Journal de Patrice Beaumain (20) : Minuit sonne …

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19 novembre 1893 — Les docks de Kassim Pacha

Il est des crépuscules qui ressemblent à des funérailles. Celui de ce 19 novembre 1893, tombant sur Constantinople comme un drap funèbre sur un corps encore chaud, portait en lui cette qualité particulière d’agonie lente qui transforme la lumière mourante en une chose presque tangible, presque malveillante. Le soleil s’éteignait quelque part derrière les coupoles et les minarets, et les ombres qui jaillissaient de chaque ruelle, de chaque passage voûté, de chaque enfoncement de muraille, me parurent moins des absences de lumière que des présences à part entière — des entités patient et affamées qui attendaient, comme nous tous, que la nuit achève son office.

Nous avions quitté la résidence du professeur Demir à la fin de l’après-midi, portant sur nous moins d’armes que de résolutions. Le plan, élaboré au cours de ces longues heures de discussion serrée dont l’atmosphère feutrée du salon ottoman avait été le théâtre, tenait dans sa grande architecture à une forme de supercherie : nous nous rendrions aux docks de Kassim Pacha à l’heure convenue, nous nous présenterions comme des hommes venus honorer le marché, et nous aurions en notre possession des objets destinés à berner des fanatiques qui, au fond, croyaient en leur propre toute-puissance à l’excès.

C’est Rana, la fille aînée du professeur Demir, qui avait fourni l’instrument de cette tromperie. Ses doigts habiles — les mêmes doigts qui, le matin même, m’avaient servi le thé avec une grâce si naturelle — avaient cousu et relié à la hâte une imitation des Murmures du Fez et contrefait un fez rouge sang dont le tissu soigneusement sali et vieilli à l’acide devait, dans la pénombre d’un quai brumeux, tromper des yeux trop avides pour être prudents. Je les avais pris des mains de cette jeune femme courageuse sans un mot, incapable d’exprimer adéquatement ma gratitude mêlée de honte — car c’est bien à ses mains innocentes que revenait la tâche de forger les mensonges qui nous permettraient peut-être de survivre à cette nuit.

L’ironie la plus cruelle de notre situation tenait à une garantie d’une nature radicalement différente que nous portions pourtant avec nous — non sur le papier, mais quelque part dans la mémoire, enroulée autour d’une promesse. Car Abdul Hamid II en personne, lors de notre audience de l’après-midi dans les fastes de sa cour, nous avait accordé sa parole : sa police détournerait le regard de notre expédition nocturne. Une parole donnée, sans écrit, sans sceau, sans témoin officiel — juste la voix d’un Sultan et la valeur qu’un Sultan accorde à ses propres engagements. C’était, dans les circonstances, aussi précieux qu’un firman et aussi fragile qu’un souffle. Plus paradoxal encore, ce même souverain nous avait conviés, avec une courtoisie qui frisait l’absurde, à un bal fastueux prévu pour le lendemain soir dans les salons de son palais. Je me demandais, tandis que nous quittions la résidence Demir dans l’obscurité naissante, si le Sultan imaginait seulement dans quel état nous pourrions nous présenter à ce bal — ou si nous nous y présenterions du tout.

Les docks de Kassim Pacha nous accueillirent à vingt heures trente avec toute la bienveillance d’un ossuaire.

L’odeur nous frappa d’abord : une chose épaisse, composite, qui n’était pas simplement la puanteur ordinaire des ports, mais quelque chose de plus fondamental, de plus ancien, comme si la vase elle-même fermentait sous nos pieds en libérant les déchets accumulés de plusieurs siècles de commerce et de misère humaine. Le poisson pourri, le goudron rance, la marée basse qui découvrait des berges que le soleil n’atteignait jamais — tout cela se mêlait pour composer une présence olfactive presque sentiente. La brume, qui commençait à ramper depuis la Corne d’Or par nappes successives, enveloppait les caisses empilées, les hangars éventrés, les barques désossées comme autant de linceuls spontanés.

