L’horloge au-dessus de la porte marquait huit heures quarante-deux quand le médecin entra. Je le sais parce que je la regardais. Je la regardais depuis l’aube. Son aiguille des minutes avançait par petits sauts secs, avec un claquement de bec, et j’avais fini par compter ses sauts comme on compte les moutons.
Il passa de lit en lit. Un homme maigre, voûté, la blouse grise de fatigue. Il palpa mes côtes. Il souleva le pansement de mon arcade, regarda dessous, le reposa. Il me fit suivre son doigt des yeux, à droite, à gauche. Je connaissais tous ces gestes. Je les avais faits mille fois. C’est une chose curieuse que de les subir. On se sent un peu trahi par ses propres mains.
Nos états n’étaient plus critiques, dit-il. Nous pouvions sortir.
On nous rendit nos vêtements. Ce qu’il en restait. Une infirmière les apporta pliés sur son avant-bras, avec cette précaution qu’on a pour le linge des morts. Mon manteau était fendu à l’épaule. Le drap avait raidi sous la boue séchée et le sang devenu brun. Le pantalon de Timothée bâillait au genou. La soutane d’Isidore n’avait plus de boutons, ou presque, et il en tenait les pans fermés d’une main. Marcello enfila sa veste sans un mot. Elle était déchirée sous l’aisselle et il ne parut même pas s’en apercevoir. Nous étions quatre épouvantails. Des loques, et nous dedans.
Avant de partir, je demandai des nouvelles de Stanley.
L’infirmière consulta un registre. Elle suivit les lignes du doigt. Il avait été transféré, me dit-elle. Vers le service de psychiatrie.
Psychiatrie.
Le mot entra en moi sans frapper. Je connais ces services. J’y ai passé ma vie. Je sais les portes sans poignée côté intérieur, les judas, les draps qu’on noue aux barreaux des lits. Je sais l’odeur de chloral et de soupe tiède. Je sais ce qu’on y soigne et ce qu’on n’y soigne pas. Et l’espace d’une seconde, je le revis basculer hors du train. Inerte. Comme un paquet de linge. Ma main chercha le rebord du comptoir.
Puis l’autre pensée vint. Plus lente. Plus têtue.
Il était vivant.
On revient de loin, parfois. J’en ai vu revenir. Pas beaucoup. Quelques-uns. Des hommes qu’on avait rangés dans la colonne des perdus et qui, un matin, avaient demandé du tabac comme si de rien n’était. Ce n’était pas grand-chose. Une veilleuse dans une chambre noire. Mais c’était une lueur, et je ne la soufflai pas.
Nous ne pouvions plus rien pour lui. Pas ici. Pas aujourd’hui. Nous sortîmes.
Dehors, le froid nous prit au visage. Un froid de campagne anglaise, humide, qui sent la fumée de charbon et la brique mouillée. Northampton s’éveillait à peine. Un laitier passa avec sa carriole, ses bidons cognaient les uns contre les autres. Une femme lavait son perron à grande eau et la vapeur montait de son seau. Elle nous regarda passer. Elle s’arrêta de frotter. Je compris son regard. Dans cet état, on nous aurait pris pour de simples vagabonds. Pour des trimardeurs sortis d’un fossé. Ce que nous étions, à peu de chose près.
Notre première destination fut donc une boutique de confection, dans la grand-rue. On ne pouvait pas faire autrement. Une sonnette tinta au-dessus de la porte. Il y faisait tiède. Ça sentait le drap neuf, l’apprêt, la naphtaline. Le commis nous toisa un instant de trop. Puis Marcello posa des billets sur le comptoir, et le commis retrouva son sourire. Des costumes tout faits, un peu raides aux coutures, qui sentaient le carton. Des cols durs. Des chaussettes de laine. Quand je me vis dans la psyché, rasé de travers, l’arcade bleue sous le pansement, mais vêtu comme un homme, je reconnus presque quelqu’un.
Dans la rue, Isidore tirait sur son col neuf qui le grattait. Il nous annonça que si nous étions vivants, c’était grâce au Seigneur. Le Seigneur était à ses côtés quand il tombait du train. Il en était sûr.
Timothée lui fit remarquer, très doucement, que sa planche de ouija était restée dans ce train. Que c’était peut-être un signe d’en haut. Qu’on souhaitait peut-être, là-haut, qu’il arrêtât.
Isidore réfléchit. Non, conclut-il. Cela voulait dire qu’il lui en fallait une plaquée or.
Marcello grogna. Il ne savait pas si le Seigneur lui avait aussi conseillé de grimper sur le toit et de sauter.
Le Seigneur, ce jour-là, était un peu à la traîne, admit Isidore.
Il s’appelait Marcello, votre Seigneur, dis-je.
Timothée pouffa. Marcello haussa les épaules, mais je vis le coin de sa bouche bouger sous la moustache. Isidore leva les yeux au ciel, offusqué pour la forme. Et il enchaîna aussitôt. Il irait bien voir son ami le brocanteur. Une planche, ça ne coûtait presque rien. Trois francs six sous.
Avec vos propres deniers, mon père, lui dis-je. Pas avec ceux de la valise.
Nous rîmes. Tous les quatre. Dans cette rue grise, avec nos bosses et nos points de suture. Je ne me souvenais pas de la dernière fois. Le rire me tira le flanc, là où les côtes avaient porté. J’eus mal. Je ris quand même.
Nous marchâmes vers la gare. Il était à peine neuf heures. Le ciel restait bas, couleur d’étain. Nos souffles faisaient de petits nuages devant nos bouches.
Timothée marchait à côté de moi, les mains au fond des poches de son manteau neuf. Il me demanda ce qu’il nous restait à faire à Londres. Pas grand-chose, lui répondis-je. Le train avait été la piste de la dernière chance. Elle s’était écroulée. Il fallait partir pour Paris. Il fallait prendre nos billets pour l’Orient-Express. Il me demanda, l’œil en coin, si je comptais tenir ce dîner chez mon ferrovipathe. Ou si je préférais filer à l’anglaise. Lâchement.
Je tiendrai le dîner, dis-je.
Je m’en doutais, fit-il. Vous êtes un homme d’honneur.
Il le disait en riant à demi. Il ne riait pas tout à fait.
À la gare de Northampton, un employé nous attendait derrière son guichet. Il avait l’air sincèrement navré. La ligne directe était coupée. Un très gros accident ferroviaire, expliqua-t-il. Il nous faudrait faire un détour. Passer par Bedford, y changer de train, et de là rejoindre Londres. Il s’en excusa deux fois, comme si la faute lui revenait.
Nous n’avions presque pas de bagages. Timothée le remercia. Nous ne nous épuiserions pas à courir après les correspondances.
Un premier train nous mena à Bedford. Un second nous en emporta. Trois petites heures en tout. Les compartiments sentaient le tabac froid et la poussière de banquette. La campagne défilait, rase, gelée, piquée de haies noires et de fermes basses dont les cheminées fumaient droit. Isidore s’endormit la bouche ouverte, la tête contre la vitre. Marcello ne dormit pas. Il regardait dehors. Il ne disait rien. Moi, je me laissais bercer. Le roulement des boggies sous mes pieds. Le cliquetis régulier des joints de rail. Je l’écoutais. Je m’attendais à ce qu’il me fasse quelque chose. Il ne me fit rien. C’était un train. Rien qu’un train.
Nous arrivâmes à Londres vers midi. Saint-Pancras nous reçut sous sa grande verrière. Les pigeons, la vapeur, le cri des porteurs, l’odeur de fer chaud et d’escarbilles. Dehors, le ciel s’était lavé. Un ciel pâlot, presque blanc, avec un soleil d’hiver qui ne chauffait rien mais qui faisait briller les pavés. Un de ces soleils qu’on regarde en face sans plisser les yeux.
Nos chambres nous attendaient toujours au Claridge. Nos bagages aussi. Nous prîmes un cab.
Le Claridge n’avait pas changé. Pourquoi aurait-il changé ? Le portier en livrée nous ouvrit la porte. Ses yeux glissèrent sur nos costumes de confection, sur l’œil violacé d’Isidore, sur ma démarche raide. Il ne dit rien. C’est un métier. Le hall était chaud. Il sentait la cire, les fleurs coupées, le cigare de la veille. Les tapis buvaient le bruit de nos pas. Après la salle commune de Northampton, après les brancards et le phénol, tout ce calme avait quelque chose d’irréel. Je m’y enfonçai comme dans un bain.
