


Il y a quelque chose dans l’air. Je le sent. Quelque chose arrive. Et c’est fort heureux, car sinon, je me laisserais sans doutes mourir pour le revoir.
Mon nom est Timothée Deslandes, et j’ai me modeste talent d’aligner des vers de façon harmonieuse. Du moins avais-je ce talent tant que j’en avais le goût. Puis-je pour autant me qualifier de poète ? Probablement pas si je m’en tiens à ce que j’entends aujourd’hui par ce terme. Mais mes vers plaisaient à certains, et surtout, je n’avais pas mon pareil pour me placer. Être au bon endroit au bon moment, faire s’ouvrir les portes des éditeurs, saluer innocemment un homme important en faisant mine de ne pas l’avoir reconnu, et séduire les filles qui me mèneraient à ceux que je souhaitaient courtiser.
Je ne sais pas si celui que j’étais m’inspire d’avantage le ridicule ou le dégoût, aujourd’hui, alors que je me le remémore en regardant la rue au travers de mon verre d’alcool. Bien entendu, je lui envie son innocence. Le monde était alors plein de promesse, la célébrité était prête à être conquise, les filles prêtes à être cueillies le long du chemin qui mène à la gloire. Que cette naïveté me manque. Penser qu’une poignée de vers, une brin de talent et une bonne doses de manigances feraient ma fortune. Le monde était couleurs, musique, légèreté et rêveries.
Et par dessus tout, ignorer avec un tel mépris les grondements de l’orage qui allait s’abattre sur ma vie. Alors qu’Apollinaire fait des pieds et des mains pour rejoindre l’armée, et se voit refuser de remplir ce qu’il considère comme son devoirs, moi, je m’enivre de plus belle et feint d’ignorer ce qui m’attend inévitablement. Jusqu’au jour ou ils viennent me chercher. Là ou ils m’emmenèrent, un premier voile s’est déchiré et j’ai découvert le monde.
Le monde est grisaille, poussière, tonnerre et explosions. Le monde est soif, faim, douleur et désespoir. Le monde est boue, froid, pluie et hurlements. La terre se referme comme un piège sur les vivants et vomi des cadavres lorsque les obus l’éventrent. Il n’y a que le rouge qui vient teinter ce monde sans couleur. Mais ce rouge n’a rien du sang qui teintait mes poèmes lorsque je m’essayait à des ambiances gothiques. Rien de romantique dans la mort ici. Elle pue les tripes, la chair carbonisée et la charogne.
Moi, le médiocre poète, dans ce monde, je ne sert à rien. Couvert de sueur, grelottant, épuisé, mes camarades me poussent comme une vulgaire caisse lorsqu’il faut s’entasser à couvert. Non pour me protéger, mais car je suis un obstacle. Brimades, nausée, diaprées, tremblements et panique… Pendant des mois, je ne suis qu’une boule de peur et de souffrance. Les périodes de repos en seconde ligne me permettent à peine de dormir quelques heures pour survivre. Pendant tout ce temps, Beaumain seul me permet de rester en vie. Les soins qu’il me prodigue me permettent de rester en équilibre au bord du gouffre, et l’attention qu’il me porte lorsqu’il consacre quelques minutes à me maintenir en vie est la seul flamme qui vient réchauffer ma solitude, jusqu’au jour ou je le rencontre…
Éclair. Je l’ai appelé ainsi. Il est entré dans ma vie le jour ou l’ennemi a franchi nos barricades, se jetant sur nous comme un ras de marée noire et gris verdâtre. Il est trop tard pour les coups de feu. Les lames lancent de brefs éclats de lumières alors qu’elles se lèvent et s’abattent dans un sens comme dans l’autre. Hébété, je regarde mes camarades mourir. Une lame qui se lève, Beaumin… Beaumin va mourir. Un réflexe, je me jette devant lui. La lame déchire mon visage, pénètre mon crâne. Éclair. Éclair de douleur d’abord. Pendant une fraction de seconde, il n’y a plus que souffrance. Souffrance comme jamais. Puis lumière. Là encore, une fraction de secondes. Ou une éternité. Je ne saurais dire. Durant un instant, avant de sombrer dans le néant, j’ai aperçu quelque chose d’autre, quelque chose au-delà de notre triste monde de matière. Je ne peux guère en dire plus que le nom que je lui ai donné. Les mots me manquent… Ah, si je m’étais appliqué à devenir un véritable poète, il en serait peut être autrement.
