4 janvier 1923, en fin de soirée, hôtel Le Claridge, Londres.
J’ai laissé reposer ce cahier trois jours pleins. Trois jours sans plus l’ouvrir, alors que je m’étais juré, en posant la plume au matin du premier janvier, de noter régulièrement et avec rigueur tout ce qui se présenterait. Trois jours pendant lesquels la matière à consigner n’a pourtant pas manqué, bien au contraire, et où chaque heure ou presque a versé son lot de petits faits que j’avais besoin de coucher quelque part, ne fût-ce que pour les ranger en moi-même et les voir se disposer dans l’ordre. Mais quelque chose s’est interposé. Une fatigue ? Pas vraiment, j’ai assez dormi. Une pudeur ? Peut-être. Une vague crainte de fixer trop tôt par écrit des impressions encore mouvantes, et qu’en les fixant je ne leur donne plus de poids qu’elles n’en méritaient ? C’est plus juste. La plume des Beaumain a ce pouvoir-là, je le sais depuis que je hante les archives de Touraine, elle ne se contente pas d’enregistrer, elle fait advenir, elle solidifie dans la durée ce que la mémoire conservait à l’état flottant et qui pouvait encore se dissoudre. Écrire trop tôt, c’est parfois cristalliser des angoisses qui se seraient évaporées si on les avait laissées tranquilles.
Mais ce soir, j’écris. Parce que le moment est venu où mes angoisses ne s’évaporeront plus. Parce que ce que j’ai laissé dormir trois jours s’est durci tout seul, sans mon aide, et qu’il n’y a plus aucune raison de différer le travail de consignation que ce cahier m’impose.
Je vais reprendre les choses dans l’ordre. Le premier janvier au matin, donc, à l’endroit où mon entrée précédente s’achevait.
Quand je quittai ma chambre vers onze heures et demie, le café du petit déjeuner avait laissé sa rosace claire au fond de la tasse, le ciel de Brook Street avait à peine consenti à se lever, et la couleur indéfinissable de l’aube londonienne avait glissé sans transition dans une journée qui ne se déciderait jamais à devenir tout à fait le jour. C’est un trait propre à cette ville en hiver. La lumière n’y triomphe pas. Elle obtient un sursis.
Nous nous retrouvâmes en bas, dans la salle réservée du Claridge, autour d’une table dressée pour cinq. Marcello descendait à peine, mal rasé d’un côté, parfaitement rasé de l’autre, parce qu’il s’était endormi à mi-chemin du miroir et qu’il avait jugé que la lumière du jour finirait le travail à sa place. Le père Isidore arrivait, déjà commandant un café avant de s’asseoir. Madeleine portait Bastet dans ses bras, le chat-sphinx clignant ses paupières nues d’un air offusqué qu’on l’eût tirée si tôt de son nid de tentures. Timothée parut le dernier, le visage pâle, l’œil cerné, son carnet sous le bras comme toujours.
C’était le premier matin de l’année 1923. Le brunch, en quelque sorte, qui tient lieu de petit déjeuner et de déjeuner pour les gens qui ont fait la fête trop tard. Le Claridge servait encore les petits déjeuners britanniques avec cette générosité qui n’a pas faibli depuis la guerre. Œufs brouillés, kippers fumés, bacon, baked beans, scones, marmelade d’orange amère, et ces toasts que les Anglais s’obstinent à présenter dans ces toast racks de métal pour les laisser refroidir avec méthode, parce qu’ils tiennent à ce que le pain grillé soit crisp et non chaud, ce que mon palais français n’a jamais compris et ne comprendra jamais. Le temps dehors, derrière les vitres dépolies, se traînait dans une bruine mêlée de neige fondue, cette espèce de précipitation ambiguë que Londres a inventée pour elle-même et dont aucun mot exact ne rend compte dans aucune langue.
On nous apporta les journaux du jour. Le matin et le Petit Parisien pour ceux d’entre nous qui voulaient des nouvelles de France, et plusieurs feuilles anglaises pour qui voulait celles d’ici. Le gros titre français concernait l’aviation. Sadi Lecointe venait de pulvériser le record du monde de vitesse en vol, trois cent quarante-huit kilomètres-heure, un chiffre qui, énoncé à voix haute par le père Isidore lisant à la cantonade, parut à Marcello à peine concevable. Trois cent quarante-huit ! répéta-t-il en sifflant. Le bonhomme a dû se laisser le visage à l’arrière. Je souris distraitement. Mon esprit restait sur la veille au soir, sur la maison de St. John’s Wood, sur Julius Smith et sur ce que Madeleine nous avait dit dans la voiture du retour et que je n’avais pas eu le temps d’instruire encore.
Madeleine, justement, replia sa serviette, posa sa tasse, et lança comme une chose qu’elle avait gardée pour elle pendant toute la fin du réveillon et toute la nuit qui avait suivi. Il faut que je vous dise. Quelque chose, hier soir, m’a frappée chez Julius. Et je n’ai pas réussi à dormir tout à fait sans en parler.
Le silence se fit autour de la table. Madeleine n’était pas femme à dramatiser pour le plaisir.
Elle nous raconta. À un moment de la soirée, dans le grand salon, alors qu’elle entretenait Smith d’un sujet égyptologique auquel elle revenait régulièrement, les pharaons noirs de la Nubie, ces souverains koushites qui régnèrent sur l’Égypte au huitième siècle avant notre ère et dont l’iconographie continue de fournir aux archéologues des énigmes redoutables, Smith avait pâli. Vraiment pâli, insista Madeleine, qui pesait ses adjectifs avec un sérieux de médecin. Il a pâli, il a posé sa pipe, et pendant trois ou quatre secondes il n’a plus rien dit. Quand il s’est remis à parler, sa voix avait baissé d’un demi-ton et sa main tremblait légèrement contre le bord de son verre. Il a évoqué un pharaon noir, au singulier, comme une chose précise qu’il avait en tête, et il était terrifié. Madeleine reposa ses mains à plat sur la nappe, comme pour en attester elle-même. Je ne l’avais jamais vu comme ça. Jamais. Je le connais depuis trois ans, je l’ai vu en colère, je l’ai vu blessé, je l’ai vu inquiet, je ne l’avais jamais vu terrifié.
Le mot tomba sur la table comme une petite pierre, et chacun en mesura le poids à sa manière.
Timothée fut le premier à reprendre la parole. Je n’ai pas remarqué, dit-il, j’étais en train de discuter avec quelqu’un d’autre à ce moment-là. Mais cela ne me surprend pas tout à fait. Il regardait son assiette sans la voir. Le thème qu’il a annoncé pour son colloque du trois m’a frappé déjà hier au soir. La distinction entre l’occultisme et le surnaturel, c’est un sujet qu’on n’aborde pas en passant. Et venant de Julius, qui n’a jamais touché à ces matières en public sinon pour les démonter, c’est de l’ordre de la rupture. Timothée leva les yeux vers moi. Tu sais que pour ma part, depuis l’Argonne, je ne suis pas tout à fait à l’aise avec ce genre de conversation.
Je hochai la tête lentement. Il y eut un de ces silences qui se font autour d’un mot dont les présents partagent le sens sans avoir besoin de le décliner. Le mot d’Argonne, entre nous quatre, le père Isidore, Marcello, Timothée et moi, n’a jamais besoin d’être glosé. Il ouvre une chambre en commun dans laquelle aucun de nous ne s’aventure volontiers mais dans laquelle nous savons tous, à toute heure, que les autres peuvent nous appeler. Cinq ans plus tôt, six maintenant, le même mot prononcé dans la même conversation aurait fait sourire Timothée et m’aurait fait sourire aussi. Nous aurions raillé la crédulité supposée du professeur Smith, nous nous serions amusés à imaginer le bon docteur en chasseur de fantômes, et la conversation aurait dérivé sans dommage vers d’autres sujets. Mais nous n’en sommes plus là. Nous savons, l’un et l’autre, ce que la nuit de d’octobre 1918 nous a montré, ou ce qu’elle nous a fait croire qu’elle nous montrait, ce qui revient au même quand on a besoin d’organiser sa raison pour continuer à vivre. Et nous savons aussi, par d’autres voies pour ce qui me concerne, par les archives Beaumain dont je suis devenu le lecteur attentif depuis quelques années, que cette sorte de phénomène n’est pas l’invention d’esprits fragiles. Que cela existe. Que cela a existé bien avant nous. Et qu’il y a des cycles, des cadences, des reprises, dans lesquels des familles comme la mienne se trouvent prises sans avoir choisi de l’être.
C’est précisément cette information-là, déposée dans mon dos par tant d’années de fréquentation des archives, qui transforme aujourd’hui en appréhension ce qui aurait été autrefois un simple sujet de plaisanterie. Si Julius dit qu’il a des preuves, je le redis ici comme je le pensai ce matin-là à voix haute en regardant Timothée, alors il en a. Julius n’est pas un homme qui annonce des preuves à la légère. C’est un savant méthodique, têtu, économe de ses superlatifs, dont mon père Patrice m’a expliqué à mille reprises qu’il préfère se taire pendant trois ans plutôt que d’avancer la moindre proposition qu’il ne pourrait pas étayer. S’il a programmé un colloque sur les épiphénomènes fantomatiques, c’est qu’il dispose de pièces à présenter. Si Madeleine l’a vu trembler à l’évocation d’un pharaon noir, c’est qu’il y a un pharaon noir quelque part, dans les replis d’un dossier qu’il garde jalousement, et qui le regarde la nuit à travers les fissures de son sommeil.
Cette pensée, je ne la formulai pas devant les autres avec cette netteté. Mais elle s’installa en moi pendant que je beurrais machinalement un toast. Et de cet instant date, je le crois maintenant en regardant en arrière, le premier germe de l’inquiétude qui n’a pas cessé de croître depuis. Ce ne fut pas encore de l’angoisse. Une appréhension légère, plutôt, qu’un homme moins entraîné que moi à la lecture clinique de ses propres états aurait peut-être manquée. Mais j’ai cessé depuis longtemps de manquer mes propres états. Je les saisis, je les retourne dans la lumière, je leur donne un nom, je les pose. Ce matin-là, devant mes œufs brouillés à demi froids, j’ai posé un nom sur ce que je ressentais, et ce nom était appréhension.
Le nom de Madeleine, par-dessus tout, faisait sa résonance. La parenté Hugel reconnue depuis quelques semaines à peine, cette filiation qui la rattache aux Hugel de Strasbourg dont mon père a si laborieusement reconstitué la trace dans les cahiers de 1893, cette filiation pesait de tout son poids dans l’instant. À chaque fois que je regardais Madeleine, et c’était souvent, parce que sa présence dans le cercle est devenue précieuse en peu de mois, je voyais aussi par-derrière elle la silhouette de la Hugel de mon père, Églantine, que Patrice venait de nous annoncer hier soir comme étant probablement la grande-tante de Madeleine et que je m’apprêtais à rencontrer dans deux jours au colloque. La cousinade s’élargissait. Elle n’élargissait pas seulement le cercle de notre amitié. Elle réactivait, dans ma tête, les pages des archives où il est question de ce que le sang Beaumain et le sang Hugel produisent quand ils se croisent dans certaines configurations. Et ces pages-là, je les ai lues. Elles parlent de morts. Elles parlent de tragédies. La Hugel de 1789 et le soldat Beaumain qui en est mort. La Hugel de 1893 et les compagnons de mon père dont plusieurs ne sont jamais rentrés.
