Journal de Patrice Beaumain (21) : L’île mystérieuse.

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20 novembre 1893 

L’horloge de la demeure du professeur Demir égrenait lugubrement les deux coups du matin, marquant l’avènement de ce lundi 20 novembre 1893. Les ombres, projetées par des lampes à la lueur vacillante, se contorsionnaient sur les murs tapissés de la bibliothèque, tentant vainement de repousser les ténèbres accrochées à nos âmes. L’air était poisseux, lourd, saturé par l’odeur cuivrée de notre propre sang et la sueur froide de la terreur. Dans un coin, le jeune Barlas, fraîchement arraché aux griffes de l’innommable, tremblait de tous ses membres dans les bras de sa mère, Selin. La joie de ces retrouvailles n’était qu’un vernis craquelé sur un gouffre de cauchemars.

Pour engourdir la folie rampante, j’avalai d’un trait un verre de boura, cette âcre liqueur de figue qui me calcina la gorge avec la brutalité d’un acide. Autour de moi, la réalité de nos chairs meurtries s’imposait avec cette insistance propre aux choses que l’esprit cherche à fuir mais que le corps, traître à sa manière, exhibe sans retenue. Ce fut Robie, avec ses lourdes mains de boxeur façonnées pour briser les os, qui se chargea de la besogne avec l’application méthodique d’un chirurgien de campagne. D’une précision macabre, il nettoya mes lacérations à l’eau rougie, la morsure du camphre m’arrachant des rictus de douleur que je m’efforçais de contenir — une fierté dérisoire dans les circonstances, mais la seule qui me restât. Il pansa ensuite Églantine, dont le teint diaphane rivalisait avec celui des cadavres que nous avions laissés dans notre sillage, ses doigts se mouvant avec une douceur que l’on n’eût pas attendue de ces mains-là. Puis, dans un geste qui me glaça le sang avec une efficacité que n’aurait pas renié le camphre lui-même, Robie retourna son attention sur ses propres plaies et les recousit avec une indifférence minérale, les mâchoires serrées, les yeux fixés sur quelque point invisible au-delà des murs, comme si la douleur était une question qu’il avait depuis longtemps décidé de ne plus poser.

Nous étions en vie. C’était, provisoirement, la seule vérité qui tînt debout.

C’est alors que le professeur Demir émergea des zones les plus sombres de la pièce.

Il n’entra pas, à proprement parler. Il apparut, comme si l’obscurité elle-même l’avait engendré — cette obscurité particulière des pièces où l’on a trop longtemps étudié des textes qui n’auraient jamais dû être écrits. Son visage, ravagé par l’étude des choses impies, portait le poids d’un monde que nous ne faisions qu’entrevoir, lui qui le contemplait depuis des années avec la lucidité douloureuse de celui qui voit trop et ne peut plus faire semblant. Ses yeux, quand ils se posèrent sur nous, ne nous évaluèrent pas. Ils nous jaugèrent — la nuance est considérable, et je la ressentis avec une netteté qui me déplut.

L’heure du jugement avait sonné, et Demir nous l’annonça avec la sobriété des hommes qui n’ont plus de superflu à sacrifier sur l’autel de la ménagement.

La tête du culte, la prêtresse Nisra, se terrait sur son île isolée. Nous le savions depuis plusieurs heures, mais entendre Demir le formuler dans cette pièce, à cette heure, avec cette voix qui ne tremblait que parce que la vérité elle-même tremble lorsqu’elle est trop lourde — c’était une chose différente de la simple information. C’était un verdict. Les mots du professeur s’insinuèrent en nous comme un poison lent qui ne cherche pas à tuer mais simplement à s’installer, à coloniser les recoins de la pensée, à s’y faire une demeure permanente : il ne suffirait pas de tuer. Il ne suffirait pas d’arriver sur cette île, de traverser ses gardes, d’atteindre la chambre de Nisra et de lui loger une balle dans le crâne. Non — les choses, naturellement, ne pouvaient pas être aussi simples.

L’un de nous, nous expliqua-t-il de sa voix caverneuse où résonnait quelque chose de définitif, devrait coiffer volontairement le Fès rouge sang — ce parasite psychique dont nous avions appris à nos dépens ce que le contact prolongé pouvait produire sur une âme — et plonger son regard dans celui de l’abomination pour un duel astral à mort. Un combat qui ne se livrerait pas dans la chair, mais dans les espaces intérieurs que la raison ordinaire préfère ignorer et dont seuls les fous et les érudits connaissent la topographie exacte. S’il échouait, son esprit serait broyé — Demir n’employait pas d’euphémisme, et je lui en sus gré d’une façon sinistre — et un autre devrait ramasser la relique pour poursuivre cette lutte suicidaire, jusqu’à dominer le Fès originel et déclencher l’anéantissement de cette engeance. Jusqu’à la victoire ou jusqu’à l’épuisement de tout ce que nous pourrions encore offrir à la démence de cette nuit.