Je pris mes positions en silence derrière un amoncellement de bois humide et gorgé d’eau dont les fibres pourries exhalaient leur propre variation sur le thème de la décomposition ambiante. Le bois cédait légèrement sous mes doigts lorsque je m’y appuyai pour mieux surveiller l’espace ouvert devant moi. Mon revolver, dont le métal froid me rappelait à chaque instant son existence rassurante, était en place. Je ne savais pas encore si cette assurance était fondée.

Nos positions s’étaient réparties avec la logique froide qui s’impose d’elle-même dans les préparatifs militaires lorsque la mort est une éventualité sérieuse plutôt qu’une métaphore. Alfred s’était glissé le long des hangars jusqu’à identifier une porte cadenassée qu’il avait forcée avec cette dextérité mécanique qui ne cesse de me surprendre chez cet homme par ailleurs si mélancolique — un crochetage propre, silencieux, et il avait disparu dans les entrailles de l’entrepôt délabré, d’où il pourrait tirer avec un angle favorable sur l’espace dégagé des quais. Hervé, plus leste que son allure ne le laissait supposer, s’était hissé sur le toit bas d’une remise adjacente, disparaissant dans l’obscurité avec son fusil, spectre armé veillant depuis les hauteurs sur notre théâtre d’opérations.

Au centre de ce dispositif, exposés et vulnérables avec la délibération calculée de l’appât sur l’hameçon, se tenaient Robie, Églantine et Eugène. Ce rôle d’agneaux offerts à l’attention de bouchers potentiels exigeait un courage d’une nature particulière — non pas le courage frénétique de l’assaut, mais cette forme plus froide et plus difficile à maintenir qui consiste à rester immobile en sachant ce qui approche. Robie, dont la mâchoire serrée trahissait une tension que son regard ne laissait pas deviner, portait sous sa chemise une lourde porte de poêle arrachée à la cuisine de la résidence Demir dans l’après-midi — protection dérisoire sans doute contre les lames qui nous attendaient, mais dérisoire est parfois tout ce que l’on possède.

L’attente commença.

Je ne saurais décrire avec exactitude ce que fait l’attente à l’esprit humain dans de telles circonstances. Elle distille quelque chose — appelons cela l’angoisse, faute d’un terme plus précis — avec la patience inexorable d’un alambic, concentrant à chaque minute qui passe une substance de plus en plus corrosive dans les veines. Le silence n’était pas l’absence de bruit mais une présence active, une chose qui pesait sur les épaules, qui comprimait la poitrine, qui transformait chaque craquement de bois flottant, chaque clapotis de la Corne d’Or, en un signal possible, en une menace potentielle. Les heures s’étiraient comme du caoutchouc tiré jusqu’au point de rupture.

Il devait être aux environs de vingt-trois heures quinze lorsque Robie, rongé par cette même attente que je supportais de mon côté en m’occupant l’esprit par des calculs inutiles et des considérations absurdes, fractura d’un coup d’épaule la fenêtre crasseuse d’une bâtisse voisine. Je l’observai depuis ma cachette avec une inquiétude muette — ce bruit risquait d’alerter quelque présence que nous ne soupçonnions pas encore. Mais l’intérieur se révéla ne contenir que des filets moisissants suspendus à des crochets rouillés et l’écho caverneux d’un espace vide, et Robie regagna son poste avec la déception silencieuse d’un homme qui avait espéré trouver quelque chose à frapper.

La brume s’épaissit encore. Le froid, qui avait jusqu’alors représenté un désagrément ordinaire, se mua progressivement en une chose mordante, s’insinuant sous les manteaux, trouvant les interstices entre le col et la nuque, explorant méthodiquement chaque point de vulnérabilité thermique de nos corps épuisés. Je serrai plus fort la crosse de mon revolver.