Nous déjeunâmes. Nappes blanches, argenterie lourde, un consommé brûlant qui me descendit dans la poitrine et y resta. Les autres mangeaient avec application. Personne ne parlait beaucoup. Nous avions faim, voilà tout. Une faim de convalescents.
Avant le dessert, je me levai. Je l’avais promis. Je ne voulais pas manquer à ma parole.
Les cabines téléphoniques se trouvaient près de la réception. Une petite boîte d’acajou vernie, avec une porte vitrée et un tabouret. Je demandai le numéro. L’opératrice me fit attendre. Il y eut des déclics. Puis la voix d’Arthur Butters, un peu nasillarde dans l’écouteur.
Je me nommai. Il me reconnut tout de suite.
Je lui dis que notre périple était achevé. Que nous étions éprouvés, mais de retour à Londres. Et que je lui avais promis un dîner.
Il me coupa presque. Il était allé chercher le petit train, me dit-il. Il avait eu toutes les peines du monde. L’entrée de l’immeuble était gardée. Le bâtiment menaçait de s’effondrer. Il avait dû faire preuve de beaucoup de diplomatie pour parvenir jusqu’à l’appartement de notre ami.
Je m’en excusai. Je ne trouvais rien d’autre à dire. Je m’en excusai encore.
Il voulut savoir quel phénomène. Mon explication de l’autre jour l’avait laissé pantois, m’avoua-t-il. Je m’en doutais. Je lui répondis seulement que nous partions demain. Et que, puisque je lui avais promis ce dîner, ce serait ce soir.
Demain soir, dites-vous ?
Ce soir.
Un silence. Je l’entendais respirer. Je le pris de court, et il le dit. Je lui avouai que nous aussi, nous étions pris de court. L’Orient-Express nous emportait vers Paris dès le lendemain matin. Il se racla la gorge. Il avait besoin de nous voir, dit-il. Besoin d’en savoir plus sur tout ce que nous avions vécu. Il ne savait pas s’il pourrait réunir les gens qu’il avait choisi d’inviter. Je lui dis qu’il leur raconterait. Il s’embrouilla encore une fois entre ce soir et demain, se reprit, et finit par lâcher son banco.
Sept heures, donc. Seven pm. Nous serions là.
Je raccrochai. Je restai un instant dans la petite cabine, la main sur l’écouteur noir. Il était tiède de ma paume. J’avais tenu au moins cela.
Je rejoignis mes compagnons dans la salle à manger. Ce soir, sept heures, chez Butters. Puis je parlai d’argent. Il nous fallait maintenant acheter notre périple à bord de l’Orient-Express. Nous étions quatre. Il faudrait compter dans les quatre cents livres pour les billets, peut-être davantage. Mieux valait en prendre cinq cents. On ne sait jamais. Marcello hocha la tête. Il finit son café d’un trait.
On y va, dit-il.
Marcello se rendit à la réception. Notre valise dormait dans le coffre du Claridge, et il fallait qu’on la lui sorte. Un employé l’accompagna dans une petite pièce derrière le comptoir. Il en revint quelques minutes plus tard, le pardessus boutonné jusqu’au col et une main posée à plat sur sa poitrine, à l’endroit de la poche intérieure. Il avait puisé dans la valise, puis l’avait fait remettre au coffre. Cinq cents livres. Il ne les quitterait plus de l’après-midi. Je le connais. Il dort avec, quand il le faut.
Le temps avait tourné pendant le déjeuner. Le soleil pâle avait disparu. Le ciel s’était refermé comme un couvercle, et le fog remontait de la Tamise, jaune et gras, avalant le haut des façades. Quand le cab démarra, les premiers flocons se mirent à tomber. Une petite averse de neige, fine, hésitante, qui fondait sur les vitres en larmes grises.
L’agence Thomas Cook and Son se trouvait dans le centre. Le cocher connaissait l’adresse par cœur. Il ne posa pas de question. Tout le monde, à Londres, connaît Cook. C’est la maison qui envoie les Anglais voir les pyramides, remonter le Nil, traverser les Indes. C’est aussi, me dit Timothée en descendant, le fournisseur officiel des billets de la Compagnie internationale des wagons-lits. Une maison à laquelle on peut se fier les yeux fermés.
La porte était lourde, en acajou, avec une vitre gravée au nom de la maison. À l’intérieur, il faisait chaud et clair. Les lampes étaient déjà allumées malgré l’heure. Aux murs, des affiches. Des paquebots blancs sur des mers indigo. Des palmiers. Le Vésuve fumant au-dessus d’une baie. Une locomotive lancée à travers des montagnes roses. Ça sentait le papier neuf, l’encre, le linoléum ciré. Des employés en manchettes de lustrine grattaient sur des registres. Un téléphone sonnait quelque part au fond.
Un comptoir était réservé aux voyageurs de l’Orient-Express. Il avait son propre guichet, sa propre plaque de cuivre, et un homme derrière, seul.
Il nous regarda approcher. Je vis son regard nous faire le compte. Un grand gaillard aux épaules de lutteur. Un long jeune homme aux mains qui tremblaient un peu. Un prêtre à l’œil poché. Et moi, le bras raide, l’arcade recousue. Il se demandait sans doute de quelle troupe de théâtre ambulant nous sortions. Il n’en montra rien. Ou presque.
Je le saluai. Nous désirions des places pour l’Orient-Express.
Il me répondit en français. Un français parfait, avec un accent si léger qu’on aurait pu le croire de Lille ou de Genève. Bien entendu, messieurs. Combien de places, jusqu’où, et pour quelle date ?
Quatre. Les quatre compères qu’il avait devant lui. Le départ le plus tôt possible. Jusqu’au bout, ou du moins jusqu’en Turquie, jusqu’à Istanbul. Et je voulais un billet ouvert. Nous comptions faire du tourisme, lui dis-je. Nous arrêter un moment à Paris. Et ailleurs.
Il n’y voyait aucune difficulté. Il y aurait un léger supplément. Le billet fermé, pour un voyage d’une traite, coûtait environ soixante-quinze livres. Le billet ouvert, quatre-vingt-dix. Il nous permettrait de faire halte, pour la durée qui nous conviendrait, à chacun des arrêts desservis par le train.
Timothée se pencha vers le guichet. Fallait-il prévenir à l’avance, pour repartir ?
Du tout, monsieur. C’est ouvert. Il nous faudrait seulement reprendre nos passeports à chaque arrêt. Et la compagnie déclinait toute responsabilité dès lors que nous étions hors du train.
Isidore s’avança à son tour, les mains croisées sur le ventre. Qu’est-ce qu’on voulait qu’il nous arrive, dans l’Orient-Express ? Le plus beau train du monde. Le plus luxueux. Ce ne serait qu’un grand plaisir.
Rien, monsieur, répondit l’employé. Vous avez tellement raison.
Puis il nous dévisagea. De haut en bas. Lentement. Et il toussota.
Messieurs. Il devait, sans vouloir offenser personne, attirer notre attention sur un point.
Notre tenue, dis-je.
Il inclina la tête. Il s’agissait de respecter une certaine étiquette, à bord.
Je le rassurai. Nous arrivions du nord de l’Angleterre. Nous n’avions pas encore pris le temps de passer au Claridge pour nous changer. Mais l’étiquette serait tout à fait respectée. Au nom du Claridge, je le vis se détendre. Ses épaules redescendirent d’un cran.
Il y avait deux départs par jour au départ de Londres. Puisque nous souhaitions partir au plus vite, le premier serait demain matin, à neuf heures trente. Arrivée prévue à Paris vers treize heures.
C’était parfait. C’était même mieux que parfait.
Il nous demanda nos passeports. Nous les lui tendîmes, chacun le sien. Il les ouvrit l’un après l’autre et recopia tout, de son écriture penchée, dans un grand registre relié de toile verte. La plume crissait. Il ne levait pas les yeux.
Il y avait certaines restrictions, reprit-il. Pas vraiment sur le volume des bagages. Mais certaines choses n’étaient pas tolérées dans les compartiments. Désirions-nous, par hasard, transporter des armes ?
Isidore se rengorgea. Avions-nous des têtes à porter des armes, mon fils ?
Je pose la question à tous mes clients, monsieur.
Mon père. On dit mon père.
Mon père, répéta l’employé sans ciller.