Le professeur recula d’un pas. Ses yeux fixèrent un vide insondable, le vide de ceux qui ont regardé trop longtemps dans les abîmes et qui portent désormais cet abîme avec eux comme d’autres portent un manteau ou une blessure de guerre. Puis il prononça l’indicible.

Nisra préparait une incantation pour déchirer le voile de notre réalité. Elle invoquait Yog-Sothoth.

Je connaissais ce nom. Je l’avais rencontré dans les archives familiales, tracé de la main de mon ancêtre comme une mise en garde laissée à la postérité par un homme qui avait touché quelque chose d’inapprochable. Je l’avais retrouvé dans les pages du livre maudit. Je l’avais murmuré moi-même, sur les rails de l’Orient Express, dans l’espoir que sa formulation agirait comme un bouclier. Mais l’entendre dans cette pièce, à deux heures du matin, dans la bouche d’un érudit qui ne cherchait pas à m’impressionner mais simplement à me dire ce qui était vrai — cela produisit en moi une terreur d’une nature distincte de toutes celles que j’avais éprouvées jusqu’alors. L’apocalypse n’était pas une prophétie abstraite consignée dans des textes anciens que des générations d’hommes sérieux avaient choisi de ne pas prendre au sérieux. Elle se tapissait dans l’ombre de cette nuit stambouliote, à quelques heures de barque de l’endroit où nous nous tenions, dans la tête d’une femme que son propre maître décrivait comme proche de la folie.

Nous nous regardâmes. Il n’y eut pas de grande discussion. Certaines vérités paralysent le verbe.

Eugène, Hervé et Alfred choisirent, dans leur sagesse respective, de noyer leur épouvante dans les rires gras et les vapeurs de la boura. Je ne les en blâmai pas. Chacun combat le vertige à sa façon, et ces trois hommes n’avaient pas moins de courage que moi — ils avaient simplement des méthodes différentes pour préparer leur âme à ce que le lendemain exigerait. Leurs éclats de rire, qui filtraient jusqu’à moi depuis la pièce voisine avec l’incongruité des choses déplacées, m’accompagnèrent tandis que je m’enfonçais dans les ténèbres du bureau du professeur.

L’endroit avait cette qualité particulière des espaces qui ont longtemps servi de terrain de chasse à l’intelligence — une densité dans l’air, une présence accumulée des pensées qui s’y étaient formées au fil des années, des décennies peut-être. Les livres alignés sur leurs étagères n’attendaient pas passivement. Ils pesaient. Les piles de documents sur le bureau portaient les traces d’un labeur acharné, et au milieu de tout cela, le grimoire du professeur reposait, ouvert aux pages que Demir avait jugées pertinentes pour notre situation. Les lourdes pages palpitaient sous mes doigts avec cette chaleur légèrement anormale que j’avais appris à ne plus essayer d’expliquer rationnellement. L’odeur qui s’en dégageait était une combinaison de poussière, de vieux cuir et de quelque chose d’autre — quelque chose qui n’avait pas de nom dans le vocabulaire de la chimie ordinaire, quelque chose qui appartenait à ces catégories d’expériences que l’on range dans le tiroir de l’indicible et que l’on n’en ressort qu’aux heures où l’indicible devient inévitable.

En déchiffrant les glyphes corrompus des rituels de protection et de destruction, en m’acharnant sur les syllabes d’un turc ancien que les langues contemporaines avaient depuis longtemps renoncé à articuler, je compris progressivement l’étendue de ce qui nous attendait. Et ce que je compris me coûta.

Je dis me coûta dans le sens le plus littéral et le moins métaphorique qui soit. Ces rituels n’opéraient pas à crédit. Ils n’empruntaient pas à quelque réservoir mystique impersonnel et inépuisable. Ils prélevaient sur le vivant, sur l’énergie qui fait battre un cœur et circuler la pensée dans un cerveau, et ce prélèvement n’était pas symbolique. La simple lecture des formules de protection produisit en moi une fatigue d’une nature que je n’avais encore jamais éprouvée — non la fatigue du corps épuisé par l’effort physique, ni même celle de l’esprit lessivé par une nuit sans sommeil, mais quelque chose de plus fondamental, comme si l’on puisait directement dans ce qui me permettait d’être en vie plutôt que dans ce que cette vie-là avait produit. Un épuisement d’essence, si l’on me pardonne ce mot, qui me fit comprendre sans détour ce que Demir entendait par le “coût exorbitant en énergie vitale” qu’il avait mentionné dans ses explications préliminaires.