L’appréhension se redoublait donc. Je n’en disais rien. J’écoutais Marcello plaisanter sur la chute du mark allemand qu’on commençait à signaler dans les colonnes des journaux, et je me servais une seconde tasse de café noir et amer que j’avalais sans la goûter.
L’après-midi nous mena au British Museum.
Smith nous l’avait recommandé deux soirs plus tôt, et Madeleine en avait gardé une excitation discrète d’archéologue à qui l’on annonce une nouvelle salle. La collection Maudslay, ouverte au public depuis ce premier janvier précisément, devait offrir un panorama des pièces qu’Alfred Percival Maudslay avait rapportées de ses expéditions au Yucatán et dans le sud du Mexique entre 1880 et 1890. Smith nous avait parlé de Maudslay comme d’un homme à part dans la science britannique, l’un des tout premiers Européens à avoir entrepris d’étudier méthodiquement les vestiges mayas, à une époque où ces vestiges étaient encore considérés par la communauté savante comme des curiosités anecdotiques.
Nous y allâmes à pied. Le Claridge n’est qu’à une vingtaine de minutes du British Museum, et la marche, dans la bruine mêlée de neige fondue qui détrempait les trottoirs et faisait briller les pavés, parut à chacun d’entre nous préférable au confinement d’un taxi. Madeleine avait laissé Bastet à l’hôtel, dans la chambre, parce qu’un musée n’était évidemment pas un endroit pour une chatte si capricieuse. Le froid mordait les joues. Les passants londoniens marchaient tête baissée sous leurs parapluies fermés, parce qu’à Londres en hiver on porte le parapluie comme un brevet de civilisation plus que comme un instrument de protection. Et nous traversâmes Oxford Street dans un brouhaha de tramways et de taxis dont l’odeur d’huile chaude se mêlait curieusement à celle de la pluie et à celle, plus profonde, plus continue, du charbon que les centaines de milliers de cheminées de la ville ne cessent de répandre dans son ciel.
À l’entrée du British Museum, de grandes affiches lithographiées vantaient la Maudslay Collection en lettres rouges sur fond crème, avec un dessin stylisé de stèle maya en marge. L’on nous accueillit comme des visiteurs ordinaires, le professeur Smith ne nous accompagnant pas. La salle de la collection, ou plutôt les cinq salles qui s’enchaînaient, occupait toute une aile nouvellement aménagée. Et nous eûmes la surprise, dès le vestibule d’entrée, de voir s’avancer un homme d’un certain âge, sec, de cette sécheresse britannique qui prolonge la jeunesse dans des silhouettes étrangement adolescentes jusqu’à la soixantaine bien tassée, qui nous tendit la main avec un sourire d’hôte recevant ses tout premiers invités.
Sir Alfred Maudslay en personne, me souffla Madeleine. Né en 1850. Il doit avoir soixante-douze, soixante-treize ans. Il accueille ses visiteurs lui-même.
C’était le geste d’un homme qui n’a pas oublié que sa collection est avant tout l’œuvre de sa vie et qui n’entend pas la livrer à des gardiens anonymes pour le plaisir de se reposer chez lui. Des Français ! s’écria-t-il en français, avec l’accent universitaire d’un Anglais qui a voulu apprendre la langue correctement et qui y a presque réussi. Quelle joie ! Qu’est-ce qui vous amène ici, mes chers ?
Je pris la parole, parce que c’est à moi naturellement qu’il revient de parler dans ces situations, mes compagnons ayant chacun leurs raisons de m’en laisser le soin, Madeleine par discrétion professionnelle puisque Smith nous avait conseillé de ne pas signaler son statut d’archéologue, Timothée par tempérament, Marcello par discrétion, le père Isidore par humilité religieuse. La renommée de votre nouvelle collection, monsieur, et le vif intérêt que nous portons à ce que vous avez ramené des ruines mayas, dont nous avons entendu dire le plus grand bien. J’ajoutai, parce qu’il fallait bien donner une provenance à notre information : C’est notre ami le professeur Julius Smith qui nous a vivement recommandé votre exposition.
Le visage de Maudslay s’illumina. Ah, ce cher Julius ! Eh bien, j’espère que vous trouverez ce que vous êtes venus chercher. La collection est répartie sur cinq salles, et si vous avez la moindre question, je serai dans le vestibule. N’hésitez pas.
Nous le remerciâmes et nous nous engageâmes dans la première salle.
C’était, d’emblée, magnifique. Je le dis sans réserve, alors même que je n’ai pas, à proprement parler, la fibre archéologique. Les photographies en grand format des stèles que Maudslay avait étudiées sur place dans la jungle, à Quirigua, à Copan, photographies prises à la fin des années 1880 dans des conditions matérielles qu’on a peine à imaginer, montraient des monolithes sculptés d’une densité iconographique stupéfiante, des dieux à tête de jaguar, des seigneurs en grande parure plumée, des glyphes serrés en colonnes que personne, à ce jour, n’a su lire entièrement. Madeleine marchait d’un pas lent en murmurant pour elle-même des observations techniques, le carnet déjà sorti, le crayon à la main, prenant des notes dont elle sait tirer quelque chose et que j’ignore lire. Timothée, lui, recopiait des dessins. Il a cette façon qu’ont certains poètes de se laisser inspirer par les formes plutôt que par les significations. Une volute de glyphe, pour lui, est un mot dans une langue qu’il ne cherchera jamais à parler mais qui nourrit ses propres rythmes.
Marcello s’arrêtait devant les statuettes en marmonnant ça, on en ferait un beau totem dans le couloir de la maison, ce que je traduisais en moi-même par je ne comprends rien mais c’est joli, jugement qui n’était pas si différent du mien à vrai dire. Le père Isidore marchait avec ce mélange de respect et de réserve qu’un prêtre catholique met à entrer dans les sanctuaires des religions étrangères, comme s’il craignait de blesser quelque chose en jugeant trop vite, ou de se laisser blesser par ce qu’il pourrait juger de trop près.
Madeleine s’attardait devant chaque pièce. Plus que devant chaque pièce, devant certaines en particulier. Et au bout d’une bonne heure, alors que nous nous étions rapprochés tous les cinq dans la troisième salle, elle laissa tomber, comme une chose qu’elle n’avait pas réussi à garder pour elle, une remarque qui me revient avec netteté.
C’est troublant. Bien sûr ce n’est pas la même civilisation, ce n’est pas la même époque, et la fonction des pyramides n’est pas la même là qu’en Égypte. Les pyramides mayas ne sont pas des tombeaux, elles sont des temples. Mais regardez. Il y a quelque chose. Dans la frontalité des figures. Dans la stylisation du regard. Dans certaines hiérarchies de représentation. Comme si deux peuples, séparés par un océan et par dix-huit ou vingt siècles, étaient remontés indépendamment à la même grammaire visuelle.
Le père Isidore hocha la tête. C’est troublant, en effet, ces ressemblances. Tu ne trouves pas, ma sœur ?
Très, répondit Madeleine. Très, même.
Je la regardai du coin de l’œil. Elle avait, dans le ton de cette dernière syllabe, quelque chose qui dépassait la simple remarque professionnelle. Une intuition de fond qu’elle traînait depuis longtemps et que la collection Maudslay réveillait sans la résoudre. Madeleine entretient, je le sais maintenant, une vieille hypothèse personnelle selon laquelle des Égyptiens auraient pu, à une époque très ancienne, atteindre les terres d’Amérique du Sud et y laisser une empreinte que les civilisations précolombiennes auraient reprise et transformée à leur tour. C’est une hypothèse à laquelle aucun archéologue sérieux ne souscrit, et Madeleine elle-même le sait, mais elle revient régulièrement à cette pensée comme on revient à une démangeaison qu’on ne peut pas ignorer. Je me dis, en l’écoutant, que la mention qu’elle avait faite ce matin-même de Smith pâlissant à l’évocation des pharaons noirs n’était peut-être pas étrangère à son insistance à voir des Égyptiens partout où elle regardait.
Pour ma part, je trouvai la collection magnifique, mais je ne fus pas ému. Je le note pour la rigueur du témoignage. Les pierres des Mayas sont admirables, leurs glyphes sont fascinants, leur iconographie est d’une étrangeté féconde, mais quelque chose en moi ne mordait pas. Mes pensées allaient ailleurs. Elles allaient, pour être tout à fait honnête, à Julius Smith, dont le pâlissement de la veille rapporté par Madeleine dessinait dans mon esprit une silhouette de plus en plus précise et de plus en plus inquiétante, et au mystérieux pharaon noir qu’il fallait bien que j’identifie un jour si la chose continuait à se manifester sous des formes aussi répétées.
Trois ou quatre heures s’écoulèrent ainsi. Quand nous quittâmes le musée, il était dix-sept heures et il faisait presque nuit. Ce presque, à Londres en hiver, est une convention. Le ciel n’avait plus aucune luminosité propre, et ce qu’il en restait venait des becs de gaz qui s’étaient allumés un à un dans les rues environnantes. Une fine couche de neige nouvelle, plus fraîche que la neige fondue du matin, recouvrait les trottoirs en se mêlant à la suie. Que le temps passe vite, mes amis, soupira le père Isidore en remontant son col, et c’était presque féerique pour qui n’avait pas, comme moi, le souci en tête. La rue avait cette beauté précaire des soirs de neige dans les capitales, où chaque passant trace sa propre piste dans une matière qui se referme aussitôt derrière lui.
C’est à ce moment-là que Marcello s’arrêta net, à deux pas de la sortie du musée, et se retourna brusquement.
Là.
Je m’arrêtai à mon tour. Quoi ?
Quelqu’un nous regardait. À l’instant. Sur le trottoir d’en face, près de la grille. Je viens de le voir. Il a tourné la tête au moment où je me suis retourné.
Le ton de Marcello est un ton que je connais. Il n’est pas exclamatif. Il n’est pas affolé. C’est un ton sobre, factuel, qui rapporte ce qu’il vient de voir sans en dramatiser le contenu, et c’est précisément ce ton-là qui le rend redoutable. Je connais Marcello depuis 1915. Je l’ai vu repérer, en tranchée, des tireurs allemands que personne n’aurait su distinguer du décor à cinq cents mètres. Son œil ne se trompe pas. Son intuition ne se déclenche pas pour rien.
Vas-y, lui dis-je. On t’attend.
Il fila au pas de course, et je le vis s’arrêter à l’angle de la rue, regarder à droite, à gauche, revenir en sens inverse, examiner les seuils, soulever la tête vers les fenêtres. Le manège dura deux ou trois minutes. Quand il revint, sa moue était celle d’un chasseur qui a perdu une piste qu’il était sûr de tenir.
Il a disparu. La fine couche de neige a déjà été piétinée par les passants, je n’arrive pas à isoler de trace propre. Il s’est fondu dans la sortie du musée, il y a beaucoup de monde à cette heure. Mais je l’ai vu.
Madeleine, qui s’était à ce moment-là frottée l’œil par réflexe, eut une exclamation contrariée. Une poussière. Une fine particule charriée par la bruine. Elle pleurait d’un seul œil, l’autre fermé, et le père Isidore, frère attentif, sortait son mouchoir pour l’aider. La scène, dans le froid qui montait, avait quelque chose d’incongru et de touchant à la fois. Madeleine clignait, le père Isidore frottait avec délicatesse, et au bout d’une dizaine de minutes la poussière finit par lâcher prise et la vision normale lui revint.