Je répondis que nous étions dans ce cas. Des revolvers. Rien qui ressemblât à un arsenal. Nous étions d’anciens militaires, voilà tout. Il ne s’en émut pas. Nous ne serions pas les premiers. Les armes voyageraient dans le fourgon à bagages, et non dans les compartiments. La Compagnie des wagons-lits s’engageait à ce que nous ne soyons pas importunés par la douane tant que nous serions à bord. Au-delà, sur les quais, aux escales que nous choisirions, elle ne répondait plus de rien. Il nous faudrait signer une charte. Nous nous y engagerions à ne pas faire usage de nos armes pendant la circulation du train.
Timothée voulut s’assurer que nous les garderions en cabine. L’employé le reprit avec une patience d’instituteur. Non, monsieur. En fourgon. Pas en cabine. Cela nous convenait-il ?
Tout à fait, dis-je.
Y avait-il des exigences particulières pour notre voyage ? La compagnie s’appliquait à satisfaire toutes les volontés de ses passagers.
Isidore demanda un wagon non-fumeur.
Les wagons sont tous fumeurs, mon père.
Vous voyez bien, triompha Isidore. Vous ne pouvez pas exaucer tous nos désirs.
Timothée le tira doucement en arrière par la manche, comme on écarte un enfant d’une vitrine. Il demanda simplement si nous pourrions avoir des cabines voisines. L’employé nota. Des cabines simples pour chacun, ou des cabines doubles ? Les simples, bien entendu, augmentaient le tarif. Des doubles suffiraient très bien, répondis-je. Je vis Timothée froncer imperceptiblement le nez. Il ne dit rien.
Il fallait préciser qui voyagerait avec qui.
La première cabine pour Timothée et moi. Je l’avais à peine dit que Timothée murmura, à mon seul usage, qu’il ne voulait pas rester avec le curé. La seconde pour Marcello et le père Isidore. Isidore se tourna vers Marcello. Tu me suis, Marcello ? Marcello ne répondit pas. Isidore déclara qu’il avait dit oui.
L’employé nous fit signer un reçu. Chacun le nôtre. Les dates de nos escales, nous les déclarerions à chaque gare, en réservant notre place dans le train suivant. On ne pouvait pas, nous le comprendrions, ouvrir les voitures au tout-venant. Il nous rendit nos papiers. Puis il annonça la modique somme. Trois cent soixante livres, s’il vous plaît, messieurs.
Marcello paya pour tout le monde. Il compta les billets sur le comptoir un à un, en les lissant du plat de la main. Trois cent soixante livres. Je n’avais jamais vu tant d’argent changer de main en si peu de gestes.
En échange, l’employé nous remit à chacun un petit livret d’accueil. Une couverture bleu nuit, frappée d’or, avec l’écusson de la Compagnie. À l’intérieur, des notices culturelles et historiques sur chacune des villes traversées. Des gravures. Des horaires. Les recommandations sur la tenue, pour le matin, pour le midi, pour le soir. Je le feuilletai. Le papier était épais, satiné. Il sentait l’encre fraîche. C’était joli. Cela avait de la gueule, comme dirait Marcello.
Le restaurant était compris dans nos billets, précisa l’employé. Les consommations au wagon-salon resteraient à notre charge. Ainsi que tout autre extra en cabine. Nous étions d’accord.
Il rédigea nos billets. Il les signa. Il les tamponna. Le départ se ferait à la gare Victoria. Et dans chaque ville où s’arrêterait le train, nous trouverions une agence Thomas Cook pour répondre à nos éventuelles questions. Je lui dis qu’il avait été très complet. Il nous souhaita un excellent voyage.
Nous ressortîmes nos billets à la main.
La neige avait cessé. Le fog, lui, était resté. Il était à peu près trois heures et la lumière baissait déjà. Les réverbères s’allumaient un à un dans le brouillard, chacun dans son halo. Je regardais le carton dans ma main. Le nom de la Compagnie en lettres d’or. Le mot Constantinople. Je le relus deux fois. Puis je le glissai dans ma poche intérieure, contre ma poitrine, à l’endroit où Marcello gardait l’argent. Nous avions dépensé une petite fortune. Mais nous avions nos billets.
Sur le trottoir, devant la vitrine, je donnai le programme. Quartier libre pour le reste de l’après-midi. Pour ma part, je rentrais au Claridge. Il me fallait encore du repos. Je le savais. Je le sentais à mes jambes qui pesaient, à ce battement sourd dans ma tempe qui revenait dès que je forçais. Ce que nous venions de vivre avait été trop éprouvant pour qu’une nuit d’hôpital de plus suffise à l’effacer. Je dormirais. Je me changerais. Je préparerais mes valises pour le lendemain. Rendez-vous dans le hall à six heures et demie, pour Camberwell. Une demi-heure de cab, à peu près.
Marcello s’inquiéta de l’étiquette. Il n’avait pas ce qu’il fallait, dit-il. Il ne voulait pas passer pour un rustre. Je lui rappelai la tenue que nous avions portée pour la soirée du professeur. Elle était correcte. Limite, mais correcte. Elle ferait l’affaire jusqu’à Paris. Le reste, nous le prendrions chez nous. Moi, j’avais tout ce qu’il me fallait à Paris. Il fit la moue, puis céda. Vendu, dit-il. Il nettoierait ses armes. Isidore, lui, voulait trouver une église catholique pour refaire le plein d’eau bénite. Il avait lancé ses trois fioles dans le train. Une église catholique, à Londres, ce n’est pas ce qu’on trouve à chaque coin de rue. La réception de l’hôtel saurait sans doute le renseigner. Timothée ne dit rien de ses projets. Il avait les yeux cernés. Je crois qu’il ferait comme moi.
Au Claridge, je montai. Je fermai la porte de ma chambre et le monde resta derrière.
Je tirai à demi les rideaux. Je retirai mes souliers neufs qui me mordaient le talon. Je m’allongeai sur le couvre-lit, tout habillé, les mains sur la poitrine. Le radiateur cliquetait. Quelque part dans l’étage, une femme de chambre poussait un chariot dont une roue grinçait. Le bruit de la rue montait, assourdi par le brouillard. Je n’avais plus rien à décider. Plus rien à porter, pour une heure ou deux. Je fermai les yeux. Je ne rêvai pas.
Quand je me réveillai, la lumière avait encore baissé. Je fis mes valises lentement. Pli après pli. Mes chemises. Mes cols. Le cahier de cuir écorné, que je plaçai sur le dessus, à portée de main. C’est un travail de femme de chambre, dirait-on. Pour moi, c’était un remède. Chaque chose à sa place. Chaque pli bien net. On remet de l’ordre dans une valise, et quelque chose se range aussi un peu à l’intérieur.
À six heures et demie, nous étions dans le hall. Avant de sortir, je passai à la réception. Je voulais un cab pour le lendemain matin. Il nous faudrait être à Victoria à neuf heures et quart. Le réceptionniste trempa sa plume et prit bonne note. Il répéta l’heure à voix haute, pour me montrer qu’il avait compris. Je le remerciai. Une chose de réglée. Une de plus.
Le cab nous emporta vers le sud. Il fit la traversée du fleuve dans un brouillard si épais que la Tamise n’était plus qu’un bruit d’eau, quelque part sous nous. Puis ce furent des rues de brique, des rangées de maisons toutes pareilles, des fenêtres jaunes derrière des rideaux de dentelle. Camberwell. Je reconnus la rue. Je reconnus la porte.
Je sonnai. Des pas pressés dans le couloir. Arthur Butters ouvrit lui-même. Il avait passé un habit un peu étroit aux épaules et il s’était coiffé avec soin, à l’eau. Ses joues étaient roses. Il nous attendait, cela se voyait. Il était tout excité.
Ah, messieurs. Il avait eu peur que nous ne venions pas. Il était si heureux. Mais entrez, entrez donc.
La maison sentait le rôti, la cire d’abeille et le feu de charbon. Il prit nos manteaux de ses propres mains. Il nous expliqua, tout en nous guidant, qu’il avait réussi à inviter in extremis deux ou trois ferrovipathes de l’association. Ils seraient ravis de faire notre connaissance. Nous aussi, lui dis-je. Et je le pensais.
La salle à manger était petite et chaude. La table était mise pour sept, avec la belle vaisselle, celle qu’on ne sort qu’aux grandes occasions, et des verres de cristal un peu dépareillés. Au mur, des gravures de locomotives encadrées de noir. Sur le buffet, une petite machine de cuivre, briquée à miroir. On avait loué du monde pour la cuisine et le service. Une femme en tablier blanc, un garçon gauche qui portait les plats.