Le juron m’échappa avant que j’aie pu le retenir : « Vin Diou. »

Un juron de mon enfance paysanne, arraché au tréfonds de la mémoire familiale comme on arrache une herbe profondément enracinée — ce cri qui appartenait aux champs du Languedoc, aux voix rudes de mes aïeux, à un monde où le surnaturel portait encore les noms rassurants de la tradition et non les contours cosmiques de l’innommable. Une tentative dérisoire de me raccrocher à une réalité saine, de tirer sur le fil qui me reliait encore au monde d’avant — avant Londres, avant l’Orient Express, avant cette nuit stambouliote où je lisais des formules anciennes dans un bureau Ottoman en me demandant si je sortirais vivant du lendemain avec suffisamment de moi-même intact pour reconnaître ce qu’il en restait.

Mon rôle, tel que Demir me l’avait expliqué et tel que les textes le confirmaient avec une précision cruelle, consisterait à canaliser mon essence vitale pour tisser un bouclier invisible autour de celui qui porterait le Fès lors du duel astral. Je serais le rempart, le mur entre la conscience de notre champion et les assauts de l’entité que Nisra aurait invoquée. Ce n’était pas un rôle de combattant au sens ordinaire. C’était plus proche du rôle d’une digue — utile tant qu’elle tient, catastrophique dans son effondrement.

Eugène s’était porté volontaire pour coiffer le Fès. Sa bravoure, aussi sincère qu’inattendue de la part de l’homme qui avait passé une partie de notre traversée à peaufiner ses airs de dandy, méritait mieux que ce qui advint. Mais l’ivresse, généreuse et souveraine, l’avait rendu incapable d’assimiler les syllabes maudites en turc ancien. Je l’entendis s’y essayer depuis la pièce voisine, par intermittences, entre deux éclats de rire dont le caractère incongru ne m’échappait pas. Les sons qu’il produisait n’avaient qu’un rapport lointain et approximatif avec les formulations que les textes exigeaient. Un rapport de cousin éloigné, peut-être. Certainement pas celui d’une précision suffisante pour affronter quelque chose qui existait depuis avant que le premier homme eût prononcé la première syllabe de la première langue humaine.

Vers quatre heures du matin — cette heure qui n’appartient ni à la nuit ni au matin, cette heure de frontière où les résolutions prennent leur forme définitive et où les âmes les plus solides révèlent parfois les failles que le jour dissimule — Églantine entra dans le bureau.

Elle n’entra pas comme on entre dans une pièce où quelqu’un travaille, avec ces petites précautions sociales qui ménagent la transition. Elle entra comme on entre dans un endroit où une vérité attend, et où l’on a décidé qu’on en avait assez d’attendre dehors. Sa sobriété contrastait avec tout ce que j’avais entendu depuis la pièce voisine. Ses yeux gris-vert, dans la lueur tremblotante des lampes à huile, avaient cette qualité particulière que j’avais appris à reconnaître chez Églantine — la qualité de ceux qui voient ce que les autres préfèrent ne pas voir, et qui ont résolu de ne pas s’en encombrer davantage.

Elle exigea la vérité.

Elle n’employa pas ces mots-là, précisément. Elle dit quelque chose de plus simple et de plus définitif : elle voulait savoir. Elle voulait savoir ce qu’il y avait à savoir. Et à la façon dont elle le dit, je compris qu’elle avait déjà deviné une partie de la réponse et qu’elle voulait simplement s’assurer que je n’allais pas lui offrir une version édulcorée de ce qui nous attendait réellement.

Dans la lueur tremblotante des lampes, je lui décrivis ce que le Fès ferait à celui qui le coifferait lors du duel astral si la chose tournait mal — ou même, avec quelque probabilité, si elle tournait bien. La mutilation de l’âme : ces zones de la conscience qui ne se reforment pas, ces espaces intérieurs que le contact avec l’entité brûle comme un fer chaud brûle la chair, laissant des cicatrices qui ne se voient pas mais qui définissent désormais la forme de ce que l’on est. La mutation de la chair : les processus que le Fès initie sur le corps physique de son porteur lorsque la résistance mentale s’effondre, et dont Pook et Myers nous avaient fourni les illustrations les plus éloquentes que j’eusse jamais rencontrées dans ma carrière de journaliste ou dans ma vie d’homme.

Je lui dis tout. Je lui dis avec la précision du journaliste qui respecte son interlocuteur trop pour lui épargner ce qu’il a besoin de savoir, et avec la douleur de l’homme qui énonce à voix haute des réalités qu’il aurait préféré ne jamais devoir formuler.

Églantine m’écouta sans que son expression changeât dans les proportions qu’un homme ordinaire aurait espérées. Ses mains, posées à plat sur le bord du bureau, ne tremblèrent pas. Ses yeux ne se détournèrent pas.

