Londres, 4 janvier 1923, inquiétude

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« Pluviôse, irrité contre la ville entière… »

Charles, comme cette ville aurait convenue à ton spleen. J’aimerais pouvoir ressentir cette langueur douce amère que tu traînais dans Paris. Il faudrait pour me comprendre que tu voie un continent s’embraser des éclats mortifères de l’artillerie. Que tu ressente la tension montante, les rancœurs non résolues, envenimer les relations entre les peuples. Je ne m’intéresse guère à la politique, mais la tension est si dense que, lorsque mes amis l’évoquent, je peux presque la palper. La poète ressent ça comme d’autres peuvent le comprendre.

Mais cela n’est rien. L’ombre de la guerre reste ténue et lointaine, comparée à celle qui m’inquiète. D’abord, j’ai été rassuré par la présentation de Julius. Certes, mes maigres connaissances de la physique me soufflent que le comportement des vagues sur cette bobine cinématographique n’a rien d’anodin. Mais il est facile de rejeter des images projetées sur un écran comme une simple supercherie. Je ne sais pourquoi, sans doute parce qu’il a parlé de preuves, j’ai un instant imaginé que notre ami aurait pu provoquer sur cette estrade un évènement aurait pu le dépasser. La guerre m’a rendu trop méfiant, sans aucun doute.

Mais alors que mon sombre pressentiment se dissolvait dans l’alcool, il a fallu que l’inquiétude me rattrape. C’est dans d’excellente dispositions que j’accompagnais mes amis pour finir la soirée au pub. Cet homme, ce Lovecraft, que je venais de rencontrer, me plaisait furieusement. Une âme solitaire, habitée par un univers qui semble le dépasser… Certes, ses manières étaient timides et réservées. Son domaine de prédilection est une littérature populaire, de celle que mes pédants confrères regardent de haut. Mais je vois plus loin qu’eux. J’ai regardé dans ses yeux et j’ai vu un esprit habité par des visions d’un autre monde… Au delà du rideau dont parle Julius et les mystiques, de la conscience dont Breton et ses surréalistes cherchent à s’échapper, que sais-je ? J’ai regardé dans les yeux d’un frère, quelqu’un qui cherche au-delà du quotidien, sans à priori méprisant ni superstition idiote. C’est pour ça qu’il est aussi fuyant, j’imagine… Il n’est pas tout à fait d’ici bas.

Bref, cette brève rencontre m’avait enthousiasmé. Mais l’inquiétude a vite repris le dessus. Alors que certains profitaient de la chaleureuse nourriture des pubs anglais et d’autres du plaisir subtil des débats intellectuels aiguisés, Ender l’a vu. C’est Marcello qui l’a vu le premier. Au cœur de Londres, alors que nous sortions d’une après midi agréable dans une exposition passionnante, il n’était pas si difficile d’ignorer son instinct. Même si… Marcello a sauvé nos vies tellement de fois pendant la guerre par son instinct, son œil, son ouïe…

Marcello, puis Ender, puis Marcello encore. Si ce n’était mon compagnon de tranchée, je pourrais écarter d’un geste son inquiétude. Qu’est-ce qu’une telle brute, insensible aux belles lettres, peux comprendre aux quartiers résidentiels de Londres. Mais le Timothée qui est revenu vivant d’Argonne n’est pas bête à ce point. Pendant des mois, Marcello était celui qui savait ou était le boche, la mine,le danger. Je crois Marcello par instinct. Et pour celui qui a connu l’angoisse du champs de bataille, d’où qu’il vienne, quel que soit son profil, l’instinct est une boussole. Celle qui conduit à la survie.

C’est pourquoi quand mon camarade a sauté du taxi, je n’ai pas eu le moindre doute sur la raison de son geste. Marcello n’est pas fou, pas plus qu’Ender. Quelqu’un nous surveille, ou surveille Julius. Ce dernier trame quelque chose, toujours aussi butté. Impossible d’en tirer quoi que ce soit. La surprise qu’il nous prépare a certainement un rapport avec cet insaisissable fantôme qui nous a pris en filature, disparaissant comme par magie au coin des rues et ne laissant pas de traces dans la neige. Je m’emporte peut être. Un homme bien entraîné, connaissant bien les rues de Londres, peut certainement accomplir ces exploits sans pouvoirs surnaturels, mais cette perspective n’est guère plus rassurante pour Julius.

Si seulement il était moins têtu, moins acharné à ménager son petit effet pour le dîner de demain… Si quelqu’un veut l’empêcher de découvrir ce qu’il cherche, partager ce qu’il sait avec nous réduirait un peu la menace pour lui, en multipliant les cibles à éliminer. Mais Smith n’a pas été dans les tranchées. Smith n’a pas senti l’odeur de la mort, de la chaire carbonisée durant des nuits entières. Malgré toutes ses connaissances des sombres forces qui rodent aux frontières de nos sens, Smith est insouciant, et nous sommes condamné à nous morfondre jusqu’à demain. Qui sait, peut être est-ce nous qui sommes paranoïaques. La guerre ne nous a pas laissé indemnes… Je rumine cette pensée. Je voudrais bien y croire… Impossible. Autant de Beaumins, autant d’Hugels dans la même salle, pour assister à une conférence de Julius et ensuite, ça. Quelque chose de sombre se prépare. Quelque chose auquel je ne suis pas préparé.

Londres, 4 janvier 1923. 4 janvier, trois de deniers, Binah dans le royaume de la terre, mars exalté en capricorne. Je fait tourner la carte dans ma main. Elle est sensée évoquer une énergie positive, constructrice, les trois principes de l’alchimiste, les trois lettres mères de l’alphabet hébreux. Drôle de symbole pour un jour comme celui-ci. Certain voient sur cette carte les trois sommets de la base d’une pyramide… Ne pas en parler à Madeleine. Même si la pyramide égyptienne n’a rien d’un tétraèdre, elle aurait tôt fait d’y voir un rapport avec un certain pharaon noir. Notre imagination à tous est bouillonnante, fébrile. Nous n’avons pas besoin de l’exciter d’avantage en partageant trop nos ruminations.

Poète ou non, il faut nous concentrer sur le concret. Un homme probablement malintentionné rôde autour de la maison de Julius. Julius qui va vraisemblablement passer la nuit enfermé dans son bureau, avec pour seul garde ce pauvre Beddows qui n’a probablement même pas le droit de le déranger pour s’assurer s’il va bien. Qu’allons nous faire ? L’idée d’une nuit blanche à trembler de froid en nous cachant tant bien que mal dans un coin d’une rue de Londres ne m’enchante guère, mais je ne peux m’empêcher d’y penser. Après tout, nous avons vécu bien pire dans les tranchées. Mon inquiétude est telle que j’en arrive à formuler cette idée sans la trouver ridicule.

Je sent le danger. Ender le sent. Marcello aussi, forcément. Nous n’avons pas besoin de la table de Ouija d’Isidore pour ça. Qu’allons nous faire ? Alors que je me retourne vers mes amis, mon regard doit être mi perdu, mi interrogatif. L’action n’est pas mon domaine. Je m’en remettrais à leur décision, sans aucun doute. Mais rentrer à l’hôtel chercher le sommeil une nuit encore en m’inquiétant pour Julius me répugne. Non seulement car je m’inquiète pour lui, mais aussi car le sujet de ses recherches semble important. Assez pour que d’autres s’y intéressent…