De quoi parliez-vous ? demanda-t-elle alors, le mouchoir encore à la main. J’ai entendu quelque chose à propos de quelqu’un qui nous regardait.
Marcello résuma. Une silhouette. À l’instant. Sur le trottoir d’en face. Je l’ai vue. Quand j’ai essayé de la rejoindre, plus rien. Pour quelqu’un de simplement curieux, c’est une disparition rapide. Et même un peu trop rapide à mon goût.
En effet, dit Madeleine, étrange.
Timothée, prudent, formula tout haut ce que je tournais en moi-même. Si c’était un passant, il l’aurait croisé en s’éloignant. Tu n’as croisé personne, Marcello ?
Personne.
Le silence qui suivit fut bref. Marcello est un homme dont les autres respectent les intuitions, parce qu’il est connu de notre cercle pour avoir été, en Argonne, l’un de ces soldats dont l’instinct nous a sauvés à plusieurs reprises de positions qui paraissaient sûres aux états-majors et qui ne l’étaient pas. Bizarre, lâcha le père Isidore. Restons sur nos gardes. Puis le froid eut le dernier mot, et nous repartîmes vers le Claridge en pressant le pas, sans plus rien dire.
Mon appréhension, je la sentais, avait monté d’un cran. Pas plus. Un cran. Mais le cran avait été franchi.
Nous rentrâmes à l’hôtel. Madeleine alla retrouver Bastet qui faisait les cent pas dans la chambre en grognant son mécontentement. Le père Isidore commanda un brandy, Marcello aussi, Timothée un thé. Je pris un peu des trois selon la marche de la conversation. Le souper fut très britannique et très bon, comme tous les soupers du Claridge, et nous passâmes ensemble une soirée de retrouvailles familiales dont je veux noter ici qu’elle eut sa douceur. Nous étions cinq, dans un coin du salon, autour d’un feu que les domestiques entretenaient sans bruit, et nous parlions de tout et de rien comme on le fait dans les soirées qui se prolongent. La poésie de Timothée, qui s’est obscurcie depuis qu’il s’est mis à l’arabe ancien et que personne ne comprend tout à fait sauf moi à demi. Les recherches archéologiques de Madeleine en Nubie, qu’elle nous racontait avec ce mélange d’érudition et d’humour qui est sa marque. Les souvenirs de tranchée que Marcello et le père Isidore, à mots couverts, échangeaient avec cette pudeur masculine qu’ils ont conservée pour ne pas trop nous peser. Il y eut des rires. Il y eut du brandy. Il y eut un peu de pluie de neige derrière les vitres, et l’ombre des becs de gaz qui se reflétait sur les boiseries. Et chacun finit par monter dans sa chambre vers minuit.
Je m’endormis vite. Cela ne m’arrive pas si souvent. L’appréhension, je crois, fatigue plus qu’on ne le pense. Elle creuse en silence, et le sommeil vient quand le corps a renoncé à rester éveillé pour la surveiller.
Le mardi deux janvier ne fournit rien de notable, et j’en serai bref. Mais il faut que je le note, parce que la qualité même des journées sans événement est souvent ce qui éclaire le mieux les journées qui suivent.
Le réveil fut tardif. Vers neuf heures, peut-être un peu après. Le petit déjeuner eut lieu vers dix heures, et les journaux du jour apportèrent leur lot de nouvelles ordinaires. Le mark allemand continuait sa chute. Un dollar valait désormais sept mille deux cent soixante marks, chiffre que le Petit Parisien commentait avec ce mélange de jubilation revancharde et d’inquiétude prudente qui caractérise la presse française quand elle parle de l’Allemagne en cette année 1923. Le traité de Versailles, dont nous avions tant espéré qu’il pacifierait l’Europe pour un siècle, était en train de produire ses fruits sous nos yeux, et ces fruits-là n’étaient pas ceux qu’on avait promis. Une Allemagne ruinée, humiliée, où l’on payait son pain en brouettes de billets, ne pouvait pas devenir autre chose qu’un terrain favorable à des passions qu’aucune diplomatie ne contiendrait. Je ne le formulai pas ainsi à voix haute pendant ce petit déjeuner, parce que ce n’était pas le moment, mais j’y pensai. Quelques jours plus tôt, dans la maison de Smith, le mot de fascisme avait été prononcé pour parler de Mussolini. La situation européenne se détériorait dans des directions qu’aucun de nous ne savait nommer mais que tous, à demi-mot, percevaient.
La journée fut libre. Chacun vaqua à ses inclinations. Timothée annonça qu’il sillonnerait les bibliothèques londoniennes. Il y a tant de bibliothèques à Londres, et tant d’ouvrages qu’on ne trouve pas en France, qu’il s’y promenait depuis notre arrivée comme un ivrogne dans une cave dont il aurait découvert chaque jour un nouveau cellier. Il cherchait des éditions rares de Samuel Mathers et de la Golden Dawn, des traités d’Aleister Crowley dont la diffusion française est encore confidentielle, et je le soupçonnais d’aller traîner aussi du côté des rayons de poésie britannique contemporaine, parce que c’est sa joie discrète. Le père Isidore décida d’aller à l’abbaye de Westminster, en bon prêtre qu’il est, et puis à Simpson’s Coffee Room, en bon vivant qu’il est aussi, en partageant sa journée entre une visite édifiante le matin et un repas substantiel l’après-midi. Madeleine, plus casanière, choisit de rester à l’hôtel avec Bastet. Elle voulait, me dit-elle, parler à sa chatte, et même si la formule peut prêter à sourire, je sais ce qu’elle veut dire. Elle voulait reposer ses pensées en présence d’un être qui ne lui répondrait pas avec des mots mais avec ces grands yeux ouverts dans lesquels elle prête à Bastet la compréhension qu’aucun humain ne saurait lui offrir. Madeleine avait, je le sentais bien, des choses à digérer. La tante Églantine annoncée pour le surlendemain. La filiation Hugel qui se confirmait. Et peut-être aussi, dans ses replis, une intuition qui rejoignait la mienne et qu’elle préférait laisser mûrir loin de nous.
Marcello, Patrice et moi-même nous rendîmes au Club des Moustaches. Plus exactement, à la branche londonienne du Club, qui occupe à Mayfair un hôtel particulier dont la façade victorienne dissimule des salons dont le décor, intérieurement, est entièrement français. C’est une survivance dans la survivance. Patrice y avait été reçu en 1893 lors de son premier séjour londonien, et depuis lors, par les voies habituelles de cooptation entre antennes du Club, j’y avais moi-même mes entrées. Nous voulûmes y emmener Marcello, et là commença, à la porte même, une affaire diplomatique d’une certaine épaisseur.
Marcello n’a pas de moustache. Il en a porté une, autrefois, à l’armée. Il l’a coupée à son retour à la vie civile et n’en a plus jamais reformé. Or l’admission au Club, fût-ce en qualité d’invité d’un jour, suppose un minimum de pilosité faciale travaillée. Le Tommy de garde, vieil habitué qu’on m’avait présenté en 1920, secoua la tête avec un mélange de regret et de fermeté. Sir, me dit-il, je connais votre considération pour ce monsieur, je vois bien qu’il est de vos amis, mais le règlement est le règlement. Pas de moustache, pas d’admission. Même comme invité.
Patrice, qui sait par tradition familiale comment manier ces conversations, prit le relais. Il développa, avec la patience qu’il met aux tractations délicates, la thèse selon laquelle Marcello était un candidat moustachu en devenir, qu’il avait l’intention de laisser pousser ses bacchantes dès cette année 1923, et qu’il s’engagerait solennellement à les entretenir avec la rigueur que le Club exigeait. Mon ami Marcello, ajoutai-je, est précisément l’homme qui a besoin d’être plongé dans l’atmosphère du Club pour y trouver son inspiration. Si nous le laissons rentrer aujourd’hui, vous pouvez compter sur le fait qu’il en ressortira avec la résolution ferme de devenir digne, à terme, d’en être membre.
Le Tommy nous regarda longuement, puis regarda Marcello, qui se tenait là avec son air un peu penaud d’enfant pris en faute. Il consulta du regard un autre membre qui passait. Il soupira. Et il finit par accepter, à condition que Marcello s’engageât publiquement, devant les membres présents, à laisser pousser sa moustache. Ce que Marcello fit avec une solennité qu’il n’arrivait pas à empêcher de virer au comique. Je, Marcello Angelo, déclare ici en ce deux janvier 1923, que je me porte garant de ma propre pilosité faciale, et que je consacrerai désormais à son entretien le soin que les convenances exigent. Patrice et moi-même applaudîmes. Le Tommy hocha la tête. Et Marcello fut admis comme invité d’un jour, sous mon parrainage tacite, lequel parrainage ne deviendrait formel que lorsque, dans un avenir plus ou moins éloigné, je jugerais ses bacchantes dignes du Club.
Le repas fut pantagruélique. Soupe de tortue, sole frite, roast beef avec son Yorkshire pudding, langues d’ortolans, fromages affinés, trifle alcoolisé, le tout arrosé de vins rouges de Bourgogne et de porto millésimé. Les Anglais de la branche londonienne mangent à la française, c’est une de leurs coquetteries, et ils mettent leur honneur à le faire mieux qu’à Paris. La salle à manger résonnait des conversations qui s’élevaient à mesure que le brandy descendait. Aux tables voisines, deux ou trois grands lords britanniques discutaient politique avec leurs accents traînants, et quelques Français installés à Londres depuis longtemps tenaient leur quartier à part. Au moment du plat principal, je notai que la plupart des membres se mettaient une serviette à mi-visage pour protéger leurs moustaches, geste rituel que Marcello observa avec ses yeux grands ouverts.
Et nous, on fait pareil ? me demanda-t-il à voix basse.
Toi, non. Tu n’as pas encore de moustache. Tu manges normalement. Patrice et moi, oui.
Il rit doucement, comme un enfant qui découvre que les adultes ont des codes secrets qu’il devra un jour apprendre. La journée passa avec cette douceur des journées de club où l’on n’a rien d’autre à faire que de manger, boire, fumer, et discuter de choses sans importance avec des hommes dont on partage la coquetterie. Nous évoquâmes Clemenceau, dont la santé déclinait à Paris et dont la branche londonienne suivait avec affection les bulletins de presse. Nous évoquâmes la chasse au renard, à laquelle un lord nous invita gracieusement et que nous déclinâmes tous trois avec courtoisie. Nous évoquâmes la guerre, mais brièvement, parce que les conversations sur la guerre dans les clubs masculins ont quelque chose de convenu qui nous lassait, Patrice et moi. Et nous ressortîmes vers cinq heures dans la pluie fine qui n’avait pas cessé depuis le matin.
Le souper du soir nous vit tous les cinq de nouveau réunis au Claridge, et je n’en dirai rien de plus, sinon qu’il fut bon. Je me couchai tôt. Madeleine retrouva Bastet qui avait, en signe de mécontentement pour avoir été laissée seule trop longtemps, déposé un message éloquent et puant sur le tapis au pied du lit, et que Madeleine nettoya en riant à demi.
L’appréhension, en moi, n’avait pas bougé. Ni reculé ni avancé. Elle dormait sous la peau, en attendant son heure.
Le mercredi trois janvier, jour du colloque, le matin fut sans relief. Les journaux ne signalaient rien d’extraordinaire, sinon une conférence diplomatique entre la France, l’Angleterre et l’Italie pour discuter de la situation européenne, sur fond de méfiance grandissante envers Mussolini et ses chemises noires. Le mot, à mes oreilles, prenait chaque jour une teneur plus inquiétante. Mais je n’avais pas l’esprit aux questions politiques. Tout en moi se polarisait sur le soir.
