La nuit était bien tombée.
Pas progressivement — elle était là, entière, définitive, comme si elle avait attendu que nous finissions de nous entre-tuer pour réclamer son droit sur les choses. Un ciel de suie que les meurtrières de la tour découpaient en fragments noirs, sans lune suffisante, sans étoiles visibles à travers cette couverture pesante de nuages marins qui avalait la lumière avant qu’elle n’existe. Par les ouvertures étroites de la salle, je voyais la cour intérieure en dessous — ce que les heures précédentes en avaient fait, quelque chose que je refuse encore de nommer avec les mots ordinaires — et les pavés luisaient d’une humidité que je savais ne pas être la pluie. Des formes allongées. Des corps qui étaient encore tièdes, sans doute — la chaleur des vivants mettant son temps à les quitter, comme si la vie elle-même répugnait à abandonner des hôtes aussi récents. Des cris étouffés, quelque part sous nous, dans les étages inférieurs de la tour ou dans les ruines extérieures — des sons qui n’avaient plus rien de la clameur du combat, qui avaient atteint cette registre grave et discontinu des blessés qui ne cherchent plus à appeler à l’aide mais simplement à tenir, juste à tenir.
Robie rampait dehors.
Je ne pouvais pas le voir. La tour était fermée, les murs épais de pierres millénaires entre lui et moi, et rien de ce que mes yeux pouvaient faire n’aurait changé cela. Mais je le savais quand même — avec cette certitude qui n’emprunte pas le chemin des sens ordinaires, qui arrive directement, sans explication ni itinéraire. Robie vivait encore. Dehors, quelque part dans l’obscurité de l’île, il rampait. Je le sentais comme on sent la chaleur d’un feu qu’on ne voit pas — pas comme une déduction, pas comme un espoir, mais comme un fait brut que quelque chose en moi recevait sans avoir demandé à le recevoir. C’était pour l’instant tout ce que je pouvais lui accorder comme certitude. Cela suffisait.
Hervé, lui, était déjà froid.
Cette pensée — si c’en est une, si le mot pensée convient à ce qui traverse l’esprit dans ces instants où la conscience fonctionne encore mais sur un mode réduit, économique, comme une lampe dont on a baissé la mèche — cette pensée se posa sur moi sans que je l’aie cherchée et sans que j’aie la capacité de la chasser. Hervé était froid. La chose était accomplie. Son corps était quelque part en dessous, dans l’obscurité des étages que nous avions traversés en montant, et il avait rejoint cette catégorie irréversible des êtres auxquels on ne peut plus rien faire que les porter et les ensevelir. Je chassai cela. Il le fallait. L’instant exigeait autre chose.
Nous étions deux debout dans la pièce au sommet de la tour — Églantine et moi.
Et en face de nous : Nisra. Et Ulug.
Le Fez était vivant.
C’était la seule description exacte du phénomène que je contemplais depuis ma position, le revolver encore chaud dans ma main, l’air de la crypte pesant sur mes poumons comme une chose solide. Le tissu écarlate que portait Églantine — ce tissu qui n’était pas du tissu, qui n’avait jamais été du tissu dans le sens où j’entends ce mot depuis l’enfance — ce tissu pulsait. Il pulsait avec la régularité lente et obscène de quelque chose qui respire, et là où il touchait la chair des tempes d’Églantine, des marques apparaissaient. Des marques qui ressemblaient à des cicatrices mais qui s’ouvraient et se fermaient à un rythme légèrement décalé du rythme de la respiration, comme si la relique et son porteur n’avaient pas encore tout à fait accordé leurs cadences biologiques. Des cicatrices qui fleurissaient. Je ne trouve pas d’autre mot — il y avait dans ce processus quelque chose d’obscènement végétal, quelque chose qui poussait dans la chair d’Églantine comme des pétales monstrueux, dessinant à la surface de sa peau une cartographie de souffrance que la relique dictait selon ses propres nécessités.
Sa voix — la voix d’Églantine, mais pas tout à fait la voix d’Églantine, ou plutôt la voix d’Églantine traversée par quelque chose qui l’utilisait comme un instrument sans tout à fait la posséder — sa voix sortait des syllabes que je n’aurais pas pu reproduire si ma vie en avait dépendu. Des murmures huileux d’abord, qui glissaient dans l’air de la salle comme une nappe sur de l’eau dormante, puis une cadence plus grave, gutturale, qui semblait venir de plus loin dans le corps que les cordes vocales ordinaires sont censées permettre. Elle parlait à Ulug.
Et Ulug l’entendait.