Deux convives se levèrent à notre entrée. Butters fit les présentations. Monsieur Swanton. Mister Brown. Des hommes d’âge mûr, aux costumes un peu mal taillés, à l’attitude gauche, qui ne savaient pas trop quoi faire de leurs mains. Mais leurs yeux brillaient. Ils nous regardaient comme des enfants regardent les marins qui reviennent du bout du monde.
On nous servit un brandy. La conversation partit mal, comme partent toutes les conversations anglaises, par le temps qu’il faisait. Les invités étaient timides. Ils n’osaient pas. Nous non plus, à vrai dire, ne savions pas trop ce que nous allions pouvoir raconter. C’était Butters qui avait voulu ce dîner. Nous étions venus pour lui faire plaisir. Il faudrait meubler un peu.
Butters vint à notre secours. Il posa la main sur l’épaule de Swanton. Nos chers amis, annonça-t-il, se préparaient à partir pour l’Orient-Express. Pour un périple absolument aventureux. Ils ne devaient pas hésiter à nous poser toutes les questions qu’ils voudraient.
Nous partions demain matin, confirmai-je.
Vous êtes tellement chanceux, soupira Brown. Racontez-nous. Vous avez pris vos billets ?
Je sortis le mien de ma poche intérieure. Je le posai sur la nappe. Puis le livret bleu, avec son écusson d’or. Je pris le temps de tout leur expliquer. Ce que nous avait dit l’employé de chez Cook. Le comptoir réservé. Les cabines doubles. Le fourgon à bagages. Je leur montrai les pages sur l’étiquette, la tenue du matin, celle du midi, celle du soir.
Le billet passa de main en main. Swanton le tint par les bords, du bout des doigts, comme on tient une relique. Brown chaussa ses lunettes pour lire les petits caractères. Butters le regardait par-dessus leurs épaules, et il y avait des étoiles dans leurs yeux. De vraies étoiles. Je n’avais jamais vu des hommes de cinquante ans regarder un morceau de carton de cette façon.
Marcello grommela. Toute cette affaire de tenue l’agaçait. Trois costumes par jour, pour manger et dormir. Il le dit, à peu près dans ces termes. Butters se tourna vers lui avec une indulgence infinie. Il comprenait bien, monsieur Marcello. Mais il fallait savoir que c’était le voyage d’une vie. Une fois dans une vie. On marquait le coup. L’Orient-Express était un hôtel de luxe sur roues.
Je précisai que nous avions eu la chance de prendre des billets ouverts. Nous pourrions nous arrêter dans de nombreuses villes. Prendre le temps de les visiter calmement avant de repartir.
Des billets ouverts ? Brown ôta ses lunettes. Il hésita. Serait-ce indélicat de nous demander combien cela nous avait coûté ? Au moins cinquante livres, sans doute ?
Quasiment le double, dis-je. Quatre-vingt-dix livres par tête.
Bon sang, souffla Swanton.
Ils restèrent bouche bée. Tous les trois. Brown tenait encore ses lunettes en l’air, à mi-chemin de son nez.
Nous avions de la chance, leur dis-je. Nous en étions conscients. C’était pour cela, quand monsieur Butters m’avait demandé de venir à ce repas en échange d’un petit service, que nous avions accepté. Comme il l’avait dit, c’était la chance d’une vie. Nous avions décidé d’en profiter au maximum. Nous avions vécu, tous les quatre, des atrocités pendant la Grande Guerre. Et quelque part, cette chance de traverser toute l’Europe dans ce train, nous voulions la prendre à pleines mains.
Je le dis simplement. En le disant, je m’aperçus que c’était vrai.
Il y eut un silence. Puis Butters osa. L’un de nous serait-il disposé à prendre quelques photographies du voyage ?
Je ne promis rien. La photographie n’était pas mon domaine, avouai-je. J’étais médecin de mon état. Mais nous essaierions de jouer le jeu. Des photographies, si nous le pouvions. Des cartes postales, plus sûrement, du train et de nos étapes. Marcello proposa qu’on lui note son adresse sur un papier. On ne savait jamais. Peut-être aurions-nous cette chance. Butters en rougit de plaisir. Ils nous en seraient éternellement reconnaissants, au nom de toute l’association.
Timothée, qui n’avait presque rien dit, fit tourner son verre entre ses doigts. Il avait songé, murmura-t-il, à écrire un poème sur le voyage en train. Il le leur aurait adressé avec plaisir. Mais il avait bien peur que l’ultime poème sur les grands trains n’ait déjà été écrit. Par Blaise Cendrars.
Le tien sera merveilleux, Timothée, lui dis-je. Il aura la vérité de la chose vécue. Jour après jour. Rail après rail.
Il me regarda. Un regard rapide, un peu surpris. Puis il baissa les yeux sur son brandy.
Et vous nous en donneriez la primeur, monsieur ? demanda Butters.
Timothée ne voulait pas s’avancer. L’inspiration venait ou ne venait pas. Ce n’était pas lui qui la commandait. Butters n’avait aucun doute qu’elle viendrait, au sein d’un train aussi prestigieux.
Puis il nous proposa de passer à table.
Au lieu d’un bénédicité, et il s’en excusa auprès du père Isidore, il nous demanda un instant de recueillement. Une prière. Pour Henry Stanley. Pour que l’association retrouve au plus vite son très cher membre et ami.
Nous baissâmes la tête.
Le silence tomba sur la table. On n’entendait plus que le feu, et la pendule sur la cheminée. Je fermai les yeux. Je pensai à Stanley dans sa chambre de Northampton. Aux murs nus. À la lumière grise. Je priai, moi, pour son esprit. Pour qu’il revienne de là où il s’était perdu. Je ne sais pas à qui je priais. Je priai quand même. Puis je rouvris les yeux. La porte s’était refermée. Il y avait la nappe, les verres, le visage rond de Butters.
Ce fut un silence gêné qui suivit. Butters n’avait encore posé aucune question sur Stanley. Je le voyais tourner autour, se retenir. Les plats arrivaient. Le garçon gauche posa devant nous une soupière fumante. Et Butters mit les pieds dans le plat. Racontez-nous donc ce qui vous est arrivé.
Je ne croyais pas que le lieu fût adéquat, lui dis-je. Après le repas, peut-être. Quand ses invités seraient partis. Nous pourrions en parler. Pour l’heure, je préférais rester gai, et parler de l’Orient-Express.
Il resta interloqué. La louche à la main. Vous me le promettez ?
Je lui rappelai que j’avais tenu parole. J’avais eu un problème pour lui rendre le train, c’était vrai. Mais je lui avais promis ce repas. Et j’étais venu.
Il céda. Allons-y, dit-il. Profitons de ce repas. Gaiement.
Et peu à peu, l’ambiance se détendit. Le vin aida. La chaleur aussi. Les deux invités sortirent de leur coquille, l’un après l’autre. Ils prirent part à la conversation. Ils s’y intéressèrent. Et très vite, tout tourna autour de l’Orient-Express. C’est là que je compris ce que Butters nous avait offert. Ces hommes-là n’avaient jamais mis le pied dans ce train. Mais ils en savaient tout. Ils en avaient tout lu. Une source inépuisable. Et passionnante.
Le personnel de l’Orient-Express, nous assura Swanton, était ce qui se faisait de mieux au monde. Il glissa un regard vers Marcello en le disant. Toujours prêt à aider, quelle que fût l’urgence. Il se chargeait même de l’ennuyeuse paperasserie des frontières. Nous n’aurions même pas à présenter nos passeports. Imaginez-vous cela ? C’était délirant.
Brown, entre deux bouchées, nous apprit que la gare de Milan était en cours de rénovation.
Puis Swanton reprit, plus bas, comme on raconte une histoire de revenants. Le train avait déjà été attaqué par des brigands. En Bulgarie. La police avait fini par prendre le dessus. Mais avant qu’elle n’arrive, les passagers avaient dû verser leur argent aux bandits. C’était une aventure que nous nous préparions à vivre, conclut-il, les yeux ronds.
Nous en étions conscients, lui dis-je.