Il me faudra longtemps pour récupérer. Aujourd’hui encore, de retour dans le civil, c’est Beaumin qui traite les séquelles de ma blessure. Ce jour là, dans la tranchée, il m’a sauvé la vie. J’aime à croire que j’en ai fait autant pour lui en me jetant sur l’ennemi qui l’attaquait. Peut être n’est-ce que vanité. Peut être pouvait-il se défendre seul. Moi, l’inutile, j’avais tellement besoin de servir à quelque chose alors que j’assistais, bras ballants, à cet enfer.
Les séquelles sont modestes. Quelques maux de tête, une vision légèrement diminuée à l’œil gauche, une perte de sensibilité… Je suis plus ou moins un miraculé. Beaumin m’assure que la lame a touché le cerveau, mais elle ne semble pas avoir provoqué de dégâts irrémédiables. La cicatrice qui barre mon visage choque. Lorsqu’une fille me souris et que, me tournant vers elle pour lui sourire, je la dévoile, l’ingénue se détourne d’un air gêné. Mais ce que j’ai perdu en beauté, je l’ai gagné en charisme, et je suis certain que si je le souhaitait, je n’aurais guère de mal à mener dans mon lit une des beautés qui dansent dans un coins du bar. L’envie, elle, n’est plus là…
La grisaille m’a suivie. D’abord parce que l’horreur de la guerre ne s’oublie pas. Mais aussi parce que tout parait pâle devant la lumière de l’Éclair. Beaumin essaye de me convaincre que mon expérience n’a rien d’exceptionnelle. Au contraire, nombreux de ceux qu’il a vu frôler la mort ont connu une expérience semblable. La proximité de la mort, le manque d’oxygène, certaines drogues, provoque des déréglements du cerveau qui provoque ce genre de visions. Ce n’est qu’une hallucination, une chimère que je dois oublier pour reprendre ma vie, me dit-il. Mais il ne fait que me convaincre que je devrais peut être me mettre en quête de ces fameuses drogues, ou que si je frôlais la mort de suffisamment près en m’étouffant, je pourrais le revoir…
Heureusement, il y a quelque chose dans l’air. Depuis que le tonnerre de la guerre est retombé, d’étranges pèlerins apparaissent dans les cercles mondains que je fréquentes. Eux aussi on vu quelque chose. Eux aussi sont en quête d’un monde qui transcende notre réalité. Il y a quelques mois, j’ai rencontré Breton, qui faisait lecture des ses Champs Magnétiques. Il parlait d’écriture automatique, d’expériences aux frontières du sommeil. Il m’a laissé une impression mitigée. Dans sa posture, je retrouve la vanité de celui que j’ai été. Mais une flamme animait ses yeux, et certains de ses propos étaient ceux d’un prophète.
Il y a trois ans, Aleister Crowley, le sulfureux mage, était de passage à Fontainebleau. Je ne l’ai pas rencontré, mais le échos que j’ai eu de son séjour m’ont intrigué, et m’ont mené vers des lectures étranges, qui ont occupées mes nuits durant de nombreux mois. La aussi, des hommes et des femmes expérimentent aux frontières de la conscience, en quête de quelque chose qui lui ressemble étrangement. Leurs méthodes ne sont pas sans similitude avec celles de Breton et de son entourage.
Rapidement, j’ai commencé moi aussi mes recherches… Je ne l’ai pas retrouvé, mais j’ai saisi des bribes, des images, des phrases, des sons, sans logique mais lourds de sens. Ces expériences font renaître en moi une flamme encore faible, mais plus pure que celle qui m’animait à vingt ans. Depuis 6 mois, j’ai recommencer à écrire, sans rien en montrer à personne, et surtout pas à Beaumin. Lui s’inquiète de ce qu’il considère comme une lubie, m’exhorte à me contenter, comme le fait Breton, de la quête d’un bon poème plutôt que de celle de l’absolu.
Il craint, je pense, que ma recherche ne m’éloigne du monde jusqu’à perdre contact avec lui. Il n’a peut être pas tort. Parfois, je me dit que cette course pour retrouver ce que je n’ai connu que pendant un instant fugace n’est qu’un prétexte pour ne pas me confronter à ce qui m’a frappé dans les tranchées : la conscience absolue, indéniable de mon inutilité sur cette terre, de l’absence d’impact de ma vie sur celle des autres. Mais les survivants vivent au jour le jour, et je m’accroche jour après jour à ce qui me porte et me maintient en vie. Qui sait, peut être en rapporterais-je un jour un véritable poème, qui pourra changer, ne serais-ce que d’une fraction de degrés, la trajectoire de la vie de ceux qui le liront.
Il y a quelque chose dans l’air, et le vent souffle dans la même direction que mes rêves. Quel poète serais-je si je ne le suivait pas ?