La chose — la créature qui avait été un homme, serviteur du Fez Rouge Sang, porteur d’une transformation que je ne décrirais pas une deuxième fois parce que la première fois avait suffi à graver dans ma mémoire des images dont je me passerais volontiers — la chose réagissait à la voix d’Églantine avec cette agitation particulière des animaux auxquels on retire leur laisse mais qui ne savent pas encore qu’ils sont libres. La bave aux commissures de cette bouche déformée. Les tressaillements involontaires d’une musculature qui recevait deux ordres contradictoires et ne savait pas lequel obéir en premier.
Nisra le voyait.
Elle le voyait et quelque chose dans le visage de la femme — cette silhouette sombre retranchée dans la géométrie rituelle de la salle, prête à mordre l’âme plutôt que la chair, la voix d’encre et la position du prédateur qui calcule — quelque chose dans ce visage glissa d’une façon que je n’arrive pas à qualifier autrement que comme un glissement. Elle comprit ce qu’Églantine était en train de faire. Et elle répondit.
La bataille entre elles n’eut pas de bruit. Pas de geste. Pas le moindre déplacement physique dans la salle. C’était une bataille d’une tout autre nature — esprit contre esprit, volonté contre volonté, deux femmes qui se regardaient au-delà de ce que les yeux sont censés voir, dans cet espace que je ne saurais pas cartographier et dont je sais seulement qu’il existe parce que j’en avais senti les bords quelques instants plus tôt quand Nisra avait tâché de m’y précipiter. Nisra contre Églantine. La Fille du Destin et la spiritiste strasbourgeoise. L’élève corrompue du Prince Puzzle et la femme aux yeux gris-vert qui gardait ses prières protestantes quelque part sous les syllabe maudites que la relique lui arrachait.
Je levai le revolver.
Ce n’était pas du courage. Je tiens à le préciser, même ici, même dans l’espace de ce journal où personne ne me juge, parce que la tentation de se raconter de belles histoires sur ce qu’on a accompli est toujours là et mérite résistance. Ce n’était pas du courage — c’était l’unique action disponible dans la grammaire de l’instant, le seul verbe conjugable dans les secondes qui s’offraient à moi, et je le conjuguai.
La détonation claqua sec dans la salle circulaire.
Nisra vacilla.
Pas d’une façon humaine — ou plutôt d’une façon humaine, terriblement humaine, la chair qui cède sous l’impact avec ce relâchement involontaire qui trahit la simple fragilité biologique de tous les corps, même des corps qui contiennent des choses que la biologie n’a pas prévues. Elle vacilla, elle recula d’un pas, son souffle qui râlait une note grave — et elle incantait encore. Immédiatement encore. La bouche qui se rouvre avant même que le corps ait fini d’absorber ce que je venais de lui faire. Les syllabes maudites qui reprennent leur cadence avec cette régularité hallucinante de quelqu’un dont la récitation est trop profondément gravée pour être interrompue par quelque chose d’aussi trivial qu’une balle.
Ce qu’elle jeta contre Églantine — je ne peux pas l’appeler autrement que ce qu’il était, dans sa fonction sinon dans sa nature : une chape. Quelque chose de noir et de dense qui voulait s’abattre sur l’esprit d’Églantine pour le courber, pour le plier, pour en faire une chose servante plutôt qu’une chose libre. Une ombre qui avait du poids. Une volonté qui voulait en dissoudre une autre.
Églantine tint.
Je la regardai tenir. Je la regardai tenir depuis ma position et je sus — au frémissement de la nuque, à la façon dont ses épaules refusèrent de s’affaisser alors que quelque chose cherchait à les affaisser, à la façon dont ses lèvres continuèrent de former ces syllabes impossibles sans que la cadence ne se brisât — je sus qu’elle tenait. Le voile de Nisra échoua. Il se dissipa dans la salle sans laisser de trace visible, comme la fumée se dissipe — mais le fait que je ne pouvais pas le voir partir ne voulait pas dire que je n’avais pas ressenti son échec, quelque chose dans l’air de la salle qui changea d’une façon infime et décisive, une pression qui avait existé et qui n’existait plus.
Elle ordonna à Ulug.
Les syllabes qu’Églantine lui adressa alors furent différentes — plus directes, plus courtes, portant cette qualité particulière des commandements qui n’ont pas besoin d’être longs pour contenir toute la force nécessaire. La langue. La carotide de Nisra. Le chemin le plus court entre les deux.
La bête hésita.
Cette hésitation — quelques secondes qui parurent extensibles d’une façon que le temps ordinaire n’autorise pas — cette hésitation me révéla peut-être mieux que n’importe quelle autre chose la nature de ce que nous combattions. La créature portait deux loyautés simultanées dans ce qui lui restait de psyché, deux maîtresses dont l’une avait été là bien avant l’autre et dont l’autre était là maintenant avec quelque chose que la relique amplifiait jusqu’à égaler l’ancienne. Nisra contre Églantine. La maîtresse originelle contre la maîtresse du présent. Et dans l’espace de cette hésitation, Ulug claqua — une attaque vaine, un mouvement vers la gorge de Nisra qui n’aboutit à rien qu’à un claquement humide et inutile dans l’air, la langue qui manqua ce qu’elle cherchait parce que quelque chose en elle n’avait pas encore tout à fait consenti.
