─────── CARNET DE TERRAIN ───────
Journal de Bord
de Madeleine
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Deuxième partie
Ce que Londres a réveillé
CONFIDENTIEL
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Nuit du 1er janvier 1923 — Claridge’s, suite du cinquième étage
Tout le monde dort. Marcello ronfle probablement dans trois langues, quelque part dans les étages de cet hôtel trop luxueux pour nous. Ender et Timothée dorment dans leurs propres chambres. Et Isidore est là, à deux mètres de moi, dans le lit voisin, le visage tourné vers le mur, les mains jointes par-dessus la couverture comme s’il s’était endormi en pleine prière. C’est probablement le cas. Mon demi-frère est ainsi, fidèle à lui-même jusque dans le sommeil.
Nous partageons la chambre depuis le début du voyage, à chaque hôtel. C’est devenu notre habitude, sans qu’aucun de nous deux n’ait jamais eu à la formuler. Au premier soir, à Paris, on nous avait attribué deux pièces séparées, et c’est moi qui avais demandé que l’on rapproche les lits. Je ne saurais pas dire pourquoi, sinon que ce frère retrouvé sur le tard avait mis dans son regard une question qu’il n’osait pas poser, et que je voulais l’épargner d’avoir à la poser.
Moi, je suis là, assise au bord de mon lit, dans la pénombre, incapable de trouver le sommeil. Bastet est enroulée à mes pieds, sa fourrure chaude contre ma cheville gauche, celle qui porte la marque. Je masse l’articulation machinalement, un geste que je fais vingt fois par jour sans m’en rendre compte. Je connais chaque contour de cette cicatrice. Mon corps est une carte des batailles que j’ai menées, et cette marque en est la légende.
Le réveillon chez Julius est terminé. Les rires se sont éteints, le brandy a été bu, et nous sommes rentrés au Claridge’s dans le brouillard et le froid. Mais la soirée ne me quitte pas. Elle tourne dans ma tête, lentement, comme un sarcophage que l’on fait pivoter pour en révéler la face cachée. Et la face cachée, cette nuit, est sombre. Plus sombre que d’habitude. Quelque chose ne va pas. Je le sens dans mes os, dans cette cheville qui me lance, dans ce silence trop épais de la chambre. Quelque chose approche. Et je ne sais pas quoi.
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CE QUE LE RÉVEILLON A RÉVÉLÉ — ET CE QU’IL CACHE ENCORE
Julius me tracasse. Ce soir, j’ai senti chez lui un malaise profond, presque physique. Julius Smith, l’homme qui m’a appris à ne jamais reculer devant l’inconnu, qui m’a tenu la main dans un souterrain en train de s’effondrer sous le plateau de Gizeh, qui a souri quand des pilleurs de tombes nous ont mis en joue près d’Assouan, cet homme-là était mal à l’aise. Visiblement, douloureusement mal à l’aise. Ce Pharaon oublié à la peau noire, ce souverain dont on a martelé le nom dans la pierre, il y a là quelque chose qui dépasse la simple curiosité académique, et son embarras seul suffit à le dire.
Et ce n’est pas la première fois que je vois Julius dans cet état. J’ai déjà vu ce regard, cette manière qu’il a de se dérober quand le sujet le dépasse. Mais je ne suis pas prête à écrire pourquoi ce soir. Pas encore. Je note seulement que c’est un écho, et que les échos ne se produisent jamais dans le vide.
Lui qui m’a toujours tout confié, lui qui m’a fait dépositaire de secrets que les académies auraient tués pour connaître, cette fois il se tait. Et c’est ce silence qui me tient éveillée, bien plus qu’aucune malédiction égyptienne.
Les Grands Anciens. Ce mot prononcé chez Ender, quelques jours plus tôt, flotte encore dans l’air comme la fumée d’un encens qu’on ne parvient pas à dissiper. Bastet et ce qu’elle représente. Le Pharaon oublié. La conférence à venir à l’Imperial Institute de Kensington et cette fameuse surprise que l’on me promet sans la nommer. Mes rêves de couloirs noirs et d’inscriptions illisibles. Et Nour, retenue en Égypte, loin de moi, quand j’aurai besoin d’elle comme on a besoin d’une lampe dans un tombeau.
Je me lève sans bruit. Je m’approche de la fenêtre de la suite. Dehors, Londres dort sous son manteau de brouillard et de neige, et les réverbères de Brook Street découpent des halos jaunâtres dans l’obscurité. Mon esprit dérive. Les colonnes de Karnak baignées par la lumière rasante du couchant se transforment en barricades. L’Égypte et la Révolution. Le visage d’Églantine Hugel que je n’ai jamais vu mais que j’imagine avec une précision troublante, superposé aux fresques des hypogées thébains. Mille huit cent quatre-vingt-trois et trois mille ans avant notre ère, emmêlés comme les fils d’un même tissu. Et cette certitude sourde que quelque chose m’appelle depuis bien avant ma naissance.
Je pose mon front contre la vitre froide. La buée de mon souffle dessine un cercle sur le verre, qui s’efface aussitôt. Comme une vie. Comme un nom que l’on martèle dans la pierre pour l’effacer de l’histoire. Derrière moi, Bastet a levé la tête et me fixe de ses yeux dorés. Elle ne dort pas. Elle veille. Et dans son regard, quelque chose qui ressemble à un avertissement.
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NOUR — L’ABSENCE QUI PÈSE
Il faut que je contacte Nour. Elle seule peut m’éclairer sur ce Pharaon oublié, sur les Grands Anciens, sur ce que Bastet représente véritablement. Mais elle ne sera pas là pour la conférence. Elle est retenue en Égypte. Quand Julius me l’a confirmé ce soir, j’ai senti un pincement au cœur si vif que j’en ai eu le souffle coupé.
Je retourne m’asseoir au bord de mon lit. Bastet vient se lover contre moi, elle ronronne, et je pose ma main sur son flanc chaud pour sentir les vibrations monter dans mes doigts. À deux mètres, Isidore murmure quelque chose dans son sommeil, un fragment de phrase que je ne saisis pas, un nom peut-être, ou un mot de prière. Puis sa respiration reprend son rythme égal. Je connais désormais ce rythme par cœur. Je le suis sans m’en rendre compte, comme on suit une horloge dans une pièce que l’on a fini par habiter, et je m’aperçois qu’à mesure que les nuits passent, je trouve le sommeil plus facilement quand cette respiration est là que quand elle n’est pas là. C’est probablement ce qu’on appelle s’habituer à quelqu’un. C’est lent. C’est désarmant.
Je finis par m’endormir comme cela, le châle sur les épaules, Bastet sur les genoux. La dernière chose que j’enregistre avant de sombrer, c’est la respiration paisible d’Isidore qui continue de battre la mesure dans le noir, comme un métronome très ancien. Les pensées reviendront. Elles reviennent toujours. Et chaque nuit, elles sont un peu plus près.
1er janvier 1923 — Claridge’s, le matin
Malgré un sommeil agité, coupé de rêves confus où se mêlaient des couloirs de pierre noire et des visages que je ne reconnaissais pas, je me lève tôt. C’est l’habitude du chantier, l’aube qui n’attend personne sur un site de fouilles. Isidore est déjà debout. Il l’est toujours avant moi, depuis le début du voyage, et je l’ai compris dès le premier matin à Paris quand je l’ai trouvé assis au bord de son lit, le chapelet entre les doigts, la lumière grise de l’aube parisienne tombant sur ses épaules. Il prie en silence, sans bouger les lèvres, jusqu’à ce que je donne signe d’être réveillée. Alors seulement il se lève, glisse le chapelet dans sa poche, et me souhaite le bonjour avec un sourire qui n’a aucune façade.
Ce matin, il a déjà tiré le rideau d’un côté pour laisser entrer un peu de jour, et il est en train de boutonner sa chemise quand je m’assois dans mon lit. Il me dit bonjour sans se retourner, comme s’il avait su, à la respiration, que je venais d’ouvrir les yeux. Bastet me regarde m’habiller depuis le fauteuil, avec cet air de souveraine qui observe ses sujets s’agiter pour rien.
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PETIT DÉJEUNER — GUEULE DE BOIS ET PROGRAMME DU JOUR
Quand j’entre dans le salon, Isidore a déjà commandé le thé et il est en train de servir, frais comme un garçon qui a la conscience tranquille et la foi pour oreiller. Il me sert avant de se servir lui-même. C’est une politesse qui pourrait paraître machinale chez n’importe quel autre homme du Tout-Paris, mais qui chez lui n’est jamais machinale, parce qu’Isidore ne fait rien sans y mettre quelque chose qui ressemble à une prière silencieuse.
Il me demande comment j’ai dormi. Je réponds, un peu trop vite, que j’ai dormi très bien. Il me regarde alors par-dessus le bord de sa propre tasse, et son regard s’attarde une seconde de trop sur mon visage, sur les cernes que je n’ai pas tout à fait réussi à masquer, sur la pâleur que la poudre n’a pas su rattraper. Il ne dit rien. Il ne contredit pas. Il reprend la conversation où elle se trouvait, mais je sais qu’il a vu. Il voit depuis plusieurs jours déjà. Il a remarqué que sa sœur ne mange plus avec le même appétit, qu’elle sursaute aux portes qui claquent, qu’elle s’endort au coin du feu en plein milieu d’une phrase. Et il a ses idées sur les causes, je le devine à sa manière de me regarder : il met cela sur le compte du froid de Londres, qui n’épargne personne, et plus encore sur le compte de notre histoire. Sur le compte de lui-même. Sur le compte de cette nouveauté brutale d’être brusquement quelqu’un dans la vie d’une femme qui a vécu quarante ans sans se douter qu’il existait. Il croit qu’il me fatigue. Et il a la délicatesse de ne pas chercher à se faire confirmer le contraire.
C’est une délicatesse qui me déconcerte. J’ai vécu quarante années sans savoir que cet homme existait, et il m’apprend depuis quelques semaines à peine ce que c’est que d’avoir un frère. J’apprends.
Puis arrive Timothée, les yeux un peu rouges mais le sourire intact, un carnet sous le bras. Même au lendemain d’un réveillon, le poète prend des notes. Ender descend ensuite avec la mine d’un homme qui regrette le cognac de la veille, ce qui, pour un médecin, ne manque pas d’ironie. Et enfin Marcello, qui débarque avec un mal de crâne monumental et l’air de quelqu’un prêt à déclarer la guerre au limoncello. Il maudit Naples, l’Italie, et tous les agrumes de la création, dans un mélange d’italien et de français qui finit par arracher à Isidore un éclat de rire. C’est le rire d’un homme qui a longtemps porté quelque chose de lourd, et que le monde, parfois, surprend à le reposer.
Nous discutons du programme de la journée, et là, mon cœur s’accélère. Nous allons nous rendre à l’exposition d’Alfred Percival Maudslay sur les Mayas, au British Museum. Maudslay est, d’après Julius, un bon ami du Professeur Smith, l’un des premiers Européens à s’être véritablement intéressé aux Mayas, un explorateur qui a passé des années dans les jungles du Guatemala et du Honduras à relever des inscriptions, à photographier des stèles que personne n’avait vues depuis des siècles. Le genre d’homme que je respecte profondément. Le genre d’homme que j’aurais aimé être, si le monde avait bien voulu admettre qu’une femme puisse l’être aussi.
Les glyphes mayas sont un défi cryptologique fascinant, un système d’écriture que personne n’a encore entièrement percé. Pour une femme qui déchiffre du hiératique et du cunéiforme au petit déjeuner, c’est comme agiter un os devant un chien. Sauf que le chien porte des bottines et un chapeau à large bord. Ender, à ma grande surprise, semble tout aussi passionné. Ses yeux se sont allumés quand on a mentionné l’exposition. Il veut savoir si elle couvre les sacrifices rituels, les calendriers, l’astronomie. Il y a chez Ender des profondeurs que je n’ai pas encore sondées.
Isidore, lui, écoute en silence. Quand Marcello, par bravade, demande à voix haute s’il est convenable pour un curé de s’intéresser à des dieux païens à tête de jaguar, Isidore lève les yeux de sa tasse et répond, très calmement, que les hommes prient toujours pour les mêmes choses, qu’ils prient un jaguar ou un agneau, et que si l’on s’intéresse aux civilisations qui ont disparu, ce n’est pas pour rire de leurs dieux mais pour s’étonner de leur fidélité. Marcello reste silencieux quelques secondes, ce qui, chez lui, est une forme de respect. Puis il marmonne qu’il préférait quand on parlait du limoncello. Tout le monde rit.
Note de terrain : Le Professeur Smith m’a demandé de ne pas parler de mon métier. Ce sera difficile. Me taire devant des inscriptions que je brûle de déchiffrer, c’est comme demander à Bastet de ne pas chasser les souris. Contre nature. Mais je ferai de mon mieux.
1er janvier 1923 — British Museum, début d’après-midi
L’EXPOSITION MAUDSLAY — CINQ SALLES ET UN MONDE DISPARU
Nous quittons le Claridge’s au début de l’après-midi. Le froid est mordant. Le ciel de Londres, bas et gris, pèse sur la ville comme un couvercle de sarcophage. La neige de la veille s’est transformée en une bouillie brunâtre sur les trottoirs de Mayfair, et le vent s’engouffre dans les rues avec une méchanceté toute britannique. Je regrette le soleil égyptien avec chaque fibre de mon corps. Bastet est restée à l’hôtel, cette fois sans protestation. Elle a peut-être compris que le British Museum n’était pas prêt pour une déesse égyptienne, ou peut-être qu’elle se réserve pour une vengeance plus élaborée.
Le British Museum nous accueille avec sa façade néoclassique et ses colonnes qui, sous ce ciel hivernal, ressemblent à des os blanchis par le temps. De grandes affiches annoncent l’exposition dans le hall d’entrée, ornées de reproductions de stèles mayas et de photographies de temples envahis par la jungle. Cinq salles, annoncent-elles. De quoi passer un bon après-midi.
Et là, une surprise. Nous sommes les premiers visiteurs. L’exposition vient d’ouvrir, les salles sont encore désertes, et mieux encore, Alfred Percival Maudslay en personne nous attend à l’entrée de la première salle. Julius l’a prévenu de notre visite. L’homme est tel que je l’imaginais, grand, sec, le visage buriné par des années de jungle et de soleil tropical, les yeux clairs d’un explorateur qui a vu des choses que la plupart des gens ne verront jamais. Il serre la main de chacun avec une courtoisie chaleureuse, et quand Julius me présente, je note dans son regard cette lueur de curiosité qui caractérise les vrais chercheurs. Pas de condescendance, pas de surprise feinte devant une femme archéologue. Juste de l’intérêt. Voilà un homme qui a passé assez de temps dans la jungle pour savoir que la compétence n’a pas de sexe.
L’exposition est magnifique. Cinq salles, cinq mondes. La première est consacrée aux moulages de stèles et de linteaux que Maudslay a rapportés de Quiriguá et de Copan, des reproductions d’une fidélité saisissante, chaque glyphe reproduit avec une précision qui me donne des frissons. La deuxième présente ses photographies de Palenque et de Tikal, ces temples colossaux émergeant de la canopée comme les os d’un géant enseveli. La troisième reconstitue un fragment de façade sculptée, avec ses jaguars, ses serpents à plumes et ses visages de dieux aux yeux écarquillés. La quatrième expose des dessins de glyphes, des relevés d’inscriptions, des tentatives de déchiffrement. Et la cinquième est consacrée au Xibalba, le royaume des morts maya, avec des reconstitutions de scènes du Popol Vuh et des représentations des seigneurs de l’inframonde.
Je brûle. Littéralement. Chaque glyphe sur chaque stèle est un appel, une provocation, un défi lancé à ma nature de cryptologue. Mais je me tais. J’observe en silence, les mains croisées dans le dos, le visage neutre, la posture de la visiteuse cultivée mais profane. Trois fois je mords l’intérieur de ma joue pour m’empêcher de commenter une inscription. Deux fois mes doigts se tendent vers un moulage avant que je ne les rappelle à l’ordre. Une fois je ferme les yeux devant une séquence de glyphes particulièrement complexe, parce que si je les regarde une seconde de plus, je vais parler. Et parler, ici, c’est révéler ce que je suis. Ce que Julius m’a interdit de révéler.
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TIMOTHÉE — UNE CONVERSATION À VOIX BASSE
Maudslay guide le groupe de salle en salle avec la passion communicative d’un homme qui a consacré sa vie à ces ruines. Marcello pose des questions sur les guerres entre cités-états (toujours la baston). Isidore s’intéresse aux rites funéraires (le curé en lui). Ender ne quitte pas des yeux les représentations de sacrifices humains, le visage fermé, impénétrable.