La neige, aussi, pouvait arrêter le train. Dans les montagnes des Balkans. C’était arrivé deux fois. Le train était resté bloqué. Et on disait même que les passagers avaient dû manger du loup pendant ces arrêts forcés, jusqu’à ce que les chasse-neige dégagent la voie. Timothée s’étonna. Les réserves étaient si faibles ? Entre deux stations, de quoi tenir un jour ou deux, pas plus. Mais imaginez-vous bloqués soixante-douze heures. Forcément, au bout d’un moment, la nourriture commence à manquer. Je regardai mon assiette. Le rôti était tendre. J’eus une pensée pour les loups.
Ils nous parlèrent du tunnel du Simplon. La nouvelle ligne, entre la Suisse et l’Italie. Le tunnel le plus long du monde. Plus de vingt kilomètres sous la montagne. Ce serait un joyau à voir, dis-je. Mais sa construction ne s’était pas faite facilement. On disait que soixante ou soixante-dix ouvriers y étaient morts. Vingt kilomètres de roche, et soixante-dix hommes dedans. Je ne dis rien.
Il faudrait faire attention en arrivant à Sirkeci, à Istanbul. On ne pouvait pas toujours faire confiance aux porteurs de bagages. Marcello en prit bonne note. Il eut même un hochement de tête appréciateur.
Parfois, aux frontières, les pots-de-vin facilitaient les choses. Mais surtout, surtout, ne pas tenter ce genre de choses en France ou en Suisse. Plus loin, vers l’Orient, c’était une autre affaire. Le bakchich y était monnaie courante. Je le savais mieux qu’eux. J’en avais vu distribuer, gamin, dans les ruelles de Galata.
Et l’Italie. Comptions-nous nous y arrêter ? Nous connaissions la situation. Mussolini venait d’arriver au pouvoir, avec ses chemises noires. Il fallait rester sur nos gardes. À Milan, notamment. Et à Venise.
Les conversations se prolongèrent. Nous apprîmes encore qu’un membre de l’association, un certain Walter Pardridge, avait prévu lui aussi de prendre l’Orient-Express. Il aurait dû être des nôtres ce soir, mais la précipitation l’en avait empêché. Quand partait-il ? Personne ne le savait. Mais il avait réussi à réunir la somme pour ce voyage extraordinaire. Tant mieux pour lui, dis-je. Je le pensais aussi.
Je regardais ces trois hommes. Leurs joues échauffées par le vin. Leurs mains qui dessinaient dans l’air des viaducs et des tunnels. Ils voyageaient en parlant. Et moi, je voyageais avec eux. Pour la première fois depuis des jours, je ne pensais à rien d’autre qu’à ce qu’on me disait. C’était bon. C’était doux, comme une couverture.
À la fin du repas, on servit encore du brandy. Les deux invités s’éclipsèrent avec discrétion. Ils nous serrèrent la main longuement, l’un après l’autre. Ils nous souhaitèrent bon voyage. Isidore fit remarquer, assez lourdement, que ce brandy était excellent. Timothée me souffla qu’il l’avait fait exprès, pour qu’on soit tranquilles. Je n’en suis pas si sûr.
Nous restions seuls avec Arthur Butters.
Au deuxième verre, il revint à la charge. Mais je le devançai. Avait-il bien pu récupérer le petit train ?
Oui. Il l’avait récupéré, et redescendu chez lui. Il se leva. Il allait le chercher, pour que nous puissions nous assurer qu’il était en bon état. Ses pas résonnèrent dans l’escalier.
Trente secondes. Nous étions seuls.
Et c’est là que la chose me prit. Sans prévenir. Une pensée qui me traversa comme un courant d’air froid. Le mouchoir. Le mouchoir aux initiales, caché dans le tender. Il y était toujours. Et si quelqu’un, un jour, remettait le petit train en marche ? Si Butters lui-même, un soir, par nostalgie, posait la locomotive sur ses rails et poussait la manette ? Je vis le huit. Les deux boucles. Le petit pont. Et derrière, l’autre. Le vrai. Qui fonçait.
Ma main s’était refermée sur le pied de mon verre. Je chuchotai. Ne faudrait-il pas retirer ce mouchoir ? Étions-nous sûrs qu’en le remettant en route, on ne recréerait pas un problème ?
Timothée posa sa main sur mon avant-bras. Une main légère, qui ne tremblait pas, pour une fois. Depuis que le véritable train était réapparu dans notre monde, dit-il, il n’était pas sûr qu’il y eût encore beaucoup de risques. Et celui qui avait provoqué tout cela était mort, à son avis.
Je respirai. Il avait raison. Je le savais. Il fallait seulement que quelqu’un d’autre le dise. Nous étions d’accord. Nous ne ferions rien.
Marcello, lui, regardait la porte. Quels bobards allions-nous servir ? Car cela voulait dire que nous avions laissé le train tourner tout seul. Une urgence, dis-je. Nous avions été obligés de partir. Je verrais bien. J’allais baratiner. On l’entendait déjà qui remontait.
Butters reparut, la boîte dans les bras. La boîte que nous connaissions. Il avait tout rangé dedans, soigneusement, chaque pièce dans son logement de papier de soie. Il la posa sur la nappe, entre les miettes et les verres.
Je l’ouvris. Délicatement. La locomotive était là, noire et luisante. Le tender. Les voitures rouges et jaunes, alignées. Je les regardai une à une. Intactes. Pas une éraflure. Je sentis mes épaules redescendre. Je ne m’étais pas aperçu qu’elles étaient montées. J’étais soulagé. Vraiment. Je lui dis que j’étais heureux de ne pas l’avoir mis dans l’embarras, au moins pour cela. Timothée ajouta que nous avions été terriblement gênés de devoir le laisser ainsi, en train de tourner.
Butters hocha la tête. Mais il devait nous avouer qu’il était très étonné par ce qu’il avait découvert chez notre ami.
C’est-à-dire ?
Eh bien, la pièce était dans un curieux état. Ça sentait l’odeur de la locomotive à vapeur. L’odeur typique, qu’il connaissait par cœur. Toute la pièce était prise de suie. Il y avait au sol des traces, comme celles de rails. Et le petit train lui-même avait déraillé. Le transformateur était encore sous tension. Et il avait eu toutes les peines du monde à entrer. Il y avait un cordon. Les autorités l’empêchaient de passer. Il avait même dû faire un petit mensonge pour accéder à l’appartement.
Le Seigneur ne vous en tiendra pas rigueur, glissa Isidore.
Merci, mon père. Mais qu’on lui explique. Qui avait mis ce petit train en marche ?
Nous, dis-je.
Vous étiez donc là, pour la mise en marche. Et après ? Vous avez laissé tourner le petit train et vous êtes partis sans l’arrêter ?
Je lui dis la vérité. Une vérité. Nous ne devions pas nous absenter si longtemps. Mais quelqu’un de nos connaissances nous avait rapporté qu’une personne ressemblant à Stanley avait pu être aperçue dans le nord de l’Angleterre. Nous avions sauté dans le premier train. Sans réfléchir. Nous pensions revenir vite et récupérer le petit train. Et malheureusement, nous avions été pris dans le tragique accident qui s’était produit. Il avait dû en entendre parler.
Il ouvrit de grands yeux. Attendez. Nous étions dans ce train qui s’était écrasé du côté de Northampton ?
Exactement. C’était pour cela que je l’avais appelé, ce jour-là.
Mais il ne comprenait pas. La gare de Northampton était à deux bonnes heures de Londres. Et nous avions laissé le petit train tourner tout seul ?
Je commençai à m’emmêler. Je le sentis. Les mots me venaient de travers. L’urgence. Le signalement. Un train, en théorie, ça peut tourner, ça ne l’abîme pas. Je parlais trop. Il fronçait les sourcils. Qu’est-ce qui avait bien pu provoquer une telle urgence ?
Timothée me coupa la parole.
Il le fit en douceur, d’un geste de la main, comme on reprend une partition au vol. Il s’emmêla un peu les pieds, lui aussi, au début. Stanley, que nous avions failli rencontrer. Cette connaissance qui déboulait. Il parlait vite. Puis il trouva sa ligne, et il ne la lâcha plus. Vous imaginez, cet accident de train, dit-il. Et ce que vous nous décrivez dans cette pièce. Il avait quelques connaissances en occultisme, voyez-vous. S’il se laissait aller à extrapoler, peut-être l’émotion violente que nous avions ressentie au moment de l’accident, avec le souvenir de ce petit train que nous avions laissé tourner, avait-elle laissé une empreinte dans cette pièce. Une empreinte de ce que nous avions vécu.