Je m’approchai.
Je marchai dans ce qui couvrait le sol de cette pièce depuis que nous l’avions investie — le sang des rites anciens mêlé à ce que la nuit venait d’y ajouter, quelque chose de visqueux qui s’accrochait aux semelles avec un bruit que je préférerais ne pas avoir entendu. Quelque chose comme du sable noir dans la gorge, cette texture de l’air que la magie des adeptes avait depuis longtemps altérée dans cette tour et que mes poumons finissaient par percevoir comme une substance. Deux pas. Trois. La distance entre moi et Nisra qui se réduisait à ce qu’aucune visée ne peut mal calibrer, à ce que seul le tremblement de la main pourrait compromettre.
Ma main ne tremblait pas.
Ce détail m’étonne encore, en y repensant maintenant depuis l’autre côté. Ma main ne tremblait pas. Tout le reste de moi tremblait — quelque part dans les couches plus profondes que les muscles, dans ces strates de la conscience où la raison ne gouverne plus, je tremblais d’une façon que personne ne pouvait voir mais que je percevais comme un bruit de fond permanent depuis que Nisra avait tâché de m’ouvrir vers l’abîme. Mais ma main, elle, était parfaitement immobile. Je la regardai, une fraction de seconde, comme on regarde une chose étrangère. Puis je pressai.
Nisra tomba.
Le deuxième tir fut absorbé par la salle de la même façon que le premier — cette acoustique close et lourde des espaces où les sons n’ont nulle part où aller — et le corps de la femme qui avait conduit les Frères de la Chair depuis la mort de Menkaph s’effondra sur les inscriptions du sol avec une lenteur que la gravité distribue équitablement à tous les corps, qu’ils aient passé leur vie à invoquer des entités cosmiques ou à vendre du tissu au marché. Un dernier souffle — un râle qui porta quelque chose, je ne sais pas quoi, je ne veux pas savoir quoi, quelque chose qui n’était peut-être pas seulement sa propre mort mais aussi la colère de ce à quoi elle avait consacré sa vie qui se dissipait avec elle. Puis le silence.
Un silence collant.
L’air de la salle se figea.
Ce n’est pas une métaphore — l’air se figea, littéralement, d’une façon que les poumons percevaient comme un épaississement, comme si la substance même de l’atmosphère avait perdu quelque chose de sa fluidité ordinaire en même temps que Nisra perdait la sienne. L’odeur de cuivre. L’odeur de sel. Ces deux odeurs qui ne devraient pas aller ensemble et qui depuis cette nuit s’associent dans ma mémoire avec la même automaticité que le soufre avec la peur.
Ulug était toujours là.
Je le regardai depuis ma position, le revolver encore levé vers quelque chose que je n’aurais pas su désigner précisément. La bave aux commissures de cette bouche déformée. Les tressaillements — pas des tressaillements de la terreur ou de la colère, mais les tressaillements indécis de quelque chose qui vient de perdre la boussole qui le maintenait orienté et qui ne sait pas encore dans quelle direction se jeter. Il n’attaquait pas. Il n’obéissait pas. Il était là, entre les deux, dans cette zone suspendue où les créatures qui ont servi trop longtemps se retrouvent quand la main qui les tenait disparaît.
Ce fut alors qu’Églantine commença.
Je ne dirai pas ce que je vis exactement parce que je ne suis pas certain que ce que mes yeux enregistrèrent correspondît exactement à ce qui se passa. Je dirai ce que je perçus, avec les limitations que ce verbe implique. Les mots qu’elle prononçait — des mots qui n’étaient pas des mots dans le sens où je les comprends, qui obéissaient à une grammaire que la grammaire ordinaire ne reconnaîtrait pas, qui contenaient des consonnes qui raclaient quelque chose dans l’air avant même d’avoir fini d’être prononcées — ces mots se posaient sur la réalité de la salle comme des mains sur un objet qu’on cherche à défaire. Profonds. Très profonds. Venant de l’endroit où Églantine avait encore accès à quelque chose que le Fez lui avait ouvert et qu’elle utilisait maintenant, épuisant cet accès, puisant dans ces réserves de pouvoir que la relique avait mis à sa disposition au prix dont je commençais à mesurer l’étendue réelle.
Trois minutes.