Mais c’est Timothée qui me surprend. Le poète, d’ordinaire si discret, si absorbé par ses propres pensées, s’approche de moi dans la quatrième salle. Nous sommes légèrement en retrait du groupe, loin des oreilles d’Alfred. Et là, à voix basse, il me pose une question qui me fait l’effet d’un coup de poing dans la poitrine.
Les similitudes. Il a vu les similitudes entre les civilisations précolombiennes et les Égyptiens. Les pyramides, évidemment, la forme la plus universelle du sacré, mais pas seulement. Les systèmes d’écriture, les cultes solaires, les rites funéraires élaborés, cette obsession commune pour le voyage des morts dans l’au-delà. Le Xibalba maya et le Douât égyptien. Deux royaumes des morts, deux mondes souterrains, deux labyrinthes d’épreuves que les défunts doivent traverser pour atteindre l’au-delà. Séparés par un océan et des millénaires, et pourtant si étonnamment proches dans leur structure, dans leur logique, dans leur terreur.
Intriguant, n’est-ce pas, me demande-t-il à voix presque inaudible. Il me regarde avec cette intensité de poète qui a saisi quelque chose que les scientifiques n’osent pas formuler. Les scientifiques parlent de coïncidences, de convergences culturelles, d’archétypes universels. Mais Timothée, lui, voit autre chose. Il voit un écho. Un motif répété à travers les siècles et les continents, comme un refrain dans un poème dont on aurait perdu le titre.
Je ne réponds pas grand-chose. Je ne peux pas. Pas ici, pas devant Alfred, pas sans trahir la promesse faite à Julius. Mais je note tout. Et je me demande si Julius le sait, lui aussi. Si c’est pour cela qu’il nous a emmenés ici. Si cette exposition n’est pas, en réalité, la première pièce d’un puzzle bien plus vaste que celui que j’ose imaginer.
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ISIDORE DEVANT LE XIBALBA
Nous entrons dans la cinquième salle. Et là, Isidore s’arrête. Il s’arrête net, devant une reconstitution peinte d’une scène du Popol Vuh où les seigneurs de l’inframonde, le visage à demi décharné, attendent les jumeaux héroïques sur les degrés d’un escalier qui descend vers une nuit sans fond. Les autres continuent d’avancer, suivant Maudslay vers une vitrine plus loin. Je m’arrête aussi, parce que je vois bien que mon frère n’est plus tout à fait avec nous.
Je m’approche de lui sans rien dire. Il fixe la scène avec une attention que je ne lui connais pas, une attention qui n’est pas celle du curieux mais celle de l’homme qui reconnaît quelque chose. Au bout d’un long silence, il me parle, à voix très basse, comme on parle dans une église.
Sa première phrase est une question, et elle me prend de court. Pourquoi, demande-t-il, tous ces peuples ont-ils eu besoin de cartographier la mort. Pourquoi tous, sans exception, sans s’être jamais rencontrés, ont-ils dessiné des couloirs, des balances, des juges, des épreuves, comme s’ils avaient été là, et qu’ils en étaient revenus le crayon à la main.
Je ne sais pas quoi répondre. Je murmure quelque chose sur le besoin universel des hommes d’apprivoiser ce qu’ils ne comprennent pas, mais ma propre réponse me paraît creuse à mesure que je l’énonce. Isidore hoche la tête comme s’il l’avait entendue mille fois et qu’il ne s’en contentait plus.
Alors il parle. À voix presque plus basse encore. Il me dit qu’il a confessé des hommes qui mouraient dans la boue, à Verdun et à Ypres, et qu’il ne me dira pas combien. Mais il peut me dire une chose, ajoute-t-il, qui n’est pas dans les manuels de théologie. À la fin, ces hommes-là ne demandaient pas le ciel. Ils demandaient à savoir où ils allaient. Le mot. Le nom. Le chemin. Comme si quelque chose en eux savait déjà qu’il y avait un chemin, et qu’il leur manquait seulement la carte.
Il se tait. Il regarde la scène encore. Le seigneur peint sur le mur a les orbites vides et les dents trop longues, et il tend la main vers les jumeaux qui descendent l’escalier.
Et puis il dit cette dernière phrase, sans emphase, sur le ton d’un homme qui constate un fait. Si les Mayas, et les Égyptiens, et les autres, ont chacun dressé la même carte, c’est peut-être qu’ils l’ont dressée d’après le même territoire.
Puis il se signe brièvement, presque furtivement, du bout des doigts, et il s’éloigne pour rejoindre les autres. Je reste devant la peinture, immobile. Mon demi-frère vient de poser entre les fresques mayas et les couloirs de la nécropole thébaine un pont que je n’avais jamais osé poser. Et il l’a fait avec une simplicité qui me coupe le souffle.
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En ressortant de la cinquième salle, Isidore est de nouveau lui-même, le sourire qui lui mange la moitié du visage, comme si la conversation devant la peinture n’avait jamais eu lieu. Il décrète, avec cette sincérité désarmante qui est sa marque, que nous avons passé une bien bonne après-midi, que ces civilisations disparues ont quelque chose de fascinant, et qu’il y a de la grandeur dans les hommes qui bâtissent des temples pour des dieux dont nous avons oublié les noms. Ender hoche la tête. Marcello, pour une fois, ne trouve rien à redire.
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À L’EXTÉRIEUR — LE FROID QUI RÉVEILLE
Dehors, le froid me frappe comme une gifle. Le vent de janvier s’engouffre sous mon manteau, s’infiltre dans mes os. Mon corps est fait pour les cinquante degrés du désert égyptien, pas pour cette mélancolie humide que les Anglais appellent hiver.
Mais ce n’est pas le froid de Londres qui me dérange. Pas vraiment. C’est ce qu’il réveille. Le vent souffle dans Great Russell Street et, l’espace d’un instant, je ne suis plus à Londres. Je suis ailleurs. Dans le noir. Dans un froid qui n’a rien à voir avec les saisons. Un froid glacial, surnaturel, pire que de la glace. Un froid qui n’aurait jamais dû exister là où je l’ai rencontré.
Ma cheville gauche se raidit. Une douleur ancienne, sous mes côtes, se rappelle à moi. Je ferme les yeux un quart de seconde. Un quart de seconde de trop.
Extérieurement, je ne montre rien. Le masque. Celui que j’ai appris à porter au Cabinet noir, quand je lisais la mort dans des colonnes de chiffres sans que mon visage ne trahisse quoi que ce soit. Personne ne voit. Personne ne sait.
Et comme si cela ne suffisait pas, une poussière, un grain de neige fondue, quelque chose entre dans mon œil droit et brouille ma vision. Je cligne, je frotte, le monde se dédouble un instant. Je m’arrête sur le trottoir, légèrement en retrait, essayant de chasser cette saleté sans avoir l’air de pleurer en pleine rue. J’entends les autres continuer de marcher devant moi, leurs voix portées par le vent, des bribes de conversation que je ne suis plus.
Isidore, lui, s’est retourné. Toujours attentif, toujours là quand il faut. Il revient vers moi, sort un mouchoir propre de sa poche avec la prévenance d’un curé habitué à consoler ses paroissiennes, et m’aide à dégager le grain de poussière. Ses gestes sont doux, précautionneux, presque cliniques. Je le laisse faire.
Il travaille en silence. Puis, quand le grain est sorti et qu’il replie son mouchoir avec soin, il dit, à voix très basse, sans me regarder, comme s’il s’adressait à la rue plutôt qu’à moi. Il dit que je ne suis pas bien. Pas seulement ce matin. Depuis plusieurs jours. Et qu’il le voit.
Je me fige. Je ne dis rien. Il ne lève pas les yeux. Il continue à plier son mouchoir avec une lenteur étudiée, comme un homme qui se donne le temps de ne pas être indiscret. Il ajoute que le froid d’ici n’est pas le mien, que mon corps est resté en Égypte, et qu’il sait ce que c’est que de demander à un corps d’habiter un climat qui n’est pas le sien. Et puis il y a, dit-il après un silence, le reste. Tout ce qui pèse en ce moment. Notre histoire, à lui et à moi. Apprendre qu’on a un frère à quarante ans, croit-il, c’est plus lourd que ce que les gens veulent bien dire. Surtout pour celle qui ne le savait pas.
Il marque un temps. Il glisse le mouchoir dans sa poche. Il ne me demande rien, prend-il la peine de préciser. Il n’a pas à me le demander. Mais si j’en ai besoin, je dois savoir qu’il est dans le lit voisin. Et même si je n’en ai pas besoin, il prie. Tous les soirs. Pour moi.
Il relève enfin les yeux, et m’adresse un sourire bref qui n’a rien d’embarrassé, rien de pressant, rien d’insistant. Un sourire qui clôt la phrase comme on referme un livre qu’on n’aura pas lu si l’autre ne l’ouvre pas. Puis il se détourne et se remet en marche pour rejoindre les autres.
Je reste une seconde de plus sur le trottoir, le souffle suspendu. Cet homme prie pour moi. Il croit qu’il me fatigue, lui et le froid de Londres, et il prie pour que je tienne. Il est à mille lieues de la vérité, et c’est probablement mieux ainsi. Je serre les poings dans mes poches et je me remets en marche, parce que rester immobile une seconde de plus serait pleurer pour de bon, et la rue n’est pas le lieu.
C’est à ce moment que Marcello nous rejoint. Il a une expression que je ne lui connais pas. Pas la bravade habituelle, pas le sourire napolitain. Quelque chose de plus tendu. Il me dit, entre deux souffles de vapeur blanche, que quelqu’un nous observait. Depuis l’autre côté de la rue, ou plus loin peut-être, dans l’ombre d’un porche ou d’une ruelle. Il a senti un regard sur nous. Mais impossible pour lui de distinguer la silhouette. Il a cherché, il a scruté, mais il n’y avait rien. Ou plus rien. Comme si celui qui nous observait s’était fondu dans le brouillard au moment précis où Marcello avait tourné la tête.
Étrange. Je reste calme. Mais je fronce les sourcils. Marcello n’est pas un homme à s’inventer des menaces. Ses années dans les ruelles de Naples lui ont donné un instinct animal pour le danger, un sixième sens de prédateur qui sait quand il est devenu proie. Et ils ont tous été marqués par la guerre, tous sauf moi. Marcello dans la violence des combats, Ender dans l’horreur des hôpitaux de campagne, Isidore dans la foi mise à l’épreuve par l’inimaginable, Timothée dans le silence de ceux qui ont vu trop de morts pour encore trouver les mots justes. Si Marcello dit que quelqu’un nous observait, quelqu’un nous observait. Et le fait qu’il n’ait pas pu distinguer la silhouette rend la chose plus inquiétante encore. On échappe à un homme. On n’échappe pas à une ombre.
Je glisse un regard vers Isidore. Il a entendu, lui aussi. Et son visage, brièvement, redevient celui qu’il avait devant la peinture du Xibalba. Le visage d’un homme qui reconnaît quelque chose. Puis il referme cette porte intérieure, replace son sourire de curé bienveillant, et nous reprenons la marche dans le froid.
Nuit du 1er au 2 janvier 1923 — Claridge’s
ENCORE UNE NUIT — LES LARMES QUE PERSONNE NE VOIT
Encore une nuit difficile. La deuxième consécutive. Je croyais que la fatigue de la journée m’assommerait suffisamment pour m’offrir quelques heures de répit. Je me trompais. Le sommeil est venu, oui, mais il n’a rien apporté de bon.
Des larmes coulent sur mes joues. Je ne m’en rends compte qu’en sentant le sel sur mes lèvres, dans le noir de la chambre, le drap serré contre ma poitrine. Des larmes silencieuses, de celles qui ne demandent pas la permission. Elles coulent et c’est tout. Comme une fissure dans un barrage que l’on croyait solide.
J’entends encore le cri de Nour. Dans mon rêve, ce cri revenait. Pas comme un appel, non. Comme un écho. Un souvenir gravé si profondément dans ma chair qu’il se rejoue tout seul, la nuit, quand mes défenses sont basses. Ce cri qui n’était pas un mot, qui n’était pas un nom. Quelque chose de plus ancien que le langage. Le son d’une terreur absolue. Et autour de ce cri, le noir. Le froid. Cette présence que je ne peux pas nommer. L’odeur du calcaire. Le poids de la terre au-dessus de moi.
Je me réveille en sueur. Les draps trempés, le cœur battant contre mes côtes comme un animal piégé. Et Bastet est là. Sur ma poitrine. Ses yeux dorés grands ouverts dans la pénombre, fixés sur les miens avec une intensité qui n’a rien de félin. Elle ronronne. Pas le ronronnement paresseux de la sieste. Un ronronnement profond, vibrant, volontaire. Comme si elle me disait : il ne viendra pas te chercher ici.
Il. Je ne sais même pas qui est ce il. Et c’est peut-être ce qui me terrifie le plus. À deux mètres, Isidore est éveillé lui aussi. Je le sais à sa respiration, qui n’est plus celle du sommeil. Il ne bouge pas. Il ne se redresse pas. Il ne me parle pas. Il prie, à voix très basse, presque inaudible, avec ces lèvres qui remuent à peine et ce souffle régulier des hommes qui ont prié au-dessus de lits de mourants. Je reconnais à la cadence ce que je crois être un Notre Père. Puis quelque chose d’autre, plus long, peut-être un Salve Regina. Et je comprends, avec une clarté qui n’a rien de joyeux mais qui n’a rien de triste non plus, qu’il a appris à le faire ainsi pour ne pas me déranger. Que ce n’est pas la première fois. Que toutes ces nuits où j’ai cru pleurer seule, il était là, à deux mètres, en train de tenir ce qu’il pouvait tenir avec les seuls outils qu’il a.
Je tourne la tête vers le mur, je serre Bastet contre moi, et je pleure plus fort, sans bruit, parce que quelqu’un veille.
2 janvier 1923 — Claridge’s, le matin
LES JOURNAUX — CE QUE LE MONDE NOUS RÉSERVE
Le lendemain, je retrouve mes amis d’infortune autour du petit déjeuner. Mes yeux sont un peu rouges, mais personne ne pose de questions. Soit ils mettent ça sur le compte de la fatigue, soit ils ont la délicatesse de ne pas relever. Isidore me tend une tasse de thé, et cette fois, il s’attarde une seconde de plus sur le geste, ses doigts effleurant les miens autour de la porcelaine chaude. Il ne dit rien. Il sourit. Le sourire d’un homme qui a passé une partie de la nuit à prier pour quelqu’un qu’il a entendu pleurer à deux mètres de son lit, et qui le cache.
Je murmure un merci qui veut dire bien plus que merci. Il fait un petit signe de tête comme on accuse réception, et personne autour de la table ne remarque rien. Puis, tandis que les autres déplient leurs journaux, il se penche vers moi, à peine, et me glisse à l’oreille qu’il a demandé à la femme de chambre de monter une bouillotte avant la nuit. Pour le froid. Il ajoute, plus bas encore, qu’il sait bien que cela ne suffira pas, mais que c’est un début. Je comprends ce qu’il ne dit pas. Pour le froid, et pour le reste.
Nous nous intéressons aux journaux. Les français d’abord, Le Petit Parisien et Le Matin, que le Claridge’s met à disposition de ses clients continentaux. Puis les anglais, The Times et le Daily Telegraph. Les gros titres se ressemblent d’une rive à l’autre de la Manche. L’Allemagne, encore. La situation financière du pays est critique, le mark continue de chuter, les réparations écrasent l’économie. Personne ne commente vraiment. On lit, on tourne les pages, on fronce les sourcils. Mais le silence autour de la table en dit plus long que n’importe quel éditorial. Faire payer tout un peuple pour des décisions politiques… chacun d’entre nous pense la même chose sans la formuler. Cela ne peut pas bien finir.
Isidore replie The Times avec une lenteur qui n’est pas seulement celle du matin. Il parle, pour la première fois depuis que nous sommes attablés, et sa voix est plus basse que d’habitude. Il dit qu’il a vu des hommes en quatorze qui ne haïssaient personne. Beaucoup d’hommes. Ils sont rentrés chez eux avec quelque chose qu’ils ne savaient plus où poser. Et selon lui, si l’on fait porter à toute une nation cette honte d’avoir perdu, sans rien lui rendre en échange, ce qu’on ne sait plus où poser finit par devenir une arme.
Marcello le regarde. Il ne dit rien, ce qui chez lui est une réponse en soi. Ender hoche la tête. Timothée note quelque chose dans son carnet.
