Quelques centimètres. La peau de ses bras… à vif. Comme une plaie qui ne se referme plus. Beddows ébauche un mouvement pour le… un regard l’arrête. Ce regard. Celui d’un roi mourant qui se traîne une dernière fois vers son trône. Non pour régner. Pour parler. Pour énoncer ce qui doit l’être avant que… avant que le silence. Un homme brisé qui refuse de s’éteindre couché. Qui se relève par devoir. Parce qu’il a compris. Enfin. 

Nul n’ose dire à voix haute ce que. Ce que les limites. Les chances sont. Non. Non, je ne peux pas écrire. Tant qu’il. Tant qu’il respire. Debout. Je le reste. Les larmes et le. Debout. Comme une. Je ne plierai pas. Pas devant. Pas devant lui. Le perdre. Le perdre, lui. Dans ces conditions. Pas sur un chantier. Pas dans un. Dans un incendie. Un taudis. Ce serait. Inimaginable. Sans lui, la part de moi qui. La part qui a cru. Qui a osé. Celle-là.

Et l’Oriental. Si Julius venait à… À mon tour. C’est lui qui m’a faite. Lui qui a. Sans son nom à lui. Les vautours. Et la première femme admise à l’Oriental Club redeviendrait. Rien. Isidore prie. Près du lit. Nul ne touche à Smith. Personne. Seul Beddows. Mon demi-frère. Les mains jointes. Le latin. Miserere nobis, Domine. Et dans ma tête, Ⲡⲑⲟⲓⲥ ⲛⲁⲓ ⲛⲁⲑ. Et tout se. Le latin et le copte. Deux langues qui disent. Pitié.

La pièce ne bouge plus. Plus personne ne… Beddows. Ender. Marcello. Timothée. Isidore. Moi. Et si une musique devait… ce serait un lamento. Lent. Grave. Quelque chose qui monterait des profondeurs et qui dirait… regardez. Regardez cet homme. Regardez ce qu’il reste d’un génie quand le feu a tout… tout pris.

Il ouvre la bouche. Les mots sortent. Un par un. Arrachés à des lèvres qui ne sont plus… et il dit. Il dit les mots que je n’aurais jamais cru… j’aurais dû vous écouter.

Cinq mots. C’est… c’est maintenant, Julius ? Maintenant que la mort te… que le feu a pris ce que le froid avait épargné ? C’est maintenant que tu réalises ? Parce que les hommes ne comprennent la mort que lorsqu’elle… et les malédictions n’existent que pour ceux qu’elles frappent.

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LE SIMULACRE DE SEDEFKAR — CE QUE SMITH CACHAIT

Smith parle. Je crois qu’il parle. Ses lèvres bougent. Beddows aussi. Mais les sons me parviennent comme à travers de l’eau. Comme si quelqu’un avait posé un oreiller sur le monde. Je suis là. Debout. Face au lit. Mais je ne suis pas là. Mon esprit est… ailleurs. Quelque part entre la nécropole et le Douât. Entre le visage brûlé de Julius et le regard doré d’Anubis. Dans un endroit où les mots n’arrivent plus.

L’odeur me tient ici. La chair brûlée. Les onguents. Le taudis. Ça me remonte dans la gorge par… par vagues. Et chaque vague me ramène un instant. Comme une ancre qui gratte le fond. Je me retiens de… je serre les mâchoires. Les voix de Smith et Beddows continuent autour de moi. Brouillonnes. Hachées. Comme une conversation entendue à travers une… une cloison.

Des mots percent le brouillard. Par éclats. Comme des signaux lumineux dans un brouillard de mer. Turcs. Ce mot-là, je l’entends. Turcs. Le mot traverse la ouate qui enveloppe mon cerveau et se plante quelque part dans ma conscience. Je vois, du coin de l’œil, la silhouette d’Ender qui se raidit. Turcs. Comme Makryat. Mais je n’arrive pas à accrocher la pensée. Elle glisse. Tout glisse.

Un autre éclat. Un nom. Prononcé par Smith ou par Beddows, je ne sais plus, les deux voix se confondent dans le bourdonnement qui emplit ma tête. Le Simulacre de Sedefkar. Les syllabes me parviennent déformées, comme un message crypté dont je n’aurais que la moitié de la clé. Une statuette. Ancienne. Brisée. Des morceaux. L’Europe. Je saisis des fragments, je les perds, je les retrouve, ils m’échappent à nouveau. Mon esprit refuse de fonctionner. Le dîner. C’est pour ça, le dîner. La conférence aussi. Tout menait à ça. Je comprends à moitié et cette moitié me terrifie.