Trois minutes longues comme un hiver entier, qui s’étiraient avec une démesure temporelle que la salle semblait amplifier, que les inscriptions sur les pierres semblaient nourrir. Je les vis dans ses yeux — l’épuisement qui creusait les orbites de l’intérieur, cette façon que la dépense extrême a de vider le regard avant de vider le reste, d’éteindre d’abord ce qui brillait le plus. Je les vis dans ses mains — les paumes qui s’ouvraient vers Ulug avec quelque chose qui ressemblait à de l’offrande mais qui était de la mainmise. Je les vis dans la légère fissure qui commençait à apparaître dans quelque chose que je n’arriverai jamais à localiser anatomiquement — quelque chose dans la façon dont sa raison maintenait sa prise sur les choses qui méritent qu’on y reste attaché, qui commençait à lâcher, par millimètres, sous le poids de ce qu’elle était en train de prononcer.
Cela dépassait l’entendement humain. Je pose cette affirmation ici sans ornement parce qu’elle est exacte et que les ornements ne lui ajouteraient rien : ce qu’Églantine accomplissait dans ces trois minutes dépassait les frontières de ce que l’esprit humain a été construit pour contenir. Il n’y avait pas d’autre explication à ce qui se passait dans ses yeux — l’indicible y entrait, et quelque chose cédait pour lui faire de la place.
À la chute du dernier mot, Ulug se figea.
Ce n’était pas l’immobilité du repos ou de la mort. C’était l’immobilité d’avant la désintégration — quelques dixièmes de seconde de suspension totale, comme si quelque chose dans les lois fondamentales qui maintenaient cet assemblage de chair et de malédiction en cohérence venait de recevoir l’ordre de se rétracter. Puis la tête de la créature éclata.
La pluie tiède m’atteignit. Des fragments de cartilage, de quelque chose qui avait été osseux sans jamais être exactement des os. Une chaleur humide sur ma joue que j’essuyai d’un geste mécanique, avant même d’avoir pris conscience de ce que c’était. Le corps d’Ulug s’effondra avec ce relâchement total, cette désarticulation complète, et cette fois-là il n’y avait pas la moindre ambiguïté dans l’immobilité qui suivit.
Le Fez se liquéfia sur les tempes d’Églantine.
Je regardai cela se produire. Je regardai le tissu vivant perdre sa cohérence, sa substance, se transformer en quelque chose de rouge et de visqueux qui coulait le long du visage d’Églantine en une traînée qui tomba dans la poussière avec la lenteur d’une larme épaisse. Une coulée rouge. Un filet de quelque chose qui avait été le cœur du mal que nous combattions depuis des semaines et qui finissait sa course dans la poussière d’une île maudite, sans cérémonie. Et depuis quelque part au-delà des murs de la salle, depuis les endroits où les autres Fez avaient existé — je le sentis sans pouvoir l’expliquer, avec cette certitude primitive qui opère sous le niveau de la déduction rationnelle — les autres se désagrégeaient également. Tous. L’ensemble du dispositif. Ce que les Frères de la Chair avaient construit sur des années, cette architecture de reliques et de corruption, se dissolvait avec la même régularité tranquille que le Fez sur les tempes d’Églantine.
Cela avait réussi.
Elle avait réussi. Églantine avait vaincu.
Mais à quel prix.
Elle courut.
Ce ne fut pas une retraite. Ce ne fut pas une fuite calculée. Ce fut quelque chose d’antérieur à toute décision — le corps qui se met en mouvement avant que l’esprit ait eu le temps de ratifier quoi que ce soit, parce que l’esprit était ailleurs, parce que l’esprit était dans un endroit que le corps faisait maintenant tout ce qu’il pouvait pour fuir. Les marches avalées — je les entendis, ce martèlement précipité sur les pierres, qui descendait à une vitesse que je n’associais pas avec ce que je venais de voir dans ses yeux. Les portes balayées. Et puis le vent salé — ce vent de la mer Égée qui gifle au débouché de la tour avec toute la force de sa liberté marine — ce vent que j’entendis claquer contre elle quand elle sortit.
Elle courait vers l’extrémité de l’île.
Je la retrouvai après quelque chose que je me rappelle comme un temps infini et qui ne dura probablement que quelques minutes — des roches, de l’herbe grise qui se couchait sous le vent de l’aube, le sol inégal de cette île que nous avions traversée la nuit en sens inverse avec d’autres morts dans nos sillages. Elle était là. Sur les roches. Repliée en boule sur elle-même avec cette économie de la posture que les gens utilisent quand ils essaient de réduire la surface de contact entre eux et le monde — les genoux remontés, les épaules rentrées, les paumes ouvertes sur les pierres devant elle comme si elles cherchaient quelque chose à quoi se raccrocher dans la texture brutale du basalte.
Elle tremblait d’une façon qui ressemblait aux tremblements d’un oiseau blessé — ce tressaillement continu et fin qui ne ressemble pas aux tremblements de la peur ou du froid mais à quelque chose d’interne, quelque chose que le système nerveux produit quand on lui a demandé de traverser des choses pour lesquelles il n’a pas été construit.