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JOURNÉE LIBRE — CHACUN SA ROUTE
Aujourd’hui, pas de programme commun. Journée libre. Chacun vaque à ses occupations, et c’est peut-être ce dont nous avons tous besoin après deux jours de découvertes, de révélations et de questions sans réponses. Un peu d’air. Un peu de solitude. Un peu de normalité, si tant est que ce mot ait encore un sens pour notre groupe.
Timothée décide d’aller visiter les bibliothèques de Londres. Le poète en pèlerinage. Il parle de la British Library avec des étoiles dans les yeux, de manuscrits rares, de premières éditions, de salles de lecture où le silence est une religion. Je le comprends. Il y a des gens pour qui les livres sont des tombeaux ouverts, et Timothée est de ceux-là.
Ender, lui, a un programme plus inattendu. Il va se rendre au Club des Moustaches. Je n’en ai pas trop parlé dans ces pages, car l’endroit ne me concerne pas directement, pour des raisons évidentes de pilosité faciale. Mais le Club des Moustaches est une institution londonienne réservée exclusivement aux hommes qui se laissent pousser la moustache. Oui, c’est aussi absurde que ça en a l’air. Et oui, c’est très sérieux. L’établissement n’est pas très loin de l’Oriental Club, et il lui ressemble par bien des aspects : mêmes boiseries, mêmes fauteuils de cuir, même atmosphère feutrée de club pour messieurs, et surtout même ferméture absolue au monde extérieur. Sauf qu’ici, le critère d’admission n’est ni le rang ni la fortune, mais la qualité de la moustache. L’Angleterre est décidément un pays fascinant.
Ender s’y rend avec Patrice, qui est apparemment membre depuis des années. Ils comptent dîner avec les autres membres. Et Marcello est invité, par le biais d’Ender. Le Napolitain n’a pas de moustache, ce qui est un problème de taille dans un établissement fondé sur le culte du poil facial. Mais on lui a posé une condition : se la laisser pousser. Marcello a accepté sans hésiter, comme il accepte tous les défis, par bravade et par curiosité. Je l’imagine déjà, dans quelques semaines, arborant un duvet napolitain qu’il traitera avec la même fierté que ses cicatrices de bagarres. L’image m’arrache un sourire. Le premier vrai sourire de la journée.
Mon demi-frère, lui, va visiter l’abbaye de Westminster. Isidore dans une abbaye, c’est comme Bastet dans un temple : il est chez lui. Je l’imagine déjà, le nez levé vers les voûtes gothiques, les mains jointes, le cœur plein de cette piété sincère qui fait de lui l’homme le plus pur que je connaisse. Il m’a proposé de l’accompagner. J’ai décliné. J’ai besoin d’autre chose, aujourd’hui.
Quant à moi, je vais sortir prendre l’air. Seule. Le temps de réfléchir à tout cela. Au malaise de Julius, à l’homme que Marcello a senti sans le voir, aux similitudes entre les Mayas et les Égyptiens, aux cris de Nour dans mes rêves, à cette guerre qui menace de revenir. J’ai besoin de marcher, de laisser mes pensées se déplier à leur rythme, loin des regards et des conversations. Le froid londonien fera l’affaire. Après tout, j’ai survécu à pire.
Avant de partir, je tente de prendre Bastet avec moi. Je m’accroupis devant elle, je lui tends les bras, je lui parle avec cette voix douce que je réserve aux déesses et aux chats (ce qui, dans son cas, revient au même). Son regard est sans équivoque. Un refus. Net. Catégorique. Royal. Sa Majesté Suprême Bastet ne mettra pas une patte dans la neige anglaise. Le souvenir de ma dernière tentative, chez Ender, aurait dû me servir de leçon. Mais je suis têtue. C’est un défaut que je partage avec les pharaons : je ne renonce jamais à la première tentative. Bastet, elle, tourne le dos avec la majesté d’une reine offensée. Je la laisse. Je sors seule.
Ce refus aura des conséquences. Je le sens. Je le sais. Bastet n’oublie rien. Et une déesse à qui l’on a proposé de sortir dans le froid est une déesse qui prépare sa vengeance. Le tapis persan du Claridge’s ne le sait pas encore, mais sa soirée ne sera pas de tout repos.
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2 JANVIER 1923 — MARCHER POUR PENSER
L’après-midi, je sors seule. J’ai besoin de marcher. Brook Street, puis Grosvenor Square, puis plus loin, sans but, les mains enfouies dans mes poches, la neige qui crisse sous mes bottines. Le froid me mord les joues mais je m’en moque. J’ai besoin de ça. Du silence, de la solitude, et du mouvement. Quand les pensées s’emmêlent, il faut marcher. C’est ce que Nour m’a appris, dans le désert, quand les fouilles piétinaient et que les réponses refusaient de venir. On marche, et le corps fait le travail que l’esprit ne parvient pas à faire seul.
Je repense à tout. Au réveillon chez Julius. À l’exposition de Maudslay. À la phrase d’Isidore devant la peinture du Xibalba. À la silhouette que Marcello a sentie sans pouvoir la distinguer. Aux journaux de ce matin et à cette Allemagne qui s’enfonce. À mes rêves. Chaque élément, pris séparément, pourrait s’expliquer. Mais ensemble, ils forment un motif. Et je suis cryptologue. Les motifs, c’est ce que je fais.
Il faut que je contacte Nour. Cette certitude grandit en moi à chaque pas, à chaque souffle de vapeur blanche qui s’échappe de mes lèvres dans le froid de Londres. Pas une lettre, c’est trop lent. Un télégramme. Ce soir, dès que je rentre au Claridge’s. Et dans ce télégramme, je glisserai un mot en copte. Un seul. ⲁⲛⲟⲩⲡ. Anubis. Elle comprendra. Elle comprendra ce que ce mot signifie, venant de moi, dans un télégramme depuis Londres. Nour n’a pas besoin de plus. Un nom, en copte, et elle saura tout ce que je ne peux pas écrire sur un formulaire de télégramme.
Je m’arrête au milieu de la place. Un fiacre passe, le cheval souffle des panaches de vapeur blanche. Londres vit autour de moi, indifférente à mes tourments. Et je me rends compte que depuis mon arrivée en Angleterre, je n’ai pas eu un seul moment de paix. Pas un seul moment où mon esprit n’était pas en train de déchiffrer quelque chose. Des codes, des signes, des regards, des silences. La cryptologue ne s’arrête jamais. Même quand elle marche dans la neige. Même quand ses côtes la lancent et que sa cheville pulse sous sa bottine. Le monde ne m’a jamais accordé le luxe de la faiblesse. Une femme, dans ce métier, ne pleure pas. Elle avance. Elle déchiffre. Et si le prix à payer est la solitude, eh bien soit. J’ai Bastet, j’ai Nour, et j’ai un carnet où déposer ce que ma bouche refuse de dire.
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LE TÉLÉGRAMME — LES MOTS QUE L’ON PAYE AU MOT
Le soir venu, de retour dans la suite, je m’installe au secrétaire. Bastet dort sur le fauteuil, la conscience aussi légère qu’une plume de Maât. Je prends un formulaire de télégramme et je reste un long moment, la plume en l’air.
Comment écrit-on à quelqu’un qui vous manque au point que l’air semble plus rare en son absence ? Comment résume-t-on, en mots télégraphiques, cette chose entre nous que nous n’avons jamais nommée, ni l’une ni l’autre, parce que le monde n’a pas de mot pour cela ? Ce n’est pas de l’amitié. L’amitié est un mot trop plat, trop sage, trop bien rangé dans les dictionnaires. Mais ce n’est pas de l’amour non plus, pas au sens où les romans l’entendent. C’est autre chose. Quelque chose de plus ancien, de plus profond. Le lien de deux femmes que la vie a jetées dans un monde qui ne voulait pas d’elles, et qui se sont reconnues. Reconnues comme on reconnaît, au fond d’un tombeau, un glyphe familier dans une langue que l’on croyait perdue.
Nour. Ma sœur d’âme. Ma complice des sables. Celle qui lit dans mes silences comme d’autres lisent dans les livres. Celle qui a posé ses mains sur mon visage au fond d’un trou égyptien et qui a refusé de me laisser partir. Celle dont le rire, rare et grave, ressemble au son d’une corde de harpe que l’on effleure dans un temple désert. Celle avec qui j’ai partagé des nuits à déchiffrer des inscriptions à la lampe à pétrole, nos épaules qui se touchent, nos souffles qui se mêlent dans la chaleur des tentes, sans que jamais un mot ne vienne troubler ce qui n’avait pas besoin d’être nommé. J’écris. Je rature. Je recommence. Puis les mots finissent par venir.
NOUR STOP LONDRES FROID SANS TOI STOP SMITH MAL À L’AISE PHARAON OUBLIÉ STOP MES COMPAGNONS ACCUSENT BASTET D’ÊTRE UN PONT VERS LES GRANDS ANCIENS STOP SIMILITUDES MAYAS ÉGYPTE TROUBLANTES STOP ON NOUS OBSERVE STOP
NOUR STOP DEMI-FRÈRE ISIDORE RETROUVÉ DEPUIS PEU STOP COUSIN PAR LE SANG ENDER AUSSI STOP QUARANTE ANS SANS PERSONNE PUIS DEUX HOMMES À LA FOIS STOP JE NE SAIS PLUS OÙ POSER CE QUE J’AI TOUJOURS PORTÉ SEULE STOP ISIDORE PRIE POUR MOI CHAQUE NUIT À DEUX MÈTRES STOP IL CROIT QU’IL ME FATIGUE STOP IL EST À MILLE LIEUES DE LA VÉRITÉ STOP
ⲁⲛⲟⲩⲡ
NOUR STOP LE FROID DE L’HIVER A RÉVEILLÉ LA MARQUE STOP JE RÊVE À NOUVEAU DE CE QUI S’EST PASSÉ STOP JE L’ENTENDS CHAQUE NUIT STOP J’AI PEUR NOUR STOP J’AI PEUR ET TU N’ES PAS LÀ STOP MADELEINE
Je relis. Mes mains tremblent. La première partie est factuelle, cryptologique. La deuxième est familiale, personnelle, le genre de chose dont je n’ai jamais parlé à personne d’autre qu’à elle. La troisième est un mot en copte que seule Nour comprendra. Et la quatrième est un aveu. Le plus difficile que j’aie jamais écrit. Trois mots en lettres capitales sur un formulaire de télégramme : j’ai peur. Moi, Madeleine, qui ai déchiffré des codes sous les bombes, qui ai rampé dans des tombeaux effondrés, qui ai tenu tête à des trafiquants armés… j’écris à mon amie que j’ai peur.
Une larme tombe sur le formulaire. Le sel brouille le mot PEUR. Je l’éponge d’un revers de main, mais la trace reste. Tant mieux. Nour comprendra que cette lettre a été écrite avec les yeux mouillés et le cœur au bord de la rupture.
Je plie le formulaire, le glisse dans l’enveloppe, et le confie à la réception pour envoi dès le matin.
Note personnelle : Il y a des amitiés que le monde ne sait pas classer. Trop intenses pour être ordinaires, trop profondes pour tenir dans les cases que la société a prévues. Les gens nous regardent, Nour et moi, et ne comprennent pas. Deux femmes, une Française et une Égyptienne, unies par les sables, par les tombeaux, par les langues mortes et par quelque chose de plus vaste qu’elles-mêmes. Ce lien dérange ceux qui ont besoin de tout étiqueter. Qu’ils cherchent. Ils ne trouveront pas de mot. Parce que ce que nous partageons n’existe que dans le silence des déserts et dans les murmures des temples abandonnés. Et cela nous suffit.
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3 janvier 1923 — Imperial Institute, Kensington, avant 19 heures
L’IMPERIAL INSTITUTE — OÙ LE BEAU MONDE SE PRESSE
Nous y sommes. Le grand soir. Celui que Julius nous promet depuis notre arrivée à Londres, avec ce sourire mystérieux qui me donne alternativement envie de le serrer dans mes bras et de le pousser dans la Tamise. L’Imperial Institute de Kensington se dresse devant nous dans le crépuscule hivernal, sa tour massive découpant le ciel gris comme un obélisque victorien. Des automobiles déposent leurs passagers devant l’entrée principale. Des hommes en habit. Des femmes en robes du soir. Des fourrures, des bijoux, des chapeaux qui coûtent probablement le prix d’une saison de fouilles.
Nous présentons nos invitations à l’entrée. L’Imperial Institute ne plaisante pas avec la sélection de ses invités. Chaque carton est examiné avec une rigueur qui ferait passer les douanes égyptiennes pour une formalité. Marcello murmure quelque chose en napolitain qui ne doit pas être un compliment. Isidore, lui, serre son carton d’invitation comme un missel. Nous passons.
À l’intérieur, le grand hall est un spectacle en soi. Colonnes de marbre, sols polis comme des miroirs, lustres qui déversent une lumière dorée sur une assemblée qui représente ce que l’Empire britannique compte de plus distingué. Des visages que j’ai vus dans les journaux, des noms que j’ai lus dans les revues académiques, des célébrités du monde scientifique, littéraire, politique. Des professeurs d’Oxford et de Cambridge en toges académiques. Des diplomates en uniforme. Des éditeurs, des journalistes, des mécènes.
Timothée est dans son élément. Il reconnaît des auteurs, des poètes, des critiques. Ses yeux brillent. Ender observe avec le détachement du médecin qui évalue une assemblée par la qualité de ses teints et la nervosité de ses mains. Marcello, lui, juge les sorties de secours. Habitude napolitaine. Isidore se tient légèrement en retrait, près de moi, comme un chien de berger discret qui ne lâche pas son troupeau des yeux. Il a remarqué ma cheville. Il a remarqué que je marche un peu différemment depuis que nous sommes descendus de voiture. Il ne dit rien. Mais il est là.
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ÉGLANTINE — LA SŒUR QUE MA MÈRE NE M’A JAMAIS PRÉSENTÉE
Et puis je la vois. Dans le brouhaha des conversations et des coupes de champagne, de l’autre côté du grand hall, une femme se tourne vers notre groupe. Une femme que je ne connais pas et que je reconnais pourtant immédiatement. La mâchoire de ma mère. Les pommettes de ma mère. Mais les yeux, les yeux sont différents. Plus clairs. Plus durs. Des yeux qui ont vu autre chose que ce qu’a vu ma mère, et qui portent d’autres cicatrices.
Églantine Hugel. La sœur de ma mère. Ma tante. La femme dont le nom traverse mon arbre généalogique comme un scarabée dans un sarcophage. Celle dont je rêve sans l’avoir jamais vue, dont j’imagine le visage avec une précision troublante depuis mon insomnie du réveillon. Et elle est là. En chair et en os. Dans une robe de soirée gris perle qui dit la fortune sans la crier, un collier discret, les cheveux relevés avec la rigueur d’une femme qui ne laisse rien au hasard.
C’est Ender qui fait les présentations. Mon cousin par le sang. L’homme qui partage avec moi des ramifications généalogiques que je n’ai toujours pas entièrement démêlées. Madeleine, je te présente Églantine Hugel. Comme si je ne savais pas. Comme si je n’avais pas compris à la seconde où j’ai croisé ce regard.
La rencontre est d’une politesse absolue. Irréprochable. Deux femmes qui se saluent avec une courtoisie exquise, un sourire mesuré, une poignée de main ferme mais brève. Enchantée. Réciproquement. Églantine me détaille avec une discrétion qui ne trompe personne. Elle cherche ma mère dans mes traits. Je la vois faire, et je fais exactement la même chose. Nous nous déchiffrons mutuellement, comme deux cryptologues penchées sur le même manuscrit, sauf que le manuscrit, c’est notre sang.
Je suis profondément mal à l’aise. Ce méli-mélo familial est difficilement compréhensible, même pour moi. Églantine, la sœur de ma mère. Ender, mon cousin par le sang, qui semble la connaître depuis bien plus longtemps que moi. Patrice, dont les liens avec les Hugel restent flous dans mon esprit. Et Isidore, mon demi-frère, qui se tient un peu en retrait, le visage impénétrable, observant cette réunion de famille comme un curé observe un sacrement qu’il n’a pas célébré. Isidore, qui partage mon père mais pas ma mère, et qui regarde Églantine avec une curiosité prudente.