Je devrais écouter. Je devrais me concentrer. La cryptologue en moi le sait. Chaque mot de Smith est peut-être le dernier et je suis en train de les perdre. Mais je ne peux pas. Mon corps tremble. Ma gorge brûle d’acide. Mes yeux voient le visage détruit de Julius mais mon cerveau refuse de l’enregistrer, alors il débranche, il déconnecte, il me tire loin, très loin, là où la douleur ne peut pas suivre. Et les voix deviennent du bruit. Du bruit de fond. Comme le vent dans les ruines d’un temple.

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CE QUI CLOCHE — LES PENSÉES QUE PERSONNE NE DIT

Personne ne pose de question. Personne ne… ce serait cruel. Devant Smith dans cet état. Mais je vois les visages. Marcello qui croise les bras. Ender qui fixe le mur. Timothée qui fronce les sourcils. Tout le monde pense la même chose. Je le sens. Même à travers le brouillard, même à travers la nausée, je le sens.

Pourquoi nous. Pourquoi… nous. Des gens lambda. Un médecin, un poète, un curé, un bagarreur et une… une archéologue qui se retient de vomir. Il y a des gens pour ça. Des occultistes. Des experts en… en ésotérisme. Des sociétés. Pas nous. Pas nous.

Et quelque chose… quelque chose cloche. Je le sens. Même là, même maintenant, même dans cet état. Cette urgence. Cette… précipitation. Cette manière de tout concentrer sur nous. Smith, même mourant, même brisé, est-il en train de… une fois de plus. Une fois de plus. Et cette précipitation, vu la… n’est-elle pas de mauvaise augure ?

Personne ne répond. Parce que personne n’a… les questions restent dans les têtes. Derrière les masques. Et le Simulacre, dont je n’ai compris que… que la moitié, attend. Quelque part en Europe. En morceaux. Comme nous.

Beddows complète. Ses mains bandées font des gestes maladroits pour illustrer ce que la voix de Smith ne porte plus. Retrouver les morceaux. Les rassembler. Recréer la statuette. Et la détruire. À Constantinople, dit Beddows. Constantinople. Le mot me sort de ma torpeur un instant. L’archéologue en moi, ce réflexe stupide qui ne meurt jamais, corrige automatiquement : Istanbul. Constantinople n’existe plus. Le nom a changé. Mais pour Smith, pour Beddows, pour les Anglais, c’est toujours Constantinople. Et peut-être que pour le Simulacre aussi. Peut-être que les artefacts maudits se fichent des noms que les hommes donnent aux villes. Beddows parle d’un rituel, d’un lieu précis, d’une méthode que Smith avait découverte dans ses recherches. Et puis il prononce les mots qui changent tout.

Révolution Française, ciel acre

Le Simulacre a été créé à Paris. Pendant la Révolution.

La Révolution. Le mot me frappe. La Révolution. Ce mot-là. Encore. Toujours. La Révolution qui… non. Non, je ne peux pas. Les Hugel. Les Beaumin. Ma mère. La même époque. Le même… le Simulacre a été forgé là. À Paris. Pendant la… c’est trop. Tout est lié. Chaque fil que je tire mène au même… au même noeud. Au même sang.

Et mes rêves. Mes rêves, ils… ce n’étaient pas des rêves. Ou pas… je ne sais plus. Les images. Les scènes. Les rues pavées et le sang. Et les visages. Des visages que je ne connais pas mais que je reconnais. Des souvenirs. Des souvenirs qui ne sont pas les miens. Ou peut-être que si. Gravés dans un sang qui ne m’a pas… qui ne m’a rien demandé.

Je sors de la pièce. D’un coup. Les têtes se tournent. Je dis… je ne décide pas de le dire, les mots sortent tout seuls, d’une voix que je ne reconnais pas, rauque, cassée : encore et toujours la Révolution. Je le dis deux fois. Ou peut-être trois. Je ne sais plus. Je sens les regards dans mon dos. Ils ne comprennent pas. Moi non plus.