Nous nous retrouvâmes dans le hall vers dix-sept heures trente. Smith avait pris soin de nous indiquer dans son invitation que la conférence commencerait à dix-neuf heures précises et que les portes ouvriraient à dix-huit heures. Il nous avait recommandé d’arriver un peu en avance pour saluer les convives qui seraient présents. Vous y reverrez probablement quelques visages familiers, m’avait-il glissé deux soirs plus tôt, et vous y ferez la connaissance de quelques autres qui méritent le détour.
Marcello, depuis la veille, avait redoublé d’attention. Sa silhouette en alerte avait quelque chose de tendu qu’il ne masquait plus. Et moi, mon œil balayait les seuils, les fenêtres, les angles de rue, à la recherche de la silhouette qu’il avait aperçue à la sortie du musée. Je n’avais pas oublié le mot d’observateur, qui s’était installé dans ma tête comme un nom propre qu’on attribue à une chose dont on sait peu mais dont on attend plus. Nous sortîmes du Claridge sous une fine pluie verglaçante, attrapâmes deux taxis, et nous fîmes mener à l’Institut Impérial de Kensington.
L’Institut, je le savais par mon père, est l’un de ces lieux où la science britannique cultive son prestige avec ce soin du décor qui distingue cette nation de toutes les autres. La façade, illuminée pour l’occasion par des projecteurs électriques, dressait son ordre néoclassique dans la nuit londonienne avec la pesanteur d’un théâtre d’opéra. Sur le perron, un domestique en livrée vérifiait les invitations. Nous montrâmes les nôtres. Il s’inclina. Nous entrâmes.
Le grand hall était bondé. Une centaine de personnes, peut-être davantage, en tenue de soirée, conversaient debout par petits groupes autour de plateaux d’argent que des serveurs portaient à hauteur d’épaule. Et c’est en avançant vers le centre du hall que je distinguai, dans un coin, le profil que je cherchais.
Patrice. Mon père. Adossé à une console de marbre, sa pipe à la main, sa moustache impeccablement taillée pour l’occasion, et autour de lui un groupe que je reconnus aussitôt en bloc, comme on reconnaît une famille perdue dans une foule de visages anonymes.
Églantine Hugel, debout à sa droite, dans une robe gris-vert qui rappelait la couleur de ses yeux et qu’on devinait choisie avec intention pour la circonstance. Ses cheveux châtains avaient pris la teinte argentée que les années y ajoutent sans les défaire, et son maintien était celui d’une femme qui a gagné en sérénité ce qu’elle avait perdu en jeunesse. À côté d’elle, un homme au visage plus marqué encore, large de carrure, mais dont la silhouette restait celle d’un boxeur qui n’a pas oublié son métier. Robert Roubonie. Robie. Trente ans plus tard, le visage labouré, mais le regard direct et chaud qu’il levait sur moi quand je m’approchai.
Et puis, de l’autre côté du groupe, presque adossé à la cheminée, une silhouette plus haute, à la prestance grave, cette manière particulière d’être debout que je n’avais oubliée ni dans mes rêves ni dans mes veilles, l’homme à qui je devais mon nom autant qu’à Patrice. Le professeur Ahmed Demir. Et près de lui, ses enfants. Barlas, qu’on m’avait jadis arraché et qu’on m’avait rendu, et que je n’avais pas revu depuis le voyage que nous avions fait ensemble l’année précédente. Toprak, plus mûr, plus posé, qui me tendit la main avec cette retenue orientale dont la chaleur ne se livre que par paliers. Et Rana. Rana, ma première sauveuse, ma sœur de cœur, qui en me voyant ouvrit les bras et fondit en larmes comme s’il s’était écoulé seulement six mois et non six années depuis nos dernières retrouvailles.
Je ne saurais décrire la qualité de l’émotion qui me prit. Mes mains, je les sens encore se serrer en l’écrivant. Je marchai vers eux, et le hall avec ses cent personnes en tenue de soirée s’évanouit autour de moi en un rétrécissement de la conscience qui ne laissait plus debout que ces six visages-là. Je m’avançai et j’embrassai Rana sans rien dire, parce qu’il n’y avait rien à dire. Puis je serrai Ahmed dans mes bras, qui me serra à son tour avec cette force calme des hommes qui n’extériorisent pas mais qui n’oublient rien. Puis Toprak. Puis Barlas, dont la barbe naissante de jeune homme en 1893 était devenue celle d’un homme d’âge mûr et qui me tapota l’épaule en murmurant en turc une phrase que je ne traduirai pas ici parce qu’elle est entre nous. Puis Robie, qui me serra la main avec une vigueur de boxeur. Puis Églantine, dont le sourire avait gardé sa douceur intacte et qui me déposa un baiser sur chaque joue avec cette tendresse maternelle qu’elle a pour moi depuis le premier jour.
J’étais chez moi. Au milieu du hall de l’Institut Impérial, dans une foule de Britanniques que je ne connaissais pas, j’étais chez moi.
Il fallut, malgré tout, présenter mes compagnons. Madeleine s’était approchée discrètement, accompagnée du père Isidore, et Timothée et Marcello suivaient à quelques pas. Je pris Madeleine par le coude et je la conduisis jusqu’à Églantine.
Ma chère Églantine, permettez-moi de vous présenter Madeleine Hugel. C’est la jeune femme dont Patrice et moi vous avons parlé dans nos lettres. Sa mère s’appelait Hélène Hugel, et elle est née à Vannes.
Églantine resta interdite. Une seconde, peut-être deux, pendant lesquelles son visage parcourut la gamme entière des émotions qu’un nom prononcé peut soulever dans une mémoire familiale enfouie. Puis sa main se leva vers Madeleine.
Hélène, murmura-t-elle. Voilà bien longtemps que je n’ai pas entendu le nom de ma sœur.
Madeleine, émue à son tour, lui prit la main. Ma mère ne m’a jamais parlé de vous, madame.
Cela ne m’étonne pas. Ma sœur et moi nous étions perdues de vue depuis… depuis très longtemps. Vous êtes d’origine bretonne, jeune fille ?
Oui. Je suis née à Vannes.
Églantine hocha la tête, lentement, comme une femme qui rassemble une à une les pièces d’un puzzle que la vie avait éparpillées. Nous sommes donc de la même famille. Je suis votre grande-tante.
Le mot tomba avec cette gravité douce des choses qu’on attendait sans le savoir et qui prennent, en arrivant, un poids supérieur à ce qu’on aurait pu imaginer. Madeleine resta sans voix une seconde. Puis elle sourit, de ce sourire bouleversé qu’elle a quand l’émotion la dépasse. Je suis encore perturbée par tout ceci.
Je le suis aussi, dit Églantine. Sachez que je le suis aussi.
Elle se tourna vers Robie pour le présenter. Mon conjoint, Robert. Vous l’aurez peut-être entendu nommer, quand Patrice ou Ender vous ont raconté nos vieilles aventures. C’est lui qui n’a jamais cessé d’être à mes côtés depuis 1893. Robie inclina la tête avec cette politesse modeste des anciens combattants qui n’aiment pas qu’on insiste. Madeleine lui serra la main. Le père Isidore s’approcha à son tour et fut introduit. Puis Timothée. Puis Marcello, qui salua avec cette aisance napolitaine qui réussit toujours.
Je me tournai alors vers Ahmed. Permettez-moi maintenant, mes amis, de vous présenter monsieur le professeur Ahmed Demir, qui fut pour moi, il y a longtemps, un second père à Constantinople. Et voici Rana, Toprak et Barlas, qui sont mes frères et ma sœur.
Ahmed s’inclina avec sa courtoisie de toujours. Je suis très honoré, mes chers amis, de faire la connaissance de ceux qui partagent désormais la vie de notre Ender. Sa main se tendit vers chacun d’eux successivement. Il avait pris quelques années depuis notre dernière rencontre. La moustache fournie qui faisait sa marque avait blanchi, le visage s’était creusé un peu, mais le port restait le même, et dans les yeux brillait toujours cette intelligence patiente qui m’avait formé et qui continue de m’intimider.
Tout le monde semblait absolument heureux de se retrouver. Et je veux noter ici que dans la foule du hall, qui avait dû enregistrer cette grappe de visages français et turcs en pleine effusion comme une curiosité un peu déplacée, personne ne nous regardait pourtant avec hostilité. Les Britanniques de l’Institut Impérial savent tolérer les manifestations affectives des étrangers tant que celles-ci ne s’accompagnent pas de gesticulations excessives, et nous étions, dans l’ensemble, contenus. Larmes contenues. Étreintes contenues. Joie contenue mais profonde, et qui me lavait l’âme comme un bain chaud après une marche dans le froid.
Et c’est précisément à ce moment-là, dans la qualité même de cette joie, que mon appréhension reprit du terrain.
Je ne saurais l’expliquer autrement qu’en disant ceci. Plus la joie était grande, plus elle me paraissait précaire. Plus le cercle des visages aimés se resserrait autour de moi, plus je sentais, en arrière-plan, l’ombre de ce qui pourrait m’en priver. C’est une logique d’appréhension que je connais bien et que j’observe régulièrement chez mes patients. Le bonheur, quand il s’installe dans une vie qui a déjà connu la perte, ne peut pas se goûter sans que le spectre de la perte ne se réveille pour réclamer sa part. Madeleine retrouvée à Églantine. Ahmed retrouvé à moi. Rana à mon cou. Patrice près de moi. Et tout cela, magnifiquement déposé dans le hall illuminé de l’Institut, avec la pensée que ces présences-là étaient celles précisément que l’Histoire, dans ses cycles, avait appris à enlever aux Beaumain et aux Hugel quand elle décidait de leur enlever quelque chose. La pensée n’est pas plaisante. Elle s’imposa pourtant. Et quand un domestique de Smith, le fidèle Beddows, vint nous indiquer qu’il était temps de passer dans la salle de conférence, je me retournai une dernière fois vers le hall et je laissai mon œil le balayer d’un bout à l’autre, à la recherche d’un visage que je ne pouvais pas encore mettre.
Je ne vis rien d’anormal. Cela n’effaça pas l’appréhension. Cela la confirma.
La salle de conférence de l’Institut Impérial est un amphithéâtre en hémicycle, capable d’accueillir près de deux cents personnes, et dont la disposition rappelle celle des théâtres anatomiques d’autrefois. Au centre, en contrebas, une grande table sur laquelle on avait disposé un projecteur de pellicule soigneusement aligné, et derrière la table, un pupitre. Les murs étaient en boiseries sombres, et un grand lustre à pampilles diffusait une lumière tamisée qui se prêtait aux conférences sérieuses sans tomber dans la pénombre théâtrale.