Et puis il y a Nour. Nour qui n’est pas là mais qui est partout dans ma tête. Nour dont personne ici, absolument personne, ne connaît la place qu’elle occupe dans ma vie. Je me demande, en regardant Églantine saluer des duchesses et des académiciens, comment réagiraient les Hugel et les Beaumin face à Nour. Si un jour, par quelque miracle, elle se retrouvait dans un salon comme celui-ci. Comment recevraient-ils cette Égyptienne au caractère bien trempé, aux mœurs si éloignées des conventions occidentales ? Nour qui prie les dieux anciens. Nour qui ne baisse pas les yeux devant personne, qui refuse de serrer une main si son instinct lui dit non, qui mange avec ses doigts quand la nourriture l’exige et qui parle aux morts avec la même autorité qu’aux vivants. Nour qui porte dans son sang une lignée de prêtresses antérieure à toutes les dynasties Hugel et Beaumin réunies. L’incompréhension polie. Les sourires figés. Les regards en biais. Et Nour qui traverserait tout cela comme une déesse traverse un marché de mortels : sans ralentir.
Églantine est la pièce manquante d’un puzzle familial que ma mère a passé sa vie à enfouir. La sœur dont on ne parle pas. La parente que l’on n’a jamais présentée. Le nom Hugel, avec tout ce qu’il charrie d’histoires, de secrets, de zones d’ombre que les familles bien élevées préfèrent cacher sous les tapis. Et la voilà, debout devant moi, avec le sourire poli d’une femme qui sait exactement ce qu’elle représente et qui attend de voir comment je vais réagir.
Je réagis comme je réagis toujours. Avec le masque. La courtoisie, la mesure, le sourire de circonstance. Mais derrière le masque, tout s’agite. Des questions que je ne poserai pas ce soir. Des reproches que je n’adresserai à personne. Et cette sensation étrange, dérangeante, de me trouver face à un miroir qui reflète non pas ce que je suis, mais ce que j’aurais pu être.
Églantine rejoint un groupe de notables qu’elle semble connaître intimement. Je prends une coupe de champagne d’un geste automatique. Isidore me regarde. Il a compris, lui. Le curé comprend toujours. Sa main effleure brièvement mon bras, à peine une seconde, et c’est tout ce qu’il faut. Un point d’ancrage. Une digue contre l’envie de fuir.
Allons voir ce que ce cher Smith a à nous dire. Je redresse les épaules. Je relève le menton. Le masque. Cette armure invisible que je porte depuis si longtemps qu’elle fait partie de moi. La femme qui entre dans cette salle de conférence n’est pas celle qui pleure la nuit en serrant une chatte contre sa poitrine. C’est Madeleine. L’archéologue. La cryptologue. La première femme de l’Oriental Club. Et elle ne tremble pas.
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LA CONFÉRENCE DE SMITH — LES MORTS ONT-ILS TROUVÉ UN MOYEN ?
La grande salle de conférence est impressionnante. Des rangées de sièges en bois ciré, un podium éclairé par des lampes à abat-jour vert, un écran blanc tendu derrière la tribune pour les projections. Le groupe se réunit dans les premiers rangs, au milieu d’une assemblée de savants, de curieux et de mécènes qui remplissent la salle aux trois quarts. Julius monte sur le podium avec cette assurance tranquille qui est sa marque. La même assurance qui me met en colère et qui m’impressionne à parts égales.
Le sujet de la conférence. La vie après la mort. Encore. Toujours. L’éternelle obsession de Julius Smith. Mais ce soir, il aborde la question sous un angle que je n’attendais pas.
Pour une femme qui a étudié plusieurs civilisations disparues, entendre parler de la vie après la mort n’a rien de farfelu. Chaque culture, chaque peuple, depuis les premières pierres dressées jusqu’aux cathédrales gothiques, a consacré une part immense de son énergie à répondre à la même question : que se passe-t-il quand on meurt ? Les Égyptiens avec leur Douât et leur Livre pour Sortir au Jour. Les Mayas avec leur Xibalba. Les Grecs avec leur Hadès. Les Chrétiens avec leur Paradis et leur Enfer. Et maintenant, ici, dans cette salle victorienne, Julius Smith pose la question autrement.
Les photographies. Julius présente des clichés. Des dizaines de clichés, projetés sur l’écran blanc, un par un, avec des commentaires précis, méthodiques, dénués de tout sensationnalisme. Des photographies prises dans des conditions contrôlées, dans des chambres noires sécurisées, avec des appareils vérifiés par des ingénieurs indépendants. Et sur ces photographies, des formes. Des silhouettes. Des visages, parfois, à peine esquissés dans la brume de l’émulsion argentique. Des présences qui n’étaient pas là quand le déclencheur a été pressé. Des ombres qui n’appartenaient à personne de vivant.
Les morts auraient-ils trouvé un moyen d’être visibles ? La salle est silencieuse. Julius déroule son argumentaire avec une rigueur académique que même ses détracteurs ne peuvent pas nier. Il donne un nom à ces phénomènes. Épiphénomènes fantomatiques. Le terme est de lui. Précis, clinique, délibérément dépourvu de tout lyrisme. Julius ne parle pas de fantômes. Il ne parle pas de spiritisme. Il parle de traces, d’empreintes laissées par quelque chose que la science ne sait pas encore nommer. Et ces empreintes, dit-il, ne se laissent saisir que par certains supports. La pellicule, en particulier. Comme si la chimie de l’argentique enregistrait quelque chose que la rétine humaine ignore.
Puis Julius fait projeter trois petites séquences cinématographiques. Le projecteur crépite dans le silence de la salle. Trois films courts, tournés, précise-t-il, avec des caméras vérifiées par des techniciens indépendants, dans des lieux contrôlés.
Le premier film montrait un chalutier de fin de siècle. Une coque trapue, des mâts courts, une cheminée centrale, le tout filmé en plan large depuis ce qui devait être le pont d’un autre navire ou peut-être la terre ferme à courte distance. La mer, en arrière-plan, était grise, agitée. Le chalutier voguait, semblait-il, à allure normale.
Et puis on remarquait. On remarquait, je dis bien, parce que la sensation venait par strates, en montant lentement à la conscience à mesure que l’œil s’habituait à ce qu’il voyait. Le chalutier était entouré d’une aura. Une aura luminescente, légère, presque imperceptible au premier abord, mais qui formait autour de la coque un halo dont aucun contre-jour ne pouvait rendre compte. Et la coque elle-même paraissait transparente. Pas opaque. Pas pleine. La mer, en arrière-plan, se voyait à travers les flancs du navire. Et plus extraordinaire encore, les vagues qui se brisaient contre la coque ne s’y brisaient pas. Elles passaient à travers. L’eau traversait le bateau comme s’il n’avait pas été là. Aucune écume. Aucune éclaboussure. Aucune résistance physique. Le chalutier semblait flotter dans un ordre du monde qui ne reconnaissait pas le nôtre.
Smith commenta, d’une voix posée, qu’il fallait observer le passage de la vague à travers la coque, l’absence d’écume. Il avait fait analyser l’image, ajouta-t-il. Une partie de l’aura provenait, selon ses experts, d’une ionisation atmosphérique, mais pas la totalité. Et il invitait l’assemblée à regarder maintenant la cadence du mouvement. Il se tut. Le film continua. Et l’on voyait, en effet, que les vagues se déplaçaient à une vitesse normale, tandis que le chalutier lui-même paraissait au ralenti. Comme s’il évoluait dans un temps différent du leur. Smith ajouta, presque à mi-voix, que lorsqu’on accélérait le film, le chalutier reprenait une vitesse qui paraissait normale, mais que les vagues, elles, semblaient ralentir. Comme si l’objet et son environnement n’appartenaient pas au même régime temporel.
Je sentis Isidore, à côté de moi, poser ses mains à plat sur ses genoux. Le film s’acheva. Le deuxième film montrait une scène d’intérieur. Un grand escalier, vraisemblablement victorien, dans une demeure cossue, avec des moulures et un tapis rouge sombre. En bas de l’escalier, un homme assis dans un fauteuil, lisant un journal. Et descendant l’escalier, lentement, très lentement, une silhouette féminine en robe blanche dont on voyait au travers comme on voit à travers de la gaze. Ses pieds ne touchaient pas tout à fait les marches. Sa main glissait sur la rampe sans la presser. Son visage était baissé. L’homme, dans son fauteuil, ne levait pas les yeux. Il continuait à lire. La femme descendait. Elle passa devant lui. Elle disparut hors-champ. L’homme tourna sa page.
Le monsieur, expliqua Smith en commentaire, lui avait dit n’avoir jamais vu cette apparition. Il rêvait d’une telle apparition toutes les nuits depuis la mort de son épouse, mais il jurait qu’il ne la voyait pas en état de veille. La pellicule, elle, l’enregistrait. Cela posait une question, conclut Smith, qui semblait flotter dans la salle comme une fumée. Qui voit. L’œil ou la pellicule. Ou quelque chose qui passe à travers les deux selon des règles qui nous échappent.
Le troisième film était peut-être le plus déstabilisant des trois pour moi, bien qu’il fût le plus banal en apparence. Une rue de Londres en plein jour. Du trafic ordinaire. Des bus à impériale, des taxis, des piétons. Et au milieu, un cheval tirant une calèche d’un autre temps, transparente, à travers laquelle on voyait clairement les bus et les piétons situés derrière. Un policier traversait la rue. Il passait à travers la calèche sans la voir. Un bus arrivait en sens inverse. Il passait à travers le cheval sans rien percuter. Le cheval avançait avec une régularité métronomique, indifférent au monde qui le traversait. Personne dans la rue ne remarquait rien. Seule la pellicule, encore une fois, voyait.
Smith laissa le film s’éteindre. La salle resta dans un silence dont on entendait la qualité matérielle, ce silence chargé qui descend sur une assemblée quand chacun retient son souffle parce qu’il sent qu’un déplacement vient de s’opérer dans ce qu’il croyait savoir du réel. Smith précisa, avec sa voix égale, que ces trois films présentaient une caractéristique remarquable. Les apparitions n’étaient pas visibles à l’œil nu lorsqu’on filmait. Elles n’apparaissaient qu’au développement de la pellicule. C’était en révélant les négatifs qu’on les découvrait. Comme si la chimie de l’argentique enregistrait quelque chose que la rétine humaine ignorait.
Mais c’est dans ma tête à moi que les vrais parallèles se tissent. Pendant que Julius parle, mon esprit de cryptologue fait ce qu’il fait toujours : il relie. Le Ba qui quitte le corps mais qui peut y revenir. Le Ka qui demeure auprès de la momie. Le Livre pour Sortir au Jour, ces formules que Nour connaît par cœur, ces incantations qui ouvrent les portes du Douât et permettent aux défunts de naviguer le royaume des morts. Les Égyptiens savaient. Ils avaient compris, il y a cinq mille ans, que la mort n’est pas une fin mais un état, une transition. Et ce que Julius montre ce soir sur son écran, ces chalutiers transparents, ces dames en blanc, ces calèches que la rue traverse… ce ne sont peut-être que les traces de ce que les anciens avaient décrit avec une précision que nous avons mis des millénaires à prendre au sérieux.
Et moi, je sais. Je sais mieux que quiconque dans cette salle. Parce que je ne parle pas en théorie. J’ai été de l’autre côté. J’ai vu ce qui attend. Et ce qui attend ne ressemble à rien de ce que Julius projette sur son écran blanc. Mais je ne peux pas le dire. Pas ici. Pas maintenant. Peut-être plus tard, dans ce carnet, quand j’aurai le courage de mettre des mots sur ce que j’ai traversé.
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L’ENTHOUSIASME DE SMITH — OU COMMENT NE PAS RETENIR LES LEÇONS
Et puis, Julius prononce les mots que je redoutais. Avec cette flamme dans les yeux que je connais trop bien, il annonce qu’il souhaite pousser ces recherches plus loin. Aller sur le terrain. Documenter, mesurer, quantifier. Il parle d’expéditions. De sites antiques. Il est enthousiaste. Terriblement, magnifiquement, dangereusement enthousiaste.
La salle applaudit. Moi, je serre les accoudoirs de ma chaise à m’en blanchir les phalanges. La dernière fois que tu as voulu étudier quelque chose en profondeur, Julius, la mort est venue nous chercher. La chose que tu as dérangée n’avait pas très envie de voir des visiteurs. Et toi, tu veux recommencer. Tu n’as pas retenu la leçon. Il existe des forces incompréhensibles dans ce monde, des forces qui ne se plient pas à la méthode. Et les malédictions, Julius… les malédictions existent.
Nour me l’a appris. On ne prend pas sans demander. On n’entre pas sans s’annoncer. Chaque pierre déplacée est une offense, et chaque offense a un prix. Et le prix, ce n’est pas nous qui le fixons. Ce sont les gardiens. Ceux d’en bas. Julius appelle ça de la superstition. Moi, j’appelle ça du respect.
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LE SALON — OÙ L’ON MANGE ET OÙ L’ON DOUTE
Nous passons dans le grand salon. Buffet, nappes blanches, argenterie, champagne. Marcello s’est isolé de l’autre côté de la salle, seul devant le buffet, une assiette dans une main et un verre dans l’autre, dévorant avec la concentration d’un homme qui estime que la nourriture mérite plus d’attention que les mondanités. Je le comprends.
Les autres se regroupent autour de Smith. Il y a là Robert Roubonie, qu’on m’a présenté brièvement et dont je ne sais pas grand-chose, Églantine Hugel, qui observe le groupe avec cette courtoisie impeccable qui masque je ne sais quoi, et Beddows, le domestique fidèle de Julius, qui veille en retrait comme toujours, un plateau à la main, anticipant chaque besoin de son maître avec une prescience qui frise la divination.
Je me sers au buffet. Je mange. Et surtout, j’écoute.
La conversation revient sur la conférence. Comment Julius a-t-il obtenu tout cela ? Ces films. Ces images impossibles. Sommes-nous certains que c’est réel ? Comme toujours, Julius ne dit rien. Ce sourire de sphinx. Cette manière de ne pas répondre qui est sa réponse. Et le souci, c’est que ce silence nous a déjà menés là où personne ne devrait aller.
Isidore doute. Et c’est normal. Le christianisme est très fermé sur ces questions. Le Paradis, l’Enfer, le Purgatoire. Trois cases. Les morts vont quelque part, Dieu décide, fin de l’histoire. Pas de Ba qui voyage, pas de Ka qui demeure, pas de négociation avec ce qui attend de l’autre côté. Mais mon frère n’a pas été confronté à cette question. Pas comme moi. Pour lui, la vie après la mort est une affaire de foi. Pour moi, c’est un souvenir.
Bien sûr, Smith se moque des croyances d’Isidore. Avec sa délicatesse habituelle, il écarte les réserves de mon frère d’un revers de main académique. Dois-je lui rappeler que lui aussi a failli passer de l’autre côté du voile ? Que là-bas, quand tout a basculé, la science ne lui a été d’aucun secours ? Que lui aussi aurait été jugé, pesé sur la balance. Peut-être pas par le Dieu des chrétiens. Mais jugé quand même.
Et c’est à ce moment précis que Smith, avec ce talent qu’il a pour les formulations malheureuses, lâche une dernière remarque. Il dit que notre problème, à nous tous, ce n’est pas d’être fermés. C’est d’être trop sûrs de nous.
Une remarque dont je me serais bien passée. Mon regard en dit long. Suffisamment long pour que même Julius, qui est beaucoup de choses mais certainement pas un idiot, comprenne qu’il vient de poser le pied sur une mine. Il change de sujet. Mais le mal est fait. Isidore baisse les yeux. Et moi, je pose ma main sur le bras de mon frère. Discrètement. Il me regarde. Il comprend.
Je fais le tour de la salle. Salutations, poignées de mains, sourires de circonstance. Je croise Ferdinand von Zeppelin, qui me dévisage avec une insistance désagréable. Le comte n’apprécie pas ma présence ici, c’est évident. Il le fait savoir, d’ailleurs, à qui veut l’entendre, en râlant ouvertement sur le fait que je sois la première femme archéologue acceptée au sein de l’Oriental Club. L’Oriental Club, cette institution sacro-sainte de la virilité britannique, souillée par une Française en robe de soirée. Quelle décadence. Je lui souris avec la politesse venimeuse que j’ai apprise au Cabinet noir. Le genre de sourire qui dit : j’ai déchiffré des codes militaires plus complexes que votre ego, monsieur le comte.
Plus loin, Richard Wentworth, que l’on me présente brièvement. Un homme courtois, mesuré, qui ne dit ni trop ni trop peu. Alexi Maneyroll, dont je ne connais pas grand-chose mais qui semble connaître Julius de longue date. Et Marie Curie et son époux, entourés d’un cercle de scientifiques qui ne les lâchent pas d’une semelle. Je salue Madame Curie avec une déférence sincère. Voilà une femme qui a ouvert des portes à coups de prix Nobel.