Minuit.

Ils surgirent du nord.

Je dois m’arrêter un instant sur ce que je vis dans ces premières secondes, car si je ne le consigne pas avec précision maintenant, l’horreur qui vint ensuite risque d’écraser ce moment initial sous son propre poids, et ce moment mérite d’être préservé dans toute sa clarté glaçante. Ce fut d’abord des silhouettes — quatre hommes en avant, puis d’autres, se découpant contre la brume avec cette netteté particulière que confèrent les nuits sans lune aux formes sombres sur fond d’obscurité légèrement moins dense. Leur démarche était celle d’hommes qui savent ne pas avoir à se presser, la démarche de ceux qui tiennent l’avantage et le savent.

Entre eux, frêle et vacillante comme une flamme dans un courant d’air, la silhouette de Barlas. Je reconnus l’enfant sans l’avoir jamais vu autrement qu’en photographie dans le salon de son père — cette façon particulière qu’ont les portraits de nous préparer à reconnaître un visage dans la réalité, même si la réalité en diffère sensiblement. Et en effet, le visage de Barlas ce soir-là différait profondément du portrait souriant accroché dans le salon des Demir. Le canon d’une arme s’appuyait contre sa tempe avec le naturel désinvolte et obscène de ceux qui ont depuis longtemps cessé de considérer une vie humaine comme autre chose qu’un levier.

Mais c’est ce qui fermait cette procession qui arrêta net mon souffle dans ma gorge.

La chose avançait en dernier. Je ne saurais lui donner d’autre nom que « la chose » sans trahir la réalité de ce que je perçus, car les catégories anatomiques ordinaires s’effondraient devant elle comme des murs de sable sous une marée. Elle était massive — d’une masse qui n’était pas simplement la masse ordinaire d’un individu corpulent, mais quelque chose d’accumulé, d’ajouté, comme si la chair avait continué à croître au-delà de toute limite raisonnable, obéissant à une logique de prolifération qui n’avait plus rien à voir avec la biologie telle que je l’avais apprise. Son dandinement — car « marche » n’était pas le terme juste — était celui d’un être dont le centre de gravité s’était déplacé ou multiplié de façon irrationnelle. Sa silhouette, dans la brume, semblait par moments changer de contour, comme si les limites de son corps n’étaient pas encore tout à fait fixées, pas encore définitivement résolues.

Un fez rouge sang coiffait ce qui devait être sa tête.

Je compris alors, avec une certitude viscérale qui précédait de loin tout raisonnement, ce que j’avais devant moi. Non pas en faisant appel à quelque déduction savante, non pas en reconstituant laborieusement les étapes d’un syllogisme — mais parce que je l’avais déjà vu. Cette reconnaissance-là est d’une nature particulièrement cruelle : elle ne vous laisse pas le bénéfice de la découverte, elle vous prive même de l’hébétude salutaire de la première fois. Matthew Pook dans cette chambre de Whitechapel, dont la langue s’était muée en fouet et dont les yeux n’étaient plus les yeux d’un étudiant de chez Smith mais ceux d’une chose habitée — et Myers sur l’Orient Express, ce jeune homme maladif dont le fez avait glissé et dont ce qui restait n’avait plus grand chose à voir avec un homme. Ces images, que j’avais cru enfouies sous les couches successives des événements qui avaient suivi, remontèrent d’un seul bloc, intactes, avec toute leur charge nauséeuse.

Ce que je voyais sur ces quais n’était pas une créature inconnue. C’était un stade. Le stade terminal, cette fois — celui que ni Pook ni Myers n’avaient eu le temps d’atteindre. Non pas un homme qui portait un fez, mais ce que le fez produit lorsque son œuvre est menée jusqu’à sa conclusion logique et abominable. Cette chose avait été un être humain. Elle ne l’était plus. La transformation n’était pas en cours — elle était accomplie, et la frontière entre l’ancien état et le nouveau était franchie depuis si longtemps qu’elle n’existait plus même comme souvenir dans la chair de la créature.