Butters resta la bouche entrouverte. Et vous en êtes sortis vivants. C’est extraordinaire.
Timothée était en piteux état lui-même, poursuivit-il. Il ne pouvait plus se lever de son lit, dans ce petit hôpital où on les avait alignés.
Nous pouvions même montrer nos blessures, ajouta-t-il.
Je tournai la tête vers la lampe. Le pansement de mon arcade. Le bleu qui me mangeait la tempe. Isidore exhiba son œil, qui virait au jaune sur les bords. Marcello effleura du doigt la cicatrice fraîche de son front. Et Butters les avait vus, en vérité, toute la soirée. Il nous avait vus traîner la patte en entrant. Il nous avait vus grimacer en nous asseyant, en tendant le bras vers le sel.
Il encaissait. Je voyais tout cela tourner derrière son front. Il était dubitatif, c’était certain. Embrouillé, aussi. Mais il ne contesta plus. Il rangea la boîte. Il hocha la tête plusieurs fois. Je crois qu’il nous croyait, dans l’ensemble. Ou qu’il avait choisi de nous croire. C’est parfois la même chose.
Je n’avais pas menti. Je le sais. Je l’écris ici pour qu’il n’y ait pas de doute. L’accident avait bien eu lieu. Nous y étions. Nos blessures étaient vraies. Et Stanley avait bien reparu. Il était vivant, dans le nord. Ce que nous avions dit à Butters n’était pas toute la vérité. Mais ce n’en était pas le contraire. C’était une porte que nous laissions entrouverte. Un jour, peut-être, Stanley reviendrait à Londres. Il retrouverait son association, son président, ses petits trains. Et ce jour-là, il confirmerait nos dires. Qui sait même si ce ne serait pas Butters, sur la foi de ce que nous lui avions dit ce soir, qui irait un jour le chercher ? Il fallait clore cette histoire. Nous l’avions close. Proprement. Autant qu’on pouvait le faire.
Et je savais ce que je devais à Timothée. Il m’avait tiré d’un mauvais pas sans en avoir l’air. Il avait pris la parole quand la mienne se dérobait. Avec bienveillance. Avec élégance. Je le regardai finir son brandy, les yeux mi-clos, l’air de rien. Je lui dirais merci. Plus tard. Il n’aime pas qu’on le remercie devant les autres.
Il était dix heures passées, peut-être onze, quand Butters nous raccompagna à la porte. Il nous remercia chaleureusement. Il nous serra la main à chacun, longtemps, avec ses deux mains. Il attendait de nos nouvelles, nous répéta-t-il. Et des photographies, si nous le pouvions. Du train. De la locomotive. Toute photographie, toute illustration. Ils les encadreraient. Ils les accrocheraient ici même. Nous essaierions. Promis.
C’est nous qui vous remercions, lui dis-je. Vous nous avez aidés au-delà de toute espérance.
Il ferma la porte. Juste avant que le battant ne se rabatte, je vis son visage dans l’entrebâillement, éclairé par derrière. Un visage heureux, et un peu perdu. Il n’avait pas tout compris. Mais il souriait.
Nous rentrâmes au Claridge. Le brouillard s’était un peu levé. À la réception, je demandai qu’on me réveille à l’heure et rappelai le cab du lendemain. Dans l’ascenseur, je glissai à Marcello de ne pas oublier l’argent. Il me répondit qu’il dormait avec. Puis il ajouta qu’il était à l’hôtel, bien rangé, et qu’il ne l’oublierait pas. Je savais bien que s’il l’oubliait, quelqu’un d’autre ne l’oublierait pas. Nos regards allèrent ensemble vers Isidore. Isidore regardait le plafond de l’ascenseur.
Je m’endormis vite. D’un sommeil plein, sans fond, sans rêve.
On frappa à ma porte un peu après six heures. Il faisait encore nuit noire. Je me levai. Mes côtes me rappelèrent leur existence, puis se turent. Je me rasai devant le miroir embué, avec précaution, en contournant l’arcade. Je passai la tenue de la soirée du professeur. Le col me serrait un peu. Je me trouvai l’air d’un homme qui part en voyage. C’était exactement ce que j’étais.
Nous prîmes le petit déjeuner dans la salle à manger presque vide. Du thé très fort. Des œufs. Des toasts rangés debout dans leur petit râtelier d’argent. Marcello avait le pardessus boutonné et la main, encore, à plat sur sa poitrine. Isidore beurrait son pain avec une application de moine copiste. Timothée ne mangea presque rien. Il regardait par la fenêtre le jour qui ne venait pas.
Les majordomes descendirent nos bagages. Dans le hall, on les empila près de la porte tournante, malles, valises, cartons à chapeau. Dehors, deux cabs se présentèrent au bas des marches, leurs lanternes allumées. Le froid nous saisit dès le seuil. Un froid sec, cette fois, coupant. Il avait cessé de neiger. Une mince couche blanche bordait les trottoirs et craquait sous les semelles. Le jour se levait à peine. Une lueur sale, couleur de lait tourné, au bout des rues. Nous nous engouffrâmes dans les voitures avec nos bagages, et Londres défila derrière les vitres givrées, encore à moitié endormie.
Victoria Station.
La gare bourdonnait déjà. Les verrières suintaient de buée. La vapeur montait en colonnes sous les charpentes de fer et retombait en pluie tiède. Des porteurs en casquette poussaient des diables chargés de malles. Des crieurs de journaux. Des sifflets. L’odeur du charbon, de l’huile chaude et du café brûlé d’une buvette.
Le train qui nous attendait n’était pas l’Orient-Express. Pas encore. Marcello voulut savoir si c’était la locomotive. Non. Une locomotive ordinaire, verte et noire, comme on en voit partout. Et derrière elle, des voitures ordinaires. Mais au milieu de la rame, il y en avait une autre. Une voiture à part. Dédiée aux voyageurs de l’Orient-Express. Elle n’était pas celle où nous finirions par voyager, mais elle en portait déjà les armes. Le bois verni de ses flancs luisait doucement sous les lampes du quai. Un employé en uniforme brun se tenait au marchepied, des gants blancs aux mains.
Il nous salua. Il prit nos billets, les examina, nous les rendit avec une légère inclinaison du buste. Nos bagages disparurent. Nous n’eûmes pas à les toucher.
À l’intérieur, il y avait des compartiments. Des banquettes de velours épais, d’un bleu profond. Des appliques de cuivre. Des marqueteries aux parois, des fleurs, des rinceaux, des oiseaux de bois clair incrustés dans le bois sombre. Des rideaux à glands. Des têtières de dentelle blanche. Une odeur de cire, de cuir, de lavande. Je m’assis. Le velours céda sous moi, puis me soutint. On nous servit une collation, presque aussitôt. Du thé dans des tasses de porcelaine fine. De petits biscuits au beurre posés sur une serviette pliée en éventail. Nous nous regardâmes, tous les quatre. Je crois que nous avions la même pensée. Nous étions traités comme des voyageurs particuliers. Comme des hôtes de marque. Nous, avec nos bosses.
Le train s’ébranla.
Isidore s’était raidi. Je le vis. Il avait les deux mains posées à plat sur ses cuisses, les jointures blanches. Ses lèvres bougeaient. Il ne quittait pas des yeux la porte du compartiment.
Marcello le regarda. Ça vous rappelle des souvenirs, mon père ?
Oui, mon fils. Il essayait d’oublier tout ça. Mais il en faisait encore des cauchemars.
Un conseil, dit Marcello. Ne sautez plus du train.
Isidore lui jeta un regard noir. Puis ses mains se desserrèrent un peu. Un peu seulement.
Moi, j’écoutais le train. Le premier cahot. Le deuxième. Le battement des roues qui prenait sa cadence. Je posai ma tempe contre la vitre froide. Elle vibrait doucement. Rien d’autre. Une vibration de train. Je fermai les yeux une seconde, puis je les rouvris, et je regardai dehors.
Nous allions à une vitesse modérée, sans un seul arrêt. Les faubourgs de Londres s’effilochèrent. Les cheminées, les cours, le linge gelé sur les cordes. Puis la campagne anglaise s’ouvrit. Le Kent. Des vergers aux arbres nus, alignés comme des soldats au repos. Des houblonnières vides, leurs perches dressées vers le ciel. Des fermes de brique rouge aux toits pentus. Des fours à houblon, ronds, coiffés de leurs chapeaux pointus et blancs. Le givre sur les prés, que le soleil levant teintait de rose.