Marie Curie a dû surprendre mon échange avec Von Zeppelin. Elle me prend à part un instant, avec cette simplicité désarmante qui est la marque des vrais grands. Elle me dit de ne pas les écouter. De continuer. Que le monde scientifique a besoin de femmes qui creusent, au sens propre comme au figuré. Que les Von Zeppelin de ce monde finissent toujours par se taire quand les découvertes parlent plus fort que les préjugés. Ses yeux sont doux mais fermes. Des yeux qui ont encaissé des années de mépris, de condescendance, d’hostilité ouverte, et qui sont toujours là. Toujours debout. Je la remercie. Et pour la première fois de la soirée, mon sourire n’est pas un masque.
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LES INVITÉS — ET CELUI QUI DÉTONNE
Je laisse la conversation s’éteindre et je me promène dans la salle. Je salue, je serre des mains, j’échange quelques mots avec des visages que je ne reverrai probablement jamais. Les mondanités. Ce rituel que les Anglais ont élevé au rang d’art et que les Français pratiquent avec un peu moins de conviction.
C’est en traversant le salon que je remarque Timothée. Il est en grande conversation avec un Américain, un certain Lovecraft. Agatha Christie est là aussi, légèrement en retrait, une coupe à la main, écoutant avec cette attention discrète des romancières qui collectent des personnages partout où elles passent. Mais c’est Lovecraft qui retient mon attention. Il détonne. Parmi tous ces invités en habits de soirée, parmi les sourires faciles et les poignées de mains chaleureuses, lui est distant. Presque rigide. Le visage long, émacié, le regard qui ne se pose sur rien de vivant avec aisance. Un homme qui semble plus à l’aise avec les idées qu’avec les gens.
Julius me glisse à l’oreille que c’est un écrivain américain, prometteur. Qu’il publie dans des revues, qu’il commence à faire parler de lui dans certains cercles. Prometteur. Le mot que Smith utilise quand il a déjà mesuré le potentiel et qu’il attend que le monde le rattrape.
Mon regard se tourne vers lui. Et ce n’est pas la seule. Timothée aussi l’observe, non pas avec la curiosité mondaine du salon, mais avec autre chose. L’intérêt du poète qui reconnaît un frère d’encre. Ils parlent depuis un moment déjà, et Lovecraft a sorti une carte de sa poche. L’adresse de son éditeur. Il la tend à Timothée avec un geste sec, presque mécanique, sans sourire. Timothée la prend avec une gravité qui ne lui ressemble pas.
Il y a quelque chose en cet homme. Quelque chose d’inexplicable. Une qualité de présence qui n’est ni le charisme ni l’élégance ni l’intelligence visible. Quelque chose de plus sombre. De plus profond. Comme s’il portait en lui des visions qu’il n’avait pas choisies. Il est venu de très loin pour assister à cette conférence. Depuis l’Amérique. La traversée de l’Atlantique. Pourquoi ? Pour entendre Julius parler d’épiphénomènes fantomatiques ? Ou pour autre chose que je ne vois pas encore ? Je demanderai à Timothée l’adresse de l’éditeur. Pour tenter d’en savoir plus.
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LE PUB — OÙ LE REPOS N’EXISTE PAS
Marcello revient vers nous. Son assiette est vide, son verre aussi, mais ses yeux sont pleins. Le Napolitain a observé, à sa manière, depuis l’autre côté de la salle. Certains d’entre nous sont toujours sur leurs gardes. La tension est palpable. On la sent dans les épaules de Marcello, dans le regard d’Ender qui balaie la pièce par habitude, dans le silence d’Isidore qui prie peut-être intérieurement. La conférence de Smith, ces chalutiers transparents, ces dames qui descendent des escaliers, la remarque sur nos certitudes… tout cela flotte entre nous comme un brouillard que personne n’ose dissiper.
Smith, Beddows et Patrice nous entraînent vers un pub pas très loin de l’Imperial Institute. Un peu de repos, dit Julius. Quitter les lustres et les nappes blanches pour le bois sombre et la bière anglaise. Bien que ce mot, dans la bouche de Julius Smith, n’ait jamais signifié ce qu’il signifie pour le commun des mortels.
D’ailleurs, en chemin, Ender me glisse une information que Julius lui a confiée discrètement après la conférence. Smith lui a demandé de rester encore une semaine à Londres. Qu’il aurait besoin de lui. De ses compétences de médecin, précise-t-il. Sans détailler. Sans expliquer. Ender a accepté, parce qu’on ne refuse pas grand-chose à Julius quand il vous regarde avec ces yeux-là. Mais la question tourne dans ma tête comme un scarabée prisonnier d’une jarre : qu’est-ce qu’il mijote encore ? Pourquoi un médecin ?
Le pub est chaud, bruyant, rassurant dans sa banalité. Bois sombre, cuivres, murmure des conversations anglaises. Et ironiquement, cette chaleur me fait du bien. Mes côtes se détendent. Ma cheville cesse de pulser. Comme si la chaleur, toute bête chaleur d’un pub anglais, suffisait à apaiser ce que le froid réveille. Le contraire exact de cette chose glaciale dans la nécropole. La chaleur guérit ce que le froid a brisé. Il y a une logique là-dedans que même la cryptologue en moi peine à ignorer. Nous nous installons dans un coin, loin des regards. Alors que nous allons choisir nos plats et nos boissons, que le serveur s’approche avec son carnet, Ender se fige.
D’un coup. Comme frappé par la foudre. Son regard s’est fixé sur la fenêtre du pub, sur quelque chose dehors, dans la rue, dans le noir londonien. La silhouette. La même. Celle que Marcello avait sentie sans la voir devant le British Museum. Sauf que cette fois, Ender la voit.
Il ne dit rien. Il attrape Marcello par le bras, le tire de sa chaise, et les deux détalent comme des lapins. Sans explication. Sans un mot. Le médecin et le Napolitain, deux hommes marqués par la guerre, deux réflexes de soldat qui se déclenchent en même temps. Marcello n’a même pas demandé pourquoi. Il a vu le regard d’Ender et cela a suffi. En une seconde, ils sont dehors, avalés par la nuit.
Et nous restons là. Smith, Isidore, Patrice, Beddows et moi. Assis dans ce pub, les menus encore à la main, le serveur figé au milieu de la salle. Nous nous regardons. Sourcils froncés. Bouches fermées. Ce silence qui n’est pas du calme mais de l’inquiétude compressée.
Smith ne dit rien. Beddows reste immobile. Patrice fixe la porte par laquelle Ender et Marcello ont disparu. Isidore joint les mains. Et moi, je sens ma cheville gauche pulser, légèrement, comme un signal.
Ils reviennent au bout d’un quart d’heure. Essoufflés, les joues rouges du froid, la neige sur les épaules. Ender s’assoit, commande une bière d’un geste bref, et parle. Ce qu’il a vu, c’est un humain. Pas une ombre, pas un fantôme, pas une créature sortie d’un cauchemar. Un homme. De taille moyenne, vêtu de sombre, le visage dissimulé sous un chapeau à large bord. Un homme qui les observait depuis l’autre côté de la rue, immobile, et qui s’est évanoui dans les ruelles dès qu’ils sont sortis du pub.
L’inconnu. Toujours là. Jamais attrapé. Ils n’ont pas réussi à l’attraper. Encore une fois. Il disparaît sans laisser de trace, chaque fois, comme s’il n’avait jamais été là. Ils l’ont poursuivi dans deux ruelles, tourné un coin, et plus rien. Personne. La ruelle vide, la neige intacte. Comme avalé par la nuit. Un homme ne disparaît pas comme ça. Pas dans le monde réel. Et pourtant.
Mais ce qui est étrange, dit Ender avec cette précision de médecin qui note chaque détail clinique, c’est qu’il ne laissait aucune trace dans la neige. La rue était couverte d’une couche fraîche, intacte. Leurs propres pas y étaient imprimés, nets, profonds. Mais là où l’homme se tenait, rien. Pas une empreinte. Pas un creux. Comme si la neige ne l’avait pas reconnu.
Et Marcello ajoute, la mâchoire serrée, qu’il l’a vu dans la salle de conférence. Plus tôt dans la soirée. Un visage dans l’assemblée qu’il avait noté sans s’y arrêter, parce que l’homme ne faisait rien de suspect. Il était simplement là. Assis. Écoutant. Et maintenant, il est dehors. Il est de plus en plus présent sans être là.
Je me demande ce qu’il nous veut. Que cherche-t-il ? Une énième bêtise de Smith ? Quelqu’un que ses recherches ont alerté ? Ou bien autre chose ? Quelque chose de lié à ce que nous avons dérangé, là-bas, dans la nécropole ?
Je me dis une chose, en finissant ma bière dans ce pub trop chaud. La prochaine fois que je sortirai, ce sera soit avec mes deux armes, soit avec mon fouet. Selon les circonstances. Les rues de Londres ne sont plus sûres. Et si la science de Julius ne peut pas nous protéger, l’acier et le cuir feront l’affaire. J’ai appris à manier un fouet sur les chantiers égyptiens, quand les serpents s’aventuraient trop près des tentes. J’ai appris à tirer dans les collines de Toscane, un après-midi de pluie, avec un vieux chasseur qui ne comprenait pas pourquoi une femme voulait apprendre. Je ne suis pas une guerrière. Je suis une archéologue. Mais une archéologue qui a fouillé des tombeaux dans des régions où la loi n’existe pas apprend vite que la connaissance ne suffit pas toujours.
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SMITH MINIMISE — COMME TOUJOURS
Smith écoute le récit d’Ender et de Marcello avec ce calme qui me rend folle. Les sourcils légèrement relevés, le verre de bière à la main, l’air de celui qui évalue des données. Puis il minimise. Évidemment. Comme toujours. Un homme en chapeau dans les rues de Londres, qu’est-ce que cela a d’extraordinaire ? Les empreintes dans la neige ? Le vent les a effacées. La disparition dans la ruelle ? Il connaît le quartier mieux que vous.
Qui, Julius ? Qui, à part quelque chose d’inexplicable pour ton cerveau humain ? Je ne sais pas ce que cet homme nous veut. Mais minimiser, toujours minimiser, comme si le monde était un problème de mathématiques avec une solution propre… c’est exactement ce qui nous a déjà coûté cher.
Et c’est là, dans ce pub, devant ce sourire condescendant, que le souvenir revient. Pas à cause de l’homme mystérieux. À cause de Smith. À cause de cette manière qu’il a de balayer le danger d’un revers de main. Parce que la dernière fois qu’il a fait ça, c’était devant l’entrée d’une nécropole. Et la chose qui attendait à l’intérieur, elle, connaissait Julius.
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CE QUE LE FROID RÉVEILLE — LE SITE DONT JE NE DIRAI PAS LE NOM
Je ne voulais pas en parler. Pas ce soir. Pas dans un pub londonien, entourée de mes camarades, une bière à la main. Mais les souvenirs ne demandent pas la permission. Le souvenir revient. Tout entier. Intact. Féroce.
Avant d’écrire un seul mot, une précaution. Je ne donnerai pas dans ce carnet l’emplacement exact du site. Ni le nom de la concession, ni le numéro de la mission, ni les coordonnées. Rien qui permettrait à qui que ce soit, lisant ces pages par accident ou par effraction, de retrouver l’endroit. C’est un réflexe que j’ai appris au Cabinet noir et que je n’ai jamais désappris : un nom écrit est un nom qui peut tomber dans de mauvaises mains. Et certaines portes, une fois ouvertes, ne se referment pas. Je dirai donc seulement la nécropole. Rive gauche du Nil. Un hypogée non répertorié. Ce site-là. Pas davantage. Quiconque a besoin d’en savoir plus le sait déjà.
Cela dit. Sur les événements eux-mêmes, je n’ai aucune raison de mentir. Et c’est sans doute là que se trouve la vraie offense, celle que je redoute parfois en relisant : non pas dans les mots que je laisse, mais dans ceux que je tais.
En surface, tout laissait penser à un tombeau de la dix-neuvième dynastie. Les marques de carriers, le style de l’entrée, les premiers linteaux. Mais ce n’était pas une tombe de cette dynastie-là. Pas à la base. Ce que nous avons trouvé dessous était bien plus ancien. Antérieur à tout ce que nous connaissions. Comme si les Égyptiens avaient construit leur tombeau par-dessus quelque chose qu’ils ne comprenaient pas eux-mêmes. Ou qu’ils voulaient sceller.
C’est Julius qui l’avait repéré. Et c’est Julius, entièrement Julius, qui a insisté pour y entrer. L’entrée révélait des inscriptions qu’il identifiait comme des fragments du Livre des Morts, des formules sur le passage des âmes qu’il n’avait jamais vues. Des variantes inconnues. Des versets perdus. Pour un homme obsédé par la vie après la mort, c’était le Graal.
Nour ne voulait pas entrer. Son visage devant l’entrée de l’hypogée. Ses traits fermés. Sa main posée sur le linteau de pierre, le corps entier raidi, comme si la roche elle-même lui transmettait un avertissement. Nour est de ces femmes qui sentent les lieux. Elle lit le vent, elle écoute les pierres, elle déchiffre des signes que nos instruments occidentaux ne captent pas. Et ce tombeau, elle le refusait. De tout son corps, de tout son instinct. Elle ne savait pas ce qui habitait cet endroit. Elle ne pouvait pas le nommer. Mais elle le sentait. Quelque chose d’ancien. Quelque chose d’innommable. Quelque chose d’antérieur à l’Égypte elle-même.
Julius n’a rien écouté. Pour lui, les malédictions sont des superstitions de villageois, des histoires que les prêtres anciens utilisaient pour protéger les tombeaux du pillage. Ce qui l’intéresse, c’est autre chose. La vie après la mort. Le mécanisme. Le fonctionnement. Le comment. Comment les Égyptiens concevaient-ils le passage ? Qu’est-ce que le Ba exactement ? Où va le Ka quand le corps se décompose ? Le Douât est-il une métaphore ou une description ? Julius ne veut pas croire. Il veut comprendre. Et c’est infiniment plus dangereux.
Quand Nour a planté ses pieds dans le sable et refusé d’avancer, la hiérarchie a menacé de nous renvoyer. Toutes les deux. Julius a plaidé notre cause, mis sa réputation dans la balance. Mais sa contrepartie, c’était qu’on entre. Et ce n’était pas pour nous protéger qu’il négociait. C’était pour les textes. Pour les versets perdus. Pour sa fichue découverte. Nour s’est résignée, les lèvres serrées, murmurant en copte une prière de protection à un dieu dont elle ne prononçait pas le nom.
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L’INTÉRIEUR — CE QUI ATTENDAIT
Les premières salles étaient conformes à ce que Julius espérait. Des fresques remarquables, des scènes du Livre des Morts dans des variantes inédites. Il recopiait tout avec la frénésie d’un homme qui a peur que le trésor ne disparaisse. Il était heureux. Profondément, absurdement heureux. Et nous, nous le suivions. Parce que c’était Julius.
Mais dès la deuxième salle, quelque chose a changé. L’air. L’air avait une qualité que je ne peux décrire autrement qu’en disant qu’il avait une présence. Trop immobile, trop dense. Comme si quelque chose respirait dans les murs. Les flammes de nos lampes à pétrole brûlaient trop droites. Pas un frémissement. Et nos ombres, sur les parois, ne nous obéissaient plus. Un décalage infime. Je levais le bras, et mon ombre le levait une fraction de seconde plus tard. Ou plus tôt. Comme si elles appartenaient déjà à quelqu’un d’autre.
Bastet marchait en crabe le long des murs, les poils hérissés, les yeux fixés non pas devant elle, mais sur les ombres elles-mêmes. Et Nour s’était arrêtée de parler. Quand Nour se tait, c’est que le danger est réel.
Julius, lui, s’enfonçait plus profond. Toujours plus profond. La troisième salle. Puis la quatrième. Puis un couloir descendant. Nour le suppliait de s’arrêter. Il ne l’entendait plus.
Et à chaque pas, le froid augmentait. Pas un froid normal. Un froid glacial, surnaturel, pire que de la glace. Un froid qui ne venait pas de la roche. Un froid qui venait de quelque chose. Quelque chose que nous ne voyions pas. Que nous n’entendions pas. Mais que nous sentions. Dans nos os. Dans notre ventre. Dans cet endroit primitif du cerveau où se logent les terreurs les plus anciennes de l’humanité.
La dernière salle ne contenait presque plus de fresques. Les parois étaient nues, lisses, d’un noir profond qui ne reflétait pas la lumière de nos lampes. Comme si la roche absorbait la clarté. Comme si la lumière elle-même avait peur d’aller plus loin. Et le froid, dans cette salle, était devenu autre chose. Ce n’était plus une température. C’était une volonté. Une intelligence glaciale, immense, antérieure à tout ce que j’avais jamais rencontré. Quelque chose de si vieux que l’Égypte elle-même était jeune à côté. Quelque chose qui était là, avec nous, qui nous observait, qui nous pesait, qui décidait de ce qu’il allait faire de nous.