Le couloir. Le mur humide. Et je vomis. Tout sort. Le thé, la nausée, le chagrin, la… tout. Mon corps décide à ma place. Il expulse. Et moi je reste là. Courbée. Les mains sur les genoux. Le front trempé. Dans un couloir qui sent le chou et l’humidité. Derrière la porte, Julius agonise. Et moi je… je suis là. Dans un couloir.

Longtemps. Personne ne vient. Personne ne sait quoi faire d’une… d’une femme qui vomit et qui pleure dans un couloir de taudis. Et puis Marcello. Bien plus tard. Un verre d’eau. Il le pose par terre. Il ne dit rien. Il ne me regarde pas. Il reste là. Le dos contre le mur d’en face. Les bras croisés. Silencieux. C’est tout ce dont j’ai besoin. Quelqu’un qui reste sans rien dire.

L’eau a un goût de rouille. Mon cerveau ne veut pas… il refuse. Il se ferme. Il repousse. Et pourtant. Pourtant. Des morceaux de pensées passent. Comme de l’eau sous une porte. La Révolution, pour moi, ce n’est pas… ce n’est pas la guillotine. C’est le ciel. J’ai lu un récit, il y a quelques années. L’été 1783. Un brouillard rougeâtre, âcre, qui… qui s’est abattu sur l’Europe entière. Personne ne savait d’où il venait. Le ciel rouge, puis jaune. Le soufre. Les récoltes pourries. La famine. La colère. Et la Révolution. On ne sait toujours pas ce qui a… une éruption peut-être. Quelque part dans le Nord. Personne ne sait.

Et dans mes rêves… c’est le ciel que je vois. Pas les barricades. Le ciel rougeâtre. Et mon ancêtre, dessous, qui lève les yeux et qui ne comprend pas. Mon cerveau ne veut pas. Pas maintenant. Pas dans ce couloir. Mais la pensée est là. Elle s’insère malgré moi. Et si… et si c’était le Simulacre ? Si c’était lui qui… qui m’envoyait ces rêves ? Cet artefact brisé, quelque part en Europe, forgé pendant la… est-ce qu’il peut… est-ce qu’une chose comme ça peut pulser, appeler, chercher ? Non. Non. Arrête. Mon cerveau refuse. Je n’ai pas la force de… pas maintenant. Mais la pensée ne part pas. Elle est là. Plantée. Comme un clou. Et dans le silence, entre deux hoquets, je murmure. Si bas que Marcello ne peut pas entendre. Qu’est-ce que la Révolution a à voir avec… avec tout ça, Hélène ? Qu’est-ce que tu m’as caché ?

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LE RETOUR DANS LA PIÈCE — DES SONS LOINTAINS

Je reviens. Je ne sais pas combien de temps j’ai passé dans le… dans le couloir. Je m’essuie le visage avec ma manche. Je me redresse. J’entre à nouveau dans la pièce. Les autres parlent. Ou ils parlaient. Je ne sais pas. Les sons sont… lointains. Comme si j’avais de la ouate dans les oreilles. Comme si la pièce était à l’autre bout d’un très long couloir et que les voix devaient traverser toute cette distance pour m’atteindre.

Quelqu’un me dit quelque chose. Ender, je crois. Ou Timothée. Je hoche la tête. Je réponds… je réponds quoi ? Je ne sais plus. Un oui, peut-être. Ou un hmm. Quelque chose de vague. Quelque chose qui veut dire : j’ai entendu, même si c’est faux. Même si les mots me traversent sans accrocher. Comme de l’eau sur de la pierre.

On me donne quelque chose. Quelqu’un… Ender, je crois, porte une valise. La valise de Smith. Ou de Beddows. Avec des documents, des billets de train. Je ne sais pas. Je ne regarde pas. La valise ne me concerne pas. Pour le moment rien ne… rien ne compte à part le sifflement des poumons de Julius et l’odeur qui ne partira jamais de mes narines.

Isidore me regarde. Je sens son regard sur moi depuis que je suis revenue du couloir. Mon demi-frère. Mon protecteur. Il a vu les traces de larmes. Il a vu la pâleur. Il a vu que je… que je ne suis pas là. Pas vraiment. Il ne dit rien. Pas devant les autres. Mais ses yeux ne me lâchent pas. Ces yeux de curé qui voient tout, qui sentent tout, qui comprennent que sa demi-sœur est en train de… de se défaire. Doucement. Fil par fil.