Nous prîmes place dans la quatrième rangée, tous les cinq du Claridge serrés ensemble, Patrice et la délégation Demir une rangée plus avant, Églantine et Robie encore une rangée plus avant. Le brouhaha emplissait la salle. Je laissai mon œil parcourir les visages déjà installés. Plusieurs me semblèrent vaguement familiers par les portraits que mon père m’avait montrés au fil des années. Une dame d’une élégance discrète, dont je reconnus, après quelques secondes d’hésitation, le visage d’Agatha Christie, l’auteure de romans policiers dont mes patients de la Salpêtrière m’avaient cité plusieurs livres. Un homme plus jeune, mince, au teint maladif, qui me parut anglais, et dont je ne saisissais pas le nom sur l’instant, mais dont je sus plus tard qu’il s’appelait Howard Phillips Lovecraft, un écrivain américain encore peu connu. Un autre homme, debout au fond, le crâne haut, le port hautain, dont la silhouette me rappelait quelque chose d’ancien et de menaçant à la fois. Le baron von Hofler, me souffla Patrice en se retournant à demi. Il est sorti de l’établissement de Freud il y a deux ans. Il paraît tranquille maintenant. Il assiste à ce genre de conférence par fidélité à Smith, qui l’a soutenu pendant ses années de soin. Je hochai la tête. Voilà donc l’homme dont mon père m’avait raconté le délire, le laudanum, la dague mystérieuse. Le voir là, en chair et en os, après l’avoir tant lu dans les cahiers, produisait un effet déconcertant.
Le silence se fit. Beddows avait pris place en retrait, près du projecteur, et Smith s’avança jusqu’au pupitre. Il se racla la gorge. Il attendit que la dernière chuchoterie se fût éteinte. Puis il commença.
Bien. Mes amis. Permettez-moi pour commencer de vous accueillir avec joie. Certains d’entre vous sont des connaissances de longue date, d’autres des érudits que je respecte profondément, et je vous remercie tous d’avoir bien voulu donner suite à mon invitation. Le thème que je vais aborder ce soir est celui des épiphénomènes fantomatiques.
Le mot tomba dans la salle, et je sentis Timothée, à côté de moi, se redresser légèrement sur son fauteuil.
Smith développa son introduction avec cette éloquence sobre qui était sa marque. Il évoqua les mystères de la vie et de la mort, la question de ce qui distingue un être vivant d’un être mort, la question de savoir s’il existe quelque chose après la mort et sous quelle forme cette chose, si elle existe, peut se manifester. Il insista sur le fait que son approche n’était pas mystique mais scientifique, qu’il n’arrivait avec aucun préjugé, qu’il examinait des phénomènes documentés et qu’il essayait d’en tirer ce que la rigueur permettait d’en tirer. Il fit même, avec ce sourire que j’imaginais, une plaisanterie sur les fantômes éventuels qui se cacheraient dans la salle. Tout le monde rit poliment. Puis le sérieux revint.
Il distingua les esprits, les revenants, les voyageurs déplacés, les sites hantés. Il annonça qu’il s’intéresserait ce soir aux sites hantés dans une acception large, qui ne se limite pas aux bâtiments mais qui inclut les objets, les calèches, les lanternes, voire les êtres vivants, animaux et hommes, et même les processions et les armées, susceptibles de réapparaître. Il rappela que ces phénomènes n’étaient pas reliés à des observateurs spécifiques, qu’ils semblaient avoir leur logique propre, indépendante du regard qu’on portait sur eux, et que cette indépendance même était l’un des aspects les plus troublants de leur étude.
Puis il en vint aux pièces à conviction.
Beddows, dit-il en se tournant vers son domestique, vous êtes prêt, mon ami ? Très bien. Mettons donc en route le projecteur.
La salle s’assombrit. Le ronron mécanique du projecteur s’éleva. Et un faisceau lumineux blanc-jaune frappa l’écran tendu derrière le pupitre.
Le premier film montrait un chalutier de fin de siècle. Une coque trapue, des mâts courts, une cheminée centrale, le tout filmé en plan large depuis ce qui devait être le pont d’un autre navire ou peut-être la terre ferme à courte distance. La mer, en arrière-plan, était grise, agitée. Le chalutier voguait, semblait-il, à allure normale.
Et puis on remarquait. On remarquait, je dis bien, parce que la sensation venait par strates, en montant lentement à la conscience à mesure que l’œil s’habituait à ce qu’il voyait. Le chalutier était entouré d’une aura. Une aura luminescente, légère, presque imperceptible au premier abord, mais qui formait autour de la coque un halo dont aucune contre-jour ne pouvait rendre compte. Et la coque elle-même paraissait transparente. Pas opaque. Pas pleine. La mer, en arrière-plan, se voyait à travers les flancs du navire. Et plus extraordinaire encore, les vagues qui se brisaient contre la coque ne s’y brisaient pas. Elles passaient à travers. L’eau traversait le bateau comme s’il n’avait pas été là. Aucune écume. Aucune éclaboussure. Aucune résistance physique. Le chalutier semblait flotter dans un ordre du monde qui ne reconnaissait pas le nôtre.
Smith commenta, d’une voix posée. Voyez le passage de cette vague à travers la coque. Voyez l’absence d’écume. J’ai fait analyser l’image. Une partie de l’aura provient d’une ionisation atmosphérique, mais pas la totalité. Et regardez maintenant la cadence du mouvement. Il se tut. Le film continua. Et l’on voyait, en effet, que les vagues se déplaçaient à une vitesse normale, tandis que le chalutier lui-même paraissait au ralenti. Comme s’il évoluait dans un temps différent du leur. Smith ajouta, presque à mi-voix : Quand on accélère le film, le chalutier reprend une vitesse qui paraît normale, mais les vagues, elles, semblent ralentir. C’est comme si l’objet et son environnement n’appartenaient pas au même régime temporel.
Je sentis Timothée, à côté de moi, poser ses mains à plat sur ses genoux. Le film s’acheva.
Le deuxième film montrait une scène d’intérieur. Un grand escalier, vraisemblablement victorien, dans une demeure cossue, avec des moulures et un tapis rouge sombre. En bas de l’escalier, un homme assis dans un fauteuil, lisant un journal. Et descendant l’escalier, lentement, très lentement, une silhouette féminine en robe blanche dont on voyait au travers comme on voit à travers de la gaze. Ses pieds ne touchaient pas tout à fait les marches. Sa main glissait sur la rampe sans la presser. Son visage était baissé. L’homme, dans son fauteuil, ne levait pas les yeux. Il continuait à lire. La femme descendait. Elle passa devant lui. Elle disparut hors-champ. L’homme tourna sa page.
Le monsieur, dit Smith en commentaire, m’a dit n’avoir jamais vu cette apparition. Il rêve d’une telle apparition toutes les nuits depuis la mort de son épouse, mais il jure qu’il ne la voit pas en état de veille. La pellicule, elle, l’enregistre. Cela pose une question. Qui voit ? L’œil ou la pellicule ? Ou quelque chose qui passe à travers les deux selon des règles qui nous échappent ?
Le troisième film était peut-être le plus déstabilisant des trois pour moi, bien qu’il fût le plus banal en apparence. Une rue de Londres en plein jour. Du trafic ordinaire. Des bus à impériale, des taxis, des piétons. Et au milieu, un cheval tirant une calèche d’un autre temps, transparente, à travers laquelle on voyait clairement les bus et les piétons situés derrière. Un policier traversait la rue. Il passait à travers la calèche sans la voir. Un bus arrivait en sens inverse. Il passait à travers le cheval sans rien percuter. Le cheval avançait avec une régularité métronomique, indifférent au monde qui le traversait. Personne dans la rue ne remarquait rien. Seule la pellicule, encore une fois, voyait.
Smith laissa le film s’éteindre. La salle resta dans un silence dont on entendait la qualité matérielle, ce silence chargé qui descend sur une assemblée quand chacun retient son souffle parce qu’il sent qu’un déplacement vient de s’opérer dans ce qu’il croyait savoir du réel. Smith précisa, avec sa voix égale, que ces trois films présentaient une caractéristique remarquable. Les apparitions ne sont pas visibles à l’œil nu lorsqu’on filme. Elles n’apparaissent qu’au développement de la pellicule. C’est en révélant les négatifs qu’on les découvre. Comme si la chimie de l’argentique enregistrait quelque chose que la rétine humaine ignore.
Il y eut, après cela, des questions, des commentaires. Smith répondit avec patience. Mais je n’écoutais plus tout à fait. Mon esprit était traversé par une expression qu’il avait prononcée dans son introduction et que je n’avais pas relevée sur le moment. Lever le voile de la réalité. Voilà ce qu’il avait dit, ou quelque chose d’approchant. Lever le voile. Et je pensais aux cahiers de Patrice. Et je pensais à la nuit de l’Argonne. Et je pensais à Madeleine, à deux pas de moi, qui regardait l’écran avec ces grands yeux ouverts qui me disaient que sa propre intuition rejoignait la mienne sans que nous ayons besoin d’en parler.
Le voile se levait. Smith le levait, méthodiquement, devant cent cinquante personnes choisies, dans l’amphithéâtre de l’Institut Impérial. Et il fallait être aveugle pour ne pas comprendre que l’opération qu’il pratiquait là, en public, scientifiquement, avec toute la rigueur dont il était capable, n’était pas une opération qu’on pouvait pratiquer impunément.
Le cocktail qui suivit la conférence se tint dans le grand hall, où l’on avait dressé pendant ce temps des buffets garnis. Je m’approchai de Smith, accompagné d’Ahmed, dès que la foule commença à se disperser autour de lui.
Mon cher Julius, dis-je, fort surprenant, votre exposé.
Je sais qu’on ne m’attendait pas sur ce sujet, répondit-il avec un demi-sourire, sa pipe déjà rallumée à la main.
Vous sortez en effet de vos sphères habituelles.
Vous auriez pu voir, mon cher Patrice, la surprise que je vous ai faite en invitant tous nos anciens amis ! Il se tourna vers mon père qui s’approchait. Patrice acquiesça avec ce sourire un peu ému qu’il avait depuis le début de la soirée. C’est extrêmement plaisant, dit-il.
Je profitai de l’instant pour ramener Ahmed dans la conversation. Mais nous pourrions peut-être demander à Ahmed ce qu’il en pense. Cela rejoint-il certaines croyances de la culture turque ?
Ahmed inclina la tête lentement. Absolument, mon cher Ender. La vie après la mort est un sujet qui ne se restreint pas aux frontières. Tous les folklores, toutes les religions, en parlent. Pourquoi pas sur notre Terre ? Serions-nous environnés par nos aïeux ? Allez savoir. Tout est possible. Et notre bon vieux Smith a mis la main sur des films qui sont, je dois l’avouer, extrêmement perturbants.
Timothée, qui s’était rapproché, posa la question qui me brûlait aussi les lèvres. Mais s’agit-il vraiment d’une vie après la mort, ou simplement d’une rémanence ? Quand on pense au chalutier, par exemple ?
Smith hocha la tête. Vous avez parfaitement raison, mon cher Timothée. Maintenant, est-ce qu’il ne se trouvait pas, sur ce bateau, les âmes des disparus ? Je dois vous avouer que je ne peux que commencer mes études sur ce sujet. Il est vaste. Il y a tant à étudier. Je ne peux ni affirmer ni infirmer, et c’est précisément cela qui m’embarrasse.
Le père Isidore s’était approché à son tour, brandy en main. Mon cher Julius, peut-on faire confiance à ce que nous montre le cinématographe ?
Je ne le pense pas, j’en suis sûr. Smith le regarda avec une intensité particulière. J’ai étudié ces films image par image. Il ne peut y avoir de trucage. Une double exposition serait visible. Je les ai visionnés des centaines de fois. Et pourtant, je reste dans le doute. J’essaie simplement d’apporter une méthodologie scientifique à l’étude de ce que certains appelleront de la sorcellerie ou de la magie.
Je posai la question qui me tarabustait depuis le début de la conférence. Comment êtes-vous entré en possession de ces films, professeur ?