Puis les marais de Romney. Le pays s’aplatit d’un coup. Une étendue grise et verte, sans fin, coupée de fossés d’eau immobile qui renvoyaient le ciel. Des moutons serrés les uns contre les autres. Une église isolée au milieu de rien, avec son clocher trapu. Des vols d’oiseaux qui se levaient au passage du train et retombaient plus loin. Un monde à plat, sous un ciel immense. Je le regardais filer. Je ne pensais à rien. Il y avait longtemps que je n’avais pas regardé quelque chose sans rien en attendre.
Un peu moins de deux heures. Et Douvres.
Les falaises blanches, d’abord, aperçues entre deux talus. Puis le port, les grues, les entrepôts, les mâts. Et le ferry. Il nous attendait à quai, sa coque noire et ses cheminées fumantes. Des mouettes tournaient autour en criant. L’air sentait le sel, le goudron et le mazout.
Pour les voyageurs ordinaires, la traversée commençait par une bousculade. Je les vis. Les files devant la douane. Les malles qu’on ouvrait. Les passeports qu’on tendait, qu’on reprenait, qu’on tendait de nouveau. Les enfants qui pleuraient. Pour nous, rien de tout cela. À peine le train s’était-il immobilisé que des porteurs se précipitèrent vers notre voiture. Ils vérifièrent avec nous, un à un, que c’étaient bien nos bagages. Puis ils les emportèrent. Nous n’eûmes pas à présenter nos passeports. On nous conduisit tout droit à bord, par une passerelle à part, jusqu’à nos cabines de première classe. On nous dérangeait le moins possible. Le service était parfait. Discret. Très classieux.
Ma cabine avait une couchette garnie de draps blancs, un hublot de cuivre, une petite table vissée au plancher. Je m’y assis. Je respirai. La cloison vibrait au rythme des machines.
Le ferry s’ébranla.
La mer était un peu agitée. Un peu seulement. Une houle courte, grise, qui faisait monter et descendre l’horizon dans le hublot. À cette saison, nous dit un steward, les vents sont souvent violents et la mer très mauvaise. Nous avions de la chance. Deux heures de traversée, tranquilles, ou presque. Nous essayâmes de nous reposer. De ne pas être malades. De regarder la mer. Isidore échoua dans la deuxième entreprise. Il passa une bonne partie de la traversée penché au bastingage, la soutane battue par le vent, à rendre son petit déjeuner aux poissons de la Manche. Il revint vert. Il ne dit rien. Personne ne lui dit rien. Pour une fois.
Je montai sur le pont, un moment. Le vent me cingla les joues. Il avait le goût du sel. Derrière nous, les falaises blanches s’amenuisaient dans la brume. Devant, rien encore. Une ligne grise entre le ciel gris et l’eau grise.
Il n’y avait pas que nous, dans les voitures de l’Orient-Express. Deux autres personnes voyageaient avec nous. Une femme et un homme d’affaires. Nous les croisâmes dans la coursive. Ils nous saluèrent. Un hochement de tête, un mot poli. Mais ils ne semblaient pas disposés à faire davantage de salamalecs. Ils regagnèrent leurs cabines.
Je les regardai s’éloigner.
Et c’est là que l’autre réflexe me revint. Le vieux. Celui d’avant. Avant le petit train, avant le train noir. Il y avait eu l’écorché dans la bibliothèque, peut-être déposé là pour nous. Il y avait eu nos doutes sur le professeur. Nos doutes sur tout un tas de choses. Nous avions eu le sentiment d’être visés. Et puis le train maudit avait tout recouvert, tout avalé. Il nous avait fait oublier le reste. Il fallait que je m’y remette. Que je retrouve un peu de cette méfiance. Ce n’était pas tout rose, avant de partir. Je ne devais pas l’oublier.
Alors je regardai. Discrètement. La femme, l’homme d’affaires, les stewards, les autres passagers sur le pont. Les visages. Les mains. Les regards qui se détournent trop vite. Je cherchai ce qui ne collait pas. Un objet qui n’avait rien à faire là. Quelqu’un qui nous suivait d’un peu trop près. Timothée faisait de même, je le voyais du coin de l’œil, appuyé à une cloison, l’air de rêver.
Rien. Malgré ma méfiance, rien ne nous parut anormal. Personne ne nous suivait. Personne ne nous regardait. La femme lisait. L’homme d’affaires dormait, le chapeau sur les yeux. Le ferry grinçait, la mer clapotait. Tout allait bien.
Je me surpris à trouver cela presque décevant. Puis je me surpris à en sourire.
Calais nous reçut sous un ciel bas et blanc. Le même manège recommença, en sens inverse. Des porteurs. Nos bagages, qui passaient de mains en mains sans que nous ayons à les toucher. Pas de douane. Pas de file. On nous transvasa du ferry jusqu’au train comme on transvase un vin précieux d’une bouteille à une carafe. Avec soin. Sans en perdre une goutte.
Sur le quai, une voiture de l’Orient-Express nous attendait. Une seule. Ce n’était toujours pas le vrai train. Le vrai, celui qui court jusqu’à Constantinople, partait de Paris. Ici, ce n’était encore qu’une voiture accrochée à une rame française. Isidore leva les bras. Nous y voilà, mes amis, nous y voilà. Marcello lui fit remarquer que non. Pas encore.
Mais le service était le même. Aussi classe. Aussi serviable. Les mêmes gants blancs. Les mêmes inclinaisons du buste.
Nos compartiments ne nous étaient pas encore attribués. Ils ne le seraient qu’à partir de Paris. Comme nous n’étions que six dans la voiture, nous quatre et nos deux compagnons silencieux, nous avions toute la place que nous voulions. La femme et l’homme d’affaires prirent leurs quartiers dans un compartiment, tout au bout. Nous nous étalâmes. On nous servit encore une collation tandis que le train se mettait en route. Un consommé dans des tasses à deux anses. Des sandwichs fins comme du papier. Un vin blanc frais.
Nous quittâmes Calais.
Et la France s’ouvrit devant nous, toute blanche.
La campagne était enneigée jusqu’à l’horizon. Des champs immenses, lisses, où seuls les sillons dessinaient des lignes plus sombres. Des rangées de peupliers nus, noirs sur le blanc. Des villages ramassés autour de leur clocher, toits chargés de neige, cheminées fumantes. Une charrette à l’arrêt au bord d’un chemin, son cheval couvert d’une couverture, la tête basse. Des corbeaux sur un labour. Un canal pris par la glace, avec une péniche immobile, prisonnière. Le soleil, très bas, faisait étinceler tout cela par instants, quand il perçait la couche de nuages. Puis il disparaissait, et tout redevenait gris perle.
Il faisait froid. Isidore, emmitouflé jusqu’aux oreilles, constata que ça caillait. L’hiver avait été rude, dit le steward en remplissant nos verres. Il le serait encore, ajoutai-je.
Marcello s’étira. Ses épaules craquèrent. Il regarda la neige un long moment, puis il dit qu’on se sentait mieux, déjà.
Il avait raison. Je me sentais mieux. Le roulis doux de la voiture. Le velours sous ma paume. Le tintement de la cuiller dans la tasse. La chaleur qui montait des bouches d’aération, sous les banquettes. On s’occupait de nous. On nous choyait. Et je découvrais que j’en avais besoin. Comme un convalescent a besoin d’un bouillon. Pas pour le goût. Pour la chaleur qui descend. Pour remonter à la surface.
Je sommeillai un peu. Je ne sais combien de temps. Quand je rouvris les yeux, la neige était toujours là. Je la regardai de nouveau.
En début d’après-midi, le train ralentit.
Les champs reculèrent. Les premières usines apparurent, leurs hautes cheminées de brique. Des entrepôts. Des faisceaux de voies qui se multipliaient, se croisaient, s’écartaient. Des wagons de marchandises à l’arrêt sur des voies de garage, leurs toits couverts de neige. Des rangées d’immeubles gris, leurs façades aveugles couvertes de réclames peintes, des noms d’apéritifs, de chocolats, de grands magasins. La grande banlieue parisienne. Puis la banlieue plus proche. Puis Paris.
La gare du Nord nous avala sous sa grande halle de fer et de verre.
