La Grande Obscure

Que sais-je donc des terres d’Argonne

De celui qui les a arpentées ?

Étais-ce moi ou un autre homme

Perdu dans cette sombre forêt ?

Nos godillots traînaient notre angoisse dans une cendre grise et rêche. Durant ces semaines et ces mois, je ne me souvient que de rouges pour trancher sur la grisaille sèche. Le sang, les tripes, rose, blanc, rouge, luisants, éclatants sur ce fond noir et blanc. Calme, angoisse, tonnerre, cris. Quand l’homme jette l’homme contre l’homme et que l’homme obéi sans aucune décence, quel monstre pourrait éclipser sa souffrance ?

Pourtant, dans mon rêve des écailles brunes se mêlent à l’ennemi Feldgrau. Oh, ils se ressemblent, ils se ressemblent. Qu’est-ce qui est vrais, qu’est-ce qui est faux ? Le tourbillon d’étoiles mortelles ou l’éclat des bombes qui nous fauchent ? Gris, brun, vert de gris, gris reptilien ou sombre ennemi ? Dans la sueur et les larmes, j’ai perdu mon avis.

Saint Georges, dans mon rêve tu es là. Je n’ai jamais prié, alors je me demande bien pourquoi. Je regarde au ciel et je t’aperçois, vaillant, traversant Silène sur ton cheval blanc en faisant le signe de croix. Ce rêve, je n’en peux plus… Je ne sais plus distinguer mes frères d’armes des armées de statues. Dans cette tente, existe-t-elle, Saint George, je ne sais pas de quoi je me suis repu. Saint Georges, es-tu un rêve ? Existes tu ?

Tandis que je charge, le galop de ton cheval résonne dans mes pas

Mais notre religion n’est elle unique, universelle ?

Les allemands sont de bon chrétiens, bordel !

Saint George, ici les hommes s’entre tuent… Que fais-tu là ?

Que fais-tu là Saint Georges

Là où l’un l’autre les hommes s’égorgent ?

N’est-ce un dragon que tu terrassa, avec l’aide du Christ et de la croix ?

Moi, le mécréant, je me surprend à m’interroger sur cela !

Que sais-je donc de cette chose en moi

La Grande Obscure qui hante mes songes ?

Cette langueur obscène qui me ronge

Et rempli mes courtes nuits d’effroi

Tant d’écailles et de fer s’opposent…

Cette chose qui ronge mes nerfs

Était-ce la guerre

Ou autre chose ?