Ah, mon cher Ender, c’est mon petit secret personnel. Je ne vous livrerai pas mes sources.
C’est vous qui êtes allé à la source, ou la source qui est venue à vous ?
Les deux. J’ai passé quelques annonces dans les journaux. J’ai reçu énormément de propositions, dont la plupart venant de charlatans manifestes. J’ai dû faire le tri.
Timothée, l’œil fixe : Et concernant les lieux hantés ? Avez-vous prévu d’aller en visiter ?
Bien sûr. J’ai prévu de me rendre, d’ici quelque temps, dans les châteaux écossais. Avec un jeune cinéaste que j’ai rencontré. D’ici un mois ou deux. J’ai hâte.
Madeleine, de son côté, lui rappelait avec sa direction de pensée habituelle que les Égyptiens étaient le seul peuple connu à parler explicitement du commerce entre les morts et les vivants, dans leur Livre des Morts. Smith ne le contestait pas mais lui rappelait, pipe en main, que d’autres civilisations seraient peut-être à découvrir, citant la collection Maudslay que nous venions de visiter et soulignant que les Mayas avaient peut-être leurs propres conceptions de ces phénomènes. Restons ouverts, ma chère Madeleine. Tout ne s’est pas fait en Égypte, même si beaucoup s’est fait en Égypte. Madeleine grimaça à demi. Je vous l’accorde, mais ce sont les Égyptiens qui avertissent le plus de faire attention à tout cela.
Notre approche est scientifique, répliqua Smith.
Tant que ce n’est pas du pillage, fit Madeleine d’un ton un peu sec.
Il n’est nullement question de piller quoi que ce soit. Il est question d’étudier de façon pragmatique, sereine, avec une approche tout à fait matérielle.
La conversation glissa peu après vers le père Isidore, à qui Smith demanda, avec une douceur mêlée d’ironie respectueuse, ce que pensait l’exorciste de la vie après la mort. Le père Isidore répondit, posément, qu’il avait été confronté à des phénomènes qu’il ne pouvait pas expliquer rationnellement, qu’il les attribuait à l’œuvre du malin, et qu’il ne se prononçait pas sur la résurrection elle-même autrement que par les voies de la foi. Smith le poussa avec une finesse cruelle dans les retranchements théologiques où la résurrection du Christ devenait, à la lumière de sa propre conférence, indiscernable d’une rémanence spectrale. Le père Isidore concéda, avec un courage que je saluai en moi-même, qu’il se demandait parfois si certaines apparitions du Christ n’avaient pas relevé d’un phénomène de cet ordre. Smith hocha la tête avec satisfaction. Vous avez le bon mot, mon cher Isidore. Toute ma conférence n’a fait qu’abonder dans ce que vous croyez.
Au bout d’une heure environ, Smith, regardant sa montre à gousset, proposa que le colloque officiel s’achevât là et que nous allions dîner ensemble dans un pub-restaurant qu’il connaissait à proximité. Entre nous, ajouta-t-il en me prenant à part. Avec Patrice. Mon ami Demir et sa famille rentrent demain à Constantinople, Églantine et Robert aussi sont attendus à Reims. Nous les laisserons à leurs préparatifs. Mais avec vous, mes chers Français du Claridge, j’aimerais qu’on se retrouve pour parler plus précisément.
Nous acceptâmes. On se sépara longuement des Demir, des Hugel et de Robie. Étreintes à n’en plus finir. Promesses de se revoir bientôt. Larmes discrètes chez Rana. Patrice tenant la main d’Ahmed une seconde de trop comme on tient celle de quelqu’un qu’on a peur de ne pas revoir. Et je notai que chez tous, sans exception, dans la qualité des adieux, il y avait une note d’urgence que les retrouvailles n’avaient pas eue.
Nous quittâmes l’Institut. La nuit était profonde et glaciale. Smith, Beddows, Patrice et nous cinq nous engouffrâmes dans deux taxis et roulâmes jusqu’au pub.
Le pub-restaurant était de ces établissements anglais où le bois sombre, le cuivre poli et le feu de cheminée composent une ambiance de chaleur masculine. Beddows avait dû appeler à l’avance, parce qu’on nous attendait dans une salle séparée à l’arrière, autour d’une grande table en chêne. Pintes, steak and kidney pie, fromages affinés.
Smith reprit la conversation sans préambule. Vous me connaissez, mon cher Ender, mon cher Patrice. Je vous demande de rester jusqu’à la fin de la semaine. Je travaille sur la recherche d’un artefact qui a été disséminé, semble-t-il, aux confins de l’Europe. Je vais probablement avoir besoin de vous pour m’assister. Êtes-vous d’accord ?
Patrice répondit pour nous deux avec un sourire. Bien entendu, Julius. Vous savez bien que nous sommes là.
Smith hocha la tête. Je préfère ne pas vous en dire plus pour le moment. Vous savez à quel point je tiens à…
À peaufiner le mystère, terminai-je avec un sourire.
Non, ce n’est pas une question de mystère. C’est que j’ai encore besoin d’informations qu’on m’attend pour réellement vous dévoiler l’histoire. Mais sachez qu’il y a quelque chose qui devrait vous intéresser. Sa pipe traçait dans l’air des courbes lentes. Quelque chose qui touche à votre famille, Beaumain.
Patrice et moi échangeâmes un regard très bref. Smith continuait. Je ne vous en dis pas plus pour ce soir. Mais je voulais que vous le sachiez, parce que cela conditionnera notre conversation de fin de semaine.
Le mot était lâché. Votre famille. Je sentis, comme une main posée à plat sur la nuque, le frisson qui annonçait que mon appréhension du matin trouvait là sa première confirmation tangible.
C’est à cet instant précis que Marcello, qui s’était excusé pour aller au buffet de l’autre salle, revenait à pas mesurés, et que Madeleine, en me passant le pichet, me lança un regard éloquent vers le fond de la salle principale du pub que l’on apercevait par l’embrasure ouverte de notre alcôve. Je suivis son regard.
Il était là.
Le même type. Le même profil. Cheveux extrêmement courts, oreilles légèrement décollées, nez mastoc et un peu enfoncé, l’air renfrogné, le complet de tweed brun, la cravate de bon goût. Je l’avais vu à la conférence, j’en aurais mis ma main au feu. Il était assis dans la salle commune, à une table seul, et son regard était fixé sur nous avec une insistance qui ne pouvait pas être confondue avec la rêverie d’un buveur ordinaire. Il nous regardait. Il nous regardait avec méthode, avec ce regard de l’homme qui mémorise des visages pour les besoins d’un travail.
Je croisai ses yeux. L’effet fut immédiat. Il fit demi-tour si vite qu’il accrocha sa chaise contre la table voisine, posa quelques pièces sans compter, et fonça vers la sortie.
Je me levai brutalement. Je tirai Marcello par la manche. Suis-moi.
Marcello, qui voyait à mon ton qu’il ne fallait pas discuter, suivit. Nous bousculâmes deux ou trois clients, renversâmes un verre, traversâmes la salle et émergeâmes dans la rue glaciale où la fine neige tombait toujours.
L’angle de la rue, à cinquante mètres devant nous, laissait entrevoir une silhouette qui courait. Marcello le repéra avant moi. Nous nous lançâmes à sa poursuite. Le pavé glissait sous les semelles. Ma respiration se mit aussitôt à brûler dans la poitrine. Marcello, plus léger, prit la tête de la course. Nous tournâmes à l’angle.
La rue était vide. Étroitement vide. Aucune trace dans la neige fraîche qui aurait permis de comprendre où l’homme était passé. Je me retournai vers Marcello, essoufflé. C’est lui. C’est le même que celui que tu as vu à la sortie du musée, j’en suis certain. Et il était à la conférence aussi. Je l’avais remarqué pendant le discours de Smith, mais je n’avais pas fait le rapprochement.
Marcello, plié en deux pour reprendre son souffle, hocha la tête. Sacrément rapide pour un type qui n’a pas l’air sportif.
Nous revînmes au pub. Je m’excusai auprès des clients que nous avions bousculés, payai une pinte au plus offusqué pour calmer les esprits, et regagnai notre table où chacun me regardait avec une question dans l’œil. Je résumai. Je suis persuadé d’avoir vu, lors du cocktail, un individu qui nous observait. Je viens de le revoir dans le pub. Il nous fixait. Dès que nos regards se sont croisés, il s’est levé précipitamment et a filé. Et à la sortie de la collection Maudslay, l’autre jour, c’est probablement le même que Marcello a aperçu sans pouvoir le rattraper.
À quoi ressemblait-il ? demanda Smith.
Je le décrivis. Cheveux courts, oreilles décollées, nez mastoc, complet de tweed brun, cravate convenable, l’air renfrogné. Smith réfléchit. Cela ne me dit rien. Et vous, Patrice ? Beddows ? Patrice secoua la tête. Beddows aussi. Il était à la conférence, vous dites ?
J’en suis certain. Je l’ai aperçu pendant votre exposé. Il était assis sur la droite. Un peu en retrait.
Pourtant, j’ai discuté quelques instants avec chacun de mes invités, et je ne me souviens pas de cet homme.
Peut-être avait-il une invitation reprise à quelqu’un d’autre, glissa Timothée. La Fondation distribue les invitations, vous ne connaissez pas forcément tous les invités.
Smith haussa les sourcils. C’est possible. Mais alors pourquoi nous suivrait-il ?
Je répondis avec ce que j’avais déjà arrangé en moi-même. Ce n’est pas vous qu’il suit, professeur. Ou plus exactement, ce n’est pas seulement vous. Si Marcello l’a aperçu à la sortie d’une exposition que nous visitions sans vous, c’est qu’il nous suit nous aussi. Et probablement parce que nous sommes vos invités, parce que nous avons passé le réveillon chez vous, et parce que quelqu’un, quelque part, en a déduit que nous pouvions être impliqués dans ce sur quoi vous travaillez.
Smith, pour la première fois de la soirée, eut un mouvement de recul. Vous me prêtez des ennemis que je n’ai pas, mon cher Ender.
Je vous prête des chercheurs concurrents. Vos travaux ne sont peut-être pas connus du grand public, mais dans certains milieux érudits, votre conférence d’aujourd’hui aura fait du bruit.
Vous m’inquiétez, maintenant. Je suis en Europe, mes chers amis, pas en Anatolie reculée.
Je vous l’accorde, dis-je. Mais c’est précisément parce que les indices se mettent à converger que je dois vous proposer quelque chose. Acceptez-nous ce soir chez vous. À tout le moins jusqu’à la fin de semaine. Patrice repart demain, Beddows ne peut pas tout assurer seul. Nous serions une présence supplémentaire. Discrète. Pour votre sécurité.
Non.
Le mot tomba sec. Smith reprit, plus doucement. Non, mes chers amis. J’ai besoin de calme pour mes études. Je ne veux pas être dérangé. Et je ne crois pas un instant que je sois en danger. Patrice va dormir chez moi cette nuit, Beddows sera là demain et tous les jours suivants. J’ai mon revolver. Cessez de vous alarmer inutilement.
J’insistai. Je tentai trois ou quatre arguments différents. Patrice, à mon côté, m’appuya à demi-mot, parce qu’il sentait comme moi que la situation était plus sérieuse que Smith ne voulait l’admettre, mais Smith balaya tout d’un revers de main amical. Mes amis. Je vous remercie de votre sollicitude. Mais ne me refaites pas le coup de la garde rapprochée. Vous allez me gâcher mon plaisir de chercher.