Nour tremblait. Pas de peur. De certitude. Aucun texte copte, aucune tradition orale, aucune prière de sa grand-mère ne nommait ce qui se tenait dans cette salle avec nous. Mais elle savait, avec cette conviction qui dépasse le savoir, que cette chose était là depuis bien avant les pharaons. Bien avant les premières pierres de la première pyramide. Et que le tombeau n’était pas un tombeau. C’était un couvercle. Et nous venions de le soulever.
C’est à cet instant que la herse est tombée. La dernière porte, celle par laquelle nous étions entrés. Un bruit de tonnerre. Des tonnes de granit qui chutent dans leurs rainures. Et le silence. Ce silence qui n’est pas une absence de bruit mais une présence de silence. Le silence de quelque chose qui écoute. Nous étions enfermés. Avec ça.
Et le froid est devenu vivant. Il se déplaçait dans la pièce. Il avait une direction, une intention. Il s’approchait de nous, lentement, comme un prédateur qui sait que sa proie ne peut plus fuir. Les lampes ont faibli. Les flammes se sont couchées, aplaties par quelque chose qui n’était pas du vent. Et dans le noir qui grandissait à mesure que la lumière mourait, j’ai senti quelque chose me frôler. Pas un courant d’air. Pas un insecte. Quelque chose de délibéré. Quelque chose qui me reconnaissait. Julius, pour la première fois, a cessé de prendre des notes.
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LA FUITE — CE QUE BASTET A COMBATTU
C’est Bastet qui nous a sauvés. Ma chatte a griffé, gratté, combattu la paroi nord avec une fureur qui n’avait plus rien de félin. Derrière l’enduit de plâtre, un passage. Un conduit de ventilation. Notre seule issue. Nous avons rampé dans le noir, un par un. Nour d’abord, puis Julius. Et moi, la dernière. Avec la chose derrière nous. Le froid qui nous suivait dans le tunnel, qui me léchait les chevilles comme une eau noire, qui cherchait une prise.
Il l’a trouvée. Ma cheville gauche. Un contact d’une froideur impossible, inhumaine, comme si l’espace entre les étoiles avait des doigts. Une force terrifiante qui m’a tirée en arrière, vers la salle, vers le noir, vers la chose. J’ai senti mes ongles racler le calcaire, mon corps glisser sur la roche, et pendant un instant qui a duré une éternité, j’ai su que j’allais mourir.
Bastet a combattu. Dans le noir total, elle a combattu quelque chose que je ne voyais pas, avec un feulement primal qui résonnait dans le conduit comme le grondement d’une lionne. Et la prise a cédé.
Puis, en émergeant du tunnel, le sol s’est effondré sous moi. Un fracas qui a roulé à travers toute la nécropole. Un nuage de poussière immense. Et moi, au fond d’un trou, les côtes brisées, du sang dans la bouche, le monde qui s’éteint.
Smith a pris les commandes d’en haut, donnant des ordres nets et précis. Nour est descendue la première, une lampe à la main, dans le noir total. Elle a essuyé la poussière de mon visage grain par grain, comme on dégage une fresque ensevelie. J’ai ouvert les yeux un instant. J’ai souri. J’ai plaisanté, dans un souffle que seule Nour pouvait entendre, quelque chose comme : au moins, cette fois, j’aurai une chatte comme gardienne funéraire. Nour a émis un son à mi-chemin entre le rire et le sanglot. Puis mes yeux sont restés ouverts. Mais moi, je n’étais plus là. J’avais sombré dans le coma.
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LE SEUIL — CE QUE J’AI VU DE L’AUTRE CÔTÉ
Ce qui suit, je ne l’ai jamais écrit. Ni dans mes carnets de terrain, ni dans mes notes, ni dans aucun document. Seule Nour le sait, parce que je le lui ai raconté en secret, une nuit, dans le désert. Mais l’écrire ici, noir sur blanc, pour la première fois… c’est différent. C’est rendre réel ce que je pouvais encore prétendre avoir rêvé.
Quand mes yeux se sont vidés, quand mon corps a cessé de m’appartenir, je n’ai pas sombré dans le néant. J’aurais préféré. Non, ce qui m’attendait était un endroit. Un endroit réel. Et au début, je n’ai pas compris où j’étais.
D’abord, la chute. Intérieure. Comme si le sol de ma conscience s’ouvrait et que je tombais à travers des couches de ténèbres, chacune plus dense que la précédente. Le froid m’a suivie. Puis la chute s’est arrêtée. Et j’étais quelque part.
Je suis chrétienne. Baptisée, élevée dans la foi, formée par les prières d’une mère discrète et le silence d’un père absent. Ce que j’attendais, si j’attendais quelque chose, c’était la lumière blanche. Le tunnel. Les anges, peut-être. Ou le néant. Mais pas ça. Pas cette immensité sombre, poussiéreuse, baignée d’une clarté ambre qui ne venait de nulle part. Pas cette odeur de sable et de résine. Pas ce silence si profond que j’entendais mon propre cœur. Sauf que mon cœur ne battait plus.
Où suis-je ? La question a résonné dans ma tête, et aucune réponse chrétienne n’est venue. Pas de Saint Pierre. Pas de portes du Paradis. Juste cette étendue sans fin, et mes pieds qui avançaient d’eux-mêmes, attirés par quelque chose que je ne voyais pas encore.
Et puis la première porte. Elle s’est dressée devant moi sans que je l’aie vue approcher. Massive. De pierre. Gravée de signes que je connaissais. Des hiéroglyphes. Mon sang s’est glacé. Non pas parce que les signes étaient menaçants, mais parce que je les lisais. Parce que je comprenais. Et ce qu’ils disaient, c’était : première heure de la nuit. Le commencement du voyage. C’est à cet instant précis que j’ai compris où j’étais. Pas le Paradis. Pas l’Enfer. Le Douât. Le royaume des morts égyptien. Moi, Madeleine, chrétienne française, j’étais dans l’au-delà des pharaons.
J’ai traversé la première porte. Je n’avais pas le choix. On ne fait pas demi-tour dans le Douât. De l’autre côté, un gardien. Une silhouette immense, mi-humaine, mi-serpent, qui me fixait avec des yeux de braise. Il attendait quelque chose. Un mot. Une formule. Le Livre des Morts enseigne les mots que le défunt doit prononcer devant chaque gardien pour obtenir le passage. Et moi, la cryptologue qui a passé des années à déchiffrer ces formules pour la science, j’ai découvert que je les connaissais. Pas par l’étude. Par le cœur. Les mots sont sortis de ma bouche comme s’ils avaient toujours été là, gravés dans un endroit de ma mémoire que je ne connaissais pas. Le gardien s’est écarté.
La deuxième heure. Un fleuve. Noir, lent, épais comme du bitume. Il fallait le traverser. Je ne sais pas comment je l’ai fait. Mes pieds touchaient une surface qui n’était pas de l’eau, pas de la terre. Quelque chose entre les deux. Et dans les profondeurs, des formes bougeaient. Pas des poissons. Des âmes, peut-être. Ou des souvenirs. Je n’ai pas regardé.
La troisième. Un labyrinthe de couloirs qui changeaient de direction chaque fois que je tournais la tête. Des murs couverts d’inscriptions qui se réécrivaient sous mes yeux. Des formules que je déchiffrais en marchant, automatiquement, comme si le Douât me testait. Vérifiait que je méritais d’avancer.
La quatrième. La cinquième. La sixième. Les épreuves se succédaient, chacune différente, chacune plus étrange. Des gardiens à têtes de crocodile, d’ibis, de faucon. Des salles immenses remplies de flammes froides qui ne brûlaient pas mais qui sondaient. Des voix qui me posaient des questions dans des langues que je ne connaissais pas mais que je comprenais quand même. Qui es-tu ? Quel est ton nom véritable ? Qu’as-tu fait de ta vie ? Je répondais. Sans mentir. Dans le Douât, on ne peut pas mentir. Les mots sortent tels qu’ils sont, dépouillés de toute vanité, de toute justification.
La septième heure. Le serpent. Apophis. Gigantesque, enroulé autour du chemin, la gueule ouverte sur un abîme qui n’avait pas de fond. Le chaos primordial. L’ennemi de Râ. Et là, pour la première fois depuis mon arrivée dans le Douât, j’ai eu peur. Vraiment peur. La peur qui vous liquéfie, qui vous vide, qui vous transforme en enfant. Mais la formule est venue. Encore. Toujours. Les mots du Livre des Morts, gravés quelque part en moi, plus profond que la mémoire. Et Apophis s’est écarté.
Les heures suivantes se confondent dans mon souvenir. La huitième, la neuvième, la dixième. Des épreuves dont je ne garde que des fragments. Le sol qui s’ouvrait. Des ombres qui prenaient la forme de gens que j’avais connus. Des choix à faire dans des pièces sans porte. Des silences qui pesaient comme des montagnes. Et toujours, cette clarté ambre qui faiblissait d’heure en heure, comme le soleil qui s’enfonce dans les sables.
La onzième heure. Le passage le plus sombre. Le noir absolu. Pas une lueur, pas un son. Juste le froid. Ce froid que je connais. Ce froid de la nécropole. Ce froid qui a des doigts. Il m’a trouvée ici aussi. Il m’a touchée. Et j’ai compris, dans cette obscurité totale, que la chose qui nous avait enfermés dans le tombeau était aussi une créature du Douât. Qu’elle appartenait à cet endroit. Qu’elle y régnait.
Et la douzième. La dernière. L’aube du monde souterrain. La lumière est revenue. Dorée, ample, comme le premier rayon du soleil sur la rive du Nil au petit matin. Et devant moi, la salle. La salle des Deux Vérités. Immense. Des colonnes de pierre noire qui s’élevaient vers un plafond que je ne voyais pas. Des fresques vivantes sur les murs, qui bougeaient, respiraient, racontaient des histoires que je ne comprenais qu’à moitié. Et au centre, debout, immobile, il m’attendait.
Anubis.
Le Chacal. Le gardien. Le peseur des âmes. Immense. La tête du chacal, noire, lisse, parfaite. Les yeux dorés, infiniment plus vastes que ceux de Bastet, des yeux qui contenaient des millénaires, qui avaient vu chaque mort depuis la première mort. Il me regardait. Et moi, la chrétienne française qui lisait les formules du Livre des Morts par curiosité académique, je me tenais devant le dieu des morts égyptien après avoir traversé ses douze épreuves. Pas en théorie. Pas dans un papyrus. En chair et en os. Ou plutôt, en âme et en silence.
Derrière lui, la balance. Réelle. Immense. Ses plateaux oscillant légèrement dans l’air doré. Et sur l’un des plateaux, la plume de Maât. Si fine qu’elle semblait faite de lumière. Plus loin, dans la clarté ambre de la salle, je distinguais d’autres présences. Thot, le dieu à tête d’ibis, debout près de la balance, un calame à la main, prêt à enregistrer le verdict. Et plus loin encore, trônant dans l’ombre dorée, Osiris. Le souverain des morts. Je ne le voyais que de loin, une silhouette enveloppée de bandelettes, couronnée, tenant le sceptre et le fléau. Mais même de loin, sa présence écrasait tout. Un roi devant qui les siècles s’agenouillent.
Devant Anubis, il n’y a pas de peur. Il y a quelque chose de plus grand. Une clarté absolue. Tout ce que vous êtes est visible. Nu. Pesé.
Et puis il a parlé. Anubis m’a parlé. Et je ne sais pas comment décrire ce que j’ai entendu. Ce n’était pas une voix. Pas comme les humains entendent une voix. C’était quelque chose qui s’inscrivait directement dans ma tête, dans ma poitrine, dans mes os. Comme si les mots contournaient les oreilles et se gravaient à même l’âme. Une vibration plus grave que le tonnerre et plus silencieuse qu’un souffle. Les dieux ne parlent pas comme les hommes. Ils ne produisent pas des sons. Ils produisent du sens. Du sens pur, brut, sans la médiation des syllabes et de la grammaire. Et ce sens, en cet instant, disait quelque chose comme : je te connais. Et celui qui en cet instant prononçait ces mots ne parlait pas en sa voix ; il parlait en toutes les voix, en même temps, depuis le commencement du monde.
Je te connais. Comment est-ce possible ? Comment les dieux égyptiens peuvent-ils connaître une Française baptisée dans une église de province ? Je suis l’étrangère. L’intruse. La femme blanche burinée par Râ mais qui ne porte pas le sang du Nil dans ses veines. Et pourtant, les formules du Livre des Morts sortent de ma bouche comme si elles m’appartenaient. Et pourtant, Anubis me regarde non pas comme une étrangère qui se serait trompée de porte, mais comme quelqu’un qu’il attendait. Qu’est-ce qui, dans mon sang, dans mon histoire, dans les décisions de ma mère ou les silences de mon père, a inscrit mon nom dans les registres du Chacal ?
Je n’ai pas parlé. Je n’ai pas osé. Comment parle-t-on à un dieu ? Devant Anubis, devant Thot, devant Osiris, je ne suis rien. Une étincelle face à des soleils. Un grain de sable face à des montagnes qui étaient déjà là quand la première étoile s’est allumée. Leur Grandeur n’est pas un mot. C’est un poids. Un poids qui vous écrase sans vous toucher, qui vous réduit sans vous détruire, qui vous montre votre place dans l’ordre des choses avec une clarté si absolue qu’elle en devient physique.
Et ils lisaient en moi. Mon cœur n’a pas été posé sur la balance. Pas cette fois. Mais la pesée a eu lieu quand même. Sans geste, sans rituel. Les dieux lisaient mon âme comme je lis un papyrus. Chaque souvenir, chaque mensonge, chaque acte de courage et chaque moment de lâcheté, déroulés devant eux comme une fresque infinie. Dans le Douât, l’âme est nue. Complètement, irrémédiablement nue.
Mais le Douât… le Douât n’est pas ce que les papyrus décrivent. Pas seulement. Ce que j’ai traversé dans les douze heures, ce que j’ai vu dans la salle des Deux Vérités, c’était la surface. La couche lisible. Celle que l’esprit humain peut appréhender sans se briser. Mais en dessous… en dessous, il y avait autre chose. Je l’ai senti. À chaque épreuve, à chaque porte, le sol tremblait sous un poids immense, comme si le Douât tout entier reposait sur quelque chose de plus vaste, de plus ancien, de plus terrible. Un océan sous un lac. Un abîme sous un puits. Les Égyptiens ont donné des noms à ce qu’ils pouvaient comprendre. Mais ce qu’ils ne pouvaient pas comprendre, ils l’ont laissé sans nom. Et c’est cela que j’ai senti, sous mes pieds, dans les murs, dans l’air même du Douât. Des dimensions. Des profondeurs. Des géographies de l’au-delà que l’esprit humain refuse de cartographier parce que les cartographier, c’est devenir fou.
La salle des Deux Vérités n’est pas une salle. C’est un carrefour. Un point où convergent des chemins qui mènent à des réalités que les mots égyptiens, grecs, chrétiens ou mayas ne suffisent pas à décrire. J’ai entrevu, derrière les colonnes, des ouvertures. Des passages vers des espaces qui n’avaient plus rien d’égyptien. Des géométries impossibles. Des couleurs qui n’existent pas dans le spectre visible. Des échelles qui rendaient les dieux eux-mêmes minuscules. Et j’ai compris, avec une terreur calme, que ce que nous appelons le Douât, le Xibalba, l’Hadès, le Paradis, l’Enfer… ce ne sont que les antichambres. Les noms que chaque civilisation a donnés à la même porte. Et derrière cette porte, quelque chose d’infiniment plus grand. D’infiniment plus vieux. D’infiniment plus indifférent à l’humanité.
Je ne suis plus la même. Je ne peux plus l’être. On ne traverse pas le Douât, on ne se tient pas devant les dieux, on n’entrevoit pas ce qu’il y a derrière les colonnes, et on ne revient pas identique. Quelque chose s’est déplacé en moi. Un axe. Un repère. Comme si l’on avait retiré une pierre de fondation. Ma foi chrétienne, déjà fragile, n’a pas survécu à la traversée. Non pas que Dieu n’existe pas. Mais il n’est pas seul. Et il n’est peut-être pas le plus grand.
Comment expliquer cela à mes compagnons ? Comment dire à Ender, le médecin rationaliste, que j’ai traversé douze épreuves dans le royaume des morts égyptien ? Comment dire à Timothée, le poète, que la poésie n’effleure même pas la surface de ce que j’ai vu ? Comment dire à Marcello, qui croit en la Madone et aux poings, que les dieux égyptiens lisent dans les âmes comme on lit un journal ?