Le meneur, celui des quatre hommes qui marchait légèrement en avant des autres et dont l’autorité s’exprimait dans chaque détail de sa posture, s’immobilisa face à Robie, Églantine et Eugène. Son anglais, qu’il employa sans doute par souci d’universalité dans cette nuit cosmopolite, était écorché et dur, taillé à la serpe : il voulait les reliques, il les voulait maintenant, et sa voix portait la conviction tranquille de celui qui n’a pas encore rencontré d’obstacle insurmontable.

Robie réclama d’abord que l’arme soit écartée de la tempe de l’enfant. Sa voix était remarquablement ferme pour un homme qui portait une porte de poêle sous sa chemise et qui avait en face de lui quelque chose que les manuels d’anatomie auraient refusé d’illustrer. Le refus du sectateur fut aussi sec que définitif.

Un instant — un seul — où rien ne bougea.

Puis Robie porta la main à l’intérieur de son manteau et en sortit le faux fez rouge que Rana avait confectionné.

Il le coiffa.

Et il parla — une litanie gutturale, une succession de sons qui s’apparentaient à du turc comme une caricature grossière s’apparente à un portrait, un simulacre de rituel assemblé à la hâte dans l’après-midi avec l’aide de Toprak qui avait fourni quelques fragments de formules entendues sans en comprendre le sens. C’était maladroit, approximatif, probablement absurde dans sa forme — et pourtant cela produisit exactement l’effet escompté. Les adorateurs vacillèrent. Quelque chose dans cette profanation inattendue, dans cette appropriation grotesque de leurs propres symboles sacrés par un boxeur parisien sur des quais de Constantinople, rompit le fil de leur attente et instilla dans leurs certitudes fanatiques une fissure d’incompréhension.

Ce fut le signal.


Alfred tira le premier depuis l’entrepôt.

La détonation déchira le silence avec une violence que la brume étouffa à peine, et le cultiste qu’il avait visé encaissa le projectile en plein corps. La chair fut mordue, le tissu de sa veste s’ouvrit, et l’homme — si l’on pouvait encore employer ce terme — s’immobilisa une fraction de seconde sous l’impact. Puis il reprit sa progression. Ses jambes recommencèrent à fonctionner. Son regard, qui avait brièvement basculé vers la source du coup de feu, revint se poser sur ses cibles avec une indifférence qui était peut-être la chose la plus terrifiante que j’aie observée de la soirée.

Je braquai mon arme sur le meneur et pressai la détente. Le recul familier, le bruit mat d’un projectile s’enfonçant dans de la chair, le hoquet involontaire que produisit l’homme en accusant le choc. Il ne s’effondra pas. Il porta la main à l’endroit de l’impact avec ce geste réflexe et presque distrait de celui qui vérifie une tache sur sa veste, et ses yeux se portèrent dans ma direction avec une attention nouvelle que je n’avais nulle envie d’attirer.

Ce fut Robie qui offrit le premier répit digne de ce nom.

Depuis l’espace dégagé du quai, d’un geste d’une précision que je n’aurais pas attendue dans ce chaos naissant, il aligna son arme sur le fanatique dont le canon pressait encore la tempe de Barlas, et tira. Le tir fut chirurgical. Le crâne du sectateur éclata dans une gerbe écarlate qui s’étala sur la brume comme une tache d’encre sur du papier buvard, et l’homme s’effondra avec l’irrévocabilité mécanique des corps qui n’ont plus de cerveau pour formuler l’ordre de rester debout. L’enfant, libéré de cette contrainte physique immédiate, se figea sur place comme une statue, incapable de comprendre ou d’agir.

Le chaos prit alors le quai pour scène.