Demir, qui était entré silencieusement depuis un moment que je ne saurais préciser, scella notre pacte macabre de sa voix caverneuse. Les mots qu’il prononça cette nuit-là, je préfère ne pas les consigner ici dans leur intégralité. Il suffit de dire qu’ils avaient la qualité des paroles qui ne peuvent pas être reprises, et que nous les entendîmes, les deux — Églantine et moi — avec toute la conscience de leur caractère irréversible.

20 novembre 1893 — Le matin froid et la vérité de Barlas

Le matin se leva froid et indifférent, avec cette qualité particulière des matins qui n’ont pas été prévenus de ce que la nuit avait décidé et qui se lèvent simplement parce que c’est leur fonction, quelle que soit la nature des pactes conclus dans l’obscurité précédente. La lumière qui filtrait par les moucharabiehs de la résidence Demir était d’un gris pâle et neutre, une lumière qui n’accusait pas mais qui n’absolvait pas non plus — une lumière de journée ordinaire déposée sur des êtres qui n’avaient plus rien d’ordinaire.

Selin et Rana avaient dressé un festin oriental dont la beauté formelle méritait plus de considération que nous n’étions en mesure de lui en accorder. Les plateaux de cuivre et d’argent, les pâtisseries au miel aux arômes complexes, les fruits disposés avec cet art ottoman du détail qui transforme le quotidien en cérémonie — tout cela était là, généreux et attentionné, et tout cela avait le goût de la cendre. Je mangeai mécaniquement, la main portant la nourriture à la bouche par habitude du corps qui persiste quand l’appétit a depuis longtemps quitté les lieux. Je n’étais pas le seul. Autour de la table, chaque visage portait à sa façon la marque de la nuit — les yeux d’Eugène légèrement trop brillants de la mauvaise façon, les mâchoires d’Hervé serrées sur quelque réflexion intérieure qu’il ne partageait pas, Alfred qui mangeait davantage que quiconque avec cette application de l’homme qui sait que son corps va bientôt avoir besoin de ressources que son esprit préférerait ne pas lui fournir.

Ma priorité, en ce matin qui avait le goût de ce qu’il était, fut le jeune Barlas.

Il n’avait pas dormi dans les proportions auxquelles un enfant de son âge aurait droit. Cela se voyait à la façon dont il était assis, ni tout à fait présent ni tout à fait absent — dans cet espace intermédiaire où les traumatismes logent provisoirement ceux qu’ils ont frappés, en attendant que l’esprit ait rassemblé assez de ressources pour décider comment les intégrer. Ses yeux n’étaient plus que deux puits de néant où quelque chose de vivant se débattait encore, cherchant la surface.

Je m’assis près de lui, accompagné d’Églantine dont la présence avait cette qualité apaisante que je n’aurais pas su produire seul — quelque chose dans sa façon d’occuper l’espace qui signalait aux êtres vulnérables qu’ils n’avaient rien à craindre d’elle. Je l’interrogeai doucement, en turc, avec la patience que l’on apprend non pas à l’école mais dans les salles de rédaction et les antichambres des ministères, partout où l’on a besoin de savoir ce que quelqu’un n’est pas encore prêt à dire.

Ses lèvres tremblantes libérèrent les visions par fragments, comme une digue qui lâche non pas d’un seul coup mais par fissures successives. Un voyage à l’aveugle — il ne savait pas où on l’avait emmené, les yeux couverts ou dans l’obscurité d’un fond de barque, il n’était pas certain. Une geôle balayée par les vents marins, un endroit où le froid pénétrait par toutes les failles des murs de pierre et où la lumière du jour n’entrait que comme une information abstraite, sans chaleur. Et les chèvres — il revint plusieurs fois sur ce détail avec la fixation particulière des esprits traumatisés qui s’accrochent aux éléments les plus concrets pour ne pas glisser vers les plus informulables. Le cri sinistre des chèvres qui résonnait sans interruption, comme si elles aussi savaient quelque chose et ne parvenaient à l’exprimer qu’ainsi.

Il parla d’un homme en cage, semblable à une bête — cela, il le dit avec une précision qui indiquait qu’il l’avait vu de ses propres yeux et non simplement entendu. Un homme derrière des barreaux ou dans un espace confiné, et dont le comportement avait quelque chose d’animal que Barlas s’efforçait de décrire avec le vocabulaire d’un enfant de neuf ans confronté à ce que le vocabulaire des adultes ne suffit généralement pas à exprimer. Je pensai immédiatement au prince Ramazan — cet exilé syphilitique dont la présence auprès de Nisra avait été confirmée par des sources que je n’avais aucune raison de mettre en doute. Un homme réduit à l’état de bête par la maladie ou par quelque chose de plus délibéré encore.