Je me tournai vers Patrice. Mon père comprit ce que je lui demandais sans que j’aie besoin de le formuler. Et il essaya, à son tour, dans la mesure du possible, de plaider notre cause. Mais Smith était inébranlable. Patrice, vous me connaissez depuis trente ans. Quand est-ce que je suis revenu sur une décision de cet ordre ? Jamais. Restez au Claridge. Profitez de Londres. Et venez tous déjeuner chez moi vendredi midi. Je vous aurai préparé d’ici là tout ce que j’ai à vous dire. Ça vous va ?
Cela ne nous allait pas. Mais nous n’avions pas le choix.
Madeleine ne put s’empêcher de glisser, en levant son verre : Quand vous avez parlé du pharaon noir l’autre soir, professeur, vous étiez terrifié. Ne me dites pas le contraire.
Smith eut un mouvement d’agacement à peine contenu. Cela n’a rien à voir, ma chère Madeleine. Je ne parle pas de la même personne. Mais reprenez donc un peu de brandy, et cessons de nous faire peur inutilement. Célébrons la joie d’être ensemble.
La soirée se prolongea ainsi, dans une joie de surface dont la trame s’était assombrie. Beddows, qui n’avait pas bu une seule goutte d’alcool, surveillait Smith avec une attention qui me donna, sans que je puisse l’expliquer, un peu plus de tranquillité. Patrice, lui aussi, demeura raisonnable. Vers minuit, Smith donna le signal du départ. Avant de monter dans son taxi avec Beddows et Patrice, je m’approchai de mon père et lui glissai à l’oreille : Père, surveillez-le. Surveillez-le sérieusement. Je suis sûr de ce que j’ai vu. Cet homme n’est pas un curieux ordinaire.
Patrice hocha la tête lentement. J’ai vu la même chose que toi, fils. Tu as ma parole. Je veille.
Timothée, à côté, ajouta avec sa voix douce et grave : Faites attention quand même, monsieur Beaumain. Et il ajouta, presque pour lui-même : Autant de Beaumain et autant de… d’autres choses dans la même pièce. Je ne sais pas à quoi cela peut mener. Il ne termina pas sa phrase. Personne ne lui demanda de la terminer.
Smith eut un dernier sourire. Gardons la tête froide. À vendredi, mes amis.
Le taxi de Smith partit dans la nuit verglacée vers St. John’s Wood. Le nôtre nous ramena au Claridge.
Nous montâmes en silence. Dans le couloir du quatrième étage, Timothée, qui logeait deux portes après la mienne, se retourna et me dit : Si tu veux que je veille avec toi cette nuit, je le fais. Je le remerciai. Je lui dis que ce n’était pas nécessaire, qu’il devait dormir. Mais je sus, en fermant ma porte, que mon mauvais pressentiment, de la simple appréhension du matin du premier janvier, était devenu une chose qui occupait désormais toute la place.
Je ne dormis qu’à demi. Timothée non plus, je l’appris au matin. Il était resté longuement à sa fenêtre, à fumer une cigarette en surveillant la rue. Il n’avait rien vu. Mais il avait été incapable de s’allonger sans s’être assuré, plusieurs fois, qu’aucune silhouette ne stationnait sur le trottoir d’en face.
Le jeudi quatre janvier au matin, vers neuf heures, le téléphone de ma chambre sonna au moment où je sortais de la salle de bain.
Je décrochai. Patrice. La voix de mon père, dans le combiné, avait cette texture caractéristique qu’elle prend quand il a passé une nuit courte mais pas mauvaise. Comment ça va, mon fils ?
Toujours inquiet, père.
Il ne s’est rien passé ici, je peux te le dire. Je suis en train de boucler mes bagages pour rentrer à Paris. Je prends le train tout à l’heure en début d’après-midi. Pour le moment tout est tranquille. Je reste vigilant avec Beddows.
Tu n’as pas réussi à le convaincre de nous héberger pour une nuit ou deux ?
Tu connais ce vieux farceur. Non. En plus, il est replongé dans ses recherches, je ne l’ai quasiment pas vu de la matinée, il ne veut voir personne.
Je peux quand même passer le saluer dans la journée ?
Tu peux passer voir Beddows, lui te recevra correctement. Smith, je doute qu’il consente. Mais essaie. Il vous a tous donné rendez-vous demain midi pour le déjeuner. Vous en saurez plus à ce moment-là.
Il y eut un silence. Patrice respira, et je sentis qu’il rassemblait quelque chose en lui-même avant de le dire.
Écoute, fils. Il faut que je te dise quelque chose.
Je t’écoute.
J’ai pu discuter avec Smith hier soir, après votre départ, plus longuement. Pas sur le détail de l’artefact, il continue à se taire là-dessus. Mais sur autre chose. Il semblerait que notre famille soit à nouveau impliquée dans la quête.
Mon souffle s’arrêta dans ma gorge.
Notre famille, répétai-je à mi-voix.
Notre famille. Nos aïeux. Cela remonterait à la Révolution. Tu vois ce que je veux dire.
Le soldat.
Possiblement. Smith m’a demandé de faire quelques recherches en rentrant à Paris. Il m’a demandé d’aller consulter les archives. Je m’y mettrai dès demain. C’est pour cela que je rentre, en partie. Il m’a demandé.
Je m’assis lentement sur le bord du lit. La main qui tenait le combiné s’était mise à trembler légèrement, ce que je notai en moi-même avec ce détachement clinique qui ne m’a jamais vraiment quitté même dans les moments où je le voudrais bien.
Père. Tu es sûr de ce que tu me dis ? Smith t’a vraiment dit que la famille était impliquée ?
Il me l’a dit. Sans me donner le détail. Il veut d’abord que je consulte les archives de mon côté, et que lui finisse son recoupement du sien. Et nous comparerons demain à midi quand je vous rejoindrai par le télégraphe ou ultérieurement de vive voix à Paris.
Demain midi tu seras déjà parti.
Oui. Toi tu seras à Saint-John’s-Wood. C’est de toi qu’il aura besoin demain pour la suite, fils. Pas de moi. Moi je dois faire le travail des archives à Paris. Lui veut que toi tu sois là pour ce qu’il a à dévoiler après.
Père.
Oui ?
Je ne sais pas comment te dire cela. Je le sentais. Depuis le matin du premier janvier. Je le sentais. Le cycle. Le nouveau cycle. Tu m’avais dit, tu te souviens, que la chevalière reprenait du service. Eh bien je crois qu’elle a repris du service plus vite que nous ne l’avions cru, l’un et l’autre.
Patrice marqua un temps. Sa voix, quand elle revint, était plus douce.
Je sais, mon fils. Je l’avais senti aussi. Je n’ai pas voulu te le dire trop directement avant, parce que je voulais que tu fasses ton expérience par toi-même. Maintenant, c’est fait. Tu l’as faite. Nous y sommes.
Tu fais attention à toi sur la route ?
Je fais attention. Et toi, tu fais attention pour Smith. Tiens-moi au courant, je te tiens au courant. Le premier qui aura des nouvelles ou des découvertes les transmet à l’autre.
Bien sûr.
Mon fils.
Oui ?
Je suis fier de toi.
Il raccrocha. Je restai assis sur le bord du lit, le combiné encore en main, à regarder la rosace du tapis sans la voir.
Voilà. Le voile que Smith levait dans son amphithéâtre, le voile dont je sentais qu’il levait au-delà de ce que sa conférence en disait, le voile était précisément celui qui recouvrait, depuis 1789, l’affaire Beaumain. Le cycle qui s’était fermé en 1893 avec mon père s’était rouvert. Il s’était rouvert par mon truchement. Madeleine, la nièce d’Églantine, désignée par le sang Hugel comme la prochaine pièce de l’engrenage. Et moi, désigné par le sang Beaumain. Et la chevalière à mon doigt qui n’était pas tiède pour rien, ce matin du premier janvier, quand je l’avais sentie battre contre ma peau dans une qualité de présence que les anneaux d’argent ordinaires n’ont pas.
Je passai la main dans mes cheveux. Je respirai lentement. Et je descendis au petit déjeuner.
Mes compagnons étaient déjà attablés. Madeleine, Timothée, Marcello, le père Isidore. Je m’assis. Je commandai un café. Je leur racontai tout. Le coup de fil, la confidence de Patrice sur la famille, la mention de la Révolution, la demande de consultation des archives, le sentiment de Smith et le mien que les choses se précipitaient.
Madeleine reposa sa cuillère lentement. C’est bien plus grave que je ne le pensais.
Cela va clairement au-delà du mensonge, ajouta-t-elle après un silence. Smith ne nous dit pas tout, mais ce qu’il ne nous dit pas est précisément ce que nous aurions besoin d’entendre.
Il ne nous dit pas tout, corrigeai-je. Il ne ment pas. Mais il ne dit pas tout, ce qui dans son cas est presque pire, parce que cela signifie qu’il y a une zone qu’il garde pour lui parce qu’il la juge trop dangereuse à partager.
Timothée, l’œil fixe sur sa tasse : Il va falloir aller le voir cet après-midi. Sans passer par les voies officielles. Sans rendez-vous. On débarque, on prend le thé avec Beddows si Smith ne veut pas descendre, et on insiste.
Je viens avec vous, dit Madeleine.
Moi aussi, dit le père Isidore.
Évidemment, dit Marcello.
L’unanimité me fit du bien. Je l’écris ici parce que je veux qu’on en garde la trace dans ce cahier. Dans la grande désolation de ces quelques jours, le fait que mes compagnons aient répondu présent, sans une hésitation, avec cette adhésion automatique que seuls produisent les liens éprouvés, m’a tenu lieu de plancher. Sans eux, je ne sais pas comment j’aurais traversé l’attente.
Nous prîmes deux taxis en début d’après-midi pour St. John’s Wood. La pluie s’était arrêtée mais le ciel restait bas. Le taxi que je partageais avec Madeleine et le père Isidore se traîna dans le trafic dense de fin de matinée, s’arrêta plusieurs fois aux carrefours, et nous arrivâmes à la grille de la maison Smith vers quatorze heures trente.
Beddows nous ouvrit en personne, avec ce sourire un peu contrit qui semblait être sa marque. Entrez, entrez, mes amis. Le professeur est occupé. Je ne suis pas certain qu’il accepte de vous voir. Mais entrez au moins, je vais vous servir le thé.
Le grand salon de St. John’s Wood, où nous avions réveillonné quatre soirs plus tôt, avait gardé son atmosphère particulière. Les boiseries acajou, les tapis persans usés par trois générations de Smith, le feu de cheminée qui crépitait, et cette odeur tenace de tabac à pipe qui imprégnait les rideaux, les coussins, les abat-jour, jusqu’au papier peint à motifs floraux qui datait du règne d’Édouard. Beddows nous fit asseoir, disparut dans la cuisine, et revint avec un plateau d’argent chargé de tasses, d’une théière fumante, d’une carafe de brandy, d’un petit pot de lait, et d’une assiette de scones tout juste sortis du four.
Servez-vous, mes amis. Je monte voir le professeur. Je redescends.
Nous attendîmes en silence. Le thé était excellent. Les scones, parfaits. Le brandy, un Martell vieux dont la chaleur descendait dans la gorge comme une bonne nouvelle. Mais nul d’entre nous ne profitait vraiment du moment. Nos oreilles étaient tendues vers l’étage. On entendait Beddows monter, frapper, parler en sourdine, attendre. Puis redescendre. Puis remonter. Puis redescendre.