Je vis Eugène d’abord — Eugène dont le courage physique m’avait surpris à bord de l’Orient Express mais dont cette nuit allait révéler les limites. Ses yeux, dans l’éclat d’une nouvelle détonation, portaient quelque chose que je n’y avais encore jamais vu : une panique nue, primitive, que toute l’élégance de son éducation ne parvenait plus à vêtir d’un semblant de dignité. Il me bouscula — littéralement, son épaule heurtant la mienne au passage — et courut se réfugier derrière une vieille barque dont la coque vermoulue lui offrait un abri que sa propre conscience ne lui offrait certainement pas. Je n’avais pas le temps de le juger. Je n’aurais sans doute pas agi différemment si je n’avais pas eu une colonne à dossier derrière moi.

Églantine, elle, ne fuit pas.

Certes, elle n’était pas armée de grand-chose, et les serviteurs corrompus qui l’encerclèrent brandissaient des yatagans dont les reflets meurtriers n’avaient rien de métaphorique. Je la vis slalomer entre les caisses avec une rapidité qui tenait moins de la technique que de l’instinct de survie à l’état pur, cet instinct qui court-circuite la réflexion et agit directement sur les muscles. L’un de ses poursuivants, plus rapide que les autres, la rattrapa et lança sa lame courbe dans un arc qui aurait dû la couper. La lame siffla. Églantine, dans un mouvement qui ne pouvait pas avoir été calculé mais seulement ressenti, esquiva d’un souffle et pivota sur elle-même. Ce qui suivit relevait d’une brutalité que je n’aurais jamais associée à cette femme au charme subtil et au parler doux : elle abattit son crâne de tout son poids contre le visage du fanatique. Le choc fut audible malgré le vacarme ambiant. L’homme s’effondra dans une inconscience qui me parut, dans les circonstances, éminemment méritée.

Du haut de son perchoir, Hervé tenait sa position avec une ténacité dont je lui savais gré. Sa silhouette sur le toit de la remise se découpait par intermittence dans les éclairs de poudre, fusil à l’épaule, tir après tir. Il les touchait. Je le voyais toucher, voir les corps réagir à l’impact — et pourtant les corps refusaient la mort. Ils titubaient, ils s’arrêtaient un instant, et ils reprenaient. Les balles semblaient englouties par ces chairs qui boursouflaient et se refermaient sur les projectiles comme une mer visqueuse se referme sur ce qu’on y jette. J’avais lu quelque part dans les notes du Baron von Hofler que les stades avancés de la transformation par le fez rendaient les tissus imperméables aux blessures ordinaires. Je n’avais pas voulu le croire entièrement. Je le croyais maintenant.

L’une des abominations, celle dont la métamorphose semblait la plus avancée parmi les suivants du meneur, manifesta soudain une agilité simiesque qui contredisait sa masse. Elle bondit — le mot n’est pas exagéré, elle quitta le sol avec une force explosive qui n’avait rien d’humain — et atterrit sur le toit de la remise à quelques mètres d’Hervé. Je l’entendis crier, non de peur mais de l’effort, et le corps à corps qui s’ensuivit sur ce toit étroit et pentu fut quelque chose que je ne pus suivre qu’en fragments sonores et en silhouettes agitées découpées contre le ciel légèrement moins noir que le reste. Il y eut une détonation unique, rapprochée, et puis le silence de ce côté-là du combat — suivi, quelques secondes plus tard, du bruit sourd d’un poids qui tombait depuis le toit jusqu’au sol. Je priai pour que ce fût le bon poids.

La chose colossale, pendant tout ce temps, n’avait pas bougé.

Elle se tenait à l’arrière de la formation, si l’on pouvait encore parler de formation dans ce désordre sanglant, et elle observait. Ou du moins, quelque chose en elle observait — car j’hésitais à lui attribuer les facultés d’attention et de jugement qui impliquent une conscience encore reconnaissable. Son dandinement s’était arrêté. Elle était simplement là, masse informe dans la brume, et j’avais beau savoir que ma balle ne ferait rien de décisif contre elle, j’évitais de croiser ce qui devait être son regard.