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LE CAB DU RETOUR — CE QUI RESTE DE MOI

Le cab. Je ne me souviens pas d’être descendue. Je ne me souviens pas d’avoir dit au revoir à… à Beddows. À Smith. Est-ce que j’ai dit au revoir à Smith ? Je ne sais plus. Il y a un trou. Un trou dans ma mémoire, là où devrait se trouver le moment où je quitte la pièce. Le moment où je descends les marches. Le moment où je sors de cette bâtisse. Tout cela a été… effacé. Comme un passage de texte crypté dont la clé s’est perdue.

Dans le cab, je suis assise entre… entre quelqu’un. Timothée, peut-être. Ma tête dodeline. Mes yeux se ferment. Je lutte pour rester… pour ne pas sombrer. Mais mon corps a décidé pour moi. Comme dans le couloir. Comme devant le lit de Smith. Mon corps décide. Et moi je… je suis. Juste. Pâle. Très pâle, d’après ce qu’Isidore me dira plus tard. Blanche, même. Comme la neige dehors. Comme les draps du Claridge’s. Comme les bandages de Beddows.

Isidore ne dit rien. Il ne me touche pas. Il ne pose pas sa main sur mon bras, il ne me prend pas par l’épaule, il ne fait aucun de ces gestes de protection dont il a d’ordinaire le secret. Il est assis en face de moi dans le cab et il me regarde. C’est tout. Mais dans ce regard, il y a une inquiétude que je ne lui connaissais pas. Le curé qui prie pour les mourants, qui accompagne les malades, qui bénit les cercueils… cet homme-là a peur. Pour moi. Et il ne sait pas quoi faire. Sa demi-sœur est en train de se défaire devant ses yeux et il ne sait pas quoi faire.

Au Claridge’s, je descends du cab. Je traîne des pieds. C’est le mot. Traîner. Mes bottines raclent le trottoir. Ma cheville pulse. Mes côtes me rappellent chaque pas. Et moi je traverse le hall du Claridge’s comme un fantôme qui a oublié qu’il est mort. Les pieds lourds. La tête vide. Le cœur en cendres. Isidore me suit des yeux. Il ne m’aide pas. Il ne sait pas comment.

Bastet m’attend dans la chambre. Et elle n’est pas contente. Pas contente du tout. Les oreilles en arrière. Le regard fixe. La queue qui bat le couvre-lit. Laissée seule. Encore. Je m’assois sur le bord du lit et je la caresse. Désolée, ma belle. Désolée. Je ne sais même pas si je parle à voix haute ou dans ma tête. Les mots sortent à moitié. Comme tout le reste. Elle accepte les caresses du bout des moustaches, encore vexée, puis finit par se coucher contre moi. Et elle ronronne. Doucement. Comme une machine qui essaie de réparer quelque chose de cassé.

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CE QUE J’ENTENDS SANS ENTENDRE

Je reviens vers les autres. Dans le salon de la suite. Ils sont là. Ils parlent. Les sons me parviennent comme… comme à travers un mur. Des bribes. Des fragments. Quelqu’un dit quelque chose sur… l’Oriental Club. Je crois que c’est Ender. Ou Timothée. L’Oriental Club. Il faudrait prévenir. Il faudrait… je réponds. Oui. Comme un mort qui parle. Oui. Un mot. Un seul. Le minimum vital pour faire croire que je suis… que je suis là.

Mais même dans cet… même là. Je doute. Ces messieurs de l’Oriental Club, noyés dans leur brandy et leurs… leurs certitudes. Est-ce qu’ils vont m’écouter ? Moi ? Une femme ? Sans Smith derrière moi pour leur… pour leur imposer le silence ? Et pire. Pire encore. Il pourrait leur venir l’idée de… de m’accuser. C’est moi qui étais sur les lieux de l’incendie ce matin. C’est moi qui ai retrouvé le verre vert. C’est moi que Smith a fait venir à Londres. La Française. L’étrangère. L’intruse. Au cœur de tout ce… ils pourraient décider que la situation de Smith est… est de ma faute. Que je porte malheur. Que sans moi, rien de…

Et si… et si certains allaient plus loin ? Si quelqu’un, dans un fauteuil du club, entre deux bouffées de cigare, se mettait à… à suggérer autre chose ? Après tout. Après tout, je suis arrivée à Londres il y a une semaine. Depuis, un homme mystérieux rôde. La maison de Smith brûle. Et c’est moi qui étais là-bas ce matin. Moi qui ai trouvé le verre. Moi qui savais où chercher. Comme si je… comme si je savais déjà. Ils pourraient… ils pourraient m’accuser de cette tentative de meurtre. Oui. Tentative de meurtre. Le mot est là maintenant. Dans ma tête. Lourd. Noir. Et dans la bouche d’un avocat anglais, avec l’accent d’Oxford et la conviction du privilège, il sonnerait comme un… comme un verdict déjà prononcé. La Française qui a voulu tuer le Professeur. Celle qui savait où trouver le verre vert parce que c’est elle qui l’avait lancé. Qui d’autre aurait intérêt à… qui d’autre hériterait de ses recherches, de ses documents, de son réseau ?