Et Isidore. Mon demi-frère. Le curé. Celui dont la foi est le pilier de tout ce qu’il est. Celui qui dort à deux mètres de moi et qui prie tous les soirs pour que je tienne. Comment lui dire que Dieu n’est pas seul ? Que l’au-delà chrétien n’est qu’une antichambre parmi d’autres ? Isidore ne doit jamais savoir. Cela le détruirait. Et je refuse de détruire la seule personne qui me protège sans rien demander en retour.
Quant à Smith… Smith, il ne faut surtout pas lui dire. Jamais. Parce que Julius, s’il apprenait ce que j’ai traversé, ne ressentirait ni peur ni respect ni humilité. Il ressentirait de l’excitation. De la curiosité scientifique. Il voudrait des détails. Des mesures. Des descriptions précises. Il voudrait documenter le Douât comme il documente ses épiphénomènes fantomatiques. Il serait capable de tout pour reproduire l’expérience. De tout. Y compris de risquer nos vies à nouveau.
Seule Nour sait. Nour, à qui j’ai tout raconté en secret, quelques semaines après mon réveil, une nuit, sur le chantier, quand les autres dormaient et que le désert était si silencieux qu’on entendait les étoiles. Je lui ai dit les douze heures. Les gardiens. Les formules qui sortaient de ma bouche sans les avoir apprises. La salle des Deux Vérités. Anubis. Son regard. Sa voix qui n’était pas une voix. La balance. Et ce qu’il y avait derrière les colonnes, cette immensité qui dépassait tout. Nour a écouté sans m’interrompre. Elle a pris mes mains dans les siennes, et elle a pleuré. En silence. Longtemps. Parce que Nour, fille de prêtresses d’Anubis, savait exactement ce que cela signifiait. Et elle savait aussi ce que cela avait coûté.
Et là, filtrant à travers les couches du Douât, j’ai entendu la voix de Nour. Ses prières. Des mots en copte ancien qui traversaient la frontière entre les vivants et les morts. Anubis a tourné la tête. Il écoutait. Il hésitait.
Puis il m’a regardée à nouveau. Et ce regard n’était pas celui d’un dieu qui découvre une inconnue. C’était le regard de quelqu’un qui reconnaît. Qui vérifie. Comme si un accord avait été passé, bien avant ma naissance.
La balance n’a pas bougé. Anubis a fait un geste. Un seul. De sa main longue et noire, il a désigné le chemin derrière moi. Le chemin du retour. Et le Douât s’est refermé comme une page que l’on tourne.
J’étais en train de mourir. Les côtes brisées avaient percé quelque chose dans ma poitrine. Chaque respiration était un gargouillis, un son que les médecins connaissent et qui signifie que le temps presse. Mon teint était cireux, mon pouls filiforme. Les médecins du chantier attendaient en haut, impuissants. Pas pour ce type de blessures. Pas au fond d’un trou dans une nécropole. Mon corps avait décidé de rendre les armes là où l’esprit refusait de céder.
Sans Nour, je serais morte. C’est la vérité. Parce que ce que Nour a fait, aucun médecin ne pouvait le faire. Elle a invoqué Anubis. Elle s’est agenouillée à côté de mon corps mourant et elle a prié avec des formules anciennes, transmises de génération en génération de prêtresses, des mots que l’on ne prononce qu’une seule fois dans une vie, parce qu’on n’interpelle pas le Chacal sans rien offrir en retour. Nour a supplié Anubis de me rendre. Elle a plaidé que mon âme n’était pas prête pour la balance.
Smith, qui avait entendu les sanglots de Nour monter du trou, est descendu à son tour. Il a vu Nour psalmodier au-dessus de mon corps, les joues trempées, portant des mots vieux de cinq mille ans. Et pour la première fois de sa vie, il n’a pas essayé d’expliquer. Il s’est agenouillé. Et il a attendu. Des heures au fond de ce trou, dans l’obscurité, pendant que là-haut les médecins attendaient, les ouvriers priaient, et le soleil égyptien déclinait.
Au crépuscule, mes yeux ont cligné. Le regard vide s’est rempli de nouveau. Lentement, comme une lampe à pétrole dont on remonte la mèche. Je suis revenue. D’où, je ne sais pas. Du seuil. Du Douât. De l’autre côté de la balance du Chacal. Anubis avait accepté de négocier. Grâce à Nour. Uniquement grâce à Nour.
La marque sur ma cheville, là où la chose m’a saisie dans le tunnel, la peau a blanchi. Comme une brûlure par le froid. Les médecins ont parlé d’engelure. Nour n’a rien dit devant les autres. Mais ses yeux disaient tout. Parfaitement rationnel, le diagnostic. Parfaitement faux.
─── ◇ ───
LA RESPONSABILITÉ DE JULIUS — CE QUE JE NE LUI PARDONNERAI PEUT-ÊTRE JAMAIS
C’est la faute de Julius. Nour avait averti. Nour avait senti. Nour avait supplié de ne pas entrer. Et Julius, l’homme qui se targue de tout comprendre, n’a rien compris. Il n’a pas compris que certains tombeaux ne sont pas des tombeaux. Que certaines portes ne sont pas des portes. Que certaines inscriptions ne sont pas là pour être lues, mais pour empêcher ce qui est derrière de sortir. Et quand la herse est tombée, il a encore essayé d’expliquer. Un mécanisme de contrepoids. Un courant d’air. Un effet optique. Pendant que le froid devenait vivant autour de nous.
C’est sa faute si j’ai trois côtes brisées qui me font encore souffrir par temps froid. Sa faute si je cache une marque sur ma cheville que rien n’efface. Sa faute si je me réveille chaque nuit en sueur, avec le cri de Nour dans les oreilles et le froid d’une chose sans nom dans les os. Sa faute si quelque chose, là-bas, dans le noir de cette nécropole, sait désormais que j’existe.
Et maintenant, à Londres, le même homme minimise l’homme qui nous surveille. Le même schéma. La même assurance tranquille. Et quelque part, dans l’ombre, la même patience. Celle d’une chose qui a déjà attendu trente siècles et qui peut attendre encore.
Et comme si cela ne suffisait pas, Julius nous annonce qu’il veut courir après un artefact. Un artefact éparpillé à travers l’Europe. Plusieurs fragments, plusieurs pays, plusieurs pistes à suivre. Il en parle avec cette excitation de gamin qui vient de trouver une carte au trésor, cette flamme dans les yeux qui a failli nous tuer une fois et qui, visiblement, n’a pas l’intention de s’éteindre.
Adieu le retour en Égypte. Adieu Nour. Cela m’agace profondément. Plus que de l’agacement, en vérité. Une frustration sourde, amère, qui me serre la gorge comme le sable du désert quand le khamsin souffle. Je pensais rentrer. Je pensais retrouver les sables, la chaleur, les chantiers, et surtout Nour. Mon ancre. Ma boussole. Je voulais la présenter à mes amis. À Timothée, qui aurait adoré son sens de la répartie. À Marcello, qui aurait trouvé en elle une adversaire à sa mesure. À Isidore, mon demi-frère, qui mérite de connaître la femme la plus importante de ma vie. Et à Ender, mon cousin par le sang, dont le regard de médecin aurait croisé celui d’une femme qui guérit avec des mots de cinq mille ans. Isidore et Nour, surtout. Mon demi-frère et ma sœur d’âme. Les deux personnes qui comptent le plus pour moi dans ce monde, et qui ne se connaissent pas. Ils se seraient compris, j’en suis certaine. Ils se seraient reconnus.
Avant de quitter le pub, Ender prend Patrice à part. Je les observe depuis ma chaise, le verre vide devant moi. Mon cousin parle à voix basse, le visage fermé, avec cette autorité calme du médecin militaire qui donne des ordres sans les formuler comme tels. Il demande à Patrice de surveiller le Professeur. De ne pas le lâcher. Smith, qui surprend la fin de l’échange, proteste avec véhémence. Avec cette indignation théâtrale du savant offensé qu’on traite comme un enfant. Il n’a pas besoin de baby-sitter. Il est parfaitement capable de se protéger lui-même.
Patrice accepte. Sans hésiter. Un regard échangé avec Ender, un hochement de tête, et c’est réglé. Les protestations de Smith glissent sur Patrice comme l’eau sur le granit. Beddows, qui a tout entendu sans rien dire, ajuste le col de son maître avec la précision d’un homme qui a l’habitude de protéger quelqu’un qui refuse d’être protégé.
Nous retournons au Claridge’s dans le froid de la nuit. Les rues sont désertes. La neige crisse sous nos pas. Personne ne parle. L’homme mystérieux ne se montre pas, cette fois. Ou peut-être qu’il est là, quelque part, dans une ombre que nous ne regardons pas. Dans le hansom, Isidore est assis en face de moi, silencieux, les mains posées sur les genoux. À un moment, sans un mot, il ôte son écharpe et me la pose sur les épaules. Un geste simple. Un geste de frère. Et j’ai failli pleurer.
En arrivant dans la suite, Bastet m’attend. La première chose que je fais, c’est m’occuper d’elle. La nourrir, la brosser, lui parler. La priorité. Ma déesse. Ma gardienne. Elle ronronne contre mon flanc pendant que je lui raconte ma soirée à voix basse, comme on confie des secrets à un temple. Elle écoute. Ou plutôt, elle fait semblant de ne pas écouter, ce qui, chez les chats et chez les déesses, revient au même.
Puis je me couche. Épuisée. Bastet se love contre ma cheville gauche, comme chaque nuit, comme si elle protégeait la marque. À deux mètres, Isidore est déjà sous les couvertures, son chapelet entre les doigts. Il ne dort pas encore. Il prie. Et je ferme les yeux en pensant à Nour. À l’Égypte. Au soleil. À tout ce qui s’éloigne à mesure que Smith nous entraîne plus loin.
Est-ce que Nour sera là si les choses tournent mal ? Est-ce qu’Anubis acceptera de négocier une deuxième fois ?
4 janvier 1923 — Claridge’s, le matin
LE PRÉDATEUR SILENCIEUX — CE QUE NOUS NE SAVONS PAS
Le petit déjeuner a un goût de cendres. Pas le thé, qui est excellent, le Claridge’s ne faillit jamais sur ce point. Mais l’atmosphère autour de la table. Le sujet est là, entre les tasses et les toasts, comme un invité que personne n’a convié et que personne n’ose congédier. L’homme. Cet homme qui nous suit comme un prédateur silencieux.
Qui est-il ? Que cherche-t-il ? Ender pose les questions avec la méthode froide du médecin qui établit un diagnostic. Les faits d’abord. Il a été repéré trois fois. Devant le British Museum. Dans la salle de conférence de l’Imperial Institute. Et devant le pub, la nuit dernière. Trois fois en trois jours. La fréquence augmente. Il se rapproche.
Pour le moment, seuls Ender et Marcello l’ont vu. Et à chaque fois qu’ils lui ont couru après, il a fui. Avalé par la nuit, par les ruelles, par la neige qui ne garde pas ses empreintes. Ni Isidore, ni Timothée, ni moi ne l’avons encore aperçu. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne nous a pas vus, nous. Un prédateur silencieux ne se montre qu’à ceux qu’il choisit.
Marcello décrit l’homme à nouveau. Taille moyenne. Vêtements sombres. Chapeau à large bord. Rien de remarquable, rien de mémorable. Le genre d’homme que l’on croise sans le voir. Et c’est peut-être le plus inquiétant.
Il va falloir enquêter. Timothée, qui n’a pas dit un mot depuis le début de la conversation, lève enfin les yeux de son carnet et prononce cette évidence que nous tournions tous autour sans oser la formuler. On ne peut pas continuer à faire comme si de rien n’était. C’est de plus en plus fréquent. Et ce qui est fréquent finit toujours par devenir dangereux.
Isidore acquiesce en silence. Mon demi-frère joint les mains, réflexe de curé ou réflexe de prière, et regarde chacun d’entre nous avec cette gravité qui lui est propre. Ender propose un plan. Organiser des tours de garde discrets. Ne plus sortir seul. Varier les itinéraires. Observer autant qu’on est observés. Les réflexes du médecin militaire. La guerre n’est jamais vraiment finie pour ceux qui l’ont vécue.
Et puis, au milieu de cette discussion, la question que personne n’a encore osé poser. Est-ce que c’est vraiment Smith la cible ? Tout le monde le suppose. Smith et sa conférence. Smith et ses épiphénomènes fantomatiques. Smith et ses recherches sulfureuses sur la vie après la mort. C’est lui qui attire l’attention, c’est lui qui provoque, c’est lui qui ouvre des portes. Mais si ce n’était pas lui ? Si la cible était l’un d’entre nous ? Ender, le médecin qui a vu trop de morts ? Marcello, le Napolitain dont le passé est aussi opaque que les ruelles de la Camorra ? Isidore, le curé dont la foi dérange peut-être des forces qui n’aiment pas la lumière ? Timothée, le poète qui voit des motifs là où les autres ne voient que du chaos ?
Ou moi. L’archéologue-cryptologue qui a vu Anubis en personne et qui porte sur la cheville la marque d’une chose sans nom.
Personne ne répond. Le silence retombe sur la table comme la poussière dans un tombeau que l’on vient d’ouvrir. Dehors, la neige continue de tomber sur Londres.
Quoi qu’il en soit, une décision est prise. Nous irons voir Smith chez lui. Aujourd’hui même. Pour discuter. Pour poser les questions qu’il évite. Cette fois, nous serons cinq face à lui, et le poids de cinq regards vaut plus que toutes ses dérobades académiques.
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LES JOURNAUX — L’EUROPE QUI S’ASSOMBRIT
En attendant, les journaux. Le Petit Parisien et Le Matin arrivent avec le plateau du petit déjeuner, suivis du Times et du Daily Telegraph. Et la lecture n’améliore rien.
L’Allemagne. Encore. La situation s’aggrave de jour en jour. Le mark ne vaut plus le papier sur lequel il est imprimé. Les usines ferment. Les queues devant les boulangeries s’allongent dans des villes où, il n’y a pas dix ans, ces mêmes hommes défilaient en uniforme sous les vivats. Très, très mauvais. Un peuple entier qui n’a rien demandé et qui subit les conséquences des décisions de ses politiciens, de l’orgueil de ses généraux, de la stupidité de ceux qui ont signé le Traité de Versailles en croyant que l’humiliation était une stratégie de paix.
Cela ne tiendra pas sur le long terme. Je le dis, Ender le pense, Isidore le prie. Même Marcello reconnaît que ce qui se passe là-bas dépasse la politique. C’est de la cruauté organisée.
Quelqu’un prononce le mot. Guerre. Une nouvelle guerre. Possible. En Europe. Le mot tombe sur la table comme une herse de granit. Ender repose sa tasse. Marcello serre les mâchoires. Timothée ferme son carnet. Isidore baisse les yeux. Moi, je pense au Cabinet noir. Aux codes. Aux colonnes de chiffres que je décryptais pendant que des hommes mouraient de l’autre côté du front. Et à ce que cela signifierait si tout recommençait. Pour moi. Pour Nour. Pour cette fragile architecture de vie que j’ai construite entre les tombeaux et les langues mortes.
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CHEZ SMITH — L’OBSESSION D’UN HOMME SEUL
Nous nous rendons chez Julius en début d’après-midi. Beddows nous ouvre la porte avec sa discrétion coutumière et nous conduit au salon. Il nous sert du thé sans qu’on le lui demande, avec cette prescience des bons domestiques, puis monte prévenir le Professeur de notre arrivée. Nous attendons. Cinq, dix, quinze minutes. Marcello s’impatiente. Ender regarde sa montre. Isidore examine les étagères avec la curiosité d’un curé en visite. Et moi, j’observe le salon.
Ce que j’y vois me glace. Smith est débordé. Le mot est faible. Son salon, d’ordinaire méticuleux, a l’air d’un chantier de fouilles après un éboulement. Des piles de documents couvrent chaque surface. Des photographies épinglées aux murs, reliées entre elles par des fils de laine rouge. Des livres ouverts, empilés, cornés, annotés dans les marges d’une écriture de plus en plus serrée. Des tasses de thé vides. Beaucoup de tasses de thé vides. Et Julius, au milieu de tout cela, les yeux cernés, la barbe de deux jours, la chemise froissée, le regard fiévreux de l’homme qui n’a pas dormi et qui ne s’en rend pas compte.