C’est alors qu’elle s’ébranla.

Son mouvement vers Robie était inévitable. Je l’avais compris avant qu’il commence, la façon dont l’espace entre eux se réduisait portait déjà en lui l’évidence de cette confrontation. Robie le comprit également — je le vis à la façon dont il délaissa les adversaires secondaires et se concentra sur elle, la dague du Baron désormais à la main, cette lame ancienne aux gravures énigmatiques qui pulsait d’une énergie particulière et dont tous ceux qui l’avaient touchée avaient rapporté quelque chose de difficile à formuler mais d’impossible à nier.

Un cultiste, dans ma direction, profita de ce moment.

La lame entra dans mon bras gauche juste au-dessus du coude, pas profondément, mais avec une brutalité qui n’avait rien de superficiel en termes de douleur. Une estafilade longue et brûlante qui me rappela, avec une précision que je n’avais pas sollicitée, que j’étais composé de chair et de sang et que l’une et l’autre pouvaient être séparés par du métal affûté. Je reculai d’un pas, la main droite relevant mon arme par réflexe pur, et tirai à bout portant. L’éclair de poudre illumina brièvement le visage de mon assaillant — un visage dont je préfère ne pas consigner les détails ici, car ils appartiennent à ces images que l’on tente d’enfouir et qui remontent néanmoins à la surface dans les premières heures de l’aube. Il fut projeté en arrière et disparut dans la fange sans autre cérémonie.

Le combat touchait à sa fin, mais ni la logique ni l’élégance ne présidèrent à sa conclusion.

Robie, aux prises avec la chose, se battait dans ces conditions particulières où l’efficacité physique ordinaire ne suffit plus. Ses coups de poing, qui auraient mis à terre n’importe quel adversaire humain, s’enfonçaient dans une masse dont la résistance n’obéissait pas aux règles mécaniques habituelles. La chose ne reculait pas par la douleur — peut-être parce qu’elle n’avait plus les structures nerveuses nécessaires pour la ressentir. Robie le comprit rapidement, et ce fut cette compréhension, davantage que sa force physique, qui sauva la situation. Il ne chercha pas à abattre — il chercha à trouver l’endroit où la dague produirait son effet.

Elle le produisit.

Je n’ai pas de description satisfaisante de ce moment. La lame ancienne pénétra dans les chairs mutantes de l’abomination et quelque chose se produisit qui n’était pas simplement une blessure mais une négation — comme si le métal de cette dague portait en lui une propriété antimoniale à l’égard de ce que la transformation avait créé. Un gargouillis s’éleva, d’une tonalité qui n’appartenait à aucun registre vocal humain que j’aie jamais entendu. La masse commença à s’affaisser avec la lenteur d’un édifice dont on a retiré les fondations une à une, et lorsqu’elle toucha le sol des quais, elle continua d’une certaine façon à se défaire, ses contours perdant leur cohérence comme une forme façonnée dans de l’argile molle exposée à la chaleur.

Dans la même séquence — car le chaos n’attend pas qu’on finisse d’observer une horreur avant d’en produire une autre — le pistolet que Robie avait lâché dans la mêlée heurta les pavés avec l’angle exact et la précision fortuite qui parfois gouvernent les accidents décisifs. Il cracha une balle. La balle traversa la boîte crânienne du cultiste qui surplombait encore notre compagnon, suspendu dans l’acte même de frapper. L’homme s’effondra.

Eugène, depuis sa barque, réalisa que le danger immédiat s’était dissipé suffisamment pour permettre un geste d’une lâcheté retorse. Il émergea de son abri et transperça de sa canne-épée un malheureux qui rampait dans la fange en cherchant vainement à se relever — moribond, déjà condamné, que notre dandy acheva avec l’air satisfait de celui qui rachète à bon prix une dette contractée dans la panique. Je ne dis rien. Le moment n’était pas aux leçons de morale.