Au bout de ce qui me sembla être vingt longues minutes, Beddows réapparut dans l’embrasure. Le professeur accepte de vous consacrer quelques minutes. Mais je vous préviens, il n’est pas au mieux de son humeur.
Smith descendit l’escalier d’un pas lourd. Il avait le cheveu en bataille, le faux-col légèrement défait, et cet air particulier des hommes qu’on a tirés de leur travail au mauvais moment. Mes amis. Vous voilà. Beddows, remettez-moi un peu de brandy, voulez-vous. Que vous avais-je dit ? Suis-je vivant ? Oui. Suis-je mort ? Non. Voilà.
Sa voix tâchait à faire jovial mais le ton n’y était pas. Il s’assit dans son fauteuil habituel et regarda chacun d’entre nous tour à tour avec une impatience à peine voilée.
Professeur, attaquai-je sans détour, vous savez bien que ce n’est pas pour vous embêter que nous sommes ici.
Je sais, mon cher Ender. Je sais. Mais je travaille.
Précisément. Acceptez notre aide. Pas tous à demeure, mais au moins l’un ou deux d’entre nous. Pour servir d’intermédiaire avec Beddows. Pour vous laisser concentré. Pour répondre à la porte si quelqu’un sonne.
Non. Je vous l’ai dit hier soir. Je ne change pas d’avis. Vous avez votre chambre au Claridge. Moi, j’ai des études à faire qui me mèneront probablement tard dans la nuit pour avoir toutes les révélations à vous faire dès demain midi.
Vous avez parlé à mon père ce matin, dis-je doucement.
Il leva les yeux vers moi.
Oui.
Il m’a parlé aussi. Il m’a dit que vous lui aviez demandé de consulter les archives.
Il a bien fait de vous le dire. Je le lui aurais dit moi-même, mais autant que cela vienne de lui.
Professeur. Si la famille Beaumain est de nouveau impliquée, et si Madeleine, ici présente, qui se trouve être la nièce d’Églantine Hugel, est de nouveau impliquée également, et que cela fait deux noms anciens, deux familles inscrites dans le cycle 1789 et 1893, alors vous ne pouvez pas nous laisser sans rien savoir jusqu’à demain midi.
Smith prit le verre de brandy que Beddows venait de lui tendre. Il le fit tourner doucement.
Mon cher Ender. Je vais vous dire les choses ainsi. J’ai passé la nuit dernière dans mes archives personnelles, comme je m’apprête à passer celle qui vient. Je suis en train de recouper plusieurs sources. Les conclusions auxquelles je suis parvenu sont préliminaires. Si je vous les livrais aujourd’hui dans cet état, vous en tireriez des inférences que je ne pourrais peut-être pas étayer dans deux jours, et la conversation deviendrait ingérable. Je préfère, je vous le dis tout net, peaufiner mon dossier d’ici demain midi, et vous le présenter dans son ensemble. Cela ne vous coûte qu’une journée et une demi-nuit d’attente. Et je vous garantis que j’utiliserai le temps que vous me laissez.
Je le regardai. Il avait, dans le fond du regard, quelque chose qui n’était pas de l’arrogance et qui n’était pas non plus de la peur. C’était une concentration intense, doublée d’une lassitude. L’homme était au travail. Nous le dérangions. Et il nous laissait comprendre, sans le dire, que nous n’aurions plus rien de lui aujourd’hui.
Acceptez au moins, dis-je dans un dernier essai, que l’un d’entre nous reste cette nuit. Pas chez vous. Dans un hôtel à proximité. Pour intervenir si quelque chose se présente.
Il n’y a pas d’hôtel à proximité, mon cher. Le quartier est résidentiel. Et il n’est pas question que vous fassiez le pied de grue dans une rue de Saint-John’s-Wood comme un détective de bas étage. Beddows va parfaitement. Je vais parfaitement. Allez profiter de votre soirée. À demain midi. Promis. Je vous ferai porter un mot demain matin pour vous confirmer que je vais bien et que le déjeuner est maintenu. Cela vous convient ?
Cela ne nous convient pas, dit Madeleine. Mais nous l’acceptons faute de mieux.
Smith eut un demi-sourire. Merci, ma chère Madeleine. Il se leva. Beddows vous reconduira tranquillement. Je remonte dans mon bureau. Bonne fin de journée.
Il monta l’escalier. La porte de son bureau, en haut, claqua sèchement.
Beddows revint vers nous, avec cette résignation polie qu’il avait dû porter pendant toutes ces années au service de Smith. Vous voulez encore un peu de thé, mes amis ?
Nous restâmes encore vingt minutes. Je donnai mon numéro de téléphone du Claridge à Beddows en le pressant longuement de la main. Mon cher Beddows. Vous avez ma carte. À la moindre chose suspecte, à la moindre anomalie, vous nous appelez. À toute heure. Je préfère cent fois que vous nous appeliez pour rien plutôt que vous ne nous appeliez pas quand il faudra nous appeler.
Je veille sur lui comme sur ma propre vie, monsieur Beaumain. Je vous le promets.
Nous prîmes congé. Beddows nous reconduisit jusqu’à la grille. Le ciel s’était encore obscurci. Une fine bruine reprenait. Nous hélâmes un taxi qui passait, et nous nous engouffrâmes tous les cinq dedans avec ce mélange d’inconfort et de soulagement qu’on a quand on quitte une maison où l’on aurait voulu rester plus longtemps.
Le taxi démarra. Nous étions serrés sur la banquette arrière. Le chauffeur, séparé de nous par sa cloison vitrée, embraya, accéléra, et nous nous engageâmes le long de l’avenue qui longe St. John’s Wood.
Marcello, qui avait sa portière côté trottoir, regardait machinalement par la vitre, parce que la vigilance était devenue chez lui une seconde nature depuis trois jours. Et soudain, alors que le taxi venait de prendre de la vitesse et qu’on apercevait au passage un kiosque à journaux dont le marchand rentrait ses dernières piles à cause de la pluie, Marcello se figea.
Là.
Sa voix était basse, presque chuchotée, mais coupante.
Quoi ? demandai-je.
Lui. Derrière le kiosque. Je l’ai vu passer une seconde, planqué, en train de regarder la maison. C’est lui. Le même.
Le taxi continuait à rouler, et il roulait vite maintenant, l’avenue était dégagée, le moteur ronflait sous le capot, le compteur du chauffeur devait afficher dans les vingt-cinq ou trente kilomètres-heure. Marcello, sans hésiter une seconde, posa la main sur la poignée de la portière.
Marcello, tu es fou.
Oui.
On est en mouvement. À cette vitesse…
Il ouvrit la portière.
Le vent froid s’engouffra à l’intérieur. Madeleine, à côté de moi, eut un cri étouffé. Le pavé défilait à toute allure sous le marchepied, taché de neige fondue et de boue noire. Et Marcello, sans hésitation, sauta.
Il sauta comme un homme saute d’un train qui ne ralentit pas, c’est-à-dire en se jetant dans le sens du mouvement pour ne pas se rompre les chevilles. Son pied droit toucha le pavé en glissant, son corps continua sur sa lancée, il cria sous l’effort, il accrocha au passage le fanal arrière du taxi qui lui arracha presque le bras, il tournoya une fois sur lui-même, glissa sur deux ou trois mètres dans la neige fondue, son chapeau partit voler en l’air, son manteau s’ouvrit en grand, et au moment où je crus qu’il allait s’écraser contre un réverbère, il retrouva par je ne sais quel miracle de coordination tranchéenne son équilibre, se redressa en plein élan, ramassa son chapeau d’un geste continu sans s’arrêter, et se mit à courir vers l’arrière à toute vitesse.
Stop ! Stop, please ! Driver, stop ! hurlai-je en frappant la cloison vitrée. Le chauffeur, qui n’avait rien vu de tout cela parce qu’il était occupé à conduire et que sa vitre était embuée, mit un certain temps à comprendre ce qu’on lui demandait. Il finit par freiner. Brutalement. Les pneumatiques mordirent le pavé humide, l’avant du taxi piqua, nous fûmes tous projetés en avant contre les sièges, Madeleine s’agrippa à mon bras, le père Isidore manqua de tomber par-dessus la cloison, et le taxi finit par s’arrêter une cinquantaine de mètres plus loin dans un soupir mécanique de pistons surmenés.
Je sautai à mon tour. Madeleine, le père Isidore et Timothée descendirent à leur tour. Nous nous retrouvâmes tous les quatre, debout sur le trottoir, à fixer le coin de rue où Marcello avait disparu. Le chauffeur, derrière nous, sortait la tête par sa portière en jurant en cockney quelque chose que je préfère ne pas traduire.
Marcello avait dû tourner à gauche, dans une rue résidentielle bordée de logements cossus. Les passants étaient rares à cette heure. Aucune trace de Marcello, aucune trace de l’homme. Nous attendîmes. Le froid mordait.
Au bout d’un temps qui me parut d’autant plus long que je ne pouvais rien faire, Marcello réapparut, en marchant cette fois, à pas lents, le souffle court, les épaules basses. Son manteau portait deux longues traînées de boue à hauteur des hanches. Son chapeau, défoncé sur le côté, reprenait peu à peu une forme approximative entre ses doigts qui le pétrissaient. Quand il fut assez près, je vis sa moue.
Perdu ?
Perdu. Encore. Il a tourné dans une ruelle, et puis dans une autre, et au bout du compte, il s’est évaporé. Comme à chaque fois. Comme s’il connaissait le quartier mieux que moi.
Il s’arrêta devant nous, planta les mains dans ses poches malgré l’épaule qui devait lui faire un mal de chien, et secoua la tête lentement.
Cela commence à faire trois fois, Ender. Trois. Et on est deux anciens d’Argonne, toi et moi, en pleine forme. On n’a pas la berlue. Ce type n’est pas un curieux qui se promène. Et il connaît son métier.
Je ne répondis pas. Je n’avais rien à répondre. Le froid coulait dans les manches de mon manteau. La pluie reprenait. Le kiosque à journaux, à cinquante mètres derrière nous, fermait définitivement ses volets. Un homme qui passait nous lança un regard incurieux, accéléra le pas et poursuivit sa route.
Madeleine posa sa main sur mon bras. Ender. Rentrons. Nous reviendrons demain matin.
Je hochai la tête. Mais je ne bougeai pas tout de suite. Je restai encore quelques secondes à regarder le coin de rue où l’homme avait disparu, comme si en le fixant assez longtemps j’allais le faire ressortir. La rue resta vide.
Je me retournai. Le taxi nous attendait, le chauffeur grommelant dans son col relevé, son moteur tournant au ralenti dans un nuage de fumée bleue qui se mêlait à la bruine. Nous y remontâmes en silence. Marcello s’installa contre la portière, tâta son épaule avec une grimace, et ne dit plus rien. Le chauffeur réembraya. Le taxi reprit sa marche. Je vis, en m’éloignant, le kiosque à journaux clore ses derniers panneaux. Et derrière le kiosque, l’angle de la rue qui s’enfonçait dans la nuit qui descendait sur Saint-John’s-Wood, et dans laquelle un homme dont je ne savais pas le nom venait, pour la troisième fois, de nous échapper.
Je posai la main sur ma chevalière. Elle était tiède. Très tiède. Comme un anneau qu’on viendrait de retirer du feu et qui n’aurait pas encore eu le temps de refroidir tout à fait.
Je l’écris ici. Pour qu’on en garde la trace.