Ses yeux. Les yeux d’Églantine Hugel, gris-verts, que j’avais appris à lire pendant ces semaines de traversée et de combat et de veilles et d’intelligence partagée — ces yeux-là regardaient quelque chose qui n’était pas dans le champ de vision que nous partageons. Ils regardaient ailleurs. Pas au loin — ailleurs, dans un sens qui n’est pas de ce monde. Son esprit s’était replié sur lui-même dans un endroit où je ne pouvais pas le rejoindre. Elle était là et elle n’était qu’en partie là. L’autre partie était encore dans la salle au sommet de la tour, avec les mots impossibles dans la bouche et l’indicible dans les yeux. L’autre partie était dans un endroit où je pouvais espérer qu’elle revienne mais que je ne pouvais pas atteindre à sa place.
Elle n’entendait rien.
J’aurais voulu lui dire — quoi, exactement, j’aurais été incapable de le formuler, mais j’aurais voulu lui dire quelque chose qui aurait eu la puissance de la ramener. Au lieu de cela, moi qui avais vu une infime fraction de ce qu’elle avait vu dans ces trois minutes — une fraction si petite qu’elle ne méritait peut-être même pas le mot fraction — moi qui tremblais encore de cette infime partie, qui sentais encore les bords de l’abîme où Nisra avait brièvement tenté de me précipiter et qui savais que ces bords-là ne s’oublieraient pas aisément, moi je mesurai pour la première fois l’abîsse intégral de ce qu’Églantine avait traversé. Marquée au fer rouge dans l’âme. C’était la seule image qui me venait, et je savais qu’elle était insuffisante.
Au loin, sur la mer.
Deux navires. Des silhouettes ramassées sur les eaux encore grises de l’aube — des coques sombres, des pavillons que la distance rendait illisibles mais que la géométrie de leurs mâtures identifiait sans ambiguïté. Ottomans. Les canons muets dans leurs sabords, alignés comme des arguments qu’on n’a pas encore eu à formuler. Ils approchaient depuis la direction de Constantinople avec la lenteur souveraine des choses qui ont été envoyées avec une certitude sur leur destination.
Je serrai Églantine contre moi.
Je ne sais pas exactement comment cela se produisit — si je m’assis sur les roches à côté d’elle ou si je me baissai ou si simplement la logique de l’instant effaça les intermédiaires posturaux pour me mettre là sans transition, mes bras autour d’elle, sa tête contre mon épaule. Je lui parlai. Des mots simples — les seuls que je possédais encore, les seuls que cette nuit m’avait laissés intacts, des mots sans prétention aucune, sans éloquence, des mots qui n’allaient nulle part sinon vers elle. À voix basse. Le plus bas possible.
Le miracle fut tendu comme un fil.
Ses tremblements cessèrent. Pas d’un coup — par degrés, par vagues successives qui s’espaçaient, comme une mer qui se calme après la tempête et qui met du temps à oublier le vent. Puis son regard — ce regard qui ne regardait pas — accrocha le mien. Sans comprendre. Dans ses yeux gris-verts, quelque chose essayait de revenir de là où elle avait été, quelque chose essayait de se réorienter vers un monde que les inscriptions et les syllabes et la mort d’Ulug avaient provisoirement rendu inaccessible. Elle ne comprenait pas ce qu’elle regardait.
Moi, je savais.
Je savais parce que j’avais regardé l’abîsse par un orifice de la taille d’un œillet et que j’en tremblais encore. Je savais que nous serions liés à jamais par ce que nous avions vécu dans cette pièce — liés d’une façon qui n’avait rien à voir avec la façon dont je l’avais fantasmé pendant les semaines précédentes, ces pensées de jeune homme que la proximité et le danger et la beauté éthérée d’Églantine avaient fait pousser dans ma tête comme des herbes entre des pavés. Ce lien-là était d’une autre nature. Plus profond, peut-être. Plus lourd, assurément. Et dans l’instant, cela m’était parfaitement indifférent. Seul sa vie m’importait. Seul le fait que ses poumons continuaient de travailler et que ses yeux commençaient à voir dans ma direction — seul cela.
Les nuages se défaisaient.
La lune — une lune maigre, anémique, qui semblait lui-même épuisé par ce qu’il allait devoir regarder en se levant sur l’île — la lune revenait par fragments entre les déchirures du ciel de suie. elle éclairait l’île des Princes Maudits avec cette impassibilité que la lumière oppose toujours à ce qu’elle révèle, ne jugeant pas, ne sélectionnant pas, tombant aussi bien sur les vivants que sur ce qui n’était plus. L’île était jonchée. Je l’avais su dans l’obscurité, mais la voir maintenant, dans cette lumière qui ne mentait pas, c’était une chose différente — l’étendue de la nuit rendue visible, le bilan posé devant nous sans ornement.