Le ravisseur — celui qui avait organisé l’enlèvement, celui dont Barlas percevait l’autorité comme quelque chose de différent de la simple violence — portait une aura que le garçon ne put qualifier qu’en termes d’absence. Pas une méchanceté ordinaire, pas la brutalité des hommes qui font le mal par intérêt ou par passion. Quelque chose de plus fondamental. Quelque chose de profondément et méthodiquement maléfique, comme si le mal eût été chez cette personne une caractéristique constitutive plutôt qu’un état passager.

Puis vint la dernière description, la plus difficile à entendre : une aberration contre-nature, quelque chose que Barlas n’appelait pas un homme et que sa mémoire avait visiblement tenté de ranger dans les catégories du rêve sans y parvenir entièrement. Dotée d’une langue démesurée. Baignant dans les litanies d’un dialecte écorchant l’âme — ses mots, pas les miens, et il n’avait pas neuf ans pour choisir ces mots par hasard. Il l’avait entendu chanter ou prier ou réciter quelque chose qui n’appartenait à aucune langue qu’il reconnût, et ces sons lui avaient fait l’effet que seuls savent produire les choses qui opèrent en dessous du seuil de la raison, directement sur les nerfs et sur ce que les nerfs protègent.

Je posai la main sur son épaule. Il ne se raidit pas. C’était, dans les circonstances, la forme la plus éloquente de confiance qu’il pût m’offrir.

Sur les coups de dix heures, Abdullah aux neuf doigts ébranla la porte.

Cet homme portait son histoire sur lui comme d’autres portent leurs vêtements — la phalange absente de sa main droite, les lignes de son visage creusées par des années de mer et de petits commerces discrets dans les eaux qui séparent le monde des vivants de ce qui s’agite en dessous, la façon dont ses yeux jaugeaient l’espace avant d’y entrer, avec la prudence de celui qui a appris depuis longtemps que les espaces clos recèlent parfois des surprises pour lesquelles une seule main est insuffisante. Il déposa sur la table du bureau une carte marine dont l’usure parlait d’elle-même — une carte qui avait été consultée par temps calme et par tempête, aux lumières de plusieurs ports et dans l’obscurité de quelques nuits que son propriétaire n’avait probablement jamais racontées.

La carte révéla notre tombeau avec la froideur géographique des choses qui consignent des réalités sans s’embarrasser des émotions que ces réalités produisent : un misérable rocher craché par la mer entre Bourgaz et Iasi, au-delà des îles des Princes, dans ces eaux que les cartes officielles mentionnaient avec la discrétion que l’on accorde aux endroits dont on préfère éviter de préciser la nature exacte. Un îlot que la géographie avait fait trop petit pour être habité confortablement et trop accessible pour être oublié, et qui se trouvait par conséquent dans cette zone intermédiaire des espaces utilisés par ceux qui n’ont pas intérêt à être trouvés.

Aucun explosif n’était disponible. Nous en avions cherché — ou plutôt, j’avais demandé à Demir si la chose était possible, et sa réponse avait eu la netteté des négations définitives. Les réseaux d’approvisionnement qui permettent aux gens comme nous d’acquérir en quelques heures ce genre de matériel ne s’improvisen pas dans une ville inconnue, et les contacts de Demir, aussi précieux qu’ils fussent dans d’autres domaines, ne s’étendaient pas jusqu’aux marchands d’explosifs. Seuls nos misérables pistolets — la collection hétéroclite que l’aventure avait assemblée depuis Londres — et le yatagan d’Hervé nous sépareraient de la mort sur cet îlot. Ce yatagan que notre détective avait acquis on ne savait trop où dans les bazars de la ville, et qu’il portait depuis lors avec une conviction touchante qui m’eût davantage rassuré s’il avait exhibé moins régulièrement sa tendance naturelle à la maladresse.

J’examinai la carte. Puis je regardai les hommes autour de moi.

Puis je bus le reste de mon thé qui avait refroidi.

20 novembre 1893 — 11h30 : La Corne d’Or et la traversée

À 11h30, l’air salin de la Corne d’Or fouettait nos visages blêmes tandis que nous montions à bord du caboteur d’Abdullah. La rade bruissait de ses activités ordinaires — les caïques de pêcheurs, les caravanes de marchandises, les silhouettes des portefaix courbés sous leurs charges — et cette normalité commerciale et prosaïque de la plus grande ville de l’empire rendait notre propre présence sur ce quai légèrement irréelle, comme si nous appartenions à un autre calque de la réalité que celui où s’affairaient ces hommes dont les préoccupations de la journée ne comportaient pas de voyage vers un îlot fortifié gardé par des sectateurs incapables de mourir correctement.