C’est absurde. C’est… c’est de la paranoïa. Je sais. Je sais que c’est absurde. Mais ce soir, dans cet état, avec le goût de la bile et les images de Julius qui… qui ne partent pas. Ce soir, l’absurde ressemble à du possible. Et le possible ressemble à du certain. Et je suis trop… trop vide pour faire la différence.

Je n’ai pas la force de… pas ce soir. Pas avec le goût de la bile dans la gorge et le visage de Julius derrière mes… mes paupières. Si les vautours veulent ma place, qu’ils… qu’ils viennent. Demain. Ce soir, je n’ai plus… plus rien du tout.

Et puis, au milieu de tout ce brouillard, une pensée d’une lucidité cruelle. Une pensée qui coupe à travers la nausée et les larmes comme un scalpel. Je sais que c’est horrible à écrire. Je sais que c’est horrible même à penser. Mais c’est la vérité. Si Julius meurt, je ne perds pas seulement un mentor. Je ne perds pas seulement un ami. Je ne perds pas seulement l’accès à l’Oriental Club. Je perds tout. Mon travail. Ma légitimité. Mes contacts. Mon réseau. Tout ce qui fait que Madeleine existe dans ce milieu d’hommes repose sur les épaules d’un seul homme. Et cet homme est couché dans un taudis avec la peau en lambeaux. Si Julius meurt, je me retrouve à la rue. Sans emploi. Sans protecteur. Sans rien. Une femme seule avec une chatte, trois côtes mal guéries et un carnet plein de secrets que personne ne voudra lire.

Et Nour. La nouvelle dévasterait Nour. Julius n’est pas un homme de terrain comme nous, il n’a jamais rampé dans un tombeau ni déchiffré une stèle sous le soleil, mais c’est lui qui a ouvert les portes. Toutes les portes. C’est Smith qui a fait connaître Nour au Service des Antiquités. C’est Smith qui a insisté pour que les fouilles emploient des Égyptiennes et pas seulement des Européens. C’est Smith qui nous a présentées l’une à l’autre, un matin de décembre près de Louxor, sans savoir ce qu’il faisait. Nour lui doit autant que moi. Autrement. Mais autant. Et si Julius… si Julius ne s’en sort pas, il faudra que quelqu’un le dise à Nour. Et ce quelqu’un, ce sera moi. Et je ne sais pas si j’en aurai la force.

Et ce Makryat. Il faudrait… il faudrait le retrouver. C’est un marchand d’art et d’antiquités. Connu en ville, d’après l’article. Domicilié à Islington. Un homme comme ça, un commerçant établi, il fréquente forcément les… les ventes aux enchères. Les grandes maisons. Christie’s. Sotheby’s. Si Makryat est dans le négoce d’antiquités à Londres, il est passé par l’une ou l’autre. Ou les deux. C’est peut-être là qu’il faut… une piste parmi d’autres. Une piste que mon cerveau note machinalement, comme la cryptologue note un signe sur une paroi même quand elle ne comprend pas encore ce qu’il signifie.

Les prochaines heures vont être… les prochains jours. Difficiles. Le mot est faible. Je le sais. Je le sens dans mes os, dans ma cheville, dans cette fatigue qui n’est plus de la fatigue mais quelque chose de plus profond, de plus ancien. Le genre d’épuisement qui ne se répare pas avec une nuit de sommeil. Le genre qui s’installe et qui attend. Comme le froid de la nécropole. Comme l’ombre de Makryat. Comme tout ce qui, depuis mon arrivée à Londres, s’accumule sans relâche et menace de m’engloutir.

Bastet ronronne contre ma cheville. La mauvaise. Celle avec la marque. Comme si elle savait. Comme si elle savait toujours.

La peine et la douleur