Le train s’immobilisa dans un long soupir de vapeur. Les portières claquèrent. Les voix, autour, étaient françaises. Les cris des porteurs, les appels, les jurons. J’eus un serrement au cœur que je ne m’expliquai pas tout de suite. Puis je compris. C’était la langue. Ma langue d’adoption. J’étais chez moi.
Le personnel de l’Orient-Express nous attendait sur le quai. Il déchargea nos bagages. Un employé s’enquit. Continuions-nous notre voyage, ou désirions-nous faire halte à Paris ?
Nous allions passer quelques jours à Paris, lui dis-je.
Très bien, monsieur. Souhaitions-nous qu’on conduise nos bagages quelque part ? Il y avait un service de transfert. Et bien entendu, nos trajets jusqu’à nos domiciles respectifs seraient pris en charge par la compagnie.
Je lui donnai mon adresse. Les autres donnèrent les leurs. Il nota tout dans un petit carnet noir. Nos malles disparurent sur un chariot, poussées par un homme en blouse bleue qui sifflotait.
Il était un peu plus de deux heures quand nous sortîmes de la gare.
Paris.
Le froid y était le même qu’à Londres. Mais Paris n’était pas Londres. Londres travaille. Londres est une ruche de brique et de suie, affairée, industrieuse, le nez dans ses registres. Paris, depuis la guerre, s’étourdit. On le sent dès le parvis de la gare. Les klaxons des taxis. Un camelot qui vendait des marrons chauds et chantait en même temps. Deux jeunes femmes qui passaient bras dessus bras dessous, les cheveux coupés court sous leurs cloches de feutre, la jupe au ras du genou, et qui riaient fort. Une affiche collée de travers sur une colonne Morris, avec des saxophones et des noms américains. Après Northampton, après le train noir, tout cela avait l’air d’une fête. Une fête un peu forcée, peut-être. Une fête quand même.
Sur le trottoir, avant de nous séparer, je rassemblai mes compagnons.
Il fallait nous donner rendez-vous. Cet après-midi, chacun rentrerait chez soi. Reprendre ses marques. Défaire ses malles, en refaire d’autres. Mais nous avions déjà, à Paris, tout un tas de choses à faire. Ils s’en souvenaient. Le comte Fénalik, d’abord. Cette piste-là, il fallait la remonter.
Je leur proposai donc ceci. Ce soir, j’appellerais Patrice. Et demain, nous irions en Touraine. Ce n’était pas loin. Deux heures de train. Nous y passerions la journée. Nous pourrions discuter avec Patrice de Fénalik. Nous plonger dans les archives de la famille Beaumain. C’étaient elles qui nous avaient parlé de lui. C’étaient nos ancêtres qui l’avaient affronté. Avec ces éléments-là en main, nous saurions mieux où chercher après. Nous établirions notre champ de bataille.
Timothée fit observer que la Bibliothèque nationale était sur le chemin. Il avait quelque chose de très spécifique à y chercher. Je lui dis qu’il avait intérêt à être très spécifique. La Bibliothèque nationale, c’est un océan. Seuls, nous y passerions des jours et des jours. Mais il pourrait toujours aller voir comment cela se présentait.
Rendez-vous à la gare demain matin, à neuf heures. Patrice nous recevrait pour le déjeuner. D’ici là, quartier libre. Chacun ferait ce qu’il voudrait.
Isidore annonça qu’il allait astiquer sa nouvelle planche de ouija. Personne ne lui demanda laquelle.
Nous nous serrâmes la main. Marcello me tapa sur l’épaule, du côté valide, il avait fait attention. Puis les voitures de la Compagnie nous emportèrent chacun de notre côté. Le père Isidore vers son presbytère du Père-Lachaise. Marcello vers son logement. Timothée vers le sien. Et moi vers la plaine Monceau.
La voiture prit vers l’ouest. Les grands boulevards, d’abord, noirs de monde malgré le froid. Les terrasses vitrées des cafés, toutes embuées, derrière lesquelles on devinait des chapeaux, des fumées de cigarette, des rires. Puis les rues s’élargirent et se calmèrent. Les façades devinrent plus blanches, plus hautes, plus sages. Pierre de taille, balcons de fer forgé, portes cochères vernies. Le Paris des banquiers et des hôtels particuliers. Un fiacre attardé, un chauffeur en livrée qui battait la semelle devant une limousine. Le silence feutré des beaux quartiers, que la neige rendait plus feutré encore.
Avenue Van Dyck.
Le numéro quatre. La grille du parc Monceau à deux pas, ses dorures piquées de givre. L’appartement n’est pas à moi. Il est à Patrice, qui m’en laisse l’usage exclusif depuis des années, avec cette discrétion qu’il met à tous ses cadeaux. La concierge sortit de sa loge pour voir qui arrivait. Elle porta la main à sa bouche en voyant mon arcade. Je la rassurai d’un geste. Le grand escalier, son tapis rouge tenu par des tringles de cuivre, l’odeur d’encaustique. Cinq étages. Je les montai lentement, la main sur la rampe. Je comptai les paliers. Je les compte toujours.
L’appartement était froid. Il sentait le renfermé, le papier, la cire des parquets. J’allai droit aux portes-fenêtres et je les ouvris. L’air glacé entra d’un coup. Je sortis sur le balcon. Le grand balcon filant, avec son fer forgé noir, qui court tout le long de la façade. Sous moi, le parc Monceau. Sa canopée nue, poudrée de neige, un moutonnement d’arbres gris et blancs à perte de vue. Les allées tracées comme à la plume. Et là-bas, au bout, la rotonde de Ledoux, ronde et grave sous son toit de cuivre vert, avec ses colonnes qui semblaient monter la garde. Je posai les mains sur la rambarde. Le fer me brûla les paumes de froid. Je ne les retirai pas tout de suite.
Puis je rentrai. La lumière grise me suivit et se posa sur mes livres, sur mon bureau, sur la pile de courrier que la concierge avait déposée et qui s’était répandue sur le guéridon de l’entrée comme un jeu de cartes. Rien n’avait bougé. Rien. Le fauteuil avait gardé le creux de mon dos. Je l’avais quitté il y a quinze jours. Il y a une vie.
Je restai un moment debout au milieu de la pièce, mon manteau sur le dos. Je regardais tout cela. Je me sentais revenu. Abîmé. Mais revenu.
Puis j’allai au téléphone.
Il était accroché au mur du couloir. Je décrochai le cornet. Je demandai la Touraine à l’opératrice. Le numéro du domaine. Il y eut l’attente, les déclics, les voix lointaines qui se passaient la communication de standard en standard à travers la France enneigée. Je m’adossai au mur. Le papier peint était frais contre ma nuque.
Puis sa voix.
Patrice.
Il fut ravi de m’entendre. Je l’entendis tout de suite à sa façon de dire mon prénom. Il m’avoua qu’il n’était pas tranquille. Pas tranquille du tout, après tout ce qui s’était passé à Londres. Et qu’il imaginait que j’avais beaucoup de choses à lui raconter.
Plein de choses, lui dis-je.
C’était pour cela que j’appelais. Nous arrivions demain. Nous aurions besoin d’accéder aux archives. Il fallait que nous parlions du comte Fénalik. Son nom avait ressurgi dans notre affaire.
Il y eut un petit silence sur la ligne. Je l’imaginai, dans son bureau, la pipe à la main, le regard posé sur la fenêtre et sur le coteau blanc. Combien serions-nous ?
Le père Isidore, Marcello et Timothée. C’était tout.
Il demanderait à Marguerite de préparer les chambres. Puis il s’étonna. Et Madeleine ? Elle ne venait pas ?
Je lui dis que Madeleine n’était plus avec nous. Elle nous avait quittés à Londres.
Il y eut un petit temps sur la ligne. Puis il reprit, d’un ton plus léger, presque malicieux. Il faudrait que je lui raconte cela. Elle était bien jolie, cette petite. Il trouvait très étonnant qu’elle soit partie.
Je souris dans le cornet. Je lui raconterais, oui.
À quelle heure devait-il nous attendre ?
Nous prendrions le train de neuf heures. Normalement, deux heures de trajet. Vers onze heures, nous serions en gare de Tours.
Il viendrait nous chercher avec la voiture.
Merci beaucoup, père.
Fils. Bon voyage. À demain.
À demain.
Je raccrochai. Le cornet retrouva son crochet avec un petit claquement sec. Je gardai la main posée dessus un instant. Il était tiède.