Le silence retomba sur les docks de Kassim Pacha avec une soudaineté qui avait quelque chose de décrété.

Douze corps. Je les comptai — non par morbosité, mais parce que le journaliste en moi, même dans cet état, avait besoin de chiffres précis pour ancrer l’expérience dans quelque chose de vérifiable. Douze corps mutilés sur les pavés humides, formant un tableau d’une horreur qui dépassait largement les capacités descriptives du vocabulaire ordinaire. Le canon de mon revolver fumait encore légèrement. Je m’avançai entre les corps avec la conscience aiguë de ma propre présence dans ce charnier, et achevai d’une balle froide ceux dont les râles s’élevaient encore dans la brume — non par cruauté, mais parce que chaque son humain dans ce silence récupéré représentait un risque, et parce que ces hommes, ou ce qu’ils étaient devenus, n’avaient plus rien à gagner de la survie.

Je ne me souviens pas avoir décidé de faire cela. Je me souviens l’avoir fait.

Barlas était recroquevillé entre deux caisses, là où le chaos des premières secondes l’avait poussé. Je le trouvai en suivant ce qui me parut être un instinct mais était probablement simplement le processus logique de chercher là où on aurait naturellement cherché refuge si l’on avait neuf ans et que le monde venait de se révéler comme une chose meurtrière et insensée. Il était secoué de spasmes que je ne sus pas immédiatement qualifier — ni frissons de froid ni sanglots, mais quelque chose entre les deux, quelque chose qui venait de plus profond que l’un ou l’autre. Ses yeux étaient ouverts et regardaient quelque chose qui n’était pas les quais de Kassim Pacha, quelque chose que lui seul pouvait voir et que j’espérais de tout mon être ne jamais avoir à voir moi-même.

Je m’agenouillai dans la fange et lui parlai à voix basse. Mes promesses sonnaient faux dans cet environnement, je l’entendais moi-même — des mots de réconfort proférés sur un charnier brumeux par un homme ensanglanté dont le manteau portait les éclaboussures des dernières minutes. Et pourtant c’était tout ce que j’avais à offrir, et je les offris avec le plus grand sérieux, espérant que le ton, sinon le contenu, atteindrait quelque chose en lui au-delà du choc.

Ce fut la sirène d’un caboteur lointain, déchirant la nuit depuis le Bosphore, qui nous tira de cette immobilité post-combat. Un son parfaitement ordinaire, marin, prosaïque — et qui me ramena à la réalité avec la brutalité d’un seau d’eau froide. Nous devions partir. Immédiatement. Avant que la patrouille de nuit, si discrète que le sauf-conduit impérial l’avait rendue, ne décide de ne pas l’être trop longtemps.

Nous partîmes sans nous retourner. Je ne suis pas certain que tous mes compagnons partageaient ma résolution sur ce point.


Il était aux environs d’une heure du matin lorsque nous frappâmes à la porte de la résidence Demir.

Ce qui nous attendait de l’autre côté de cette porte constituait le contraste le plus violent que j’aie jamais expérimenté — et j’avais connu quelques contrastes depuis le départ de Paris. La lumière chaude et dorée qui se déversa dans la ruelle dès que la porte s’entrouvrit semblait appartenir à un autre monde, littéralement, comme si nous franchissions non pas un seuil domestique mais la frontière entre deux réalités incompatibles.

Selin Demir fut la première. Elle nous vit — elle vit son fils, recroquevillé contre le flanc de Robie qui le soutenait de son bras valide — et le cri qu’elle poussa n’était pas de terreur mais de quelque chose d’inverse, de quelque chose dont je ne connaissais pas bien le nom parce que je n’avais pas eu souvent l’occasion de l’entendre dans sa forme pure et immédiate : la joie, absolue, sans mélange, la joie de la mère qui retrouve l’enfant qu’elle croyait perdu.