Le bateau d’Abdullah était à l’image de son propriétaire : il avait fait ses preuves par des temps difficiles, il portait les marques de ses expériences sans chercher à les dissimuler, et il inspirait une confiance fonctionnelle plutôt que confortable. Nous prîmes nos places en silence, chacun arrangé avec ses propres démons intérieurs, et la traversée commença.

Les quatre heures qui suivirent eurent cette qualité nauséeuse que confèrent à la fois le mouvement des vagues d’automne sur ces eaux grises et quelque chose de plus difficile à nommer — la nausée de l’esprit qui a décidé ce qu’il va faire et qui attend simplement que le corps l’amène là où cela doit se produire. Le Bosphore puis la mer de Marmara défilèrent de part et d’autre dans cette lumière d’hiver qui aplati les volumes et uniformise les nuances, et je regardai Istanbul s’éloigner avec les minarets et les coupoles progressivement réduits à une silhouette puis à une ligne puis à une idée à l’horizon.

Eugène était reclus dans un coin confiné du pont, à l’abri du vent autant que faire se pouvait, les traits tirés par une résolution que je n’avais pas l’habitude de voir sur son visage habituellement arrangé pour une tout autre expression. L’ivresse de la nuit s’était dissipée, laissant à sa place quelque chose de plus sombre et de plus honnête. Il murmurait — inlassablement, sans interruption que le mouvement du bateau lui imposât, avec cette concentration de celui qui récite quelque chose qu’il ne peut pas se permettre d’oublier — les incantations blasphématoires que la nuit avait exigé qu’il apprenne. Ses lèvres formaient les syllabes du turc ancien dans un mouvement presque imperceptible, au rythme chaotique des vagues, la cadence des formules se pliant à la cadence de la mer plutôt que l’inverse. Je ne l’interrompis pas. Quel que fût le résultat de cet apprentissage improvisé, il méritait qu’on lui laisse le silence pour l’accomplir.

Le reste d’entre nous était dispersé sur le pont ou dans l’unique espace couvert du caboteur. Robie avait les yeux fermés, dans ce qui eût pu passer pour du sommeil et qui était probablement quelque chose d’autre — cette préparation intérieure que j’avais appris à reconnaître chez lui, cette façon de rassembler ses ressources de façon si silencieuse et si complète qu’elle devenait indiscernable du repos. Hervé, le yatagan inexplicablement sur les genoux, regardait l’eau avec cette intensité du rat de bibliothèque confronté à un réel qui n’est pas dans les livres et qui essaie malgré tout d’en faire quelque chose d’analysable. Alfred — je préfère ne pas détailler l’état d’Alfred en ce milieu de traversée, ce qui était dans sa poche n’étant pas mon affaire et relevant d’une médication que je n’avais ni le droit ni la légitimité de contester dans ces circonstances. Églantine regardait vers l’avant, vers là où l’horizon finalement tiendrait sa promesse d’un îlot, et son expression était celle de quelqu’un qui a terminé de réfléchir et qui attend simplement que l’action commence.

En milieu d’après-midi, la silhouette informe de l’île se dessina sur l’onde grise.

Elle n’était pas belle. Les îles qui servent de refuge à des choses comme Nisra n’ont pas à l’être — il leur suffit d’être isolées, suffisamment loin pour décourager la curiosité ordinaire et suffisamment proches pour permettre les allers-retours nécessaires à ce genre d’entreprise. Celle-ci ressemblait à ce qu’elle était : un cadavre flottant sur l’onde grise, un roc que la mer avait crâché par négligence plutôt que par intention, couronné de végétation maladive et d’une ancienne tour de guet qui avait cessé depuis longtemps de guetter quoi que ce soit d’utile pour se consacrer à des occupations que ses architectes n’avaient pas prévues.

Abdullah, dont la prudence professionnelle valait tous les plans tactiques que nous aurions pu élaborer nous-mêmes, ne força pas son approche. Il ralentit. Il observa. Et ce qu’il observa, il nous le désigna de son index à neuf phalanges : deux caïques au sud de l’îlot, mouillées dans un abri naturel entre deux avancées rocheuses, gardées par des silhouettes dont les postures trahissaient l’attente armée sans la moindre ambiguïté. Des fusils — des Lee-Enfields, dont le profil caractéristique était reconnaissable même dans cette lumière d’hiver. Les Frères de la Chair ne négligeaient pas leur sécurité périmétrique.

Dans un silence absolu — Abdullah avait réduit son moteur à son minimum et nos voix n’existaient plus depuis plusieurs minutes — nous glissâmes sur l’eau noire à bord d’une frêle barque que le caboteur avait mise à notre disposition, contournant le roc impitoyable pour échouer sur une plage de pierres coupantes au nord. Le bruit de notre arrivée m’aurait paru assourdissant dans n’importe quelle autre situation. Ici, avec le vent qui portait vers le large, avec les rochers qui absorbaient les sons, avec les chèvres — car nous les entendions déjà, leur bêlement pathétique porté par le vent exactement comme Barlas l’avait décrit — il passait inaperçu. Je l’espérais, du moins.