L’air était plus léger.
Je ne sais pas autrement le dire. Quelque chose s’était soulevé de cet endroit avec la dissolution des Fez et la mort de Nisra — quelque chose qui pesait depuis des années, peut-être des décennies, sur cette île et ses pierres et sa terre et son air. Ce quelque chose était parti. L’air était plus léger. Mais les âmes, elles — les âmes ne l’étaient pas.
Ce fut alors que Robie surgit.
Il surgit est une façon généreuse de formuler ce qui se produisit réellement — il émergea, plutôt, de l’angle d’un mur de la tour en traînant derrière lui l’ensemble de ce qui lui restait de vie, avec cette détermination obstinée que je lui avais toujours connue dans les combats et qui semblait résister à des conditions que n’importe quel autre corps humain aurait jugées rédhibitoires. Les pansements que je lui avais faits quelques heures plus tôt — improvisation, fièvre, bandes trop serrées ou pas assez sur des plaies que l’obscurité m’avait empêché d’évaluer correctement — ces pansements tenaient encore. À peine. Mais ils tenaient. Sa progression était lente d’une lenteur qui avait quelque chose d’héroïque dans sa simple persistance, et il s’arrêta à quelques pas de nous sans rien dire, parce que Robie avait toujours su quand les mots n’étaient pas ce que la situation réclamait.
Je veillai sur eux deux. Je ne bougeai pas d’auprès d’Églantine.
Les soldats débarquèrent depuis les navires ottomans.
Tovrad Demir était dans l’escorte — sa silhouette que je reconnus depuis la rive avant même que la chaloupe n’eût touché les galets de l’île, quelque chose dans la façon dont il se tenait qui tranchait sur l’uniforme et l’armement des hommes qui l’entouraient. Pas de médecins. Je cherchai des yeux, avec cet espoir primitif que les situations désespérées perpétuent contre toute logique — pas de médecins. Seulement des mains militaires, sûres et rapides, qui ouvrirent des sacs de toile avec l’efficacité de gens qui ont vu des blessures et savent quoi en faire dans les limites du possible. Des bandages. De l’eau-forte dont l’odeur piqua jusqu’à nous depuis l’endroit où ils commençaient à travailler sur les survivants.
Ce furent les corps que je regardai en premier. Avant même que les soldats n’eussent fini de sécuriser le périmètre.
Trop tard pour Hervé.
Ces trois mots. Je les formulai intérieurement avec toute la brutalité qu’ils méritaient, sans les atténuer, sans les enrober dans quelque périphrase qui les aurait rendus plus supportables. Trop tard pour Hervé Durand, détective privé, homme au monocle et à la cicatrice de la joue gauche, rationaliste obstiné qui avait fini par croire à ce qu’il voyait — trop tard. Son corps était là. Il avait froid depuis longtemps.
Trop tard pour Alfred.
Alfred Dupois, ingénieur, ancien d’Indochine, opiomane au regard pessimiste qui avait quand même traversé tout cela avec nous — trop tard. Les mains de Robie sur sa blessure n’avaient pas suffi ou n’avaient pas eu le temps de suffire. La terre sous lui avait pris sa part.
Trop tard pour Eugène.
Eugène-Édouard Pressi, dandy de vingt-trois ans, héritier de Saint-Germain qui avait avancé ventre à terre dans la boue de cette île avec une expression de misère totale et un courage intact — trop tard. Le vêtement impeccable trempé jusqu’à ne plus ressembler à rien. Le visage nu qu’il n’aurait jamais montré autrement.
Trois corps alignés sur les galets de l’île des Princes Maudits. Trois compagnons. Trois silences à jamais — des silences qui avaient la forme exacte des absences qu’ils laissaient, des silences taillés à leurs mesures respectives et qui resteraient taillés à ces mesures le reste de ma vie. Je ne pleurais pas. Je note ce détail non pas avec fierté mais avec une exactitude qui me semble devoir à chacun d’eux : je ne pleurais pas. Ce viendrait. Plus tard, ailleurs, dans un endroit moins exposé que ce rivage de galets et de soldats ottomans. Cela viendrait.
Robie respirait.
Sauvé en extrémis — les deux mots que les soldats ottomans ne prononçèrent pas mais que leurs mains dirent à leur façon, cette efficacité rapide et concentrée des gens qui savent qu’une minute de moins aurait changé le résultat. Il respirait. Il était en vie. C’était pour l’instant tout ce que l’instant autorisait.
Églantine — son esprit était fissuré.