Le professeur Demir, malgré sa blessure qui le contraignait à des mouvements prudents, était debout dans le couloir. Je le vis fixer son fils, puis nous fixer nous, puis son fils à nouveau, et ses yeux — ces yeux d’érudit habitués à contempler des textes anciens avec un détachement professionnel — portaient en cet instant quelque chose d’entièrement privé et d’entièrement humain qui me fit détourner le regard par discrétion.

Il y eut des larmes. Des étreintes. Toprak et Rana apparurent depuis le fond du couloir, et Toprak — ce jeune homme d’ordinaire si réservé dans ses expressions — serra son petit frère contre lui avec une intensité que ne bridait aucune retenue sociale. Les cris de soulagement se mêlaient aux questions, les questions se mêlaient aux sanglots, et toute cette chaleur humaine déferla sur nous comme une vague dont nous ne savions pas très bien comment recevoir le choc.

Car ils nous étreignaient comme des sauveurs. Leurs bras se refermaient sur nous avec une gratitude qui ne s’interrogeait pas, qui ne nuançait pas, qui n’avait nul besoin d’être méritée pour s’exprimer pleinement. Et leurs yeux, dans cette lumière dorée du salon ottoman où ils nous firent entrer, ne voyaient pas ce que nos yeux à nous voyaient encore.

Ils ne voyaient pas les quais de Kassim Pacha.

Ils ne voyaient pas les douze corps.

Ils ne voyaient pas ce que le revolver tenu par la main de leur invité français avait fait, et combien de fois il l’avait fait, et avec quelle résolution froide.

Ils nous voyaient en sauveurs, et nous recevions leur amour comme des gens qui savent qu’ils portent sous leur manteau quelque chose que cette lumière dorée ne doit pas éclairer. Nous leur rendions leurs sourires et leurs étreintes avec tout ce que nous pouvions rassembler de sincère — et il y en avait, de la sincérité, nous avions véritablement voulu sauver cet enfant et nous l’avions fait. Mais quelque chose d’autre était également vrai, simultanément et irréductiblement : une part de nous-mêmes était restée sur ces quais, maculée de sang dans la fange et la brume.

Je ne savais pas si cette part reviendrait.

Je l’ignorais encore lorsque je m’assis enfin dans le salon des Demir, le bras proprement bandé par les soins attentionnés de Selin, une tasse de thé brûlant entre mes mains, et que je regardai autour de moi mes compagnons — Robie dont le visage portait la sérénité étrange des combattants après la bataille, Églantine dont le regard cherchait sans doute à retrouver quelque équilibre intérieur, Alfred qui avait posé ses bras sur la table et y avait appuyé son front, Hervé qui fixait le fond de sa tasse avec une intensité de philosophe, Eugène dont je choisis de ne pas examiner trop précisément l’expression — et je pensai à cette invitation au bal du Sultan, pour le lendemain soir, qui attendait quelque part dans ma veste.

Demain soir, nous devrions être présentables.

Demain soir, il faudrait que tout cela fût rangé quelque part, sous quelque chose, derrière quelque chose.

Sauf que demain, peut-être, il n’y aurait pas de bal. Demain, peut-être, il y aurait l’île. Cette dixième île des Princes que le batelier Abdullah aux neuf doigts devait localiser pour nous, ce repaire de Nisra où notre affaire véritable n’était pas encore réglée — car ces cultistes sur les quais n’étaient que des suppôts, des bras armés, et le bras ne constitue pas la tête. Nisra était toujours vivante quelque part sur ces eaux noires. L’enfant était sauvé, certes. Mais la menace, elle, demeurait entière.

Le bal du Sultan, les costumes, les civilités — tout cela pouvait fort bien attendre que l’histoire décide de ce que serait réellement notre lendemain.

Je ne savais pas encore ce qu’elle déciderait.