Tapi dans l’ombre maladive d’un bosquet rabougri, le vent de novembre fouettant les broussailles avec une hostilité qui n’avait rien de métaphorique, je laissai mes compagnons et m’écrasai contre le sol.

Il y a dans le fait de ramper dans la poussière quelque chose de fondamentalement humiliant pour la représentation que l’on a de soi-même, et qui néanmoins s’efface en quelques secondes lorsque l’alternative est la mort. Je rampai. Dans la poussière impie de cet îlot, à travers les herbes grises et les pierres affûtées, jusqu’au muret de pierre irrégulier qui cernait l’ancienne tour de guet aveugle — aveugle parce que ses ouvertures avaient été murées à une époque indéterminée, laissant une structure massive et opaque qui ressemblait moins à une tour qu’à un poing de pierre fermé.

Le silence n’était troublé que par le bêlement pathétique des chèvres, dont la source restait invisible mais persistante — ce bêlement qui avait hanté le récit de Barlas et qui, en chair et en son, ne produisait pas moins d’effet. Une présence animale au milieu d’une entreprise qui n’avait plus rien d’animal.

Risquant un œil par-dessus les pierres rugueuses dont les arêtes entamaient la peau de mes paumes, je découvris d’abord deux gardes, puis très vite un troisième qui s’était déplacé depuis un angle que ma première observation n’avait pas couvert. Trois hommes coiffés de leur Fès abject — ce rouge sang que je reconnaissais désormais comme d’autres reconnaissent l’uniforme d’un régiment ennemi — armés de lourds fusils Lee-Enfield et disposés avec une intelligence tactique qui me déplut. Pas de faille évidente. Pas d’angle mort exploitable. Pas de matériau combustible visible qui eût permis d’incendier la bâtisse et de forcer une évacuation dans la confusion — tout était de pierre, vieille pierre que les siècles avaient rendue aussi indifférente au feu qu’aux hommes qui s’abritaient derrière elle.

La discrétion venait de mourir.

Je restai immobile suffisamment longtemps pour m’assurer que mon évaluation était correcte, que les angles ne me réservaient pas de mauvaise surprise supplémentaire, que les trois gardes constituaient bien le dispositif visible et non le premier échelon d’une défense plus profonde. Puis je tournai la tête vers le bosquet rabougri où mes compagnons attendaient dans l’obscurité, et d’un geste de la main dont je me félicitai intérieurement d’être si peu théâtral dans les circonstances, j’ordonnai l’avancée.

La nuit fut subitement déchirée par la détonation assourdissante du revolver d’Alfred.

L’éclair incandescent illumina la cour macabre dans un instantané de lumière blanche qui grava la scène dans ma rétine avec la précision froide d’une photographie : les gardes dans leurs positions, la bâtisse dans son impassibilité de pierre, et la balle d’Alfred qui fracassa la face du premier sectateur avec cette efficacité brute qui n’obéit à aucune rhétorique. L’homme s’effondra dans la boue avec le bruit sourd et définitif des corps qui abandonnent l’effort de tenir debout.

Puis la frénésie s’empara de nous.

La peur brouille les sens d’une façon particulière — non pas en les supprimant, mais en les réorganisant selon des priorités que la raison ordinaire n’aurait pas choisies. Je percevais tout avec une acuité anormale et une hiérarchie bouleversée : la texture rugueuse du muret sous mes paumes, la détonation suivante, la direction d’où elle venait, mais pas l’ensemble du tableau, pas la vue synthétique dont j’aurais eu besoin pour commander une action coordonnée. Hervé, Robie, Églantine et moi-même fîmes feu dans le brouillard poisseux que la nuit et la marée combinaient en un fond proprement hostile à toute précision balistique, mais la distance insondable avala nos projectiles sans produire d’effet perceptible. Les balles disparurent quelque part dans l’obscurité avec la discrétion des efforts inutiles.

À mes côtés, le visage d’Eugène se déforma sous l’effet d’un effroi que je n’eus pas le temps d’analyser avant d’en comprendre la cause : ses mains fouillaient ses poches, et ses poches étaient vides. Dans la précipitation du départ, dans la concentration de ses heures de psalmodie, il avait omis de vérifier l’essentiel. Il était là, debout derrière le muret, au milieu d’un affrontement armé, avec pour toute protection la conviction d’avoir mémorisé des formules en turc ancien.

Alfred fit tonner son arme une seconde fois. Le son arracha un gargouillis sanglant à un autre fanatique, et je crus un instant que nous avions un avantage — cet avantage fragile et provisoire que confère le premier choc de la violence sur ceux qui n’en avaient pas encore intégré l’imminence.