Je le savais déjà depuis les roches, depuis le moment où ses yeux avaient accroché les miens sans tout à fait comprendre ce qu’ils regardaient. Les soldats qui s’approchèrent d’elle le virent aussi, à leur façon — cette façon qu’ont les corps sains de réagir à la présence de quelqu’un qui vient de revenir de là où Églantine était allée, un léger recul instinctif, une prudence que l’instinct impose avant que la raison ait eu le temps de formuler pourquoi. Les phobies germeraient en elle plus tard — je ne le savais pas encore avec certitude, mais je le pressentais, avec la même certitude primitive qui m’avait permis de tenir dans la crypte quand Nisra cherchait à m’ouvrir. Les orages. Les mers. Les grondements lointains qui ressembleraient à n’importe quoi mais qui traîneraient toujours quelque chose avec eux dans l’oreille de quelqu’un qui a entendu ce qu’Églantine avait entendu.
Et moi.
Moi, Patrice Beaumain, vingt-cinq ans, journaliste, héritier d’archives familiales et d’une chevalière que je ne comprenais pas encore entièrement — moi, j’étais debout. C’est le premier constat. Debout, les semelles dans les galets, le revolver rangé depuis je ne sais quand, regardant les soldats travailler et les trois corps alignés et Robie qui respirait et Églantine à côté de moi dont l’épaule touchait la mienne.
Mon regard était plein de nuit.
Je le sais parce que Tovrad Demir, quand il s’approcha de moi, eut un imperceptible mouvement de recul avant de me serrer la main — un recul de celui qui regarde quelqu’un dans les yeux et y trouve quelque chose qu’il ne s’attendait pas à trouver. Ce quelque chose, j’en avais une idée précise. Je m’étais approché trop près d’une vérité que la plupart des gens n’approchent pas, que les gens sensés évitent, que les structures de la raison humaine ont été élaborées précisément pour ne pas avoir à regarder en face. J’en avais vu une portion infiniment petite. Infiniment, absolument, proportionnellement inférieure à ce qu’Églantine en avait vu.
Et cela suffisait pour frissoner.
Je frissonnai, là, sur ce rivage, en réalisant la proportion. En réalisant que si ce que j’avais perçu — cette frange, ce bord, cet effleurement de l’abîme — suffisait à faire ce qu’il faisait à mon regard selon les yeux de Tovrad Demir, alors ce qu’Églantine avait traversé en plein, les yeux ouverts, la raison déployée dans l’obscurité de ces trois minutes impossibles, était d’une autre nature entièrement. D’une autre magnitude. Je frissonnai, et je sus que ce frisson était honnête.
Le bateau grinçait.
Le retour vers Constantinople se fit dans cette lumière de début de matinée qui n’avait pas réussi à faire mieux que grise depuis l’aube, une lumière de novembre chargée d’humidité marine qui collait aux vêtements et aux visages avec l’indifférence du temps qui passe quelles que soient les catastrophes sous-jacentes. Le bois du pont grinçait sous le mouvement de la houle — un son régulier, monotone, presque réconfortant dans sa normalité mécanique, comme si les choses ordinaires voulaient nous rappeler qu’elles existaient encore.
Robie fut conduit à l’hôpital dès que la chaloupe toucha le quai. Un nouvel hôpital — des mains nouvelles, des instruments nouveaux, la lumière électrique que quelques établissements stambouliotes commençaient à posséder. Je ne le suivis pas. Je devais rester.
Les trois corps prirent la direction de la morgue.
Je les regardai partir — ces trois formes enveloppées dans ce que les soldats avaient trouvé pour les couvrir, portées par des bras qui ne les connaissaient pas et qui les porteraient avec l’égale dignité que les inconnus accordent parfois mieux que les proches. Eugène. Alfred. Hervé. Depuis la morgue, ce serait Paris — le train, le voyage dans le sens inverse de celui que nous avions fait quelques semaines plus tôt avec des bouteilles de champagne et des vêtements propres et cette légèreté de qui part vers l’inconnu en pensant le maîtriser. Et depuis Paris, les pierres froides des cimetières. Leurs noms gravés dans du marbre, dans cette permanence matérielle qui n’a rien à voir avec ce qu’ils avaient été.
La famille Demir nous reçut.
Ce fut bref, et chargé de tout ce que la brièveté impose quand les mots ne sont pas à la hauteur des circonstances. Des poignées de main. Des regards. Une hospitalité maintenue par la force de la tradition même à travers l’épuisement et le deuil — car la famille Demir aussi avait payé son prix dans cette affaire, un prix que je ne détaillerai pas ici parce que ce n’est pas mon histoire à raconter. Le bal du sultan — cette invitation qui avait flotté comme une promesse de quelque chose de presque normal au-dessus de notre périple depuis des jours — resta lettre morte. Le rideau tombait sur une scène souillée. Désolante. Il n’y avait pas d’autre adjectif qui fût honnête.