Son obsession devient de plus en plus psychiatrique. Je peux l’écrire maintenant, dans ce carnet, parce que je connais les signes. Je les connais intimement. Passer des heures sur son travail sans voir le temps filer, oublier de manger, laisser la nuit devenir jour et le jour devenir nuit. Au Cabinet noir, pendant la guerre, il m’arrivait de passer trois jours sans dormir, penchée sur des séquences de chiffres qui dansaient devant mes yeux. Je sais ce que c’est que d’être dévorée par une énigme.
Mais pas au point de risquer sa vie. Pas au point de devenir ce que Julius est en train de devenir : un homme seul dans une pièce remplie de bobines de pellicule et de planches-contacts, qui parle d’épiphénomènes fantomatiques comme un prêtre parle de son dieu, avec la même ferveur, la même certitude, la même déconnexion progressive du monde des vivants.
Il finit par descendre. Au bout d’une bonne vingtaine de minutes. Il apparaît dans l’encadrement de la porte du salon comme un homme qui émerge d’un tombeau, clignant des yeux face à la lumière du jour, un carnet à la main, l’air vaguement surpris de nous trouver là. Comme s’il avait oublié que des gens vivants existaient encore.
Je laisse mes camarades débattre. Ender tente de raisonner Julius en médecin. Marcello, en homme pratique, lui demande des réponses concrètes. Isidore écoute, les mains jointes. Timothée observe, note. Et moi, je m’installe dans le fauteuil près de la cheminée, je demande à Beddows un bon thé chaud et quelques biscuits, et je regarde la scène se dérouler comme on regarde un spectacle dont on connaît déjà la fin. Ils ne tireront rien de Julius. Pas aujourd’hui.
Et en effet. Après une heure de discussion, de questions esquivées, de regards échangés et de silences lourds, Julius nous propose de venir dîner chez lui le lendemain soir. Qu’il en aura plus à nous dire. Qu’il prépare quelque chose. Qu’il a besoin d’encore un peu de temps pour assembler les pièces. Encore des énigmes. Encore des promesses enveloppées dans du mystère. La spécialité de la maison Smith.
Mouais.
Je trempe mon biscuit dans mon thé et je ne dis rien. Beddows me ressert avec la précision d’un homme qui a compris que le thé est parfois la seule chose raisonnable dans un monde déraisonnable.
─── ◇ ───
LE TAXI — OÙ MARCELLO PERD LA RAISON
Nous quittons la demeure de Smith en taxi. Le chauffeur vient à peine de démarrer, les roues patinent légèrement sur le pavé enneigé, quand Marcello se raidit. Son regard s’est fixé à travers la vitre, sur un kiosque à journaux au coin de la rue. Là, debout près du kiosque, immobile comme une statue parmi les passants, l’homme. Chapeau à large bord. Vêtements sombres. Le regard tourné vers la maison de Smith.
Marcello n’attend pas. Sans un mot, il ouvre la portière du taxi à peine en mouvement, saute, manque de se casser la figure sur le pavé mouillé, se rattrape d’un réflexe de chat des ruelles napolitaines, et détale vers le kiosque. Le chauffeur pile. Le taxi derrière nous klaxonne. Isidore se signe.
Nous sortons tous du taxi. Dans le froid. Ce maudit froid de Londres qui me saisit comme une main glaciale. Et cette fois, la douleur est terrible. Mes côtes se contractent sous mon manteau. Ma cheville pulse avec une férocité qui me coupe le souffle. Je grimace. Je me mords la lèvre pour ne pas gémir. La douleur irradie depuis la marque, remonte le long de ma jambe, s’installe dans mon flanc comme un animal qui retrouve son terrier. Les autres ne voient rien. Ils regardent dans la direction où Marcello a disparu. Tous sauf Isidore. Lui me regarde. Je ne sais pas comment, mais il a senti. Il s’approche, sans rien dire, et il pose sa main sur mon bras, fermement, comme on prend la main d’un patient qu’on conduit dans une salle de soins. Pas un mot. Juste cette pression, ferme et chaude, qui me dit : je suis là, respire. Je murmure une prière en copte, à voix presque inaudible. Les mots de Nour. Ceux qu’elle m’a appris pour les moments où le corps trahit et où l’esprit doit prendre le relais. Des syllabes anciennes qui roulent sur ma langue comme du sable chaud. Le contraire du froid. Le rempart contre lui. Isidore ne comprend pas ce que je murmure. Mais il entend que c’est une prière. Et il fait ce que les curés font quand ils entendent une prière qu’ils ne connaissent pas : il se tait, et il prie en silence, dans sa langue à lui, à côté de la mienne. Deux prières dans deux langues, dans le froid d’une rue londonienne, pour la même femme.
Marcello revient dix minutes plus tard. Bredouille. Évidemment. L’homme a disparu. Il jure en napolitain, crache par terre, et remonte dans le taxi avec la grâce d’un taureau qui rentre dans son enclos. Le chauffeur le regarde avec des yeux ronds. Bienvenue à Londres, monsieur.
Et dans le silence qui suit, pendant que le taxi reprend sa route et que Marcello fulmine, je me pose une question. Comment réagirait cet homme si on ne lui courait pas après ? Si, au lieu de le pourchasser chaque fois qu’on l’aperçoit, on l’ignorait ? Est-ce qu’il fuirait quand même ? Ou au contraire, continuerait-il d’observer ? S’approcherait-il ? Peut-être même nous parlerait-il ?
Peut-être que notre méthode n’est pas la bonne. Après tout, courir après cet homme, c’est comme tenter de courir après un dieu ou une entité. Insaisissable. Il ne laisse pas de traces dans la neige, il disparaît au coin des ruelles, il existe aux marges de notre réalité. On ne capture pas une ombre en lui courant après. On la piège en restant immobile et en attendant qu’elle vienne à soi. C’est ce que Nour m’a appris dans le désert, quand les serpents s’approchaient du campement. On ne les chasse pas. On reste tranquille. Et on les regarde faire.
Je garderai cette réflexion pour moi. Pour le moment. Marcello n’est pas en état d’entendre qu’il faudrait cesser de courir.
─── ◇ ───
LES HUGEL ET LES BEAUMIN — LE SANG QUI N’OUBLIE PAS
De retour au Claridge’s, dans le silence de la suite, pendant que les autres se dispersent et que Bastet vient se lover sur mes genoux avec l’autorité d’une reine qui reprend possession de son trône, mes pensées dérivent vers autre chose. La famille. Les Hugel. Les Beaumin. Cette architecture secrète de sang et de secrets que je découvre morceau par morceau depuis mon arrivée à Londres.
La Révolution. Toujours la Révolution. Les Hugel y sont liés. Les Beaumin aussi, par des fils que je ne démêle pas encore complètement. Églantine, que j’ai rencontrée à l’Imperial Institute, porte ce nom avec une aisance qui trahit une familiarité ancienne avec le pouvoir et ses coulisses. Ender et Patrice, les Beaumin, naviguent dans ces cercles londoniens comme s’ils y avaient toujours été. Chacun semble avoir sa place dans un échiquier dont on ne m’a jamais montré le plateau.
Et moi ? Je suis peut-être la seule de cette famille qui n’est pas impliquée. Pour le moment. La seule qui n’a pas de rôle dans cette partition, pas de case sur l’échiquier. La cryptologue qui déchiffre des langues mortes au lieu de déchiffrer les secrets de sa propre famille. Jusqu’à maintenant.
Et une théorie prend forme. Lentement. Comme un glyphe qui émerge de la poussière quand on souffle délicatement sur la pierre. Et si ce n’était pas un hasard ? Et si ma mère… Hélène… avec la complicité de René, avait voulu m’éloigner ? Me protéger de sa propre sœur ?
L’idée me glace autant qu’elle m’éclaire. Ma mère, qui n’a jamais parlé d’Églantine. Jamais. Pas un mot, pas une lettre, pas une photographie. Un silence si total, si méthodique, qu’il ne peut pas être accidentel. On n’efface pas une sœur par négligence. On l’efface par décision. Et René, qui m’a poussée vers l’archéologie, qui a financé mes études, qui m’a encouragée à partir en Égypte, loin, le plus loin possible de la France et de ses salons. René, qui n’a jamais protesté quand j’ai choisi de rester au Caire année après année, au lieu de revenir dans la bonne société parisienne. René, qui semblait même soulagé.
Soulagé. Le mot est là, dans ma tête, et il fait mal. Soulagé que sa fille soit à cinq mille kilomètres de sa belle-sœur. Soulagé que je fouille des tombeaux plutôt que des secrets de famille. Soulagé que le désert me garde.
Mais protéger de quoi, exactement ? Que représente Églantine pour qu’une mère éloigne sa propre fille ? Qu’est-ce qui se cache derrière ce sourire de grande bourgeoise, derrière ces yeux clairs et durs que j’ai croisés à l’Imperial Institute ? Qu’a fait Églantine Hugel pour qu’Hélène, ma mère, décide que sa fille ne devait jamais la connaître ?
Je n’ai pas de réponse. Pas encore. Mais la théorie est là, inscrite dans mon carnet comme un glyphe fraîchement découvert. Et les glyphes, je finis toujours par les déchiffrer.
Et puis, une autre pensée. Plus vertigineuse encore. Une pensée qui me fait poser la plume un instant et fixer le mur de la suite comme si les réponses y étaient peintes.
Je ne suis pas égyptienne. Il faut que je me le rappelle, parfois, tellement l’Égypte coule dans mes veines comme si j’y étais née. Mais non. Je suis une Française. Une blanche burinée par le dieu Râ, la peau tannée par des années de soleil sur les chantiers de la rive gauche du Nil. Une étrangère qui a été adoptée par une terre qui n’est pas la sienne. Et pourtant, cette terre m’a donné Nour. Et Bastet. Et les prières coptes. Et Anubis.
Ma rencontre avec Nour. Et si tout cela était bien plus que le destin ? Une Française envoyée en Égypte par une mère qui fuit sa propre sœur, et qui tombe sur une Égyptienne qui descend d’une lignée de prêtresses d’Anubis. Qui lui enseigne le copte. Qui lui apprend les prières. Qui la protège. Qui la ramène d’entre les morts.
Et si Hélène savait ? Et si ma mère, avant de m’envoyer en Égypte, avait conclu un pacte ? Pas avec des hommes. Pas avec des institutions. Avec quelque chose de plus ancien. Une divinité. Ou plusieurs. Les dieux égyptiens ne sont pas des abstractions théologiques. Je le sais mieux que quiconque. J’ai vu Anubis. En chair et en os. Et la manière dont il m’a regardée, là-bas, au seuil du Douât… ce regard n’était pas celui d’un dieu qui découvre une inconnue. C’était le regard de quelqu’un qui reconnaît. Qui vérifie. Qui honore un accord passé avec quelqu’un d’autre. Avec ma mère ?
L’idée est folle. Hélène, ma mère, la Française discrète, la femme qui ne parlait jamais de sa sœur, qui ne montrait jamais ses émotions, qui m’a élevée avec une douceur méthodique… cette femme-là aurait négocié avec les dieux égyptiens ? Aurait confié sa fille à la protection d’Anubis pour la mettre hors de portée d’Églantine ?
C’est fou. Mais j’ai vu le Chacal me regarder. Et ce regard ne mentait pas.
Ma mère vit en Auvergne, dans son silence et ses secrets. Mais cette fois, je n’accepterai pas le silence. J’irai la voir. J’exigerai des réponses. Sur Églantine. Sur René. Sur ce pacte que je soupçonne. Sur le regard d’Anubis. Hélène me doit la vérité. Et la cryptologue en moi ne lâchera pas.
Et René. Mon père adoptif. Le savait-il ? L’a-t-il aidée ? René qui m’a poussée vers l’Égypte avec une insistance qui, aujourd’hui, prend un tout autre sens. René qui ne parlait jamais de sa femme au passé, comme si certaines vérités étaient trop lourdes même pour les silences. Et sa mort. En Méditerranée. Vers la fin de la Grande Guerre. Un navire torpillé, disait-on. Mais était-ce vraiment un hasard ? La Méditerranée. Cette mer qui relie l’Europe à l’Égypte. René est-il mort en mer par malchance, ou allait-il quelque part ? Cherchait-il quelque chose ? Quelqu’un ?
Tant de questions. Tant de fils emmêlés que même la cryptologue ne sait plus par où tirer. Les Hugel, les Beaumin, Églantine, Hélène, Anubis, la nécropole, le Douât, Nour, Smith. Tout est lié. Je le sens. Je le sais. Mais le motif m’échappe encore. Comme un hiéroglyphe dont on reconnaît la forme sans parvenir à en lire le sens.
Un bruit léger, à deux mètres. Isidore est rentré sans que je l’aie entendu, et il s’est assis dans le fauteuil en face du mien, sans un mot, comme il le fait toujours quand il sent que sa sœur a besoin d’une présence et pas d’une conversation. Bastet lève un œil, le juge inoffensif, et se rendort.
Isidore. Mon demi-frère. Mon protecteur. Ce mot me fait encore un effet étrange. J’ai passé trente ans sans frère, sans sœur, sans personne qui partage mon sang de près. Et le voilà. Tombé dans ma vie comme un scarabée sacré dans un sarcophage : inattendu, inexplicable, et pourtant exactement à sa place. Depuis qu’il sait, depuis qu’il a compris que nous partageons un père, il ne m’a pas lâchée. Pas de manière envahissante, non. À la manière d’Isidore. Douce. Silencieuse. Inébranlable.
Il ne sait rien de la nécropole. Rien d’Anubis. Rien de la marque. Rien du froid qui me poursuit. Mais il sent. Le curé sent tout. Il sent mes insomnies à deux mètres. Il sent mes larmes à travers mon sourire. Et il a remarqué autre chose. Le froid. Il a vu comment je réagis quand le vent de Londres s’engouffre sous les portes. Comment mon visage se ferme, comment mes mains se crispent. Il a vu que ce n’est pas le simple désagrément d’une femme habituée au désert. C’est quelque chose de plus profond. De plus douloureux. Il l’a remarqué mais il ignore pourquoi. Il ne pose pas la question.
Et il fait la seule chose qu’un homme comme lui sait faire : il veille. Sans juger. Sans questionner. Il veille, c’est tout. Comme un gardien de seuil, à sa manière. Bastet garde la porte de l’au-delà. Isidore garde la chambre. Et entre les deux, moi, la cryptologue qui ne dort pas.
Nous restons là un moment, en silence, dans la lumière faible de la lampe de chevet. Lui dans son fauteuil, les mains jointes sur les genoux. Moi dans le mien, Bastet sur les genoux. Deux enfants du même père que la vie a séparés et que Londres réunit, dans une suite d’hôtel, au milieu d’un chaos qui nous dépasse. Il finit par se lever, poser sa main sur mon épaule, un geste bref, chaud, et se diriger vers son lit. Pas un mot. Pas un seul. Et c’est exactement ce qu’il me fallait.
J’ai été forgée à la dure. Une femme dans un milieu d’hommes, seule sur des chantiers de fouilles. J’ai appris à encaisser. La résistance, la résilience, le masque. J’ai tenu tête à des pilleurs armés, j’ai rampé dans des tombeaux effondrés, j’ai déchiffré des codes sous les bombes, j’ai vu Anubis en personne et je suis revenue. Mais là… Non. Même moi, j’ai mes limites. Et cette nuit, je sens que j’approche des miennes.
Mais une chose est certaine. Je refuse d’impliquer Nour dans ce bordel. C’est Smith qui me l’a fait connaître. Julius Smith, l’homme qui m’a présenté Nour sur un chantier de fouilles, un matin de décembre, en me disant simplement qu’elle serait ma partenaire pour la saison. Il ne savait pas ce qu’il faisait. Il ne savait pas qu’il venait de me donner la personne la plus importante de ma vie.
Nour n’a pas à porter le fardeau de ma famille. Elle porte déjà mes cauchemars, ma marque, mes prières à Anubis. Elle porte le poids d’avoir ramené une femme d’entre les morts. Ça suffit.
Je ferme ce carnet. Bastet ronronne. À deux mètres, Isidore dort déjà, le chapelet entre les doigts. Dehors, Londres dort sous la neige et les secrets. Et moi, Madeleine, archéologue-cryptologue, fille d’Hélène Hugel, protégée d’Anubis peut-être, je m’endors en me faisant une promesse. Je trouverai des réponses. À toutes ces questions. Au Pharaon oublié, à l’homme mystérieux, à Églantine, à ce que ma mère a caché. Je les trouverai parce que c’est ce que je fais. Déchiffrer. Creuser. Aller là où personne ne veut aller. Mais je m’endors aussi en serrant contre moi la seule vérité qui me reste : certaines portes doivent rester fermées. Certaines vérités doivent rester enfouies. Sous le sable. Sous le silence. Sous les siècles.
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