Mais l’horreur s’obstina à défier la nature.

Mutilé, l’homme que la balle avait atteint rampait. Non pas dans le mouvement réflexe d’une créature qui cherche à fuir ou qui succombe à ses blessures dans le processus naturel de la mort — mais dans un mouvement d’une finalité dérangeante, le mouvement de quelque chose qui avance vers un but avec les ressources qui lui restent, quel que soit leur état. Ses yeux injectés de sang brûlaient d’une lueur que j’avais déjà vue, une fois, sur les quais de Kassim Pacha, et dont je gardais le souvenir avec cette précision involontaire que l’esprit réserve aux images qu’il eût préféré oublier. Cette vitalité profanatoire qui refuse le verdict de la chair. Ces chairs qui ne reconnaissent plus les règles qui gouvernent les corps normaux.

Le chaos éclata dans toute son ampleur désorganisée.

Un Frère de la Chair surgit des fourrés à ma gauche avec une soudaineté qui ridiculisait toute prétention à l’anticipation tactique, braquant le canon de son fusil sur Hervé qui s’était trouvé, par quelque malchance géographique parfaite, entièrement à découvert. Ce dernier — et je lui rendis intérieurement un hommage qu’il n’entendit jamais — ne se figea pas. Possédé par cette énergie du désespoir qui produit parfois chez les hommes des performances que les conditions normales n’auraient pas générées, il enjamba le muret d’un bond qui ne devait rien à l’élégance et fit feu sur l’abomination rampante à ses pieds — la blessure progressante dont chaque mètre gagné représentait une insulte supplémentaire à la logique de la balistique et de l’anatomie combinées. Il ne l’effleura que dans sa chair putride, sans produire l’effet décisif qu’aurait justifié la dépense en poudre.

Le coup de fusil du sectateur déchira l’air une fraction de seconde plus tard, dans un bruit qui sembla occuper tout l’espace disponible et qui laissa après lui ce silence relatif et acéré que produisent les détonations rapprochées. La balle frôla Hervé par un miracle qui relevait de la sorcellerie autant que de la géométrie balistique — il n’y avait pas d’autre explication que la chance ou quelque sympathie particulière que les lois de la physique, en cet endroit et à ce moment précis, avaient décidé de manifester à l’égard d’un homme qui en avait besoin.

La pluie de plomb arrachait des éclats de maçonnerie du muret derrière lequel Eugène et Églantine restaient terrés, paralysés. Je voyais les jointures d’Églantine blanches sur la crosse de son arme, les lèvres serrées, les yeux évaluant avec cette précision froide dont elle était capable les angles et les distances et les possibilités dans ce théâtre de désordre armé. Eugène, pour sa part, avait adopté la posture de ceux qui cherchent à se faire oublier de la mort qui danse — une tentative qui m’eût semblé dérisoire si je n’avais pas compris, dans quelque recoin encore fonctionnel de ma conscience, que sa présence ici relevait d’un courage d’une autre nature que celui qui s’exprime par les armes.

Hervé, cependant, affichait une témérité que l’on aurait pu confondre avec de la démence si son efficacité ne l’avait pas aussitôt démentie. Les balles sifflaient à ses oreilles avec l’insistance des choses qui ont une mission, et aucune ne le touchait. Il avançait à bout touchant, indifférent — ou peut-être simplement incapable d’intégrer la probabilité statistique de ce qui lui arrivait — et le rugissement de son arme, quand il arriva à la portée où la précision n’était plus une variable mais une certitude, transforma la poitrine de son assaillant en un amas de chair fumante dont les contours n’avaient plus rien de reconnaissable.

Prenant mon courage à deux mains — et c’est littéralement ce que je fis, les deux mains nécessaires à la stabilisation d’une arme que l’adrénaline rendait moins fiable que de coutume — je sortis de ma cachette, ajustai l’arme sur ce qui se déplaçait encore à une dizaine de mètres devant moi, et pressai la détente. Le recul me meurtrit l’épaule avec la brutalité sincère des choses qui n’essaient pas d’être douces. L’homme fut violemment fauché, son sang repeignant en noir la terre humide sous ce ciel sans lune, et je crus un instant que c’était fait.

Mais dans un râle guttural dont la tonalité appartenait à quelque registre que la gorge humaine n’est pas censée produire, son corps sanguinolent continuait de s’agiter. Les membres remuaient. Les doigts cherchaient quelque chose dans la boue. Les yeux — je ne regardai pas les yeux, j’avais appris cette leçon sur les quais de Kassim Pacha — refusaient ce que la chair aurait dû depuis longtemps accepter.

Il refusait de trépasser.