Nous repartîmes vers Paris.
Les valises étaient lourdes de fantômes. Je ne l’écris pas comme une image — je l’écris comme un constat mécanique, physique : il y avait dans chaque objet que j’emballais quelque chose qui appartenait à quelqu’un qui n’était plus là pour le réclamer, une présence accumulée dans les petites choses qui rendent les absences si précises. Églantine était dans le coton de l’angoisse — ce n’était pas une métaphore non plus, c’était une texture réelle, un état dans lequel les sons et les images du monde extérieur parviennent assourdi, filtrés, comme à travers une épaisseur de quelque chose d’informe. Elle voyageait. Elle respirait. Elle ne parlait pas beaucoup.
Moi — moi, Patrice Beaumain, témoin obstiné — je tenais la mémoire à bras le corps. Telle était ma fonction dans cet épilogue. Tels était ce que je pouvais encore offrir à ceux que nous avions perdus : ne pas lâcher. Ne pas laisser les semaines et les mois qui viendraient dissoudre ce qui s’était passé dans le langage commode de l’oubli. Tenir, sur ces pages, la réalité exacte de ce qui avait eu lieu sur l’île des Princes Maudits le vingt novembre mil huit cent quatre-vingt-treize.
Nous avions tout de même évité le pire.
Pour tous ceux qui ne le sauront jamais — pour les habitants de Constantinople qui s’éveillèrent ce matin-là dans une ville où quelque chose d’irréparable n’avait pas eu lieu, pour les Français et les Ottomans et tous les autres qui dormirent cette nuit sans rêver de ce que Nisra avait tâché d’invoquer dans cette salle de pierre — pour tous ceux-là, nous avions évité le pire. Cette fois encore. La terreur avait perdu.
Comme en 1789.
Le rapprochement s’imposait à moi depuis le retour, depuis le bateau grinçant, depuis les galets du rivage — ce rapport que je ne peux pas m’empêcher d’établir entre ce que mon ancêtre avait traversé dans les années sanglantes de la Révolution et ce que nous venions de traverser à notre tour, un siècle plus tard, sur une île de la mer de Marmara. Lui aussi avait tenu. Lui aussi avait fait face à quelque chose que sa raison lui disait être impossible et s’était quand même tenu debout. La chevalière d’argent que je portais depuis mes vingt ans — sa chevalière, transmise à travers les générations avec ce secret que les archives familiales m’avaient livré par fragments — avait peut-être quelque chose à voir avec cela. Peut-être pas. Je ne savais pas encore.
Mais comme en 1789. À quel prix.
Comme en 1789. Mais cette fois, ce n’était pas ma tête qui avait roulé.
Je n’entends plus les mêmes sons depuis.
La nuit, dans les premières heures qui précèdent l’aube — cette heure-là précisément, cette heure de suie et de silence que je connais maintenant d’une façon que je n’aurais pas souhaitée — dans ces premières heures il y a des pas. Des pas qui viennent de nulle part, qui se rapprochent d’une porte qui ne s’ouvre jamais, qui s’arrêtent à une distance que je ne peux pas calculer parce qu’ils n’appartiennent pas à un espace mesurable. Ce n’est peut-être rien. Ce n’est sans doute rien.
Et quelque chose qui cherche la gorge dans le noir.
Pas toujours. Pas chaque nuit. Mais suffisamment souvent pour que je ne m’endorme plus de la même façon qu’avant, avec cette insouciance des gens qui n’ont pas encore tout à fait compris que le sommeil est une confiance absolue accordée à quelque chose qu’on ne maîtrise pas. L’odeur, parfois — cette odeur de Fez fondu qui se dépose sur l’âme et non sur les narines, qui ne peut pas être chassée parce qu’elle n’est pas là de la façon dont les odeurs sont là d’habitude. Et le coup de feu. Bref, définitif — il résonne encore dans un endroit qui n’est ni mes oreilles ni ma mémoire mais qui fait la jonction entre les deux.
Pourtant rien n’est jamais terminé.
Je le sens au fond de moi, avec une certitude qui n’a pas besoin de preuve parce qu’elle est d’une nature qui précède la preuve. L’avenir est un long passé — ce que nous avons fait, ce que nous avons empêché, ce que nous avons perdu dans cette affaire de l’île des Princes Maudits existera dans le passé jusqu’à la fin du temps, immuable, accompli. Mais les forces qui nous avaient amenés là — elles, elles ne s’arrêtent pas. Elles attendent. Elles cherchent d’autres mains, d’autres portes, d’autres occasions de recommencer ce que nous avons défait.
Je le sais. J’en suis sûr. Cela reviendra.
Cette histoire n’est pas finie.
Une histoire sans fin.
Mais pas sans mort. Et pas sans folie.

